‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 38 sur 90 · ÉPOQUES DES PRINCIPALES DÉCOUVERTES · texte numérisé non relu

ÉPOQUES DES PRINCIPALES DÉCOUVERTES

Les Canaries, des navigateurs génois et catalans. . . . 1545 — Jean de Béthencourt en fait la conquête de 1401 à 1409 Porto-Santo, Tristan Vaz et Zarco, Portugais. . . . . 1418 Madère, par les mêmes. . . . . . + . : « « :+ + - 1419 Le Cap Blanc, Nunbo Tristan, Portugais. 2 re 10 LA) Les Açores, Gonzallo Vello, Portugais. . . . . . . . . 1448 Les îles du cap Vert, Antoine Nolli, Génois. , . . . . 1449 La côte de Guinée, Jean de Santaren et Pierre Escovar, Pontus is Fe ere 1471 Le Congo, Diégo Cam, Portugais. . . . . . . . . + . 148% Le cap de Bonne-Espérance, Dias, Portugais. . . . 1486

L'Amérique (ile San-Salvador, dans la nuit du 11 au 12 octobre). Christophe Colomb, . , . . RS on

VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 157 Les Antillesi, Christophe Colomb, . . . . 1493 | Rio de la Plata, Dias de Solis. . . . . . . . . . . . 1516 La Trinité (continent de l'Amérique), Christophe Colomb. 1498 | La Chine, Fernand d'Andrada, Portugais . Lt ARE 1517 Les Indes lcûtes orientales d'Afrique, côte de Malabar), Mexique, Fernand de Cordoue. , . . . . . . . . . 1518 Vasco de Gama. . 2 106 OEM 1498 — Fernand Cortez en fait la conquite. AE 1519 Amérique (côtes orientales), Gjéd, accompagné d'améric TerreïdeKeu Magellan," : RNA: 1520 MeSpuce ne MG UE 1499 Iles des rois Magellan 7. RenRE 1521 Rivière des Amazones, Seat Pinçon. ie 1500 Les Philippines, Magellan, , . . RNA, L2014021 Terre-Neuve, Corléral, Portugais. . . . . . . . 1500 | Amérique septentrionale, Jean Verazani.…. . 1925 et 1524 Le Brésil, Alvarès Cabral, Portugais. 1500" MCorquéteidibErouMbPizarre.t!, LME 152% Ile Sainte-Hélène, Jean de Nova, Por tugais . 1502 | Les Bermudes, Jean Bermudez, Espagnol. , , . . . . 1527 L'ile de Ceylan, Laurent Almeyda. . . 1506 | La Nouvelle-Guinée, André Vidaneta, Espagnol. . . 1528 Madagascar, Tristan da Cunha. , , : 1506 | Côtes voisines «l'Acapulco, par ordre de Cortez.. . 153% Sumatra, Siqueyra, Portugais, . . . , . 1508 | Le Canada, Jacques Cartier, Français, . . . . . 153% et 1535 Malacca, le mème. 2: € MR 1508" |MTatGahfornieGortez.s a NN 0 D 1.104535 Iles de La Sonde, Abreu, Portugais. ce 1511 | Le Chili, Diégo de Almagro. SU. 145561et:4957 Moluques, Abreu, Ccrrano. , , ANDRE 1511 Acadie, Robersall Français, s'établit à l'Ile Royale. 1541 La Flor. ide, Ponce de Léon, Espagnol. PERS 1512 | Camboje, Antonio Faria y Souza, Fernand-Mencez Pinto. 1541 La mer du Sud, Nuñez Balboa. . . . . . . . . 1515) 1 NTestiles Tiketo;.lesmémes ."...,... . +. : … « - « 1541 Le Pérou, Pérez de La Rua. . PDO ESS 1545 Heinam, les mêmes. . . 0 LAS lao-Janeiro, Dias de Sols. . . 1516 | Cap Mendocino, à la C alifornie, quis Cabrill. . 1542 Les Exvconareurs Cook. Une habitation à la Nouvelle-Calédonic. Japon, à V'est, Diégo Samoto et Christophe Borello ; à Nouvelle-Brelagne, Dampier.. . . . . . 1700 l’est, au Bungo, Fernand-Mendez Pinto. . . . . . . 1542 Ledéfroilide BERTNTAEN ENCNNNEE 1725 Le Mississipr, Moscoso Alvarado.. , . . . . 1545 | Taiïili, Wallis. A DÉCO DS 1767 Le détroit de Waigats, Steven Borrough. , . 1556 | Archipel des Navigateurs, PBougainville. . . . . . 1768 Iles Salomon, Mendana.. . . . «+ + + + + 1567 | Archipel de la Louisiane, Bougainville. . . . . . . . 1168 Détroit de Frobisher, sir Martin Frobisher . d 5 diene 1576 | Terre de Kerguelen ou de la Désolation. . . . 1772 MonagedeDrahe ee 0. - ete 1919) 01 1590 La Nowvelle-Calédonie, Cook. M PEIU SE PP ATTE Détroit de Davis, John Davis. , Le Dee 1587 Tes San hic COOPER MN EE NET ON 118 Côtes du Chili, dans la mer du Sud, Pédo Sarmiento . 1589 Les îles Malouines, ou Falkland, Hawkins. , . , . , . 159% Voilà certes bien des noms illustres, bien des cou- Voyage de Barente à la Nouvelle-Zemble. . . 1594 à 1596 rages éprouv és, bien des pays longtemps i inconnus et Marquises de Mendoca, Mendana. 1595 donnés à l'Europe insaliable..… Dites-moi maintenant Santa-Cruz, Mendana. . OR LUE FÉ 1595 Le P ; : apr Ouiioss Gicladrs, Bucain si, Vainqueurs Ou vaincus, maitres ou esclaves, domiville; Nouvelles-Hébrides, Cook. . . . . . . .... 1606 | nateurs ou sujets, beaucoup ont à remercier le ciel Baie de Chesapeak, John Smith.. . . . . . . . . 1607 | de tant de conquêtes. Québec, fondée par Samuel Champlain, . . . . . . . 1608 A ceux-ci les haines, les jalouses persécutions des Détroit de Hudson, Henri Hudson. 1610 | princes, à qui ils octroyaient sur de nouvelles terres fee CET free DAME ICI EN TEE 1616 | un droit de suzerainelé ; à ceux-là des guerres inter- Cap Horn, Jacob Lemaire. |... . . . .. 1616 | minables et cruelles, où le sang coule à flots pressés et nice tEmanE ele 1682 | engraisse le sol, témoin de tant de carnages. Nouvelle-Zélande, le même. . . . . . . . . 1642 Nulle t Ile td Iles des Amis, le même. Te È 1653 par ou presque nulle par des victoires mo- Iles des Etats {au nord du Japon), de Uries. . . 1643 | rales.

1 Cette date est contestée et portée par quelques auteurs à 1497.

Nulle part ou presque nulle part la clémence assise

à côté de la force.

Partout, au contraire, le canon et le glaive pour asseoir la possession.

Partout aussi des meurtres, des assassinats, de sanglantes représailles.

C'est là l'histoire abrégée des deux Indes, c'est l'histoire du Nouveau-Monde ; n'est-ce pas, je vous le demande, l'histoire de l'ancien?

Ya-t:l, oubliée encore du reste de l'univers, une toute petite ile pour laquelle Dieu n'ait que des regards d'amour ?

Ya-t-il au sein de quelque vaste océan une terre presque imperceptible où l'amitié dresse ses autels, où la liberté professe son culte ?

Qui le sait ?

Nous n'avons plus de continents à découvrir ; mais les mers n'ont pas été si plemement sillonnées que toute espérance doive s’éteindre.

Oh! alors que le navigateur passe vite, qu'il se taise à son retour.

Il faut laisser la paix et le bonheur dans la retraite que le ciel leur a donnée. Hélas ! les Carolines, quelque peu riches qu'elles soient, ne tarderont pas à subir les destinées des archipels qui les entourent. On a si bien fait jusqu'à présent, que le flambeau de Ja civilisation n’est plus qu'une torche incen-

jaire.

ILES MARIANNES

Guham. — umata. — La Lèpre.

Il y a pour le moraliste des études à faire plus curieuses encore que celles des peuplesprimitifs, et nous voici dans un de ces pays exceptionnels où le doute et l'incertitude se trouvent à chaque pas, alors même que les faits paraissent plus saillants et plus tranchés:

Lesiles Mariannes ne sont ni sauvages ni civilisées ; on voit là, pour ainsi dire, côte à côte, mœurs antiques et usages modernes, superstition et idolâtrie des premiers âges à demi étouffées sous le fanatisme des conquérants espagnols qui ont légué l'archipel entier à leurs successeurs. Les vices européens luttent sans cesse, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, contre cette liberté de conduite des indigènes du lieu qu'on appela Larrons à si bon droit, qu'ils tiennent à honneur de l'être, et qu'on aurait pu également nommer libertins, s'ils avaient compris toute la portée des mots vertu et corruption comme les explique notre morale. C’est, je vous jure, un spectacle bien bizarre et bien instructif à la fois. Des contrastes sont si rapprochés, que l'historien semble en contradiction avec lui-même alors qu'il est fidèle jusqu'à la naïveté. Le peuple du matin ne ressemble pas à celui de la soirée, il est catholique romain de telle heure à telle heure, il est tchamorre et idolâtre de telle autre à telle autre ; le voici dévot, le voilà indépendant de toute culte. L'homme vole et va gaiement chez un prêtre se confesser d'avoir volé ; il fera saintement la pénitence imposée, et ii méditera un nouveau larein sans que sa conscience s’en alarme dès qu'il se sentira une conscience. La jeune fille que vous voyez là, devant sa porte, vous accueillera tout agaçante, et échangera, devant sa mère insoucieuse, ses faveurs contre un rosaire. Ici tout le monde va à l'église, tout le monde y prie avec ferveur, les hommes d'un côté, les femmes de l’autre ; tous se frappent rudement la poitrine et baisent fréquemment la terre avec la plus grande humilité. Le service divin achevé, toute religion est mise en oubli. Il y a là des hommes, des femmes, des rivières, des bois, des plaines; on se fait une vie sans entraves, on se trace un chemin sans épines, on jouit des eaux, de la brise, du jour, du soleil, on respire à l'aise et on avance ainsi jusqu'à la tombe, où l’on se couche exempt de remords, car on n’a jamais su ce qu'il fallait entendre par le bien ou le mal, le vice ou la vertu. Mais ne généralisons pas encore, et reyenons sur nos pas.

Sans l'heureuse visite des bons Carolins, notre traversée eût été la plus douloureuse de cette longue campagne. Plusieurs de nos meilleurs matelots ont

suivi notre ami Labiche dans les flots océaniques, et beaucoup d'autres, couchés sur les cadres, attendaient dans les tiraillements horribles qui les tordaient que leur tour arrivât. Aussi Marchais jurait à peine, Vial ne donnait plus de leçons d’escrime dans la batterie silencieuse, et Petit, presque toujours au chevet de l’agonisant, cherchait encore à le ranimer par ses contes si tristement naïfs.

Enfin une voix crie : « Terre ! » Ce sont les Mariannes, les iles des Larrons, soit; mais on trouve là, du moins, si nous en croyons les navigateurs, de belles et suaves forêts, au travers desquelles l'air glisse pur et rafraichissant ; il y a là des caux limpides et calmes, de l'espérance, presque du bonheur. Voyez sur le navire comme les fronts se dérident, comme les bouches sourient, comme les paroles s'échappent moins graves, Dans la batterie ouverte au souffle de terre, les malades cherchent d'un œil faible les monfagnes à l'horizon, et la corvette, poussée par une forte brise, s’élance majestueusement vers la prineipale ile de cet archipel.

L'exagération de certains navigateurs est patente, ou le pays a perdu de sa fertilité et de ses richesses, car les cimes qui se dessinent imposantes au milieu des nuages sont nues, âpres, couronnées d'énormes blocs de roches noires et volcaniques. A leur base pourtant et à mesure que nous approchons, nos regards se reposent sur quelques louffes de verdure assez riches ; mais dès que le sol monte, avec lui se déploie, comme pour pavoiser le rivage, un vaste et admirable rideau de palmiers, de cocotiers, de rimas, de bananiers, si beaux, si éclatants de leurs jeunes couleurs, que tous mes souvenirs perdent de leur richesse.

Décidément les voyageurs sont moins menteurs qu'on se plait à le dire, et ici je parle pour mes confrères seuls ; je tiens peu à convaincre les inerèdules par religion.

Après avoir longé la côte de Guham pendant une demi-journée et touché presque de la main l'ile des Cocos, qui ferme d’un côlé la rade d'Humata, nous laissimes tomber l'ancre à deux encäblures à peu près du rivage et non loin d’un navire espagnol arrivé la veille de Manille.

La rade, dont le fond est délicieux, est défendu par trois forts appelés, l’un la Viergedes Douleurs, l'autre Saint-Ange, et le troisième Saint-Vincent : vous voyez bien que nous sommes dans un archipel espagnol.

La ridicule cérémonie du salut causa un malheur

bien grand à deux soldats de la garnison, peu habitués sans doute au service de l'artillerie; tout leur corps fut brûlé par une garsousse ; mais, grâce à leur vigoureuse constitution et aux soins empressés de nos docteurs, ils résistèrent aux horribles souffrances qu'ils eurent à supporter.

Le gouverneur de la colonie, venu à Humata pour recevoir les nouvelles que le trois-mâts la Paz lui apportait, nous reçut avec une cordialité si franche, il donna un emplacement si propre, si bien aëré à nos pauvres écloppés, il nous témoigna tant d'égards, que nous ne crûmes pas devoir l'affliger par une étiquette qu'il aurait peut-être prise pour une réserve offensante. Une heure après, nous nous promenions dans les salons de son palais.

Levillage d'Humata se compose d'une vingtaine de mauvaises cases en arèles de cocotiers assez bien liées entre elles et bâties sur pilotis. Le palais du gouvernement est long, large, imposant, à un seul étage, orné d'un balcon de bois, avec cuisine et chambre à coucher. Cela ressemble admirablement à ces cages carrées et glissantes jetées sur la Seine à l’usage des blanchisseuses de la capitale. Patience, nous verrons beaucoup mieux plus tard, et Guham nous réserve d'autres merveilles.

Quant aux spectres hideux qui peuplent les maisons, c'est chose horrible à voir. Voici les femmes vêtues d’un lambeau d’étoffe sale, puante, nouée à la ceinture et descendant jusqu'au genou. Le reste du corps est absolument nu ; leurs cheveux sont mêlés et crasseux, leurs veux ternes, vitriliés ; leurs dents jaunes comme leur peau; leurs épaules, leur cou, rongés de lèpre, traçant tantôt de larges rigoles, tantôt creusant la chair, Le plus souvent dessinant partout des écailles serrées de poissons ou des étoffes moirées ; on recule d'horreur et de pitié.

Les hommes font plus mal à voir encore et l’on serait tenté de frapper de verges ces larges et robustes charpentes que la douleur et les maladies rongent sans les abattre, et qui meurent enfin, parce que la mort dévore tout. Autour d'eux sont de vastes et belles forèts; sous leurs pieds une terre puissante ; l'air qu'ils respirent est parfumé, l'eau qu'ils boivent est pure et limpide; les fruits, les poissons dont ils se nourissent sont délicats et abondants ; mais la paresse est là à leur porte: elle se couche avec eux dans les hamacs, la paresse honteuse qui les abandonne dans des haillons fangeux, qui les inonde de vermine, qui les abrutit, les énerve, les dissèque. Oh! je vous l’ai dit, Humata soulève le cœur.

M. Médinilla, gouverneur omnipotent de cet archipel isolé, M. Médinilla, dont je vous parlerai plus tard, et envers lequel j'ai un tort grave à me reprocher, me répondit, quand je lui parlai de ces êtres misérables qu'on voyait çà et là étaler au soleil leurs plaies livides :

— C’est une population condamnée.

— Pourquoi donc ?

— Elle est toute lépreuse ; ma capitale offre un bien autre aspect.

— Mais les gens de votre capitale viennent jusqu'ici, et j'ai vu plusieurs de vos serviteurs serrer la main à ces malheureux; la lèpre n'est-elle donc

pas contagieuse ?

— Elle l’est; mais si l’un de mes gens devient lépreux à son tour, je le chasserai et le reléguerai à Humata.

— Pourquoi ne pas empêcher ce dangereux contact? pourquoi ne pas prévenir un malheur ? pourquoi ne pas forcer ces hommes au travail, qui donne de

la force, de la souplesse aux muscles ? Ce qui les tue, c'est la paresse.

— Non, c'est la malpropreté, et je suis sans puissance contre cet horrible fléau qui pèse ici sur toutes les familles vivant loin de ma capitale.

— Vous parlez avec bien de l'intérêt de votre capitale; est-ce qu'elle ressemblerait effectivement à une ville?

— Oui, mais à une ville à part, à une ville unique en son genre : c'est une cité ou une forêt, comme vous voudrez.

—- Ÿ a-til un palais aussi brillant que celui d'Humala?

— J'espère que vous me ferez l'honneur d'y venir; vous déciderez ensuite s'il mérite vos épigrainmes.

— Hélas! Humata m'épouvante.

Cependant nos malades se rétablissaient à vue d'œil ; leurs forces renaissaient comme par enchautement, et nous fûmes bientôt en état de repartir pour nous rendre près du mouillage d’Agagna, capitale de l'ile de Guham. La côte, sous quelque aspect qu'elle se présente, est riche et variée; mais de nombreux récifs, sur lesquels le flot mugit et bouillonne, en défendent les approches, et le mouillage même où nous jetâmes l’ancre est difficile et tellement périlleux, qu'on ne peut guère y stationner que dans les belles saisons.

Les vents violents du nord ne soufflent que rarement dans la rade de Saint-Louis, protégée par l'ile aux Chèvres et le morne d’Oroté, sur lequel on a élevé une inulile batterie. Au reste, J'engage fort les capitaines de navires à mouiller à Humata plutôt qu'ici, car les hauts-fonds y sont très-nombreux et restent souvent à sec dans les basses marées. Sur une de ces roches madréporiques, une citadelle bâtie à grands frais présente quelque apparence de sécurité contre une atlaque extérieure; mais quel navire viendra jamais s’embosser là pour essayer une tentative sur Guham !

Quand nous nous vimes condamnés à ne pas sorlir de quelque temps de cette rade si belle pour le paysagiste, si effrayante pour le marin, nous nous rappelâmes que le gouverneur nous avait parlé à Guham d'une de ces iles, célèbre par le séjour que l'amiral Anson y fit lors de son grand voyage, et où, d’après M. Médinilla, nous devions trouver de curieux monuments antiques. Nous en parlämes alors au commandant, qui nous autorisa, MM. Gaudichaud, Bérard et moi, à entreprendre dans de frèles embarcations, ce périlleux voyage. Témérilé, soit; mais voir, c’est avoir, a dit le poëte, et nous voulions posséder. Et puis on meurt si bien en compagnie!

Ainsi done, laissant nos amis à bord de la corvette, nous nous embarquâämes dans un canok, et mimes le cap sur Agagna, notre véritable point de départ. Il va saus dire que Petit et Marchais furent choisis par nous pour nous accompagner dans cetle première course, fort affligés qu'ils élaient déjà de ne pas nous escorter jusqu’à Tinian.

Le canal entre Guham et l’île aux Chèvres n’a pas plus de six milles dans sa plus grande largeur, ni moins de trois dans sa plus petite. Cette île est couverte d’arbustes, pour la plupart assez inutiles, mais parmi lesquels cependant on trouve le sicas, appelé dans le pays fédérico, dont les habitants de cet archipel font leur principale nourriture. Il n’y a pas d'eau douce, excepté celle qu'on recueille parfois dans un réservoir de plus de quatre cents pieds de diamètre, alimenté par les pluies et creusé sans doute

par les premiers conquérants des Mariannes. Mais, en revanche, la côte de Guham offre de toutes parts l'aspect le plus riche et le plus varié. Les récifs poursuivent leur cours jusqu’à Agagna, et laissent à peine trois passages fort difficiles, mème pour les embarcations. Le premier est vis-à-vis de Toupoungan, village d’une quinzaine de maisons que Marchais nous proposa d'aller prendre d'assaut à lui tout seul, armé d’une des jambes de Petit. À cette plaisanterie, celuici, dont le soleil avait probablement échauffé le cerveau, riposla par un quolibet plus innocent encore; mais Marchais fit un mouvement du coude; Petit voulut parer, et, perdant l'équilibre, il tomba à l'eau. Oubliant que son adversaire nageait comme un marsouin, Marchais, dont le cœur n'était jamais en défaut pour rendre un service, l'y suivit afin de lui porter secours, et c’est ce que voulait le rusé Petit, qui, plus fort dans cet élément, avait enfin trouvé

l'occasion de se venger des mille et un coups de pied vigoureux dont Marchais l'avait généreusement graüfié. Jamais combat ne fut plus amusant, plus rempli d'épisodes. Marchais était furieux et avalait, en écumant de rage, gorgées sur gorgées d'une eau salée et boueuse, tandis que Petit, dans ses rapides évolutions, échappait à toutes les manœuvres de son antagoniste.

Nous mimes trève enfin à cet acharnement des deux combattants qui arrêtait notre marche; mais Petit ne consentit à monter à bord qu'après que nous eûmes obtenu de Marchais sa parole d'honneur qu'il ne garderait aucune rancune de cette lutte d'amis, où, pour la première fois, la victoire lui avait échappé.

Le second passage est par le travers d’Anigua, bourg aussi misérable que Toupoungan, et où la lèpre n'est ni moins dangereuse ni moins répandue.

.. C'est une population condamnée. (Page 159.)

La route nous paraissant belle par terre, mes deux compagnons et moi resolümes de la parcourir à pied jusqu'à Agagna, distant encore de six milles. Partout une terre riche et belle, partout les arbres les plus élégants et les plus majestueux à la fois; mais point de culture, point de travaux utiles pour diriger les eaux des torrents descendant des montagnes. Que fail donc l'Espagne de cet admirable archipel, qu'il serait de bonne justice de lui ravir au profit des navires voyageurs de toutes les nations ?

Enfin nous trouvâmes un hôpital de lépreux. J'y entrai, puisque mon devoir m'y appelait; j'y dessinai quelques-uns des malheureux qui erraient çà et là, comme des fantômes, le long des murailles décrépites, et vingt fois je fus tenté de m'échapper de ce séjour de misère et de malédiction. Toutes les parties saillantes des infortunés qu'il renfermait étaient attaquées avec une violence extrême; pas un n'avait de nez. et la plupart perdaient leur langue tombant en lambeaux.

Une jeune fille, nommé Dolorès, vint à moi en couant et me supplia de l’arracher de celte tombe pu- Lréfiée. N'apercevant aucune plaie sur son corps, de mon autorité privée j'allais l'emmener avec moi, lors-

qu'elle tomba à mes pieds et se tordit dans des convulsions horribles.

L'histoire de cette jeune fille est triste et rapide. Née à Toupoungan, et devinant, encore enfant, que la fuite seule pourrait la garantir de l’affreuse maladie dont son village était infecté, elle se sauva dans les bois, où elle vécut deux ans et demi, couchée sans abri sur le gazon et ne se nourrissant que de fruits. Épuisée pourtant par cette vie errante et malheureuse, elle se présenta un jour à Agagna, et demanda l'hospitalité à une brave femme dont la maison était située à l'entrée de la ville et qui l’accueillit avec bonté. Mais, comme dans ce pays nulle mendicité n'est possible, l'étrangeté de la prière de la jeune fille dnt frapper sa généreuse protectrice, qui lui demanda d'où elle venait.

— Des bois, lui dit-elle.

— Pourquoi des bois?

— Parce que je craignais le mal de saint Lazare, (C'est ainsi qu’on appelle la lèpre à Guham.)

— Et pourquoi encore crains-{u si fort ce mal?

— C'est qu'il fait bien souffrir,

— Qui te l’a dit?

— Mon père, qui en est mort.

— Ton père!

— Oui, et puis une sœur morte aussi ef un frère qui se mourait.

— Malheureuse ! d'où es-tu ?

—- De Toupoungan.

— Sors, sors de chez moi bien vite, ou je te tue!”

— Tuez-moi, j y consens; mais ne me chassez pas,

. er je ne veux plus retourner à Toupoungan.

— Attends, attends.

— Qu'allez-vous faire?

— Te dénoncer à monseigneur le gouverneur.

Le soir même, cette jeune fille si belle, si pure, fut saisie et conduite à l'hôpital où je la trouvais, pour y être traitée, à l'aide d'une pâte faite avec des cloportes, d'une maladie dont elle n’était pasatteinte, et dont nul symptôme n’annonçait qu'elle portät le

germe dans son sein. Là, sans défense, sans protection, entourée de malades et de mourants, elle attendait avec résignation la lèpre, qui, par un grand miracle du ciel, la respecta toujours. La frayeur la rendit folle et idiote; elle passait ses journées à mâcher ses cheveux qi étaient admirables, et quand elle apercevait une figure inconnue, elle se préeipitait, poussant un cri aigu, el tombait sur le sol, où elle se roulait en de terribles convulsions.

M. Médinilla, qui me conta cette histoire, promit à mes ferventes prières de retirer l'infortunée de l'épouvantable tombeau où on l'avait murée, si en effet elle était saine encore. Il tint sa parole, et, avant mon départ de Guham, j'ai eu le bonheur de voir la belle Dolorès, guérie de ‘sa folie et de son idiotisme, logée dans une des plus jolies maisons d'Agagna, dont M. Médiniila lui avait fait généreusement cadeau.

ë XMEX ILES MARIANNES Course dans l'intérieur. — Dolorida.

: La baie d'flumata (îes Mariannes’.

Peux pas en arrière me sont imposés; je reviendrai à Agagna sous peu de jours.

… Que faire dans un bourg, dans une ville, quand on a tout étudié, quand on a tout vu ?

La vue est de tous les sens celui qui se rassasie le plus vite. Hélas! que n’en suis-je encore à l’épreuve !

Il en est de ces choses belles et curieuses à voir comme de ces récits pleins d'intérêt qui, connus déjà, vous trouvent tièdes et froids à une seconde lecture. Je ne sais, en vérité, si nous ne serions pas moins émoussés par la présence fréquente d’un spectacle d'horreur que par un assemblage complet de beautés de tous genres.

La lèpre cest ici l'hôte fatal de chaque demeure; elle croît avec l’enfant qui vient de naître; timide, elle l’escorte encore dans son adolescence, elle gran-

Live. 21

dit et se fortifie avec lui, elle l’écrase dans un âge avancé, elle le pousse à la tombe... et nous allons, nous, hommes sains et forts, cœurs bons et généreux, l'étudier dans ses ravages, visiler le malheureux qui en est vaincu, comme si c'était là un spectacle doux à l'âme, un tableau consolant, une image de paix et de bonheur !

Que de contrastes en nous, que de misères nous nous faisons volontairement! N’en avons-nous pas assez, bon Dieu, de toutes celles que le sort Jette à pleines mains sur notre passage ?

Sentmelle toujours debout, la lépre est permanente à Humata, je vous l'ai déjà dit, et cependant quelques individus encore n'en sont point atteints. Patience, elle à les bras longs et les ongles aigus, l'horrible maladie dont je vous parle; lorsqu'elle laisse passer auprès d'elle un corps sans le tordre et le creuser,

c'est que Dieu, dont la force est plus grande, a étendu la main et a dit : Assez !

Dieu seul est vainqueur de la lèpre. Or, écoutez :

Un jour que, plus matinal que de coutume, jem'étais rendu de l'espèce d'hôpital où nous logions chez le gouverneur, déjà réveillé, je recommencai mes questions sur la coupable insouciance avec laquelle il

ermettait aux gens bien porlants d'entrer à toute ieure dans les maisons des lépreux, d'y prendre parfois leurs repas et même d’y passer la nuit.

— Que faire encore à tout cela? me répondit-il.

— $e décider à un acte rigoureux et arrêter le mal à Sa source.

— Arrêteriez-vous la cataracte du Niagara ?

— Mais la cafaracte est un monde qui roule, et je ne vois pas ici un monde qui succombe.

— C'est que vous ne voyez pas tout.

— Comment! Humata n'est-il pas l'enfer de cet archipel?

— Humata n'en est que le purgatoire; ici se dresse parfois l'espérance. Si le ciel n’était pas si.pur aux Mariannes, il faudrait les fuir comme on fuit une cité visitée par le vomito-negro.

— On combat efficacement la peste.

— Je vous le répète, on ne combat pas la lèpre.

— Vous avez beau dire, les hommes peuvent s’en garantir en fuyant les lieux qui en sont infectés.

— Eh! ne l’ai-je pas tenté maintes fois? Si j'ai voulu épouvanter par de sévères exemples, savez-vous ce qu'on se disait tout bas dans ma capitale ? Que j'étais un impie, un franc-maçon, un athée, un antecbrist.

— Pourquoi?

— Parce que le peuple croit, aux Mariannes, que tout se fait ici-bas par l’ordre de Dieu, que l’homme qui est atteint de la lèpre devait en mourir ou plus tôt ou plus tard, et que vous pourriez fort bien, vous ou tout autre, coucher côle à côte d'un lépreux sans rien craindre, puisqu'il était encore éerit là-haut que vous deviez ou non être malade.

— Celte croyance est-elle générale?

— À peu d’exceptions près.

— Mais il y a donc deux lèpres à Agagna ?

— Il y en a plus de deux, monsieur.

— Je vous plains autant que le peuple qui vous est confié.

— Il faut subir sa vie.

— N'est-ce pas un million par an que vous donne votre roi?

— Une place comme la mienne ne se paye pas, monsieur, et c'est pour cela sans doute que le gouverneur de Manille, qui m'a nommé, ne me donne que cent trente piastres par mois, dont je distribue une partie aux malheureux.

— Je ne vous plains plus. Ne n’avez-vous pas dit tout à l'heure qu'il y avait un enfer à Guham?

— de vous l'ai dit.

— Où est-il?

— Non loin d'ici, à Maria-Dolorès, à Angelos et à Santa-Maria-del-Pilar, trois bourgs ou plutôt trois lazarets.

— Puis-je y aller?

— À quoi bon? c'est un spectacle si horrible! La maladie est là si cruelle, si vivace, que vous verrez des fragments humains se promener sous les plus beaux arbres du monde, se rafraichir aux sources les plus limpides et tomber en débris dans leur marche. On ne va pas là quand on n'y est pas condamné.

— L'étude impose des sacrifices. Qui soigne cëes pauvres gens?

SOUVENIRS D'UN AVEUCLE ‘*

— Personne. de $

— Vous voyez donc bien que la peur du mal existe,

— Point : si un lazaret était aux portes d’Agagna, qui n'a pas de portes, il serait peuplé comme ma capitale : c'est l'éloignement qui le fait désert; j'y en- ; voie les malades. e

— Je désire voir Santa-Maria-del-Pilar. @

— Allez donc, monsieur : celte journée est belle, je vais vous donner un guide, et si vous trouvez là deux personnes bien portantes, c’est qu'il y aura mi racle. Pt

— Pourquoi deux personnes? ET %

— Parce qu'il n’y en a qu'une que Dieu protègedepuis cinq ans, une sainte, un ange. Oh! c'est une histoire édifiante. ÉE

— Et vraie ? ,

— Jrrécusable comme la lépre. ES

— J'écoute. ADS

— Depuis quinze jours (il y a cinq ou six ans de cela), les habitants des Mariannes n’ayaient pas vu le soleil; des nuages cuivrés, amoncelés les uns sur les autres, pesaient sur nous de tout leur poids, et quoique p.:fois le vent soufflät avec assez de violente, ces Inasses énormes restaient immobiles comme des rochers suspendus dans les airs. #°

La chaleur était accablante, la mer clapotait, les cimes des arbres bruissaient, les ruisseaux étaient à see, et les bestiaux sur les routes s’arrêtaient épouvantés; on s'attendait à une catastrophe horrible, on croyait à la fin du monde, et l’église ne désemplissait pas. Une nuit cependant, là-bas à l'horizon du côté ce Tinian, que Je veux que vous alliez voir et étudier, uu point lumineux éclaire l'espace, il monte et grandit comme s’il voulait tout embraser ; on se regarde avec effroi, on se signe, on ne marche plus qu'à genoux dans les rues. Tout à coup les nuages courent 3 avec une rapidité effravante, le ciel se dégage, les animaux se redressent, les ruisseaux se rayivent, mais la terre s'agite par des secousses terribles et répétées, … le volcan d’Agrigan s’est joint au volean de Gubam, i!s ébranlent le sol, les maisons sont renversées, mon palais est à demi saccagé, et au milieu du désastre » général, l'église seule respectée. zh

Le prètre était en chaire, brave homme celui-là ! le scint apôtre ne voulut point quitter son poste, et quand la tourmente eut cessé ses ravages, quandla nature eut repris ses belles couleurs, toutes lesbouches crièrent : Miracle! miracie! tous les cœurs ré- … pétèrent : Hosannah! hosannah!

Le bon prêtre mourut quelques jours après, mais avant d’expirer il demanda des secours pour les lé- preux, fit promeltre à ceux qui entouraient son lit de douleur que des pèlerinages auraient lieu dans les bourgs où la maladie exerçait son redoutable empire, et il obtint que chaque année un homme dévoué se consacrerait au soulagement des malheureux dans les tristes lieux dont Je vous ai déjà parlé. Le saint usage n'a point périclité, et vous trouverez à Notre- Dame-del-Pilar une personne encore pure de toute atteinte du fléau.

— Un jeune homme?

— Une jeune fille. Elle avait neuf ans quand elle partit volontaire garde-malade, il y en a cinq qu'elle est là, elle ne veut point quitter son poste; elle y moura, l'infortunée.

— Ne fût-ce que pour baiser la main de la noble martyre, j'irai à Santa-Maria-del-Pilar.

— Voilà un guide honnête homme, il sait les chemins ; vous serez au bourg en moins de deux heures; portez un rosaire à Dolorida, ele priera pour vous.

à : VOYAGE

— Je lui en porterai six et quelques chemises.

— À ce soir !

— À ce soir!

Nous partimes, mon guide, Petit et moi; mon guide

avec eflroi, moi avec une profonde tristesse, et Petit arce que je lui avais dit : Viens. Il avait emballé lans un havresac mon léger bagage, et me disait de temps à autre : ; - — Pourquoi aller là-bas? Si vous voulez, je leur por- !- terai seul vos hardes.

… —Non, je veux les voir.

— Ce n'est déjà pas si beau, des galeux de la tête aux pieds.

- — Ce n'est pas la gale, c’est la lèpre.

— La lèpre, monsieur, c'est la gale numéro un : çase gagne fort proprement, comme on dit.

. — Tu ne comprends pas la curiosité, toi.

— Oh! que si; mais il y a curiosité et curiosité, et celle qui vous pousse à aller vous fourrer parmi tant de plaies, c'est de la bêtise, sauf l'amitié que j'ai pour vous.

— Tu prends certaines libertés...

— C’est vrai, mais je vous accompagne, et ça doit faire passer sur bien des choses.

— Ainsi donc tu ne vas à Maria-del-Pilar que par rapport à moi ?

— Est-ce que j'irais par rapport à eux autres? Allons done, vous ne me connaissez pas encore, Je vois Ça. Tenez, je suis triste, je marronne ; vous ai-je tant seulement demandé une goutte d’eau-de-vie? Non, je n’en veux pas, je n'en boirai pas; quand on va visiter le malheur, il ne faut pas être heureux.

— Tu es un brave garçon.

— Vous ne m'apprenez rien, je le sais aussi bien que vous, qui semblez ne vous en apercevoir qu'aujourd'hui. ;

— Si je ne le savais pas depuis longtemps, je ne L'aurais pas prié de m'accompagner.

— À la bonne heure ! voilà que je vous raime plus fort.

. Nous avions quilté le sentier battu et au bord duquel murmurait un joyeux filet d’eau, qui se perdait là, au milieu d'un magnifique gazon où sans doute il prenait naissance. Nous enträmes dans un bois ou plutôt dans un jardin ravissant : c’étatent des allées naturelles de bananiers, dont le sommet de la tige élait paré de ses grappes délicieuses protégées contre l’ardeur du soleil par les larges parasols dont le ciel les a panachés. C'étaient partout des rimas aux branches gigantesques, aux feuilles vastes el: veloutées, aux fruits bienfaisants qui ont fait appeler ce géant des forêts arbre à pain. C'était encore toute la classe des palmistes réunis comme des frères, le vacoi, le palmier, le cocolier, séparés aux pieds et mêlant leur chevelure ondoyante comme des amis qui se retrouvent et se caressent; et puis des fleurs odorantes sous les pieds, un gazon émaillé, égal, où ne se cachait nul reptile; et, à l'air, des oiseaux amoureux, semblant étonnés de voir là des êtres qui marchaient et changeaient de place.

— Cré coquin! que c'est fioné tout ça! disait Petit dans son enthousiasme.

— Tu n'es done plus fâché que nous soyons venus.

— Mais au bout, qu'est-ce qu'il y a?

— Nous allons le savoir. Voilà des maisons.

— Ça, c'est aussi bien des maisons que la bicoque du gouverneur est un palais. Quel farceur ! il appelle un palais quatre murs, une grande chambre sans meubles et un hangar ; il croit donc que nous venons des antipodes?

— Oui, et il a raison.

— Il nous prend donc pour des sauvages, pour des Hugues !

— Quelle colère!

— C'est juste au moins : Mon palais ! mon palais! il n'a que ça dans la bouche. Un palais sans caves, ça fait pitié, foi de matelot à trente-six ! N'a-Hl pas aussi appelé soldats des espèces de manches à balai qu'on a harnachés avec des sortes d’uniformes et des épaulettes? J'ai voulu passer la jambe à un de ces vainqueurs : le geste seul lui a fait prendre un billet de parterre; et le soir, j'ai vu près de la cuisine, où je suis assez souvent, mon grenadier plumant un poulet aussi maigre que lui. Une armée de lurons de cette allure, Marchais, Vial, Chaumont, Barthe et moi, avec des garcettes, nous la ferions aller à la dérive en un crin d'œil.

— Tais-toi, nous voici arrivés.

— Je ne jacasse plus.

Six éases délabrées, basses, bâties sur pilotis, formaient le premier village. Tout était silencieux autour de ces tombeaux; personne au seuil des portes, personne sur le gazon ou sous les touffes de bananiers. Le cœur se glaçait. J'entrai en tremblant dans Ja première case; un seul homme l’habitait, couché dans un hamac suspendu à un pied du sol. Il nous regarda avec des yeux hébétés et nous demanda qui nous envoyait. Je lui dis que nous venions pour voir le village el y apporter quelques secours aux plus malheureux.

— Alors donnez-moi quelque chose,

— D'où souffrez-vous ?

— De nulle part; mais voyez Comme’je m'en vais.

Ses jambes étaient des os rongés par la lèpre. Petit, sans me consulter, lui jeta une chemise, et nous sortimes épouvanté. Dans une autre case nous trouvämes une jeune mère dont la moitié du corps n’était qu'une plaie ; elle allaitait un enfant de trois ou quatre mois! lei du plaisir. du bonheur. de l'amour peut-être! Petit, taciturne cette fois, aurait donné tout le havresac si Je l’avais laissé faire. Dans une troisième case nous trouvämes quelque chose ressemblant à un homme ; mais là aussi, à genoux, était une jeune fille auprès d'une grande calebasse remplie d'eau dans Jaquelle elle trempait un linge grossier dont elle essuyait les membres rongés du moribond.

— Ave, Maria, lui dis-je d’une voix faible f.

— Gratia plena, me répondit-elle sans tourner la tèle:

Dès qu'elle eut achevé son triste ministère, elle se leva et allait sortir. Elle nous vit.

— Qui êtes-vous ?

— Des étrangers, des Français arrivés depuis plusieurs jours à Guham.

— La charité, s'il vous plait, en faveur de ceux qui souffrent.

— Que désirez-vous pour eux ?

— D'abord des prières, puis du linge.

— Voici d’abord du linge; viendront plus tard les prières.

— Que le ciel vous en tienne compte!

Et la jeune fille disparut.

— Où va-t-elle? dis-je à mon guide, qui n’aveit pas prononcé vingt paroles depuis notre départ,

— Elle va secourir d’autres infortunés ; ses heures sont prises.

— Elle succombera à la peine.

1 C’est ainsi qu'une grande partie des visiteurs saluent en Espagne.

— Oh! non monseigneur, le ciel lui donnera des forces ; c’est une sainte, c’est Dolorida.

Dans chaquemaison du village, des débris d'hommes et de femmes étaient étendus sur des nattes ou dans des hamacs, et pour tant de misères une jeune fille suffisait. Dés que la mort avait parlé, Dolorida accourait à Humata; on lui donnait deux hommes robustes qui allaient lui prêter secours, etils s'en retournaient seuls.

A cent pas de ce groupe de cases il y en avait d’autres, au nombre de six, presque toutes désertes, et à cent pas plus loin encore, à côté d’une source fort abondante, s’élevaient trois maisonnettes plus propres que celles que j'avais déjà visitées.

— C'est ici que loge Dolorida, me dit mon guide: elle n’y rentre que le soir, quand toute la besogne est faite. L

— Pouvons-nous y passer la nuit?

Dolorida. 7 ME =

Dolorida était une fille fraiche, brune, presque euivrée; tout le haut de son corps élait nu; une jupe propre, attachée aux reins, descendait jusqu'aux genoux et laissait voir des jambes pleines de sève; ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse extrême, sa chevelure noire et onduleuse; ses yeux admirablement taillés avaient une puissance de regard impossible à décrire; ses dents très-blanches et ses joues rondelettes et fermés attestaient une santé robuste que les veilles n'avaient pu affaiblir. Dolorida voyait un ciel après cette terre, et la foi seule la soutenait dans l'horrible sacrifice qu'elle s'était imposé. Mais, au milieu de cette haute piété, que de stupides croyances, que de contes absurbes et révoltants: Les sorciers el Dieu sans cesse en contact, en lutte, en querelle, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus; les démons sortant corps et âme de leur chaudière; les anges surpris par des légions de réprouvés forcés de se jeter dans d'énormes bénitiers et de prononcer incessamment le nom de Jésus, afin de ne pas être entrainès aux enfers. Tout cela, je vous jure, fait mal à entendre; tout cela pourtant n’ôlait rien à ce caractère de

— Vous le pouvez; mais moi il faut que je men

retourne ; vous avez fout vu. a — Silence! voici Dolorida. TM La jeune martyre entra, se mit à genoux, récita à

demi-voix un Pater et un Ave, et me tendit la main.

— Volre seigneurie a fait beaucoup de bien ici, me dit-elle; Dieu s'en souviendra,

— Je veux en faire davantage, Dolorida; j'ai là en: core des serviettes, des monchoirs, des peignes, plusieurs chemises et des scapulaires bénits. ;

— Des scapulaires! des scapulaires bénits!

— Par nolre saint-père. DEEE.

— Oh! donnez, donnez! que je guérisse mes malades! que je promène ces saintes reliques sur eux, et qu'ils marchent!

— Dieu peut-être veut qu'ils souffrent encore,

— Vous avez raison; mais du moins, monseigneur, ils mourront tous béatifiés.

TE

bienveillance et d'humanité dont la jeune Pchamorre avait été si saintement dotée. SES

Je lui pronus de nouveaux secours avant mon part de Guham, et je lui disais déjà adieu, quand-je m'aperçus que Petit n'était pas avec nous; maisil rentra un instant après, abattu, désolé, les yeux humides, et n'ayant pour tout vêtement que son large pantalon de matelot.

— D'où viens-{u? lui dis-je.

— De li-bas, d’une maison où j'ai vu un vicillard qui m'a saborde le foie.

Explique-toi vite.

— C'est court.

— Je parie que tu t'es encore battu.

— Quelle infamie ! Figurez-vous que ce brave homme, mangé par la maladie, ressemble à vieux père comme je ressemble à un homard, et je me suis senti tout chose en m'approchant de lui. Alcrs, ma foi, j'ai d'abord ôté ma veste, que je lui ai donnée, puis mon gilet, que je lui ai prêté, puis ma chemise, que Je ne veux pas qu'il me rende, et puis enfin mes souliers, qu'il gardera, car le brave homme a encore despieds,

et les miens peuvent se passer des semelles du cordonnier. Cré coquin ! que ça fait du bien de faire du bien! à

— Petit, je t'estime.

— Si vous saviez comme il ressemble à vieux père! Je ne me soùlerai pas de quinze jours.

J'arrivai à Humata avec une odeur de cadavre qui me brülait.

— Eh bien! me dit M. Médinilla en m'apercevant,

est-ce curieux ?

. — Non, c'est horrible, cela désespère, cela tue,

— Ÿ retournerez-vous ?

.. — Peut-être, …. Je n'y retournai point, et je vis, deux mois après,

"dans l'église d'Agagna, la belle Dolorida toujours

- fraiche et toujours dévote.

— Tut'es donc brisée à la peine? lui dis-je en l’acgostant avec intérêt.

— Non, monseigneur, me répondit-elle d’une voix

pieuse, je n'avais plus rien à faire à Notre-Dame-del- Pilar,

— Pourquoi?

— Il n’y a plus de malades.

— Ils sont guéris?

— Morts.

Ee Deux jours avant notre départ de Guham, tout était silencieux dans les maisons d’Agagna, et l'église retentissait de chants funèbres; un long cortége en sortit : bientôt hommes et femmes, Tchamnorres et Espagnels, marchaient à pas lents avec leur lenzo sur la tête inclinée et leur rosaire au cou; puis venait le prêtre et une bière recouverte d’un linceul blanc. Une fosse était là aussi, à dix pas du temple saint : chaque assistant s’en approcha avec dévotion, et, à genoux et sanglotant, y jeta un peu de terre. La lèpre n’épargne personne.

Doiorida, la jeune martyre, venait de monter au ciel.

ILES MARIANNES

Guham. — Agagma. — Fêtes. — Détails.

Le palais du gouverneur à Agagna {iles Mariannes].

Effrayé de l'aspect des lépreux, je pris la fuite et rejoignis mes camarades qui m'attendaient à Assan. Ceci est véritablement un bourg, propre et bien bâti; on s'aperçoit qu'on approche de

la capitale, dont on n’est éloigné que*d'un quart de

lieue, et les environs, plantés d'arbres odorilérants, sont un jardin délicieux où l’on a hâte de se reposer. J'y fis une remarque assez singulière. Dans tous les - lieux où s'était montré le cocotier, nous l'avions trouvé droit, élégant, majestueux. [ei ii change de nature et garde sa nouvelle forme jusqu'à Agagna. Sa tige, d'abord verticale, fait un coude à une hauteur de vingt à vingt-cinq picds, et parcourt ensuile presque horizontalement une grande distance sans perdre

mais un bourg

de sa force et de la richesse de son feuillage, et se redresse enfin, comme un superbe panache, à deux brasses à peu prés de sa brillante chevelure. L'aspect de ces arbres capricieux est vraiment fort curieux à observer, et de loin on croirait voir une vaste forêt à demi vainçue par les ouragan.

Je ne vous dirai pas la beauté, la variété, la richesse des paysages qui se dessinent aux yeux, d'Assan jusqu'à Agagna : nul pinceau, nulle plume ne pourraiten donner l'idée; onse tait, on admire.

Ceci est une ville, une ville véritable avec rues larges et droites, avec carrefours, une place publique, une église, un palais. Ceci ne vous rapproche point de l'Europe, car rien ne ressemble à ce que vous avez

vu jusqu'à présent, mais vous dit pourtant une conquête récente d’une civilisation bâtarde. Ce n’est encore qu'un reflet, c’est, pour ainsi dire, la parodie de

nos mœurs, de nos lois, de nos usages, de nos vices |

même et de nos ridicules; mais c’est un progrès en tout, bien et mal, c’est un premier pas, une espérance ; vienne maintenant ici, pour gouverner cet archipel, un homme qui comprenne la morale, un réformateur philanthrope, un esprit droit, une volontè fsrme, et vous aurez aux Mariannes des citoyens comme vous et moi, un code protecteur de tous les intérêts, une religion guide de toutes les consciences.

Avec des natures aussi malléables que celles que voilà, on peut tout attendre d’une pensée généreuse. Le Mariannais est dans l'erreur, parce qu'on ne lui a pas dit encore où est la vérité et ce qui est la vérité. Dès qu’on lui aura appris la route à tenir, soyez sûr au'iln’en déviera pas; et si les mœurs primitives triomphent parfois des nouvelles institutions, c’est qu'il y a daus celles-ci tant de sottise et de folie, que le bon sens, qui est une propriété de tout ce qui respire, en fait promple et bonne justice. Il ne faut jamais, et dans aucune circonstance, tout vouloir à la fois. Dieu, plus puissant que l’homme, fit le monde en six jours, et quel monde encore! une semaine de plus n'aurait rien gâté, je pense.

Il y à cinq cent soixante-dix maisons à Agagna, dont cinquante seulement en maçonnerie ; les autres sont en bambou, arêtes de palmier et feuilles trèsartistement serrées et liées. Toutes sont sur pilotis, à quatre ou cinq pieds du sol, ayant sur la façade, et derrière, un jardin avec enclos planté de tabac et quelques fleurs. Je vous jure que tout cela est fort gai, fort curieux à étudier. Ces maisons sont séparées les unes des autres; on y monte par une échelle extérieure qu'on retire la nuit, et qu'on pourrait laisser en toute sécurité. Elles n'ont jamais plus de deux pièces; dans l’une dorment les maitres du logis; dans l'autre, en face de la porte, les enfants, les poules, les pores, hôtes de chaque jour, et les étrangers visiteurs, constamment bien accueillis. Les meubles consistent en petits escabeaux, hamacs, ardoises pour tourner la feuille de tabac, et mortiers pour réduire en poudre le sicas. Ajoutez à cela trois ou quatre images de saint, de christ, de martyr; des vases en coco, des fourchettes en bois de sandal, des rosaires, et des galettes qu'on fait sécher à l'air, et vous aurez une idée complète de ces demeures hospitalières où la vie s'écoule sans seconsse, presque sans souffrance, jusqu’à une vieillesse précoce; car dans ce pays si chaud, si fécond, on est homme complet quand chez nous on comprend à peine la vie.

Le palais du gouverneur décore la seule place de la capitale. C'est un vaste corps de logis à un étage, moitié bois, moitié briques, avec force croisées et un balcon dominant la mer et planant majestueusement sur les maisons voisines. Devant sa façade sont placées huit pièces d'artillerie en bronze, sur leurs affüts, gardées par des soldats en uniforme devant lesquels je vous défie de vous arrêter sans rire aux éclats, tant É guenilles dont on les a affublés sont bizarres et peu faconnées à leur taille. Les murs du palais, fraichement peints, attestent la galanterie de M. Joseph Médinilla, qui ne veat pas que nous accusions son empressement et sa courtoisie. Si vous moritez, Vous vous trouvez dans une salle immense, ornée du veritable portrait de Ferdinand NII et d’une Vierge des Douleurs paraissant souffrir surtout de la façon brutale dont elle a été traitée par le peintre. Puis encore on voyait cà et là des images coloriées, représentant

l'entrée des Français à Madrid, à Valence, à Barcelone; nos soldats sont peints bras nus, couverts de sang, armés de poignards, el mangeant des moines, des en= fants et des filles encore vivants. Le gouverneur, me voyant rire et hausser les épaules à l'aspect de ces turpiludes, me demanda sérieusement si tout cela n'était pas vrai.

— Il y a du vrai dans ces scènes hideuses, ln ré pondis-je avec gravité ; mais les rôles sont changés et les Espagnols seuls se servaient de couteaux et di stylets. :

Les cadres furent enlevés le jour même de notre arrivée ; le gouverneur devinait parfaitement une délicatesse. '

Un logement nous était préparé à côté du palais; * nous nous y rendimes, et nous nous trouvâmes bientôt en face d’un piquet de vingt-quatre hommes sous les armes, commandés par un major, un capitaine et cinq ou six lieutenants et sous-lieutenants. O Charlel! à Raffet! à Bellangé, venez à mon aide! c’est les esquisser tous que d'en esquisser un seul ; ils sont soris du même moule, il y a parité; on dirait des frères, mieux que Ca, des sosies : Z

ILest maigre, long, efflanqué; son chapeau à claque le coiffe brassé carré, selon l'expression pittoresque de Petit; les deux coins, ornés d'énormes glands, descendent jusque sur les épaules et caressent ‘ des ombres d’épaulettes faisant face en arrière et venant visiter les omoplates. Le chef, dégarni de cheveux sur la face, en a plusieurs en queue, serrés tantôt à l’aide d’un ruban noir ou blane, tantôt à l’aide d'une petite corde jaune ou rouge. Il a une moustache, ou il n’en a pas, selon son caprice ; il se tient droit comme un de ces cocotiers d’Assan dont je vous ai parlé tout à l'heure, et il nage dans son habit avec plus d’aisance que vous ne le feriez dans un large manteau de mousseline. Celui-ci joint les deux revers par une agrafe au-dessous du menton et s'achemine en pointe jusqu'au bas de la place des mollets, enfermés dans des guêtres où les cuisses et le corps tiendraient fort commodément. Un ceinturon noir où bleu appliquait l’épée sur la hanche, épée à la Charlemagne, longue et plate, à fourreau déchiré; le tout porté sur des souliers fins extrêmement effilés. Voilà à peu près; mais c'est la tournure grotesque de ces maringouins déguisés qu'il faut admirer ! c’est

“aussi l'air imposant et martial dont ils cherchent à

se draper qui amuse et qui étonne. En vérité, on ferait volontiers le voyage aux Mariannes rien que pour voir, une fois seulement, l'état-major en grande tenue du gouverneur général de cet archipel pourle = roi de toutes les Espagnes.

Après notre inspection à la course, mes deux amis et moi nous nous rendimes à notre logement pour nous préparer à notre grand voyage à Tinian, l'ile des antiquités. Une porte où veillait une sentinelle fumant son cigare était à côté de Ja nôtre : là se voyait une prison avec des anneaux de fer au mur; des cris déchirants sortaient de cette noire enceinte, et j'y pénétrai sans que la sentinelle m'arrètât. On frappait un Sandwichjen amarré à l’un des anneaux de fer, et ses épaules et ses flancs en lambeaux attestaient la vigueur du bourreau. Celui-ci, dont je vous parlerai plus tard, me salua de la main gauche, tandis que de la droite il achevait l'exécution de la sentence, - Mais cette sentence,-qui l'avait dictée? Le valet luimême. De quoi était coupable le Sandwichien? D'avoir répondu trop cavahèrement au valet. Nul ne s&vait dans l'ile ce qui se passait en ce moment à la prison, hormis le bourreau, le-patient et moi, La

Us

VOYAGE AUTOUR

tâche finie, le Sandwichien s’en alla, et celui qui venait de le frapper lui lança violemment son bâton noueux entre les jambes.

A une sévère observation échappée de ma bouche, Je misérable haussa les épaules, siffla et me laissa seul. Toutes choses sont ainsi faites : quand le premier est bon et généreux, le second est méchant et cruel ; au lion succède le tigre, à l'aigle le vautour, au maitre le valet.

Le premier diner que nous donna le gouverneur

fut précédé d’un dessert très-confortable, où les plus

beaux fruits de la colonie se trouvèrent étalés avec une profusion toute vaniteuse, mais où la grâce et l'empressement jouaient encore le premier rôle. La grandeur castillane étalait là son insolence et son orgueil. M. Médinilla se sentait fier de nous convaincre qu'il coulait dans ses veines un noble sang espagnol, et il se plaisait à nous parler de l'Europe, afin de nous prouver que ses usages ne lui étaient pas étrangers. Tant de coquetterie nous subjugua. Le repas de la soirée fut d’une gaieté charmante, et pour y ajouter encore un plaisir, le gouverneur nous demanda la permission de faire monter dans la grande salle une vingtaine de petits garcons el de petites filles qui se placèrent sur deux lignes, ainsi que des soldats lilliputiens, et entonnèrent des chants 1chamorres avec une harmonie à rivaliser avec un concert de chats sauvages ; puis, changeant de rhythme, il nous firent entendre quelques noëls fort origimaux, et clôturèrent la séance par des cantales sonores el guerrières en l'honneur de leur noble pays, de leur noble souverain, de leur noble armée, de leurs nobles concitoyens, de leurs nobles nobles. Vorci un échanlillon de leur poésie patriotique :

Vive Ferdinand!

Des rois le plus grand.

Vive Georges Trois!

Le plus grand des rois.

Meure Napoléon !

Scélérat et capon.

A cet infäme coquin Une cravate de lin.

Qu'il vienne jusqu'ici, Ce sera fait de lui.

Ces choses-là se traduisent littéralement. Cependant M. Médinilla, devinant à nos grimaces qu’une pareille versification n’était pas fort de notre goût, renvoya les bambins sur la place publique, nous demanda la permission d'aller faire la sieste, et nous invita pour le lendemain à de nouveaux délassements.

Nous sortimés donc du palais et parcourûmes la ville. Elle était déjà plongée dans le sommeil le plus profond. Ici le peuple vit couché ou accroupi. La brise a beau souffler fraiche et bienfaisante, les hommes, les femmes restent cloitrés dans leurs demeures, étendus sur des nattes de Manille ou dans des hamacs, et il serait vrai de dire qu'aux Mariannes tous les jours n'ont que deux ou trois heures, et que le reste c'est la nuit. Voyez pourtant ces muscles si bien dessinés, ces charpentes vertes et vigoureuses qui passent près de vous d'un pas ferme et assuré; voyez aussi ces jeunes filles à l'œil ardent, à la tête haute, au corps plein de souplesse, vous saluant de la main el du sourire à la fois, vous invitant de la façon la plus gracieuse à une collation de bananes, de pastèques et de cocos. Gh! tout cela, c’est la vie forte et puissante de la végétation qui pèse sur Guham et qui ombrage le sol sans soins et sans culture.

Il y a logique, et la cause en est facile à trouver.

De tous les peuples de la terre, l'Espagnol est sans contredit le plus vain de son caractère primitif, il ne veut de défauts que ceux qu'il tient de lui seul; il n'a de qualités heureuses que celles qui lui sont personnelles, etil met de l’orgueil à ne rien emprunter aux autres, ni vices ni vertus : l'Espagne se reflète admirablement aux Mariannes. Il est pourtant des occasions exceptionnelles et malheureusement trop rares où les habitants de Guham consentent à sortir de leur léthargie, c'est lorsqu'un navire vient mouiller dans leur archipel. Oh! alors la ville se réveille, elle sa: gite, se questionne, elle prépare ses objets d'échange, elle est presque heureuse : que dis-je? elle l’est tout à fait, car on lui apportera sans doute des saints, des croix bénites, des scapulaires contre la lèpre, des rosaires sacrés par le pape et des images coloriées des mystères de notre religion. Cela, voyez-vous, est aux Mariannes une monnaie qui ne perd guère de sa valeur, les piastres cesseront d’avoir cours avant les reliques, et toute jeune et jolie fille se livrera à vous si vous lui donnez un saint Jacques ou un saint Barnabé. L'Espagnol et le Tchamorre sont encore en lutte. L'année avait été heureuse pour les Mariannais: deux navires russes, le Kamtchatka et le Kutusoff, sont venus mouiller devant Guham, il y a peu de temps, et le Rurich les a suivis de près, le Rurich, commandé par M. Kotzebuë, que nous avons trouvé mouillé en rade du cap de Bonne-Espérance, et qui achevait sa glorieuse campagne au moment où nous commencions la nôtre.

Ne vous ai-je pas dit qu'il y avait un curé à Agagna? Oui. Eh bien! ce curé est le seul prêtre de la colonie; Humata, Assan, Toupoungan, deux ou trois autres villages, l'ile de Tinian et celle de Rotta lu confient le soin de leur consciencè, et malgré la grandeur et la multiplicité de ses fonctions, il trouve encore le moyen de dérober quelques instants à ses ouailles. Par exemple, chaque jour, après la messe, il réunit chez lui un grand nombre des riches habitants qui, les cartes et les dés à la main, sur une table sans tapis, se volent et se ruinent sous sa protection immédiate. C'est lui qui tient la banque, c’est lui qui règle les parties, et si le sort ne lui a pas été favorable dans la journée, il met bientôt son adresee aux prises avec le destin; vous devinez que celui ci ne sort jamais victorieux de la lutte. Au surplus, là ne se bornent pas les travaux quotidiens de frère Cyriaco, et je n'ose vous dire ici le honteux commerce auquel il se livre au profit des amusements étrangers. J'ai assisté à un sermon de frère Cyriaco; il n’y fut question que de l'enfer, peuplé, selon lui, de femmes libertines, d'enfants meurtriers, de pères paresseux, d'hommes adonnés à l’ivrognerie… Et pas un prêtre, pas un gouverneur, pas un alcade au milieu d'eux; ils auraient èté là en trop mauvaise compagnie! le pauvre peuple de Guham, à genoux ou accroupi, écoutant les épouvantables anathèmes du saint apôtre de Dieu, baisait dévotement la terre, se frappait rudement la poitrine, et, au sortir de l’église, allait recommencer son insouciante vie de tous les jours. Ainsi donc la religion, aux Mariannes, est une occupation de quelques instants, c’est une sorte de pratique à laquelle on se livre de telle heure à telle heure avec une ponctualité édifiante, mais à laquelle tout le reste de la vie donne un énergique démenti. On va à l’église comme on prend ses repas, comme on va à la rivière pour se baigner, comme on se couche. Une jeune fille écoute vos propos amoureux, les encourage et vous donne des garants sûrs de sa tendresse, mais l’Argelus sonne, la pénitente se jette

dévotement à genoux, oublie que vous êles à ses côtés, récite sa prière, et cela fait, elle vous rend tous les droits que le tintement de la cloche vous avait ravis.

Frère Cyriaco ne comprend pas autrement la religion : comment voulez-vous que le peuple en sache plus que lui? Combien il serait aisé pourtant de le conduire vers une morale pure et sante ! il est si bon, si crédule, si disposé à accepter toute superstition, si avide de s’instruire, qu'il ne lui faut en vérité qu'un pasteur homme de bien et de sens pour se régénérer. Mais les Mariannes sont une terre d'exil; Manille et la métropole n’envoient ici que les gens qui leur sont à charge.

J'avais oublié de dire que, par une politesse toute de ce monde, les clefs du saint sépulere, passées à un ruban rose, fuxent remises par le curé à notre commandant, qui les porta avec dévotion à son cou pen-

… Il est maigre, long, efflanqué. (Page 466.)

seraient; mais point : le ménage du desservant n'était pas assez approvisionné, et les rues continuérent à relentir de chants pieux. Je ne vous énumérerai pas les arlequinades imaginées pour réveiller la ferveur assoupie des naturels et mises en pratique le jour de Pâques. Cela est triste à voir et à étudier, cela blesse la raison et le cœur à la fois. Est-ce qu'à pareille époque le ciel donne aux Mariannais des ayertissements jusqu'à ce jour stériles ? Nous ressentimes le soir, vers sept heures, deux assez violentes secousses de tremblement de terre, précédées par un bruit semblable au roulement de plusieurs voitures courant sur le pavé ; pas un habitant ne resta dans sa demeure; les rues et la place du palais virent la foule agenouillée, faisant force signes de croix et baïsant la terre avec humilité. Il n’est donc pas absurde d'avancer que la peur est une religion.

Quand je vous ai dit que les mœurs espagnoles se reflètent à Guham comme dans un miroir fidèle, j'ai été vrai jusqu'à la naïveté. Il n'y a pas dans tout la Castille de mari plus jaloux de sa femme que ne le sont les Mariannais pris au hasard; mais après cela,

SOUVENIRS D'UN AVEUGIÆ.

dant quarante-huit heures, et ne les rendit à frère

Cyriaco que le dimanche de Päques. Tout cela est fort édifiant.… 5 ÿ FE ne Nulle part, ni en Espagne, ni en Portugal, niau Brésil, je n’ai vu plus de processions et de cérémonies … religieuses : chaque jour c'est un saint nouveau à glorifier, et matin et soir frère Cyriaco parcourt la ville, à la tête d'une douzaine de bambins habillés de rouge | et de blanc, qui chantent des versets et entrent dans les maisons pour les quêtes forcées du curé. Comme l'argent est fort rare dans la colonie, les quêteurs peu avides se contentent de fruits, de légumes, de janbons salés, de belles volailles, et je vous assure que — la table et la basse-cour du curé de l'endroïtnaceu=. sent point la disette. Quand je vous dis que l'Espagne est à Guham! 3 Nous nous étions flattés qu'après la semaine sainte les promenades de frère Cyriaco et des badauds ces-

courtisez, enlevez saus scrupules les amies, les sœurs, les cousines, peu leur importe; ils ne répondent que du trésor qu'ils ont pris à leurs risques et périls, et

je vous assure qu'ils veillent dessus avec des yeux qui savent voir. Au surplus, je crois que ces mœurs sont dans le langage plus qué dans les habitudes; je suis sûr qu'il y a de la fanfaronnade de morale, car Guham se distingue par une grande disette de meurtres et une grande profusion d'adultères. Ce sont là de ces choses heureusement fort rares, que tout consciencieux historien doit constater, ne füt-ce que pour la plus grande édification de l'Europe.

La police de l'ile est confiée, en premier chef, à l’alcade de chaque village, qui condamne sans appel; puis vient le gobernadorzillo, où petit gouverneur, qui administre lui-même la correction. Malheur au patient qui n'accepte pas avec résignation la peine infigée ! S'il doit recevoir vingt-cinq coups de bâton, et s’il ose se plaindre de la rigueur du châtiment, à l'instant même on double la dose et toute jérémiade est étouffée. Cette logique n’a pas besoin de commentaire. AE

En général, un meurtre n'est appelé meurtre que lorsqu'il a un but politique, lorsque la victime est un employé du gouvernement ; hors de là, on dit seulement qu'une vengeance à été exercée. Dans le premier cas, le prevenu est provisoirement mis aux fers, son procès S’instruit; s’il est reconnu coupable, on l'envoie à Manille, où l'on doit être fort étonné, je vous jure, de la facon toute cavalière dont on entend la justice à Guham. Une personne riche n’a pas besoin ici de s'adresser au tribunal suprême, présidé par le gouverneur, pour obtenir satislaction d’un outrage où d'un vol : elle s'adresse ouvertement à une bande fort connue de coupe-jarrets, leur dit l'injure qu'elle a reçue, désigne la victime, et moyennant un prix débattu et stipulé d'avance, toute réparation est faite sans greffier ni bourreau. Alors frère Cyriaco est mandé dans une maison, il arrive, prononce à voix basse et aussi vite que possible quelques prières

des morts, jette un peu d'eau bénite sur un cadavre une fosse s'ouvre, se referme en face de l'église, et tout est dit : la justice a eu son cours.

Le chef avoué de cette bande de scélérats qui répandent la terreur dans le pays est le nommé Kustache, premier valet de chambre de M. le gouverneur, qui, seul peut-être dans la colonie, ignorait ses iniquités.

Ne soyez pas supris qu'il existe à Guham un collége royal et plusieurs écoles secondaires; mais ces noms sonores sont faits seulement pour imposer au peuple de Guham, comme aux étrangers. Dans le premier de ces deux espèces d'établissements, grand tout au plus comme une chambrette d'hôtel, on apprend à lire et à chanter; dans les autres, on essaye d'apprendre à chanter et à lire. D'abord le chant, puis le reste; on n’est pas forcé de tenir un livre à l'église ; le curé Cyriaco vous contraint à entonner

J'y trouvai Petit hissé sur un tronc d'arbre. (Page 170.)

des versets. Le maitre de lecture reçoit par an vingtcinq piastres et huit coqs exercés à combattre; le musicien reçoit un traitement de cent piastres et de vingt-cinq cogs victorieux dans maintes luttes publiques. :

Ici déjà nous sommes éloignés de l'Espagne. J'ai vu à Guham deux filatures, l’une avec des machines de fabrique française, et l'autre de construction chinoise qui, par sa simplicité et Son rapport, l'emporte de beaucoup sur sa rivale.

Le respect des fils pour leurs pères est ici une vertu de chaque famille ; à son réveil, le padre, dont on ne parle jamais qu’en le dotant du titre d’altesse ou au moins de seigneurie, est entouré de ses enfants, dont il reçoit les plus touchantes caresses. C’est à qui lui présentera ses vêtements, son cigare, son déjeuner, et jamais on ne prononce le nom de père sans le faire accompagner d’un salut de tête ou d'une révérence, Pendant le jour, la famille entière est occupée à épargner au chef toute fatigue, et le soir, après la prière, que lui seul a le droit de prononcer à haute voix, nul ne se couche que le hamac ou la natte n'ait reçu le chef de la famille.

Les garçons peuvent se marier à quatorze ans, les

Livr. 22,

filles à douze. J'ai vu une mère de treize ans qui allaitait deux jumeaux. Ces exemples sont cependant fort rares. Le nombre moyen des enfants s'élève de quatre à cinq dans chaque famille. J'ai connu à Agagua un vieillard qui en avait vingt-sept, tous vivants, et M. Médinilla nous a parlé d’une femme d’Assan qui comptait cent trente-sept rejelons, dont pas un n'’avait été atteint de la lèpre. Citer de pareils faits, c’est en constater l'exception. Le langage primitif des naturels des Mariannes est guttural, bref, très-difficile, et il est impossible de traduire quelques-unes de leurs arliculations à l’aide de nos seuls caractères. On dirait parfois un räle douloureux, souvent aussi des sons qui ne s’échappent que du nez. Cependant, s’il est vrai que le style soit l’homme, il faut convenir que les premiers habitants de ce bel archipel avaient deviné la poésie et que les siéeles et les conquêtes l'ont appauvri en substituant aux vives images de leur idiome la majestueuse gravité de la langue espagnole.

Le Tehamorre dit, en parlant de la légèreté des pros carolins : C’est l'oiseau des tempêtes ; ils coupent le vent, c'est le vent lui-même. En parlant d'une mer calme, il dit toujours: Le miroir du ciel. Et si vous lui demandez ce que c'est que Dieu, il vous répond : C’esy

lui. I dit encore qu'un beau jour est un sourire de l'Etre suprême, et que les palmiers sont les panaclies de la terre. W appelle l'écriture Le langage des yeux ; les passions, des maladies de l'âme; les nuages, les navires de l'air ; les ouragans et les tempêtes, des colères. Chez ce peuple qui s’effaceet disparait, la langue a peu de mots et beaucoup d'images; la périphrase en est l'esprit; on ne va au but qu'avec un détour, et il serait exact de dire que le Tchamorre ne dessine qu'avec des couleurs. l'our quiconque étudie avec soin les progrès ou la décadence des peuples, il n’est pas difficile de deviner que les premiers habitants de cet archipel sont tombés par la conquête, et qu'il ne restera bientôt plus rien de ces hommes extraordinaires qui ont doté jadis ce pays de monuments curieux et gigantesques dont je vous parlerai bientôt, et qui ont tant de rapport avec quelques-unes des ruines antiques découvertes en Amérique.

Il y a haine permanente ici entre les familles pur sang tchamorre et celles alliées aux Espagnols. Les premières méprisent les autres, celles-ci haïssent les premières; de là des rixes sanglantes dans les campagnes, où les cadavres mutilés attestent la férocité ou plutôt le délire du vainqueur. Il m'est arrivé quelquefois, dans mes promenades, de prendre sans réflexion deux guides de religion opposée, qui ont constamment refusé de m'accompagner, quelque brillantes que fussent mes promesses et mes récompenses; l'Espagnol refusait par dédain, en disant : « C’est un sauvage; » le Tchamorre, avec brutalité, appelant l'Espagnol « un homme dégénéré. » Si un gouverneur rigide ne met un terme, par de sévères exemples, à ces fureurs héréditaires, la colonie aura son jour de deuil. :

Fatiguëé de mes courses ayentureuses, je rentrais chez le gouverneur, quand une foule immense, stationnant sous un magnifique dôme de cocotiers, appela mon attention. J'y trouvai Petit hissé sur un tronc d'arbre et vendant des images coloriées de deux sous, ou plutôt les troquant contre des vases d'une liqueur enivrante tirée du coco. Ces images, dont je lui avais fait cadeau, le malheureux les avait débaptisées. La mère de Coriolan aux genoux de son fils, c'était la Vierge implorant Jesus; Armide et Renaud dans le jardin créé par le Tasse, c'était Adam et Eve au paradis terrestre; l'incendie de Salins, c'était Sodome réduite en cendres ; un banquet de vaudevillistes, la cène des apôtres ; Phaëton foudroyé par Jupiter, la chute de Satan; un bateau de blanchisseuses sur la Seine, l'arche de Noë; l'enlèvement de Ganymède, le Saint-Esprit portant un ange aux ciewr; et Ulysse vainqueur de Polyphème, David terrassant

le géant Goliath.

Et là-dessus, mon brave Petit, avec cette éloquence de matelot que vous lui connaissez, leur faisait en patois espagnol les contes les plus amusants et les plus grotesques du monde. Dès qu'il m'apereut, sa verve s’enflamma de plus belle, ses gestes devinrent plus énergiques, ses périodes plus ronflantes, ses yeux plus flamboyants, et peu s’en fallut qu’il ne me convertit, moi aussi, avec la foule émerveillée qui le tenait captif dans.son quadruple cercle.

Le soir, avant de se livrer au repos, les dévots Mariannais, à genoux devant ces saintes reliques, les invoquaient dans leurs prières en se frappant dévotement la poitrine. On l'a dit avant moi, la foi sauve.

XXAI ILES MARIANNES

Guham, — Moœurs. — Détails. — Mariquitta et moi.

Un de ces hommes réguliers et positifs qu’on a parfois le malheur de rencontrer sous ses pas en ce monde de contrarièté, me demandait l’autre jour combien il y avait de Paris aux Mariannes.

— Dix mille lieues, lui répondis-je.

— Ÿ compris d'ici au Havre?

— Oui, monsieur, répliquai-je en colère; mais à partir de la cathédrale

Cet homme évidemment se chausse avec des pantoufles de lisière et se coiffe d'un bonnet de coton à ruban jaune, et c'est sans contredit de lui que me vint, il y a quelques jours, une lettre anonyme timbrée de Paris, jetée au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau, et portant pour suseription : « À monsieur, monsieur Jacques Arago, homme de lettres, voyageur, demeurant rue de Rivoli, 10 bis, à Paris, département de la Seine. — France. »

J'aime mieux le tic-tac perpétuel d’une grosse horloge que deux heures de conversation de ces organisations étranges qui ne reconnaissent vrai et exact que ce qui est mesuré au compas, tracé à la règle, et qui, parce qu'ils ne l'ont pas connu, doutent encore que M. de la Palisse soit mort. La parfaite exactitude n'existe que dans les chiffres; tous les yeux ne voient pas de même, et ce que mon voisin trouve beau et grand me paraît à moi laid et mesquin. Nul de nous ne ment, nul de nous ne se trompe ; nous sentons Lous deux d’une façon différente, voilà tout. Plusieurs de mes compagnons de voyage ont trouvé que les

Mariannes élaient un pays ravissant, d’autres, un séjour de tristesse et de dégoût. Moi j'ai été de l'avis de tout le monde : j’y ai eu des heures d'ennui et des jours de véritable joie. Poursuivons nos observations. Le costume des Mariannais est en parfaite harmonie avec la nature du climat torréfiant qui pèse sur tout l'archipel. Celui des femmes se compose d'une camisole flottante, voilant à demi la gorge, laissant le cou et les épaules nus ; elle se croise, à l'aide de deux ou trois agrafes, sur la poitrine et tombe sur les reins ou plulôt près des reins, sans arriver aux jupes, attachées à-la hanche par un large ruban et descendant presque jusqu’à la cheville. Cette jupe est formée, en général, de cinq ou six mouchoirs en pièces appelés madras ; les pieds et les jambes sont nus, ainsi que la tête, sur laquelle ondoie une immense et belle chevelure nouée fort bas ; puis vous vovez des rosaires et des chapelets bénits aux bras, sur le sein. En allant ou en assistant à la messe, il est rare qu’une seule d’entre elles, au lieu de la gracieuse mantille espagnole, ne jette pas sur son front un mouchoir bariolé qu’elle laisse flotter au vent en le retenant sous le menton avec la main. La plupart, silôt qu'elles le peuvent, se coifflent d'un chapeau d'homme, et je ne saurais vous dire ce quil y a de gravité, de force, d'indépendance et de domination dans ces natures privilégiées où la vie circule si précoce et si puissante. g' La jeune fille de Guham ne marche pas, elle bondit;

Ar èt

plus élégante que l’Andalouse, elle a aussi plus de inajesté et pas moins de coquetterie. N'espérez pas lui faire baisser Les yeux par l’ardeur ou l'impertinence des vôtres : vous seriez vaincu à ce défi qu'elle ne refuse jamais. Vous avez beau vous montrer fier et protecteur, elle est plus fière que vous et dédaigne votre protectorat. La jeune fille des Mariannes fume et mâche du tabac; son cigare, à elle, est très-volumineux, et il y a coquelterie exquise à se montrer la bouche pleine d'un cigare de six pouces de long et de huit lignes au moins de diamètre.

Les hommes portent une chemise blanche descendant jusqu’à mi-cuisse et des pantalons larges n’allant pas plus bas et attachés aux reins ; les jambes et les pieds sont nus, ainsi que la tête. Au surplus, leur démarche a, comme celle des femmes, un caractère de liberté, une allure de matamore qui sied à merveille à leur taille admirablement prise, quoique petite, et l'on voit au moindre de leurs efforts se dessiner en visoureuses saillies les museles de leurs corps, de leurs jarrets et de leurs bras, taillés ainsi que ceux de l'Hercule Farnèse. Mais tout cela, je vous l'ai dit, c'est la vie de ces gens aux jours d'exception, aux heures forcées, car, selon leur habitude quotidienne, ils dépensent une si belle existence dans le repos et le sommeil.

Le teint des Mariannais est jaune foncé; ils ont des dents d'une blancheur éclatante lorsqu'ils ne les brülent point par l'usage ridicule et cruel du bétel et du tabac saupoudrés de chaux vive. Leurs yeux sont grands el brillants, et leurs pieds, ceux des femmes surtout, sont excessivement petits et délicats, ce qui est fort remarquable dans un pays où peu de personues marchent avec des chaussures.

I! est certain que les filles tchamorres en se mariant ne prenaient jamais le nom de leurs maris, puisque maintenant encore, en dépit d'une longue domination européenne, cet antique usage triomphe de la volonté du législateur. N'en devrait-on pas conclure avec quelques voyageurs que les femmes ont joué jadis le premier rôle dans cet archipel? Ce sont là de ces études difficiles à faire dans un pays où l'histoire et la tradition arrivent jusqu'à nous si douteuses à travers tant de conquêtes et de massacres. Dans les deux Indes les victoires morales des Espagnols n’ont été remportées qu'avec le glaive : le fanatisme ne procède pas autrement.

Nulle part en ce monde la superstition n’étendit son voile funèbre plus qu'ici. I n’y a pas de petit événement de la vie auquel les habitants ne donnent une cause surnaturelle. Si un homme, le soir, se fait une entorse, c'est que, le matin, 1l n'aura pas dit ses prières avec assez de recueillement; si une jeune fille brûle ses galettes de sicas, c'est qu'elleaura passé devant la chapelle de la Vierge sans faire la révérence. À Les voir agir et penser ainsi, on dirait que lé puissant arbitre de toutes choses n'est exclusivement occupé que d'eux seuls, que c’est lui qui préside aux moindres détails de leur vie, et que Gestun miracle du ciel si l'on marche et si l’on

respire.

En n

… Un incendie dévorait une maison voisine de celle de don Luis de Torrès, premier dignitaire de la colo- Me elintime ami du gouverneur. Au bruit du tocsin, Nous accourümes ; une maison voisine était déjà atlaquée par les flammes; le désastre menaçait de se propager et nul ne cherchait à l'arrêter, parce qu'on avait éntendu dire à ce sujet des choses fort graves, comme vous l’allez voir.

Mais trois de nos hardis matelots se jetèrent au mi-

lieu du foyer et cherchèrent à exciter par leur exemple le zèle des habitants.

— À quoi bon essayer l'impossible? me dit don Luis d'un ton lamentable; il faut que l'incendie ait son cours; nulle puissance humaine ne peut léteindre.

— Pourquoi?

— Parce que le maitre de la maison est sorti de l'église, dimanche dernier, sans prendre de l’eau bénite.

Cependant la prédiction sinistre du haut personnage reçut un démenti; nos braves marins coupèrent court au désastre, et les maisons voisines furent arrachées à une ruine presque certaine.

— Eh bien! dis-je à l'officier superstitieux, vous voyez qu'avec du travail et du courage on maitrise les événements.

— Ce n'est pas le courage qui a triomphé ici.

—- C’est donc le travail?

— Ni l'un ni Pautre.

— Qui donc?

— C'est Dieu. J'ai remarqué hier ces trois intrépides matelots que vous m'avez désignés : ils étaient à l'église devant l'image sacrée de saint Jacques, dont ils baisaient dévotement les reliques.

Hélas ! Marchais était un de ces hommes, et je réponds bien que don Luis ne l'avait pas vu baisant dévotement les reliques de saint Jacques de Compostelle.

Le Tchamorre tient du Chinois par ses allures tortueuses, son caractère hypocrite et sa physionomie, mais surtout par son ardent désir de rapine. A peine est-il entré dans un appartement, que son regard scrutateur lui dit les objets sur lesquels il fera main basse ; tout ce qui se trouve à sa portée est dérobé avec une effronterie et un cynisme révoltants, et si vous le frappez pour le vol qu'il vient de commettre, doublez la dose, car, à coup sûr, pendant l'opcration, il aura fait un nouveau larcin.

Le Tchamorre ne vole pas par besoin, mais par instinct, peut être par habitude, peut-être aussi par religion; souvent il volera une patate, un rosaire, une galette, uu vase, et quelques instants après il jettera loin de lui l'objet volé. Ce qui n'appartient à personne ne le tente pas; ce qui est à vous sera à lui pour peu qu’il le couve de son rogard de furet. Le soir, dès que sa besogne est faile, que sa journée est gagnée, loin de rougir du dommage qu'il a causé, il se désole comme le crocodile de la fable, qui se plaint que sa proie n'ait pas été plus belle et plus abondante, et se dispose, pour le lendemain, à de nouvelles investigations. Tous les Tehamorres sont nés prestidigitateurs, et certes ils ont bien mérité l’épithète de larrons dont les navigateurs les ont flétris.

Au milieu de ces tristes débris de mœurs primitives, qu'une législation sévère et parfois cruelle n’a pu arracher de cet archipel, qu'il me soit permis de reposer ma pensée sur un de ces rares épisodes où l'âme du voyageur, froissée par la sauvagerie et le libertinage, se retrempe à de douces et puissantes émotions. Mariquitta, pas plus que Rouvière, pas plus que Petit et Marchais, pas plus encore que le tamor Carolin dont je vous parlerai une autre fois, ne sortira de ma mémoire; et pour moi la mémoire, c’est le cœur.

Un homme trapu, leste et fringant était venu à Huniata avec le gouverneur, et s'offrit à nous pour faire nos commissions et nous piloter dans nos courses. Le jour mème de notre arrivée je le pris

pour guide, et nous ne retournämes au village que le soir, après le coucher du soleil, J'appris dans cette excursion qu'il était d'Agagna, qu'il s'était marié à une jolie femme, laquelle avait une sœur plus jolie encore, appelée Mariquitta.

— Tiens, dis-je à mon guide, voici une piastre pour toi, pour ta femme un mouchoir, et pour ta sœur cette jolie croix bénite. Es-tu content?

—. Elle le sera bien davantage, elle.

—- Qui, elle?

— Mariquitta.

— Pourquoi?

— Elle m'a tant recommandé de lui apporter une relique.

— Elle est donc bien dévote?

— C’est elle qui prie le mieux de nous tous.

— Quel est son âge?

— Quatorze ans.

— Point de mari?

— Elle en a refusé dix, vingt, et souvent elle pleure sans que nous sachions pourquoi.

— Ne lui as-tu pas demandé la cause de ces larmes?

— Si; mais elle dit que nous ne la comprendrions pas, qu’elle n'est pas de ce pays, qu’elle souffre en dedans, qu’elle rêve toutes les nuits de démons et d'anges, et elle ajoute qu'elle se tuera bientôt : peutêtre qu'elle est folle.

— Peut-être.

— lier pourtant nous la vimes rire en allant à l'église. C'était la première fois qu'elle s’y rendait avec un mouchoir sur la tête, ear nous ne sommes pas riches.

— Tiens donc, {tu donneras aussi à Mariquitta la folle ce joli lenzo (mouchoir), dont elle se parera la première fois qu'elle ira prier Dieu.

— Oh! alors venez à Agagna, señor, car ma sœur accourrait Jusqu'ici pour vous remercier, et nous ne le voulons pas, de peur de la lépre.

— Annonce-lui ma visite.

— Votre nom?

— Arago.

— Señor Arago, ma sœur Mariquitta vous attendra sur sa porte avec votre lenzo au front. Vous verrez comme elle est gentille! Sa maison, c’est la quatrième à gauche avant d'arriver sur la place royale.

— Je ne l'oublierai pas. Adios.

— Adios, señor.

Le soir de mon arrivée à Agagna, j'aperçus, en effet, à l'endroit indiqué, une jeune fille sur le seuil d'une porte, tandis que la foule se ruait autour de nous pour nous voir de plus près et nous entendre parler. Je ne regardais Mariquitta que du coin de l'œil, afin de ne pas fixer son altention; et, la nuit venue, sous un prétexte quelconque, je m'approchai de la maison, où l’on était agenouillé pour l'Angelus. Mariquitta parlait à haute voix ; le reste de la famille répondait en faux-bourdon. On allait se lever quand j'entendis ces mots :

— Un Pater pour le señor Arago.

Et le Pater fut dévotement et doucement articulé. Je montai les quatre ou cinq degrés de l'échelle ex- \érieure, et je frappai à la porte du logis, à demi entr'ouverte. Mariquitta se leva comme une gazelle surprise au gite.

— C'est Arago! s'écria-t-elle.

— Non.

— Si.

— Qui te l’a dit, Mariquitta ?

— C'est toi : tu es Arago.

Et la pauvre fille baisait religieusement le petit

SOUVEKIRS D'UN AVEUGLE.

crucifix que son frère lai avait donné de ma part, et elle me regardait avec deux grands yeux humides qui me disaient : « Tout cela, c'est pour toi. » Cependant on m'offrit un escabeau; Mariquitta s’étendit sur une grossière natte, la tête sur mes genoux, et le reste de la famille se plaça çà et là dans la même pièce.

— Veux-tu du tabac? me dit la jolie fille, veux-tu de la galette de sicas? veux-tu du coco, une natte, un hamac, un baiser?

— Je veux tout cela.

— Tu auras tout, mais de moi seule, car moi seule je veux te servir.

. C'était, je vous jure, une sensation nouvelle et inespérée.

Depuis mon départ, hormis chez le Chinois de Diély, je n'avais entendu, jusqu’à ce jour, que des paroles de menace, des râles de fureur, des cris de rage. Ici, une voix douce, des expressions de bonté, de reconnaissance, et puis deux prunelles noires et tendres qui ne me quittaient pas, deux petiles menotles qu'on me livrait avec innocence, et de la joie sur tous les fronts, des sourires sur toutes les lèvres. Je me crus dans un nouveau monde. J'y étais en effet. Le frère arriva une heure après moi.

— Le voilà! s'écria Mariquitta en lui sautant au cou; le voilà! merci, frère.

— Oh! j'étais bien sûr qu'il viendrait.

— Et moi, non.

— Resterez-vous longtemps ici ?

— Deux ou trois mois, j'espère.

— Et après cela, reprit Mariquitta d'une voix tremblante, vous repartirez?

— Oui. :

— Votre relique n’est pas bénite, dit-elle en se levant ; voilà votre lenzo et votre bon Jésus, je n'en veux plus!

Elle ouvrit la porte, franchit, sans les toucher, les degrés de l'échelle, et disparut à travers les ombres qui déjà voilaient la terre.

Je passai la nuit dans un hamac de la maison hospitalière, inquiet de cette fuite imprévue qui jetait aussi le trouble dans la famille. Cependant, vaineu par le sommeil, je m’endormis, et en me réveillant Je vis Mariquitta sur l'escabeau, me balançant mollement à l’aide d’une petite corde tirée du cocotier.

— Ah!te voilà donc! tu nous as fait bien de la peine.

— J'en ai eu beaucoup aussi, moi.

— N'en as-tu plus maintenant?

— Oh! la peine ne s’en va pas si vite; elle vient tout d'un coup et puis elle reste.

— Où donc as-tu passé la nuit?

— Là-bas, près de l’église. J'ai prié Dieu pour obtenir quelque chose.

— Que lui as-tu demandé ?

— De la santé pour toi pendant deux ou trois mois, et après une grosse maladie.

— Je te remercie de tes vœux.

— Si le ciel est bon, il m'exaucera. Quand on est malade, on ne s’'embarque pas, on ne va pas parcourir le monde, on se repose où l'on est. Si tu savais comme on est heureux à Guham, à Agagna surtout ! On fait bâtir deux maisons à côté l'une de l’autre, on peut avoir deux hamaës bien rapprochés, on s'aime bien et on prie Dieu ensemble. Tu vois que j'ai demandé au ciel une chose fort juste.

— Mais tu m'aimes donc, Mariquitta, moi qui n'ai rien fait pour cela?

— Je ne sais pas si je t'aime; mais, vois-lu, cette

VOYAGE AUTOUR

nuit la lune a été belle, aujourd’hui le soleil sera beau, et il en sera ainsi tant que tu resteras dans notre ile,

— Pourtant voilà un gros vilain nuage qui se lève là-bas et marche vers le soleil pour le voiler.

— Ah! c’est que tu partiras.

Et les yeux de Mariquitta se remplissaient de larmes, et sa main avait cessé de me bercer, et elle semblait attendre de ma bouche une parole rassurante qu'il m'était impossible de lui donner, Je cherchai cependant à lui faire comprendre que j'avais des devoirs à remplir, et que cette amitié qu'elle me témoignait n’était sans doute qu'un élan de reconnaissance. À ce dernier mot, elle se leva brusquement, s'élanca vers une immense ardoise sur laquelle petillaient quelques branches résineuses, et jeta le lenzo que je lui avais donné. Sa sœur ne put en sauver qu'un lambeau, que Mariquitta lui arracha des mains

DU MONDE. 175 et qu'elle livra aux flammes avec une sorte de colère où l’on voyait que la colère n'était pour rien.

— Enfant, lui dis-je, j'ai dans mes malles des lenz0s plus beaux que celui-ci, Je te Les promets, ils sont tous pour toi.

— Je les brülerai tous.

— Chez nous, Mariquilta, on ne donne qu’à ceux que l’on aime.

— Tu m'aimes donc?

— Oui.

— J'aime mieux ça que tous tes présents, et puisque tu m'aimes, tu ne partiras pas.

La jolie Tehamorre se leva plus joyeuse, s'occupa avec le reste de la famille des soins du ménage, dit à haute voix les prières du matin et m'apporta un cocomouda ouvert avec une adresse extrème ; puis vinrent de délicieuses bananes et le melon d’eau si rafraichissant et si suave. :

Mariquitta.

Mais je ne savais que penser encore de cette tendresse si naïve et si ardente à la fois de la jeune Mariquitta. J'avais cru jusque-là que les plus douces passions de l'âme, l'amour, l'amitié, la reconnaissance, n'étaïent que le résultat de la civilisation, et mes recherches n'avaient pas peu contribué à cette conviction qui se fortifiait de jour en jour. Les bienfaits d'un maitre pour son esclave pouvaient bien enchainer parfois, chez celui-ci, un désir de vengeance et d'affranchissement; mais l'amour, la sympathie entre deux natures si distinctes et pour ainsi dire opposées, voilà ce que ma raison se refusait d'admettre.

Mariquitta était une exception dans ce pays exceptionnel, et elle ne gardait des mœurs au milieu desquelles glissait doucement sa vie que ce que les lois el Ja force des choses lui imposaient. D’un autre côté, si je n'avais été entrainé vers celte jeune et charmante fille par un de ces sentiments intimes qu'on éprouve souvent en dépit de la raison vaincue dans la lutte, il eût été facile de faire auprès d’elle quelque étude morale au profit de mes recherches de voyageur. Mais, dès que le cœur et l'esprit sont en hostihité, il

y a imprudence à se baser sur des faits qu'on est inhabile à juger soi-même. La candeur de Mariquitta mettait à nu ses qualités espagnoles et ses principes tchamorres, et offrait à ma curiosité un moyen de s'exercer sans crainte d'erreur trop grossière. Ainsi je remarquai souvent que sa tendresse pour moi devenait plus ardente alors que son père ou sa sœur en écoutait la naïve expression.

Quand Mariquitta était joyeuse, on lui disait : Tu l'as donc vu? Si ses yeux se voilaïent avec tristesse, on lui disait en souriant : Il va venir.

Mariquitta m'accompagnait à la chasse; son regard exercé m'indiquait de loin l'oiseau que je voulais atteindre, et dès que la fatigue ou le sommeil me forçait au repos, la jeune enfant, à qui la chaleur ne | pouvait ôter l'énergie, mettait tous ses soins à me

préserver des piqûres des insectes et des scorpions dont les bois sont infestés. Dans sa folle espérance de me voir demeurer à Guham, elle m'apportait les | fruits les plus rafraichissants, me montrant parfois la mer courroucée, comme pour m'épouvanter, et sans mot dire elle m'interrogeait de l'œil pour puiser dans mon âme les secrets que j'aurais voulu lui dérober.

Pauvre enfant ! le jour de la séparation devait bientôt arriver.

Un soir que, retenu chez Mariquitta par un épouvantable orage, précédé d'une forte secousse de tremblement de PT, je lui parlais du vif regret de Ja quitter :

— Tu me quitteras bien plus tôt que tu ne crois, me dit-elle d’une voix triste.

— Comment donc ?

— C'est que tu mourras dans quelques jours.

— Qui te l'a dit?

— Ne vas-tu pas à Tinian ?

— Oui.

— Eh bien! les pros-volants dans lesquels tu fais le voyage chavirent souvent ; un orage comme celui qui gronde peut l'atteindre et lu ne sais pas nager.

— De pareils orages sont rares ici.

— Il y en a pourtant, et alors on meurt,

— Tu prieras pour moi, Mariquilta.

— Oui, mais pour moi d'abord.

Le moment du dépar tpour l'ile des Antiquités étant venu, la jeune fille m'accompagna sur le rivage sans articuler une seule parole ; elle me montra seulement du doigt et du regard les nuages rapides que le vent poussait avec violence vers Tinian ; et près de m'embarquer :

— Au revoir ! lui dis-je d'une voix que je m'efforais de rendre caressante : dans huit jours je serai près de toi.

— Ou moi près de toi.

— Tu me porteras malheur, Mariquitta.

— Jete rendrai ce que Lu me donnes.

— M'aimeras-tu pendant cette longue absence ?

— Puisque je t'aime à présent !

Cette conséquence n’eût pas été logique en Europe, et j'avoue que je me sentis rapetissé auprès de ma naive conquête.

Mon voyage à Tinian dura une semaine, et pendant ce Lenips les ex-voto ne manquèrent pas à l'église. Ma pelite croix, mes scapulaires avaient été suspendus au pied d'un Christ décorant le maitre-autel, et l'élégant lenzo dont Mariquitta se voilait à demi avec

tant de grâce n'était pas sorti du meuble grossier qui le renfermait.

— Les prières, me dit la jeune Tchamorre, ne valent jamais les sacrifices ; si je n'avais pas donné mes trésors à Dieu, si je m ‘étais séparé du lenzo, si j'avais mangé des sandias (melon d’eau) où des bananes, tu serais mort.

— Ainsi done, je te dois la vie?

— Oui.

— Eh bien! tant mieux, car la vie, avec une tendresse comme la tienne, c'est le bonheur.

— Et pourtant tes deux ou trois mois de séjour ici expireront bientôt.

— Va, mon ange, je penserai toujours à toi.

= Pauvre ami, penser, c’est mourir.

Les sentiments de Mariquitta, loin de s’affaiblir, acquirent tous les jours plus de violence, et je ne

faisais pas une course dans l'ile que ma belle Tehamorre ne m'accompagnât. Je ne vous dirai pas tous les témoignages d'affection que je reçus, toutes les fatigues que la pauvre enfants imposait, tous les sacrifices qu'elle acceptait pour m'épargner, non-seulement une peine, mais un ennui. Lorsque je retournai à l'hôpital des lépreux, près d'Assan, pour compléter quelques études commencées, Mariquitta voulut me suivre et y pénétra de vive force avee moi.

Si je me baignais dans cette rivière qui coule au pied d’ Agagna, le long du rivage de la mer, mon ange protecteur, qui nagoait comme une dorade, me précédait sans cesse et m'indiquait la place la moins périlleuse pour moi.

— Et tout cela, me disait-elle avec candeur, ce n'est pas pour l'engager à rester, puisque tu dois me quitter, mais bien pour te donner des regrets dans l'avenir.

Mariquitta avait deux âmes dans un pays où à peine aurait-on pu en supposer une à chaque individu.

— Cependant le grand jour de la séparation arriva; la corvette, mouillée toujours à Saint-Louis, rappela l'équipage et l'état-major ; le canon annonça l'heure fatale, et Mariquitta ne me dit que ces deux mots, avec une grosse larme dans les yeux :

— Je t'accompagne.

Son père, sa mère, sa sœur, voulurent m’escorter aussi, et nous nous plaçämes tous dans un canot apparlenant à la famille. Arrivés au mouillage, nous wimes d’abord pied à terre pour déjeuner et nous faire nos derniers adieux.

— Donne-moi ton chapeau, me dit Mariquitta, donne-moi ta cravale aussi; je volerai demain, à l’église, mon scapulaire et mon Jésus-Christ; j'aurai bien des choses de toi... et toi! à mon Dieu! mon Dieu !.….

Mariquitta s'élança dans le bois et disparul. Sa sœur et moi allämes à sa recherche, et, après une heure de peine, nous la trouvames au pied d'un bananier qu'elle tenait convulsivement embrassé.

— Merci, me dit-elle en voyant sur mes (raits Ja douleur que je ne pouvais maitriser; merci, Car {u m'aimes, n'est-ce pas? Je voulais me laisser mourir ; je vivrai maintenant; pars.

-— Désirerais-tu venir avec nous?

— Pars; quelqu'un me parlera de toi quand tu seras loin.

— Qui donc, Marquitta?

— Lui ou elle, tu le sais bien.

Je rejoignis le bord, et l'on virait déjà au cabestan;

saluai de la main, des yeux et du cœur, ma bonne Tche imorre, dont la gracieuse silhouette disparut à travers le feuillage. "Mais, quelques instants après mon arrivée au navire, 1e vent changea, et à moins d’un nouveau caprice de l'atmosphère, nous ne devions mettre à la voile que le jour suivant, au lever du solcil.

— Oh! tant mieux ! m'écriai-je, je la reverrai en-

core.

ILES MARIANNES Guham. — Suite de Mariquitta. — Angéla et Bomingo.

Je descendis vers six heures, et, dans mon vif regret de quitter une jeune fille qui me témoignait un amour si vrai, si naïf, je priai Lamarche, mon ami et lieutenant en pied de la corvelle, de faire mettre mes effets à terre dans le cas où, profitant d’un vent favorable, on mettrait à Ja voile avant mon retour. Dans les affaires de cœur ce ne sont pas mes chagrins personnels qui m'épouvantent : c’est pour l'autre moi surtout que mes peines sont vives et poignantes.

Le soleil était à son déclin, et je me flattais, en hàtant le pas, d'arriver à Agagna avant minuit. Pour rapprocher la distance, je résolus de quitter le chemin batlu et tortueux qui borde le rivage, et je coupai court à travers les bois. [ei pas de terreurs à avoir; nulle bête féroce ne parcourt ces solitudes, nul serpent venimeux ne rampe sous l'herbe, nulle horde de sauvages ne promène ses fureurs ni sa rage et ne menace le voyageur égaré : quelques buffles seulement descendent des montagnes dans la plaine, et fuient à l'aspect de l'homme ; quelques cerfs sauvages se réveillent au bruit et bondissent dans les plus épais taillis, où ils trouvent un gite assuré, C'est du caline à l’air, du calme dans le feuillage, et il ya une sorte de solennité à se jeter seul dans ces immenses forèts séculaires, où vous rêvez à loisir d'indépendance et de liberté.

Dans mon excursion tout amoureuse, il m'arriva ce qui arrive loujours à quiconque se persuade que la ligne droite est le plus court chemin pour aller d'un point à un autre : je m'égarai, el je ne m'en aperçus qu'alors que le retour me fut impossible. Que faire ? Avancer toujours, au risque de ne plus me retrouver. D'une part, je me figurais la corvette près de leverl’ancre; de l’autre, je me réjouissais dans le fond de l’âme du bonheur inattendu que je comptais apporter à Mariquilta, pauvre enfant que je laissais dans les larmes, elle qui, sans savoir pourquoi ni comment, s'était pieusement flattée de me garder toujours auprès d'elle. Hélas ! dans toutes les luttes avec le cœur, la raison a-t-elle jamais le dessus?

Cependant la nuit avançait à grands pas; j'avais déjà traversé Je lit pierreux d'un ruisseau à see, dont je supposais l'embouchure en face de Toupoungan. Cet indice servit à m'orienter, et je redoublais d’ardeur. Partout un sol uni, parfumé, couvert d’un gazon frais et vigoureux; partout aussi des géants immenses, le cocotier, les palmistes, le vacoi et ses rejets impudiques, arbre à pain, si beau, si imposant, si utile, et j'oubliai la corvette et presque l'Europe dans mon admiration de chaque instant. Un second torrent, que j'avais remarqué près d'Assan, me guida de nouveau, et je ne tardai pas distinguer dans l'ombre les premières maisons d'Agagna.

— Pauvre Mariquitta! me disais-je tout bas en hâtant mon pas de course, à demain une nouvelle et douloureuse séparation ; mais encore une fois j'entendrai tes douces paroles, encore une fois j'essuierai tes larmes !

Arrivé sur le seuil, au pied de la petite échelle, j'écoutai du cœur ; il me sembla entendre des sou- __ pirs mélés à des sanglots. J’entrai.. Tout dormait

. d’un sommeil paisible, tout était calme; on eût dit

que nul passion n'avait passé par là, et Mariquitta reposait plus profondément encore que sa sœur.

J'étais épuisé de fatigue, et cependant je voulais repartir à linstant mème; le dépit et le chagrin furent plus forts : je m'assis doucement sur un escabeau, muet témoin de tant de confidences, et j'attendis le jour, qui ne tarda pas à paraitre, après avoir placé presque sur la tête de l’oublieuse jeune fille un charmant foulard que j’ôtai de mon cou. Mariquitta se réveilla, ouvrit les yeux et vit mon cadeau :

— Dios! Dios! s’écria-t-elle. Arago est mort; un ange m'a apporté ce lenzo que je n'avais pas osé lui demander.

Elle se leva, m'apercut et poussa un cri:

— Tu ne pars plus, n'est-ce pas”?

Si, mais j'ai voulu te revoir encore : je pars plus tranquille, car tu dormais : le chagrin ne dort guère.

— Non, mais il tue.

— Tu mourras donc de mon départ!

— Oui.

Eh bien! Mariquitta ne mourut pas.

Un de mes amis, M. Bérard, dans son dernier voyage, a yu la jeune fille tchamorre et lui a donné aussi des rosaires, des scapulaires, des mouchoirs, des colliers.

Guham est pourtant à plus de dix mille lieues de ma patrie!

Vous venez d'entendre la jeune et belle Tchamorre pur sang national, caractère primitif, vierge de toute souillure espagnole, hormis de cette mesquine superstition qu'on lui avait imposée en naissant, et dans laquelle ses goûts, l'habitude et l’insouciance l’avaient incessamment plongée. Je ne vous ai pas tout dit, pourtant, parce qu'il y a des secrets intimes que la plume ne doit point révéler, quelque piquant regret qu'il en coûte à l’amour-propre.

Voici maintenant un contrasle, une passion sauvage, une vie à part; voici une âme de fer, ne recuant devant aucun obstacle, ne s’épouvantant d'aucun crime pour atteindre le but.

La maison de Mariquitta et celle de Domingo étaient voisines. Domingo Valès était un Espagnol de Manille ; il était venu aux Mariannes afin d’échapper à une condamnation capitale pour certaines étourderies contre lesquelles la justice du pays avait dû sévir. Condamné à mort par contumace, il avait longtemps vécu sur les hautes montagnes de Manille pour se soustraire an supplice du gibet; mais, las enfin de cette vie errante, il descendit un jour dans la plaine, pénêtra hardiment dans la ville, se glissa jusqu’au port, s’'empara d’une barque amarrée à la cale, y jeta quelques provisions, courut au large et s’abandonna aux vents et aux flots. Les vents et les flots lui furent favorables, et en peu de temps il toucha aux Sandwich, où son arrivée étonna beaucoup les naturels d'Owhyée, à qui il raconta une histoire fort lamentable de sa facon, afin de les intéresser à son triste sort. Là encore il fut bien reçu, bien fêté ; on lui donna une case, des nattes, un grand carré de {aro (tacca pinnatifida), et Domingo vécut ainsi deux ans à Karakakooa, heureux et fort estimé des sauvages habitants de cet archipel.

Tout cela est dans l’ordre des choses humaines : ne nous en élonnons pas.

Mais que faire aux Sandwich, à moins que d'être élu roi? et comment se faire nommer roi d'un pays où le grand Tamahama avait établi sa puissance? Le scélérat de Manille, contraint de vivre en honnête homme, se lassa de cette existence inutile et monotone ; il profita du départ pour les Mariannes d'un navire américain, sur lequel on lui donna gratuitement passage, et il arriva à Guham, où, voyageur indépendant, il s'établit sous son véritable num, sans se soucier le moins du monde des suites probables de son imprudence ou plutôt de sa témérité.

Arrivez dans ce pays avec de l'impertinence et de l'audace, tenez-vous debout et fier en présence de vos chefs légitimes, prouvez que vous avez quelques notions des mœurs des peuples civilisés, traitez de sauvages {ous ces êtres qui vous entourent, faites voir

que vous savez lire et écrire : il ne vous en faut pas davantage pour être un personnage de distinction. Rien parfois ne ressemble à la grandeur comme la bassesse, à l'homme de génie comme l’ignorant.

M. José Médinilla y fut pris d'abord comme ses officiers ; il accorda gratis un bon terrain au nouveau venu, qui promettait de régénérer l'île, l'admit à sa table, dans ses conseils, et Domingo écrasa presque de sa puissance Eustache, le valet du gouverneur, qui pourtant ne se laissait pas aisément détrôner.

I fallait une compagne à notre hardi réformateur. La vie est si lourde à quiconque la passe dans la méditation, lorsque les souvenirs n’ont rien d'honorable et de consolant ! Pas une de ces jeunes filles qui passaient devant lui n'aurait osè espérer une si haute faveur que celle dont le señor Domingo voulait l'honorer, et néanmoins celle précisément sur qui tomba son choix refusa net la proposition qui lui fut faite

par le transfuge des Philippines. Son orgueil en fut cruellement blessé ; il ne voulait pas croire à l’étrangeté de ce qu'il appelait une injure, et il se promit bien de ne pas s’en tenir à une simple tentative. L'orgueil humilié ne se laisse pas impunément abattre : il avait affaire à une Espagnole jeune, ardente dans ses passions, comprenant l'amour aussi bien que Mariquilta, mais le comprenant avec ses orages et ses tempêtes ; quoique jusque-là son cœur füt resté insensible et muet à toute séduction, Angéla était exprès taillée pour Domingo : ces deux nalures, si chaudes, si extraordinaires, ne pouvaient se rencontrer sans se comprendre.

Angéla avait quatorze ans à peine; mais on lui en eût donné vingt en Europe, tant ses traits, carrément accentuës, se dessinaient avec une mâle vigueur, Lant ses membres élastiques avaient de force et de souplesse à la fois. Elle faisait de la chasse son occupation de tous les jours; elle assistait aux services divins avec une sorte d'indépendance qui lui valait les reproches de ses amis, et, seule dans l'ile, lorsqu'un

tremblement de terre ébranlait les demeures, elle ne se signait point et ne se jetait pas à genoux pour iinplorer la clémence divine. On l'appelait Demonia à Guham, et cependant tout le monde l'aimait, car on n'avait pas même eu jusqu’à présent à lui reprocher aucune de ces méchancetés féminines qui germent et se font jour chez les femmes de tous les pays du monde.

Angéla avait perdu son père, sa mère et un frère presque coup sur coup; sa douleur avait été vive et profonde, car pour certaines âmes il n'est point de tièdes émotions; la jeune fille pensait donc à se douner la mort el à suivre sa famille dans la tombe, quand pour la première fois elle se trouva en face de Domingo. Tous deux se regardèrent en mème temps comme deux êtres qui se sont déjà vus. Ils ne se dirent rien et s’entendirent. Vous savez, il est de ces types particuliers qu'on trouve par hasard sur sa roule, qu'on croit avoir connus, ou auprès desquels il semble qu'on a toujours vécu. È

Le lendemain de cette rencontre, Domingo attendit

RS LL À sé ne Din os Det don à

Die

VOYAGE

Angela à la porte de l'église, et lui dit au moment où elle en sortait toute pensive :

— Jeune fille, veux-tu être ma femme?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne t'aime pas.

— J'attendrai.

A huit jours de là, après un sermon du frère Cy- |

riaco, Angéla sortait encore de l'égiise, quand elle fut de nouveau accoslée par Domingo.

— Fille, veux-tu être ma femme”?

— Non.

— Pourquoi”?

— Parce que je ne t'aime pas.

— En aimes-tu un autre?

— Non.

— J'attendrai.

Angèla avait un voisin fort beau garçon, fringant,

passionné, possédant une jolie maison, un jardin charmant et cinquante cocotiers dans une délicieuse vallée de l'intérieur de Pile, Le soir même de cette seconde rencontre entre Angéla et Domingo, le vigoureux Espagnol parut dans la demeure de ee dernier, portant un cadavre sur ses épaules.

— Tenez, dit-il à la famille épouvantée, c'est ce pauvre maladroit qui est tout à l'heure tombé du haut d’un cocotier, et que mes soins n'ont pu rappeler à la vie.

De sinistres rumeurs accusérent Domingo d'un crime, mais personne n'osa le dire à haute voix, tant il dominait la population entière.

Angéla accompagna à la tombe les restes mutilés de son voisin, que chacun savait l’avoir demandée en mariage ; mais ses yeux restèrent secs, et après la cérémonie funèbre, à laquelle avait également assisté Domingo, les traits de celui-ci prirent un tel carac-

.… Dès qu'elle nous cut montré de loin Tiboun et sa crique tranquille. (Page 178.)

{ère de regrets et d’amertume, qu'on eût dit un eriminel poursuivi par le remords.

Un mois entier avait déjà passé sur ce lriste évènement, la terreur s'enfuyait de toutes les âmes; Angéla s'était assise en face de la mer violemment agitée, sous le magnifique rideau de cocotiers qui borde le rivage au nord d’Agagna, lorsque Domingo, debout derrière elle, laissa tomber d’une voix rauque et solennelle les paroles qu'il lui avait deux fois adressées :

— Veux-tu être ma femme, Angéla?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne t aime pas.

— Il me faut une autre raison aujourd'hui.

— Eh bien ! parce que tu ne m'aimes pas, toi.

— Si, je t'aime!

— Donne-m'en une preuve.

— Parle.

—- Trouve toi-même.

-— Je trouverai.

— À la bonne heure !

Liv. 93

— Et alors ?

— Alors je verrai.

— Non, alors tout sera dit : Lu m'épouseras, ou tu n'épouseras personne... C’est bien entendu ? Adieu, Angéla, à demain.

— À demain, Domingo.

Le soir du lendemain, en effet, Angéla venait de faire ses dévotions accoutumées sur le tertre pelé du lieu où saint Victorès avait péri sous les coups de Matapang (histoire fort triste dont je vous parlerai tout à l'heure), lorsque Domingo, aposté sur la lisière du bois qui bordait la route, fit retentir sa formidable voix et poursuivit Angéla de ses pressantes ques- Uors.

— Eh bien ! le moment est venu, jeune fille; tout relard est désormais impossible, toute irrésolution serait maintenant inutile : veux-tu être ma femme? dit-il en armant le long fusil qu'il pressait de ses deux vigoureuses mains,

— Non.

— Pourquoi?

—— Parce que tu ne m'aimes pas.

— Je L’aime, Angéla.

— Je Lai dit que je n’en crovais ren, qu'il n'en fallait une preuve.

— Je vais te la donner si tu me la demandes encore.

Et il met la jeune fille en joue,

— Je l'attends.

— La voilà donc.

Le coup part ; une balle siffle ; l'oreille et une partie de la tempe de la jeune fille sont enlevées ; Angéla y porte sa main, qu'elle inonde de sang.

— Tiens, dit-elle sans émotion, Domingo, prends cette main. Je te l'avais refusée, maintenant Je suis ta femme, car je vois que Lu m'aimes.

Quand nous arrivàämes à Agagna, il y avait six mois qu’Angéla était la femme de Domingo; ils vivaient heureux, et rien n’annonçait que ce bonheur dût encore finir.

La douce et bonne Mariquitta el la fière el sauvage Angéla étaient à peu près du mème âge; elles avaient traversé les mêmes événements; elles s'étaient livrées aux mêmes plaisirs, avaient respiré le même air embaumé. Voyez pourtant quel contraste !

Que de semblables oppositions se fassent remarquer chez nous, dans cetle vieille Europe, où tout se façonne selon les caprices, la mode, les époques et les institutions, cela se comprend à merveille; mais dans un pays qui n’est troublé que par les commotions terrestres, sous un large soleil qui ne se voile que par hasard, au milieu d’une autre nature parfumée et généreuse, que le sang petille dans les veines avec cette dissemblance que vous venez de remarquer, voilà ce que la physiologie des peuples aura bien de la peine à expliquer.

Vous ai-je dit que cet archipel était toujours courbé sous le joug de la superstition, fille ainée de la peur et de l'ignorance? Oui. Or, voici encore du merveilleux, mais de ce merveilleux qu'un seul regard révèle, qu'un seul instant d'étude et de réflexion soumet et détruit.

D'ailleurs je vous ai promis une anecdote édifiante; la voici, extraite des archives pieuses de l'ile, dévotement gardées dans une châsse bénite.

Guham n'était pas encore soumise ; la plus grande partie des habitants, épouvantés par les ravages de la mitraille, vivaient dans l'intérieur de l'ile et échappaient dans de profondes retraites à une destruction générale. Mais ce n’est pas seulement sur des terres incultes ou riches que les conquérants prétendent régner. À qui veut soumettre et régénérer il faut des esclaves, et des excursions au centre de Guham furent tentées par les Espagnols victorieux. La croix devint l'auxiliaire du glaive, et le prêtre se fit soldat, Saint Victorès, pieux missionnaire de Séville, accouru pour répandre les bienfaits d’une religion de paix, se hasarda seul à parcourir les campagnes riantes qui entouraient le sol où s'élève aujourd'hui Guham, et, surpris d'une audace pareille, les Tehamorres ne voulurent pas tout d'abord l’immoler à leur vengeance, Saint Victorès vécut donc parmi eux, cherchant à pénétrer les secrets d'une religion qu'il voulait détruire en les initiant peu à peu aux mystères d’une croyance qu'il essayait d'établir. Saint Victorès était doux, palient, charitable ; il prêchait la paix alors même que les Espagnols voulaient la guerre; il rassurait au lieu d’épouvanter, et il demandait pardon à ses nouveaux disciples des rigueurs de ses frères, qu'il promettait d'apaiser. Un jour cependant que, sur un tertre dominant la mer, comme saint Jean au bord du Jourdain, il achevait sa prière du soir, un jeune

D'UN

AVEUGLE

Tchamorre furieux, nommé Matapang, traverse la foule, s'élance sur le saint apôtre, le saisit à la gorge et lui écrase la tète sous un bâton noueux. Cet acte horrible de vengeance accompli, Malapang harangua les siens, leur dit les cruautés des Espagnols, réveilla leur énergie éteinte, et traina le cadavre de saint Victorès dans les flots, qui l’engloutirent à jamais.

Là est l'histoire vraie dans la masse et dans les détails; les Espagnols triomphants y ont ajouté plus tard leurs fanatiques récits, et voici ce qu’on lit dans le livre sacramentel de la colonie :

« La place sur laquelle le corps de saint Victorès tomba après ce sacrilège assassinat est {oujours sèche et pelée; le gazon ne peut y pousser, et l’anse |

md

dans laquelle le saint martyr fut précipité devient rouge comme du sang à certaines heures de la journée, » |

— Quant à ce double miracle, me dit un jour le gouverneur, il serait absurde de le révoquer en doute.

— En avez-vous été vous-même témoin ? avez-vous constaté le fait?

— Plus de vingt fois, monsieur, etil ne tient qu'à vous de vous assurer de la vérité de mon assertion.

— Mais si j'arrive là-bas avec mon incrédulité?

— Votre mcrédulité cédera à l'évidence.

— Allons, je ferai la course. L’anse de San-Victorès | est-elle loin? î — Vous y serez en deux heures. Voulez-vous un ,

cheval ?

— Nôn, non, les pèlerins voyagent à pied; Dieu bläme le luxe des caravanes religieuses.

— Allez, allez, monsieur; je vous attendrai au retour.

— Je n'irai pas seul au tertre sacré; je me défie de mon impiété.

— Tant mieux; plus les témoins seront nombreux, plus il y aura de convertis.

— À demain donc.

J'avais rapporlé cette curieuse conversation à quelques-uns de mes amis, et les voilà prêts à faire la | route avec moi vers Tiboun. Je n'ai pas encore oubliè | que Mariquitta voulut m'accompagner afin d’adresser, disait-elle, ses vœux au protecteur de la colonie pour obtenir en ma faveur une longue et dangereuse maladie. Vous voyez que j'élais menacé de toutes

-. RE ge em

parts.

Le chemin qui conduit à l'endroit des miracles est | ravissant : c'est partout un sol terreux, mais ferme; |

ce sont partout de magnifiques allées de vacois sous lesquels on se promène comme sous de larges el magnifiques parasols s'épanouissant au soleil ; c’est le cri aigu des oiseaux qui remplissent le feuillage, une brise rafraichissante qui vous apporte des ëmanations embaumées, et le calme imposant de ces vastes solitudes qui vous saisit à l’âme et vous dispose merveilleusement à la foi. Rien ne manque au piége, et moi, plus que mes compagnons msouciants,

J'avais à mes côtés la dévote Tchamorre, qui comptait

si fort sur la puissance divine. Aussi, dès qu'elle nous eut montré de loin Tiboun et sa rique tranquille, ne pus-je m'empêcher d'éprouver une de ces légères émotions qui accompagnent toujours l'homme sitôt qu'on met en lutte la raison avec le merveilleux. Et puis, je suis né dans un pays où les miracles de toute nature sont en pleine faveur ; je vous en citerai mille au moins plus certains, plus avérés les uns que les autres, qui ont tous édifié mon petit bourg d'Estagel, enelavé dans les Pyrénées, et Je me garderai bien, je

VOYAGE

vous assure, de les révoquer en doute devant mon excellente el vieille mère, dévote à tous les saints presque autant qu'à Dieu même, et qui a dans son äme angélique une foi si ardente, qu'elle courbe sa raison encore plus devant ce qu'elle n’a jamais vu que devant ce qui frappe journellement ses regards. Soyez donc pur de préjugés quañd vous avez été doucement bercé avec les cantiques rimés d’une centaine d'élus roussillonnais inconnus aux martyrologes!

Mais revenons. Voici le tertre couronné d’un gazon pur et égal, voici la place où tomba saint Victorès ; elle est aride et pelée, et cette nudité dessine assez bien la silhouette d'un corps humain.

— Eh bien! me dit Mariquitta toute joyeuse, est-ce vrai ?

— Quoi?

— La place n’est-elle pas maudite ?

— Elle est nue, voilà tout.

— Pourquoi le serait-elle, quand tout est vert autour ?

— Je n’en sais rien encore; je vais chercher et je ne demande pas mieux que de te donner raison.

— Ce sera la donner au ciel.

Près de là était une toute petite cabane, bâtie sur pilolis comme les maisons d’Agagna, vers laquelle Je me dirigeai pour de nouveaux renseignements.

Un pauvre homme d'une cinquantaine d'années l'habitait; il se leva à ma vue et se signa dévotement.

— Ceci est votre demeure? |

— Oui, señor.

— Vous y vivez seul ?

— Absolument seul.

— Est-ce par dévotion ?

— C'est par ordre du gouverneur, qui tous les jours ie fait apporter mes vivres.

— À quoi passez-vous votre temps?

— Je ne peux pas vous le dire.

— Mais le gouverneur me l’a dit.

— Lui le peut; moi, je ne le peux pas.

— Avez-vous rempli votre devoir, ce matin ?

— Je n’y manque jamais.

— Pourtant j'ai remarqué vers l'endroit de la tête une petile touffe de gazon oubliée.

— 0h! c’est impossible.

— Votre vue s’affaiblit, brave homme; il faudra vous donner un suppléant ou vous remplacer.

— Par grâce, ne le dites pas au seigneur gouverneur.

— Je vous le promets.

Mariquitta revint me rejoindre, tandis que mes camarades faisaïfent un bon déjeuner sur l'herbe.

— Etes-vous bien convaincus? leur dis-je en les rejoignant; pourrez-vous maintenant certifier le miracle?

— Toute incrédulité est impossible.

— Je suis de votre opinion; mais l’eau, l’avez-vous vue rouge ?

— Pas encore.

— Cela viendra peut-être ; le miracle n’est point permanent comme celui du gazon.

— Eh bien! attendons encore ; il faut partir tout à fait édifiés.

Le flot commencait à descendre ; nous nous assoupimes tous au milieu de nos causeries, el à notre réveil nous jetämes un regard avide vers l’anse. A la place indiquée l’eau était rouge, visiblement rouge, rouge Comme du sang, mais un sang peu coloré.

— Diable! diable! nous écriämes-nous presque en mème temps, l'ermiteest pourtant ici sans puissance: étudions le phénomène.

Nous poussämes à l’eau une petite pirogue servant à la pôche du bonhomme et nous nous rendimes sur l'emplacement même où l’eau reflétait la teinte si extraordinaire. Nous sondons de l'œil, il n'y avait pas en ce moment plus de cinq pieds de fond; l'aviron plonge un peu horizontalement, le sable monte à la surface; il est rouge, très-rouge ; et la coloration de l'eau s'explique sans le secours du prodige.

— Or cà, mes amis, que dirons-nous à M. Médiniila ?

— La vérité.

— Et la vérité?

— C'est que nous avons vu le double miracle qu'il nous à priés de venir cons{ater.

— Lui montrerons-nous ce sable rouge ?

— C'est le sang de frère saint Victorès qui l’a rougi.

— Mais le miracle devrait planer sur l’eau.

— N'en est-il pas ainsi?

— Tenez, voilà le flot qui monte, la teinte qui s’efface et le phénomène qui s’évanouit. N'importe, demain à la marée basse, le miracle recommencera dans la crique, celui du tertre se perpéluera par linspection quotidienne du pauvre homme de la cabane, et le gouverneur Médinilla aura raison contre l'incrédulité.

La naïve Mariquitta, un peu honteuse de nos recherches et de leurs conséquences, prit mon bras et m'accompagna silencieuse jusqu'à Agagna, où nous arrivämes tous pour la collation du soir au palais du gouvernement.

—= Êtes-vous bien convaincu, señor Arago? me dit M. Médinilla d’un air triomphant.

-— Qui, señor : le frère saint Victorès était un saint apôtre pour qui le ciel a été ouvert, et Matapang un scélérat qui cuira éternellement dans la marmite de Lucifer.

— J'étais bien sûr de votre conversion. Mettonsnous à fable,

ILES MARIANNES

Voyage à Finian, — Fes Carolins, — Un tamor me sauve la vie.

Voici une de ces courses palpitantes d'intérêt, amu- Santes et instructives à la fois, sur lesquelles les anuées passent sans que le moindre épisode les décolore ou les affaiblisse. Jamais peut-être navigateur n'a fait d’excursion plus curieuse, plus incidentée ; et si le cœur m'a battu de crainte au moment du départ, il m'a battu plus violemment, je vous l’atteste, pen-

| dant le voyage, à l’idée seule que cette occasion si | belle et si rare aurait pu m'échapper.

Tinian est là-bas, au nord de Guham ; on dit qu'il y a sur ses plages désertes de gigantesques ruines à voir. Allons étudier les ruines de Tinian.

Bérard et Gaudichaud font le trajet avec moi, {ant mieux : deux jeunes courages souvent éprouvés, l'un

ardent botaniste, l’autre officier expérimenté. Je n’aurais pas mieux choisi. La traversée est courte, mais non sans d’imminents dangers sur des barques si fragiles; tant mieux encore : c’est la difficulté vaincue qui fait le mérite. Je n'ai plus que de l'impatience dans ] âme.

Le gouverneur, le commandant, les autorités d’Agagna et quelques amis nous escortent jusqu'au rivase, où l'on nous serre affectueusement la main en nous disant : « À la grâce de Dieu! » Puis je laisse tomber un dernier et “pénible regard sur une jeune fille en prières, et je monte avec Bérard sur le prosvolant qui m est désigné ; Gaudichaud saute sur une embarcation plus petite encore ; chacun de nous s’assied à son poste, avide des merveilles qui nous sont promises.

Je vous dirai plus tard comment sont bâties ces singulières pirogues, et je vous ferai connaître alors jusque dans leur vie la plus intime les audacieux pilotes à qui nous confions aujourd'hui nos destinées.

Les voici tous, joyeux, sautillants; ils arrivent et se jettent à l’eau : nagent-ils? non, ils viennent de quitter un élément qui les fatigue pour un élément qui les amuse et qui convient mieux à leur nature; à la mer ils sont chez eux. Ces organisations sont des organisations amphibies, et le premier cri qui s'échappe de la poitrine à l'aspect de ces êtres extraordinaires est un cri d’admiration et de respect.

Les pros sont mouillés au large par dix à douze brasses.

— Faut-il partir maintenant ?

— Oui, dérape et au large.

Ici point de cabestan à virer, point d'efforts et de chants parmi l'équipage ; un homme plonge, roule au fond des eaux, suit dans les roches madréporiques les cent détours du filin qui retient le pros captif, le dénoue avec la mème dextérité qui lui fut nécessaire pour mouiller, et remonte comme s'il n'avait rien fait que vous et moi ne fussions capables de faire. Oh! ne criez pas au phénomène : nous ne sommes pas encore sous voile, et ce n'est qu'un premier regard sur ces hommes extraordinaires.

Notre petite flottille était composée de huit pros, dont les plus élégants avaient pour pilotes les tamors des Carolines, arrivés depuis deux jours à Agagna. Et c’est là un des plus hardis voyages à tenter sur les océans. Mais quels pilotes! quels “courages ! quelles hautes intelligences!

Ils partent des Carolines sur leurs frèles embarcations, sans boussole, sans autre secours que les étoiles dont ils ont étudié les positions, mais qui peuvent si souvent leur refuser tout appui. Ils disent à leurs amis un adieu tranquille qui leur est rendu avec le même calme; on leur demande l'heure précise de leur retour; ils se jettent au large, et les voilà entre le ciel et l’océan, faisant un trajet de six ou sept cents lieues, consultant la direction des courants, qu'une longue expérience leur apprend à à connaitre, et pointant une petite ile lointaine, où ils abordent à coup sûr, mieux que ne le ferait un de nos plus habiles

capitaines de notre marine royale.

La brise soufflait assez forte, et nous courions au plus près; nous coupions le vent, et les soubresauts du pros me fatiguaient d'autant plus que je n'étais pas dans l'embarcation même. Aux deux bords sont amarrés fortement, d’une part, un flotteur, dont je vous parlerai plus en détail dans la suite ; de l’autre, une sorte de cage d'osier à cinq ou six pieds en dehors de la carcasse du pros et suspendue à un solide

treillage. Je ne peux pas mieux la comparer qu'à ces paniers dans lesquels nos marchands enferment les volailles, de sorte qu'il serait exact de dire qu'avec les Carolins on navigue en ballon.

J'étais là, moi, cruellement tiraillé par d'horribles souffrances, s sans une voix amie pour me donner des forces, sans mon brave Petit pour appeler un léger sourire sur mes lèvres. Cependant de temps à autre je mettais le nez à l'air et Je dessinais, au milieu de mes angoisses, la côte admirablement boisée de l'ile, où se montraient quelques pauvres cabanes au fond des criques silencieuses qui creusent le sol.

La voile de pagne était toujours au vent, l'écoute entre les mains du premier pilote, tandis qu'un de ses camarades, sur l'arrière, aidait à la manœuvre, à l’aide d'un petit gouvernail qu'il faisait mouvoir avec le pied plongé dans l’eau par intervalles. Ma douleur se taisait dans mon admiration en présence de tant d'adresse.

La mer était houleuse et haule; je ne comprenais pas la joyeusetè de mes compagnons de voyage alors que le pros tournoyait pour ainsi dire au gré de la lame, et je me hasardaï, entre deux gros soupirs, à leur demander si nous ne courions aucun danger.

— Ne craignez rien, me dit le tamor d’une voix douce en mauvais espagnol; ne craignez rien, nos barques ne chavirent Jamais.

A peine m'eut-il rassuré que, jetant un regard eurieux derrière moi, car nous ouvrions la marche, je vis un pros chavirer, la quille en l'air, sous une rapide rafale. Je fis signe au pilote et lui montrai du doigt la pirogue immergée ; mais, au lieu de déplorer l'événement, il se prit à sourire en pitié avec ses insouciants camarades, et me fit comprendre que les homnies savaient nager et que nul ne se noierait, Il ajouta que le pros serait bientôt relevé et mis à flot sans secours étranger, ce qui eut lieu en effet, mais après plus d’une heure d'attente.

Je vous ai dit que de chaque côté de l'embarcation, à quelques pieds de distance, était un flotteur qui servait à maintenir l'équilibre, compromis par le poids des soliveaux soutenant la cage opposée. Eh bien ! dès que l'embarcation chavire, l'équipage se porte au flotteur, pèse dessus de tout son poids, et le pros tourne, cabriole et se redresse. Que voulezvous que je vous dise! ce sont là de ces prodiges d'adresse auxquels il faut bien croire, en dépit de Ja

raison, puisque la chose est ainsi, puisqu'elle se renouvelle tous les jours dans ces navigations merveilleuses, puisque le fait est garanti par le récit de cent

voyageurs, puisque j'en ai été témoin, puisque je

vous l'atteste sur là foi du serment, puisque cela est. Détruisez done cette vérité mathématique . deux et deux font quatre. Après cela, tant pis pour vous si VOUS ne Croyez pas.

Cependant la brise devenant trop carabinée, nous mines le cap sur la terre vers une anse délicieuse ; les autres pros suivirent notre exemple; quelquesuns, effrayés, se jelèrent volontairement sur la grève; d’autres mouillèrent par un fond de cinq ou six brasses, à l'aide d'un filin qu'un des pilotes alla nouer au fond de l'eau à des roches de corail, et nous gagnämes, sur la lisière d'un bois, deux petites cabanes où nous reçümes l'hospitalité.

— C'est une navigation un peu dure, nous dit Bé-

rard du ton joyeux qui ne l'abandonnait jamais ; n'est-ce pas que le corps est ee ?

— Oui, brisé, moulu, répondit Gaudichaud d'une voix souffrante.

VOYAGE

— Et toi, Arago, qu'en dis-tu? N'est-ce pas que tu es de notre avis?

Je n'étais de l'avis de personne : étendu sur le gazon, je me roulais, je me tordais à faire pitié; mais qui a pitié de celui qui souffre du mal de mer? On m'eût trainé dans les flots que j'aurais, je crois, trouvé assez de force pour dire : « Merci! Dieu vous le rende en pareille occasion ! »

Dans celte première journée de navigalion, nous doublâmes plusieurs caps d'un aspect tout à fail pitloresque, que j'avais dessinés sans doute avec une grande irrégularité, et portant tous les noms de saints personnages et de vierges béatifiées. Les Espagnols, on le sait, baptisent leurs conquèles comme ils baptisent les enfants dans leurs cités. Toutefois le cap le plus au nord de l'ile est appelé le cap des Deux- Amants, et l'on m'a raconté à ce sujet une histoire fort peu édifiante, qui contraste d'une manière {rès-

AUTOUR

bizarre avec la couleur toute dévote qui pèse sur le pays qui les entoure.

Le petit bourg où nous fimes halle s'appelle Rotignan; on m'y traina avec peine, l'on m'étendit sur une natte, et l'engourdissement plutôt que le sommeil ne {arda pas à s'emparer de moi. À mon réveil, je me trouvai couché côte à côte d'un tamor carolin, chef du pros que je montais, et qui, sans façon aucune, avait mis à profit le coin de natte que je laissais en liberté.

Le soleil se levait radieux ; les cimes des rimas touffus en étaient dorées. Un cri du pilote retentit, et en un instant chacun fut debout. La toilette de nos compagnons de voyage ne les occupe guère : ils sont absolument nus.

Cependant il fallait songer à la traversée, aux difficultés qui pouvaient surgir et à la nécessité où nous nous trouvions de passer plusieurs jours en mer. Aussi

Un pros-volant des Carolines. (Page 180.;

nos gens, lestes comme des chals sauvages, escaladèrent-ils les hauts cocouers et en firent-ils descendre une prodigieuse quantité de fruits.

Oh! ici ce fut encore une fois une admiration qui tenait de l’extase, car jamais je n'avais supposé dans un homme tant d'adresse et d’agilité, tant de grâce et de force.

Ecoutez.

Les cocos, nouës en grappes de huit ou dix, étaient sur la plage ; chacun des pilotes, chargé d'un de res lourds bouquets, le poussait en avant et arrivait ainsi au pros; mais une grappe, lancée par le prinerpal tamor, se dénoua, et voilà les fruits saisis et dispersés par la lame capricieuse. Le pilote nageur s’arrêta tout d'abord un instant, parut réfléchir, proiena un regard inquiet et irrité sur les fruits qui lui échappaient, me vit debout au rivage, prêt à le railler de ses inutiles efforts, et sembla accepter le défi que je lui lançais. Je lui montrai un mouchoir et je lui donnai à comprendre qu'il lui appartiendrait s’il parveuait, lui, à ramener au pros tous les cocos flottants. La proposition fut prise au sérieux, et voilà Mon rapide marsouin, tantôt allongé, tantôt courbé, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ralliant les fugitifs, ainsi qu'un berger le fait de ses chè-

vres vagabondes, poussant celui-ci de la tête, celui-là de la poitrine, revenant d’un seul élan vers un troisième qu'il emprisonne entre ses genoux, et les ressaisissant en bloc, luttant contre tous, se heurtant, se divisant de nouveau, montant et descendant avec la lame ; gagnant toujours du chemin et arrivant enfin à bord, après une lutte d'une demi-heure au moins, plus piqué encore de mon doute et de mon étonnement que fier de son triomphe.

Quels honimes que ces hommes !

Cependant nous rejoignimes le pros, où je payai volontiers le pari perdu ; mais la brise soufflant avce trop de violence, cinq des pros qui nous escortaient et qui étaient montés par des habitants de Rotta refusèrent de mettre à la voile avec nous. Quant à nos hardis pilotes, après une courte prière qu’ils prononcérent à voix basse, 1ls prirent le large. Bérard s'assoupit, et moi je recommençai ma vie de douleurs.

Bientôt mon ami, réveillé en sursaut par une sccousse violente, se dressa et m'appela à lui. Je sortis de ma cage, et, bien décidé à lutter contre le mal de mer, je m'assis à côté du premier tamor, dont le regard perçant interrogeait l'horizon assez assombri, inais dont le front calme et ouvert me rassurait complétement.

Plusieurs oiseaux vinrent planer au-dessus de nos tèles ; Bérard les abattit, et, malgré la hauteur des lames et la présence de deux requins qui nous escortaient, un des Carolins se jeta à l’eau, Les saisit et les porta à bord. F ‘

C'étaient des fous. Parmi eux 1l se trouvait un corbeau que nos bons et superstifieux argonautes jetèrent au loin en nous faisant entendre qu'il ne leur inspirait que du dégoût, parce qu'il mangeait de la chair humaine.

Je vous répète, moi, que les moindres actions de ces hommes vous disent toute l'excellence de leur naturel.

Mais Guhan s’abaissait derrière nous, et au nord Rotta se levait plus belle et plus parée encore que son orgueilleuse voisine. La brise soufflait carabinée et par rafales; les nuages passaient sur nos tèles avee une grande rapidité; les pros dansaient rudement secoués par la vague, et nous devinions bien à l'activité de nos pilotes qu'il y avait péril pour nous tous !. 4 ,

Ce qui surtout, dans ces moments difficiles, exeitait notre admiralion, c’étaient l'adresse, la vigueur, l'audace du Carolin attaché au gouvernail, qu'il dirigeait avec son pied. La lame venait parfois se briser contre lui, et c’est tout au plus s'il détournait la tête ; les flots le couvraient souvent en entier, et dès qu'ils avaient passé sur cet homme de fer, vous voyiez celui-ci secouer légèrement la tête, les épaules imondées, et garder cette héroïque impassibilité contre laquelle la fureur des éléments venait mutilement se heurter. La piété est-elle la peur? la prière est-elle la pusillanimité ? La conduite de ces braves Carolins résout la question. Les voici, calmes, graves, intrépides au milieu de la tourmente; el cependant, à l'approche de chaque grain, vous les voyez accroupis sur leurs talons et tournés du côtè du nuage menacant, lever un œil serein vers lui, frapper d’une main ouverte contre l’autre fermée, faire signe au génie malfaisant des hommes de passer sans jeter sa colère sur eux, et lui adresser la prière suivante dite avec une extrême volubilité :

« Léga chédégas, léga childiligas, chédégas léga, « chédeqas légas cheldiléga chedegas, léga chédeqas « mottou. validée :

« Ogueren quenni cheré pere pet, oqueren quennt chéré péré péi. »

Au surplus, pendant cette traversée orageuse, jamais nuages ne se sont montrés si rétifs à la ferveur des pieuses sollicitations, car pas un grain ne passa sans nous envoyer ses rapides ondées etses bruvantes rafales.

La constance et l'adresse l'emportèrent sur le caprice des flots; à huit heures à peu près, nous nous trouvâmes par le travers du cap-ouest de Rotta ; mais les vents et les courants s'étant opposés de nouveau à notre marche, nous n’arrivämes au mouillage que vers onze heures et demie ou minuit.

Nous jetâmes le filin sur un fond de corail à une demi-lieue de la terre, et, remis un peu de mes souffrances, qui avaient été horribles, je respirai tout à l'aise la brise embaumée du rivage.

La mer était devenue belle, mais devant nous, à un grand quart de lieue, elle brisait encore avec violence sur de hauts récifs qui formaient la barre du port et ne présentaient qu'une passe étroite aux embarcations. La lune en son plein nous envoyait $es pâles rayons,

1 Voir les notes à la fin du volume.

et, soit pour nous éclairer, soit pour les besoins d’une nuit assez fraiche, des feux brillants étaient allumés sur les coteaux voisins qui dominent la ville, murée en parlie par un immense rideau de cocotiers, dont les tètes onduleuses se dessinaient sombres et élégantes sur un ciel bleu à l'horizon.

Le pros monté par Gaudichaud ne {arda pas à arriver au mouillage; il jeta l'ancre près de nous, et notre camarade éleva la voix pour avoir de nos nouvelles, Je lui répondis en le priant d’armer son fusil à deux coups, ainsi que ses pistolets, afin que par une décharge générale de nos armes nous pussions apprendre aux autorités du lieu qu'il y avait d’autres personnes que des Carolins et des Tchamorres dans les pros-volants. À un signal convenu, nous fimes feu, et nos douze coups, répètès par les échos, durent épouvanter les habitants de cette partie de l’île.

j'allais oublier de constater encore que les bons Carolins , après être arrivés, s'étaient de nouveau accroupis en rond, et que par une fervente prière ils avaient remercié le ciel de notre heureuse traversée. Chez eux la reconnaissance est un point sacramentel de leur religion toute d'amour.

Ce que j'avais prévu arriva. L’alcade de l’endroit, étonné du bruit qui l'avait réveillé au milieu de ses rêves fantastiques, dépècha auprès de nous, dans un sabot petit comme une coquille de noix, un interprète qui vint contre notre bord nous demander qui nous étions et d’où nous arrivions. Je répondis pompeusement que nous étions envoyés par le roi de Frarce à la découverte de nouvelles terres, que nous avions pour l’alcade des lettres du gouverneur de Guham et de toutes les Mariannes, que nos pilotes n’osaient point franchir la passe avant le jour, et que nous ordonnions qu'on nous expèdiât une grande barque, afin qu'il nous fût possible de descendre à l'instant même.

Aux insolentes manières de mon langage, le Tchamorre baissa le diapason de sa voix nasillarde, en me répliquant toutefois qu’on ne pourrait pas sans doute m'envoyer une nouvelle embarcation, puisque nul pilote n'osait la nuit s'exposer au milieu des brisants.

— Mais tu es bien venu, {oi!

— Oh! c'est mon métier de me noyer.

— Pourrais-tu me descendre à terre ?

— Mon sabot est bien petit, nous y tiendrions à peine nous deux.

— Accoste le long du bord.

— Je vais obéir ; cependant vous feriez mieux d’attendre.

— Accoste.

Bérard eut beau me prier de rester à bord du pros et me montrer la témérilé de ma résolution, je descendis auprès du Tchamorre, je m’accroupis genou contre genou en face du Rottinien. A tout événement, je priai mon ami de me suivre de l'œil autant que possible, et je quittai le pros.

Je comprenais à merveille le danger de ma résolution ; mais le souvenir de mes souffrances pendant cette traversée d'un jour, souffrances non encore apaisées, l’emporta sur ma prudence et les sages conseils d’un homme de mer qui, mieux que moi encore, comprenait tout ce qu'il y avait de folie dans ce trajet, au milieu de rochers aigus sur lesquels la mer se ruait avec un lugubre fracas.

Nous n'étions guère qu'à une demi-encäblure de l'étroite passe quand mon pilote me dit d’une voix tremblante et en cessant de pagaver :

— Ne bougez pas!

— Mais je suis immobile !

VOYAGE

—— [ei est le danger.

— Grand ?

— Très-grand, un seul mouvement peut nous faire chavirer.

— Diable! diable! virons de bord.

— Impossible, altesse ; il faut suivre le courant qui nous entraine.

— Va donc.

— Savez-vous nager ?

— Non.

— Un peu du moins.

— Pas du tout.

J'eus à peine pronoucé ces derniers mots que le canot chavira, la quille en l'air. Adieu au monde! je n'eus d'abord que cette pensée ; mais le sentiment de ma conservation me donna de l'énergie, et, jouant instinctivement des pieds et des mains, je sentis un

obstacle dont je n'emparai avec force: c'était la jambe de mon coquin de pilote.

— Oh! je te tiens, misérable! lui dis-je en avalant des gorgées d'eau qui m'étouffaient ; je te tiens, je ne mourrai pas seul.

Et je recevais de violentes bourrades, et je tenaillais le membre endolori du Tchamorre, et je me cramponnais de mon mieux à l’embarcalion, qui était poussée de l'avant vers les récifs.

Cependant je devais succomber à la lutte ; mais une

rapide réflexion raniina mon courage près de défaillir. Et je pensai à Bérard, qui, v vigilant ami, ne devait pas m'avoir encore perdu de vue.

Dès que la lame avait retenti sur les roches madréporiques contre un mes membres allaient bientôt se briser, je poñssai un grand eri, espérant qu'il serait nd des braves Carolins. Bérard seul était encore éveillé; il devine plutôt qu'il ne voit ma désastreuse position ; il frappe sur l'épaule le tamor, lui montre du doigt la passe et lui dit: Arago mati

(tué). Le généreux Carolin jette un coup d'œil d’aigle .

dans l'espace, voit un point noir qui se dessine sur les flots écumeux, s'empare d'un aviron, le brise en deux, s’élance, glisse sur les eaux, disparait, remonte et pousse à l'air des cris éclatants. J'allais périr, ma dernière pensée était pour ma vieille mère; j ‘écoute...

je crois entendre... je reprends de l'énergie, mes doigts fiévreux serrent avec plus de violence le Tchamorre, qui gardait toujours le silence le plus absolu. Je regarde autour de moi: un corps nu, mouvant, parait s ’approc her; je soupçonne déjà la générosité du tamor: c'était lui en effet; sa parole rassurante

AUTOUR

DU MONDE. 183 m'arrive, il me cherche, ile trouve, il me présente le débris d'aviron qu'il tenait de la main gauche ; l ‘hésite, je tremble, je le devine pourtant ; jeme livre à lui, ] je m abandonne à son courage et à son énergie, je m'empare du morceau de bois. Le tamor reprend la route qu'il vena t de parcourir, brise le flot, lutte, victorieux, contre le courant rapide, m'arrache aux brisants, me remorque, et, après des efforts inouis, rejoint le bord, où l'on me hisse avec peine et où je tombe évanoui.

Je ne sais combien de temps je reslai dans cet anéantissement douloureux, pendant lequel je rendais à flots pressés l'eau amère qui me déchirait les entrailles. Mais, à mon premier mouvement sans convulsions, je cherchai de la main et des yeux le noble tamor à qui je der vais si miraculeusement la vie. Il était à genoux à mes côtés et riait aux éclats, avec ses camarades et Bérard, de mes horribles contorsions. Je Lui serrai la main comme on le fait à un frère qu'on retrouve vivant après l'avoir pleuré mort. Je me levai, je pris dans mon havresac une hache, deux rasoirs, une chemise, trois mouchoirs, Six couteaux et une douzaine d’'hamecons. Je présentai le tout à mon libé-

rateur, en le priant de ne pas le refuser. Mais lui, donnant à sa figure un caractère de gravité tout à fait empreinte d’amertume, me dem anda si je lui offrais ces richesses en échange du service qu'il venait de me rendre. Je lui dis que oui; il saisit mes cadeaux, les jeta dédaigneusement à mes pieds et me tourna les talons. Je le retins avec empressement, je passai mes mains sur ses épaules, je lrottai ion nez contre le sien, je lui fis entendre que c'était par amitié, plutôt que par reconnaissance, que je lui offrais tant de choses utiles, et mon brave pilote me rendit alors mes caresses avec une joie d'enfant, accepta mes présents, les attacha précieusement au dôme d’osier qui voùtait la cage, me jeta un dernier regard d'ami et s’endormit accroupi sur un des bancs de son embarcation.

Oh! dites-moi maintenant si nous avons raison, en Europe, d'appeler sauvages les bons naturels des Carolines, et si nous trouverions fréquemment, chez nous, une délicatesse si noble, un dévouement si désintéressé !

Mais, patience, je ne quitlerai pas mes bons Carolins sans vous les avoir montrés dans toute leur simplicité native, sans vous avoir appris à les aimer. Le souvenir de ces braves gens est, sans contredit, celui que je caresse avec le plus d'amour.

ILES

IL paraît que le scélérat de Rottinien qui m'avait si bien fait faire le plongeon ne tarda pas à aborder et qu'il jeta l'alarme dans la colonie, puisque nous apprimes, le lendemain malin, que les habitants, épouvantés par notre décharge générale, avaient précipilamment gagné les bois et les montagnes de Pintérieur ; mais l'alcade, homme d’une plus forte trempe que ceux sur lesquels il régnait en monarque oriental, nous envoya sans rel lard une pirogue plus grande que la première, el nous fit demander si nous avions des ordres à donner.

-— Oui, répondis-je, à peine remis de mes souffrances : la punition du drôle qui m'a chaviré.

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