NOUS DEVONS A SON DÉVOUEMENT LE SALUT DES DEUX COLONIES
A la bonne heure! en dépit du martyrologe, les temples saints doivent s'ouvrir à tous les bienfaiteurs de l'humanité.
Cependant la ville me fatigue, soit qu'elle n'aitrien d'assez bizarre pour me retenir, soit qu'elle ne ressemble pas assez à une cité européenne. La corvette, mouillée à quatre encablures du périlleux débarcadère, m'offrira peut-être plus de distractions, et voilà des pirogues dont je puis disposer. Je longe‘la côte et J'en dessine les rudes aspérités : ce sont des remparts de laves diversement nuancées, dans les anfractuosités desquelles surgissent de brillantes couches de verdure que les brisants ne peuvent anéantir.
Le vent m'éloigne enfin deces imposantes masses : lant mieux, je rejoins le bord.
La nuit était pure, une nuit tropicale, suave par les émanations de la terre et la limpidité du ciel, où seintillaient des milliers d'étoiles, dont l'éclat était affaibli par les opales rayons de la lune en son plein; on eût dit un vaste ciel noyé dans une légère vapeur.
Nous venions de nôus livrer à une de ces douces causeries du bord dont tout le charme est dans la frivolité, et chacun de nous descendait déjà dans sa cabine, quand un roulis assez fort nous fit rapidement interroger l'horizon, d’où nous supposions que soufflait une brise naissante. Tout était silencieux.
Un jet brillant s'élève dans l'air: le dos gigantesque d'une baleine plane à la surface des eaux et disparait avec la rapidité d’une flèche. Au mème instant, un poisson de moyenne grandeur bondit, s'élance et retombe frétillänt: c'est l'espadon, le plus mortel ennemi du géant des mers. Dès qu'ils se voient en présence, dès qu'ils se sont une fois rencontrés, ils ne se fuient plus ; c'est un rude combat, un combat à mort qui va s'engager. Îl faut que l’un des deux adversaires au moins succombe ; et souvent, après une lutte, deux cadavres servent le lendemain de pàture aux requins et aux goëlands. Le plus fort, c'est la baleine; le plus brave c’est l'espadon, car il est sûr, lui, qu'il faut qu'il meure, vainqueur ou vaincu, landis que, dans le triomphe, la baleine ne perd jamais la vie.
Oh ! nous aurions eu besoin de tout l'éclat du soleil pour jouir du spectacle qui allait nous être offert : loutefois la lune était si belle, que nous n’en perdimes que peu d'épisodes.
Le roulis ou le tangage du navire auprès duquel le combat s'était engagé nous disait la place occupée
MONDE. 19 par les deux adversaires ; mais qu'on se figure l’espace envahi par la baleine menacée, en songeant que dans quinze jours elle peut faire le tour du monde! Aussi, pour éviter le choc terrible de sa monstrueuse tête, l'espadon se montrait-il souvent à l'air, et, dans sa colère, retombait-il inutilement sur le dard long et aigu dont il a èté armé par la nature. Cependant la lutte durait depuis une demi-heure sans que la victoire se décidät; mais entre deux ennemis aussi acharnès tout repos est impossible. Quand la baleine se précipite sur l’espadon, si celui-ci est touché, il meurt broyé à l'instant même; si l’espadon, après son rapide bond hors des flots, trouve sous sa lance dentelée le dos de la baleine, celle-ci n’a que quelques instants à vivre, car la plaie est profonde, et le sang s'en échappe à flots pressés. Cependant l'ardente querelle des deux combattants, qui s'était engagée près de nous, alla expirer loin du bord; et, le lendemain, de la grande hune, on distinguait vers l'horizon une vive couleur de sang qui occupait un vaste espace. L'espadon et la baleine avaient cessé leur lutte.
Toutefois, pour les provisions nécessaires à une de nos plus longues courses, la corvette se vit forcée d'aller mouiller à Saint-Paul. Je profitai de cette seconde relâche pour visiter l'intérieur de lileet parcourir ces belles rampes que M. de Labourdonnaie fit creuser à travers les ravins et les torrents, sur les flancs des plus rudes montagnes. Oh! c’est un travail digne des Romains, complété aujourd’hui par le beau pont jeté sur la rivière des Galets, qui devient, aux jours d'orage, un torrent dévastateur.
C'est un spectacle assez curieux, je vous assure, que celui d'une ville qu'on cherche encore alors qu'on l'a déjà traversée. Tel estSaint-Paul, dont les maisons irrégulièrement élevées au milieu de belles touffes de verdure, sont absolument voilées par les enclos qui les emprisonnent. Saint-Paul est une cité naissante et pourtant bâtie sur un sol de sable, au pied du Pays-Brülé. Elle est toute fière de sa position topographique, et semble dire aux navires voyageurs : « lei seulement vous trouverez un abri contre les tempêtes, »
Cetteile a été baptisée bien des fois. Appelée d’abord Mascareinhas, du nom du capitaine portugais qui la découvrit, elle fut désignée plus tard sous celui de la Réunion, et enfin on la dota de celui qu'elle porte aujourd'hui.
Un volcan très-considérable, séparé du reste de l'ile par un vaste enclos de rochers, y est sans cesse en travail. Elevé de quinze cents mètres au-dessus du niveau de l'Océan, trois cratères le couronnent. M. Bory de Saint-Vincent imposa le nom du célèbre Dolomiea à celui qu'il trouva brülant. Ses compagnons de voyage donnèrent le sien à celui qui est séparé du cratère Dolomieu par le mamelon central, véritable cheminée par laquelle les feux souterrains sont en communication avec les feux du ciel. Un tel hommage était dû à l'explorateur qui mit tant d'activité dans ses recherches, qui gravit dans une ile très-habitée des escarpements où nul n'avait encore pénétré, qui, franchissant mille précipices, donna une excellente carte du pays, et, s’exposant à la soif, à la faim et aux intempéries d'un ciel tour à tour ardent et glacial, découvrit, après les Commerson et les Du Petit-Thouars, mille productions nouvelles qui avaient échappé aux recherches de ces grands naturalistes.
Toute située qu'elle est entre les tropiques, l'ile Bourbon, dont les rives produisentles mèmes trésors
végétaux que l'Inde, n’en a pas moins ses points glacés. Outre le volcan, à la cime duquel le mercure descend fréquemment au point de très-forte congélation, il existe des plateaux extrêmement élevés, où se fait sentir un froid rigoureux ; divers sommets, dont entre autres le Piton-des-Neiges, l’une des Salazes, a plus de dix-neuf cents mètres de hauteur.
Tout est volcanique dans ces imposantes masses, évidemment sorties des entrailles du globe, d’où les arrachérent de puissantes éruptions. Sur ce Piton-des- Neiges, solitaire, dépouillé, battu des tempêles, triste dominateur d'un horizon sans bornes, on aperçoil souvent des traces de pieds hamains, attestant le courage d'esclaves, qui viennent chercher la liberté Jusque dans les dernières limites de l'atmosphère. Là aussi gisent parfois les os blanchis de quelques malheureux qui, préférant l'indépendance dans le désert à l'esclavage dans une société. marätre Fvien-
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nent terminer leurs infortunes surle basalte solitaire.
Une riche végétation couvre l'ile qui nous occupe el présente à l'œil de l'observateur la plus brillante variété. Sur la côte on admire le caféier, le cotonnier, le muscadier, le giroflier et tous les arbres précieux de l'équateur, offrant à l'homme le nécessaire et le superflu. À mesure qu'ons'en éloigne et qu'on s'élève vers l'intérieur, d'autres végétaux se pressent pour ombrager le sol ; le palmiste succède au cocotier, le vacoi au bananier; l’ébénier, divers bois de construction, des fougères, qui rivalisent en hauteur avec les plus grands arbres, forment le fond des forêts. Parvenu à sept cents mêtres, le chasseur rencontre la zone des calumets, espèce de bambou du port à Ja fois le plus élégant etle plus majestueux. Ces calumets élancés, hauts de cinquante à soixante pieds, ressemblent à des flèches'de verdure. Sur la longueur
du chaume ligneux, maisflexible commedes anneaux, sont des verticilles toujours agités, du milieu desquels le souffle du vent fait parfois sortir des sifflements aigus. La zone des calumets dure jusqu'à neuf cents mètres, c'est-à-dire que son épaisseur est de deux cents ; elle semble servir de limites aux grands bois.
Le seul arbre important qu’on trouve au-dessus est cette immense hétérophyllequi, se jouant des formes, porte, mèlées, des feuilles pareilles à celles du saule et des feuilles aussi découpées que celles des plus élégants acacias.
Ici l'aspect du pays est entièrement changé : des buissons seuls y parent les roches anfractueuses ; de rigides graminées, de verdoyantes mousses, quelques humbles bruvères, végètent à leur base.
Atravers les forêts imposantes qu'un tel assemblase de productions présente souvent en miniature, saillent d'immenses quartiers de lave antique, bleus, gris, rougeätres ou couleur de rouille, qui disent à l'homme que son pied repose sur des abimes, et que cette riche végétation qu'il admire couronne de brûlantes fournaises qui peut-être un jour seront le tombeau de tant de richesses.
On a quitté le domaine de l’homme; ici se réfugie la chèvre sauvage provenue des chèvres et des boues que jetérent anciennement dans l'ile les Portugais qui la découvrirent; et nous pouvons remarquer en passant que ces peuples, ainsi queles Espagnols, ont rarement abordé sur une terre inconnue sans y répandre quelques richesses de leur pays. Heureux si des ministres fanatiques d'une religion tolérante n'avaient point, par de sacriléges persécutions, repoussé du cœur des malheureux sauvages la reconnaissance que quelques bienfaits commencaient à y faire germer !
Le volcan de Bourbon, toujours en éruption, exerce ses ravages dans un espace qu'on appelle Pays-Brüle. La masse des laves qu'il rejette est extraordinaire ; ses flancs sont couverts de volcans plus petits, qui n'y paraissent que de simples monticules, et ces monticules cependant ne sont pas moins considérables que ce Vésuve qui fait trembler Naples.
L'ile Bourbon, d'une forme presque ronde, peut avoir de quinze à dix-sept lieues dans son grand diamètre, allant du nord-ouest au sud-est, et neuf dans le petit, qui traverse l'ile du nord-est au sud-ouest. Saint-Paul et les cascades y sont les moins mauvais
mouillages. L'homme a vainement tenté de soumettre les éléments afin de s'assurer, par quelque môle, un abri contre l'Océan courroucé. Celui-ci a déjà brisé plus d’une fois les jetées solides qu'on a commencé à élever; et les roches énormes que lui-même a vomies sont jusqu'à présent les seuls édifices capables de résister à la fureur des lames écumeuses.
Et maintenant que je vais dire adieu à la colonie française, car le canon du bord nous appelle pour le départ, je crois qu'il est de mon devoir de compléter, par les études récentesauxquellesje viens de melivrer, les détails que j'ai donnés sur les diverses castes d'esclaves et de noirs répandus à Bourbon et à l'Ile de France.
Le créole noir, moins grand en général que le blanc, est assez bien pris dans sa taille, leste, adroit et vigoureux ; il a les traits agréables, l'œil vif et intelli-
... Une riche végétation couvre l’île. (Page 80.)
gent, et le caractère doux; il aime les femmes avec passion ; il ne se livre pas à la boisson autant que les autres nègres et est beaucoup plus recherché dans sa toilette; il est très-apte aux arts mécaniques, et ses qualités morales le font préférer à tous les esclaves des autres nations.
Les noirs et négresses de Guinée ou Yoloffs sont d'une taille haute et svelte; leur œil est grand et doux, leur figure agréable, leur air ouvert, leur peau fine et d’un noir d’ébène ; ils ont de belles dents, la bouche grande, les jambes un peu minces et le pied très-fort ; ils ont plus de noblesse dans leur maintien et dans leur démarche que les autres noirs (quelques Malgaches exceptés) ; ils dansent aussi avec plus de grâce et d'expression que les autres esclaves de la colonie, et les femmes surtout sont passionnées pour la chéga.
Les Malgaches ne sont pas aussi grands que les Yoloffs, mais sont mieux faits qu'eux; leur peau est d’une nuance moins foncée, leurstraitssont agréables, et leurs yeux doux et intelligents ; ils sont fort agiles et très-adroits. Ils se divisent en plusieurs castes,
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dont la couleur, la taille, les formes, les cheveux et le caractère varient singulièrement.
On ne croit pas plus aujourd’hui aux nains de Madagascar qu'aux géants de la côte des Patagons. Plusieurs voyageurs en avaient parlé sur quelques légers propos dont il ne s'étaient pas donné la peine de vérifier l'exactitude. Les deux individus introduits il y a quelques mois à l'Ile de France commeappartenant à cette espèce ne sont que le produit de ces jeux dela nature dont on trouve des exemples dans toutes les parties du monde.
Les Oras sont, de toutes les esclaves, les plus belles, les plus douces, les plus attachées à leurs maitres, et Bourbon redit encore une aventure récente qui a causé une vive sensation dans toute l'ile.
Deux jeunes filles de cette caste, à peu près du même âge et fort jolies, ressentirent en mème temps une violente passion pour leur maitre, M. D..…., qui certes ne songeait nullement à la partager. Toutes deux,
.. D'autres végétaux se pressent pour ombrager le sol, (Page 80.)
sans défiance l’une de l’autre, sans jalousie d’abord, luttaient de zèle et de dévouement ; elles cherchaient dans les regards du maitre à prévenir tous ses désirs, et quand une préférence était accordée à Tabéha, Naké, à l'instant même, sentait des larmes brülantes tomber sur ses joues, et se retirait dans sa case, en proie au désespoir.
Un soir pourtant, Nakëé, se doutant des tendres sentiments de son amie, l’appela auprès d'elle :
— Tu aimes notre maitre ?
— Oui. Tu l’aimes aussi, toi ?
— Oui.
— D'amour ?
— D'amour.
— Pas autant que moi.
— Oh! bien plus.
— Je t'en défie!
— J'accepte.
— Si tu plais avant moi, je l’empoisonne,
— S'il t'aime avant moi, je vous empoisonne tous deux.
— Eh bien, écoute, Naké, ne l’aimons ni l'une ni l'autre.
— Si, aimons-le toutes deux, mais tuons-nous pour lui. :
— C’est ça. Comment?
— Il faut monter au volcan et nous y précipiter.
— (Ça ne durerait qu'un moment, et pour lui il faut souffrir davantage; laissons-nous mourir de faim. ”
— C'est dit; et celle qui mangera, fût-ce un seul grain de maïs, aimera moins que l’autre.
.— Ce ne sera pas moi!
— Nimoi!
Les deux malheureuses jeunes filles tinrent leur serment ; elles dépérirent à vue d'œil, et un jour on les trouva à côté l'une de l’autre dans une même case, aimaigries, desséchées, haletantes.
Leur maitre alla les voir, et dit à Naké :
— D'où souffres-tu? Qu'as-tu ? Parle.
— Je t'aimais, je meurs.
— Et toi, Tabéha ?
— Je t'aimais aussi.
Une vieille négresse, stupide dépositaire des serments des deux jeunes filles, raconta trop tard à M. D... la fatale résolution qu'elles avaient prise; et moi, historien prudent, je peux la relater dans ces pages, bien convaincu que la contagion de l’amour des deux Oras ne viendra jamais jusqu’à nous, ou que, dans tous les cas, elle serait sans danger pour les Européennes.
BOURBON Pecit. — Hugues. — Esclaves.
Grave, non; sérieux, oui. Bien des philosophes ne raisonnent pas plus sensément, qui se disent logiques et profonds quand ils ne sont que faux et creux. Bien des docteurs ne sont pas plus sensés que les deux interlocuteurs que je vais vous présenter et dont vous auriez tort de rire. ILest deslivres pour toutes les intelligences, comme il est une morale pour tous les peuples. L'Europe touche à l'Asie, et pourtant il y a un monde entre les deux points les plus rapprochés . de ces deux fractions de notre planète. J'ai souvent à ma droite une de ces puissances mortelles qui font marcher une époque, qui disent le cours des astres, qui annoncent leur apparition à jour fixe, à l'instant précis, qui lisent dans le grand livre de la nature comme vous et moi dans un Telémaque; et j'ai à ma gauche une de ces cervelles épaisses qui ne comprennent rien, qui ne saisissent rien, qui acceptent le vrai avec autant de confiance que l'absurde, et qui ne seraient que médiocrement surpris que le soleil se levät aujourd'hui au couchant dans la conviction de s'être trompés la veille. Qu’y a-t-ilentre eux ? Moi, un atome, rien. N'est-ce donc pas là le monde? Ici le génie, là le crétin; ici l’homme qui dote son siècle d'une haute pensée, là l'homme qui donne un démenti à la grandeur divine ; icile palmier ou lerima, là le mancenillier ou la ronce. Pour qui observe, partout des constrastes, à chaque pas un rude combat entre le bien et le mal, entre le fort et le faible, sans songer que ce qui est bien à mes pieds est mal à six mètres de distance, et que ce qui me parait un colosse le matin est nain le soir.
En vérité, la vie est une fatigue, j'allais dire un fardeau, une dérision quand on se laisse aller à réfléchir aux soucis qu'elle donne à qui veut la comprendre et l'expliquer.
Savez-vous pourtant qui m'avait jeté dans ces graves pensées d'où 1l m'était impossible de m'arracher, tant j'étais pressé par elles? Je vais vous ledire.
Il me prit envie, avant de franchir les belles rampes de M. de la Labourdonnaie, de suivre vers sa source le torrent qui roule, au temps des orages, ses eaux terreuses et bouillonnantes au pied tranquille de Saint-Denis. Un matelot portait ma chambre obsecure; ce matelot c'était Petit, mon brave et malheureux ami prêt à toute corvée utile; vous le connaissez, I était à ma droite : c'était l'homme de génie dans son espèce; à ma gauche, j'avais le nommé Hugues, que vous apprécierez plus tard ce qu'il vaut. Nous allions de l'avant, d’un pas assez boiteux, sur les ga-
"” lets roulés, et le soleil dardait sur nous ses feux croisés avec une rudesse à fatiguer notre constance. Hugues était la brute, mais une brute à double titre, parce qu’il voulait être hommesupérieur: ausurplus, fidèle et très-bon garçon.
— Chien de pays! marmottait Petit entre ses dents en mâchant son énorme pincée de tabac.
— Pourquoi cela? répliqua Hugues en clignotant comme un seigneur qui regarde un valet en pitié.
— Vlà des galets ; à chaque orage, le torrent les pousse vers lamer. il y a des millions d'années qu'on a inventé les orages ; il ne devrait donc plus y avoir de galets, et pourtant il y en a toujours autantque de blattes.
— Mais, gros bêta, les galets, la terre les fabrique comme elle fabrique les champignons ; ça pousse de mème, n'est-ce pas, monsieur Arago ?
— Je l’ignore; mais ce que je sais, c'est que ces diables de galets usent terriblement mes bottes.
— Ils n’useront pas les miennes, dit Petit, qui marchait nu pieds. Dis donc, grand savant, poursuivit lematelot, et cetescogriffe de soleil quinous brûle si fort et nous fait devenir rouges comme des écrevisses cuites, pourquoi donc qu'il ne rôtit pas les épaules sans chemises de ces pauves noirs que nous voyons là et qui n’ont pas même un verre de vin par semaine pour se radouber? Pourquoi ça?
— Parce que ces gens-là ont été créés pour la chose. On leur a dit : Vous êtes noirs, doncyous serez esclaves; et ils bêchent, et ils défrichent, etils souffrent.
— Ça doit être ; je saisis à merveille ton raisonnement; mais comment me feras-tu comprendre que nous marchons en ce moment la tète en bas ou à peu près, ainsi que je l'ai entendu dire ce matin sur le gaillard d'avant? C'est diablement dur à avaler, car si ça était, la demi-bouteille de vin que j'ai là dans ma poche et que M. Arago va me permettre de boire, parce qu’elle me gène, se viderait. j
— Du tout, le ciel a voulu que la terre fût ronde, et il l'a imaginée ainsi afin qu'on püt faire le tour du monde. Si c’était plat, la chose serait impossible.
— C'est juste, pourtant. Cré coquin ! que c'esl avantageux de voyager avec des savants de celealk bre-là !
IL n’est pas absolument exact de dire que c'est la paresse qui fait les hommes ignorants; il est plus vrai de publier que c’est elle qui les maintient dans l'ignorance. Chacun de nous, soit vanité bien com-
ne
prise, soit curiosité mal entendue, veut savoir. Il n'est pas de petits secrets que nous ne cherchions à pénétrer; il n'en est pas de grands que nous n’ayons eu la prétention de découvrir sans secours étrangers, et nous nous donnons mille fois plus de peine pour nous blottir dans l'erreur ou le mensonge que nous n’en aurions eu à accepter la vérité. Désapprendre est chose si difficile, qu'il vaut mieux tout ignorer que de trop savoir, alors que ce que l’on a appris est faux. Celui qui ne sait rien peut être un esprit sans intelligence; celui qui a tout admis est à coup sûr un esprit de travers. Un bâton erochu ne se redresse pas aisément.
Si j'avais laissé faire le moraliste Hugues, devenu, quelques jours après, mon domestique, 1l eût changé la nature simple et primitive du brave Petit, qui aurait été transformé en sot, de candide qu’il était toujours resté; car Hugnes, dans son incommensurable orgueil, lui inculquait les hérésies les plus ridicules et lui dévoilait même, je crois, les secrets de la digestion. Hugues était à la fois savant, moraliste, philosophe, astronome et médecin; il se croyait tout, puisqu'il n’était rien. Moins je parlais, plus l'impertinent élevait la voix ; plus j'écoutais, plus il devenait loquace. Il tenait à briller dans cette première entrevue et ne faisait que brailler. De son côté,le docile élève se disait en lui-même : « Puisque M. Arago ne répond pas, c’est que M. Hugues a raison. » Avant d'arriver au but de notre course, le professeur s'était si puissamment emparé de son disciple, que celui-ci lui jetait à la face le mot de monsieur gros comme le bras : c'était à fouetter le pédagogue.
La large et sinueuse vallée que creuse le torrent se rétréeissait petit à petit vers sa source, et à droite surtout les montagnes prenaient un aspect grandiose. On voyait à leurs déchirements que l'influence des volcans se faisait seelir jusqu'ici; on trouvait çà et là, loin de la cime où ils avaient longtemps plané, des blocs immenses de roches détachées par les violentes secousses des feux souterrains ; et Hugues, que ces bouleversements terribles n'étonnaient que faiblement, disait au pauvre matelot ébahi les éruptions autrement chaudes des volcans de la lune, qui nous envoient si fréquemment leurs rapides et dangereux aérolithes ; pour lui le fait était avéré. Petit n’en revenait pas, et Hugues triomphant lui expliqua la cause première et certaine des commotions volcaniques; il pénétra dans le fond des eaux et en arracha le secret toujours caché des terribles raz-de-marée qui ont brisé tant de navires ; il prouva d'une manière victorieuse que les étoiles de l'hémisphère austral devaient être plus brillantes que celles de l'hémisphère boréal. Tout ce que la science ignore, tous
-les phénomènes météorologiques qui tiennent encore en suspens les hommes les plus avancés dans la géologie ou l'astronomie furent mis au jour avec cette lucidité que vous avez déjà appréciée ; de telle sorte que le pauvre Petit, vaincu par tant de bonnes raisons, fut prèt à changer de nature et à devenir Hugues comme mon voisin de gauche. Petit garda quelque temps le silence de la réflexion, qui dit l’irrésolution de l'esprit ; et,-le rompant enfin, plutôt comme pour
me prouver qu'il avait compris :
— Savez-vous bien, monsieur Arago, me dit-il, que la science est une bonne chose ?
Avant de répondre au crédule Petit, J'ordonnaiune halte sous une charmante touffe de palmistes, au bord d’un admirable champ de cannes à sucre, à l'extrémité duquel pointaient les cases, basses et fétides, des noirs de l'habitation. D'abord Petit se tint
debout par respect, moins pour moi, son supérieur, que pour Hugues, son égal; je linvitai à s'asseoir à mon côté.
— Allons, mon brave, assez de science comme cela ; mange un morceau maintenant.
— C’est drôle, je n'ai presque plus faim; ce coquin-là m'a brouillé la cervelle.
— Pourquoi donc?
— Il m'a appris des choses si savantes!
— Que L'a-t-1l appris?
— D'abord, que la terre était ronde, parce que si elle ne l'était pas, nul ne pourrait faire le tour du monde. J'ai compris ça du premier coup, ça est clair comme bonjour, et je n’y aurais pas pensé sans monsieur. (Petit ôta son chapeau. }
Hugues se pavanait.
— Et si je te dis, moi, que celui que tu admires tant et qui te prive de ton appétit quotidien ne t'a débité que des sottises ?
— Si vous me prouvez ça, monsieur Arago, je vous jure, foi de Petit, que ce gredin-là ne aonnera plus de leçons à personne.
— Je ne prétends pas que ton ressentiment aille si loin, mon brave ; mais en attendant, tâche d'ou blier les sornettes que tu as entendues; reste excellent matelot comme par le passé et ne sors pas du cercle tue le destin a tracé autour de toi; fais trève à tes idées d’ambition si peu en harmonie avec tes fatigues de gabier, et bois ce verre de vin à la santé de ton ami Marchais.
— À sa santé! mais, foi d'homme, ça me fait plus de bien.qu’à lui.
— Et vous, Hugues, je vous conseille de ne plus prècher vos sottises à cesbraves gens, vous vous attireriez de mauvaises affaires, et si vous savez lire, ce dont je ne doute pas, lisez-leur sur le gaillard d'avant les livres que je vous prêterai pour abrèger les ennuis et la longueur du quart.
— Cependant, monsieur, ce que j'ai dit à Petit, je l'ai appris dans plusieurs ouvrages.
— Si vous aviez fait un meilleur choix, vous auriez la tête plus creuse et par conséquent moins lourde, En morale, rien ne pèse comme le vide; croyez-moi, changez de vocation ou plutôt de nature, redevenez ignorant, quelque effort qu’il vous en coûte.
Hugues se tut ; Petit mordit avec une double joie dans une belle carcasse de dinde qu’il serrait de ses doigts goudronnés, et de temps à autre il me disait assez à voix basse pour être entendu du pauvre Hugues :
— Etais-je bête de croire que les galets poussaient comme des champignons ! Tenez, J'aime cent fois mieux avaler ce blanc de volatile et ce verre de vin que toutes les bêtises qu'il me débitait… J'aplatirai cet homme.
Hugues/mangeait et ne parlait plus, l'aspect des mains calleuses du matelot lui avait serré le gosier et arrêté tout netses élans de professorat. Après ce léger repas assaisonné par un appêtit de piéton épuisé, je pris congé de mes deux camarades de route et ie me dirigeai vers les cases des noirs que j'avais aperçues en arrivant à notre halte. Non loin, assise sur le sommet d'un monticule à pente douce, se développait gracieusement à l'œil une charmante habitation avec ses varangues où l'air se joue si pur el sibienfaisant, sa fraîche terrasse, ses volets verts et ses gracieuses plantations de bananiers et de manguiers autour.
Ici, comme à l'Ile de France, l'hospitalité devait être une douce pratique de chaque jour ; je résolus
donc de pousser jusque-là et de visiter les maitres avant les esclaves. Je ne suis pas fier.
L'accueil tout amical que je reçus me rappela Maurice, et l’on voulut à peine entendre mon nom. Cependant, après les premières politesses d'usage, je dis qui j'étais, et heureux hasard qui n'avait amené si loin dans ma promenade d’explorateur. Je sollicitai la permission de visiter l'espèce de camp où reposaient les noirs, et le planteur m’offrit le bras avec une courtoisie franche et empressée. Deux esclaves étaient au bloc, le pied droit et la main gauche dans le même anneau scellé à une grosse pierre au soleil ; je demandai grâce pour eux, elle me fut accordée ä l'instant même, et je remerciai plus vivement encore le maitre que ne me témoignèrent de gratitude les nègres amnisliés.
— Pourquoi donc des cases si basses, si fétides et si peu aérées ? dis-je au colon. Ne craignez-vous pas que cette lourde atmosphère ne pèse trop fort sur les poitrines déjà halelantes de vos noirs?
— Mais quand nous les leur donnons, elles sont propres et saines. Ces gens-là, voyez-vous, aiment à se séquestrer du monde; il leur faut une niche, un trou ; plus ils sont serrês, plus ils se croient libres, et cette forte odeur dont vous accusez notre insouciance, c’est celle qui s’exhale de leur corps. Ils la concentrent dans ces sortes de cages, ils se blottissent là comme dans les huttes des pays d’où on les atirés; et qui sait si dans leurs rêves de chaque nuit ils ne retrouvent pas leurs steppes, leurs déserts et leur liberté !
— Ne le leur avez-vous donc jamais demandé ?
— Non, non. Nous ne leur parlons que de farine de manioc, parce que nous ne les nourrissons que de cela, et nous leur disons quelques mots du fouet, parce qu'ils ne travaillent que dans la crainte des chàtiments. Ce qu'il nous faudrait, à nous, planteurs, c'est qu'il n'eussent pas une seule idée dans la tête. Tenez, en voici un qui passe près de nous en nous saluant avecune sorte de fierté que n’ont pas ses cama-
.. Pourquoi donc des casses si basses, si fétides ? (Page 84.)
rades. Eh bien, c’est le plus dangereux coquin de mon habitation ; il improvise des chansons d’indépendance, il s’est déjà sauvé quatre fois, et je suis sûr qu'il médite une fuite prochaine.
— Avez-vous tenté de le soumettre par la douceur ?
— Dieu m'en garde! je lui parle toujours le fouet à la main, afin qu’il ne me réponde pas avec le couteau. Si je faiblissais, il deviendrait redoutable.
— En ce cas il faudrait mieux l’affranchir.
— C'est ce que j'eusse fait si j'avais pu le renvoyer à Angole, sa patrie. Remarquez comme les autres noirs s’'approchent de lui avec empressement et respect : c’est qu'il va chanter.
— Une chanson d’Angole ?
— Je vous l'ai dit, une improvisation.
— Se taira-t-il si nous approchons de lui?
— 1] feindra de ne pas nous voir, voilà tout.
— Essayons.
Le noir fit d’abord un conte assez long à son auditoire attentif, puis d'une voix gutturale et sur un air qui n'avait que trois notes, il psalmodia les paroles suivantes en mauvais créole assez passablement rimé,
Angole est mon pays, Hil hi!
Mes pères et sœurs sont là Ah! ah!
Un beau jour je tuerai, Eh! eh!
Et j'y serai bientôt, Oh! oh!
Moi, fatigué de labourer la terre Moi, fatigué de recevoir des coups, Je ne veux pas attendre davantage, Et quand mes frères auront autant de cœur que mol. Je ne veux pas achever ma chanson; Car maître est là qui m'écoute.
Et quand l'étranger sera parti, Avec bon maitre qui nous frappe si fort, Moi vous dirai, mes camarades, Ce qu'il faut faire pour ne plus être esclaves.
— Vous entendez ce misérable, dit le planteur en m'entrainant : si les autres avaient autant d'énergie que lui, mon habitation serait bientôt au pillage.
— Cela a donc une âme?
— La conséquence n’est pas juste.
— S'il souffre plus que les autres, il faut qu'il fasse plus aussi.
— Vous ne comprenez rien à l'éducation à donner
: AUX noire,
— Je comprends, au moins, qu'on brise les chaines alors qu'elle sont trop lourdes. Ne l'oubliez pas, monsieur, le fer de l’esclavage a deux bouts, il pèse par conséquent aussi à la main qui conduit. Ou l'émancipation, ou un code protecteur des noirs : le Brésil m'a dégoûté à tout jamais de la traite.
— Allons, allons, nous reverrons l'Europe, nous irons respirer son doux parfum de liberté. Ah ! pauvres libres que vous êtes!
Ma bouche resta close aux dernières paroles du colon, et mes yeux se baïissèrent à son regard.
— Voici du monde qui nous est arrivé, poursuivit-il rapidement comme pour changer la conversation, vous m'avez porté bonheur.
Je trouvai, en effet, assis sous la large varangue à sveltes coloniles vertes, MM. Achille Bédier et Toussaint Boudin, pour qui j'avais reçu de M. Pitot des lettres de recommandation et qui eurent bien de la peine, me dirent-ils, à me pardonner ma discrétion européenne. Puis entrèrent d’un pastriste et grave trois fort belles personnes, madame D... et ses filles, dont le nom se rattache à la plus affreuse catastrophe qui ait jamais frappé une ville. C’est chez le mari de madame D..., avocat de probité et de talent, que le feu éclata d’abord, pour consumer en quelques heures les plus magnifiques quartiers du Port-Louis et qui rèduisit à la misère tant de riches négociants. Victime lui-même du terrible fléau qui dévasta une colonie, M. D... vint s'établir à Bourbon, oùil est considéré comme citoyen et comme homme de mérite.
Cependant le soleil penchait vers l'horizon et je songeai à la retraite, malgré les pressantes instances du planteur, qui me força d'accepter un palanquin. Déjà je disais adieu à ceshôtes si hospitaliers, quand nous
vimes aecourir en toute hâte plusieurs noirs qui nous apprirent que, non loin de là, deux blancs se battaient à grands coups de poing. Nous doublämes le pas et nous trouvàmes étendu sur l'herbe et fort rudement meurtri le professeur Hugues.
— Comment! dis-je d’un ton sévère à Petit, vous vous êtes battus?
— Non, monsieur, je l'ai battu,
— Et pourquoi?
— Dame! il m'a dit que vous étiez un sot et m’a toujours soutenu, malgrè vous, que les galets poussaient comme des champignons ; alors.
— Mais, misérable, il ne fallait pas l’assommer !
— Je n'y ai touché que du pouce; ça n’a pas pour deux liards d'énergie. quel fahi-chien !
— Comment partirons-nous d'ici ?
— C’est facile, allons-nous-en tous deux, laissonsle se reposer, et demain matin je viendrai le chercher, il sera tout radoubë.
— Oh! qu'à cela ne tienne, dit le planteur, je vais vous donner un second palanquin et des noirs.
Hugues y fut dorloté comme un prince oriental ; mais Petit, furieux d'aller à pied quand son docte ennemi était doucement voituré, marmottait tout bas: Laisse faire, laisse faire, va, Je te promets de te recommander à Marchais, et je te réponds que situ cherches à lui faire avaler que les galets poussent comme des champignons, il te démontrera d'un seul geste comment on aplatit un requin sous une caronade avant de le mettre à la poële.
Décidément, malgré ma vive amitié pour Petit, je sens qu'il faudra à l'avenir se priver de sa conversation par trop énergique. Hélas! en aurai-je lecourage! on s'attache par les bienfaits
NOUVELLE-HOLLANDE
Sauvages anthropophages. — Départ
Dès que vous avez dit adieu au géant de Bourbon, le Piton-des-Neiges, pour courir à l'est, vous êtes saisi d'une triste pensée, et vous vous demandez involontairement où vous retrouverez unepatrie absente. Dans toutes les mers que nous allons sillonner, chaque peuple qui possède une marine a des points de relâche qui lui appartiennent, et son pavillon debout et flottant sur la cime des monts lui dit qu’il trouvera là, à l’antipode de son pays, des amis, des frères, une protection, une patrie nouvelle. Nous, au contraire, si orgueilleux de nos conquêtes continentales, si justement fiers de la gloire passée et présente de notre marine, nous ne trouvons dans ces périlleux voyages de circumnavigation aucun coin de terre où nous puissions nous reposer chez nous. Que possédons-nous en effet dans le vaste océan Indien, aux iles de la Sonde, aux Moluques ? Rien ; nous n'avons rien aux Mariannes, rien à l’ouest dela Nouvelle-Hollande, rien aux Carolines, rien encore dans les mers de la Chine ou du Japon; rien aux Sandwich, aux Philippines, aux iles des Amis, à celles de la Socièté ; rien %ers la Nouvelle-Galles du Sud, à la Nouvelle-Zélande, à la terre de Van-Diemen ; rien au Chili, au Pérou, sur la côte de Patagonie; rien du côté du Brésil ou de Rio de la Plata. Et ces iles Malouines, qui doivent leur nom à un habitant deSaint-Malo etnon pas à la découverte bâtarde de Falkland, quoi qu'en disent les An-
glais, ces Malouines, où nous devons un jour laisser notre belle corvette entr’ouverte, ces Malouines qui viennent de nous être volées par la Grande-Bretagne, pourquoi n’en avons-nous pas revendiqué hautement notre droit de suzeraineté, alors que les Anglais, il y a quelques mois à peine, ont fièrement déclaré qu'ils s’y établissaient en maîtres”? Mais notre voix ne serait pas entendue ; le léopard flotte anjourd’hui sans doute à côté de la roche où s'arrêta notre Uranie; et les marins français occupés de la pêche de la baleine et de la chasse du phoque seront tenus désormais de payer un droit d'entrée dans cette radenomméefrancase, au fond de laquelle sontencore, debout et respectées, les humbles bâtisses qu'y éleva le capitaine Bougainville lors de son voyage autour du monde. La déportation est une loi de notre code pénal. Eh bien! au lieu de cet or inutilement jeté pour des voyages stériles à la science et à la civilisation, dites à un de vos peuples rivaux, à l'Espagne par exemple : Vous avez dans l'Océan un riche et bel archipel dont vous ne tirez aucun profit; gardez Tinian et Guham; mais il y a là Saypan, Aguigan, Rotta, Anataxan, Agrigan; voici cent mille écus, et donnez-nous ces iles. Oui, cent mille écus versés dans les coffres d'Isabelle vous doteraient, sous un ciel douxet bienfaisant, au milieu d'une riche et puissante végétation, au sein des eaux les plus paisibles du monde, d’un point de relâche
L d 86 SOUVENIRS D'UN AVEUGLE.
pournosnavires voyageurs qui pourrait devémiranjour | la queue gigantesque d'une grande baleine arrachant le rival de ce port Jackson dont l'Angleterre est fière à | à l'aide de ses fanons tranchants et filandreux, sous
tant de titres. Mais la vérité utile n'a pas toujours une voix assez forte pour être entendue, et longtemps encore, dans nos voyages d’oùtre-mer, nous serons lès humbles tributaires des Espagnols, des Hollandais, des Portugais et des Anglais, dont les comptoirs spéeulateurs payent pour ainsi dire les océans.
Il est triste de mettre ainsi à nu la pauvreté d’un pays qu’on voudrait voir riche, grand et fort parmi tous les autres; mais je l'ai déjà dit, je ne sais pas mentir en présence des faits, et je crois, au surplus, que nous n'avons encore qu'à æwuloir pour obtenir. Qu'importe, en effet, que les noms des Laplace, des Berthoilet, des Monge, des Cuvier, des Arago, décorent sur toutesles surfaces du globe des anses, des criques, des récifs, des promontoires, si ces noms glorieux sont attachés, comme sur la presqu'île Péron, qui doit être notre première relèche, à une terre décrépite, à un sol sans verdure, à une mer sans abris ?
Les vents variables que nous allämes chercher pour notre longue traversée ne nous firent pas défaut ; ils soufflèrent avec une force et une sorte de régularité tout à faitcourtoise, et c’est à leurconstance que nous dûümes de ne pas avoir à déplorer de plus grands malheurs que ceux qui nous frappèrent, car nous perdimes plusieurs de nos plus gais et de nos plus intrépides matelots dans les tortures de la dyssenterie.
Après une cinquantaine de jours de marche, le point nous plaçait déjà presque en vue de la terre d'Edels, quand ons’aperçutque l’eau douce manquait. Par une inconcevable erreur qu’on n’avait point songé à vérifier, et dont nul officier pourtant ne doit porter le blâme, une de nos caisses en fer se trouva remplie d’eau de mer, et peut-être nous fallait-il encore plusieurs Jourspourarriver aumouillage. On alluma donc notre grand appareil distillatoire, et deux heures après le feu était à bord.
À ce cri sinistre : Au feu ! qui venait de parcourir |
‘la batterie, il fallait voir ces bouillants matelots intrépides, silencieux, recevoir les ordres et les exécuter avec une précision qui tenait du prodige. Marchais, Barthe, Vial, Lévèque et Petit surtout, suspendus sur l’abime, travaillent avec cette ardeur quine doit rien à la crainte et qui fait oublier la sûreté personnelle pour la sûreté de tous. L’alarme fut courte, le feu bientôt maitrisé, et nous reprîmes sur le pont nos promenades habituelles, mais non sans-réfléchirpendant quelque temps à Fimminence du danger auquel nous venions d'échapper. Un navireen flammes au milieu de l'Océan est le plus imposant et le plus terrible des drames ; nous n’arrivaämespasjusqu'à la catastrophe, et franchement je me réjouis de n'avoir pas ce nouvel épisode à vous raconter.
Cependant nos regards avides interrogeaient l'horizon silencieux. Tout à coup : Terre! s'écrie la vigie ; et une heure après se levèrent au-dessus désflots les plateaux éclatants d'Édels et d’'Endracht, pareils à deux sœurs attristées, abandonnées au milieu de l'Océan. Après les avoir longés quelque temps, nous unies le cap sur la baie des Chiens-Marins, où nous laissämes tomber lanere le soir sur un fond de cotpuillages brisés. Le navire pesa d’abord sur ses
. câbles assujettis, frétilla un moment etse reposa enfin,
avec l'équipage, d’une course sans repos de plus de
deux mille lieues.
Quel effrayant panorama, grand Dieu ! Dans la rade incessimment zigzaguée par le mouvement rapide et cadencé d’une immense quantité de chiens marins, surgissait parfois, pareïlle à une grande voile noire,
les coquillages du fond, les myriades de petits poissons dont elle fait sa nourriture. Les eaux étaient belles et réfléchissaient, sans l’appauvrir, l’azur brillant du ciel. Mais là-bas, à la côte, quel morne silence ! quel aspect lugubre ! quel deuil ! quelle désolation ! C'est d'abord un espace de quarante à cinquante pieds de largeur que les hautes marées ne peuvent envahir; puis une falaise, tantôt blanche comme la plus blanche craie, tantôt coupée horizontalement de bandes rouges comme la plus vive sanguine ; et au sommet de ces plateaux de quinze à vingt toises de hauteur, se montrent des troncs rabougris, brülés par le soleil, des arbustes sans feuilles, sans verdure, des ronces, des racines parasites ou meurtrières, et tout cela jeté sur du sable et sur des coquillages pulvérisés. À l'air, pas un oïseau; à terre, pas un cri de bête fauve ou de quadrupède inoffensif, pas le murmure de la plus petite source. Partout le désert avec sa froide solitude qui glace le cœur, avec son immense horizon sans écho. L'âme est oppressée à ce triste et silencieux spectacle d'une nature sans nerf, sans vie, sortie évidemment depuis peu de siècles des profondeurs de l'Océan.
Nous nous couchâmes, inquiets pour l'avenir, tant le présent assombrissait nos pensées. Le lendemain de grand matin, nos alambics furent établis à terre, car, je lai dit, nous étions sans eau douce. Pour moi, empressé comme d'habitude, je ‘m'embarquai dans : un canot, commandé parle brave Lamarche, qui avait mission de chercherun lieu commode pournos tentes et notre observatoire. I ne nous fut pas possible d’accoster, tant les eaux étaient basses, et je me vis contraint de patauger pendant un quart d'heure au moins avant d'arriver à la plage, tandis que M. Lamarche cherchait au loin un facile débarcadère.
Mon costume était des plus étranges. Un vaste chapeau de paille, pointu, à larges bords, couvrait mon chef ; je portais sur mon dos une grande caisse de fer-blane, qu’en prudent explorateur j’avaisremplie de quelques provisions de bouche ; une gourde pleine d'eau battait mes flancs, en compagnie d’un sabre de dragon; et, pour compléter mon attirail guerrier, J'avais à ma ceinture deux petits pistolets, et sur mon épaule un excellent fusil de munition avec sa haïonnette. Ajoutez à cela un volumineux calepin qui neme quittait jamais, et une assez ample provision de colliers, miroirs, couteaux et autres objets d'échange, dont je comptais enrichir les heureux habitants de cette terre de séduction. J’allais bon train sur la plage, en dépit des coquillages et du sable qui entravaient ma marche, et je comptais arriver de bonne heure auprès de mes amis, dont j'avais aperçu de la corvette les feux éclatants.
Le soleil se lève, tout change de face ; naguère pas un insecte ne bourdonnait à l'air; maintenant des essaims innombrables de petites mouches au dard aigu envahissent l'atmosphère et se glissent sous les vêtements. Ce sont des attaques perpéfuelles, c’est un supplice de tous les instants ; si vous vous défendez de la main, c’est la main qui est déchirée ; rien n° le pouvoir de vous protéger, et Ja rapidité de vos mouvements excite vos ennemis au lieu de les décou: rager. Je souffrais horriblement ; mais cômme je m'aperçus que les parties de mon corps exposées à l'air'étaient plus immédiatement attaquées par ces voraces insectes ailés, Je fis volte-face et marchaï à reculons, ce qui me donna de temps à autre un peu de répit. : = ds :
Cependant la fatigue m'accablait, je résolus de m'asseoir etde délester mon petit caisson de quelques provisions, au risque de donner pâiure au vol immense de mouches affamées qui me couvraient d’un sombre réseau, et d'avoir à leur disputer mon maigre repas. Jechoisissais déjà de l’œil l'endroit le plus commode de la plage, quand j'aperçus sur le sable plusieurs traces de pieds nüs. A l'instant Robinson Crusoë me vint à la pensée, et, sans raïllerie, je vous jure, je m'attendis à une attaque de sauvages. Je ne déjeunai pas ; je me remis en route le plus bravement possible ; et afin de m'affranchir en partie de la piqure des mouches, je hissai sur ma tête, à l’aide de mon sabre, un morceau de lard salé qui appelait incessamment leur appétit. Callot eût trouvé là une figure digne de ses pinceaux.
Toutefois, un peu honteux de la frayeur qui m'avait si subitement saisi, jerésolus de gravir la falaise, afin de m’assurer, de cette espèce d'observatoire, si je pourrais dans le lointain distinguer quelque cabane ou quelque fumée. Mais je n’en pus venir à bout, car le sable roulait avec rapidité sous mes pieds, et lorsque je cherchais à m'étayer des toulfes épineuses qui tapissaient les parois du plateau, l’appui fragile et piquant roulait avec moi jusqu’au sable du rivage.
J'avais encore à doubler une langue de terre à 200 toises de moi, pour me trouver en face du camp, lorsque je vis accourir à ma rencontre mon ami Pellion, élève demarine, qui par ses gestes multipliés semblait m'inviter à hâter le pas. Hélas! mes forces étaient épuisées et jeme laissai tomber à terre. Ilarriva enfin avec deux matelots,etilm'appritqueles sauvages, au nombre d'une quinzaine au moins, entouraient les tentes, et par leurs cris et leurs menaces essayaient de les forcer à la retraite. Cette nouvelle inattendue me reposa de mes fatigues, et j'arrivai au camp avec des émotions auxquelles nul de nous ne pouvait échapper.
Voilà donc ce qu'on nomme sauvages ! voilà donc ces hommes extraordinaires, vivant sans lois, sans intelligence, sans Dieu! il y a läun sol qui ne peut les nourrir, ils y campent; ils trouvent sous leurs pieds une terre marâtre, ils y meurent, privés même de cet instinct de conservation dont sont douées les bêtes féroces, qu'ils égalent en cruauté sans en avoir ni la force ni la puissance. Voyez-les tous, sur ces dunes qu'ils nomment leur patrie, eriant, gesticulant, répondant à nos témoignages de confiance par des cris fauves et des menaces de mort. Oh ! s'ils pouvaient nous anéantir d’un seul coup, nous dévorer en un seul repas ! Mais heureusement ils n’ont pas de cœur : rien ne leur dit pourlant encore que nous possédons des armes plus meurtrières cent fois que leurs fragiles
. casse-têtes el leurs faibles sagaies.
pr =
Pellion, Fournier, Adam, quelques autres de nos amis avaient djà proposé des échanges à ces malheureux, divisés en trois bandes comme pour nous cerner de toutes parts. Je gravis le monticule où hurlaient les plus audacieux, et, quoiqu'ils fussent huit contre moi, ils reculèrent de quelques pas, agitant leurs sagaies et leurs casse-têtes à l'air, et me montèrent le navire, puis firent retentir l'air de cris éclatants et terminèrent toutes leurs périodes par le mot : Ahyerkade ! qui voulait dire évidemment+ Allez- -vous-en ! parlez ! Je n'élais pas homme à me montrer docile à leur invitation peu courtoise, et, en dépit de leur volonté nettement exprimée, je restai en leur faisant des signes d'amitié et en prononçant à haute voix le mot {ay0, qui, chez beaucoup de peuplades de la Nouvelle-Hollande, veut dire ami. L'ami que je leur
prèésentais.ne fut pas compris, et les voeiférations retentirent plus ardentes. J'avais bien un pistolet à ma ceinture, mais je ne voulus pas mème m'assurer s'ils en connaissaient la valeur, tant ces pauvres êtres m'inspiraient de pitié. Et, néanmoins, il fallait à tout prix que cette premièreentrevue nedemeur passans résultat, afin de nous mettre à l'abri de #es importunes visites pendant toute notre relâche.
Orphée improvisé, je m’armai d’une flûte au lieu d'un pistolet ou d'un sabre, et je jouai un petit air pour savoir s'ils étaient sensibles aux charmes de la musique. Îl faut le dire, je ne reçus aucun encouragement, quoique deux d’entre eux se fussent mis à sau:
| tiller de la facon la plus étrange, et je doute fort,
amour-propre à part, que l'Orphée de la Thrace eût obtenu un plus beau triomphe.
Tout fier de leur avoir ainsi fait oublier un moment leur instinct de férocité, je lirai de ma poche des cçastagnettes, harmonieux instrument dont je joueun peu mieux que de la flûte ; et voilà mes sauvages qui, au claquement cadencé de l'ébène, se mettent à gambader, à tournoyer comme de grands enfants qui voudraient donner de la souplesse à leurs muscles engourdis. J'étais heureux aussi, moi; car, éloigné d'eux de dix pas au plus, je pus étudier leur charpente et les traits de leur physionomie.
Leur taille est un peu au-dessus de la moyenne ; ils
ontdes cheveux non pas crépus, non pas lisses, mais noués en mèches, comme les papillotes d’une tête qu'on va friser. Lecräne et le front sont déprimés ; ils ont les yeux petits, étincelants, le nez épaté et aussi large que la bouche, laquelle touche presque à leurs oreilles, qui se dessinent d’une longueur effrayante. Leurs épaules sont étroites et aiguës, leur poitrine velue et retirée, leur abdomen prodigieux, leurs bras, leurs jambes, presque invisibles, et leurs pi-dset leurs mains d'une dimension énorme. Ajoutez à cela une peau noire, huileuse et puante, sur laquelle, pour s'embellir, ils tracent de larges raies rouges ou blanches, et vous aurez une idée exacte de la tournure, de la grâce, de la charpente et de la coquetterie de ces beaux messieurs, à qui il ne manque qu’un peu d'adresse et d'intelligence pour être au niveau des macaques où des sagouins. Tout cela est horrible à étudier, tout celaest triste et hideux à l'œil et à l’imagination. Deux de ces infortunés avaient une barbe fort longue comme les cheveux; et sur la dune supérieure jeremarquai une femme absolument nue comme les hommes, belle-et séduisante comme eux, portant : surses hanches un petit enfant qu'elle relenait, tantôt de la main, tantôt d'une lanière de peau couverte de poils. À côté d'elle se montrait un vieillard serré au flane par une ceinture qi passait dans un coquillage couvrant le nombril.
* Le plusleste et le plus intrépide des naturels, las enfin de ses évolutions au son de mes cas agnettes, s'arrêta tout court, etme faisant comprendre qu'il désirait les avoir, il m'offrit en échangé une petite vessie à demi remplie d’ocre rouge.-Je n'acceptai pas Ile marché, et au lieu de castagnettes, je lui montrai un petit miroir d'un sou que je déposai à terre en m'éloignant de quelques pas et en linvitant à laisser sa vessie à lamème place; mais mon fripon prit le miroir et ne me donna rien en échange, ce qui parut fort égayer ses honnêtes camarades. La friponnerie est même en dehors de la civilisation.
Pellionet Adam étaient venusme rejoindre ;etpour ne pastrop nous éloigner des alambics, nous redescendimes sur le rivage, où une partie des sauvages nous suivit presque sans hésiter. Là fut établi notre
principal comptoir ; là le commerceétalasesrichesses, et il n’y eut pas de notre faute si nous ne pûmes convaincre nos marchands et nos acquéreurs de notre générosité et de notre franchise. Pour un méchant casse-tête, Fournier, notre chefde timonnerie, donna un calecon en fort bonétat, que les sauvages admirèrent pendant quelques instants et qu'ils déchirèrent ensuite en s'en partageant les lambeaux. Mais ce qui excita surtout leur admiration, ce fut une plaque de fer-blanc poli dont ils firent gracieusement cadeau à la femme, quiparuthautement apprécier ce témoignage de galanterie. Vous voyez que les sapajous et les babouins sont détrônés.
L'un de nous déposa encore sur le tertre où nous allions trafiquer à tour de rôle une bouteille remplie d’eau douce. La bouteille, prise par les sauvages, passa de main en main ; ils la regardèrent avec une curiosité mêlée de crainte ; ils la flairèrent, et pas un
AVEUGLE
d'eux n'eut l’idée de goûter à l’eau potable qu'elle renfermait. Celui qui l'avait acceptée en échange d’une sagaie la placa enfin sous son aisselle et alla plus tard la mettre en lieu de sûreté.
Cependant, comme l'aspect du pays nous donnait la quasi-certitude de l'absence totale d’eau douce, j'imaginai une petite épreuve qui ne fut pas comprise par les naturels, ou plutôt qui dut nous prouver que nos conjectures étaient une triste réalité.
Je demandai à un de nos matelots une bouteille semblable à celle qu’on avait donnée au jeune sauvage. Je m'approchai de lui à la distance de sept ou huit pas, je lui montrai l’eau que contenait le vase, et j'en bus en l’invitant à faire comme moi. Ilinterrogea ses camarades, et le résultat de la délibération fut qu'ils ne comprenaient pas pourquoi je leur proposais cette boisson. Mes amis riaient de l'impuissance où j'étais de me faire entendre, et je riais phas fort, moi, de la
.… Tout cela est triste et hideux à l'œil et à l'imagination. (Page 87.)
stupidité des êtres à quije m'adressais. Mais enfin, comme les gestes parlaient mieux à leurs yeux que la parole, je les invitai avec des grimaces à ne pas me perdre de vue et à suivre tous mes mouvements, ce qu'ils firent, ma foi, comme des personnes sensées. Je m’approchai alors du rivage, je pris de l’eau de mer dans mes deux mains, je fis semblant de boire quelques gorgées et je les interrogeai du regard. Ils n'étaient nullement surpris de mon action, qui leur semblaittoutenaturelle, etilsparurent trouver étrange que je les eusse occupés de quelque chose d'aussi simple.
Ainsi donc le grand problème vainement cherché par Pierre le Grand, qui ne reculait devant aucune cruauté utile, le problème dont la solution estde savoir si l'homme peut vivre avec de l’eau de mer, me semble résolu par la présence de cette peuplade sur le sol inhospitalier dela presqu'île Péron ; car, je le répète, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir une seule source d'eau douce dans cet immense désert, et rien ne dit que ces êtres infortunés qui y ont établi leur domicile aient pu se procurer les moyens de conserver les rares
| eaux du ciel, qui sont à l'instant absorbées par une
terre mobile et spongieuse.
La nuit vint mettre un terme à ces scènes curieuses dont nous ne pouvions nous lasser. Lessauvages alors se réunirent sur la dune la plus élevée, poussèrent un grand cri et disparurent en nous faisant comprendre que nous aurions leur visite au lever de soleil.
Le lendemain, en effet, je m'acheminai vers une anse voisine de la nôtre, mais séparée de toutes par une langue de sable assez élevée, qui plongeait dans la baie. Je pris avec moi mon intrépide matelot Marchais, etsans mesurer les conséquences probables de notre excursion, nous côtoyàmes le rivage. Huit ou dix sauvages de la veille, qui nous guettaient sans doute, se ruèrent sur nous avec descris et des menaces de mort. Tout notre sang-froid nous devint nécessaire.
— Ne dégaine pas, dis-je à Marchais, dont la main calleuse pressait déjà la poignée de son briquet ; ne dégaine pas, et avançons toujours ; une embarcation fait voile vers la côte : c’est un secours qui nous arrive; profitons-en avec sagesse ; il serait trop dangereux
VOYAGE
d'essayer de retourner au camp ; nous aurions l'air de fuir.
Marchais suivit mes instructions, et nous avançàmes d'un pas ferme, serrés et presque à reculons, pour veiller à notre défense. Le langage des naturels était haut, précipité, violent, et leur terrible Ahyerkadé ! terminait chacune de leurs phrases, entremêlées de gestes pleins d'irritation. A toutes ces attaques nous ne répondions absolument rien; mais nous visitions fréquemment l’amorce de nos pistolets et de nos fusils, car nous étions partis armés jusqu'aux dents.
Les sauvages continuèrent de brandir leurs cassetêtes, et, enhardis peut-être par notre inaction, ils nous harcelaient de si près, que nous pouvions parfois les atteindre dela baïonnette. L'un d'eux même effleura l'épaule de Marchais, qui allait répondre par un vigoureux coup de sabre à fendre mät si je ne l’eusse arrêté. Un instant après nous fûmes si étroitement serrés, que nous vimes bien qu'il fallait enfin leur apprendre ce que c'était quedes balles et de la poudre. Jen mis un en joue ; mon mouvement l'étonna, mais ne l'effraya pas.
— Un coup de doigt, me dit Marchais, et tombons sur eux comme la misère sur le matelot.
— Pas encore, répondis-je ; épargnons le sang.
— Merci, et tout à l'heure ils vont boire le nôtre : gare à celui qui m'approche à longueur de gaffe!
— Je t'en prie, n’engageons pas le combat.
— Si nous engageons, nous couperons l'arlimon et nous laisserons porter.
Cependant, en proie à de sérieuses inquiétudes, je ne voulais pas, en cas de retour, que mon imprudence fût perdue pour mon devoir et mes souvenirs. Quand les sauvages nous laissaient un peu respirer et semblaient méditer une attaque générale, je prenais mes crayons et je dessinais aussi bien que possible ceux d’entre eux quidemeuraient le plus immobiles.
— C'est propre ce que vous faites là, me disait Marchais; à quoi bon peinturer ces marsouins? Quels crapauds ! tenez, voyez, en voici un qui va mordre ses oreilles crasseuses. Je ne sais f..... pas qui lui à fait cette fente sous le nez, mais il n’y allait pas de main morte ; ce n’est pas un four, c'est un sabord ; si je tombais dedans, il m'avalerait tout cru, le vieux phoque.
Puis mon compagnon leur envoyait quelques-uns de ces gestes de matelot qui saupoudrent si bien à la dérobée l’officier dont ils croient avoir à se plaindre, et leur adressait de la façon la plus originale des questions amicales, comme s’il pouvait se faire comprendre. |
— Eh! dis, dis donc, gabier, aborde, je veux l’embrasser.
Il disait ensuite à la femme :
— Viens donc que je te caresse les bossoirs. F... à l’eau ton sapajou de mousse et fais-en un requin; ce sera le plus laid de la grande tasse.
Puis, se retournant vers moi et regardant mes croquis, le matelot goguenard, habitué à railler, mème en présence de la mort, me disait :
— Vous ne savez done plus dessiner, monsieur ? vous avez la berlue : vous flattez ces gaillards; ils n'ont pas de jambes, ils n’ont pas de bras, et vous leur en faites. Quant aux pieds et aux mains, où les placerezvous ? Votre papier ne sera pas assez grand. Jamais blanchisseuse de premier ordre n'a possédé des battoirs de cette qualité ; c’est superfin. Et pourtant Ga vit, ça remue, ça parle. Dieu a dû bien rire le jour où 1l a créé ces êtres fort peu à son image. Croyez-
Livr. 12.
AUTOUR
vous, monsieur Arago. que Petit soit aussi laid que le plus beau d’entre eux? Gré coquin ! qu'ilserait fier de se trouver là, avec son petit gilet, sa chaine de laiton, ses boucles d'oreilles en fer-blanc et la bague de cheveux de sa dulcinée!
Et puis des jurons, des paroles sérieuses, des menaces que j'avais peine à contenir et qui pouvaient amener une catastrophe, car la situation était des plus dramatiques. Mais l'embarcation approchait toujours; en nous hâtant, nous pouvions joindre nos amis en moins d'une demi-heure. Les sauvages s'en aperçurent aussi, et dès lors leurs menaces devinrent plus ardentes, leurs paroles plus rapides, leurs mouvements plus précipités : tantôt les uns nous dépassaient et semblaient vouloir nous forcer à rétrogro der, tantôt deux ou trois insulaires se cachaïient pour nous frapper par derrière ; je vis qu'il fallait en finir,
AUOT (Ce