‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 36 sur 90 · EH · texte numérisé non relu

EH

caline, cell: harmonic si nécessaires aux caractères

vents froids et quelquefois glacés arrivant des neitenpérés?

| geusces Cordillères, rendent à tout ce qui respire ce Lire. 19,

Là-bas, en effet, des sables, l'immensité muette, terrible par son silence, plus terrible encore par le siroco brülant qui la balaye; ici, les chants des oiseaux, des vallées délicieuses, un ciel parfumé, une terre féconde ; d'une part, la sécheresse des roches sans source, sans fraicheur; de l'autre, la majesté imposante de larges fleuves traversant des pays où la plus riche végétation semble lenr disputer la conquête du sol. En Afrique, tout effort est presque impuissant pour soutenir une vie de souffrance et de carnage. En Awérique, une nourriture abondante est offerte à tout ce qui respire. La guerre apprend la cruauté; le malheur excite les passions des âmes; le repos, c’est le bonheur, et le bonheur, c'est l'humanité.

Les navires baleiniers ont ordinairement de trentecinq à quarante mètres de longueur; on les double d’un bordage de chêne assez fort pour résister au choc des glaçons ; ils portent de trente à quarante-cinq hommes d'équipage, y compris le capitaine, le chirurgien et les chefs de pirogues, qui sout considérés comme officiers. Chaque navire baleinier a de six à neuf chaloupes de huit mètres de long, de deux de large et d'un mètre de profondeur. Un ou deux harponneurs sont destinés à chaque chaloupe ; on les choisit parmi les hommes de l’équipage les plus forts, les plus adroits, les plus expérimentés pour diriger l'embarcation suivant la marche de la baleine, lors même que celle-ci nage entre deux eaux, et assez habiles pour la frapper quand elle se montre à la surface pour respirer l'air par ses évents.

Les instrumentsindispensables pour cette pèêchesont le harpon et la lance. Le harpon est un dard triangulaire, barbelé sur les bords, et dontlatige en feratrois pieds de long; il se termine par une douille prolongée par un manche d'égale longueur ou de cinq pieds au plus; au-dessus de la douille est une boucle en chanvre natté à laquelle est fixé Le fanin qu'on nomme ligne, dont la grosseur ordinaire est d'un pouce et demi à peu près, et long de cent quarante à cent cinquante brasses.

La lance est différente du harpon en ce que son fer n’a point d'ailes, afin de la pouvoir retirer facilement, car elle ne se darde point comme celui-ci et ne quitte pas la main du matelot agresseur; sa longueur est de quatorze pieds, y compris la hampe qui en a huit.

Nous lisons dans Albert que les pêcheurs ses contemporains, au lieu de jeter le harpon, le lançaient à l'aide d'une baliste.

Schneider prétend que les Anglais ont essayé de remplacer la baliste par une arme à feu, afin d’atteindre le cétacé d’une plus grande distance.

Et dans l'Histoire des pêches des Hollandais, traduite par M. Dereste, nous voyons que ce peuple a obtenu un meilleur résultat que les Anglais, qui se servaient du canon, en faisant, dans le même but, usage du mousquet, ce qui les exposait à moins de dangers et leur donnait plus de force et de facilité.

Près des côtes de la Floride, les sauvages, adroits et audacieux nageurs, prennent les baleines franches en se Jelant sur leur tête et en enfonçant dans un de leurs évents un long cône de bois; puis ils se cramponnent à cette arme, en se laissant entrainer sous l'eau ; ils remontent avec l'animal, et une fois à la surface, il font entrer un autre cône dans le second évent. La baleine, ne pouvant plus respirer, est alors contrainte de se jeter sur la côte ou sur un bas-fond, afin de ne point avaler un liquide qu’elle ne pourrait plus rejeter et qui l'étoufferait. C’est alors que ces sauvages la combattent et en triomphent plus aisément.

Ce sont là de ces faits vraiment extraordinaires consignés dans de graves annales, et que Lacépède luimême, entre autres écrivains, ne refuse pas d’admettre, car ils lui ont été confiés par des témoins oculaires et dignes de foi.

Les notes préliminaires que je consigne ici ne seront paslues, j'espère, sans intérêt, puisqu'elles deviennent en quelque sorte une préface de la grande page que Je veux écrire.

Les Basques sont, d'après certains voyageurs, les premiers peuples qui ont exploité la pèche de la haleine au profit de l'industrie. De vieux manuscrits relatent des faits fort curieux relatifs à cette pêche, qu'on a faite de temps immémorial sur les côtes de l'Ethiopie et de l’Abyssinie, et j'ai lu, je crois, que du temps de l’empereur Claude, une baleine s'étant montrée dans la rade même d'Ostie, des câbles furent tendus d’un môle à l’autre afin de la retenir captive, et que l’empereur lui-même se mit en mer avec une escadre de petits bâtiments pour attaquer le monstre, dont on vint à bout à l’aide des archers de la garde prétorienne.

Au surplus, chaque peuple, à tour de rôle, revendique pour lui l'honneur d'une noble découverte ou d'une entreprise hasardeuse; et, s’il fallait se baser sur la logique des mots, résultant sans doute de la logique des faits, nous trouverions peut-être que les Castillans, dont les Basques depuis Henri de Transtamare étaient les humbles tributaires, auraient plus raison que les autres nations du globe de s'approprier l'honneur d’avoir les premiers osé attaquer dans son domaine le plus gigantesque des êtres vivants.

Les Asturiens suivirent de près les Caslillans, et je vous défie d'expliquer à l'avantage d'un autre peuple l'acceptation par tous des mots espagnols donnés aux divers instruments des pêcheurs. Ainsi, sur une liste anglaise de 1589, conservée dans la collection d'Hacluit, les manches des harpons sont appelés estacas, les couteaux à émincer macheles, les lignes à lance et à harpon va-y-venes et harponieras.

Les Anglais ne tardèrent pas non plus à imiter les Espagnols, auxquels les hardis Catalans venaient de se joindre, et leurs premières expéditions furent brillantes et lucratives. Plus tard, mais après un court intervalle de temps, les Hollandais disputèrent les mers polaires aux Anglais, leurs rivaux; mais, comme ils craignaient beaucoup le feu qui menaçait sans cesse leurs navires, ils établirent un comptoir près du pôle arctique, où l'huile se fabriquait immédiatement’après la pêche du monstrueux cétacé. De sorte qu'en moins de quatre années, ce comptoir, à côté duquel s’élevèrent des comptoirs nouveaux, fut aussi riche, aussi animé qu'Amsterdam lui-mème. On cherche vainement aujourd'hui la place occupée par ces divers établissements européens, car la civilisation et le commerce ne se contentent pas seulement de bâtir, ils ont aussi leurs jours d'incendie et de destruction.

Je ne suivrai pas dans toutes ses phases de succès ou d'encouragement le résullat des pêches de la baleine dans les mers les plus difficiles du monde : mes recherches à cet égard m'entraineraient trop loin; mais un résumé de quelques lignes dira à ceux pour qui les bienfaits de l’industrie ne sont point une fulilité, les époques précises des conquêtes tentées par les intrépides marins, dont les dangers surgissaient d'autant plus grands que l'expérience ne leur était pas encore en aide. La chronologie est une science.

Aux douzième et treizième sècles, les baleines étaient en grand nombre près des côtes françaises;

ee a

VOYAGE AUTOUR DU

de fréquentes pêches les poussèrent vers les latitudes septentrionales. , À

En 1679, par une prime l'Angleterre encouragea les pêcheurs ; en 1695, une soeiélé se forma dans le même but, et les sommes versées par les souscripteurs se montèrent à près de cent mille livres sterling. Ils triomphèrent ainsi des efforts que les Basques et les Hollandais tentaient vainement afin de leur interdire la pêche sur les côtes du Spitzhberg, du Groënland et dans le détroit de Davis.

Dès 1679, Ansticot, Rhode-lsland, armèrent un grand nombre de vaisseaux pêcheurs; deux ans après, cent soixante-quatre navires bataves poursuivirent les baleines dans le Groënland et le détroit de Davis. En 1768, le grand Frédéric équipa plusieurs navires baleiniers et obtint d'immenses succès, car lui aussi ne se contentait pas d’une seule gloire. En 1774, ce fut une compagnie suédoise qui spécula sur les produits de cette pèche. En 1775, le roi de Danemark fournit des bâtiments appartenant à l'État, qui rivalisèrent avee bonheur contre les navires de commerce. Le parlement anglais jeta en 1779 l'or et les faveurs comme un encouragement aux pêcheurs de baleines qui venaient enrichir la métropole.

La France arma à ses frais, en 1784, six bâtiments destinés à cette pêche, et fit venir à Dunkerque plusieurs familles de l'ile de Nantuckett, très-habiles harponneurs de baleines éprouvès dans mille rencontres. En 1789, trente-deux navires hambourgeois sillonnèrent le détroit de Davis, les côtes du Groënland, et dans des courses très-productives, contribuèrent avec les autres peuples à chasser plus loin encore vers le pôle les monstres qui jusque-là se promenaient plus près de nous sans fatigue ni combats. Ainsi toutes les nations de l'Europe parurenñt animées du même désir, toutes celles surtout dont la mer frappait les côtes se firent une concurrence outrée, jusqu'à ce que les nombreux malheurs signalés eurent mis un frein à cette ardeur insatiable de pêche, de laquelle l'industrie tirait de si précieux avantages.

La baleine franche se nourrit de crabes et de mollusques ; ces animaux, dont elle fait sa proie, sont très-petits : aussi leur grand nombre compense-t-il le peu de substance qu'ils fournissent. Les mers fréquentées par la baleine en sont tellement infestées qu’elle n’a qu’à ouvrir la gueule pour en prendre des milliers. La maigreur des baleines dans les eaux où ces mollusques sont très-rares atteste que c'est là en effet la véritable nourriture de ces monstrueux cétacés. A quelque distance que la baleine doive aller chercher son aliment, ellé franchit avec une si grande rapidité l'espace qui l'en sépare, qu’elle laisse derrière elle un large et profond sillon, sa vitesse étant supérieure à celle des vents alizés. En supposant que douze heures de repos lui suffisent par jour, il lui faudrait quarantequatre jours pour faire le tour du monde en suivant l'équateur, et vingt-quatre jours ensuivantle méridien. Puisqu'un boulet de quarante-huit parcourt l’espace avec une extrême rapidité et que son volume est au moins six mille fois plus petit que celui de la baleine, Ja force du boulet n’est donc que le soixantième de la force du géant des mers; donc encore le choc produit par le cétacé est soixante fois plus terrible, et cependant cette vitesse n'est point évaluée d'après la plus grande rapidité de la baleine : l’éclair seul peut être comparé à sa marche, lorsqu'une vibration de sa vaste queue et les élans simultanés de ses deux nageoires Ja font disparaître aux regards. Cette rapidité et cette force expliquent comment, lorsque l'animal blessé plonge et revient perpendiculairement

à la surface, il peut soulever et culbuter un navire.

La baleine est beaucoup tourmentée par un petit crustacé vulgairement appelé pou de baleine, qui s’attache tellement à sa peau qu'on la déchire plutôt que de l'en arracher. Il choisit de préférence les parties délicates du monstre; une quantité d’autres insectes pullulent sur son dos et attirent un nombre prodigieux d'oiseaux de mer qui s'en nourrissent. Si ces insectes parviennent à s'attacher à la langue de la baleine, sa mort est certaine, car ils multiplient si promptement, que cette famille üévorante finit par lui ronger la langue. Outre ces ennemis, le roi des mers a encore à craindre l’espadon, et nous avons déjà donné les détails du drame qui a lieu dans la lutte ; puis les dauphins gladiateurs, qui, réunis en groupe, cerclent la baleine, la hareëèlent de toutes parts pour la contraindre à ouvrir la gueule; alors le plus proche ou le plus hardi se précipite sur sa langue et la met en pièces.

Les baleines s’accouplent debout, et choisissent à cet eflet une baie ou une rade tranquille. Eiles mettent bas un baleineau (rarement deux) qui, en naissant, n'a guère que douze où quinze pieds de longueur. Dès lors aussi les courses de la mère sont moins bruvantes, moins capricieuses; elle se plaît dans les eaux où elle a commencé à exercer sa tendresse : peutêtre craint-elle aussi de fatiguer son petit, qui ne tarde pas cependant à mettre à profit cette force merveilleuse que le ciel lui a donnée, et qui, semblable tout d’abord à un jeune poulain, bondit en étourdi, et donne ainsi le signal au guetteur constamment en alerte. On dit que la baleine porte de huit à neuf mois; quelques naturalistes vont jusqu'à dix ou onze. Ce sont là des faits fort difficiles à constater.

Le naturel de ce cétacé est doux, même timide; on n’en a jamais vu sans être altaquées se ruer sur les navires, et si l’on remarque moins d'emporlement dans celles que l’on trouve pour ainsi dire égarées dans les régions voisines de l'équateur que dans celles qui fréquentent les latitudes polaires, c'est que la guerre permanente que celles-ci ont à soutenir leur apprend à user de leur force et de leur puissance.

Voici un rapide aperçu des rivages el des mers où les navigateurs ont rencontré des baleines.

Au Spitzberg, vers le quatre-vingtième degré de laütude ; au nouveau et à l’ancien Groënland, à lIslande, au détroit de Davis, au Canada, à Terre-Neuve, à la Caroline, à cette partie de l’océan Atlantique austral vers le quarantième degré de latitude et vers le trente-sixième de longitude occidentale, à compter du méridien de Paris ; à l'île Mocha, quarantième degré de latitude, voisine des côtes du Chili, dans le grand océan méridional; à Guatimala, au golfe de Panama, aux iles Gallapago, aux rivages occidentaux du Mexique, dans la zone torride; au Japon, à la Corée, aux Philippines, au cap de Galles, à la pointe de l’île de Ceylan, aux environs du golfe Persique, à l'ile de Socotora, près de l'Arabie Heureuse; à la côte occidentale d'Afrique, à Madagascar, à la baie de Sainte-Hélène, à la Guinée, à la Corse, dans la Méditerranée, dans le golfe de Gascogne, dans la mer Baltique et dans la Norwège.

Maintenant devons-nous conclure de ces renseignements fournis et certifiés par les navigateurs que la baleine fréquente habituellement toutes les mers indiquées plus haut? Non, car ce serait compromettre la vérité du fait de fonder la règle générale sur quelques exceptions, attendu que si des baleines se sont montrées près de l'ile de Corse et dans le golfe de Gascogne, c’est qu'elles y auront été poussées et en-

trainées par quelque révolution marine. Duhamel, dans son Traité des Pêches, nous signale que dans la Corée on a pendant longtemps trouvé des baleines barponnées au Spitzberg ou au Groënland par des Européens. Ce fait seul nous prouve l'instabilité du gigantesque cétacé, mais ne nous conduit pas à indiquer toutes les mers du monde comme propres à sa pêche.

Vous connaissez le monstre, non pas, à la vérité, dans toutes les circonstances de sa longue vie, puisqu'on lui accorde sans effort une existence de neuf à dix siècles au moins, mais vous savez maintenant ce qu'il a de gigantesque et de terrible à la fois. Eh bien, l'homme va l'attaquer dans son empire, le poursuivre, le combattre et le vaincre.

Disons comment ce jeu s'exécute, car c’est un jeu aussi auquel se livrent de gaieté de cœur certains êtres affamés de périls, pour qui, sans désespoir, la peine est une habitude et la mort un refuge.

Je raconte simplement.

Dès que le matelot guetteur aperçoit du haut de la mâture le dos d'une baleine, les canots sont promptement jetés à la mer et dirigés vers l'endroit indiqué par la vigie; on rame avec précaution vers l'animal; le plus souvent les embarcations décrivent un circuit pour venir se placer à côté de la baleine, afin que le matelot harponneur, debout sur l'avant de la chaloupe, saisisse l'instant favorable pour lancer le fer meurtrier sous la nageoire du monstre. L'adresse du harponneur consiste à frapper sur cette partie du corps le gigantesque cétacé, car non-seulement le dard pénètre sans difficulté, mais encore il atteint les poumons, et la mort est presque instantanée. On reconnait la justesse du conp lorsque la baleine, remontant sur l'eau après sa blessure, vomit par ses évents son sang en abondance et trace un rouge sillon sur les flots. Dès qu'elle se sent blessée, la baleine fouette les flots de son immense queue, et malheur alors à la pirogue qui se trouve sous le coup; en un clin d'œil celle est brisée et engloutie. La douleur arrache à l'animal un sourd mugissement ; il plonge aussitôt et avec une telle rapidité, que si l’on n'avait soin de mouiller la ligne qui tient au harpon, elle prendrait feu par le frottement. On veille surtout à ce que nul obstacle n'arrête le funin, de peur que la vitesse du monstre n'entraine la chaloupe et ne la fasse submerger.

Du navire on observe attentivement les diverses manœuvres du premier canot, afin qu'au cri de rescousse! on puisse porter secours aux pêcheurs. Pendant que la baleine fait filer la plus grande partie du cordage, une seconde chaloupe vient attacher une nouvelle ligne à celle qu'entraine le cétacé. Au bout d'un certain Lemps, qui diffère selon la blessure plus ou moins profonde, le monstre reparait à la surface, et la seconde chaloupe exécute les mêmes mouvements que la première. Il arrive souvent qu'un secours du bord est nécessaire; les matelots alors font entendre les trompes ou cornets de détresse, et le cordage mème, prolongé par la ligne de réserve, est promptement coupé s'il se trouve trop court. Le monstre est bientôt loin des chaloupes; mais un pavillon nommé gaillardet leur indique du haut du mät quelle route a suivie le cétacë, qu'on a bientôt rejoint à force de rames, et l’on n'arrive ordinairement que pour terminer son agonie à coups de lance, ou l'attacher à l’aide de forts câbles, afin de le remorquer jusqu’à bäbord du navire.

Alors commence le travail du dépecement : les dépeceurs erimpent sur le dos de la baleine, retenue le long du bord par deux palans, dont les bouts des

cordages sont fixés à la queue et à la tète du monstre. Pour marcher en sûreté sur le dos de leur victime, les travailleurs sont chaussés de grosses bottes garnies de crampons; des aides placés dans des éhaloupes fournissent aux dépeceurs les instruments nécessaires, et dont les principaux sont lestranchants, les couteaux, les mains de fer et les crochets.

La première opération consiste à enlever la pièce de revirement, large de deux pieds à peu près et de toute la longueur de la baleine, On découpe suecessivement d’autres bandes de chair ou pièces de lard sur tout le corps du cétacé, que l'on retourne par le moyen des palans; puis on procède au dépouillement de la tête : la langue est coupée le plus profondément possible et avee d'autant plus de soin, qu’on en extrait ordinairement six tonneaux d'huile. Cette huiie de la langue, que bon nombre de pêcheurs méprisent lorsque la pêche a été abondante, est corrosive au point d’altérer les chaudières. Plusieurs pêcheurs assurent que, s’il jaillissait de cette huile sur les membres des matelots occupés à découper, ils seraient à jamais perelus.

Quand les fanons sont arrachès et qu'il ne reste plus que la carcasse, on l’abandonne en dérive à une nuée d'oiseaux de mer que pendant le travail les aides ont peine à éloigner.

Les fanons et l'huile de la baleine ne sont pas tout ce que l’on peut en retirer. Les Groënlandais et quelques habitants du Nord mangent la peau et les naseoires ; le cœur des baleineaux leur semble un mets exquis; ils remplacent les carreaux de vitres par les intestins corroyés du monstre; ils font des filets avec les tendons, et avec les poils des fanons d'excellentes lignes. Dans diverses contrées, les grands os et la mâchoire servent à la construction des cabanes.

Quelques exemples, malheureusement trop bien constatés, serviront de complément à ces pages que je m'obstine à ne pas croire inuliles dans la relation de mes courses, et diront les dangers d’une guerre qui a fait tant de victimes. Le commerce aussi a de sanzlantes archives. à

‘Lors d’une pêche complète et merveilleuse exécutée en trois mois, sans quitter les côtes du Chili, à une centaine de lieues à l’ouest, le capitaine Williams, de Dublin, allait harponner un baleineau, lorsque la mère, attentive, qui voit le danger de sa progéniture, s'élance par-dessus, et reçoit près de la nageoire le fer destiné à son enfant; on voyait des embarcations les inutiles efforts de la tendre mère, blessée à mort, pour éloigner à coups de tête et de queue celui pour qui elle venait de recevoir le dard fatal; et quand un deuxième harpon allait s'emparer du baleineau, ce fut encore la mère qui, avant de mourir, s’élança et recu le fer aigu dans le dos. On trouve dans la relation d’une course très-difficile faite par le capitaine Macker, de Hambourg, dans les mers de l'Inde, les tristes détails d’un événement qui semble prouver une haute intelligence chez la baleine, alors surtout qu'elle est occupée de sa défense. ,

Le guetteur signale à la fois deux ennemis à Combattre assez éloignés l’un de l’autre. À l'instant les chaloupes sont armées, les harponneurs à leur poste, et la chasse commence. Au bruit répété des avirons, les baleines respirent avec plus de force; elles voient le péril qui les menace, et les voilà côte à côte, se concertant peut-être sur les plus efficaces moyens de défense, Les canots sont évités; chacun des monstres, à deux encäblures, le premier à tribord, le second à bâbord, se tient en repos. Tout à coup ils s’élancent, ef le navire entr’ouvert peut à peine assez manœuvrer

pour aller se jeter sur les Séchelles, où nul des canots n'arriva.

Le capitaine Clarke, de Liverpool, dit aussi que, sur le banc de Terre-Neuve, où sa pêche, en 1816, avait été fort heureuse, il eut la douleur, presque à la veille de son retour, de voir les deux canots qu'il avait mis à la mer broyés à la fois par un seul coup de queue du redoutable célacé, sans qu'il lui fût possible de porter secours aux équipages qui les montaient, tant la fureur du monstre élait épouvantable, tant elle paraissait disposée à accepter une nouvelle lutte. La baleine, alors qu'on ne l'attaque pas, alors que la douleur ne la force pas à combattre, est d’une douceur merveilleuse ; on en a vu souvent escorter les navires comme des amis dévoués, et ne les quitter LÉ parce que leur propre impatience et la rapidité

e leurs mouvements ne s’accommodaient pas trop des allures lentes et régulières d’un vaisseau. Mais ce

qui surtout a excité l'admiration et quelquefois même l'attendrissement des explorateurs, c’est l'amour qu'elles ont pour leur baleinean, amour aussi pur, aussi dévouê que celui du sarigue ou du kangouroo, attachement de toutes les heures qui les pousse ardentes au-devant du coup fatal sous lequel va succomber leur imprudente progéniture. Mille exemples avérés, authentiques, me viendraient en aide si les rapports des pêcheurs les plus expérimentés pouvaient être révoqués en doute; deux ou trois suffiront pour la justification du géant des mers.

Le capitaine Robert, d'Amsterdam, en était à sa neuvième victoire contre les baleines harponnées sur le large banc près de la côte du Chili, lorsque, par un temps très-calme, un nouvel ennemi lança à l'air ses jets immenses, comme pour annoncer qu'il acceptait le combat. Il y eut quelques instants de calme et de repos. Tout à coup, terrible dans sa colère, le

... On rame avec précaution vers l'animal. (Page 148.)

monstrueux cétacé se précipita sur l'embarcation qui venait d'être mise à flot et la brisa contre le navire avec quatre des hommes qui la montaient. Un nouveau canot fut descendu du côté opposé où le désastre avait eu lieu, et, par une manœuvre pareille à celle qu'elle avait si heureusement exécutée une fois, la redoutable baleine, à qui sans doute divers combats avaient donné l'expérience des périls qu'elle courait, brisa ou plutôt écrasa et aplatit contre le gros trois-mâts cette seconde embarcation, dont pas un seul homme ne remonta à bord. Après ce double triomphe, le monstre satisfait accompagna comme un ami le navire jusqu'aux Malouines, d'où celui-ci fut forcé, avec la moitié de son équipage, de faire voile vers Montévidéo pour prendre de nouveaux renforts.

En 1850, dans le voisinage de Tristan da Cunha, un pêcheur donne la chasse à un gigantesque cétacé qui lui est signalé à peu de distance; il met en panne et dirige ses embarcations sur le monstre, auprès duquel un remous presque insensible se fait pourtant deviner. En l’approchant, on distingue à ses côtés une masse noire, presque abritée par le vaste dos

du géant des mers : c’est un baleineau tort jeune, inhabile encore à discerner et à éviter le fer de ses eunemis. Il est à portée de l'embarcation; le harpon est lancé d’un bras nerveux ; le fer entre, mord et déchire les chairs; le baleineau veut fuir, mais il est désormais captif, vaincu, sa dernière heure est arrivée. La baleine, au désespoir, essaye d’abord de dégager son petit, qui jette autour de lui des flots de sang et perd ses forces avec sa vie. La mère tente de nouveaux prodiges, et recoit de la seconde embarcation, sur la tête, un fer aigu qu’elle brise ou plutôt dont elle se dégage parune secousse effrayante. Puis, voyant son dévouement inutile, elle s'éloigne et va méditer ses projets de vengeance. De ses évents ouverts s’échappent d'immenses jets d'eau qui retombent bruyants comme une cataracte : c’est un chaos horrible au milieu duquel les embarcations de pécheurs tournoient sans espérance de salut. Les ca nots n’ont plus rien à craindre... ils sont là ; mais aussi là-bas dort le lourd navire qui les a vomis sur les flots. C’est donc à lui que la baleine va s'adresser, c’est un ennemi robuste et fort qu’elle veut combattre et anéantir. Elle part, elle s’élance de toute la rapi-

dité de sa force et de sa volonté ; un choc pareil à celui d’une roche heurtant une quille poussée par une brise carabinée, ébranle la lourde masse et la jette au loin. Une secousse nouvelle se fait sentir du flanc opposé, soulève le trois-mâts, le brise et l'ouvre. La mer entre à flots pressés, par tribord et par bâbord à la fois; on court aux pompes, on prend des armes, on saisit le fer pour combattre, on largue les voiles pour fuir... Soins inutiles! la baleine a juré votre mort; elle a perdu son enfant, son enfant sera vengé, et vous tous vous serez engloutis ! Comme un agile coureur qui prend l'élan pour mieux atteindre le but, la baleine, dont la queue ardente et la tête gigantesque frappent en même temps l'air et les flots, s’élance une troisième fois, et ouvre les bordages du navire qu'elle a juré d’anéantir, le déchire de toutes parts, le défonce petit à petit, et, quoique cruellement meurtrie dans la lutte, elle n'en continue pas avee moins de rage sa guerre d’extermination. Tout à coup un remous se dessine à la surface, il ouvre sa gueule béante, le baleinier plonge, le pont a disparu, les mâts se rapetissent, disparaissent à leur tour, et le cétacé, dans un dernier élan de fureur, se précipite sans trouver son ennemi.

Triomphante, mais non satisfaite, la baleine cherche alors les embarcations qui s'étaient enfuies et qui avaient heureusement gagné la grève; le monstre les voit, s’élance encore, fait bruire les eaux, et, dans son aveugle ardeur de vengeance, il vient s'échouer sur la plage où les matelots, rassurés enfin, parviennent à entriompher.

Deux navires baleiniers, l’un irlandais, l’autre de Liverpool, se trouvèrent en concurrence, en 1850, sur un de ces larges bancs, au sud-ouest du cap Horn, où les baleines australes se donnent de fréquents rendezvous. Tout à coup deux baleines sont signalées, et les matelots courent à leur poste.

— Vous à celle de bâbord, nous à celle de tribord! se disent les intrépides chasseurs, et à la grâce de Dieu!

Les voilà done, à force de rames et sans trop plonger les avirons, mettant le cap sur les monstres qui jouent à la surface. Ils arrivent; chacun est en alerte ; les soubresauts des cétacès forcent à une grande prudence; on eût dit que les quatre adversaires avaient fait vœu de courir des chances égales, et que nul ne voulait d'un avantage dont l’autre n’eût pas joui. Les deux rois des mers, sans trop songer à l'ennemi qui les guelte, se séparent enfin et se pavanent paisibles entre deux eaux; les harpons aigus et tranchants jouent leur rôle; les chairs sont déchirées, les blessures profondes; mais une course à pic compromet l’embarcation irlandaise : le funin est coupé et la délivre de son puissant remorqueur, Le monstre reste témoin de la lutte engagée entre le canot de Liverpool et amie qu'elle venait de quitter ; il voit ses efforts infructueux et devine que la victoire lui échappe, et il prend aussitôt la résolution de la défendre ou de la venger. Il s’élance d’abord contre les vainqueurs, fouette leur fragile appui d'un violent coup de queue ; et canot et pècheurs sont submergés. Elle ne s’en tient pas à ce premier triomphe; il lui reste encore un affront à effacer : un fer dentelé est dans ses flancs : la douleur l’aiguillonne autant que la colère ; elle

s'approche cette fois avec prudence de la pirogue, sur l'avant de laquelle se dresse l'adroit et intrépide harponneur qui a repris des armes de rechange; un jet immense d'eau jaillit et retombe en nappe écrasante. L'équipage courbe la tête, il veille à sa sûreté; et, tandis qu'il ne songe qu’à lui, la baleine, d’abord satisfaite de son premier succès, s'éloigne encore, repart comme une avalanche, et les débris de cette seconde embarcation se promènent mutilés sur les flots. Les deux navires baleiniers, privés de leurs meilleurs matelots, durent repartir en toute hâte pour Valparaiso, afin de renouveler leur équipage. J'ai raconté.

Et quand tous ces travaux sont achevés, avant même qu'ils le soient, le matelot guetteur, perché sur la pointe du grand mât comme un milan qui fascine un vol d’étourneaux, interroge l’espace pour dire à l’équipage encore haletant :

— Alerte ! alerte! baleine à tribord ! courant à l’est, aux harpons !

C'est à recommencer : nouveau combat, nouveau péril, et les jours suivants ne changeront pas plus que celui de la veille.

Pour le pêcheur de baleines jamais un repos n’est assuré, jamais une nuit n'est paisible. Au premier signal il faut qu'il soit debout, la lance ou le harpon à la main, et cette vie de misère est d'autant plus effrayante, que c'est surtout lorsque les flots sont le plus tourmentés qu'il est forcé d’armer son canot, car c’est alors aussi que le colosse qu'il veut combattre se montre plus joyeux à la surface des mers. Ainsi il est vrai de dire que le port du matelot pécheur de baleines est son navire au large. Tout cela épouvante la pensée.

J'aimerais mieux (à de longs intervalles pourtant) une chasse au lion ou au tigre avec M. Rouvière, du cap de Bonne-Espérance. Je comprends et j’admire les Gaouchos, dont je vous parleraiun jour, attaquant les tigres à l’aide seulement d'un lacet, de deux boules aux deux extrémités d'une corde, et de deux poignards d'abord en repos dans une gaine placée à la tige de leurs bottines; j'accepterais de grand cœur une expédition contre un éléphant révolté et mis en colère par de récentes blessures; je ferais encore des vœux pour qu'il me füt permis d'assister comme acteur à une de ces chasses au crocodile dont je vous ai déjà dit quelques mots avant de quitter Timor; et, faisant un grand effort sur ma pusillanimité, je me placerais en embuscade pour lutter contre un de ces redoutables boas qui étouffent les buffles épouvantés… Là, là et là vous posez le pied sur le sol qui ne vous manque pas, vous avez souvent un abri pour vous protéger, un ami qui vous porte secours, parfois aussi une retraite assurée en cas de défaite; vous ne combattez qu'un être, un seul, et vous n'avez point à vous occuper de la colère des éléments, neutres dans la querelle.

Mais une guerre à la baleine ! une guerre de toutes les heures à ce géant des mers, qui peut faire en quinze ou vingt jours le tour du globe, oh! voilà, selon moi, le jeu le plus terrible, le plus périlleux, le plus incompréhensible que l'homme ait jamais tenté ! Un pêcheur de baleines est plus qu'un homme; saluezle lorsqu'il passera près de vous.

Page 1