LES EXPLORATEURS
Ceci est mon opinion; libre à vous de la contrôler.
Je ne voudrais près de moi, si j'étais chef d’une expédition scientifique autour du monde, qu'un jeune équipage, de jeunes naturalistes, de jeunes astronomes, de jeunes dessinateurs, de jeunes écrivains, car je voudrais aussi des écrivains.
Après les mémoires authentiques, certes les ouvrages les plus curieux et les plus instructifs sont, sans contredit, les relations de voyage, alors surtout que l'explorateur s’est dégagé du pédantisme de la science et a raconté avec chaleur et précision. Bien dire et voir sont deux qualités fort rares, je vous jure; et je connais des hommes qui, par esprit de contradiction et parce qu'ils ont été précédés dans la carrière, aiment mieux lulter contre l'évidence des faits et des choses que d’en constater l'exactitude.
Il y a des vérités d'un jour comme il y a des vérités éternelles ; et souvent ce ne sera pas le voyageuravec lequel vous vous trouvez le plus en opposition qui aura été le moins fidèle et le moins précis. Les usages, les mœurs, subissent des modifications si étranges, si rapides, qu'il serait généralement vrai de dire que le peuple de la veille n’est plus le peuple du lendemain, et qu'il y a souvent logique à se donner à soi-même un formel démenti. J'ai lu, je crois, tous les grands voyages qui ont été publiés, depuis Humboldt jusqu’à ce pauvre Caillé, qui pourtant a peut-être vu Tombouctou; et ce que j'ai avant tout cherché à vérifier, c’est l'exactitude des descriptions physiques des choses et des hommes. Si j'ai trouvé la source que vous m'avez indiquée, si j'ai lutté contre le torrent qui a failli vous engloutir, si j'ai gravi le cône rapide qui a
épuisé vos forces, traversé la riche forêt ou le désert
stérile que vous m'avez signalé, si j'ai retrouvé le basalte, le schiste ou le granit sur lequel vous vous êtes reposé pour écrire vos observations, je dis que xous avez été vrai dans tout le reste, quelque ditférence que je remarque entre votre manière de voir et la mienne; vous avez vu ce que mes yeux ont vu; je n’en veux pas davantage; nous sommes d’accord sur ce point: c’est là le principal. Maintenant vous jugez les hommes et les institutions avec votre logique à vous, avec votre cœur, avec vos sentiments, peu m'importe ; vos sentiménts ne sont pas toujours les miens; vous tirez d’un fait une conséquence que je n'admets pas; nous ne sommes plus en harmonie ; mais chacun de nous a dit vrai, chacun de nous a parlé d’après ses opinions intimes. Et puis encore, chez les peuples où les lois sont l'expression de la volonté du chef, le crime de la veille est une vertu du lendemain. Vous êtes arrivé un jour après moi; ce retard a suffi pour que vous ayez eu raison de donner un démenti à la vérité de mes récits.
La mort d'un homme est parfois une régénération ou une décadence : voyez Tamahamah aux iles Sandwich!
La Chine seule échappe à mon raisonnement; la Chine est une exception de toute chose ; c’est un peuple en dehors de tout peuple; elle est stationnaire, immuable ; le passé du Chinois, c'est son présent ; c'est sans doute son avenir, puisque quatre mille ans ont glissé sur son empire sans l’étendre, sans l’amoindrir, sans le modifier.
Il est plus difficile qu'on ne pense d'écrire con-
sciencieusement une relation de voyage; ici, outre la vérité, qui est le premier devoir du narrateur, il faut encore l'asservissement de l'esprit et de l'imagination. On a un cadre à remplir; il est défendu d'aller au delà. Le paysage est devant les yeux; il faut le traduire tel qu'il est, ou du moins tel qu’on croit le voir, et vois ne devez jamais, mème dans l’intérèt de votre tableau, faire serpenter à droite le ruisseau qui prend dans la nature une direction opposée; nul n’a
| le droit de créer en face de la création; et c’est pré-
cisément le contraste ou la disparate qui fait cette grandeur et cette majesté contre lesquelles vous vous révoltez à tort. La main de l’homme gâte bien plus souvent qu'elle n’embellit.
Dans les ouvrages d'imagination, au contraire, parfois le désordre fait l'harmonie; vous peignez des sentiments, des émotions, les passions de l'âme, les vices, les ridicules, les extravagances humaines. Oh! alors élargissez votre toile; pleine latitude vous est offerte et permise ; si vous consentez à être petit, vous serez mesquin ; vous avez le droit de creuser dans les routes battues, d’en chercher de nouvelles, de fouiller au fond des choses, de combattre les principes : c’est un chaos à débrouiller, c’est un nouveau monde à reconstruire.
S'il est rigoureusement vrai que le style soit l'homme, c’est surtout alors qu'il est question de voyages. Traduire ce que les yeux voient, ce que l'esprit comprend, ce que la raison accepte, c'est se traduire soi-même. Le langage que vous parlez est done l'expression la plus pure de votre âme, car c'est de l’âme seule qu’émane tout sentiment, tandis que dans un livre de création ce n’est pas vous seulement qui êtes dans le drame, la comédie ou la satire, ce sont encore plusieurs personnages devant lesquels vous êtes contraint de vous effacer pour prêter à chacun d’eux les humeurs et le earactère qui leur sont propres. Voyez comme dans ce cas votre horizon s'élargit.
Est-il cependant possible de dramatiser un ouvrage en quelque sorte didactique? C’est là une nouvelle question que j'aurais dû peut-être chercher à résoudre avant d'entreprendre le rigoureux travail que je me suis imposé.
Mais que voulez-vous! l’orgueil humain est ainsi fait qu'il ne châtie qu'après qu'on a eu un long plaisir à le braver. On se dit sans trop rougir : Faisons autrement que tous les autres; bien cerlainement nous ferons mieux. Toute passion absorbe, maitrise, égare, et il y a, si j'ose m’exprimer ainsi, encore plus d’aveugles par l'esprit qu'il n'y a d'aveugles par les yeux. Quant à moi, plus étourdi que vaniteux, j'ai essayé une route nouvelle ; je veux que celui qui me lira me retrouve dans mon livre tel qu'on ma tou- Jours vu, tel que je suis dans la vie privée. C’est bien luil ces trois mots-là ont souvent retenti à mon oreille, lorsque par hasard un désœuvré où un indiscret contait à haute voix quelque fait de ma facon. C'est bien lui! Je ne me suis jamais senti blessé de cette application rapide, parce que je n'ai point cherché à me cacher comme tant d’autres, el qu'après l'ingratitude, le vice le plus odieux que je reproche à l’homme, c'est l'hypocrisie.
Me voilà donc devant vous sans fard, ainsi que de-
vrait le faire quiconque parle en public ou écrit pour le public; mais, hélas! le carnaval a bien plus de durée chez les peuples civilisés que ne l'ont voulu nos folles institutions. Venise, sous cet aspect, se rapproche bien plus de la vérité. Si je ne savais pas être Lu, a dit un grand génie du quatorzième siècle, je n'écrirais de ma vie une seule ligne. O philosophie ! Eh bien, moi j'écrirais, alors même qu'une voix sévère, retentissant à mon oreille, me ferait entendre ces mots amers : Nulne te lira. Ecrire d’après sa raison, c'est se multiplier, c'est vivre deux fois ; c’est, pour ainsi dire, sentir la vie. Et puis, que tout barbouilleur de papier se rassure, il n’y a pas de livre qui ne trouve à se placer de par le monde, et qui ne récolte çà et là quelques consolantes sympathies. Le sot et le méchant sont lus; l’envieux seul est dans les exceptions, aussi bien que l'ennuyeux, et cependant il faut bien qu’on les lise pour pouvoir assurer qu'ils sont ce qu'ils sont en effet.
Pécapitulons sans ordre : l'Histoire des Voyages, de La Harpe, est une compilation amusante, si vous voulez, mais elle n’est vraie que dans le récit de certains épisodes détachés. D'ailleurs méfiez-vous de ces hommes qui parcourent la terre sans mettre le pied hors de leur cabinet. Etudiez aujourd'hui phistoire naturelle dans Buffon, qu'on s'obstine à mettre entre les mains de l'enfance, et vous verrez si vous ne serez pas forcé de beaucoup désapprendre en avançant dans la vie.
Je m'étais rassasié, avant mon départ, de l'Histoire philosophique des deux Indes, par Raynal… Bon Dieu! bon Dieu! que d'hérésies! Un coup d'œil, un seul, sur les pays dontil parle, m'en a mille fois plus appris que lui avec ses éloquentes pages, toutes gâtées par le mensonge.
De tous les voyageurs qui m'ont précédé dans ces périlleuses excursions, celui en qui, après cent heureuses épreuves, j'ai eu le plus de foi, c’est Cook. Son
Les ExpLorareurs : Canrener. Naturels du Havre-Carteret (Iles Salomon).
livre, c’est lui. Il est matelot intrépide, téméraire, parfois brutal ; mais il voit bien, et il décrit avec justesse, moins encore les détails que les masses : on dirait qu'il n’a pas le temps de regarder près de lui, et qu'ila hâte de fouiller à l'horizon pour de nouvelles découvertes. Cookest un grand homme et le premier des navigateurs anglais.
Vancouver a plus d'érudition, plus de finesse, plus de fact; il creuse le sol qu’il visite, et la science lui a été un puissant auxiliaire.
Voyez comme Dampier est précis, méthodique, vrai! ses écrit: sont un miroir fidèle des objets qu'ils reflètent. Dampier se place bien près de Cook.
Pougainville s'amuse de tout, et joue avec les événements comme avec la vérité: c'est un capitaine de cavalerie sur une galère.
L'amiral Anson est un de ces navigateurs intrépides et expérimentés qui ne reculent en face d'aucun obstacle, qui se jettent, au contraire, au-devant des périls qu'on leur signale, et s'occupent bien moins de leur propre renommée que de la gloire du pays
dont ils promènent en tous lieux le pavillon dominateur.
Les pages d’Anson ont une allure de franchise et d'enthousiasme parfaitement en harmonie avec le caractère que les biographes donnent à ce navigateur, qui à conquis si dignement les plus hauts grades de la marine royale.
Wallis s’assied à côté d’Anson par le courage et peut-être se pose au-dessus par l'élégance et la vérité de ses descriptions, empreintes cependant d'un peu de monotonie.
Malheur à qui, dans la relation de ces courses lointaines, étouffe l'intérêt sous le poids de Ja science! On voyage peu avec celui qui ne s'adresse qu'à la pensée; le cœur doit être de moitié dans toutes les jouis-
sances,
Drack a mérité, comme Wallis, la belle réputation dont il jouit, et a attaché son nom à de grandes découvertes.
Carteret est de l’école de Dampier : c’est la bonne,
c’est celle qui récolte et produit, c'est celle qui doit
VOYAGE
servir de modèle à qui veut apprendre et enseigner.
La Pérouse ! les frères Laborde! quelles horribles catastrophes en un seul voyage! Les paroles sorties
AUTOUR
DU MONDE. 153 de l'Océan ont vibré si faibles, si ténébreuses, qu'il y a peut-être encore là un beau problème à résoudre.
Marchand est sans coutredit un des voyageurs les
Les ExpLora:Euns
plus consciencieux, et la relation de ses courses et de ses dangers est faite avec une sorte de bonhomie et d'abandon qui exelnt toute supposition de mensonge
: La Pérouse, Le naufrage.
ou de forfanterie. C’est là un livre utile à tout explorateur. : ; L'éloquent Péron était trop avide de science ; sa
Les ExrconatTeuns :
relation est instructive, mais peu amusante, et le monosyllabe moi se présente trop souvent aux yeux du lecteur.
Citons encore et sans ordre des'noms qui reviennent à ma mémoire comme de vifs rayons d'une gloire immortelle, Magellan, fugitif devant une tempête, se réfugie dans un bras de mer où il espère trouver un port. Il s’y enfonce à travers mille périls, et après
Jar, 20
La Pérouse. Monument élevé à sa mémoire dans l'ile de Vanikoro.
quelques jours d'une lente navigation, au milieu de courants contraires, il résout un grand problème vainement cherché jusqu'à lui. Le vaste océan Pacifique sera visité par l'ouest. Les récits de Magellan sont plus vrais que ses cartes ne s°nt exactes, et pourtant ce n'est pas la science qui a manqué à ce hardi navigateur, c'est la patience, sorte de courage plus rare encore que celui qu'on appelle bravoure.
Davis ne demande que des dangers et des tempêtes. | « lencieux à la surface. Ainsi peut-être a fini La Pé-
Sa vie de prédilection, à lui, est celle qu'il passe près des côtes et au milieu des récifs. Il découvre le détroit célèbre qui porte son nom, et se place à côté des plus habiles explorateurs.
Après le massacre au milieu duquel Cook fut frappé de mort à Owhyée, King prit le commandement du vaisseau britannique qui devait revenir en Angleterre veuf du grand capitaine qui jusque-là l'avait si hardiment piloté. King glisse inaperçu à côté de son maitre.
Dirai-je les noms glorieux des Albuquerque, des Dias de Solis, des Vasco de Gama, des Cabral, dont le Portugal est si fier, et dont les autres nations sont si jalouses? Il y a dans les relations de ces intrépides explorateurs un parfum de fanfaronnade tout à fait en harmonie, je vous jure, avec ees nobles soldats qui se promenèrent si victorieusement dans toutes les Indes et soumirent tant de peuples.
Que vous dirai-je de ce brave et infortuné Jacquemont dont les touchantes lettres ont tant de charme, d'intérêt et d’éloquence à la fois, qu'on croirait lire les brillantes pages de Walter Scott et de Chateaubriand? Hélas! dans ces courses hardies, ce sont presque toujours les plus intrépides qui succombent, ce sont presque toujours les plus dignes dont la vie s'éteint au milieu des fatigues de leur gloire. Le style de Jacquemont est empreint d'une couleur toute poétique qui vous élève, et la naïveté de la plupart de ses récits leur donne un attrait si puissant, que je vous défie bien de ne pas vous mettre de moitié dans les peines, les périls, les plaisirs qu'il vous raconte. Voilà les hommes sur qui les gouvernements devraient Jeter les yeux.
Que vous dirai-je encore de ces cœurs de bronze, de ces hommes de fer qui n'aiment de la mer que les colères, du ciel que les orages, de la nature entière que les déchirements ?
Voyez-les faire gaiement les préparatifs de leur départ, alors qu'il y a folie à croire à un retour ! Voyezles jouant avec leurs navires comme avec la tombe! Fous intrépides, ils ne vont pas chercher, eux, les zones tranquilles, les mers calmes, les parages sans récifs; non, ce qu'ils demandent, ce qu'ils bravent le sourire sur les levres et la joie au cœur, ce sont les montagnes de glace se ruant sur eux et les emprisonnant de leurs gigantesques murailles; ce sont les rapides courants qui tourbillonnent sur leurs flancs cuivrés et les entrainent; c'est un ciel glacial, des routes non {racées, inconnues; des cataractes où ils sont prèts à lancer leurs robustes navires; un problème nautique enfin à résoudre, alors que vingt imprudentes tentatives, alors que vingt catastrophes récentes ont tracé devant leur route le terrible mot impossible, qu'ils veulent effacer du dictionnaire des navigateurs. N'ai-je pas nommé les capitaines Parry, àoss et Sabine, veritables loups de mer dont les âpres récits vous pressent comme dans un étau et vous glacent le sang dans les veines ?
Péveillons ici une douleur amortie, et laissons de nouveau couler nos larmes sur un profond souvenir de regret et de deuil. Quand la mer dévore, elle le fait en silence, sans ressentiment; elle absorbe, elle étouffe, elle engloutit; un flot efface le flot qui vient de passer, et les navires voyageurs glissent sans émotion sur des tombes muettes.
« Un baleinier l'a vu, dit-on, sombrer en pleme « mer enclavé dans les glaces du pôle. En un instant « Les eaux s'ouvrirent, se refermèrent, et tout fut si-
« rouse. » :
Brave et in‘orluné Blosseville! ardent jeune homme, intrépide marin, savant explorateur! Oh! que mon
-cœur bondit de joie quand une voix amie, celle de
mon frère, dit à la tribune nationale, à la France attentive et attristée, à l’Europe, qui l’écoutait avec recueillement : « Oui, qu'une haute récompense, une « récompense illimitée soit offerte par l'Etat à tout « marin, à tout homme qui viendra nous donner des « nouvelles, non pas seulement de ce courageux offi- « cier, mais d’un seul matelot de son ardent équi- « page; à celui qui viendra dire à la science inquiète : « Blosseville est sauvé! ou : Blosseville ne souffre € plus! »
Si Christophe Colomb, à qui l’ancien monde dut un monde rival, a payé par les fers et la pauvreté sa savante découverte, dites combien son âme ardente dut éprouver de bonheur et d'ivresse lorsque-là, devant lui, une terre riche et une végétation embaumée se dressèrent pour l’admirer et le consoler de ses fatigues; dites avec quel sentiment d'orgueil il dut relever son équipage soumis et prosterné quand la veille on avait en conseil solennel résolu sa mort !
Vous trouvez dans les relalions de divers voyages du Génois cette teinte de merveilleux que les écrivains de l’époque jetaient à pleines mains dans leurs veridiques notices. Quand l’ancien monde s’émouvait aux magiques tableaux déroulés à ses regards, comment ceux qui allaient les étudier seraient-ils restés froids et calmes en présence de cetie nature nouvelle et majestueuse, de ces hommes d’une autre couleur, de ces mers toutes phosphorescentes, au sein desquels ils arrivaient en dominateurs? L'Eldorado, loin d’être une chimère, devint une réalité, l'Espagne et le Portugal émigrèrent, l'Europe entière aurait voulu suivre le Portugal et l'Espagne sur celte terre régénératrice.
Et maintenant, si nous analysons le caractère de ces hardis explorateurs qui, sans avoir fait le tour du monde, n'en ont pas moins bravé les périls les plus imminents, nous les trouvons encore en parfaite harmonie avec la couleur de leur livre, où pointe cependant presque toujours cette idée première et dangereuse : Nul ne viendra me deémentir.
Mungo-Park est audacieux, il sait qu'il ouvre une route nouvelle à ses successeurs, il n'a pas besoin d'appeler à son secours le mensonge et le merveilleux, car le premier il dira ee que nul n'a vu avant lui.
Belzoni, Boutin, Clapperton s’enfonceront dans les solitudes africaines et mourront martyrs de la science sous le fer des Arabes ou des Maures, ou sous les atteintes des plus horribles privations.
Puis vous retrouvez ce pauvre Caillé, aventureux jeune homme, sans instruction, sans talent, sans mémoire ni intelligence, qui marche, marche de caravane en caravane, longe les fleuves, se glisse dans les huttes, tantôt sans nourriture, sans vêtements, sans guide, tantôt sans eau pour sa soif, sans armes pour sa défense ; avance encore, se trouve porté de revers en revers, de chute en chute, au centre de l'Afrique sauvage; entre peut-être à Tombouctou, qu'il nous assure être une ville ronde, tandis qu'il nous la dessine carrée; se sauve de celte capitale mystérieuse sans qu'on daigne le punir de son audace, franchit dans sa plus longue étendue le vaste désert, et arrive enfin à Tunis ou à Tripoli, où le consul français n'ose pas même constater la vérité de ses récits.
Et Bonpland, ce palient el intrépide compagnon
VOYAGE AUTOUR DU
de voyage de Humboldt ; Bonpland, que les déserts impénétrables de l'Amérique ont si longtemps caché à l’Europe savante et attristée ; Bonpland, qui a consacré tant d'années de son douloureux esclavage à la recherche des richesses botaniques et minéralogiques des grandes Cordillères et des immenses plaines du Paraguay, n'y aurait-il pas de ma part injustice et ingratitude à la fois à ne pas placer son nom à côté de ceux que je viens de citer?
Puis encore vous voyagez avec les frères Landers, maielots infatigables, amis fermes et dévoués, qui écrivent leurs curieuses relations comme le ferait un paysan du Danube, et qui forcent votre croyance, tant la sincérité perce dans chacune de leurs paroles.
Colnett s’enfonçant au milieu des glaces polaires et ne s’arrêtant que là où les forces humaines succombaïent sous la puissance d’un ciel sans soleil et d’une terre sans végélalion, Colneit est encore au-dessus de Ia haute réputation qu’on lui a faite.
L'Espagne, qui passe presque inaperçue au milieu de toutes les illustrations, nous dénonce enfin Quiros, ardent écumeur, audacieux pilote, s’élançant partout où les flots mugissent, et enrichissant les cartes marines d’un grand nombre de récifs inconnus jusqu'à lui. Quiros a bien mérité du monde entier, qui doit placer son nom célèbre bien près de celui de Cook.
L'Anglais Sébastien Cabot ne doit pas être plus oublié dans cette nomenclalure que Quiros, car lui aussi s’est distingué par d'utiles et périlleuses découvertes et des cartes d'une exactitude au-dessus de tout éloge.
Tristan da Cunha a donné Madagascar à l'univers.
Jacques Cartier vit le premier le Canada.
Cortez et Pizarre faisant, celui-ci la conquête du Pérou, découvert par Perez de La Rua, celui-là de la Californie, ont placé leurs noms impérissables parmi ceux des grands hommes de cette époque si féconde en merveilles.
Et cet intrépide et savant ingénieur Oxley, qui n’aceueillit avec tant de bienveillance à Sidney, et avec lequel je fis, au delà du torrent de Kinkham, une course si pénible, si longue, si hasardeuse; cet Oxley jeune, infatigable, à qui l'Angleterre est redevable des documents les plus curieux sur l'intérieur de la Nouvelle-Hollande, au delà des montagnes Bleues, jusqu'alors inaccessibles; cet Oxley qui a tracé avec tant de fidélité la direction des courants d’eau et des rivières intérieures de ce vaste continent, dont la source et l'embouchure sont encore ignorées; cet Oxley qui, dans l'intérêt seul de la science, a bravé tant de périls, étudié tant de peuples sauvages, ne trouvera-t-il point aussi sa place dans cette honorable nomenclature ?
Mais de tous ces audacieux explorateurs à qui la science géographique doit tant de précieux documents, celui dont on aurait dû recueillir le plus ardemment les paroles sacramentelles est, sans contredit, ce Mac-[rton, Irlandais dont la vie miraculeuse a dû courir tant de dangers et dû éprouver tant de misère. Le consul anglais au Cap me dit les recherches que lui-même avait ordonnées pour qu’on se saisit du fugitif; mais il m'a dit aussi les craintes qu'il éprouvait de voir ses efforts couronnés de succès.
C'est par Mac-lrton qu'on a reçu les premières notions vraies de cette mconnue Tombouctou, sur laquelle bien des siècles passeront peut-être encore sans que de nouveaux et précis renseignements nous arrivent. Les hommes de l’intérieur de l'Afrique sont bien plus à craindre que leurs déserts, et les passions
MONDE, 155 humaines plus redoutables que les colères des tigres et des lions.
Le matelot Mac-Irton montait un navire irlandais, mouillé alors en rade du cap de Bonne-Espérance; con lieutenant, dans une manœuvre, l'ayant rudement frappé d'un trop violent coup de garcette, le matelot furieux lui répondit à l'instant même par un soufflet. Mac-Irton fut d'abord mis aux fers, jugé peu de jours après et condamné à mort. La sentence devait s’exécuter sur le pont du navire dans les vingtquatre heures, et Mac-Irton, le pied rivé à un anneau de fer, attendait sur le gaillard d'avant le moment fatal. Déjà le coup de sifflet du maître avait appelé tout l'équipage, déjà un ministre protestant avait fait son office consolateur, quand un mugissement profond appela tous les regards vers la côte. Elle avait pris une teinte blafarde qui blessait la vue, la mer s’agifait sans rafales, des flots épais de poussière voilaient la ville comme dans une tombe, et sur le sommet de la Table passaient, terribles et menacants, des flocons de nuages cuivrés qui roulaient, tombaient et remontaient, incessamment zigzagués par les éclairs et d'éclatantes étincelles ; l'ouragan élevait la voix, la grève attendait les victimes, et l'Océan ouvrait ses profondeurs, et les navires de la rade invoquaient le ciel ; tout à coup encore les éléments se déchainent, et le chaos et la nuit règnent seuls. Mac-[rton ne veut pas mourir sans essayer du moins d'être de quelque secours à ses camarades, dont il est tant aimé, et le lieutenant est le premier à ordonner qu’on le prive de ses fers. Toutes les ancres sont mouillées, tous les câbles, toutes les chaines tendus par la tempête; le navire plonge, se relève, retombe ct rebondit; la mer est aux nues, et par un miracle du ciel, il échappe seul à la destruction générale.
‘Quoique mortelle à tant de navires, la tempête fut courte ; elle n’était pas encore apaisée que Mac-rton, rendu à sa position première, se rappela sa position de la veille, qu'il avait oubliée au milieu des tourbillons et du fracas de la nature. Du haut de la vergue où il était hissé, il s'élanca dans les flots é‘umeux et S’abandonna à la lame roulante. Tous le suivent d’un œil avide, tous font pour lui des vœux ardents, hormis le lieutenant, qui voulait un exemple propre à épouvanter l'équipage. La nuit et la turbulence des nuages cachèrent bientôt le pauvre matelot, et le lendemain le lieutenant ordonna qu'un canot allät à terre et que des recherches actives fussent faites pour se saisir du fugitif. Soins inutiles : on sut qu'en effet un homme du navire irlandais avait été poussé et vomi sur les récifs de la côte; on apprit qu'il avait échappé à la fureur de la tourmente; mais on ignorait depuis lors ce qu'il était devenu. :
Prévoyant bien le sort qui l’attendait dans la ville, Mac-lrton, sans vêtements, sans vivres, presque sans forces, s’enfonça dans les déserts qui avoisinent Table- Pay, et il aïima mieux s'exposer à la dent des bêtes féroces que de retourner à bord implorer une grâce qu'on lui aurait sans doute refusée.
Ici commence le doute, ou du moins le merveilleux. Mac-frton seul est garant de la vérité de ses récits, et malheureusement sa raison, troublée par les fatigues, les privations et les périls, crée-t-elle peut être un monde qu'il n'a pas vu. Quoi qu'il en soit, l’Irlandais se montra un jour à Alger; le consul anglais reçut ses premières confidences et l'envoya à Londres avec une demande en grâce. On interrogea le matelot, on recueillit scrupuleusement ses plus douteuses paroles, et on publia le récit de ses courses de quatre ans au sein de l'Afrique.
Il se sauva d’abord chez les Hottentots : ceux ci, alors en guerre avec les Cafres, lui confièrent le commandement de leur expédition. Fait prisonnier, on l'épargna et on l'emmena dans des expéditions plus lointaines, de sorte que, tantôt vainqueur, tantôt vaincu, Mac-rton s’éloisna de jour en jour de la colonie où il n’osait plus rentrer. Enfin, après avoir signalé avec exactitude quelques-unes des villes africaines sur l'existence desquelles le doute n'était plus permis, il parla de la grande Tombouctou, d'où il partit pour le nord avec une caravane, en compagnie de laquelle il arriva à Alger. Mac-frton mourut peu de jours après son arrivée à Londres; mais, quoique imparfaits, il est certain que les documents qu'il a fournis n’ont peut-être pas peu contribué à signaler au monde cette capitale sauvage et cachée, dont l'existence n’est plus un problème.
Et si, après ces noms, dont quelques-uns sont une gloire, nous osons citer le plus illustre de tous, je vous montrerai celui qui le porte planant sur les plus hautes cimes des Cordillières, étudiant le Cotopaxi, les volcans d'air de Turbaco, fouillant dans les profondeurs de la terre pour y découvrir des trésors ignorés jusqu'à lui, étudiant les steppes des deux Amériques, analysant de son œil d'aigle les richesses botaniques, minéralosiques, ornitholosiques, dont il agrandit le domaine de la science; suivant le cours des fleuves, s'élançcant dans lPabime avec les cataractes, entrant dans les vastes cités pour en écrire les mœurs, les prourès ou la décadence; philosophe, historien, physicien, astronome, et dépensant à tant de travaux des sommes devant lesquelles reculeraient bien des gouvernements, et vous retrouverez cet Alexandre de Humboldt, institut vivant, dont l'amitié m'est si précieuse, et dont la vie entitre est une étude de tous les jours, de tous les instants, Mais par malheur, hélas! peu d'hommes lisent ses immenses infolio, où sont conservées tant de découvertes, car toute haute science est lourde à qui rougit de ne pas comprendre. Il est des rayons trop éclatants pour que l'œil du vulgaire puisse les braver.
On s'explique facilement pourquoi, au milieu de noms si célèbres, je ne jette pas les noms modernes et non moins slorieux de quelques hardis et savants explorateurs, qui ont fait faire tant de progrès à la navigation et eurichi leur pays de récentes conquêtes physiques et morales. Leurs ouvrages sont là, dans toutes les mains, dans toutes les bibliothèques, et ils n’ont pas besoin de ma faible voix pour occuper la curiosité publique. Courir sur leurs traces eùt été pour moi une faute que j'ai dû me garder de commettre, et tant d'espace était occupé par eux, qu'ilne m'a été permis que de suivre le sentier étroit où je me suis jeté.
Il y avait trop de péril à me trouver côte à côte avec eux sur la grande roule qu'ils exploitaient avec tant de supériorité; mais les champs le mieux moissonnés ont encore des épis à qui s'arme de constance et de courage.
Ce que j'aime surtout dans la lecture des voyages, ce sont les anecdotes. Les systèmes peuvent se heurter, se combattre, se détruire tour à tour (et c'est ce qui doit toujours arriver); mais les faits ont une logique plus puissante : ils sont là pour dire les mœurs d'un peuple, l'esprit d'une époque. La bienveillance qui a accueilli mon livre ne me laisse aucun regret d'avoir semé dans ma roule un grand nombre d'anecdotes où chacun peut puiser les conséquences de sa philosophie particulière. En second lieu, je n'aime pas à m'isoler dans mes courses aventureuses: ee qui me
plait avant tout, c'est un brave compagnon de voyage qui soit de moitié dans mes joies ou mes douleurs. Etre heureux tout seul, ce n’est pas l'être, et l'égoiste n’a que des demi-jouissances. Combien de fois, au milieu des grands et magiques tableaux qui se déroulaient à mes yeux, ne me suis-je pas écrié : (Si mes amis étaient là pour partager mes émotions! »
Me pardonnera-t-on d’avoir souvent pris pour camarades de route ces deux braves matelots Petit et Marchais, dont les naïves saillies ont tant de fois retrempé mon Courage et soutenu mes forces épuisées? Je l’espère. Ces deux abruptes intelligences, ces deux cœurs si chauds, si généreux, ces deux caractères de fer, que ni les misères ni les douleurs n’ont jamais pu {létrir, ces deux dévouements à l'épreuve des plus épouvantables catastrophes, m'ont trop souvent protègé et consolé pour que mes lecteurs ne les retrouvent point parfois avec plaisir à mes côtés. Hélas ! que sont-ils devenus aujourd'hui? quel humble réduit abrite leur pauvreté? quelle voix amie les dédommage de tant de périlleuses traversées? quels flots océaniques ont recu leur dernier soupir? Oh! merci, mille fois merci à qui voudra me donner des nouvelles de Petit et Marchais ! oh! merci mille fois à la main généreuse qui leur sera tendue dans la route!
Que les quelques esprits supérieurs qui jetteraient le blâme sur l’apparente légèreté de la plupart de mes récits, opposent à leur mécontentement la nature même de mes principes et de mon caractère, foujours si insouciant au sein des plus graves circonstances, devais-je, vaincu enfin par l'horrible malheur qui me. frappe, jeter à pleines mains Ja tristesse et l'amertume sur mes récits? Non, car alors tout mon livre eût été un mensonge. On n'est vrai qu'alors qu’on écrit sous l'inspiration du moment. Voilà mes notes, mes esquisses ; je ne les traduis pas: je les copie ; ce que je dis aujourd'hui, c’est ce que je disais quand la tempête mugissait autour de nous, quand les anthropophages me menacaient de leurs crics, de leurs casse-tête, quand je traversais les vastes solitudes, quand mes lèvres altérées demandaient de l'eau au désert stérile et silencieux ; ce que je vous dis aujourd'hui, c’est l'expression la plus vraie, la plus intime de mes émotions d'alors. Je n'ai pas promis davantage.
Il n'est peut-être pas inutile, après cette rapide esquisse, de trouver ici la date des principales découvertes faites par les navigateurs de tous les pays du monde. On y verra que le Portugal, aujourd'hui si humble et si mesquin, a joué le principal rôle dans ces voyages si périlleux, où il fallait aux capitaines plus de courage que de science. Ainsi passent toutes les gloires, ainsi dorment et disparaissent les plus nobles souvenirs des peuples.