LA MER
Oh! vous lirez ces pages aussi; vous y arréterez vos regards comme sur un portrait fidèle; elies sont écrites sous l'inspiration du moment.
La mer!
Je ne veux pas aujourd'hui vous parler de ses colères, je ne veux pas vous parler de sa torpeur. Les premières ont leur majesté imposante; l'autre sa triste solennité. Le silence de celle-ci vous endort, vous glace; la turbulence de celle-là vous jette dans une admiration fiévreuse, qui vous èémeut et vous rapetisse; oublions-les pour quelques instants.
C’est de la mer sans caprice qu'il va être question dans ces lignes rapides; de cette mer normale que les esprits superficiels s’obstinent à croire si froide,
si monotone, qu'on serait tenté, d’après leur couardise, de ne jamais s'abandonner à elle. Cette mer, voyez-vous, alors qu'elle mugit sans frénésie, est encore, pour celui qui observe et étudie, une mine inépuisable de nobles jouissances et de belles distractions. Que ses flots moutonnent à la cime, que la lame marche seulement sans écume, qu’elle soit ridée par une légère brise ou heurtée par un souffle carabine, il y a là, je vous jure, larges tableaux à admirer, riants et curieux détails à décrire; il y a comédie et drame à la fois, émotion variée pour l'esprit et le cœur; passé consolant, présent qui sourit, avenir de bonheur et d'ivresse.
Suivez-moi, je vous prie, car je ne vous conduis
... Les colères de la mer ont leur majesté imposante. (Page 105.)
pas dans un monde creux et fantastique, mais bien dans un monde réel et varié, où le repos est impos-sible, puisque tout chemine et court avec vous, l’élé ment qui vous porte, le vent qui vous pousse, la zone qui fuit, celle que vous venez visiter, le navire qui rémit, les étoiles qui glissent remplacées à l'horizon par de nouvelles étoiles; et tout cela sans fatigue, souvent sans cahot, presque sans mouvement. Si les fleuves sont deS$ routes qui marchent, qu'est-ce donc que la mer?
Vous vous levez; et lorsque la voix du matelot qui chante la bouline vous dit que, naviquant au plus drès, le sillage sera lent et pénible, placez-vous sur uñ porte-hauhans avec un solide ceinturon aux reins, un filet à la main, un de ces filets à papillons emmanché à un roseau docile : l'œil sur le flot qui passe, ous attendez et saisissez quelques-uns de ces mollusques si curieux, si variés, et dans lesquels la vie circule sans que vous sachiez où est la tête, où est le Cœur; sans que vous trouviez son sang, ses poumons, ses artères; sans être même bien certain, après une étude sérieuse, si c’est un poisson, une fleur, un arbuste, une grappe ou une racine dont vous venez de faire la conquête, Il est là dans un vase; il a quitté son élément, il fallait une mer à son ambition voyageuse, et vous lui donnez à peine quelques gouttes d’eau; il
Live. 14.
change, il se décolore, il vieillit, il cesse de se mouvoir, il meurt. Cela avait une âme, cela sentait la douleur. Hélas! avec une âme, pouvait-il en être autrement?
Reprenez votre place, le matin commence à peine. Voilà le soleil qui se lève, il est au-dessus des flots et vous ne le voyez pas encore; c'est que son rayon si paresseux ne parcourt guère que quatre-vingt mille lieues par seconde. 0 immensité!
Quel magique tableau! Mais, ô prodige! vous êtes bien sûr de naviguer dans une mer sans rochers, sans récifs, sans nulle terre; et pourtant là-bas, à 13 place même que vous venez de quitter, se dressent de hautes et solides murailles avec leurs bastions, leurs créneaux, leurs tours; là aussi des monts gigantesques, des forêts immenses, des armées qui vont se combattre; vous êtes dans l'attente du redoutable choc des boucliers, des glaives et des cuirasses; vous faites un pas de plus... tout s’efface, tout disparait ; les villes s'engloutissent, les forêts plongent leurs têtes chevelues dans les flots, les innombrables armées s’anéantissent comme sous la main puissante de Dieu. Le mirage a cessé.
Je ne traduis pas le phénomène, je le signals; le
4 Voyez les notes de la fin du volume
tableau viendra plus tard, isolé, complet; j'en ai tant d'autres à faire passer sous vos yeux!
Le vent est devenu plus favorable, il souffle largue maintenant; le matelot siffle, fume et se promène plus joyeux. Il suit les phases du temps, lui; son humeur est celle du jour; paisible avec le calme, bruyant avec la bourrasque. Pauvre matelot qui n'a rien qui lui appartienne, ni ses joies, ni ses douleurs! Allez, allez visiter le gaillard d'avant; faites-vous une affection privilégiée sur chaque navire; prenez avec vous un Petit, un Marchais, et jetez du bonheur dans leur âme toute dévouée. Les heures passent vite à côté de la reconnaissance qui vous sourit.
Voici le quart. La pitance est distribuée. Visitez le pont, la batterie; moins il y a de viande sur la planche, plus il y a de quolibets à l'air; plus il y a d'insectes au biscuit, moins il y a de répugnance à l’engloutir. Le premier service, le second, le troisième, c’est un morceau de lard salé découpé en tranches à peu près égales par le plus ancien de l'escouade.. Puis vient une goutte de vin pour assaisonner ce large repas, puis plus tard un petit verre d’eau-de-vie qui chatouille à peine ces palais de bitume... Puis encore le matelot chante, va et vient, jure, grimpe au haut des mäâts, se perche à l'extrémité des vergues, recoit sur ses épaules les ondées salées de la mer, les grains rapides du ciel; se couche dans ses vêtements trem— pés et se lève le lendemain pour recommencer celte heureuse existence jusqu'à une vieillesse de misère et d'abandon. Oh! tendez la main au matelot que vous trouvez sur la route, car cet homme-là a bien souffert, et souffert courageusement.
En deçà du grand mât, sur le gaillard d’arrière, se promène l'état-major. Il est question ei de choses qui occupent l'esprit, qui exercent l'intelligence; mais ne croyez pas qu'ils s'absorbent assez pour ne point laisser de place à de plus doux passe-temps. En mer, le travail de tête c’est presque le repos; les observations nauliques où astronomiques ont dans leur périodicité une sorte de monotonie telle, qu'on les fait sans efforts, machinalement, On.monte un cerele répétiteur, on tient en main une montre marine, on prend hauteur. ;
— Commandant, voilà mon point; la dérive est de tant. Le loch a donné cela; nous sommes là; ily a de l'eau devant nous; dans quinze jours, avec la même brise, nous verrons la terre; laissez courir.
Mais le passé, il faut bien en parler aussi pendant qu'on cherche à régler l'avenir.
— Oh! si j'étais maintenant en Europe! sur mes belles montagnes des Pyrénées!
— Et moi, dans mes riches plaines de la Beaucei
— Et moi, à Paris, au centre des beaux-arts!
—- Et moi, dans mon petit bourg, auprès de ma vieille mère! Que fait-eile en ce moment? Le diamètre de la terre m'en sépare. Et si le vent fait crier ses volets mal assujétis, elle se réveille et prie pour son fils que la tempête va engloutir. Toute tendresse est craintive; jugez de la tendresse maternelle!
— As-tu vu Talma?
— As-tu entendu mademoiselle Mars?
— Avez-vous admiré la dernière statue colossale de David?
— Et Gudin! et Isabey! oh! s'ils étaient ici, avec nous!
— Tout beau, messieurs, s'ils y étaient, je n'y serais pas. Un peu de place à cet ami qui se plait tant avec vous,
— Savez-vous que Paris sera bien embelli à notre retour
— Qui sait? un tremblement de terre l'ébranle peut-être en ce moment.
— Nous le ressentirions, nous sommes si près!
— C’est vrai, encore dix ou douze mille lieues, et nous verrons son beau dôme des Invalides, et son Panthéon, et sa Colonne, et son Louvre, et ses gais boulevards!
— Et ses rues sales et {ortueuses, et ses carrefours infestés par le vice, et sa hideuse place de Grève, et sa misère, et son deuil, et sa bourbeuse Seine où croupissent ses crasseux pontons !
Ma foi, vive la mer! Jouissons de la mer! Paris n'aura raison que lorsque nous serons à Paris.
La cloche appelle au déjeuner. Le fidèle domestique, qui ne va pas cette fois chez le voisin conter les sécrets du ménage, se présente à vous le chapeau à la main et vous dit :
— Monsieur, le diner est servi.
— C'est bien; qu'avons-nous?
— Rien.
— Rien, maraud!
— Ah! je me trompe, vous avez du biscuit et du fromage.
— Tu vois bien, imbécile !
Nous descendons; chacun prend sa place, chacun mord à sa pitance; le fromage est creux, moisi, le biscuit piqué, le vin de mauvaise qualité, l'eau rare et un peu fétide; mais l’un rit de la grimace de l'autre; les quolibets du gaillard d'avant trouvent ur écho chez nous; on fait un peu la mine, on continue les conversations interrompues par le tintement de la cloche, et au bout d'un quart d'heure on remonte à l'air. L'appétit est satisfait et le cœur joyeux.
Vous ne comprenez pas cela, vous, gloutons insatiables de nos luxurieuses cités !
Et le beaupré de la corvette lève fièrement le nez et pointe vers la première ralâche. Patience, le joyeux gala aura son tour.
— fjui tient le pari? Je gage d'aller jusqu'à la drome sans quitter ce bordage.
— Je gage que non.
— Tenu.
— Je suis de moitié pour toi.
— Moi, pour toi.
— Tenu.
— Tenu encore.
Le jouteur attend que le navire soit fortement appuyé; il part, non point comme le hèvre fuyant le chasseur qui le guette, mais comme la tortue qui veut arriver à coup sûr. Encore deux pas et il atteint le but... Une lame sourde frappe le bord, l'équilibriste est renversé, et les vainqueurs prendront du thé ou du café gratis, car chacun a fait sa petite provision pour les besoins des longues traversées.
Et quand ces jeux et ces causeries toutes du cœur, sans fiel, sans amertume, ont eu lieu; quand ces repas sans vivres ont occupé les moments, on se recueille parfois dans de graves méditations, on devient Mstorien, géographe ou philosophe par circonstance ; on compare les climats aux climats, les hommes aux hommes ; on se jette en plein dans lamorale ; on commente les œuvres infinies du Dieu infini, on s’enferme pieusement dans sa cabine: la plumecourt, la poitrine se gonfle, les artères battent plus vite ; on s'incline devant la majesté du monde, et l’on croit au grand principe de toutes choses en présence duquel on est sans cesse.
La nuit vous surprend au milieu de vos rêves, de vos systèmes, de vosutopies; vous confiez vosmembres assoupis au cadre ondoyant ou au moelleux hamac,
et l'on clôtla paupièreavec de suaves pensées d'amour et de reconnaissance.
Mais le jour suivant se lève brillant et doré. Soyez tranquille, il n’y aura point de similitude entre vos plaisirs de ce matin et ceux de la veille. Les richesses de la navigation sont loin d’être épuisées, et les mines du Potose n’ont point de filons aussi riches que ceux qui nous restent à exploiter.
I ya du vent dans les voiles tendues; il n’est pas au plus pres, il vient de l'arrière, tout lui est itvré au grand mât; bonnettes hautes et basses, tribord et bäbord, le navire tangue et l’espace est envahi en soubresauts vingt fois plus rudes et plus fatigants que les lourds et monotones roulis.
— À moi, Barthe! voici des dorades! Vois comme elles sont éclatantes, comme elles sont heureuses!
Soyons plus heureux qu’elles. Une fouine ! et mord£,
ces dos élastiques aux écailles si riches.
— À moi, Astier ! à moi, Vial aux bras vigoureux, la force de taureau ! Retenez d’abord Marchais qui veut les saisir en se jetant à l'eau ! Retenez Petit, qui provoque Marchais afin de lesuivre dans l'abime.
Les dorades joyeuses se mêlent aux bonites et nous escortent en nombreuses familles; il faut que tout le banc dispéraisse, car l'équipage a faim et le poisson frais est là ; il est si délicat! le matelot l’assaisonne si bien! Comme elles frétillent, les coquettes ! comme elles sepavanent! comme ellesse fontbelles! Attendez, attendez !
Vial, Astier, Barthe, le- pied solidement appuyé au porte-haubans, mais le corps penché sur les flots, sont là, le bras levé, le fer tridenté à la main. Qu’une imprudente dorade rase la surface de la vague ! la voilà, le trait part, il siffle, bruit, frétille avec sa proie ; le filin se développe en liberté, reprend bientôt sa roideur ; on love lamanœuvre sur le porte-haubans ; le poisson captifest jeté sur le pont, il ouvre sa bouche haletante et la ferme en saccades précipitées, il l'ouvre
‘encore pour ressaisir son élément perdu ; ses mouve-
ments deviennent frénéliques, ses couleurs se ternissent, son œil se vitrifie ; il est immobile, mort. Et l'équipage enchanté s’écrie : Allons, courage ! il y aura orgie dans la batterie et sur le pont.
Avec despointeurs comme ceux que je viensde vous nommer, un banc de dorades ou de bonites est bientôt décimé, et si une chose doit surprendre dans cette guerre sans périls pour le vainqueur, c’est que le vaincu ne quitle jamais le champ du carnage, c’est qu'il n'ait pas mème les sentiments du danger qui le menace.
Vous croyez peut-être que toutest joie dans ces triomphes sans gloire ? Eh bien ! non, et quand un bord possède un matelot de la trempe de Petit, la scène peut changer d'aspect et le tableau s’assombrir. Une troisième dorade mal fouinée par Astier venait d'être jetée eu deçà du bastingage, lorsque mon matelot favori accourt à elle, s'accroupit à ses côtés, et, au milieu de son agonie, lui adresse piteusement la parole:
« Pauvre novice, lui disait-il, tu étais jeune, fringante, gentille ; eh bien! tu y passes comme les autres, tu viens d'avaler ta gaffe, tu as fait peter ton lof ; tu étais toute d’or comme un double louis, te voilà toute grise comme si tu avais bu trente-six cara fons d’eau-de-vie ; tu étais frétillante, et te voilà sans mouvement ; tu te racornis, tu souffres, tu ràles, {u vas être dorlotée tout à l'heure sur un hamac de fer, sur un bon brasier où tu jauniras comme du safran en compagnie detes béta de sœurs ; et moi quite parles, moi qui dis ton ir manus, je ne serai peutêtre pas si heureux ; on me f..... à l'eau dans un
morceau de toile avec un boulet au pied; sil on m’aime bien on y en mettra deux, et voilà tout.
« Je serai là seul, loin de vieux père, loin de vieille mère, sans mon brave Marchais, sans ce bon M. Jacques qui m'a soûlé tant de fois, et un requin m'avalera comme je t'avalerai, moi, ce soir. Eh bien ! non, mille sabords ! j'ai pris ma résolution, quand vieux père et vieille mère demanderont où je suis, on
ourra leur dire : gobé par un requin ; mais, sacré bordage! par l'âme de Marchais, on ne dira pas que J'ai mangé une dorade qui m'a regardé en pleurant !!! J'aimerais mieux avaler ma langue, j'aimerais cent fois mieuxêtre plus laid que je ne suis, si c'est possible ! »
Quel cœur que celui de mon excellent matelot !
Dès que le soir fut venu, j’allai à la table de Petit.
— Tu ne manges pas, mon brave?
— Non. s
— Pourquoi ?
— C'est fini.
— Tu es malade ?
— D'une indigestion.
— Ah!ah!
— Ces dorades sont délicieuses, je veux dire qu'elles etæient délicieuses.
— Ainsi tu n'as pas refusé ta ration ?
— Niles arètes.
— Je t'avais entendu pourtant promettre autre chose.
— Que voulez-vous ? la pitié ça fait du bien au cœur ; mais la faim, c’esttrop triste ; J'ai tapé dessus comme un dératé. Dieu me fera grâce, j'espère.
— Le crime n'est pas si grand qu'on ne puisse ’'absoudre.
— Oui, mais l'arête est toujours là à la gorge, elle ne passe pas. ï
— J'ai encore dans ma caisse une demi-bouteille de Roussillon que tu peux venir chercher.
— J'étais sûr que vous me comprendriez. Cré nom d'un nom! quelle tête que vous avez, vous !
J'oubliais encore. Et ces myriades de poissonsvolants qui glissent entre deux eaux, plongent dans de rapides évolutions pour échapper à la dent meurtrière des voraces ennemis qui les entourent, qui montent, s’élancent à l’air, parcourent hors de l’eau un espace de plus de trois cents pas, retrempent à la lame écumeuse leurs nageoïres desséchées, et reprennent leur vol après avoir déroutè le chasseur qui les poursuivait !
Et le nuage qui pointe à l'horizon s’arrondit, s'élève, varie sesformes fantastiques, monte encore, plane sur le navire, s’abaisse, court, s’efface et disparait à l'horizon opposé !
Et l’élégant damier qui vient vous visiter, tout surpris, pousse un cri dejoie et s'enfuit plus tard, effrayé de l’étrangeté de vos allures!
Et le stupide fou, qui se pose sur une vergue et se laisse abattre comme si la vie lui était un fardeau!
Et le goëland, suspendu immobile au haut des airs, perçant les eaux de son regard de feu, se précipitant comme un plomb sur le poisson qui frétille à la surface, et remontant victorieux avec sa proie au bec !
Etsurtoutlegigantesquealbatros, ce roi de l'immensité, dont l'aile infatigable et robuste défie l'ouragan qu il va chercher aux glaces polaires !
Tout cela n'a-til doncrien qui vous frappe, qui vous réveille, et vous pousse, aventureux, vers de lointains climats !
En vérité, c’est une honte !
Mais le vent calmit, comme ils disent tous, les bonnettes sont amenées, les bouts-dehors rentrés.
Carguelagrand'voïie! etle navire, presquesans sillage, semble se reposer de sa course rapide. La chaleur est étouffante ; le soleil des tropiques nous envoie ses rayons verlicaux, et les tentes dressées sur ke pont sont impuissantes à nous abriter. A l’ean une voile! En un clin d’œil opération est achevée ; et dans cette sorte de bassin improvisé, on se baigne sans trop de crainte au milieu d’un océan dont les immenses profondeurs épouvantent la pensée. Les quatre coins de la voile se relèvent le long du bord, et, formant un berceau, semblent une égide suffisante contre les piqûres assez dangereuses de certains habitants des
eaux et surtout contre le dangereux requin qui ne sort Jamais ou presque jamais de son élément. De tous côtés, d'ailleurs, les spectateurs accoudés plongent leurs regards sur les eaux environnantes. prèts à signaler le danger. Tout à coup, requin! requin à ] arrière! Plus de jeux élégants, plus de coupes, plus de grâce à se donner. Ici l'échelle, là le filin: c'est à qui arrivera le premier, c’est à qui montrera le plus d'impolitesse à repousser le voisin ; on se hisse, on est hissé, on escalade la corvette, et le dernier nageur. tremblant, le regard dirigé autour de lui, excepté sur l'amarre qui lui est présentée. attend, dans la stupeur
La dorade.
Le goëland
de l’maction, l'ennemi qui doit le dévorer, comme si, en effet, il fallait au moins une victime au monstre.
Cependant, surpris d’être encore intact après une frayeur invaincue, il se décide à se sauver, pâle, presque sans force, et, lorsque chaque voix accuse sa pusillanimité, lui, au contraire, la faisant tourner à son avantage, dit: que les poltrons seuls prennent la juite à l'aspect de l'ennemi, et qu'il y a toujours plus de courage à rester sur le champ de bataille qu'il n’y en a à un sauve-qui-peut général. Là-dessus Marchais touche légèrement l'épaule de Petit, qui s’affaisse sous le doigt osseux du gabier, et lui dit tout bas, de manière à être entendu de tous : « Ce brave, c’est un poltron. » Petit lui répond avec gravité : « Marchais, tu as dit là une belle chose! »
Cependant le requin nous guettait en effet; son avant-garde, le pilote dont je vous rappelle le généreux dévouement, cherchait une proie à donner à son maitre. Le maitre arrive ainsi que l'hyène à la porte de
Le fou
la hutte déserte; et, avide, il lance son regard vorace à travers la tente abandonnée, s’arrèle el va, redoutable quëteur, attendre dans les eaux du navire, presque sous le gouvernail, les débris goudronnés qu'on jettera à son insaliable gloutonnerie. Vous savez alors, car je vous l'ai déjà raconté, si on le laisse impunément dans le calme et le repos, et comment, après une attente de quelques minutes, il devient le prisonnier et la victime de ceux qu'il avait si fortement épouvantés.
Tout cela n'est-il pas curieux à étudier, je vous le demande ?
Voici la brise qui se ranime, les basses voiles lui sont de nouveau confiées ; elles s’enflent avec une grâce toute coquette ; les cacatois et les perroquets sont cargués ; l'élan de la corvette est rapide et sans secousses ; elle donne une forte bande ; mais elle est assise, et vous croiriez parfois qu'elle vif immobile
| sur un chantier.
VOYAGE AUTOUR
En mer surtout, le repos fatigue plus que le mouvement.
L'albatros.
Au sifflement de la bruyante rafale, les myriades de souffleurs se réveillent et se montrent à la surface des eaux. Voilà ces innombrables légions jetant à l'air des flots d’écume ; elles arrivent en un instant du bout de l'horizon, et le navire est emprisonné dans leurs mille. évolutions joyeuses. C’est maintenant à la poulaine que doit se placer le chasseur qui veut les combattre : c’est encore Vial qui va lancer sur leur dos tantôt noir, tantôt gris, tantôt zigzagué de noir et de blanc, le redoutable fer dentelé. Mais quelle arme sera assez solide pour résister aux bonds saccadés du souffleur qui vaudra fuir ? Jugez de la rapidité de ce poisson! Le na are file douze ou quinze nœuds, c’està-dire qu'il fait quatre ou cinq lieues par heure. Eh bien ! le souf'leur, en se jouant, fait constamment, et pendant des journées entières, le tour de la corvette lancée par {a brise carabinée. Cela est étonnant ! cela tient du p'odige
Le requin.
Réeif ! récif! s’écrie la vigie, récif devant nous ! Et les longues-vues sont braquées vers le point désigné, et les cartes sont consultées : nettes, sans indication aucune, et pourtant le flot brise toujours là-bas.
Le récif est une baleine qui dort ; l'alerte est courte ; mais c’est un épisode de plus à jeter au milieu de
ceux que nous avons déjà signalés. En mer il n’y en a point qui n'aitson intérêt particulier, il n°y en a point , à dédaigner et qui doive passer inaperçu.
Je ne veux pas vous parler aujourd'hui de ces grains blancs qui tombent sur le navire, rapides comme la foudre, terribles comme elle, partant d'un imperceptible nuage à votre zénith, faisant crier vos mâts
les brisant, et d'autant plus redoutables dans leur fureur que vous n'avez jamais le temps de vous disposer à la défense.
Je ne veux rien vous dire non plus de ces trombes tourbillonnantes, entonnoirs dévorateurs, dont la tête est aux cieux et le pied dans le fonc des abimes, de ces trombes redoutables, meurtrières, engloutissant dans leurs gueules, où ils tournoient sans volonté, les poissons les plus monstrueux ; ces trombes, où la grêle joue parfois un rôle si étrange et où la foudre et les éclairs luttent entre eux d'éclat et de rapidité.
Une hombe.
Je ne veux pas vous parler de cestempètes horribles, de ces ouragans ténébreux où tout se confond, se heurte, se brise, où la suit la plus effravante envahit l'espace, où l'air retentit coume l’Etna déchainé, où les flots sont aux nues, où les nues pèsent surles flots, où vous êles lancé dans un vaste chaos sans issue, où vous attendez, impassible, votre dernière heure. et où pourtant la corvette, tantôt debout, tantôt couchée sur le flanc, ouverte de toutes parts, courant bien plus sous l’eau que sur la lame, résiste, à l’aide de son vigoureux gouvernail.
Non, non, vous vous envelopperiez lâchement dans votre paresse citadine, et vous renonceriez à tout Jamais à ces voyages d'outre-mer pour lesquels je prèche, hélas! dans la solitude.
Eh ! bon Dieu ! qui vous arrête ? voir n'est-ce pas «voir? Les océans vous convient à leurs joies, à leurs fêtes, à leurs colères ! J'y ai bien assisté, moi, pendant des années entières, moi qui ne sais pas nager! Et toutefois, en vous adressant des prières si ferventes, j'ai hâte d'ajouter que je n'ai jamais eu, pendant mes longues traversées, un jour, un seul jour sans éprouver ce terrible mal de mer qui a brisé tant de courages.
C’est que j'ai voulu, bien voulu connaître, et que toute douleur se tail devaut l'énergie d’une résolution fortement arrêtée,
OMBAY
Anthropoyhages. — Escamoteur. — Hrame.
Ya-til encore des anthropophages ? c’est une question qu'on se fait tous les jours en Europe et qui est diversemeut résolue. Les uns disent que la civilisation, en pénétrant dans les lointains archipels où l'anthropophagie était dans les mœurs, a détruit cetusage barbare, tandis que d’autres, allant plusloin, ue craignent pas d'avancer qu'il n’y a jamais eu de véritables anthropophages, c’est-à-dire des mangeurs d'hommes, sans y être contraints par la faim ou l’ardeur dela vengeance.
Je craignais d'achever mon grand voyage sans documents précis à ce sujet, et maintenant, grâce à ma bonne étoile, je puis hautement répondre: Oui, il y a encore des anthropophages !
L'anthropophagie, après la chaleur d’une bataille, alors que l’homme est violemment agité par la soil de la vengeance, existe toujours dans une partie des iles de l'océan Indien, ou de la mer Pacifique. Elle se révèle souvent dans de terribles catastrophes, à Timor, à Wäggiou, au Sandwich, à la Nouvelle-Hollande et surtout à la Nouvelle-Zélande, tant visitée par les navires, à deux pas du Port-Jackson, cité florissante et tout à fait européenne. Mais l’anthropophagie sans colères, sans fureurs frénétiques, sans haines, l'anthropophagie dans les mœurs, peut-être même dans la religion, je vous assure qu'elle existe au moins à Ombay, et je m'estime fort heureux qu'un autre à ma place ne vienne pas vous le certifier aujourd'hui en me cilant aunombre des victimes qu'elle aurait faites. Qu'est-ce qui a done sauvé quelques-uns de mes amis et moi des plus grands périls qu'un homme aitjamais courus ? c'est notre gaielé. Un seul geste menaçant de notre part, un seul cri, un seul mouvement d’impalience, un seul regard d'inquiétude, et nous étions massacrés, et nous étions dévorés.
Ombay est une ile grande et montagneuse, âpre, volcanique, pelée, excepté dans les ravins où les eaux, tombant des hauteurs, apportent un peu de fraicheur et de vie. Les côtes de Timor, que nous avions longées avant d'arriver au détroit qui les sépare, se dessinent à l'œil sous les formes les plus bizarres el les plus sauvages. Dans l'éloignement et à travers un réseau de nuages fantastiques, se montrent les sommets aigus de Lifao. Koussy, Goula-Batou, disparurent, et nous louvoyâmes enfin, drossés par les courants, en face de Batouguëdé, sol si singulièrement taillé qu'on dirait un amas immense de noirs et gigantesques pains de sucre échelonnés jusqu’à une hauteur de plus de douze cents mètres. Tous ces cônes réguliers el rapides sont. à coup sûr, d'anciens cratères de volcans; les laves profondes ont envahi le rivage.
Mais un soleil vertical nous brülait de ses rayons les plus ardents; nos matelots épuisés tombaient frappés à mort sous les coups d’une dyssenterie horrible, et l’eau douce manquait, car depuis vingt-quatre jours nous avions quitté Koupang; et c'était là, selon toutes nos prévisions, le plus long terme que nous avions assigné à nolre traversée jusqu'à Waiggiou. Le matin, une légère brise nous poussait insensiblement ; le calme de la nuit nous laissait dans un repos parfait ; et le lendemain, grâce aux courants, nous nous re-
trouvions en face des mornes silencieux quenous avions cru fuir pour toujours.
Oh! c'est une vie bien triste que celle des hommes de mer, dont le courage et la persévérance échouent devant les puissants obstacles que les vents et les calmes leur opposent obstinément, et mille fois déjà, depuis notre départ, nous avions appelé de nos vœux les plus fervents les jours tumultueux des ouragans et des tempêtes. F
Cependant l'équipage avait soif. Mais là, à droite, Timor avec ses laves et ses galets roulés ; ici, à gauche, Ombay et ses naturels anthropophages ; nous le savions, et toutefois il fallait tenter une descente, car les besoins de tous voulaient que quelques-uns se dévouassent seuls avec courage.
Le commandant ordonna une expédition; le grand canot fut mis à la mer; dix matelots l'armèrent sous les ordres de Bérard. Gaudichaud, Gaimard et moi nous demandâmes et obtfinmes la permission d’accompagner notre ami. Toutes les mesures prises pour les signaux d'usage en cas de péril imminent, nous débordâämes et mimes le cap sur un village bâti aux flanes d’une montagne déchirée par de profondes rigoles.
Cependant nous approchions du rivage et notre cœur battait de désir et de crainte à la fois. Nous jugions du danger que nous allions courir par l’impassibilité peu flatteuse des naturels aceroupis au pied d'un gigantesque multipliant ; et, toutefois, sans nous décourager, nous cherchämes de l'œil un mouillage et un débarcadère commodes, mais en nous invitant mutuellement à la prudence.
Les matelots attentifs nageaent avec moins de wigueur, et nous faisaient remarquer la grande quanüté d'armes dont chaque insulaire était pour ainsi dire bardé.
— L'affaire sera chaude, disait Petit en mâchant sa pincée de tabac; vous verrez que nous serons tous cuits, et que lorsque nous l’écrirons à nos pères et mères, nous ne serons pas C7us.
J'avais oublié de vous signaler parmi les défauts du matelot Petit sa détestable manie des calembours.
— Tais-[oi, poltron, et reste à bord du grand canot, puisque {u as peur.
— C'est ça, pour que lasauce ne manque pas au poisson. Tenez, voilà un de ces gredins qui dérape d’auprès de ses camarades ; je parie que c’est le plus goulu de Ja bande et qu'il va mé prendre pour un vrai rouget. Cré coquin! s’il venait à bord, quelle danse !
— Allons, allons, paix! et veillons bien. Deux hommes resteront dans le canot, prêts à donner un signal à la corvette; les autres porteront les barils à terre, et nous, nous occuperons les naturels, [ls semblent délibérer; ne leur donnons pas le temps de conclure, et allons franchement à eux.
— Qui, mais sans arrogance, nous dit Anderson, qui avait longtemps naviguëé dans l'archipel des Moluques; laissons-leur l’idée de leur force, cela pourra les engager à la générosité. Je connais les Malais; si vous voulez leur persuader que vous ne Ics craignez pas, ils vous poignardent, ne fût-ce que pour vous prouver que vous avez tort.
VOYAGE AUTOUR DU MONDE. ui
— Il serait done sage de montrer qu'on a peur ?
— Peut-être. Tv !
— Moi, répliqua le facétieux Petit, je voudrais leur montrer. autre chose. les talons.
— Au large! dit Bérard lorsque nous fûmes à quelques brasses, et mouille! Le grappin à fond, nous descendons ayant de l’eau jusqu'à la ceinture, et nous arrivons à terre.
Comme en présence des sauvages de la presqu'ile Péron, je voulus d'abord essayer la puissance de ma flûte. Hélas! comme là-bas, mes doubles croches eurent tort, et peu s’en fallut que je ne fusse sifflé par le premier Ombayen accouru auprès de nous et par deux autres de ses camarades qui l'avaient rejoint. Tous trois nous invitèrent à hisser le canot sur la plage ; mais nous feignimes de ne pas les comprendre, et nous nous avançämes, armés jusqu'aux dents, vers le groupe nombreux composé d’au moins soixante insulaires, demeurés immobiles auprès de l'arbre.
En route, j'essayai mes castagnettes; les trois Ombayens s’approchèrent de moi avec empressement, examinèrent l'instrument d’ux œil curieux et me le demandèrent, comme pour payer ma bienvenue. C’eüût été commencer trop tôt nos générosités, et je refusai malgré les instantes prières qui m'étaient adressées et qui ressemblaient parfaitement à des menaces. Mes trois mécontents firent entendre des grognements sourds, agitèrent leurs bras avec violence, poussérent un grand cri, firent retentir l'air d’un sifflement aigu, et jetèrent un farouche regard sur les flèches nombreuses dont leur ceinture était garnie. Au sifflet des naturels répondit un sifflet pareil, parti du groupe principal, et Petit nous dit en ricanant :
— C'est la musique du bal qui se prépare; la contredanse sera courte. C’est égal, n’y allons pas de main morte, messieurs, et tapons dur.
A peine avait-il achevé sa phrase qu'un des trois Ombayens s’approcha de moi en articulant quelques sons rapides et saccadés, et, comme pour engager le combat, me porta sur le derrière de la tête un violent coup de poing qui fit tomber mon chapeau. J'allais faire sauter la cervelle à l’insolent agresseur; je m'armais déjà de mes pistolets, lorsque Anderson, témoin de la scène, me cria de loin :
— Si vous tirez, nous sommes morts !
Je compris, en effet, l’imminence du péril ; et, sans écouter les prières ardentes de Petit qui me pressait de riposter, je résolus de me montrer prudent jus-
qu'au bout en feignant de ne pas avoir compris la ‘
brutalité de l'attaque dont j'avais été l'objet. Aussi, m'approchant du chapeau qui était encore à terre, je le retournai avec le pied, le lançai en l'air et le fis retomber sur ina tête, ce que j'exécute, soit dit sans vanité, avec une adresse au moins égale à celle du jongleur le plus habile. À ce mouvement, mon adversaire, qui allait renouveler son agression, s'arrêta tout court, parla à ses camarades, et tous trois 1e prièrent de recommencer.
— Ne vous faites pas tirer l'oreille, me eria Anderson, recommencez vite, et tächez de les amuser ; nos matelots font de l’eau ; retenons ici les insulaires.
— À la bonne heure! dis-je; J'aime mieux escamoter que combattre.
Je replaçai done le chapeau une seconde fois sur le gazon, je l’enlevai comme je l'avais déjà fait, et pour la seconde fois aussi il tomba sur ma tête. J'obtins les bravos des insulaires, qui me prirent par le bras et me conduisirent sous l'ombrage du mullipliant avec les témoignages les moins équivoques de leur gaieté et de leur étonnement.
— Nous sommes sauvés, poursuivit Anderson, si le rajah s'amuse; sinon, nous ne refournerons plus à la corvette. Vous n’ignorez pas que je comprends quelque peu le malais; notre perte est jurée ; ce vieillard vient de donner à ce sujet des ordres précis aux guerriers qui l'entourent.
— Eh bien! dis-je, amusons-les, ou du moins essayons ; il vaut mieux encore mourir en riant que de mourir la rage au cœur. Vite, ma petite table, mes boules, mes anneaux, mes couteaux, mes boites, et soyons escamoteur (dans mes courses périlleuses, ces instruments sauyeurs ne me quittaient jamais). Place maintenant !
Petit, paillasse improvisé, traça tn grand cercle, fit comprendre aux sauvages que j'élais un dieu ou un démon à volonté, les traita de butors, de ganaches, s’agenouilla auprès de moi pour me servir de compère au besoin, et s’écria de sa voix rauque :
— Prrrenez vos places, messieurs et mesdames !1l n’en coûte rien aux premières; mais aux secondes, c’est gratis!
C'est à coup sûr la première fois qu'on a osé, en présence d’une mort atroce et sans miséricorde, essayer de pareilles jongleries; et cependant cela seul pouvait nous sauver, cela seul était notre défense. Nous étions six, que pouvions-nous contre une soixantaine d'hommes farouches et cruels, sans compter ceux qui, sans doute, étaient cachés derrière les haies et les rochers voisins?
Tous les yeux étaient tournés vers moi avec une curiosité stupide; tous suivaient les mouvements de mes mains et le passage rapide des boules et des anneaux, le cou tendu, la bouche béante, poussant des exclamations de surprise qui, à la rigueur, auraient dû m'épouvanter, car j'avais à craindre que, trop émerveillés de ma dextérité, ils ne voulussent à toute force me garder auprès d’eux, au départ de mes amis. Mais je ne me laissai pas aller à ces terreurs passagères et je continuai bravement mes curieux exercices, dont le célèbre Comte a plus d’une fois été jaloux. Les pauvres insulaires tombaient dans de véritables convulsions, et le paillasse Petit cherchait à les. imiter de la façon la plus amusante et la plus grotesque. Pendant ces jeux, Gaudichaud herborisait aux alentours, Gaimard enrichissait son vocabulaire, Bérard donnait des ordres aux ratelots, et les barils étaient roulés au canot.
Aussi tout allait bien jusque-là, mais nous n'étions pas pleinement satisfaits. Le premier pas une fois franchi, nous voulümes pousser à bout nos imprudentes et curieuses investigations, et nous demandämes la route du village que nous avions aperçu de la corvette. À cette question on nous répondit :
— Pamali (c'est sacré).
— Rajah?
— Pamali.
— Porampouam (des femmes) ?
— Pamali.
— Il parait que tout s'appelle pamali, dans ce pay= de loups, disait Petit en riant jusqu'aux oreilles; c'est comme le goddam des Anglais; ils ne savent pas dire autre chose. Parole d'honneur, on devrait les conserver dans un bocal, comme des objets pamalis…
Toutefois ayant remarqué que les hommages les plus empressés des insulaires s'adressaient toujours au vieillard dont j'ai parlé, je répétai ma question, Je demandai une seconde fois si ce n'était pas là le rajah, et seulement alors on me repondit que oui.
Aussitôt, bien convaincu que je ne le trouverais pas inaccessible à la tentation, je lui montrai plu-
sieurs bagatelles et curiosités européennes, qu'il me demanda en effet. Je feignis d'abord d'y attacher un grand prix, mais je lui fis comprendre enfin que je n'avais rien à refuser à la haute protection quil
AVEUGLE
m'accordait. Je m'accroupis donc à ses côtés; je suspendis à ses oreilles deux pendants de cuivre; je plaçai à son cou un grand collier en cailloux du Rhin; J'entourai ses poignets de deux bracelets assez propre-
.. On dirait un amas immense de noirs et gigantesques pains de sucre. (Page 110.)
ment façonnés, et, cela fait, je lui dernandai la permission de l'embrasser en frère, ce à quoi il consentit en se faisant un peu prier. Face à face, il appuya fortement ses deux lourdes mains sur mes épaules; j'en fis autant de mon côté; puis, avec un sérieux toujours prêt à m’échapper, malgré le péril de notre
position, j’approchai mon nez du sien avec assez de violence. Nous reniflâmes tous deux en même temps et nous nous trouvàmes liés d’une si parfaite amitié, que peu s’en fallut, je crois, qu'il n'ordonnât à l'instant même mon supplice, autant que je pus en juger d’après ses rapides paroles et ses regards courroucés.
.. Je continuai bravement mes curieux exercices. Page 111.)
Mais là ne s’arrélèrent pas les effets de ma générosité forcée. Le petit sac contenant mes trésors, évaluës à huit ou dix francs, était un objet de convoitise pour les autres insulaires, qui tendaient tous la main et aspiraient aussi à l'honneur de renifler contre mon nez. Leurs importunités devinrent si menaÇantes, qu'il n’y eut plus moyen de refuser.
D'abord, au plus grand, car on n’est considéré ici qu'en raison de la haute stature, je donnai une paire de ciseaux ; à un autre, des mouchoirs; à un troisième, un miroir et des clous; à un quatrième, des hamecons... Le sac fut bientôt vide, et cependant les quéteurs insistaient encore; j'étais ballotté de l’un à l'autre; on me faisait tourner comme une toupie. Les
gestes devenaient violents; mes vêtements en lam- | autour de moi et prononça d’une voix forte le mot beaux commencaient à leur appartenir, et, ma foi, | sacramentel :
j'allais peut-être user de mes armes, quand le rajah — Pamali! é
s’appratha, traça du bout de son arc un grand cerele Au même instant, les naturels bondirent comme