ÎLE DE FRANCE
La baie du Tombeau, (Page 67.)
Les navires à l'ancre n'avaient pas un sort moins rigoureux à attendre, et leurs signaux de détresse ne pouvaient Les arracher à l’abime qui allait les dévorer.
C'est que vous ne connaissez pas la valeur de ce mot lugubre, ras de marée, vous qui croyez qu'il n°v a de tempêtes et de dangers à l'Océan que lorsque la foudre éclate et tombe, quand les eaux s’amoncellent et quand les vents tourbillonnent. De tous les phènomènes de la mer, le ras de marée est Le plus terrible et le plus dévorateur. Il a lieu dans les canaux resserrés, dans les détroits, entre les terres volcaniques, quand les feux sous-marins n'ont pas la force de jeter à l'air une nouvelle ile. Voyez, voyez : tout est silencieux et frais à terre et dans les airs ; l'Océan seul se gonfle, pétille, bondit et retombe; que lui importe que vous mouillez toutes vos ancres, elles vont déraper à l'instant, et les gros câbles brisés ne tiendront pas plus que les énormes chaines de fer. Appelées à votre secours, les voiles tombent lourdes et coiffent les mâts : toute manœuvre devient inutile, tout effort impuissant; ce qu'il y à à faire dans ces moments d'angoisses, qui ont valu tant de victimes à la mort, c'est dese croiser les bras, de jeter un regard vers
Zambalah gouvernait l'embarcation, qui volait sur les eaux, et, la brise aidant un peu, on devait arriver avant la nuit au périlleux débarcadère de la capitale de File. Mais qui peut, à Bourbon, répondre Jamais d'entrer dans le port? Déjà l'on voyait la plage de galets roulés où le flot vomit son courroux, quand une chaleur étouffante se fit sentir dans la pirogue; la mer ne bruit-plus, elle devient unie comme un vaste lac d'huile, puis le ciel se dégage de quelques vapeurs qui le voilaient et se montre tout brillant d'azur. A la cêle, la verdure des lataniers cesse toute ondulalion, tout frémissement, et se reflète dans le cristal paisible des flots, tandis que, sur le fort qui domine Saint-Denis, s'élève, signal de destruction prochaine, un morne pavillon noir. Un terrible ras de marée était signalé, et la pirogue du planteur, au large encore, devait bientôt ètre brisée et réduite en poussivre.
ÎLE DE FRANCE, Naufrage du Saint-Géran. (Page 67.)
le ciel, de dire adieu à tout ce qu'on aimait au monde et d'attendre le moment suprême.
Au milieu de ce calme si parfait de la terre, des airs et du tumulte horrible des flots, Zambalah et son maitre se regardaient sans rien dire, et les nègres de l'embareation bourdonnaient leur chant de mort.
— Eh bien ! dit enfin le colon d'une voix sourde à son pilote, tu ne vois aucun moyen de nous sauver?
—— Aucun: dans quelques heures je serai aussi libre que vous.
— Il faut donc mourir?
— Vous et moi et bien d'autres encore; pour un homme seul je voudrais vivre.
— Quel est cet homme?
— Mon premier maitre, celui qui m'a vendu à vous quand je n'étais pas son esclave. Oh ! s'il était la June.
Et la barque courait et tournoyait au gré de la lame capricieuse et bondissante, et les mille débris des navires étaient pris et repris par les flots. Déjà sur la plage le peuple et les soldats groupés essaya'ent d'arracher quelques malheureux à la mort. Rapide
| comme l'éclair, la pirogue de Zambalah s'élève, se
dresse et chavire sur le dos d’une lame floconneuse. Tout a disparu.
Mais Zambalah ne désespère pas encore, car il ne veut pas mourir sans vengeance. Ses bras vigoureux luttent contre le flot qui mugit; ilse trouve en un instant côte à côte avec son maitre. Son instinct de générosité l’entraine, et le voilà lui présentant un débris de vergue dont il s'était saisi lui-même au moment de la catastrophe. Une vague énorme le pousse alors, elle crie sous la force cachée qui la souléve, se rue comme une montagne sur la plage envahie, et Zambalah et son maitre sont vomis avec elle; mais une seconde lame suit la première, se replie victorieuse et veut ressaisir les deux victimes qui lui échappent. Zambalah se cramponne au sol en retenant son maitre, et bientôt il parvient à échapper à une destruction générale.
La foule l’entoure, lui prodigue ses soins.
— A l'autre! à l'autre! dit-il. Puis jetant un regard sur l'Océan furieux, il semble y chercher encore un objet perdu.
— Tues libre, Zambalah! lui crie son maître dès qu'il peut élever la voix ; oh !'tu es libre maintenant.
— Libre! non, pas encore; deux camarades à moi sont là, je vais à eux. Je serai libre une heure plus tard.
Mais le flot ne le voulut pas : pour la seconde fois, Zambalah fut jeté seul à terre, et, fidèle à la parole qu'il avait donnée, son maitre l'affranchit.
À quelques mois de là, un navire venant de Calcutta fit échelle à Bourbon. Zambalah y prit passage en qualité de matelot et partit pour le Brésil, d'où il revint avec un bras de moins. Il avait retrouvé à Rio- Janeiro le capitaine négrier qui l'avait fait prisonnier dans la Sénégambie, et quand on lui en parle aujourd'hui :
— Le capitaine portugais, dit-il, ne mentira plus à personne ; ilm'en a coûté un bras, mais jy ai mis bon ordre.
Zambalah a quitté Bourbon l'année dernière, et il est venu s'établir ici, où il vit en véritable sauvage.
Tandis qu'il pêchait, nous pénétrâmes dans sa case etnous y laissämes quelques vêtements ; puis, satisfaits de notre course, nous reprimes le chemin de la ville.
C'était un samedi, il y avait des jeux et des danses aux admirables ateliers de MM. Rondeaux, Piston, et Monneron, et je n'avais garde de manquer à la fête. Qui sait si d'ici à huit jours je ne serai pas déjà parti ? Ne perdons jamais l'occasion de voir ce qu’ou ne doit voir qu'une fois, mais qu'il est curieux et intéressant de voir une fois au moins. Je medécidai, d'après l'avis de mes guides, pour le chantier de M. Rondeaux, où plus de trois cents noirs, heureux de leur salaire de lasemaine et de leur repos du lendemain, se tenaient prêts aux saturnaleshebdomadaires. C'étaitune cohue, un glapissement, un vacarme intraduisible. Hommes, femmes, enfants, vieillards se trouvaient là, pressés, entassés dans un même enclos, sur un même point, comme si on leur eût défendu, sous peine du fouet, de s'étendre au dehors, comme si l'air et le terrain leur eussent êté refusés ailleurs. Eh! bon Dieu! ne sommes-nous pas un peu sauvages aussi dans notre superbe capitale, où nous paraiscons souvent prendre plaisir ànousparquer dans uneallée poudreuse, quand nous pouvons fouler à côté un frais gazon et respirer un air pur etlibre ?.…
Peut-être ces hommes que voici rêvent-ils de leurs plages perdues, de leur liberté dans l'avenir ; peutétre préparent-ils un massacre général de leurs maitres ; peut-être aussi est-ce leur prière au puissant
AVEUGLE
arbitre de toutes choses. Je ne sais, mais il y a là bien des joies ardentes, bien des yeux qui lancent des flammes, bien des bras qui se tordent convulsivement, et des poitrines qui se gonflent, et des hurlements qui retentissent ; ce n'est pourtant là que le prélude, l'avant-scène. On se prépare à être heureux, voilà tout. Le bonheur, le voici :
Le signal est donné. En un clin d'œil un vaste cerele est formé : les hommes, les femmex, au hasard, les enfants en première ligne, afin de pouvoir perpéluer le souvenir de la fête nationale.
Au bruit général de tout à l'heure, que je compare au mugissement d’une eau boueuse s’engouffrant dans un vaste égout, vient de succéder un silénce que nulle bouche n'oserait encore troubler. Petit à petit l'air frémit ; c’estunemélodie,je vousjure, âpre, singulière mais harmonieuse, phrasée; elle a de la mesure, de la cadence ; ce n’est plus du désordre, ce n’est plus un chaos ; elle grossit encore, et le crescendo a perdu quelque chose de sa couleur primitive, Ce n’est plus maintenant la voix seule qui joue un rôle, c’est aussi la face qui devient grimaçante, hideuse; ce sont les bras qui gesticulent, les jambes qui tremblotent, les pieds qui frappent le sol comme s’ilétait bouillonnant. Vous ne le croiriez pas, la durée de cette seconde station est proportionnée aux degrés de température de l'atmosphère ; si le soleil a êté ardent, si le travail a élé rude, le passage est court, car on a hâte de s'emparer de toutes les sensations.
Mais une danseuse s’élance dans le cercle, seule d'abord, tournoyant et agitant les bras; ellesecourbe, se redresse, passe en revue celte légion de furies, sur laquelle elle semble lancer son frénétique délire. C’est à qui l’emportera sur ses rivaux, c’est à qui sera choisi par la reine. Le voilà ; il s’élanceà son tour, il se pose victorieusement en face de sa danseuse, et les chants des autres acteurs deviennent des cris féroces ; on se bat les flancs, on se frappe la tête, on grince des dents, on écume ; vous diriez la rage d’une meute de loups tombant sur un troupeau de brebis sans défense. Eh bien! non, c’est de Ja joie, de l'ivresse, La fète est à peine commencée ; deux noirs sont entrés en lice ; chacun des autres aura son tour, et ce que vous venez de voir, ce que vous venez d’entendre, c’est une idylle, c'est une bergerie de Racan ; il n'y a pas encore là de drame : le drame vient plus tard ; et ce peuple, je vous jure, n'est pas inhabile à prolonger ses instants de bonheur.
Ce n’est pas chose aisée que d'écrire pour tous, et J'éprouve ici un embarras d'autant plus pénible, que J'ai promis à mes lecteurs une histoire exacte et complète de la cachucha délicieuse qui, depuis lrois ans à peu près, s’est fait jour jusque chez nous. Lorsque pour la première fois je la vis annoncer sur les affiches de nos théâtressi pudibonds, je me pris soudainement à rougir etje me demandai involontairement si la licence serait assez osée peur venir effrontément braver l'éclat de mille jets de lumière, les répugnances d'une nation qui joue parfois au scandale, mais qui du moins y joue à huis elos. Je bravai le péril et j'allai voir. Non, ce n’était pas la cachucha, fille de la chika, que je reconnus dans celte pantomine cracieuse d'Elssler, exécutée aux applaudissements d'un publie enivré. Cette cachucha est une danse bâtarde, toute de création moderne, travestie déjà par les Portugais, qui la rapportèrent de leurs conquêtes, parodiée plus tard par Espagne, et endimanchée, musquée par nous, qui en avons fait une chose à part, où le corps se disloque avec calme et où la passion n'est plus que dans le regard et le sourire. Cette
VOYAGE AUTOUR
cachucha rappelle sa mère comme le profil de la grenouille rappelle celui de l’Apollon du Belvédère ; il y a un monde entre les deux. Créez, mais ne profanez pas.
La véritable cachucha des noirs, la danse nationale, la fête majeure des Mozambiques, des Angolais et autres peuples sauvages, la voici, puisque je vous Vai promise. Mais non, je retire ma parole ; la description de cette danse brülerait ces pages, et je sais m'imposer des sacrifices au profit de la pudeur. Assistons à des fêtes moins äcres.
Après la chika, d’autres danses beaucoup moins hasardées eurent lieu au chantier. Jepusme convaincre alors que chez ces peuples sauvages, comme chez les nations policées, la Joie ases degrés comme la douleur, et que la fièvre ne joue pas toujours le premier rôle dans les passions des hommes.
Ma tète était bouillante, mais l'occasion trop belle pour que je consentisse à renoncer à la tâche que J'avais acceptée. Il me sembla, au milieu de cette effervescence générale, que certains acteurs dont la physionomie ét (ait identiquese montraient plus incandescents que les autres. En effet, c'était la caste mozambique, presque en tout taillée comme la race malgache, dont pourtant elle est l'ennemie irr éconciliable. En général, j'avais trouvé que les nîgres des Indes orientales étaient plus calmes, plus diffie iles à émouvoir ; aussi est-ce parmi ces derniers que les colons prennent de préférence les serviteurs de leurs maisons.
Avec une pareille latitude donnée aux noirs de l'ile, ils ne doivent en rien ressembler àceux du Brésil ou même du cap de Bonne-Espérance, et l'on comprend qu'il ne soit jamais question ici de révolte générale ou de massacres particuliers. Aussi les voyez-vous dans les rues, gambadant, gesticulant et presque toujours munis d’un grossier instrument de musique, façonné à l’aide d’un bambou et de deux cordes, chantant nonseulement les airs de leurs pays, mais encore les ordres qu'ils viennent de recevoir. Ainsi, un maitre dira à son noir :
Va reporter ce pot de pommade au parfumeur et demandes-en un à la vanille.
Eh bien ! de cette phrase le noir fait le poëme de son cliant, et il compose là-dessus un thème d’une originalité extrèmement remarquable.
Si, infidèle et menteur, un esclave se grise et dérobe l'ar gent qu'on lui a donné pour une commission, son premier soin est de chercher une excuse; dès qu il l'a trouvée, il la met en musique et la module tout le long de la route:
— Qu'as-tu faif de la liqueur que je d'aller chercher ? lui dit son maitre.
— Quand mo passé d'oant magasin Bon-Goût, mon liqueur sauté, mon li pied cogne.
Lenoirdit qu'ilesttombé, qu'il a répandula liqueur; et, sur cette phrase d'excuse qu'il a bien préparée et qu'iltrouve admirable, il crée un air des plus séduisants, en se disposant toutefois à recevoir vingt-cinq coups de rotin.
Ces deux phrases que je viens de vous citer, je ne les prends pas au hasard; il n’est pas d’habitant de l'Ile de France ou de Bourbon qui ne les sache depuis son enfance et ne les ait cent fois chantées en sa vie sous ses palmistes favoris.
Il est rare qu'après les danses dont je vous ai parlé tout à l'heure, des rixes n'aient pas lieu, mais c’est presque toujours à coups de poing ou à coups de tête que s “attaquent les adversaires. Ne croyez pas que les témoins s'opposent au combat : au contraire, ils l'ex-
L’avais ordonné
citent, ils le désirent aussi sanglant que possible,
Rangés du côté de leurs affections, ils encouragent du geste et de la voix celui qu'ils voudraient voir triompher, et la lutte ne cesse que lorsqu'un des deux ennemis est étendu sur le carreau, Quand la vieloire est trop longtemps incertaine, ceux-ci reculent, se séparent et s'arrêtent à quelques pas de distance ; puis ils poussent un grand cri, se frappent la poitrine, se courbent, ferment Les veux et se ruent l’un sur l'autre de toute la rapidité de leurs jarrets. Quelquefois l'un des deux crânes est ouvert, souvent même tous les deux, et les spectateurs emportent les victimes. Le duel n’est pas seulement d'invention européenne.
Qu'unnoir appelle un autre noir fainéant, marron, voleur, il n'y aura pas rixe; sl l'appelle malgache, un pugilat aura lieu ; et s’il l'appelle nègre, on verra un combat à mort. Cependant que sont-ils ? est-ce qu'ils auraient des prétentions à être blonds ? Les maitres punissenlsévèrement ces combats particulicrs; mais un noir en colère est un animal redoutable, ct ce n’est pas le fouet qui peut l'arrêter dans sa vengeance.
Ce que j'aime avant tout dans mes courses, ce sont les contrastes; aussi pris-je grand plaisir > en “quittant les chantiers de M. Rondeaux, à parcourir la ville où tout me rappelait une patrie, hélas ! si regrettée.
Il ya, sans contredit, moins de distance de Paris à Maurice qu'il n’y en a de Paris à Bordeaux. Les modes arrivent ici jeunes et fraiches ; les inventions utiles y sont propagées avec une rapidité qui Lient du prodige, et les citoyens de l’île sont d'autant plus pressés d'en jouir, qu ‘ils ont été plus près d'en être privés. Le cap de Bonne-Espérance est sur la route de Paris à Maurice.
J'ai consulté les archives de l'ile ; croirait-on qu'il n'ya pas un seul exemple d’assassinat commis par un créole, et l'on tremble encore ici au souvenir d’un funeste événement qui fitlongtemps déserter les paisibles habitations de l'intérieur.
Je transeris le fait suivant des registres :
Plusieurs officiers et soldats d’un régiment français en garnison à Maurice pénétrèrent.la nuit dans l'habitation de madame Lehelle, l’une des plus jolies femmes de la colonie, dont un de ces officiers, le sieurV..., était éperdument amoureux. Cette dame, ayant conçu quelquesinquiétudes par suite de plusieurs menaces faites par son fougueux adorateur, avait prié son inari de ne pas s ’absenter de l'h: ibitation, située dans lesgrands bois de Flacq; mais, quelques affaires l'appelant à la ville, il crut pouvoir sans dangerlaisser sa femme seule pendant quelques heures. Un soldat nommé Sans-Quarlier, auquel on permettait de colporter des marchandises dans la campagne, fit ouvrir la porte aux assaillants, qui multiplièrent leurs crimes par leviol, le meurtre et l'incendie. Un vieil invalide, gardien de la maison, péril victime de son dévouement; les négresses et les noirs furent massacrés. Il par aitque madame Lehelle était parvenue às’échapper, puisqu'on reconnut un de ses souliers dans le bois, à un quart de lieue de sa maison, et que ce fut près de là qu cie fut trouvée assassinée.
Tous les soldats acteurs de celte terrible calastrophe furent suppliciés, et le sieur de V... ne dut la vie qu'à la considération qu'on avait pour : sa famille ; comme s’il élait permis de se soustraire à la justice en se cachant derrière un beau nom ! Sans-Quartier
s'échappa d’abord et répandit la terreur dans l'ile; mie saisienfin, on le conduisit bäillonné au supplice, pour l'empêcher a nommer les instigate urs du crime, oQil fut rompu vif. )
Depuis ce meurtre horrible, qui date de fort loin, il n’y a pas eu, je le répète, un seulassassinat commis à Maurice.
La villeest divisée en quartiers ou camps. Le camp Malabar est celui que choisissent en général pour logement les Indiens arrivant à l'ile de France, et qui doivent y séjourner quelque temps.
L'espace contenu entreles camps est ce qu'on appelle ville. On n’y voit que de misérables cabanes à demi closes, malsaines, mal aérées. Là aussi se logent, à leur arrivéede Canton et de Macao, les Chinois appelés par les planteurs pour la culture du rizet du the.
Les Chinois, peuple rusé. lâche, méchant, avare, nation superslitieuse et cruelle, dévote à sa religion, à laquelle elle ne croit pas, faisant des martyrs pour se désennuver de la monotonie de sa vie de paresse, bassement voleuse, hypocrite par caleul et toujours prête à vanter son indépendance au milieu des guerres intestines qui dévorent les autres régions du monde,
les Chinois sont assez avancés dans les arts pour présenter aux yeux de tous des merveilles de patience et d'adresse ; mais stationnaires depuis des siècles, ils ne comprennent aujourd’hui de la vie que ce qu'elle rapporte en piastres ou en roupies. Un Chinois fumant sa pipe, accroupi devant sa porte, me fait l'effet d'un crapaud suant et bavant au soleil. Je les retrouverai plus tard, ces hommes jaunes, à Diély, à Koupang et autre part peut-être, et il n’y aura pas de ma faute si je n’en châtie pas quelques-uns de cette impudente ardeur pour le vol qui les tient à la gorge et me les rend si odieux.
Les jeux que les nègres de toutes les castes affectionnent le plus sont ceux qui exigent une plus grande activité; on dirait que ce sang noir qui coule dans leurs veines veut faire explosion par tous les pores. Ils ne parlent jamais sans gestieuler, et ils parlent alors même qu'ils sont seuls ; vous croiriez qu'ils ne pensent qu'avec la langue. Ceux qui, employës plus directe
... Mais une danseuse s'élance dans le cercle. (Page 70.)
ment au service particulier des riches planteurs, devraient s’essayer au repos après avoir porté, pendant une partie de la journée, sous les rayons d’un soleil brûlant, un lourd palanquin, semblent au contraire vouloir encore doubler leurs fatigues.
A la halte, vous les voyez se dandiner, piétiner, aller et venir à travers les haies de la route, ainsi qu'un petit écureuil en liberté. Leur corps à beau ruisseler, ils ne veulent point paraitre vaincus par les longues courses et ils se fontun véritable point d'honueur dé ne pas rester en arrière des plus intrépides marcheurs.
On voit quelques noirs dans les temples et dans les églises ; ils sont là immobiles, debout où accroupis, parce qu'on leur a dit de ne pas bouger ; puis ils se mettent à genoux, parce qu’on leur a ordonné de s’agenouiller. Ils se frappent la poitrine quand le prètre leur en donne l'exemple ; ils se signent après avoir trempé leur main dans le bénitier ; ils sortent en ricanant, et voilà tout, On leur a jeté, à leur arrivée dans l'ile, un peu d’eau sur la tête avecles cérémonies d'usage, et onleur a dit : Vous êtes chrétiens.
Ce n’est pas assez, et la voix puissante de Ja saine morale du christianisme serait peut-être un bouelier plus sûr aux colonies que la geôle et les flagellations.
Dans une course fort intéressante aux deux admirables cascadesde Chimère et du Réduit, je fis plusieurs stalions assez longues en dépit des noirs, qui avaient hâte d'arriver à la ville pour leurs danses du samedi, et je demandai à l'un d'eux, Malgache fortintelligent, quelques-uns des secrets de la religion de sa patrie, car ceshommes ont une patrie aussi.
— Crois-tu en Dieu ? lui dis-je.
— Îei, à un seul ; dans mon pays, à deux.
— Maisil ne peut y avoir qu'un seul Dieu.
— Ici, oui ; mais dans mon pays à moiil yen a deux.
— Dans ton pays on a tort, car il ne peut y avoir qu'un seul maitre.
— Pas vrai, il y en a plus de six cents à l'Ile de France.
— Crois-tu à un Dieu? dis-je un instant après à un jeune et vigoureux Mozambique qui commandait la marche.
VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 75 — Si maitre lordonne, oui. — Et si je te lasse libre de — Mais si jé ne te l’ordonne pas ? pas ?
— Alors, non. — J'attendrai.
croire ou de ne croire
ls se ruent l’un sur l’autre de toute la rapidité de leurs jarrets. (Page 71.)
— Danston pays, jesais pourtant qu’on croit à un — Lorsque vous la perdez, le peuple qui la gagne 3 ; ( pas
Dieu. | a donc un Dieu et vous pas ?
— Dans pays à moi, on croit à un Dieu quand on a | — C’est ca. gagné une bataille ; on n'y croit pas quand on l’a | — Fort bien ; et s'il n'y a pas de guerre ? perdue. | — Alorsiln'ya pas de Dieu.
| il]
.. La dame créole est vive, enjouée, rieuse. (Page 7à.
— Et toi, dis-je à un troisième, jeune garçon fort | — Non. gai, fort propre, fort espiègle, qui paraissait tout — Et aujourd'hui crois-tu en Dieu ? disposé à se laisser alleravec insouciance à sa destinée, — Je crois en Dieu le père tout-puissant, le créateur d'où es-tu? du ciel et de la terre, etc. * — Je nesais pas. Et le noir me récitait avec une extrême volubilité, — Quit'a amené à l'ile de France ? sans se tromper d’une syllabe, les demandeset les ré- — Un navire qui venait de bien loin et dans lequel | ponses du catéchisme français, dont il ne comprenait on disait fort souvent le nom de Malacca. absolument rien, Je me pris soudainement à rire, et — Je comprends ; tu ne sais done pas quelle estla | mon érudit retourna s'asseoir, heureux de m'avoir religion de ton père ? prouvé qu'il en savait plus que ses ignares camarades.