‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 24 sur 90 · BOURBON · texte numérisé non relu

BOURBON

Saint-Denis, — Baleine et Espadon. — Saint-Paul. — Volcans. — Naké et Tabéha.

Il y a trente lieues de l'Ile de France à Bourbon ; il y en a au moins cent cinquante de Bourbon à l'Île de France, car les vents alisés qui soufflent constamment de la première de ces deux iles vers la seconde sont contraires pour le retour, et forcent souvent les navires à pousser des bordées jusqu'en vue de Madagascar. Ainsi le veut le caprice des vents et des flots.

. D'ici commenceront, à proprement parler, nos curieuses courses d’explorateurs, et dès que nous aurons salué le pavillon qui flotte là-bas sur le palais du gouvernement, peut-être serons-nous bien des années sans entendre parler, non-seulement de la France, mais encore de l'Europe. Le courage a beau se retremper aux périls qui nous attendent et à ceux que nous avons déjà bravèés, le cœur joue aussi gros jeu dans cette vie aventureuse, et il ne reste point muet en présence d’un passé qui a toutes ses affecüons. Le cœur est, je le sais, citoyen de l'univers; mais sa patrie de prédilection est celle où reposent ses souvenirs de bonheur, auxquels on se rattache d'autant plus qu'on est plus près de les perdre.

Nous voici en rade, j'allais dire en pleine mer; de légères pirogues entourent le navire; il n°y a pas de quarantaine à subir : je vais à terre.

C’est une ville singulière que Saint-Denis : grande, immense par son étendue, mais bien pelite si l'on ne compte que les maisons. Un quartier seul est assez étroitement resserré pour former de véritables rues, tandis que dans les autres on peut aller, en chassant, faire une visite à son voisin. Au surplus, cette éternelle verdure, si riche, si variée, planant au-dessus des habitations, contraste d’une façon tout à fait pittoresque avec les montagnes äpres qui d'un côté cerclent la ville, et avec les cônes de lave noirâtre dessinés à l'horizon.

Certes la distance de l'Ile de France à Bourbon est fort légère : eh bien! une grande différence dans le caractère des habitants se fait déjà sentir et n'échappe pas à l'observateur. Ici, mème franchise, mème urbanité de la part des colons que chez leurs voisins, mème empressement à fêter les étrangers ; mais tout cela se dessine avee moins de formes, avec plus de rudesse. Le climat est semblable: c'est une tempé-

VOYAGE

rature à peu près égale dans la plaine et dans les vallées; mais à Bourbon, desmonts gigantesques s’élèvent au-dessus des nuages et gardent à leurs cimes des neiges éternelles. A Bourbon, un volcan sans cesse en activité jette au loin d'immenses laves par ses vingt bouchesde feu, et l'on dirait que le naturel des colons s’est en quelque sorte empreint de ces sauvages couleurs. Un fashionable de Saint-Denis est un rustre de Maurice, mais un rustre à l'allure fière, au langage indépendant.

Dans la ville, hélas ! nous aurons peu de choses à signaler. L'église est mesquine, pauvre, sans tableaux, sice n'est un saint Denis portant sa tête dans ses mains, ce qui doit singulièrement édifier la population nègre ; un Christ au maitre-autel, d’une bonne facture ; et, dans un méchant cadre, une espèce de figure de singe, représentant M. de Labourdonnaie, au-dessous duquel on lit cette inscription :

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