‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 31 sur 90 · ES LE PERD · texte numérisé non relu

ES LE PERD

.… C'était un combat à outrance. (Page 115.)

frappés par une commotion électrique, et je me trouvai | à peine, et mes camarades se disposaient comme moi seul dans le lieu saint. Il était temps, car je respirais | à une attaque générale.

... C'est chose admirable qu’un Ombayen revêtu de sa cuirasse. (Page 115.)

Après une courte mercuriale du rajah, les Om- | arrimés déjà dans le grand canot, et que des amorces bayens parurent se calmer, et, malgré leur volonté parties du navire nous invitaient à la retraite bien arrètée, nous résolûmes d'aller visiter le village Mais, dans ces périlleuses excursions, la curiosité appelé Bitoka. Là était l'imprudence, puisque tous | est si vivement excitée par tout ce que vous voyes les barils, pleins d’une eau excellente, se trouvaient que c'est surtout ce que l’on vous cache que vous Live. 15. 15

112 SOUVENIRS tenez le plus à savoir. Pas une femme ne s’était montrée à nous, et quand nous avions demandé à frotter notre nez contre celui de la reine, on nous avait répondu d’un air menaçant et terrible :

— Pamali!

— Sacrées tant que vous voudrez, nous étions-nous it, mais nous verrons des femmes, ou du moins rous visiterons votre village. Anderson eut beau nous inviter à la retraite, ses paroles n’eurent pas plus de puissance que les menaces des Ombayens, et nous nous mimes à gravir la montagne par un sentier difficile et rocailleux, en dépit des naturels qui, évidemment pour nous égarer, nous en montraient un autre plus large et plus uni. Marchant côte à côte, et toujours en alerte, nous vimes bientôt sur nos têtes les cases de Bitoka, bâties sur pilotis, élevées de trois à quatre pieds au-dessus du sol, bien construites, séparées les unes des autres, et au nombre d’une quarantaine. Mais des femmes, point: nous n’en apercûmes aucune, et c’est le seul lieu de la terre où il ne nous a pas êté pernus d'étudier leurs mœurs.

Plusieurs insulaires nous avaient suivis et précédés au village; là surtout leurs demandes devinrent importunes et pressantes; là surtout les menaces reten- Urent avec éclat, en dépit de mes jongleries qui les étonni.ent toujours, mais ne les calmaient plus ; et tandis que nous disposions en leur faveur de nos petits trésors, ils nous donnaient parfois en échange des ares et des flèches.

Gaimard, qui avait pour habitude de se faufiler dans les plus petits recoins, vint nous dire qu'il avait vu, suspendues aux murs d'une case voisine, sans doute le Rouma-Pamali de Biloka, une quinzaine de mächoires sanglantes. En effet, je m'y rendis à l'instant même, comme pour regagner le rivage, et je ne pus faire qu'une courte halte devant ces hideux trophées, sur lesquels nous wosions interroger personne.

Au milieu de l'agitation que causait une pareille découverte, une fusée, partie du bord afin de nous rappeler, éclata dans l'air. À ce signal, qu'ils regardèrent comme un prélude de guerre, les Ombayens se divisèrent en plusieurs groupes, s’interrogèrent et se répondirent à l’aide de sifflets aigus et perçants, s'échelonnérent sur la route que nous avions à parcourir, s’armérent de leurs ares, garnirent leurs larges poitrines d’un grand nombre de flèches acérées, que la plupart d’entre eux trempaient dans un tube de bambou rempli d'une eau jaunâtre et gluante, et semblérent attendre un dernier signal de leur rajah pour nous massacrer. lei commença le drame.

— Nous voilà donc flambés! dit Petit, qui voulait déjà dégainer; faut-il couper des flûtes ou des têtes?

— Il faut te taire et nous suivre, lui dis-je.

— C’est égal, je m'abonnerais volontiers à deux flèck2s dans les. hanches.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi.

Mais il n’était pas probable que nous en fussions quittes à si bon compte; et nous pensions involonlairement aux mâchoires suspendues dans le Rouma- Pamali.

Cependant nous faisions toujours bonné conteznce, et je poussais même l'attention jusqu'à montrer aux insulaires qui m'entouraient les secrets d’une partie de mes tours, afin de les distraire de leur lérocité. Je leur avais déjà donné, ainsi que mes camarades l'avaient fait, une veste, une chemise de metelot, une cravate, un mouchoir, un gilet; et, à

très-peu de chose près, j'étais vêtu comme eux. La rapine étant le premier besoin de ces peuples farouches, nous pensions que, dès qu'ils n'auraient plus rien à nous demander, ils Se montreraient moins cruels. Mais ce n'était pas assez pour eux : il leur fallut des promesses, et, en effet, je leur fis entendre que le lendemain, au lever du solal, nous reviendrions leur apporter de nouveaux et de plus précieux présents. Ils nous attendent toujours.

Toutefois, comme nous craignions encore qu'ils ne nous demandassent des olages en garantie de. notre parole, je dis à Bérard qu'il serait peut-être sage de les épouvanter à l’aide de nos armes à feu.

— Essayons toujours, me répondit-il; ce moyen peut se tenter. Peut-être ignorent-ils la puissance de la poudre et des fusils.

Un perroquet poussait son cri perçant dans les larges feuilles d’un rima.

— Bourou (oiseau), dis-je au plus irrité des Malais en le lui montrant du doigt, bourou-mati (tué).

Bérard, dont le coup d'œil était presque infaillible, visa; le coup partit, l'oiseau tomba. Nous regardâmes, triomphants, les insulaires attentils; pas un n'avait bougé, pas un ne semblait étonné le moins du monde; mais celui à qui j'avais d'abord adressé la parole, me prenant rudement par le bras, me montra une perruche qui venait de se poser dans les branches flexibles d'un cocotier.

= Bourou, me dit-il à son tour, bourou-mati.

11 posa la flèche sur la corde de son arc, poussa un cri, fit entendre un brrrr éclatant qui effraya l'oiseau; celui-ci prit la volée, la fèche siffla, ét la perruche tomba de branche en branche sur le sol. Aussitôt, sans nous donner le temps de la réflexion, en nous faisant bien comprendre que, pendant que nous chargions nos fusils, il pouvait, lui, atteindre trente victimes, le mème insulaire nous montra un petit arbre dont le tronc n'était pas plus gros que le bras et à plus de cinquante pas de distance, sans presque viser :

— Miri, miri (regardez), nous dit-il, et la flèche partit, pénétra profondément dans l'arbre, et nous ue pûmes l'en arracher sans y laisser l'os dentelé dont elle était armée.

— C’en est fait, dit tout bas Anderson, nous sommes perdus!

— Pas encore, répliquai-je; je vais leur donner mes boites à double fond; escamotons leur fureur comme nous avons escamoté les muscades. Vous, mes amis, donnez tous vos vêtements. Ainsi fut fait.

Mais nous approchions du rivage, et quoique la nuit commencät à tomber du haut des arbres, Je m'arrètai encore pour dessiier un trophée d'armes admirables suspendu aux branches d’un petit pandanus. Plus complaisant que je ne l'aurais imaginé, un Ombayen s’en revêlit et se posa audacieusement devant moi en modèle d'atelier.

Ici nouveau frottement de nez en remerciment de sa courtoisie; mais lui, enchanté de se voir reproduire sur le papier, voulut me donner un spectacle plus curieux et plus dramatique. Il s’adressa à un des siens, qui s'arma de son redoutable crie, et les voilà tous deux se menaçant du regard et de la voix, se courbant, se redressant, bondissant comme des panthères affamées, se cachant derrière un tronc d'avbre, se montrant plus terribles, plus acharnès: puis faisant tournoyer leurs glaives, se couvrant de leur boucliers de buflle, ils s’attaquèrent de près avec des hurlements frénétiques, vomissant une éeume blanche au milieu des plus énergiques imprécations, el

Le

VOYAGE

ne s'arrétèrent que lorsque l'un des deux athlètes eut mordu la poussière. Celte seène terrible dura plus d'un quart d'heure, pendant lequel nous respirions à peine.

Oh ! jamais plus chaud et plus effrayant épisode n'arrêta voyageur dans ses imprudentes excursions ! Ce n’était pas un jeu, un spectacle frivole offert à notre curiosité : c'était un drame complet, avec ses craintes, ses douleurs, ses angoisses et son délire; c'était un combat à outrance, comme en veulent deux adversaires à qui il importe fort peu de vivre pourvu qu'ils tuent. Une sueur ardente ruisselait sur les flancs des deux jouteurs, leurs lèvres tremblaient, leurs parines étaient ouvertes, et leurs prunelles fauves langaient des éclairs. Dans la chaleur de l'action, l'un des deux avait recu à la cuisse une assez forte entaille d’où le sang s’échappait en abondance, et l'intrépide Ombayen n'avait pas seulement l'air de s'en apercevoir. De pareils hommes ne doivent pas connaitre la douleur.

J'ai dit à peu près la scène; mais ces cris farouches au milieu de la lutte, cette joie de tigre au moment du triomphe, que chacun des deux combattants exprimait tour à tour; ces yeux fauves, ces mouvements rapides du glaive acéré qui feint de trancher une tête, et cette avidité du vainqueur à boire le sang dans le crâne à mâcher les membres du mort, exprimés par une pantomime infernale, quelle plume pourra jamais les rendre? quel pinceau pourra jamais en rappeler le hideux caractère? C'est là, je vous jure, un de ces lugubres épisodes sur lesquels passent les années sans en affaiblir le moindre détail ;-et jusqu'à présent nous seuls avons pu donner des documents exacts et précis sur ce peuple ombayen, contre lequel la civilisation devrait armer quelques vaisseaux, afin d'en effacer tout vestige. On ne voit jamais bien lorsqu'on ne voit qu'avec les yeux, et tant de choses échappent à celui qui est sans émotion en présence des tableaux sombres ou riants qui se déroulent devant lui? Pour bien voir, 1l faut sentir.

Petit, placé à mon côté, ne riait plus, ne mächait plus son tabac; mais il lançaït toujours ses quolibets, et, stupéfait, il me dit à voix basse :

— Quels gabiers que ces gaillards ! Vial, Lévèque et Barthe plieraient bagage devant eux. Où diable ont-ils donc appris à se taper et à faire le moulinet ? Ce doivent être les bâtonnistes de l'endroit. Je parie que d'un seul coup de leur briquet ils couperaïent un homme en quatre. Vous avez èté bien inspiré de leur faire des tours d'escamotage; sans ca, nous étions frits comme des goujons.

Quant aux insulaires, ils se sentaient fiers de notre surprise, où plutôt de nos terreurs, ef, en ce moment, je crois qu'ils auraient eu vraiment trop beau jeu à nous chercher noise, ce qu’ils se proposèrent pour le lendemain.

Le sol sur lequel s'exéeuta ce terrible combat était bordé de fosses assez profondes et de plusieurs monticules recouverts de galets symétriquement posés et protégés encore par une double couche de feuilles de palmier. C'était le cimetière de Bitoka, et j'avais remarqué que les naturels s'étaient souvent détournés pour ne pas fouler aux pieds cette demeure des morts; nous avions suivi leur exemple, et ils s'étaient montrés sensibles à cet hommage de pieuse vénération. Que de contrastes dans le cœur humain !

Jamais hommes ne furent mieux taillés pour les guerres, mème parmi les nations féroces qui ne vivent que de rapine et de meurtre : car ils ont l’agilité de la panthère, la souplesse du reptile l'astuce de lhyène

AUTOUR

DU MONDE. 115 et un courage à l'épreuve des tortures. Les Ombavens sont de la race des Malais, mais on dirait une race pure et privilégiée, une nature primitive, une émigration d'hommes puissants et forts qui doivent peutêtre aussi cette supériorité si tranchée au caractère du sol abrupt où ils sont venus s'établir en maitres.

Ils ont le front développé, les veux vifs, pénétrants; le nez un peu aplati, quoique plusieurs l'aient aquilin: le teint ocre rouge, les lèvres grosses, la bouche grande, accentuée, et chez aueun je n'ai trouvé la détestable habitude du bétel et de la chaux, si fort en usage chez leurs voisins. Leur abdomen a le volume voulu, sans être prononcé comme Celui de presque tous les insulaires de ces contrées, el la vigueur de leurs bras se dessine par des muscles en saillie admirablement articulés.

Tous les naturels d'Ombay, mème les enfants de cinq à six ans, étaient armés d’ares et de flèches; la plus grande partie portaient le terrible crie, dont la poignée et le fourreau étaient parés de touffes de cheveux. Les ares sont en bambou; la corde est un intestin de quadrupède. Nous avions peine à tendre à moitié ces arcs dont les bambins de huit ans se servaient avec une extrême facilité; et ce n’est pas chez les plus jeunes individus du village que nous trouvämes moins d'hostilité : c'était à qui d’entre eux se montrerait plus imprudent dans ses demandes et plus irrité de nos refus. Il n'y à pas encore à espérer que la race des Ombayens s’améhore.

Les flèches sont en roseau de la grosseur de l'index, sans pennes, armées d’os ou de fer dentelé; l’œil ne peut pas les suivre jusqu'au bout de leur course, et un cuir de deux pouces d'épaisseur ne serait pas une assez solide cuirasse contre leur atteinte. Le bouclier sous lequel le guerrier ombayen se met à l'abri des coups de ses adversaires est taillé comme les plus graeieux boucliers grecs et romains, et se passe au bras gauche de la même manière; il était orné de débris de chevelures, de coquillages éclatants appelés porcelaine, de feuilles sèches de palmistes, et de petits grelots dont le tintement anime peut-être les combattants. La cuirasse est un plastron également en peau de buffle, qui part des clavicules et descend jusqu'au bas-ventre ; une large courroie la retient sur les épaules et supporte aussi une cuirasse à peu près pareille, qui garantit le dos et le derrière de la tête, Je ne peux mieux comparer cette armure qu'aux chasubles de nos prètres, mais un peu moins longue. Les coquillages et les ornements sont placés avec goût et forment des dessins bizarres, pleins d'élégance et d'originalité. C'est chose admirable, en vérité, qu'un Ombayen revètu de sa cuirasse, armé de son arc, la poitrine parée de ses flèches meurtrières, placées en éventail, et se préparant au combat. Leurs cheveux tombent flottants sur les épaules; quelques-uns en ont une si prodigieuse quantité, que leur tête en devient moustrueuse; mais la plupart les relèvent à l'aide d'un bâton de six lignes de diamètre, les tressent avec une lanière de peau, et placent au sommet quelques plumes de coq ondoyantes comme d’élégants panaches. Ils ont un goût très-prononcé pour les ornements; leurs oreilles supportent des pendants en os, en pierre ou en coquillages; leurs bras et leurs jambes sont surchargés de cercles dont plusieurs en or, et des bracelets d'os et de feuilles de vacois

Nos observations une fois achevées et notre provision d’eau à bord, nous nous dirigeämes avec plus de précipitation qu'auparavant vers le rivage ;-mais c’était là surtout que les difficultés du départ s’offrirent à nous d’une facon menacante. Les insulaires cher-

116 SOUVENIRS chaient encore à nous retenir en nous assurant de leur protection pendant la nuit; mais, plus habiles qu'eux, nous leur fimes entendre que nous reviendrions le lendemain avec un grande quantité de curiosités, et que, pour les remercier de la généreuse hospitalité qu'ils nous avaient accordée, nous leur rapporterions des haches, des scies et plusieurs beaux vêtemeris. Sur la foi de ces trompeuses promesses, mais non sans s'être longtemps concertés entre eux, ils nous permirent de reprendre la mer. Dans leurs perfides regards nous vimes de nouvelles menaces, dans leurs adieux le sentiment de la haute faveur dont ils nous honoraient, et bien certainement nul de nous n'aurait rejoint le navire si nous ne leur avions donné, pour le lendemain, l'espoir d'un plus riche buün et d’un carnage plus facile. ,

La nuit était sombre, mais calme; nous courûmes au large, guidés par les amorces que li corvette brûlait de temps à autre, et nous y arrivämes à une heure du matin, heureux d'avoir échappé à un danger si imminent. d’avoir visité le peuple le plus curieux de

D'UN

AVEUGLE

la Lerre; et cependant nous ne savions pas encore la grandeur du danger auquel nous venions si miraculeusement d'échapper. :

Nous apprimesle lendemain par un baleinier, retenu comme nous dans le détroit, que quinze hommes qui montaient une chaloupe anglaise, descendus à Ombay pour faire du bois, avaient été horriblement massacrés et dévorés quelques jours avant notre descente à Bitoka ; qu'à une petite lieue de cette peuplade, les débris de cet épouvantable repas gisaient sur le rivage; que nul Européen débarqué à Ombay n'avait encore échappé à la férocité de ses habitants; qu'ils se font la guerre de village en village, boivent le sang dans le crâne des ennemis vaineus, et que c'était par une faveur spéciale du ciel qu'un retour nous avait été permis. Qu'on dise après cela que la science des Comus, des Comte, des Balp, des Bosco, est une science stérile ! Sans mes tours de gobelets, je ne vous aurais pas parlé aujourd'hui d'Ombay et de ses anthropophages habitants.

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