MARIANNES
Hotia. — Ruines. — inian.
— Il sera pendu, ainsi que toute sa famille, — Non; mais qu'il.vienne justifier devant moi sa
conduite.
— Je me charge de vous le conduire pieds et poings liès.
— Et maintenant peux-tu nous descendre à ferre ?
— Ma pirogue est au service de Votre Exce a.
— Y a-1-il péril ?
— Non? la mer est haute el nous passerons aisénent.
— Un de mes amis peut-il venir avec moi?
— Sans doute.
— Accoste.
Je descendis. Bérard, assoupi, refusa de m'acompagner ; Gaudichaud, que Jj'allai chercher, s’'embarqua à mes côtés, et nous mimes le cap sur la capitale de l'ile.
L'arrivée de quelques Français devant Rotta répandit l'alarme dans la colonie, comme je l'ai déjà dit, et la ville se dépeupla au terrible salut de nos armes de chasse ; mais le souverneur, homme de cœur et de tête, tint ferme au milieu de l'orage, et, comptant sur une honorable capitulation, attendit bravement dans son palais de chaume l'arrivée des implacables vainqueurs.
Notre entrée triomphale se fit sans mousqueterie, et Je vous assure qu'elle frisa de bien près le ridicule. Figurez-vous, en effet, un Tamerlan coiffe d'un large chapeau de paille, vêtu en matelot, chaussé de gros souliers, armé d’un beau calepin, d'une boite à couleurs, d’un chevalet avec son parapluie, et blème
encore des suites d'une traversée close par l'évènement que Je vous ai raconté. À mes côtés se drapait pomprusement dans une veste de nankin un petit homine aussi pâle que moi, le dos cuirassé par une énorme boite en fer-blanc, servant de tombeau à une armée vaineue de papillons et d'insectes, tenant à sa redoutable main un filet pour saisir ses victimes de chaque jour, et vêtu presque aussi richement que je l'étais. Les grands hommes n'ont besoin, pour briller et imposer, ni du luxe des vêtements ni de la richesse des broderies : la simplicité sied au triomphateur.
Dès que le grand canot fut signalé à l’aleade, celuici passa le seul pantalon blanc qu'il possédàt, et se groupa, peu rassuré, entre sa femme, jeune et jolie Tehamorre, et un capitaine du nom de Martinez, exilé ici par le gouverneur pour je ne sais quelles peccadilles.
A notre entrée dans le salon, nous vimes un léger
Habitants de Rotta. (Page 186.
sourire de dépit se poser sur les lèvres des trois puissances du lieu, et j'en fus assez piqué pour en témoigner ma rancune par une brève allocution.
— Nous venons chez vous, dis-je avec gravité, pour des recherches scientifiques ; M. de Médinilla nous à donné plein pouvoir, et nous l'eüt-il refusé, les canons de notre corvette de guerre auraient bien su le prendre. Nous vous demandons, monsieur, avant de nous établir chez vous, sinous sommes avec des amis ou des ennemis.
L'alcade nous assura d’une voix humble que toute liberté nous était acquise. et nous invila à une collation que nous acceptâmes de grand cœur.
Le lendemain matin, Bérard descendit des pros avec les papiers du gouverneur de Guham, et nous voilà installés en dominateurs dans l'ile de Rotta, où nous fûmes forcés de séjourner pendant deux jours pour des réparations à faire à une voile déchirèée dans la traversée.
Notre lever fut une vengeance. Nous nous étions parés de nos habits les plus coquets, et la femme de l'alcade ne fut pas la dernière à vanter notre bonne mine tout européenne. L'on a beau dire, il faut partout des colifichets à la foule,
Après un déjeuner tout composé de fruits délicieux et rafraichissants, Gaudichaud et Bérard commencèrent leurs excursions dans les campagnes, et moi J'allai dessiner l’église, absolument semblable à celle de Humata, pour me livrer ensuite, selon mon habitude de chaque relâche, aux études des mœurs, qu'on ne fait bien que dans les cités.
Les habitants de Rotta, rassurèés par les rapports qui arrivaient de toutes parts, rentrèrent en foule et ne demandèrent pas mieux que de fraterniser avec des vainqueurs si peu irrités.
Il y a trois siècles entre Guham et Rotta : ici les mots sagesse, pudeur, vertu, morale, sont sans valeur ; on nait, on grandit, on multiplie et l’on meurt : c’est tout; on n'est ni frère, ni sœur : on est homme ou femme. Tout cela est bien triste, je vous assure.
Voyez pourtant cette végétation puissante qui pèse sur le sol; quelles fortunes ne pourrait-on pas en recueillir ? Courez la campagne : elle est entièrement infestée par une innombrable quantité d'énormes rats, dont la dent vorace ne peut porter atteinte à la richesse d'une végétation plus forte que toute catastrophe. Vous ne pouvez faire deux pas sans avoir à repousser ces animaux rongeurs, au milieu des-
quels il serait très-dangereux de s'assoupir. Si l’on ne songe sérieusement à les détruire, il est à craindre que la colonie ne soit un jour victime de cet horrible fléau.
Après une course de quelques heures, je me rendis au rivage pour revoir avant la nuit mes fidèles et bons Carolins, qui venaient tous frotter leur nez contre le mien, et qui, un instant plus tard, s’accroupirent en rond pour entonner leur hymne quotidien à l'Éternel, C'était un chant calme, doux, suave, avec des gestes gracieux et des balancements de corps d'une souplesse extrème. Les airs avaient trois notes seulement; chaque verset durait une minute à peu près, et le temps de repos était moins long de moitié. Dans cet intervalle, chaque Carolin posait son front dans ses deux mains, semblait se
| recueillir, et, achevant leurs prières du soir, ils répétèrent celle que j'ai déjà transerite, et firent signe aux nuages de s'éloigner.
Comme ils me virent sourire de leur crédulité, le tamor de mon embarcation me demanda si dans mon pays on n'en usait pas ainsi dans les moments de danger. Je lui répondis que non, et le brave homme en parut surpris et affligé; mais, comme je me hätai de lui promettre de prècher, en arrivant parmi mes frères, cette religion de respect et de reconnaissance dont il m'énumérait les bienfaits, mon noble pilote me serra la main avec tant de joie qu'il faillit me la broyer dans les siennes. O peuple hospitalier! puisse la civilisation corruptrice t'épargner longtemps encore dans ses conquêtes! Puisses-tu vivre
toujours au milieu du vaste Océan où le ciel t'a jeté,
Piliers antiques de Rotta. (Page 186
oublié des ardents et fanatiques apôtres d’une religion toute sainte, mais qui a été souillée par tant de meurtres et de sacrilèges!
On compte quatre-vingt-deux maisons dans la ville et quatre cent cinquante habitants dans toute l'ile, beaucoup plus petite que Guham. Quels beaux établissements ne ferait-on pas sur une terre si riche, si parfumée, sous un ciel si pur et si généreux!
Les rues sont, pour ainsi dire, pavées de croix, toutes attestant des miracles anciens ou modernes. Une petite croix pour un enfant qui vient de naître, une grande croix pour un adolescent qui arrive de Guham, une troisième pour ce vieillard qui disparait, et puis encore une pour une entorse guérie, et une plus belle pour un amour partagé. Il y a vingt ou vingt-cinq croix de bois dans chaque rue, et comme femmes et hommes plient le genou en face de ce signe révéré de notre religion, il serait rigoureusement vrai de dire que les habitants de Rotta ne marchent
comme le peuple rottinien ; nul peut-être n’est si saintement libertin que lui. Vous ne trouverez pas ici une jeune fille qui ne récite ses prières en vous accordant ses faveurs, et pas une ne vous affligeraid'un refus si vous accompagnez votre demande de ces mots tout chrétiens : Pour l'amour de Dieu, s'il vous plait!
L'Espagne a passé par là, mais l'Espagne boueuse, cette Espagne de capucins et de moines, sous la puissance desquels gémissent encore, en Europe, tant de cités et de provinces. Au surplus, les Rottiniens ne sont nullement responsables de l'ignorance dans laquelle on les tient plongés.
— Depuis plus de vingt ans, me disait M. Martinez, nul prêtre n'est venu dans cette colonie faire entendre des paroles de raison : depuis vingt ans, nul gouverneur n'a demandé à Manille un prédicant pour l'archipel des Mariannes : car, ajouta-t-il avec amertume, si vous avez vu ou entendu frère Cyriaco, vous
qu'en boitant. | avez déjà compris ce que peut avoir d'influence la Nul peuple au monde n'est stupidement dévot | morale d’un tel personnage. Live 94. c
[Le]
— Vous venez de faire un beau voyage, me dit encore le capitaine déporté; vous savez, j'en suis sûr, ce que vaut ce peuple carolin que, par un miracle du ciel, les explorateurs européens ont dédaigné de séduire et de corrompre. Eh bien! dès que leurs prosvolants me sont signalés au large, je tremble qu'ils n'emportent d'ici le germe funeste de nos ridicules, de nos vices et de notre abrutissement.
Prière et travail, voilà la religion des Carolines ; laissez faire les Européens, et vous verrez ce que deviendra bientôt ce paisible et bienheureux archipel.
Les maisons de Rotta sont, comme celles de Guham, bâties sur pilotis, mais infiniment plus délabrées. Les hommes n’ont, à proprement parler, point de vêtements, puisqu'ils ne mettent de caleçons que le dimanche.
Les femmes sont plus complétement nues encore que les hommes, car elles ne se voilent qu'à l’aide d'un mouchoir maintenu par une petite corde nouée aux reins. Elles sont plus belles, plus lestes, plus ardentes que les filles de Guham; leur démarche a plus d'indépendance ; leur chevelure est généralement plus ondoyante, plus souple, plus noire, et leurs pieds et leurs mains ont une délicatesse vraiment admirable.
Nous avons souvent rencontré, sur les montagnes et dans les bois, quelques-unes de ces jeunes et malheureuses créatures, qui à notre approche fuyaient épouvantées, car elle nous regardaient comme des êtres supérieurs sur qui, par respect, paradmiration, elles n’osaient arrêter leurs regards. Pauvres enfants, que nous meltions tant de soin à rassurer!
Comme il n’y a point de prêtre dans l'ile, ces jeunes filles ne se marient pas; vous devinez la conséquence inévitable d’un pareil état de choses.
Il n'y a pas une seule source, un seul courant d'eau douce aux environs de la ville; de sorte que les habitants se voient contraints de boire de l’eau d'un puits de quelques pieds de profondeur, creusé à une centaine de pas au nord du mouillage. Mais, pour garder l’eau de la pluie, on emploie ici un moyen fort ingénieux, que le besoin seul peut avoir inspiré.
Les lottiniens fixent au sommet du tronc d’un cocotier une de ses feuilles placée verticalement, de manière que le fort de l'arête soit en haut ; une autre feuille est liée à la première et dans le même sens ; une troisième à la seconde, et ainsi de suite, jusqu’à deux ou trois pieds du sol, toutes ayant leurs folioles fixées à leur tige. L'eau de la pluie coule le long de cette chaine naturelle comme en une rigole, et est reçue dans une Jarre où pénètre la feuille la plus basse. On voit de ces sortes d'appareils sur presque tous les cocotiers.
Les sauvages ne perfectionnent guère, mais de quel merveilleux instinct d'invention le ciel ne les a-til pas dotés!
Comme le capitaine Martinez m'avait signalé dans l'intérieur de l'ile des ruines fort curieuses et à l’existence desquelles je ne croyais que très-faiblement, Je suivis la route qu'il m'avait indiquée, et après une marche sans fatigue de plus de deux heures, sous la plus belle végétation du monde, je me trouvai en présence d’une colonnade circulaire dont les débris épars çà et là attestaient la colère de quelque érup- L'on volcanique. Mais quel peuple a done élevé audessus du sol ces masses imposantes, hautes de plus de trente pieds, bien taillées, régulières, sans sculptures, sans aucun signe qui précise, qui fasse même soupconner l'époque probable de leur mystè-
rieuse fondation? Que sont devenus ces architectes ? À quel dieu, à quel esprit, à quel génie ce temple fut-il consacré? Car c'était un temple que ce vaste monument de plus de mille pas de circonférence. Aujourd'hui, à côté de cesruines, surgissent, humbles et inapercues, des masures sans élégance, sans solidité, et dans les temps reculés pesaient sur le sol des masses imposantes devant lesquelles la tête s’ineline avec une pieuse réflexion.
De retour de cette course si intéressante, dans laquelle mon album s'était enrichi, et où Bérard et Gaudichaud m'avaient accompagné, nous nous dirigeàmes vers un torrent signalé par la carte topographique exposée sur les murs enfumés du palais de l’alcade, et roulant entre deux montagnes ses eaux délicieuses et turbulentes. Les plateaux qui l'emprisonnent sont couverts de coquillages brisés, de coraux, de madrépores, et la végétation, vigoureuse au pied, belle sur les flancs, perd en s’élevant de sa force et de sa splendeur. Est-elle bien éloignée, l’époque où la mer convrait ces monts élevés et silencieux ?
La journée était avancée, brülante à cette heure, quoiqu'un vent de mer vint parfois la tempérer! ; mais nous avions encore le temps, avant la nuit, de parcourir la ville, où de curieux détails pouvaient nous avoir échappé. Nous nous rendimes à l’église. Dans une chapelle consacrée à la Vierge brülent continuellement cinq cierges commis à la garde d'une femme, remplacée successivement par une autre femme, comme une sentinelle succède à une autre sentinelle. Si l’une d'elles laisse éteindre le feu sacré, elle est sévèrement punie et le séjour de la ville lui est interdit pendant trois mois. Cet usage a été mis en vigueur à l'occasion d’un horrible tremblement de terre qui faillit engloutir Rotta et qui néanmoins respecta l'église. La femme de l’alcade, dont on oublie l'ignorance en la regardant parler, nous raconta que lors de cet épouvantable tremblement de terre, dont les habitants parlent encore avec un saint effroi, une jeune fille dont la vertu faisait la honte de ses compagnes les rassembla toutes sur une place publique, leur reprocha énergiquement les vices auxquels elles se livraient, leur défendit de s'embarquer pour Guham, où elles espéraient trouver un refuge contre la colère céleste, et leur imposa pour toute pénitence l'usage du feu sacré, dont le culte ne s’est pas encore affaibli. A côté de l’image de la Vierge, se montre, auréolé d'étoiles, le véritable portrait de la Jeune fille dans une attitude toute belliqueuse. L’ardente apôtre garde pour elle la moitié des prières et de l’encens adressés à la patronne de Rotta.
Le récit de la jolie femme de l'alcade était entrecoupé de signes de croix fort dévotement exécutés chaque fois que le nom de la Vierge ou de la jeune fille s’échappait de ses lèvres; mais je me hâte d'ajouter, dût-on m'accuser de médisance, que celte relision extérieure était pour elle une affaire d'habitude, et que la senora Rialda Dolorès avait un goût si fervent pour les chapelets et les scapulaires bénits, que nul sacrifice n'eût couté à sa pudeur pour un de ces ornements dont son honnête mari aimait tant à la voir parée.
I faut bien peindre les mœurs telles qu'on les a étudiées.
Heureusement pour Dolorès la dévote et pour nous, péchears endurcis, que nos provisions étaient loin de s'épuiser, et quenotre générosité, bien avérée, n'avait
| jamais été trouvée en défaut.
! Voyez les notes à la fin du volume.
Après l’église, complétement délabrée, le couvent contre lequel elle est adossée eut notre visite d'inspection. Nous trouvämes là, dans une vaste salle, un violon moisi, une guitare fêlée et les débris d’une harpe, instrument favori du dernier prètre de la colonie. Jugez de leur vétusté! Les rats nous chassèrent de l'édifice.
Est-ce tout? Je ne crois pas, car à quoi bon vous dire la profonde tristesse que font naître dans l'âme toutes ces richesses perdues que le pied foule avec amertume, ces plaines immenses de cotonniers dont l'industrie pourrait tirer de si grands avantages? À quoi bon vous reparler avec enthousiasme de cette beauté mâle et si pleine de vie des jeunes filles de Rotta, d'autant plus à plaindre dans leur isolement, qu'un soleil tropical et une brise de mer toujours rafraichissante doublent encore la séve et l'énergie ? Quelles puissantes colonies on ferait de l'archipel des Mariannes!
Dois-je ajouter, comme contraste au tableau, que j'ai trouvé et dessiné, dans une pauvre cabane éloignée de la ville, un malheureux couché sur une natte, entièrement couvert de loupes, dont l’une entre autres partait des reins, et descendait comme un énorme sac à demi plein de liquide jusqu'à terre? Cela était horrible à voir, cela était hideux à toucher. Cet homme avait nom Doria; il se trainait à peine, vivait seul des fruits d’un Jardin planté au pied de sa cabane, et était un perpétuel objet d'effroi pour toute la colonie.
Le malheur est plus contagieux encore que la lèpre, chacun s'en éloigne avec horreur et dégoût.
Doria pleura d'amour et de reconnaissance en me voyant partir : il s'aperçut (et en remercia le ciel par un regard) que j'oubliais à dessein deux mouchoïirs, un couteau et une chemise au pied de son lit de douleur.
Les Carolins vinrent nous réveiller le troisième jour de notre arrivée à Rotta, et nous nous rendimes à l'instant sur la rade, escortès par le capitaine Marlinez, qui me donna une supplique que je lui promis d'appuyer auprès du gouverneur, par l’alcade et sa femme, coquettement parée de nos reliques. Je vous l’atteste, il n’y a jamais de départ sans larmes, surtout quand l’adieu doit être éternel.
La brise soufflait avec violence, mais sans rafale, de sorte que nos hardis pilotes ne reculèrent pas devant le péril d'une traversée orageuse, combattue encore par de rapides courants qui nous poussaient à l’ouest". Aguigan passa devant nous, Aguigan la déserte et l'inhabitable, taillée à pic, avec une riche verdure pour couronnement, mais au pied de laquelle le flot mugit sans cesse.
Aguigan disparut à son four, et devant nous se montra Tinian, l'île des antiquités, illustrée par une page de Rousseau et par le séjour d’Anson, dont l'équipage, vaincu par le scorbut et la dyssenterie, retrouva sous ses frais ombrages la vie et la gaieté,
À mon premier regard, tout s'est décoloré, tout a changé d'aspect. Je cherche ces masses imposantes de rimas et de palmiers, si douces, si suaves à l'œil et au cœur : je ne vois autour de moi que des arbustes rabougris. Je veux parcourir ces forêts éternelles et silencieuses qui devaient me rappeler les plus beaux sites de Timor et de Simao, et je ne me promène que sur des débris à demi pulvérisés, criant douloureusement sous ma marche pénible. Partout
Voir les notes a Ja fin du volume,
AUTOUR
une nature défaillante; de tous côtés la vétusté, la misère, le deuil; Tinian est un cadavre. ;
Anson et d’autres navigateurs ont done menti? Eh bien, non : Anson et les navigateurs ont dit vrai. A mon tour, j'entendrai peut-être des dénégations qui me seront adressées par Ceux qui, après moi, viendront visiter cette ile si intéressante, si poétique.
Je vais m'expliquer.
Là, à quelques pas, sont Seypan et Anataxan, cônes rapides, fournaises turbulentes où s’enflamme le soufre, où petillent et bouillonnent Ja lave et le bitume. Dans une de leurs colères si fréquentes, ces terribles volcans auront ébranlé le sol, refoulé les flots océaniques, et renversé cette admirable végétation sur laquelle pointe, depuis quelques années, une végétation nouvelle. Laissez-la grandir, et le portrait d’aujourd'hui sera sans fidélité ; 1l sera une fiction, une créalion du voyageur.
Comment donc expliquer, autrement que par une de ces commotions terrestres dont cet archipel est si souvent ébranlé, la présence sur Tinian des pierres ponce et des scories dont la plage et l’intérieur de l'ile sont pour ainsi dire voilés, alors surtout que dans l'ile même on ne trouve aucune {race de volcan en activité.
Tinian ressuscite déjà, et l'amiral Anson ne tardera pas à avoir raison contre moi.
Aujourd'hui les rimas, frappés dans leurs racines, ont perdu de leur imposante majesté; les pastèques, les melons, les ignames, si vantés jadis, n’ont plus la saveur qui les rend si parfaits à Guham et à Rotta ; et les cocotiers, privés de leur sève, promènent tristement dans les airs leur chevelure flétrie : on dirait qu'ils gémissent de la souffrance de la nature et qu'ils veulent mourir avec elle.
Notre arrivée au débarcadère eut un si grand retentissement et causa une si grande frayeur dans les quatre ou cinq maisons devant lesquelles nous débarquämes, que peu s’en fallut qu'il n’y eût personne pour nous recevoir. L'alcade pourtant se décida en tremblant à venir à nous; il nous demanda le motit de l'honneur que nous faisions à son établissement, et quand nous eûmes décliné nos qualités, le brave homme se courba jusqu'à terre en nous demandant pardon de nous avoir pris d'abord pour des sauvages ou des insurgés de la capitale de tout l'archipel. Ses trois filles, assez proprement vêtues, vinrent nous offrir quelques fruits que nous acceptämes en échange de plusieurs bagatelles européennes, et une harmonie parfaite régna entre nous depuis ce,premier moment jusqu'à notre départ. A la bonne heure! des conquêtes obtenues à si peu de frais !
Nous parcourons l'ile.
Il faut qu'elle ait été le berceau d’un grand peuple effacé du globe par une de ces révolutions morales qui bouleversent les empires et font disparaitre les générations. Partout des ruines; à chaque pas, des débris de colonnes et de pilastres. Qui habitait cet immense édifice à moitié englouti sous l'herbe? Où est le peuple qui l'a renversé? Que sont devenus les vaincus? D'où venaient les vainqueurs? Rien ici ne sert de base à une supposition raisonnable ; nul regard ne perce les ténébres épaisses qui nous enveloppent.
Les ruines le mieux conservées sont celles qui s’élèvent à une centaine de pas du mouillage, à gauche de la maison de l’alcade, laquelle, avec trois ou quatre hangars où l'on enferme les pores sauvages pris dans les bois, compose tout le village. La population entière de l'ile est de quinze personnes, y compris la
femme de l’alcade, qui west point une Vénus; ses trois filles, qui ne sont pas les trois Grâces ; et le pèré, qui n’est pas un Apollon. On appelle pourtant tout cela, aux Mariannes, une ville, un gouverneur, une colonie.
Les ruines dont je vous ai parlé forment une galerie longue de soixante pas. Les pilastres sont carrés, solides, sans ornements, sans socle, épais de quatre pieds et demi, hauts de vingt-cinq, surmontés d'une moitié de sphère poséc sur sa courbe. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que dans la chute de la plupart de ces pilastres, renversés par quelque tremblement de terre, cette demi-sphère colossale ne s’est point détachée du massif, où certainement elle avait été posée après coup.
Quatre de ces pilastres étaient couchés parmi les broussailles ; les seize qui restaient debout semblaient n'avoir pas souffert du frottement du temps, et paraissaient attendre et provoquer de nouvelles secousses volcaniques pour lutter avec elles.
Ces ruines, à peu près comparables à certaines ruines astèques récemment découvertes en Amérique, sont appelées, ainsi que celles de Rotta, maisons des antiques, ou plutôt, maisons des anciens.
Auprès de celles que je viens de vous signaler, et rapproché du rivage, est un puits fort beau d'un dia-
AVEUGLE
mètre de douze pieds, dans lequel on descend par un bel escalier en maçonnerie; ii est également appelé le puits des antiques, et je n’en parle que pour l'indiquer aux navigateurs, qui y trouveront une eau fort potable, quoique peut-être légèrement saumâtre.
Mais pénétrez dans l’intérieur de l'ile : partout des débris de colonnes ou de pilastres, levant leur tête blanchie au-dessus des vastes touffes de plantes équatoriales, Ici, des édifices circulaires ; là, des galeries droites, coupées par d’autres galeries sinueuses, {antôl très-allongées, tantôt interrompues, selon le caprice seul de l'architecte. C’est un chaos immense de bâtisses vaincu par les siècles, un chaos magnifique à voir, mais, par malheur aussi, un chaos sans leçons pour l’histoire des hommes qui ont passé sur cette terre, que vous auriez dit, naguère, sortie vierge encore des profondeurs de l'Océan.
Il faut partir.
Certes, la présence continuelle des trois jeunes filles de l’alcade auprès de nous, soit que nous allassions rèver ou étudier dans les bois, soit que nous prissions quelque repos dans nos hamacs, avait un certain prix et chatouillait fort notre vanité. Mais un désert avec elles ne convenaient nullement à notre humeur vagabonde.
XXXW ILES MARIANNES Retour à Agagna, — Navigation des Carolins. — Fêtes ordonnées par le gouverneur.
Nous pressions de nos vœux le retour des Carolins, qui s'étaient rendus à Seypan pour renouveler leur provision de cocos presque épuisée. Mes calepins possédaient un grand nombre de croquis fort curieux ; Tinian avait pris la place que devait occuper cette ile mystérieuse dans mon ardente imagination, et je cherchais Agagna vers l'horizon.
Les quinze individus qui peuplent Tinian sont des malfaiteurs exilés par M. Médinilla, et leur tâche est de fournir à la capitale de l'archipel une certaine quantité de viande salée.
La chasse au porc sauvage et au sanglier S'y fait à l’aide de piques et de fusils; celle des taureaux et des bulfles repandus dans les bois y est fort périlleuse ; mais comme après un envoi à Guham d’une certaine valeur le déporté obtient sa grâce, c'est surtout à la poursuite des animaux farouches que les quinze individus passent une grande partie de la journée.
On trouve parmi les cailloux du rivage une pierre elliptique, rosée, polie, appelée encore pierre des antiques, et servant, dit-on, à armer les frondes des guerriers d'élite. Avec quel peuple celui-ci a-t-il done Jamais êté en guerre? Tout est mystère dans l'histoire de ce magnifique archipel.
Voici les pros-volants qui pointent dans le petit détoit, d’une lieue au plus, séparant les deux iles ; nous hâtons nos préparatifs pour le retour, nous serrons cordialement la main à l’aleade et à sa famille, nous n'avons garde d'oublier dans nos témoignages d'affection un lamor des Carolines établi ici depuis quelques années avec sa jolie et belle femme, contre laquelle Mariquitta ‘a longtemps gardé une juste rancune, el, après avoir fait cadeau au chef de l'ile de plusieurs images de saints, d'une vierge assez arlistement coloriée, nous nous blottimes de nouveau dans notre cage d’osier, et, sous une pluie
fouettante !, nous cinglämes vers Guham, où nous avions hâte d'apporter le résultat de nos curieuses observations, et où nous arrivämes épuisés et meurtris, après une absence de douze Jours.
Tinian est, sans contredit, la plus triste et la plus désolée des iles de l'archipel des Mariannes ; mais Tinian est un lieu sacré d’études et de méditations ; et qui sait si, à l’aide de nouvelles recherches dans les iles voisines, Aguigan, Agrigan, Seypan, Anataxan, on ne trouvera pas la morale et peut-être la source du seul document historique à l'aide duquel les lettres de ce pays expliquent l'élévation et la ruine de ces restes colossaux de temples, de cirques et de palais.
Voici la tradition :
« Toumoulou-Taga était le principal chef de cette Qile ; il régnait paisiblement, et personne ne pensait « à lui disputer l'autorité. Tout à coup un de ses pa- «rents, appelé Tjoenanaï, lève l’étendard de la ré- « volte, et le premier acte de désobéissance qu'il « donne est de bâtir une maison semblable à celle de «son ennemi. Deux partis se forment, on se bat; la « maison du révolté est saccagée, et de cette que- « relle, devenue générale, naquit une guerre qui ren- « versa aussi ses premiers et gigantesques édifices. »
Vous savez comment les écrivains espagnols de cette époque comprenaient la philosophie de l'histoire.
Notre retour à Guham fut un véritable bonheur pour tous nos amis, qui nous croyaient déjà perdus, car notre absence ne devait pas durer plus de huit jours. Mais ce qui nous toucha profondément, ce fut la joie vive, la gaieté d'enfant que se témoignaiententre eux les Carolins qui venaient de nous piloter avec tant d'adresse et d’audace, et ceux qui, moins habiles, étaient restés à Agagna. Tout cela faisait du bien à
1° Voir les notes à la fin du volume,
VOYAGE
l'âme, car c’étaient des caresses si franches, des gambades si juvéniles, des cris si étourdissants, qu'on voyait bien que le cœur jouait le principal rôle dans ces démonstrations si bruvantes.
Un coup de canon, suivi bientôt d’un second et puis d'un troisième, interrompit subitement ces élans de Joyeuseté. Les Carolins, attristèés, s’arrétèrent comme frappés de la foudre; leur physionomie, si franche, si ouverte, s'empreignit d'une profonde teinte d'amertume, et les gestes et les prières qu'ils adressaient chaque jour aux nuages menaçants, ils les répétèrent en cette circonstance, en invoquant les pac (fusil, canon) qui retentissaient encore.
Je pris mon tamor aimé sous le bras, je le rassurai par mes regards et mon sourire, et, le forçant à me suivre, Je le conduisis presque de force sur la place publique, où se faisait Le salut accoutumé. Tous ses camarades nous accompagnérent, pleins de défiance, et 1ls ne tardèrent pas à reprendre courage en pré-
AUTOUR
C'était la fête de Ferdinand VIT, roi des deux Espagnes ; les cloches de la ville annonçaient avec fracas cet heureux anniversaire ; une clarinette, un tambour et un triangle, suivis de quatre soldats et de äeux officiers taillés comme vous savez, parcouraient la ville et ordonuaient aux habitants de déblaver le devant de leurs maisons, tandis que la foule hébétée passait et repassait émerveillée devant le palais du gouverneur, au balcon duquel on avait placé, entourée de verdure et de palmes élégantes de cocotiers, l'image glorieuse du puissant protecteur de cette colonie sans avenir.
Eh bien ! tout était sérieux et grave dans les génuflexions des habitants en présence du portrait de leur prince, et malheur à celui d’entre eux qui n’eût pas montré une grande ferveur dans ses témoignages d'estime et d’adoration !
Afin de célébrer le plus dignement possible la fête de son auguste souverain, don José Médinilla voulut
sence de notre sang-froid et de nos gages d'affection. | que des danses nationales et étrangères vinssent clore
Danse des Carolins. (Page 180.)
la soirée. Vous devinez sans doute pour qui tout ce luxe de plaisirs.
Nous occupions, en effet, les places d'honneur, et nous nous préparämes à être heureux. L'attente n’estelle pas une joie ?
Ce furent d'abord les Tchamorres qui, en rond, hommes et femmes mélés, piaffèrent une farandole fort ménotone’et fort peu gracieuse; puis entra dans le cercle qu'ils décrivaient, un preux chevalier armé d’un bâton en guise de lance, provoquant à un combat singulier tout adversaire qui voudrait essayer de lui prouver que l'épouse qu'il avait choisie n’était pas la plus belle de l'ile. Personne n'osa lui soutenir le contraire, et cet intermède se trouva naturellement achevé faute de combattants, ce qui piqua singulièrement la jeune fille dont le Tchamorre s'était déclaré le généreux protecteur.
Voici venir les Carolins et le bonheur avec eux. Cest une troupe de bambins après une heureuse espiéglerie de pension. Oh! il y a sur les lèvres un
sourire si plein de bonté, il y a dans les yeux un si doux caractère de bienveillance, que vous vous mettez
à l'instant même de moitié dans leurs folies d’enfant,
Ils sont tous disposés et en place : ils se coudoient, se donnent à tour de rôle un léger coup de pied sur le jarret, puis à la cuisse, puis autre part. La maut
droite du voisin s'appuie sur l'épaule voisine; le bras gauche est pendant ; et ici commence un chant timide, régulier, coupé par trois syllabes rapides, dont la dernière est plus brève encore et plus fortement accentuée.
Maintenant les têtes s’agitent ainsi que le corps; les mouvements redoublent, les paroles ont de léclat ; les oreilles, dont le cartilage est allongé comme des rubans, serpentent de la nuque à la joue; on court en mesure l'un contre l’autre, et, échangeant un petit coup de genou sur un genou, on tourne d'abord avec gravité, puis plus vite, puis avec une vélocité extrème; chacun appuie son pied droit sur la cuisse gauche de celui qu'il tient déjà par l'épaule, et cette évolution continue, accompagnée d’un bourdonnement si gracieux, qu'on dirait le murmure d’une source sur de petits cailloux.
A chaque figure, à chaque temps de repos, un Carolin se détachait de ses compagnons en sueur, et venait nous demander d'une voix craintive si nous étions satisfaits. À ma réponse rassurante, qu'il comprenait à merveille, les bons et joyeux danseurs se prenaient à rire et nous disaient en gestes fort intelligents :
« Attendez, vous n'avez encore rien vu. »
Is avaient raison.
Mais comment donner maintenant une idée de la
190 SOUVENIRS variété, de l'étrangeté et de l'adresse extraordinaire
des j jeux dont nous fûmes témoins? Comment les tra-
duire même imparfaitement ? Essayons toutefois.
Les Carolins, au nombre de seize, se sont rangés sur deux lignes, en face les uns des autres, à peu pr ès à trois pieds de distance. Ils ne rient plus, ils ne s'agitent plus; ils semblent réfléchir et se préparer à une difficulté : ils délibèrent s'ils commenceront : ils se décident. Suivons-les de l'œil.
Le premier en tête et son partenaire poussent trois cris: Ouah! ouah! ouah ! auxquels ils répondent par trois coups de bâtons appliqués l'un sur l’autre et au-dessus de la tête avec une rapidité égale aux trois syllabes jetées à l'air. Après cela ils se reposent. Le second danseur, avec son vis-à-vis, répète la même figure; le troisième les imite à son tour, et ainsi de suite jusqu’ au dernier.
Il y a ici un repos d'une minute pendant lequel chaque Carolin a l'air de confier un secret à l'oreille de son voisin; tout à coup le premier en tête et le second de vis-à-vis poussent ensemble trois ouah ! ouah! ouah ! frappent trois coups debaiggs l un contre l’autre, ainsi Us le second de la première ligne et le premier de la seconde, de tellesorte que les quatr e bâtons se croisent sans se heurter, ou l'harmonie est rompue. Le reste de la colonne suit l' exemple qui lui est donné, et il résulte de cette mêlée un QUEUE
i bruyant, si régulièrement entremélé de ouah! ouah ! ouah!, qu'on dirait une admirable mécanique de Maëlzel.
Mais ceci n'est que le prélude. C’est maintenant au premier de chaque rang à s'attaquer avec son bâton au bâton du troisième, et comme les armes se croisent et s’entre-croisent, il faut, pour éviter tout désordre, toute imharmonie, que l'acteur se courbe, se redresse, se glisse jusqu'à la place favorable à ce Jeu chorégraphique si difficile et si palpitant de curiosité. Les passes du premier sont immédiatement singées par le second, puis par le troisième, jusqu'au dernier, en sorte que de ces passes et contre- PAS de ces coups frappés siméthodiquement, de ces ouah! ouah ! ouah ! modulés seulement sur trois notes, de cette folle gaieté qui préside à la danse, car on appelle cela une danse, il résulte, dis-je, un chaos parfaitement harmonié de têtes, de bras, d’épaules, se mou-
vant dans un labyrinthe ‘de coups de bâtons qui volent et se heurtent avec violence, un tableau merveilleux que je rougis de vous avoir présenté avec tant d'imperfection et de mollesse.
Ces innocents combats, cette délicieuse musique, durérent une demi-heure ; les danseurs étaient haletants, mais ils se reposèrent joyeux et à l'aise, en présence de notre étonnement et de notre admiration,
Et toutefois je ne vous ai pas dit l'épisode le plus curieux de cette fête d'amis, de fanulle. Oh! vrai: ment, i faudrait un historien à ce peuple si exceptionnel au milieu de tant de hordes farouches, et devaut lequel toute nation civilisée doit courber la tête.
Parmi les danseurs, il y avait plusieurs rois, celui entre autres qui m'avait sauvé d’une mort certaine à Rotta; il occupait la première place dans la danse, et il en était digne par sa souplesse et son habileté. Mais un tamor, son égal, boiteux depuis un an par suite d'une chute du haut d’un coc otier, voulut aussi jouer son rôle dans la fête, et se ficha assez vivement quand on s’y Opposa. Eh bien! malgré sa honte, sa colère et ses petites fureurs toutes princières, ses sujets ameutés l’éloignèrent en riant de la lice ou-
verte, et dont il aurait à coup sûr dérangé l'harmonie. Le tamor répudié se vit donc forcé de renoncer à se mêler à la danse de ses sujets, et quelques instants suffirent pour lui faire oublier la révolte sous laquelle il avait été contraint de se courber.
Nos monarques d'Europe ne s’accommoderaient guère de semblables privautés; mais les Carolins sont si loin de nous!
Avant de vous dire les danses des Sandwichiens, qui furent ajoutées par M. Médinilla à celles des Tehamorres et des Carolins, que je vous apprenne comment ces malheureux se trouvaient ici serviteurs de tous, battus, traqués en tous lieux et déchirés de profondes blessures; leur infortune première ne les a pas protégés contre les brutalités du valet Eustache, à qui le ciel, dans sa clémence, ne veuille infliger que la millième partie des tortures qu'il a fait subir sur cette terre !
Un navire, Maria (de Boston), parti d'Atoai, une des iles Sandwich, fut poussé par les vents sur Agrigan, où il se per dit. L' équipage, composé d'Améri-
cains et de Sandwichiens, parvint à aborder, et,
comme dans ces calastrophes les rangs sont nivelés, l'autorité du capitaine se trouva bientôt méconnue : une révolte eut lieu; les Américains armérent une chaloupe, et se livrérent courageusement aux flots. Il paraît que les flots ne leur furent pas favorables, car on n'a pas appris depuis lors ce qu'ils sont devenus. La mer cache si bien ses secrets!
Quant aux autres, aidés du climat et de la richesse du sol, ils vécurent quelque temps sur cette ile fertile, mais constamment agitée par des secousses volcaniques, et ils auraient peut-être fini par y fonder une colonie, à l’aide des douze ou quinze femmes qui les avaient suivis dans leur navigation, lorsqu'un brick espagnol, parti de Manille pour Agagna, passa assez près d'Agrigan pour y voir les pauvres naufragés, qu'il prit à son bord et qu'il porta à Guham. Hélas ! mieux eût valu pour ces infortunés qu'on ne les découvrit jamais !
Les voilà; car tout malheureux qu'ils sont, il faut qu'ils nous amusent, il faut qu'ils s'amusent comme nous, puisqu'on leur en intime l'ordre précis ; s'ils ne dansaient pas, ils seraient fouettés jusqu'au sang : aussi vont-ils danser.
Les femmes ne sont point debout, mais accroupies sur leurs talons ; c’est encore une danse, mais alors il est exact de dire que l’on danse aux Sandwich avec les bras, la tête et le corps seulement. Les jambes sont ici un objet de luxe ; on peut s’en passer.
Face à face ou sur une seule ligne, elles se regardent avec deux yeux menaçants, les narines ouver tes, les lèvres frémissantes. Un eri sinistre s “échappe bondissant de leur poitrine, et le combat s'engage : une meute de chiens affamés ne procède pas autrement à l'assaut de la curée offerte à sa voracité. Ce sont des soubresauts effrayants; on dirait des corps humains sous la pile de Volta; ce sont des torses qui se jettent en avant, qui se courbent en arrière, se heurtent à droite et à gauche violemment les us contre les autres; ce sont des mains robustes qui frappent des poitrines rouges et sanguinolentes; les cheveux se dénouent tombant en désordre et couvrant les épaules, la figure et le sein : c'est la fureur avec toute sa frénésie, c’est la rage avec tout son délire.
Nul spectateur n'est à son aise, nul ne respire, car il croit assister à un combat à outrance, à un massacre général. Et l’on nomme cela un jeu, une danse, une Tète, une joie! Et ce sont là des femmes, de jeunes filles, des mères aussi! O bons Carolins,
VOYAGE AUTOUR DU
vous avez bien fait de vous éloigner; de pareils tableaux devaient vous briser le cœur, et je m'accuse maintenant de ne vous avoir pas Suivis.
Dans les scènes diversement exécutées par les hommes des Sandwich, il régna à peu près le mème désordre, la même effervescence, la mème sauvagerie. On hurlait au lieu de chanter, on se battait les flanes avee rudesse au lieu de gesticuler; et l'on ne frappait du pied le sol qu'avec une sorte de fièvre impossible à décrire.
Le caractère physique de ces individus se dessinait parfaitement en harmonie avec les sentiments exprimés par ces horribles danses. Leurs veux sont fauves, ardents et ne regardent presque jamais qu'obliquement ; leurs sourcils volumineux arquent et ombragent une orbite enfoncée ; leurs cheveux épais et noirs s’avancent sur un front resserré; leur bouche est grande, accentuée, leur nez épaté, leurs épaules
larges, robustes, et leurs mains et leurs pieds d’une.
prodigieuse dimension.
Eh bien! tous ces êtres, si fortement taillés pour les violentes passions humaines, sent d'une douceur inaltérable dans la vie ordinaire ; ils accourent et s'empressent à vos moindres désirs : sans faire entendre un murmure, ils acceptent les corvées les plus rudes, ils entreprennent les courses les plus écrasantes, et remercient comme d'un bienfait la légère gratification dont vous payez leur zèle et leur dévouement.
Le vol pourtant est chez eux un défaut contre lequel tous les châtiments viennent échouer. Le fouet, les privations, les cachots, les tortures, ne peuvent les arracher à cette passion dominante de leur âme, et quand un Sandwichien ne vole pas, c'est qu'il n'y
a là, sous sa main, nul objet propre à tenter sa soif
ardente de possession.
Voiei pourtant un fait assez simple en apparence, et qui semblerait prouver qu'avec des bienfaits sagement répandus, il serait possible de changer, ou de modifier du moins, les sentiments instinctifs de ces gens qui n'ont jamais compris le droit de propriété.
Le gouverneur, dans son obligeance de tous les Jours, m'avait donné un domestique sandwichien, Jeune, leste, vigoureux, dont, à diverses reprises, J'avais eu raison de soupçonner la fidélité. C'était lui qui allait blanchir mon linge que j'avais soin de tou- Jours compter en sa présence, et quand il disparaissait un mouchoir, une cravate ou tout autre objet, ilne manquait jamais, lui, d'en accuser un de ses camarades ou sa mauvaise étoile. Un jour pourtant que Je m'apercus de la disparition d'un beau foulard, je feignis d’être satisfait de la fidélité de mon drôle, et Je l'en remerciai en Jui offrant un foulard à peu près pareil à celui qu'il m'avait dérobé. A cette offre, mon voleur s'arrêta tout net en me regardant d'un air hébèté, et parut hésiter à accepter mon cadeau.
— Eh bien! Ahoë, tu me refuses ?
— Non, maitre.
— Est-ce que ce mouchoir ne te plait pas?
— Oh! si, maitre; beaucoup, beaucoup trop.
— Alors, prends.
Ahoë tendit une main tremblante et sortit à petits pas, presque à reculons. Le soir, en préparant mon hamae, il me dit :
— Maitre a-t-1l bien compté son linge ce matin?
— Oui.
— Je crois que non.
— Je suis sûr que oui.
— C'est que je suis fidèle et que rien! n'a manqué celle fois.
— C'est bien.
— Comptez encore.
— Soit.
L’hypocrite impertinent se mit à genoux, fit passer sous mes yeux avec rapidité les pièces de mon linge dont la présence m'avait été dejà bien constaté, et, arrivé au foulard enlevé le matin et que sa conscience lui avait dit de me restituer, il s'arrêta alors avec complaisance, en me faisant bien remarquer qu'il n'avait pas disparu.
A Sparte, mon voleur eût recu les étrivières ; moi, je me contentai de sourire en pitié, et je tirai de notre double conduite cette vérité morale, de tous les temps et de tous les pays, que la générosité est la plus sûre des séductions.
Les femmes sont aussi grandes que les hommes, et, vues par derrière à quatre pas de distance, elles ne peuvent guère être distinguées des hommes, Robustes, infatigables, elles dédaignent les soins du ménage, les travaux faciles, et elles se livrent avec une folle ardeur au défrichement des terres, sous les atteintes d’un soleil dévorant.
Il faut les voir, surtout quand la mer est houleuse et déferle avec fureur sur la grève envahie, attendre que le flot se dresse et ouvre ses flancs, s'y précipiter joyeuses, et se montrer au large luttant contre une nouvelle vague impuissante à les vaincre.
Priver une femme des Sandwich de se baigner au moins deux fois par jour, c’est lui infliger une correction pour l’affranchissement de laquelle nul sacrifice ne lui sera pénible.
N'est-ce pas pour voir et admirer tant de natures diverses que j ai entrepris ce long et pénible voyage?
Les femmes sandwichiennes résidant à Guham ont les dents d'une éclatante blancheur, ainsi que les hommes, qui pourtant se sont tous privés volontairement des deux incisives supérieures depuis la mort de leur grand monarque Tamahamah. A leur arrivée ici, les femmes avaient les cheveux très-courts, car la perte de leur souverain bien-aimé les avait privées aussi de leur plus belle parure, qui a repris aujourd'hui toute sa vigueur et son lustre. Les jeunes et coquettes filles de Timor les regarderaient avec des yeux pleins de convoitise.
Leur ardeur pour le libertinage est telle, qu'afin de la satisfaire elles braveraient tout supplice, et ce n’est pas ici, à coup sûr, qu'elles puiseront les principes de cette morale qui fait de l'amour une religion du cœur encore plus que des sens.
Les femmes tchamorres sont fort irritées contre les Sandwichiennes ; elles en parlent avec colère, avec mépris ; elles les traitent avec brutalité, leur imposent les travaux les plus pénibles et les plus humiliants. Sont-elles donc si coupables, ces pauvres victimes, de tirer de tant de cruauté une vengeance selon leurs goûts et leurs penchants dominateurs?
Peu de temps après l’arrivée de ces malheureux à Gubham, un drame horrible épouvanta les habitants, et on en parle encore en montrant du doigt aux étrangers et en tremblant le scélérat qui y figure d’une manière si sanglante.
Parmi les femmes des Sandwich naufragées à Aguigan et transportées à Agagna, était une jeune fille remarquable par la douceur de ses manières, par sa grâce et sa beauté. En l'absence du gouverneur, qui était allé faire une tournée dans l'ile, son damné domestique, cet Eustache que je vous ai désigné, jeta un regard avide sur la pauvre esclave et s’en empara
sans que pas un des officiers supérieurs de la colonie osàt y trouver à redire, tant la faveur du maitre protégeait la bassesse du valet.
A son retour pourtant, M. Médinilla,entendant vanter les charmes de la jeune fille, désira qu'elle lui fût présentée, et Eustache dut s’exécuter. Il conduisit done sa nouvelle conquête au palais, où elle recut un accueil plein de bienveillance et où elle attendit le retour d'Eustache, que M. Médinilla trouva moyen d'envoyer à Humata pour je ne sais plus quels ordres à donner. Toujours est-il que pendant cette absence, qui se prolongea bien avant dans la nuit, la belle Sandwichienne ne quitta point le palais, et que le gouverneur lui fit cadeau d'un costume propre à voiler des charmes qu'on devait mettre à l'abri des regards indiscrets et des outrages de l'air.
Le lendemain de cette réception qui aurait singulièrement flatté la vanité de l’eselave si elle avait su ce que c’est que la vanité, Eustache ressaisit sa proie qu'on recommanda à ses soins, et se retira dans sa demeure, où la candide sauvage, croyant sans doute lui faire plaisir, lui raconta avec les plus petits détails toutes les circonstances des distractions qu'on lui avait galamment procurées. Eustache était vaniniteux autant que jaloux et méchant, peut-être étaitil réellement jaloux et amoureux (les tigres le sont bien) ; aussi son premier mouvement, après les confidences au-devant desquelles il courait avec tant d'irritation, fut de se servir d’un machète (couteau) et de frapper. Mais le sang tache et le crime est quelquefois prudent et réfléchi. Le matin on le vit devant sa porte fort sérieusement occupé à polir et à graisser une corde de cocotier, la nouer, la dénouer, essayer de son moelleux, de son élasticité, la rouler soigneusement, et l'emporter avec lui dans ses courses de la journée. II était calme, froid ; il parlait en souriant et marchait comme marche un honnête homme ; il dina fort bien des restes de la table souveraine, il soupa à merveille; mais le lendemain, à peine réveillé, il se plaça sur le seuil de sa porte et à chaque passant 1l disait d'un ton dégagé : « Vous ne savez pas le tour que vient de me jouer la petite Sandwichienne? Pendant mon sommeil l'imbécile a accroché une corde, que je ne savais pas là, à la charpente de mon appartement, et elle s'est pendue sans seulement me dire adieu, l'ingrate! »
Le gouverneur apprit à son tour le triste événement. Il appela frère Cyriaco, ordonna un service funèbre, lit faire à ses frais une bière au cadavre et voulut qu'il fût enterré en lieu saint, en face même de l'église d’Agagna.
Quand au valet Eustache, il lui fut enjoint de partir pour Rotta, d'où on le rappela un mois après pour le rendre à ses fonctions.
La vue de cette Eustache me donnait la fièvre, et quand j'entendais le gouverneur lui adresser la parole avec bonté, je me disais qu'il fallait que M. Médinilla ignoràt ce qui se répétait à voix basse de cet infâme Espagnol, car, je vous l’assure, M. Médinilla était un noble caractère, un homme de cœur et de loyauté, en dépit de quelques faiblesses et de quelques ridicules.
Si je vous ai longuement parlé aujourd’hui de ce démon échappé de l'enfer dans un jour de rage de Satan, c’est que j'ai eu l’infäme devant les yeux pendant les danses que le gouverneur faisait exécuter à notre profit à l'occasion de la fête. C'est que j'ai entendu continuellement sa voix bruissant à mes oreilles et donnant des ordres pour rendre plus amusants les jeux et les cérémonies à l’aide desquels
M. Médinilla prétendait nous faire oublier l'Europe.
Nous retrouverons bientôt les Sandwichiens ; nous aurons le loisir de les étudier chez eux, au milieu de leurs bourgades, de leurs huttes, au sein de leurs familles. Maintenant retournons à la fête si bien ordonnée par M. Médinilla et qui est loin encore de se terminer, quoique la moitié de la nuit ait passé sur elle, car, j'avais oublié de vous le dire, tous ces enchantements avaient lieu à la clarté brumeuse d’un grand luxe de torches projetant de tous côtés des milliers d’ombres fantastiques.
Je ne sais où M. Médinilla s’est procuré les divers costumes des personnages de ces derniers tableaux ; peut-être sont-ils réellement historiques, peut-être quelques caricaturistes de Manille ou de Lima auront-ils voulu s'amuser aux dépens du lieutenant d’infanterie, chef omnipotent des Mariannes ; peut-être aussi a-t-il voulu lui-même mettre notre rétive crédulité à l'épreuve.
Quoi qu'il en soit, les acteurs de ces nouveaux jeux, appelés danses de Montézuma, étaient si drôlaliquement costumés, si follement bariolés de rubans et de plumes, que le principal de ces personnages, figurant le grand Montézuma lui-même, me rappela avec assez d'exactitude certain grotesque Orosmane de Rio Janeiro, dont je vous ai parlé en temps et lieu. Hélas! l'extravagance n'est-elle pas de tous les pays?
Mais que ces costumes aient été ou non apportés du Pérou; qu'ils datent de la conquête de ce vaste empire ou qu'on les ait fabriquès depuis et autre part, toujours est-il qu'ils sont d’une magnificence extrême, La soie en est d'un tissu admirable; les couleurs qui les bariolent, sans trop de mauvais goût, sont parfaitement conservées, et les franges d’or qui bordent les tuniques et les manteaux attestent la pureté du métal et l'adresse exquise de l’ouvrier qui les a façconnées.
On nous assure que ces danses avaient lieu au Pérou et dans les provinces de l’est de l'Amérique lors de chaque cérémonie religieuse ou après une éclipse de soleil.
Décrivons-les, mais passons sur plusieurs actes insignifiants de cette sorte de drame, qui en eut dix ou vingt.
D'abord les danseurs, au nombre de seize, placés
sur deux lignes parallèles, à cinq ou six pas de distance l'un de l’autre, entonnèrent un chant lent et monotone; puis, avec une gravité imposante, ils marchèrent ou plutôt glissèrent l'un vers l’autre en agitant de la main droite, devant le visage, un éventail en plumes de divers oiseaux et en faisant sonner de la gauche de petites pierres enfermées dans un coco vide. Arrivés sur la même ligne, les danseurs s’arrêtèrent, chantèrent quelques paroles plus rapides, et, tournant sur leurs talons, ils changèrent de place. Ils allaient recommencer le même nianêge au son d'une musique assez harmonieuse, composée d'une petite flûte à deux becs, d’un tambour de basque et de lattes frappées les unes contre les autres, quand le héros figurant Montézuma s’avança à son tour, promena son énorme et magnifique éventail, ainsi que son sceptre à pomme d'or, sur la tête de ses sujets, et tous alors se séparèrent pour se préparer à de nouveaux jeux.
Le deuxième acte fut plus curieux, et nos chorégraphes, tout habiles qu'ils sont, ne trouveraient pas à l’aide de cerceaux la moitié des mille figures variées créées par les danseurs mariannais, qui, du reste, avec une modestie incomprise chez nous, se disaient serviles imilateurs. ‘
VOYAGE AUTOUR
Le monarque, assis sur son trône figuré par un fauteuil délabré, se leva encore, passa au milieu d’une figure tout à fait pittoresque, alla s'asseoir de nouveau et sépara les jouteurs.
Le troisième acte fut un combat à outrance : les guerriers, armés de pied en cap, la lance d'une main et le bouclier de l’autre, se portaient des coups qui auraient pu être fort dangereux S'ils n'avaient été parés avec une adresse merveilleuse. Après un: lutte ardente de près d’une demi-heure, tantôt en combats particuliers, tantôt en mêlée générale, Montézuma éleva sa voix formidable, dressa son sceptre, les armes tombérent des mains et les guerriers s’embrassèrent avec amour. Vous voyez la morale de la pièce.
J'allais oublier de vous dire que, pendant ces jeux
RS
ik AN
Montézuma
de file part et court avec rapidité, le second suit, puis un troisième, puis un quatrième. Le premier rétrograde et se croise avec les autres; le cinquième et le sixième s’élancent à leur tour, et tous enfin entourant le mât forment à l’aide de rubans des figures extrèmement originales : c'est une espèce de kaléido-
DU MONDE. 195 tout graves et tout solennels, deux bambins, vétus de haillons et le visage couvert d’un masque hideux, sautillaient autour des principaux acteurs, faisaient mille soubresauts, mille folles gambades, el poussaient à l'air des cris et des sifflets éclatants. C’étaient les bouflons de la troupe. Quand les danses de Montézuma furent achevées, quand chacun des acteurs eut baisé la main du monarque qui venait de rétablir parmi eux la paix et l'harmonie, nous fûmes invités au plus joli, au plus coquet divertissement qu'on puisse imaginer. On l'appelle ici {a danse du bâton habille.
Cest un mât lisse, haut de vingt-cinq pieds, du sommet duquel tombent et trainent sur le sol de larges rubans de diverses couleurs. Les acteurs tournent d'abord autour du mât sans toucher aux rubans, puis chacun prend celui qui lui est présenté ; le chef
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scope que nos théâtres de Paris feraient sagement de montrer à la curiosité publique, ainsi que la danse des bâtons des bons Carolins, si vive, si animée, si pittoresque, et les jeux des cerceaux des danses de Montézuma, dont le dessin seul peut donner une idée à peu prés exacte.
ILES MARIANNES
Historiettes.
Hormis la paresse et le vol, qui en est une conséquence logique, les Mariannais n’ont pas de grands défauts à se reprocher, car le libertinage n'en est pas un à leurs yeux, puisque personne ne leur à dit ce qu'il offrait de dégradant, et que ceux-là mêmes qui, plus avancés, devraient le réprimer et le punir, sont les premiers à le faire tourner au profit de leurs plai- Sirs et de leur immoralité. Au surplus, comme les visites des Européens dans cet archipel sont extré-
Livr. 95,
Maladies. — Détails. — Mœurs,
mement rares, les occasions de fallir offertes aux Jeunes filles ne se présentent par conséquent qu'à de longs intervalles, et il est vrai de dire qu'entre eux les Tchamorres ne se piquent pas d'une exquise galanterie.
Ce que les Mariannais aiment beaucoup de la part des étrangers, c’est de la bienveillance, de la bonhomie, de la cordialité. Entrez dans une maison en disant : Ave, Maria; présentez la main au patron, don-
uez une tape aux marmots, embrassez la femme du maitre du logis une fois (mais une fois seulement), couvrez de baisers les filles, les cousines, les jeunes visiteuses, tutoyez tout le monde, et vous êtes sûr d'être traité en frère, en ami, en vainqueur. Ne vous vénez pas; il y a là des galettes de sicas : mangez-en; il y a là aussi un moelleux hamac : livrez-lui vos membres fatigués ; une main de femme va vous bercer avec une régularité à ne pas faire attendre longtemps le sommeil; si vous voulez veiller, fumez un excellent cigare qui vous est offert avec franchise, et écoutez les cantiques latins, où plus souvent encore les chants monotones de quelque vieille romance psalmodiée d'une voix nasillarde, mais toujours amusante par son étrangeté. Cela fait, votre devoir vous impose une obligation ; la voici :
tègle générale, dès que vous avez reçu un cadeau, vous êtes tenu d'user de réciprocité, si vous ne voulez pas être traité de sauvage et de misérable. Dans ce cas, soyez certain que votre lésinerie vous sera reprochée, d'abord avec ces détours, avec des circonlocutions si fécondes, comme je vous l’ai dit, chez les Tchamorres; puis viennent des refrains improvisés, que l'on chante en vous priant de les bien écouter ; et si vous persistez à faire la sourde oreille, on vous attaque en face, et l’on vous apprend, puisque vous semblez l'ignorer, que quiconque reçoit d’un pauvre doit lui donner à son tour ; que puisque vous êtes étranger et visiteur, par conséquent vous êtes riche ; que si vous êtes riche, vous ne devez pas l'être pour vous seul, et que puisque vous avez usé un cigare, Vous pouvez oublier un mouchoir dans la maison, attendu que toute jeune fille a besoin d'un mouchoir pour aller à la messe.
Je vous donne cet avertissement afin que vous en profitiez, vous qui, d'après mes récits, avez peut-être déjà envie d'aller courir le monde. Pour une galette ou un coco, offrez un mouchoir; pour un régime de bananes, un mouchoir et un rosaire; pour une paslèque ou un melon, une chemise, dix fois, vingt fois lus que la valeur.de l’objet accepté; c'est la règle. [n’y a que les jeunes filles qui s'offrent gratis et sans r'ougir.
Les Mariannais n'ont rien d'européen.
Il est toutefois un moyen sûr de s'affranchir de cette rude corvée imposée par tous les ménages d’Agagna; et il faut bien encore que je vous l'indique afin que vous vous teniez.sur la défensive quand vous serez arrivé fà-bas. En entrant dans une maison, lu- Loyez père et mère, gratifiez d'un baiser la jeune fille, causez, racontez, faites danser les marmots, mais n'acceptez rien. Ne rien accepter, c'est déclarer que l'on ne veut rien donner; vous êtes compris, vous vous quittez bons amis et sans rancune de la part des indigènes. Mais si, prévenant toute offre, vous distribuez galamment vos scapulaires, vos bagues, vos hnages de saints et vos mouchoirs, restez convaincu que la famille se mettra en quatre pour vous prouver qu'elle est flattée de la noblesse de vos procédés; vous êtes l'hôte chéri de la demeure, vous appartenez à la famille, vous êtes autant que le frère, vous êtes plus que lui si vous voulez.
0 Mariquitta ! je me souviens toujours de La douce reconnaissance ! i
[nrarriva un jour un fait assez curieux pour tout ubservateur, et qui semblerait prouver que cet usage (le ne rien accepter gratis est peut-être un point capital de l'antique religion des Tehamorres. Il m'a paru concluant.
Epuisé par une longue chasse, j'arrivai un soir fort
lard à Agagna, et je m'arrètai dans une assez Jolie inaison, où j'avais aperçu la veille une jeune petite fille de treize ou quatorze ans, proprette, vive, agacante par la petitesse de ses pieds, la délicatesse de ses mains, la grâce de son allure, et surtout par la vivacité de son regard, qui allait jusqu'à l'impertinence.
— Ave Maria, dis-je en entrant,
— Gralia plena, senor.
— Toute seule ici?
— Mon père est allé à la pèche.
— Me permets-tu de m'asseoir ?
-— Je vous permets de vous coucher dans mon hamac, et, si vous le voulez, je vous bercerai.
— Tu as de trop jolies mains ; je craindrais de les fatiguer.
— En aimeriez-vous mieux de plus laides et de plus grosses ?
— Non, mais je tiens à rester près de toi sur cet escabeau. Veux-tu que nous causions ?
— Je n'ai pas grand’chose à vous dire : je ne sais rien. Si, pourtant ; je sais que vous connaissez Mariquitta, qui loge là-bas, près du palais.
— Qui La dit cela ?
—- Je le sais.
— Est-ce que tu en es fàchée ?
— Pourquoi done ?
— Elle est si jolie!
— Et si bonne!
— C'est vrai, tout le monde l'aime à Agagna.
— Elle est aussi bien heureuse, car elle a de beaux mouchoirs, une belle camisole, des jupes superbes, et un rosaire bénit par notre saint-père Le pape.
— Tu serais donc bien heureuse d’avoir aussi tout cela ?
— Cerlainement. Moi je n’ai qu'une seule jupe, qui se fait bien vieille, et je suis sans camisole; mon corps est nu, et pas un rosaire bénit pour me réchauffer pendant la nuit.
— Tu peux te procurer toutes ces belles et bonnes choses.
— Comment ?
— Que ferais-tu pour les avoir ?
— Oh! tout ce qu'on voudrait, excepté le mal.
— Qu'entends-tu par le mal?
— Ne pas prendre d'eau bénite à l’église, ne pas dire ma prière en me levant et en me couchant, et ne pas aimer mon père et ma mère.
— C'est tout ? |
— Tout.
— Si je te demandais un baiser ?
— Je vous en donnerais cent.
— Petite, je veux te donner ce que tu désires sans timposer aucune condition. Tiens, ajoutai-je en ouvrant mon havresac, voici quatre grands mouchoirs unis ensemble qui te feront une jupe neuve; voici encore une chemise que tu peux couper pour une camisole; une image de la Vierge des Sept-Douleurs, un rosaire et un scapulaire saint. Je te donne tout cela avec plaisir. Es-tu contente ?
— Vousle voyez, je pleure de joie et de reconnaissance. Couchez ici.
— Ton père, en rentrant, pourrait te gronder,
— Il ne rentrera que demain. Et puis soyez sûr qu'il ne me grondera pas. ;
Quelques jours après cette scène assez piquante pour un Européen, je vis venir à moi sur la place du palais la petite Tchamorre, les yeux gonflés et le sein agité, portant dans un mouchoir les objets que je lui avais donnés.
= a te
VOYAGE
— Tenez, señor, je vous rapporte vos présents, re- |
prenez-les ; je n'ai rien à vous offrir en échange.
— Mais je suis trop payé, mon enfant, par le baïser, et la nuit que j'ai passée dans ton hamac. Garde ces bagatelles, elles t'appartiennent; je ne veux pas les reprendre. -
Et la jeune et jolie créature se pavana, le dimanche suivant, à l'église et dans les rues. Ses compagnes la félicitèrent ; Mariquitta seule la regardait avec douleur, Le cœur devine tant de choses!
l’usage des échanges, tournant à l'avantage des naturels, est ici général dans toutes les classes de la societe; et, hormis le gouverneur, qui s’est toujours montré noble et généreux, et don Louis de Torrès, tous les Mariannais, y compris l'état-major de M. Médinilla, s’y montrent dévotement soumis. Vous voyez que c’est là une plaie ; mais c'estune des moins dangereuses de la colonie et dont il n'est pas impossible de se garantir. |
On n'a vu à Agagna aucun exemple de petite vérole, et la vaccine y est inconnue. Nos docteurs ont essayé de prévenir les cruels effets de cette terrible maladie, mais leur vaccin était trop vieux. Cependant M. Médinilla, qui a assisté aux diverses opérations, s’est promis d'en faire venir de Manille et de mettre à profit nos conseils et la triste expérience qu'il avait acquise aux Philippines. Au reste, l'espèce d'hôpital où MM. Quoy et Gaimard avaient établi leur domicile était chaque jour encombré d'un nombre infini de visiteurs qui venaient, non pour se faire traiter, mais pour se faire guérir, comme si la médecine européenne avait sérieusement à remplir cette tâche,
Nous avons vu de bons et braves Tchamorres venir à notre hôpital pour supplier nos docteurs de remplacer une jambe absente par une autre jambe en chair et en os; quelques-uns priaient pour qu’on les guérit d'un amour malheureux ; une femme enceinte demandait un moyen efficace pour accoucher d’un garcon et non pas d'une fille; tandis qu’une seconde voisine, stérile, sollicitait un remède certain pour cesser de l'être. C’étaient des visites perpétuelles pendant toute la journée; c'était un chaos d’instances absurdes, de supplications ridicules, et pas un lépreux qui osät se présenter pour obtenir une espérance. C’est que le malheur était là qui étouffait la prière au fond de l'âme.
Un matin que, pour punir sa mule entêtée (car celles d'Agagna n’ont pas changé de nature et gardent les qualités qu’elles ont en Europe), un paysan venait d’en tuer une d'un grand prix à coups de maillet assénés sur la tête, le désolé Tchamorre vint supplier M. Quoy de lui donner un remède pour guérir sa pauvre monture,
-— Qu’a-t-elle? demanda le docteur.
— Je n’en sais rien.
— D'où souffre-t-elle ?
— Elle ne souffre pas.
— Alors que voulez-vous?
— Que vous la guérissiez, elle est morte.
— Mais si elle est morte, il n’y a plus de remède possible. °
— Essayez toujours.
— Allez-vous-en, et laissez-moi tranquille.
— Dieu vous punira, señor.
— J'en fais mon affaire.
— Et moi, je me vengerai.
— Oh! ceci c'est difiérent ; et comme je veux vivre en paix avec tout le monde, sachez que mon métier n'est pas de guérir les bêtes.
— Eh! qui diable guérissez-vous donc en France ? répliqua le Tehamorre d’un ton désappointé en s’en allant.
Cette naïveté, qu'il ne tint qu'à nous de prendre pour une épigramme, nous divertit fort pendant quelques heures.
Quant au mal affreux que les soldats de Colomb ont apporté, dit-on, d'Amérique, et qui a fait tant de victimes en Europe, aù la science l’a si longtemps vainement combattu, il est inconnu aux Mariannes, et, quoiqu'il ait décimé, depuis peu d'années, les Philippines, Timor, les iles de la Sonde et presque toutes les Moluques, nul symptôme ne s’en est encore fait sentir ni à Guham ni à Rotta, où on le désigne cependant sous le nom de #al francais. J'ajoute, en passant, que les bienheureux Carolins ont également été épargnés par ce redoutable fléau, qui, une fois en colère, se place à côté de la peste et de la lépre.
Uneobservation vraiment curieuse et remarquable, c'est que nous voyions accourir à notre hôpital encore moins de gens tourmentés par des maux physiques que par des douleurs morales. Ainsi on venait demander un remède contre la colère, une potion contre l'amour, un calmant contre la soif des richesses ; celui-ci voulait qu'on lui indiquät un moyen de découvrir un voleur dont il avait été victime; celui-là l'art d'empêcher une jeune fille de dormir; un troisième, quelques poudres à jeter sur sa femme, afin de la rendre plus sage. En un mot, on faisait de nos docteurs des sorciers, et non des médecins. Hélas! on leur attribuait la puissance de Dieu. Pauvres Mariannais ! que de ténèbres encore dans votre riche archipel! Au surplus, ce n’est pas seulement la médecine qui est inconnue aux Mariannais : les arts n'y ont aucun culte; les sciences y seraient un luxe. Îl est vrai de dire que le peuple est spirituel et intelligent; mais son esprit est mal dirigé, et son intelligence ne va pas au delà des recherches nécessaires au bien-être de la vie. Si l’on est ignorant à Guham, c'est qu'on n'a dit à personne qu'il y a profit à apprendre. Les nouvelles maisons bâties à côté des anciennes n'ont ni plus ni moins d'élégance que cellesci; les meubles ne diffèrent en rien de ceux que les Espagnols y trouvèrent lors de la conquête; les instruments aratoires n’ont pas varié, et si l’intérieur de l'ile est sans culture, c'est que le nécessaire est à la porte de chaque maison, et que personne aux Mariannes n'est commerçant, ni industriel, ni trafiquant, que dans les fort rares occasions où un navire européen vient mouiller devant l'ile. Quand j'ai dit que les habitants des Mariannes étaient sans passions, je me suis trompé : il y en a une qui les possède, qui les maitrise, qui fait leur vie, et qui cependant est, pour ainsi dire, un contraste frappant avec cette existence sans secousse qui les caractérise si bien : je veux parler de la musique.
Le Mariannais est musicien plutôt par nature que par instinct ; il chante en se levant, il.chante dans le travail, il chante dans l’eau, et lorsque le sommeil s'empare de lui, il chante encore. Son langage est presque une musique; on pourrait noter ses inflexions ; et toutefois cette mélodie, qu'il a puisée sans doute dans cet admirable concert que les eaux, les bois, les montagnes, le ciel de son pays, font entendre, est une mélodie läche, faible, monotone, assoupissante, sous laquelle on doit succomber, comme au chant endolori d'une nourrice attentive. Vous entendez bien par-ci, par-là, un boléro espagnol ou une ségadilla castillane ; mais alors il y a exception : c’est le sang qui bouillonne en dépit du far niente si
caressant, et vous n’entendez de pareils airs que dans la bouche des enfants qui n’ont pas encore eu le temps d’être écrasés par le soleil tropical.
Si quelques danses ont lieu à Guham, ce n’est que dans les grandes cérémonies ordonnées par le gouverneur, et jamais, même alors, ce ne sont les hommes ou les femmes d’un âge mür qui s’y livrent ; mais les enfants se vengent, pour ainsi dire, par la vivacité de leurs jeux et de leurs gambades, de cette froide contrainte imposée aux veterans du lieu.
Chaque soir, après le travail, vous voyez ces marmots, garcons et filles, nus, excepté des reins, se poser devant leur porte, d'abord dignes et graves, ainsi que des marquis de la vieille roche, puis, piétinants et pleins d’impatience, attendre la présence de quelque personnage de distinction pour commencer les exercices où s épuisent leurs forces.
Un chapeau est placé à terre, au milieu d'un cerele de quatre où cinq pas de diamètre; un cerele plus grand entoure le premier, et indique l'intervalle que
l'Ile de France! mais quelle différence pourtant de l'une à l’autre ! Là-bas, une orgie; ici, une fête; làbas, de la boue, des hurlements; ici, des fleurs, des soupirs, une harmonie suave à l'âme ! N'importe, les deux chikas sont sœurs indubitablement,.
Après ces danses si Joyeuses, auxquelles nous assistions tous les jours avec tant de plaisir, et dont nous encouragions les acteurs par quelques bagatelles propres à ranimer leur ardeur, le jeu favori de la colonie est-le combat de coqs. Il a lieu tous les dimanches surtout, en face du palais du gouverneur, et M. Médinilla lui-même n’était pas le moins ardent des parieurs.
Pour cel exercice, on dresse le courageux volatile d’une façon assez originale : attaché par la patte droite à un pieu, on lui montre de loin la nourriture dont il a besoin, et les efforts qu'il fait continuellement afin de l’atteindre donnent à cette patte une force vraiment extraordinaire. Aussi, quand un coq est sorti vainqueur de trop de combats, on n'accepte de lutte avec lui qu'à condition qu’il ne sera armé du ler aigu que de la patte gauche. La mort de l’un des combattants, souvent mème la mort de tous les deux, est le résultat inévitable de la querelle, que l'on engage d'abord en tenant dans les bras les deux adver-
doivent parcourir les exécutants, avec défense de s'en éloigner. La jeune fille commence l'attaque par de petites mines, de pelites grimaces qui disent que son cœur bat plus vite que de coutume ; le galant la suit du regard, et lui répond, par des mines analogues, que son émotion est partagée. Là-dessus, la première bondit de joie et sur place, tandis que l'amoureux s'agite à droite et à gauche avant d'exécuter la course rapide qui doit lui livrer sa conquête Il part enfin avec des gestes de tendresse, des mouvements de hanche et de corps tout à fait libres ; la coquette évite | la recherche du galant : elle le tourmente, elle le boude, elle lui sourit, elle se laisse légèrement toucher de la main; près d’être soumise, elle reprend son élan, s’esquive, implore, menace, gronde et pardonne à la fois; vaincue enfin, elle tombe à genoux, tremblante; frétille, se relève, se penche, tend les bras, se laisse prendre un baiser sur les épaules, puis sur ses joues rosées, puis sur ses yeux brillants. et le drame est fini. Quelle analogie avec la chika de
Les préparatifs d'un combat de coqs. (Page 196.
| saires, et en leur faisant échanger trois ou quatre coups de bec sur la tête.
On appelle ici ce combat jeu royal... Jeu royal! Qu'est-ce à dire? Est-ce parce que le sang coule ? Nobles tètes couronnées, comme on vous calomnie !
Guham a quarante lieues de tour ; le côté nord, presque désert, est formé de calcaire madréporique, et les falaises qui bordent la mer sont abruptes et élevées. Au milieu de ce massif, dans un lieu nommé Sainte-Rose, a pointé, depuis deux ans, un petit piton volcanique dont les ravages se font déjà sentir dans les environs. Des protubérances madréporiques entourent presque toute l'ile, plutôt défendue par son inutilité que par la nature et les citadelles élevées à grands frais par les Espagnols. à | Le côté sud de l'ile offre un spectacle bien singulier: ce sont d’abord des cônes élevés avec des bouches encore béantes d’où s'exhale parfois une odeur sulfureuse et des jets de flamme colorée de bleu et de rouge; ce sont aussi, sur le penchant de ces cônes rapides, des basaltes, des couches bizarres de lave vomies par les fréquentes éruptions, tellement et si régulièrement superposées, qu'il est aisé de compter par les profils les colères des feux souterrains.
Mais, dès que vous vous rapprochez du rivage, le
VOYAGE
sol perd de son äpreté, et se dessine en ondulations déprogressives Jusque sur les flots, où elles s'éteignent presque imperceptibles. Mon brave Petit, qui apporte tout à la marine, et dont le langage pittoresque trouve si instinctivement le mot de la chose, selon son expression favorite quand il veut faire le savant, me dit:
— Savez-vous bien, monsieur Arago, que le razde-marée a passé par ici ?
— Comment l’entends-tu ?
— C'est facile; voyez comme la terre clapote : il y a de l’eau là-dessous. :
— Ce qe tu appelles de l’eau, c’est du feu.
— Qu'importe? si l'effet est le même. Je vous jure qu'il y a sous nos pieds quelque chose qui bout, et puis quand Ça aura bouilli, le couverele sautera, et nous gigoterons comme de bons enfants.
s gig — C'est possible.
AUTOUR
— Tenez, creusez avec votre sabre ; je suis sûr que vous trouverez une source de feu.
Nous essayämes l'opération; mais la croûte était trop dure : nous y épuisämes vainement nos forces. Au surplus, ces flammes souterraines, ces secousses violentes et si souvent répétées, ces fatigues perpétuelles d'une terre en travail, n'ont pu encore étouffer cette puissance de la végétation qui pare l'ile d'un umense bouquet de verdure, et quelques parties même de l'intérieur rappellent, sans trop de désavantage, le chaos impénétrable des forêts brésiliennes.
Ici, seulement, point de reptiles qui bruissent et sifflent sous Les arbustes et les feuilles mortes, point de monstrueux lézards qui vous fatiguent de leurs cris, point de rauquements lusubres des jaguars; tout est calme à la surface de Guham, quand tout est turbulence dans ses entrailles. On dirait que les fu-
Une distillerie aux Mariannes,
reurs intérieures ont pris à tâche de ne pas troubler la quiétude des êtres vivants qui y respirent un air pur et limpide. Peut-être, hélas! le jour de la destruction n'est-il pas éloigné, et les volcans se ferontils les terribles auxiliaires de la lèpre : à nous le sol, à toi les hommes.
Les bois et les montagnes de Guham offrent au naturaliste des objets dignes de sa curiosité et de ses réflexions. Une grande quantité d'oiseaux, riches de mille couleurs, voltigent de branche en branche, et ne cherchent que rarement à éviter l'atteinte des chasseurs. Le plus joli, sans contredit, est la fourteterelle à. calotte purpurine, dont les couleurs sont d'une douceur étonnante et la forme infiniment gracieuse. Les martins-pécheurs viennent après; il v en à de magnifiques ; mais les oiseaux de cette partie du globe, brillants de plumage, ont un chant monotone ou un cri fort désagréable.
La mer est plus riche encore que la terre; on y trouve des poissons de toute espèce et bariolés de mille couleurs. La collection de nos docteurs était
précieuse, et ils auraient apporté bien des espèces inconnues en Europe, si le triste naufrage que nous fimes aux Malouines ne les avait englouties. On fait ici aux habitants de la mer une guerre opiniätre à l'aide d’un petit poisson dont j'ai oublié le nom, et qu'on garde dans un réservoir où il est nourri avec le plus grand soin. Dès qu'il est jugé assez instruit dans le mêtier qu'on lui apprend, on le lâche, et le pêcheur, en frappant de grands coups sur son bateau, le fait revenir avec tous les autres poissons, que son élève a l'adresse d'attirer dans ses filets.
On comptetrente-cinq rivières dans toute l’île, dont quelques-unes roulent des paillettes de fer et de cuivre. Les principales sont Tarofofo, Ilig et Pago ; elles se jettent toutes trois dans la mer, et la première peut être remontée avec un petit navire à une assez grande hauteur. Quoique le pays soit très-montagneux, elles coulent fort lentement, et celle d’Agagna, par exemple, ne file pas un tiers de lieue par heure. Elles sont médiocrement poissonneuses.
Le cocotier, que je ne crains pas d’appeler le sou-
198 SOUVENIRS verain des arbres, quand je considère la richesse de son feuillage, et que je nomme le plus précieux lorsque je songe à son utilité, s’élance de terre par une tige de deux pieds de diamètre, qui s'elève majeslueusement jusqu'à cent pieds de hauteur et promène dans les airs sa chevelure verdoyante; ses feuilles, formées d'une arête large et flexible que bordent de longues folioles opposées, obéissent au vent le plus léger, et, cadencées avec grâce, elles s’entrelacent mollement, se déploient avec majesté et relombent sans être affaissées. Plus l'arbre est jeune, plus elles sont larges et vigoureuses ; plus il vieillit, plus elles deviennent rares et faibles ; on dirait qu'elles font sa vigueur, comme les cheveux de Samson faisaient sa force. Dépouillée de cet ornement, sa tige grisàtre semble succomber sous le poids énorme des fruits qui la dominent et qui y sont attachés en grappes. Ces fruits ne sont qu'une partie de sa richesse. Aussi gros que nos melons, ils renferment dans leur double enveloppe une eau plus limpide que celle qui tombe des belles cascades des Pyrénées; elle est douce et bienfaisante, mais l'excès en est nuisible, ainsi que celui de la crème délicieuse qu’elle dépose sur les parois de la première coquille.
Pour arriver jusqu'au sommet de l'arbre, les noirs, les sauvages, les habitants des Mariannes se servent à peu près des mêmes moyens : ils font de petites entailles à son trone, ou plus souvent encore, avec l’arète même des feuilles qu'ils lient entre elles perpendiculairement au sol, ils dressent une sorte d'échelle capable de supporter les plus lourds fardeaux. Du reste, ce n’est que pour les enfants qu'on fait usage de ces moyens, car, dès qu'ils ont acquis la force de la jeunesse, les naturels escaladent les arbres les plus roides avec une agilité merveilleuse, et j'en ai vu qui se jouaient en riant des difficultés et qui les cherchaient pour nous montrer leur adresse,
Sans compter la nourriture agréable et naturelle qu'on retire de ces fruits, jetez un coup d'œil sur le tableau suivant, et jugez vous-même si eet arbre n'est pas un bienfait pour tous les insulaires de la
mer du Sud, et en particulier pour les habitants de cet archipel isolé. -
Du fruit ou de la liqueur qui découle des branches tronquées à dessein on obtient :
Des confitures excellentes, De l’eau-de-vie délicieuse, Du vinaigre,
Du miel,
De l'huile.
De l'enveloppe :
Des vases, De petits meubles.
De la tige et des feuilles :
Des cordages très-forts, Des habillements,
Du fil,
Des toitures.
Ajoutez encore à ce tableau incomplet une foule de petits ouvrages charmants, tels que paniers, nattes, haies solides, cloisons impénétrables, et vous jugerez quel prix on doit attacher iei à la possession du cocotier : aussi Jui seul est-il la plus grande richese du pays.
Si je n'étais sérieusement occupé de botanique, je vous parlerais de cet arbre du voyayeur (urania speciosa), dont le nom indique un bienfait; de ce rima ou arbre à pain (artocarpus incisa), presque aussi nécessaire que le cocotier, mais beaucoup moins répandu ; de ce latanier, qui ressemble si bien à un vase élégant d'où s'échappent, comme des rayons, des feuilles d'un vert magnifique ; de l’arequier (areca oleracea), du vacoi (pandanus), et de cet ènorme multipliant (ficus religiosa), qui à lui seul forme une forêt. Mais mon livre est un itinéraire; la route est longue encore, et Je ne veux point arrêter mes lecteurs à chaque pas. Ne voyez-vous pas que c’est une défaite plutôt qu'une excuse?