‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 42 sur 90 · ILES CAROLINES · texte numérisé non relu

ILES CAROLINES

Un tamor carolin, (Page

venait toujours en aide à celui qui voulait voir et s'instruire, et ce hasard est presque toujours une fortune. Si je n'avais couru après la lèpre, je n'aurais pas, à coup sûr, rencontré sous mes pas celte Jeune Dolorida si suave, morte au milieu des bénédictions de tout un peuple. Ainsi de mes autres recherches. Est-ce connaitre le monde que de le parcourir ? Non, sans doute. Le caissier d'un millionnaire peut être pauvre; celui-là seul qui pos-ède est riche, et se promener en fermant les yeux ou en regardant toujours à ses pieds, c’est rester en place, c est ne point bouger de son fauteuil,

Pour ma part, Si j'aitant de choses à raconter, c'est que je me suis dit en partant qu'il fallait envisager un

J'airemarqué qu'en fait de voyage surtout, lehasard | retour comme une chose probable, Aussi ai-je visité

bien des iles où le navire n'a point mouillé. Dès qu'on arrivait dans un port, je m ’enquêr ais du temps nécessaire aux observations astronomiques ; je faisais mes provisions, je prenais un guide ou je m'en allais au hasard, comptant sur ma bonne étoile, et je m'enfon-

çais dans les terres, el je m ‘acheminais en compagnie de sauvages que je gagnais par mes présents, mes

jongleries, el suriout par ma confiance et ma gaieté,

visitant les archipels voisins au milieu des dangers sans nombre sous lesquels ont succombé tant d'explorateurs. Quand ma tâche était remplie, je retournas au mouillage, où je furetais encore de côté et d'autre afin de compléter mon œuvre incessante d'investigation.

Ici, par exemple, J'étais trop avide de ce qui pou- | des vivres et quelques bagatelles ; la maison où ils vait avoir rapport aux bons Carolins pour que je les | s’abritaient lorsqu'ilsavaient hissé leurs embarcations perdisse un seul jour de vue. Je savais où ils pre- | sur la plage était la maison où j'assistais, Le soir, à naient leurs repas, et j'allais souvent leur apporter | leurs prières, si pieusement psalmodiées, et je les

Ja | |

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.. On y voit que les hiéroglyphes sont de tous les pays. (Page 207.)

avais trop bien jugés en passant au milieu de leur | alors, qu'il leur arrivait souvent de jeter à bord les archipel pour ne pas chercher à me convaincre qu'il | objets qu'ils nous proposaient en échange de nos m'y avait rien, en effet, de trop honorable pour eux | petits couteaux et de nos clous; que, sans crainte de dans le jugement que nous avions déjà porté de leur | nous voir partir en les frustrant de nos bagatelles, ils caractère. Leur franchise et leur loyauté furent telles ! nous lançaient sur le pont les pagnes, les coquillages,

Une reine,des Carolines. (Page 207.

les hameçons en os qu'ils nous montraient de loin et | s'ils eraignaient qu'il n'y eût erreur de notre côté, ou que nous paraissions désirer. Les échanges une fois | de peur que nous ne les accusassions d’indélicatesse acceptés, jamais nous n'en avions vu un seul se | ou de friponnerie.

plaindre du marché; et si, feignant de vouloir étre | En vérité, cela est doux à l'âme que l'aspect de ces trompés, nous leur présentions un objet plus beau où | braves gens, purs, honnêtes et humains, au milieu plus estimé que celui qu'ils convoitaient, ils s’em- | de tant de corruption, de bassesse et de cruauté. pressaient d'ajouter quelque chose à leur part, comme Jai dit que le hasard devait me protéger dans mes

recherches, et je fus servi à souhait dans cette circonstance comme en mille autres. Voici des détails curieux et authentiques :

Un des pilotes les plus expérimentés des Carolines, un des plus chauds amis du généreux tamor qui m'avait sauvé la vie devant Rotta, était établi à Agagna depuis deux ans, dans le but seul de protéger ceux de ses compatriotes qui, à chaque mousson, viennent à Guham attirés par le commerce. Il parlait assez passablement l'espagnol, et il nous donna sur son archipel et les mœurs de ses compatriotes tous les détails que nous eûmes à désirer. I parlait, je traduisais sur le papier. e

— Pourquoi venez-vous si souvent aux Mariannes ?

— Pour commercer.

— Qu'apportez-vous en échange de ce qui vous est nécessaire ?

-— Des pagnes, des cordes faites avec les filaments du bananier, de beaux coquillages qu'on vend ici aux habitants d'un autre monde (les Européens), et des vases en bois. Nous, nous prenons des couteaux, des hamecons, des elous et des haches.

— Ne craignez-vous jamais de prendre les vices du pays ?

— Qu'en ferions-nous ?

Méditez cette admirable réponse.

— Votre pays est donc pauvre?

— On a-de la peine à y vivre; mais nous ne manquons pourtant jamais de poisson.

— Avez-vous des coqs, des poules, des cochons?

— Presque pas. |

— Pourquoi ne tentez-vous pas d'en nourri?

— Je ne sais; nous avons cependant essayé; mais ca ne nous à pas {rop réussi.

— Est-ce le hasard qui vous a fait venir aux Mariannes ?

— On dit chez nous que c'est un pari de deux pilotes. Une femme devait appartenir à celui qui irait le plus loin avec son pros-volant; tous deux arrivèrent à Rotlaet s’y arrètèrent.

— A leur retour, à qui appartint la femme

— À tous les deux.

— Auquel des deux d’abord ?

— Notre histoire ne le dit pas.

— Dit-elle au moins si les deux navigateurs retrouvérent aisément leur pays?

— Oui, très-aisément, comme nous le retrouvons aujourd'hui.

— Perdez-vous beaucoup de vos embarcations dans ces voyages si souvent répélès ?

— Qui, une où deux chaque cinq ou six ans.

— Mais ce sont là des bonheurs imouïis !

- Vous savez comme nous navigUoNS, COMME NOUS nageons et comme nous relevons nos pros quand ils ont chaviré. Et puis nous avons nos prières aux nuages qui nous sauvent.

-— C'est juste! je l'avais oublié.

Toujours la religion dans leur vie!

— Cominent vous guidez-vous en mer ?

—— Avec le secours des étoiles.

-— Vous les connaissez donc ?

— Oui, les principales, celles qui peuvent nous aider.

— N'en avez-vous pas une surtout sur laquelle vous vous reposez avec plus de confiance?

— Si, c'est oueléouel, autour de laquelle toutes les autres tournent.

Nous étions stupéfaits.

— Qui vous a appris cela?

— L'expérience.

Et là-dessus, à l'aide de grains de mais que nous fines apporter, le savant Lamor plaça la polaire (oueléouel), fit pirouetter les autres étoiles de la grande Ourse autour, figura sur une table, avec une exactitude qui aurait fait bondir de surprise et de joie un certain astronome français dont le nom ne m'est pas étranger, et manœuvra cette roulante armée avec une justesse et une précision admirables ; c'était à qui d'entre nous lui témoignerait le plus d'amitié, à qui lui prodiguerait le plus de marques d'affection.

Mais ce qui prouve que ces hardis pilotes n’agissent point par routine, et que le calcul seul les guide, c’est qu'après nous avoir signalé un astre à l’aide d’un grain de mais plus gros que les autres, en nous faisant entendre par des ft, ft, Ît répétés, que c'était aussi le plus brillant, il se ravisa, et nous fit observer qu'il avait oublié Sirius, qu'il appela sœur de Canapus, sans doute afin de nous dire qu'elles étaient rivales de clarté.

— Mais, reprimes-nous avec une curiosité inquièle, lorsque les nuages vous cachent les étoiles, comment retrouvez-vous votre route ?

— A l'aide des courants.

— Cependant les courants changent.

— Oui, selon les vents les plus constants, et alors nous étudions la fraicheur de ceux-ci, qui nous indique d’où ils viennent.

— Nous ne comprenons pas fort bien ce que vous dites.

-- Si nous étions en mer je vous le ferais comprendre,

-— Vous avez une aiguille aimantée, une boussole?

— Nous en avons une ou deux dans tout l'archipel, mais nous ne nous en SErVONS pas.

— C'est cependant un guide infaillible.

— Nous sommes aussi infaillibles que cet instrument. La mer est notre élément; nous vivons sur la mer et par la mer; nos plus belles maisons sont nos pros-volants; nous les poussons contre les lames les plus hautes, nous leur faisons franchir les récifs les plus serrés et les plus dangereux, et nous ne sommes génés qu'en arrivant à terre.

La nuit était avancée; le bon et annable Carolin nous demanda la permission d'aller retrouver sa femme ; mais il ne partit pas sans avoir reçu de nous des témoignages d’une estime bien méritée.

Le lendemain de cette séance nautique et astronomique, nous fimes de nouveau inviter le {amor si intelligent à une soirée chez le gouverneur, car nos investigations n'étaient point achevées. Il fut exact; comme un bon bourgeois, il s’assit familièrement auprès de nous et parut flatté de notre empressement à Le revoir.

. C'est une chose bizarre, je vous assure, que l'entrée dans un salon d’un homme, d'un roi nu, absolument nu, alors que tout le monde est couvert de vêtements européens. Le voilà gai, sautillant, point gèné dans ses allures ! Il nous serre la main, il nous frappe sur l'épaule, il nous cajole ; il n'est pas chez vous; c’est vous au contraire qu'on dirait ètre chez lui, et s'il s'apercevait d’un seul mouvement qui exprimät un sentiment de pitié ou de commisération, son orgueil d'homme libre se révolterait assez haut pour vous faire comprendre qu'il a droit d'être blessé de votre vanité.

Après qu'il eut acceplé deux tranches de melon d'eau, dont il paraissait très-friand, nous le priâmes de nous indiquer avec du maïs, comme il l'avait fait la veille pour les étoiles, le gisement des diverses iles

de son archipel. Il comprit à merveille, forma le groupe des Carolines, désigna chaque ile par son nom, nous montra celles dont les atterrissages étaient faciles et celles que protégent et défendent de dangereux récifs. En un mot, il fut d'une exactitude admirable, et si, par hasard, il avait commis une erreur, il la rectifiait après réflexion et caleul. Au surplus, ses connaissancés nautiques allèrent plus loin: lintelligent {amor nous parla du vaste océan Pacifique en homme qui avait puisé à des sources certaines ; mais je me hâte d'ajouter, de crainte que quelque navigateur ne s’y laisse prendre, que les Carolins font remonter leur archipel jusqu'aux Philippines, tandis qu'à Guham on appelle les iles Sandwich Carolines du Nord. Au milieu de ces descriptions toutes rapides, et dont nous ne perdions ni un mot ni un geste, le tamor s'arrêta tout court, et baissa la tête en nous désignant Manille. Et quand nous lui eûmes demandé le motif de cette brusque interruption, il nous dit avec une tristesse mêlée d’effroi qu'à côté de Manille était une petite ile nommée Yapa, peuplée d'hommes méchants, d'anthropophages ; qu'une de leurs embar-cations était venue chez eux il y a déjà bien longtemps, qu'avec leurs pac (fusils) ils avaient tué bien du monde, et qu'ils s'étaient même emparés de femmes et d'enfants qu'ils avaient sans doute mangés. Comme nous avions peine à croire à la vérité de son récit, nous lui demandämes encore s'il ne confondait pas, et s'il était bien sûr que ce fût d'Yapa qu'étaient venus ces hommes méchants.

— Si, si, nous répondait-il en serrant les poings comme pour exprimer une menace.

— N'avez-vous jamais été attaqués par des Papous ?

— Si, si, Papous méchants.

-— Et par des Malais?

— Si, si, Malais méchants ; mais jamais ils ne sont venus jusqu'à nous. ,

— Quand on vous attaque, comment vous défendez-vous ?

— Avec des pierres et des bâtons; et puis nous nous jetons dans nos pros, nous prenons le large et nous prions les vents et les nuages de tuer nos ennemis.

— Croyez-vous que les vents et les nuages vous exaucent ?

— C'est sûr, on n'a pas vu deux fois les mêmes hommes dans nos iles.

— Pourquoi vont-ils chez vous, puisque vous n'êtes pas riches?

— Les vents les y portent.

— Vous voyez done bien que les vents ne vous sont pas toujours secourables!

— Parce que nous ne l'avons pas tout à fait mérité. Quand nous avons été punis pour nos fautes, les méchants s’en retournent, et c’est alors sur eux que la colère de Dieu retombe.

— Vous pensez donc qu'on punit les bons par les méchants ?

— Ça est bien vrai; les bons ne peuvent vouloir punir personne.

— Pas même les méchants ?

Le tamor réfléchit un instant et ne répondit pas.

— Y a-t-il chez vous des écoles publiques pour les garcons et pour les filles ?

— Au moins une dans chaque village.

— Qu'y apprend-on°?

— À prier, à faire des pagnes, à nouer des cordes, à les tresser, à construire des pros, des maisons, à counailre les étoiles et à naviguer,

— Quel est l'instituteur de toutes ces choses”?

— Presque toujours le plus vieux de l'endroit, qui en sait plus que tous les autres.

— Est-ce qu'on n'y montre pas aussi à lire et à écrire?

— Non, cela n'est pas utile selon nous.

— Nous pensons le contraire, nous autres, et, sans l'écriture, nous ne pourrions pas raconter fidèlement à nos amis {out ce que vous nous apprenez en ce moment. x

— Peut-être aurez-vous tort de le leur dire, ear, si notre pays leur plait et qu'ils veuillent y venir, il n'y aura pas assez de vivres pour eux et pour nous.

— Oh! soyez tranquille sous ce rapport, nul n'y viendra.

— Ils sont donc bien heureux là-bas ?... Eh bien! tant mieux.

L'on comprend que si nous n'insistämes point pour démontrer au tamor les bienfaits de l'écriture, ce fut surtout afin,de ne pas lui donner trop de regrets. Et cependant voici un échantillon de leur style et de leur facon de transmettre au loin leurs pensées.

On y voit que les hiéroglyphes sont de tous les pays, qu'eux seuls peut-être ont inspiré les Phéniciens, et que l'écriture, comme la parole, est une nécessité de tous les peuples.

Les caractères de cette lettre singulière sont tracés en rouge. La figure du haut de la page était là pour envoyer des compliments; les signes placés dans la colonne à gauche indiquaient le genre des coquillages que le Carolin envoyait à M. Martinez; dans la colonne à droite étaient figurés les objets qu'il désiait en échange : trois gros hameçons, quatre petits, deux morceaux de fer taillës en hache et deux autres un peu longs. M. Martinez comprit, tint parole, et reçut cette mème année, en témoignage de reconnaissance, un grand nombre de jolis coquillages dont il m'a fait cadeau.

Après que nous eûmes achevé de questionner notre logique nautonier, il se leva précipitamment et s’élanca vers la porte pour aller recevoir sa femme et sa fille arrivées depuis peu de Sathoual, et qu'il nous montra avec un air de jubilation tout à fait comique. Elles étaient vêtues comme le tamor, et leur pudeur ne paraissait nullement en souffrir. Peut-être, hélas! de leur côté nous plaignaient-elles de nous voir enveloppès si grotesquement et si lourdement dans nos pantalons, nos habits et nos redingotes, sous un soleil si chaud.

La reine avait sur sa physionomie un caractère de douceur et de souffrance qui lui allait à merveille ; elle était jaune presque autant qu'une Chinoise, tatouée des bras et des jambes seulement; ses yeux, bien fendus, regardaient avec tristesse, el sa bouche, fort petite et ornée de dents très-blanches, laissait tomber de rares paroles pleines d'harmonie.

Petit à petit cependant elle s’anima et devint plus causeuse ; je crois même qu'elle demanda à son mari la permission de danser, que celui-ci lui refusa en disant que nous avions déjà été témoins de leurs fêtes nationales.

Apercevant sur le mur l'image de la Vierge, la bonne femme nous pria de lui dire ce que c'était que cette belle personne ; nous lui répondimes que c'était la mère de notre Dieu, et elle sollicita la faveur d'aller lui donner un baiser, ce qu'elle fit sans attendre notre réponse; mais elle descendit de la chaise où elle s'était hissée avec une humeur bien marquée contre la femme qui avait été insensible à ses caresses.

Quant à la jeune fille, à l'aspect du portrait veritable du roi d'Espagne, assez proprement encadré, elle nous demanda aussi pourquoi on avait coupé la tête à cet homme et pourquoi on l'avait mise dans une boite.

Cependant, comme la mère ge cessait de regarder avec intérêt la Vierge des douleurs, je lui donnai à entendre que je faisais de ces femmes-là à mon gré, et que, si elle le voulait, je lui en ofirirais deux ou trois de ma facon avant mon départ. Oh! alors peu s’en fallut que les caresses de la reine ne devinssent par trop pressantes; elle me prenait la tête, jetait ses beaux cheveux sur ma figure, frottait son nez contre le mien, s'asseyait sur mes genoux, et me gratüfiait de petites claques sur les joues, sans que son mari se montràt le moins du monde fäché de tant et de si vifs témoignages d'affection et de reconnaissance. 0 maris européens, quelles leçons vous recevez dans ce nouveau monde!

La religion de ces peuples, hélas ! est comme toutes les religions du globe, mème comme celle des farouches Ombayens, qui, après avoir déchiré la chair des vivants, professent un grand respect pour la cendre des morts. Elle offre de singulières anomalies, contre lesquelles le bon sens et la raison ne se donnent pas la pee de protester. Mais ce peuple seul peut avoir créé le principe général qui suit, auquel il s'abandonne avec une foi si ardente.

Quand l'homme a été bon sur cette terre, c’est-àdire quand il n'a pas battu sa femme, l'être faible à qui il doit sa protection; quand il n’a pas volé du fer, la chose la plus utile aux besoins de tous, il est changé après sa mort en nuage, il a la puissance de venir de temps à autre visiter ses frères, ses amis, sur lesquels il répand sa rosée ou vomit ses colères, selon qu'il est content de leur vie. N'est-ce pas là une heureuse fiction ?

Un village carolin.

Quand le Carolin a été méchant, à savoir quand il a volé du fer et battu sa femme, il est changé après sa mort en un poisson qu'ils nomment {ibouriou (requin), lequel est sans cesse en lutte avecles autres. Ainsi, chez eux, la guerre est la punition des méchants.

Je ne jette pas un regard sur ces êtres qui m'entourent sans me surprendre à les aimer tous les jours davantage.

Ai-je bien compris, ou cette pensée leur appartientelle, ou ont-ils déjà adopté les croyances des Espagnols, avec lesquelsils sont fréquemment en contact? Ils ont trois dieux : le père, le fils et le petit fils. Ces trois dieux, comme en un {ribunal, jugent leurs actions, et la majorité l'emporte. D’après eux, un seul pourrait se tromper. Au surplus, dans leurs petites querelles, trois arbitres sont également choisis, et il ne serait pas impossible que ce point de leur religion ne fût un reflet de leurs usages. Puisque nous ne pouvons nous élever jusqu'à Dieu, il faut bien, dans notre incommensurable orgueil, que nous le fassions descendre jusqu'à nous.

Je vous l'ai dit, je erois, mon adresse pour les tours d'escamotage est telle, que Comte s’en est montré parfois jaloux. À ces jeux bien innocents, à ces puérilités, si vous voulez, je gagnais souvent ce que mes camarades ne pouvaient obtenir avec leurs riches cadeaux, et presque toujours dans mes courses, ou chez moi, une cour nombreuse m'entourait en me priant de l’amuser. À

Un jour que, pleins d'enthousiasme, mes spectateurs me regardaient comme un être supérieur aux autres hommes, je leur dis que, grâce à ce merveilleux talent, que je préconisais (car la modestie ajoute au mérite), Je n'étais sauvé des dents de certains anthropophages qui, sans ce secours inespéré, m'auraient dévoré, ainsi que huit ou dix de mes camarades de course.

Li-dessus j'ajoutai à l'énergie de mes paroles Pénergie de mes gestes et de ma physionomie, et je ne saurais dire de quel sentiment d'horreur et d'intérêt ces braves gens me parurent pénétrés. A l'envi l'un de l'autre, ils se levaient, me serraientla main, m'embrassaient, reniflaient sur mon nez, et peu s’en fallut

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qu'ils ne m'adorassent commeun de leurs dieux. Mais l'impression de ce récit fut si vive, si profonde dans leur âme, qu'une semaine après, un tamor, dépêché par ses sujets et anis, vint me chercher dans Le salon du gouverneur pour me demander, tout tremblant, si le pays où j'avais placé le lieu de la scène était éloigné de leur archipel. Je le rassurai de mon mieux : Je lui dis que les Ombayens n'avaient point de marine, qu'ils ne sortaient jamais de leur ile, et que les bons Carolins n'avaient rien à craindre de leur férocité.

Enchanté de mes confidences, le tamor me pria d'accepter un bâton admirablement travaillé, et alla vite transmettre mes paroles rassurantes à ses compatriotes alarmés.

Le soir, quand je les revis, ils m’entourèrent de nouveau et prononcèrent plusieurs fois avec frayeur le mot papou, ce qui me donna à comprendre qu'on les avait déjà épouvantés de l'humeur brutale de ce

AUTOUR

DU MONDE. 209 peuple, et que peut-être aussi quelque pirogue de cette nation, poussée par les vents, aurait abordé aux Carolines. Ce qu'il y a de certain, c’est qu'on trouve encore des anthropophages sur certaines parties de la côte de la Nouvelle-Guinée.

Les Carolins ont un goût particulier pour les ornements : ils se parent de colliers, de folioles de cocotier tressées avec beaucoup d'art; ils se font aussi de fort jolis bracelets, et le manteau des tamors est également orné de bandelettes dont le bruissement perpétuel est passablement monotone. Une ceinture faite en papyrus, ou en écorce battue de palmiste ou de bananier, leur couvre les reins ; mais les femmes sont absolument nues. Je fis cadeau à la belle reine que je vis à Tinian d’un joli madras; elle l’utilisa au profit de sa pudeur, et me remercia de ma générosité avec une affection toute pleine de confiance Plaignez ce peuple de,sa détestable habitude de se

. Ces restes adorés sont ceux de mon fils. (Page 211.

percer les oreilles à l'aide d'un os de poisson, d'y suspendre un objet dont le poids augmente chaque jour, et de faire descendre le cartilage jusque sur les épaules. L’extravagance est de tous les pays.

Je fus un jour témoin d’un fait assez curieux et qui prouve combien, en certaines occasions, le respect des Carolins est grand pour les tamors qu'ils se sont donnés. Après un repas de fruits et de poissons fait sur le rivage, deux jeunes gens montèrent sur un Cocolier et en descendirent des fruits. Arrivés au sol, il y eut altercation pour savoir à qui les ouvrirait ; des paroles ou en vint aux menaces, des menaces on allait en venir aux coups, car la colère est une passion de tous les hommes. Plus les Carolins voulaient apaiser les deux adversaires, plus l’ardeur de ceux-ci, qui s'étaient armés de deux galets qu'ils brandissaient avec fureur, devenait violente. Tout à coup le tamor Sathoual, qui m'avait conduit à Tinian, arrive; il voit de loin le combat près de s'engager, il pousse un cri, jette en l'air un bâton pareil à celui qu'il m'avait donné quelques jours auparavant ; aussitôt l’effervescence des deux Carolins se calme; ils s'arrêtent comme frappés de la foudre, les pierres leur tombent

Live. 27.

des mains; ils jettent l’un sur l'autre des regards de pardon, et s’embrassent avec une tendresse toute fraternelle.

Je remarquai encore que pendant le repas, qui se continua sans qu'on reparlät de la scène si merveilleusement assoupie, les deux champions se servaient tour à tour et buvaient alternativement dans le même vase, quoiqu'ils en eussent plusieurs à leur service.

Une autre fois, un jeune Carolin s'étant enivré avec cette liqueur si capiteuse que les Mariannais tirent du coco, un de ses camarades le prit par le bras, le conduisit dans un lieu solitare, sous un bouquet de bananiers, le posa doucement snr le gazon, le couvrit entiérement de larges feuilles, s’assit à côté, et ne quitta la place que lorsque son ami eut recouvre ses sens et sa raison. Tous deux ensuite se dirigèrent vers la mer, qui était fort houleuse, S'y précipitèrent, et, après une demi heure d'exercice, ils regagnérent le rivage, où ils prononcérent, accroupis et avec leurs gestes accoutumés, les prières qu'ils ont l'habitude d'adresser aux nuages. IL v a à parier que c'était une invocation au ciel pour chas-

ser la passion honteuse qui venait d’abrutir un homme. Au reste, après toutes ces cérémonies, dont le sens moral ne peut échapper à l'observateur attenüf, c'étaient toujours des cris, des trépignements fiévreux, des chants monotones et de chauds frottements de nez, dont ils font usage en Loutes circonslances. On dirait que la vie de ces braves insulaires est une caresse perpétuelle.

Deux enfants de six ans au plus se trouvaient parmi les Carolins venus à Guham, et c’est, je vous assure, une chose touchante à voir que l'affection de tous pour ces petits êtres encore sans forces, à qui l’on cherche à donner une précoce intelligence.

J'ai vu un jeune homme fort leste grimper sur un cocotier avec la rapidité de l’écureuil, ayant un de ces bambins sur l'épaule, et, arrivé à la cime, l'y déposer, et l'amarrer à une branche flexible pour l'habituer au péril en le forçant à regarder à ses pieds. Mais c'est surtout dans les leçons de natation qu'il faut étudier la patience et l'adresse de ces insulaires si curieux et si intéressants. Ils jettent l’enfant à l’eau et lui laissent boire une ou deux gorgées; ils le soulèvent, le poussent, le placent sur leur dos, plongent pour lui apprendre à se soutenir seul, le ressaisissent, le font cabrioler; et il est rare qu'après quelques séances le timide élève ne devienne pas un maitre habile et audacieux. Les deux gamins dont J'ai parlé n'étaient jamais les derniers à affronter les lames mugissantes, et, dans leurs évolutions nautiques, c'était toujours eux qui couraient le plus au large, sans pourtant que leurs pères ou leurs amis, plus expérimentés, les perdissent de vue.

Le peuple carolin n’est pas de ceux que l’on-quitte avec empressement. Avec lui la curiosité n’est jamais complétement satisfaite; curiosité de la science, curiosité de cœur, y trouvent de beaux et nobles enseignements qui vivent impérissables. Je vous défie d'étudier un Carolin pendant une journée sans l’aimer, sans l'appeler votre ami. Notez bien que je ne vous parle point de leurs femmes, car elles seraient incomprises chez nous. On les quitte avec des larmes, on les retrouve avec un sourire, larmes à vous et à elles, sourire à elle et à vous. Mais la course est longue encore, il faut que je me hâte. Les individus que nous avons eus devant les yeux pendant notre relâche à Guham n'offraient entre eux, quant au physique, aucun caractère de ressemblance. En général, 11s sont grands, bien faits, lestes, pleins de vivacité; 1ls-sautillent en marchant, ils gesticulent en parlant; ils sourient toujours, même lorsqu'ils grondent, et surtout lorsqu'ils prient. Comme ils ne demandent à leur dieu que ce qui leur paraît juste, ils espèrent, et l'espérance est une Joie.

Daus la vie privée, il y a parmi eux égalité parfaite. Les tatouages, c'est-à-dire la puissance, disparaissent, et le tamor n’est tamor que pour protéger et défendre contre les passions et les éléments.

Il y a tant de nuances dans la couleur des Carolins, qu'on ne les dirait pas enfants du même climat : les uns Sont bruns seulement comme les Espagnols, les autres presque jaunes comme les Chinois: ceux-ci rouges comme les Bouticoudos du Brésil, ceux-là lerreux ; mais la plupart sont cuivre jaune et cuivre rouge. Nul n'a les traits du nègre ou du Papou, nul na le moindre rapport avec le Sandwichien ou le Malais. Leur front est large, ouvert, couronné d'une chevelure admirable ; leurs yeux, un peu coupés à Ja chinoise, ont une vivacité extraordinaire; leur nez presque chez tous aquilin, leur bouche bien accentuée, leurs dents très-blanches, leurs jambes et leurs

bras dans de belles proportions et parfaitement en harmonie avec l'allure souple et légère qui les dis- Ungue.

Les deux reines que j'ai trouvées aux Mariannes, l’une à Gaham, l’autre à Tinian, avaient entre elles une telle ressemblance, qu’on les eût prises pour deux sœurs. Je ne m'y trompais pourtant pas, moi; les dessins de celle de Tinian étaient infiniment plus réguliers, et sa physionomie avait un sentiment de douceur et de bienveillance qui vous allait à l'âme.

La musique des Carolins n’est point, à proprement parler, une musique, puisqu'eile n’a guère que deux notes ou trois au plus; c'est en quelque sorte un échange de monosyllabes ou de mots très-courts, souvent brusque, rapide, souvent aussi lent et monotone; on dirait des demandes et des réponses préparées d'avance, des bottes portées et parées coup sur coup. Dix ou douze chanteurs, réunis en rond, entonnent souvent une de leurs chansons ; le premier répond au second, le second au troisième; puis le quatrième interroge le premier, lequel reçoit une riposte du cinquième, et ainsi de suite ; de telle sorte qu'il serait parfaitement exact de dire que leur chant est l’image de leur danse des bâtons, ou, plutôt encore, que c’est une danse parlée.

Quant au sens des paroles prononcées, j'ai vainement interrogé là-dessus le tamor astronome ; ou il n'a pas voulu me répondre, où il ne l’a pas pu d'une manière satisfaisante. Seulement il m'a dit que ces chansons étaient anciennes, que leurs pères les leur avaient léguées, qu'elles étaient arrivées traditionnellement jusqu à eux, et que leurs enfants ne les oublieraient pas à leur tour. N'avonsnous pas aussi, dans une grande partie de nos provinces, des refrains, des romances, des virelais incompris de nos jours? Au surplus, don Luis de Torrès a traduit un des chants carolins, et il m'assura qu'il vantait les douceurs de la maternité. J'aurais été bien surpris d'apprendre que ce fussent des chants de guerre.

Le major don Luis de Torrès, qui, après le gouverneur, élait le premier personnage de la colonie, et qui nous servait d'interprète dans les diverses séances avec les Carolins, alors que notre intelligence se trouvait en défaut, acheva de nous donner, dans un récit fort simple, tous les renseignements que nous parümes désirer sur l'état actuel de l'archipel des Carolines, sur les mœurs de ses habitants, et sur certaines cérémonies dont il avait été témoin oculaire. Il y a là, je crois, un puissant intérêt pour le lecteur. J'écris presque sous la dictée de don Luis.

Un navire (Maria, de Boston), capitaine Samuel Williams, expédié de Manille, par ordre du gouverneur général, pour reconnaitre l'état des Carolines, mouilla devant Guham, où il prit quelques individus capables de recueillir les renseignements les plus utiles aux progrès de l'archipel, qu'on voulait régénérer. Don Luis de Torrès fit partie de cette expédition, et visita plusieurs iles, riches de végétation, mais pauvres par la direction que les naturels donnaient à leurs habitudes de mer. Il ne trouva presque nulle part ni chèvres, ni cochons, ni poules, ni bœufs; les insulaires ne vivaient que du produit incertain de leur pêche, de noix de coco et de quelques racines peu nourrissantes. Leur activité était merveilleuse ; ils se levaient dès le point du jour, et il fallait que la houle fût bien haute pour les empêcher de lancer an large leurs pros-volants; le reste de la journée était consacré à la réparation et à la construction des pi-

rogues. Leurs femmes sont en général beaucoup

VOYAGE

mieux que celles des Mariannes : elles ne mächent ni tabac ni bêtel, ne fument jamais, et ne vivent que de poissons, de cocos et de bananes, dont elles s'abstiennent cependant dès la veille du jour où leurs maris vont entreprendre un long voyage.

Les maisons sont bâties sur pilotis, très-basses, et composées de quatre ou cinq appartements fort spacieux. Dès qu'ils ont été sevrés, les enfants ne couchent jamais dans la chambre de leur père, et les filles sont toujours séparées des garcons.

Don Luis croit que le frère peut épouser sa sœur, et j'ai entrevu, dans les réponses aux questions qu'il a faites à ce sujet, que ces mariages étaient préférés aux autres. [l ne garantit pas toutefois l'exactitude de son assertion. Pendant son séjour aux Carolines, il n'a été témoin d'aucun combat ni d'aucune querelle ; les seules larmes qu'il ait vues couler furent des larmes d'amour et de regrets.

On le prévint un soir qu'on allait célébrer les funérailles du fils de Mélisso, mort depuis deux jours, et que la cérémonie funèbre commencerait au lever du soleil. Il s’y rendit. Le cortége était composé de tous les habitants de l’île, qui d’abord, dans le plus profond silence, s’acheminèrent vers la demeure attristée de leur ancien chef. Les hommes et les femmes étaient confondus, sans que les familles fussent séparées. On permit à don Luis d'entrer dans l'appartement où on tenait enfermé le fils de Mélisso, enveloppé dans des nattes amarrées avec des cordes de cocotier. À chaque nœud flottaient de longues touffes de cheveux, sacrifice volontaire des parents et des amis du défunt. Le vieux roi était assis sur une pierre, où reposait aussi la tête de son fils. Ses yeux étaient rouges, son corps couvert de cendres. Il se leva dès qu'il vit un étranger, s’avanca vers lui, le prit par la main, et dit avec l'accent de la plus vive douleur :

«Ces restes adorès sont ceux de mon fils, plus habile que nous tous à manœuvrer un pros-volant au milieu des récifs les plus dangereux! Lui, ce fils adoré de Mélisso, n’a jamais levé une main impie sur sa femme ; jamais il n'aurait volé du fer, lui, et dès demain peut-être il viendra dans un beau nuage passer sur nos têtes, pour nous dire qu'il est content des larmes d'amour que nous avons répandues sur lui. Le fils de Mélisso était le plus fort et le plus adroit de l'ile. N'est-ce pas qu'il était aussi le plus brave? S'il eût élé vivant lorsque les méchants d'Yapa sont venus pour tuer nos frères et enlever nos femmes, ils ne seraient point repartis avec leurs conquêtes, car le fils de Mélisso, armé du bâton et de la fronde, les eût lercés à se rembarquer.

« Maintenant il n’est plus, mon fils tant adoré! Pleurons tous, couvrons-nous de cendres; brülons ses restes précieux, de peur qu'ils ne soient attaqués par les animaux de la terre! Qu’avec la flamme qui purifie, il monte là-haut, là-haut! Et puisse-t-il ne Jamais venir nous visiter pour lancer sur nos belles iles ses colères et ses tempêtes ! »

AUTOUR

Puis, se rapprochant du eadavre qu'on allait brüier :

« Adieu! dit-il; adieu, mon enfant! Ne t'attriste pas de m'avoir quitté, car je sens à ma douleur que Je ne tarderai pas à te rejoindre et à te prodiguer encore là-haut les tendres embrassements, les douces caresses que je te donnais ici avec tant d'amour !

« Adieu, fils de Mélisso! adieu, toute ma joie! adieu, ma vie! »

Dès que le corps, porté par six chefs, fut hors de l'appartement, le peuple poussa jusqu'au ciel des cris de désespoir : les uns s’arrachaient les cheveux, les autres se donnaient de grands coups sur la poitrine : tous répandaient des larmes. Le cadavre fut déposé dans une pirogue et y resta toute la journée. Un vieillard vint offrir au roi une noix de coco ouverte; celui-ci, en W'acceptant, se condamna à vivre pour le bonheur de ses sujets. Après le coucher du soleil, la dépouille mortelle fut brûlée, les cendres mises dans le pros et portées sur le toit de la maison du défunt. Le lendemain, le peuple parut ne pas se ressouvenir de la scène de la veille. Expliquez de semblables contrastes !

Après la mort du roi, l'autorité passe toujours dans les mains du fils, si le plus âgé des vieillards, qui ne le quitte presque point, le juge digne de la souveraineté. Jamais la femme ou les sœurs du roi n'en ont hérité.

Toutes les iles Carolines sont basses, sablonneuses, mais très-fertiles. C'est sans doute à quelque superstition que les habitants doivent le malheur de ne vouloir nourrir ni pores ni volailles. Dans le voyage que j'ai fait avec eux, j'ai remarqué que c'était pourtant sur ces animaux qu'ils tombaient avec le plus de voracité. Le jour n'est peut-être pas éloigné où ils sentiront tous les inconvénients d'un usage que la pauvreté de leur pays aurait dû leur faire mépriser, mais auquel ils tiennent peut-être par la sainteté de quelque promesse solennelle.

L'expérience, qui est pour tous les hommes une seconde nature, leur a appris à se défier des audacieuses entreprises de quelques voisins ennemis du repos des peuples; mais les seules armes qu'ils leur ont opposées sont les frondes. L'art avec lequel ils les tressent prouve malheureusement qu'ils ont été souvent contraints d’en faire usage; mais leurs batailles sont presque toujours très-peu meurtrières, et ne coûtent aux vaincus que de légères con- {usions ou la perte d'une touffe de cheveux.

Patience! la civilisation marche, les peuples primitifs s'effacent, et le fer et le bronze remplaceront bientôt chez les Carolins le bâton et la fronde : les armes sont un écho fidèle des passions des hommes.

J'ai dit les Mariannes et les Carolines sœurs hospitalières, parentes sous tant de rapports; viennent maintenant d'autres terres, d’autres archipels, et le courage ne me faillira pas pour de nouvelles études.

EN MER

Un aumônier. — M, de Quélen.

Je vous ai parlé du bord; je vous ai dit les noms de presque tous les officiers de la corvette; J'ai payé aux jeunes et intelligents élèves de marine, souvent

chargés des opérations les plus difficiles dans notre longue campagne, le juste tribut d'éloges qui leur était dû; je vous ai présenté nos maitres si intré-

219 SOUVENIRS pides, si expérimentés, el cet ardent équipage de l'Uranie, que nulle tempête ne pouvait émouvoir, que nulle catastrophe n'a pu abattre.

Pour me servir d’escorte, souvent d'appui, dans mes courses aventureuses, j'ai choisi deux matelots dévoués que certainement vous aimez déjà un peu, car ils ont beaucoup souffert et vivement combattu contre l'adversité.

Eh bien! Je ne vous ai pas tout dit encore; il me reste une lacune à remplir. Non pas que je veuille avoir raison sans conteste ; mais il est dans le monde certaines différences, certaines oppositions qui semblent des contre-sens et qui blessent même avant qu'on en ait cherché la raison.

Vous savez ce que c’est qu'un homme de mer, et vous comprenez que sa vie, à lui, est une lutte permanente contre tous les éléments. Quelques pouces de bois qu'une roche sous-marine peut ouvrir, un

D'UN

AVEUGLE

édifice qu'une seule lame de l'Océan courroucé peut chavirer, le séparent du néant, et ce qu'il y a de mieux à faire, selon nous, c'est de ne pas songer au péril d’une situation si difficile. Effacez le danger, et chacun de vous va partir pour la Chine ou la Nouvelle-Hollande. Ce n'est pas la longueur du trajet qui arrête les plus timides, ce sont les risques des traversées, c'est la tombe qui se promène, le requin qui suit le sillage; ce sont les crains, les calmes, les ouragans, les maladies des climats, les peuplades sauvages. Etablissez un chemin de fer d'ici au Japon, et Paris se sera promené en deux ans dans les rues de lédo; trouvez le moyen d'assurer une navigation paisible aux vaisseaux voyageurs, et la Polynésie deviendra bientôt toute fashronable.

Mais pour de si beaux prodiges il faut la main de Dieu. et Dieu est trop immuable dans ses pensées pour vouloir ainsi changer ou détruire ce qu'il a réglé

... I Ya sans doute de jeunes prêtres, vifs, fringants (Page 213.)

une fois. Les hommes seuls désirent le changement et courent après lui.

Je dis donc que quiconque s’embarque pour une course lointaine, doit d'abord mettre tous ses soins à ne plus penser à la question qu'il s’est posée à son départ. Cette question, la voici :

Yat-il grand péril à parcourir les océans?

La réponse est aisée :

Eu mer, le péril est à chaque pas; c'est assez d'y avoir songé en mettant le pied à bord; y penser quelquefois après, cela arrive; mais ne pas trouver en soi la force de vaincre un premier instant de fraveur, ce serait à devenir fou. Si les fûtes et les galas étaient permis sur un navire, je voudrais qu'il y en cut tous les jours ; les vents s'y opposent, et le monde vise à l'économie. Mais du moins ne jetez pas imprudemment au milieu de ces hommes qui ne rêvent plus que gloire et retour, ce qui peut affaiblir leur zèle et anéantir leurs plus douces espérances.

Ne criez pas à l’anathème, vous qui ne m'avez pas encore entendu ; ne vous hâtez pas de nrappeler lmple, VOUS qui me jugez et ne me comprenez pas.

Ecoutez-moi jusqu'au bout, c’est votre devoir; le mien est d'écrire ma pensée. Ne vous ai-je pas dit que ie n'avais jamais rien su déguiser ?

Il ne faudrait peut-être pas d’aumônier à bord.

Je plaide ma cause.

Vous êtes religieux, dévot à la morale chrétienne, c’est bien ; je le suis autant que vous, plus que vous peut-être. Parlez avec une consciente pure, et, si vous succombez en route, faites ce que fait le pèlerin dans le désert, levez les yeux au ciel et criez miséricorde; votre cri monte là-haut sans qu'un prêtre vienne vous dire : « Vous allez mourir, priez! »

Prier à l'heure de la mort quand on ne l’a point fait pendant sa vie est presque un blasphème ; la peur est en ce moment une lâcheté, de l'hypocrisie; laissez vivre le moribond, il reniera sa prière.

L'oraison du matelot, c'est le travail. Tel matelot prie en Jançant un juron à l'air; 1l ne fatigue pas ses genoux, lui, sur les dalles d'une église, mais il déchire ses mains et ses membres contre les rudes cordages, contre le bronze et les avirons. Si vous tombez à l'eau, il s'y jette après vous, et vous

VOYAGE

sauve au péril de sa vie. Prètres! cela vaut-il une prière?

Il v a sans doute de jeunes prêtres, vifs, fringants, quoique prètres, joyeux, quoique vêtus de deuil, qui, lancés sur un navire, pourraient devenir matelots et, au besoin, montrer que le travail est une vertu chrélienne. Eh bien! à la bonne heure! des honmes taillés de la sorte sur un vaisseau, je vous fais cette concession ; mais un vieux prêtre, un homme épuisé par les ans et le repos du eloitre! non, mille fois non! ne le mettez jamais en contact avec le matelot; il ne peut y avoir harmonie entre eux.

Au moment de la bourrasque, quand le navire battu par les flots erie et mugit sous les vents impétueux qui l'écrasent ; quand le chaos de la nuit ajoute au chaos de la tempête, et que chacun sur le pont envahi joue des pieds, des mains et de l'intelligence

MONDE. 213 pour maitriser le courroux des éléments, le vieux prêtre, dans sa cabine, prie, son bréviaire sous les yeux, et attend que le ciel soit devenu d'azur pour remonter à la surface el apprendre que tout le monde a fait son devoir.

Il a fait le sien, lui; mais ce devoir pieux, il l'eût aussi bien rempli à terre, agenouillé à son prie-Dieu vertical, fortement assujetti, et Le navire eût compté peut-être deux bras de plus pour le travail.

La cabine occupée par le vieux prêtre est un vol fait à un homme qui a souvent besoin de repos, et qui ne trouve, hélas ! qu’un calme bien agité dans le poste étroit que les exigences du bord lui ont aumôné comme par grâce.

Cela est ainsi pourtant.

Le chef de notre expédition avait voulu un aumônier, on lui donna un aumônier ; il en eût demandé

.… Tout l'équipage se jeta

deux ou trois qu’on lui aurait dit : Prenez, ne vous en faites point faute; ne vous gènez pas, nous en avons de rechange : un seul aumônier ! en vérité, vous êtes trop discret de nous demander si peu de chose. Voici votre aumônier. C'était la saison des aumôniers, C'était l'abbé de Quélen, chanoine honoraire de Saint-Denis, cousin de l’archevèque de Paris : J'espère que ce sont là deux titres qui en valent mille autres. L'abbé de Quélen était gros, lourd, presque sans dents et assez avancé en âge; les mouvements du navire le elaquemuraient fort souvent dans sa chambre, sise d’abord au faux pont, où le brave homme fondait sous les trente-deux ou trente-trois degres de *éaumur, quand nous naviguions entre les tropiques. Dans les beaux temps. 1l avait le petit mot pour rire ; il se permettait même l'aneedote gaillarde, car Dieu ne la défend pas; il contait de charmantes historiettes ; il fredonnait de juvéniles refrains et en écoutait même, sans avoir trop l'air de les entendre, de plus croustilleux, fidèlement gardés dans sa mondaine mémoire. Oh! par exemple, il parlait marme

bientôt à genoux (Page 214.

comme un abbé; c’est encore une justice à lui rendre. L'art nautique, c'était pour lui du syriaque, du persan, de l’algonquin. Il n’écrivait rien, ne s’occupait de rien; 1l regardait couler le flot. A table, le verre de rhum ne l'effrayait pas plus que la bouteille de bordeaux ; 11 portait la voile aussi bien que Vial ou Marchais lui-même. Eh bien! l'abbé de Quélen, homme instruit et tolérant, ecclésiastique sans petitesse et sans préjuzés, assez bon vivant au total, quoique vivant fort mal avec nous (médisance à part), était un fort mauvais choix pour notre expédition; aussi ne tarda-t-il pas à le sentir lui-même, puisqu'il voulut débarquer au Brésil, et qu'il ne retourna à bord qu'après avoir obtenu une chambre moins étouffée que celle qu'on lui avait allouée en partant, et dans laquelle notre pauvre ami avait déjà perdu le tiers de son embonpoint. | La messe se disait presque toujours dans la batterie; un domestique du commandant la servait avec une dévotion exemplaire, et, de temps en temps, recueilli comme un saint apôtre, notre capitaine s’ap-

prochait de la table sainte et communiait en compagnie de sa dévote épouse. ,

Hélas ! il m'en coûte de le dire, mais de si nobles modèles ne trouvèrent point d'initateurs, et l'abbé de Quélen ne compta à bord de l'Uranie que fort peu de brebis ramenées au bercail, tant les loups faisaient bonne garde.

Je vous dirai le baptème du premier ministre d'Ouriouriou, en face de Koïaï. Ce fut une cérémonie un peu grotesque, une sorte de mascarade; mais enfin nous donnâmes une âme au ciel, et il y a bien des consolations dans cette pensée. :

Telle ne fut pas cependant la première messe dite aux Malouines, sur cette terre de misère et de deuil, où nous Jaissämes notre belle corvette incrustée dans les rochers du rivage. Le spectacle fut imposant, je vous l’atteste, et chacun de nous en gardera longtemps a mémoire.

Nous venions d'échapper miraculeusement à une mort presque certaine; les débris du navire échoué flottaient çà et là sur la rade; nos malles brisées, quelques voiles, plusieurs centaines de biscuits gisaient sur la plage. Une pluie fine, froide, un sol sans verdure; la crainte du présent, qui se dressait avec toutes ses misères; l'avenir qui s’ouvrait avec toutes ses privations, loin de toute terre hospitalière, sous un ciel rigoureux, à près de quatre mille lieues de sa patrie, oh! tout cela avait une teinte de tristesse qui aurait brisé des ämes moins éprouvées que les nôtres. Mais tout cela était solennel et lugubre à la fois.

L'autel fut dressé au pied d’un monticule de sable ; l’image de la Vierge, les habits du prêtre et les ornements sacrés avaient échappé au naufrage. L'abbé de Quélen, pâle, affaibli, se soutenant à peine, sortit d’une tenté élevée à la hâte et officia.

Tout l'équipage, debout et le front découvert, se jeta bientôt à genoux et reçut la bénédiction du ministre de Dieu. Le Te Deum fut chanté après la cérémonie et l'on ne songea aux moyens de relever la corvette qu'après avoir remercié le Très-Haut.

Quelques instants après, chacun de nous erra çà et là à travers les bruyères,-et le résultat de ce premier coup d'œil fut presque le désespoir.

Je n'étais assis auprès d'une haute dune de sable blane que le flot battait alors avec nonchalance ; de l’autre côté étaient groupés plusieurs matelots, parmi lesquels je distinguai la voix glapissante de Petit, le timbre sonore de Vial et l'orgue enroué de Marchais. La conversation suivante s’engagea.

— Tout cela est bel et bon, mais il valait mieux, ce me semble, dresser les tentes qu'un autel.

— Du tout, nous devions d'abord des remerciments à Dieu.

— Le remercierions-nous si nous n'avions pas de quoi déjeuner ?

— Moi, je n'ai pas faim.

—— Oui, mais tu auras faim dans une heure, et si nous n'avons pas un brin de viande à mettre sous la dent, qu'est-ce que nous ferons ?

— Nous entamerons l'abbé, il est gras.

— Pas trop; il a diablement maigri depuis le jour du départ.

— Ce n’est pas à la manœuvre qu'il a diminué.

— Nous aurions dû faire naufrage plus tôt.

— Ah bah! c’est égal, ça fera un bon bifteck !

— Tu vois done bien qu'un prêtre est bon à quelque chose sur un navire.

— Nous n’y sommes plus, imbécile ; nous sommes à terre.

— Pauvre corvette ! la voilà sur le flanc; c’est embétant tout de même.

— Si encore il y avait ici des vignes!

— Dis plutôt s'il y avait du vin!

— Mais rien, rien!

— Tu aurais mieux aimé naufrager près de Cognac, n'est-ce pas, ivrogne ?

— Ou à la Jamaïque.

— Ou sur les côtes de Bordeaux.

— Mais non, c’est dans un chien de pays où tout est mort.

— Et où nous mourrons sans doute.

— C'est pourtant un brave homme que l'abbé.

— Taistoi donc, il ne sait pas tant seulement, après trois ans de navigation, ce que c'est qu'une drisse.

— Ce n’est pas son métier de savoir ça.

— C'est le métier de quiconque s'embarque. Et puis, je lui en veux.

— Pourquoi donc?

— Il devait faire comme nous, ne pas boire, et il a bu du vin en disant la messe.

— C'est la règle.

— Cré mille sabords! pourquoi n'étais-je pas prétre ce matin !

— C'était si peu.

— C'était toujours quelque chose.

— Ah cà! dites donc, vous autres, nous voici là comme de bons garcons, il faudra manœuvrer maintenant.

— Comment l’entends-tu ?

— (a ne s'entend que de reste. Quand on est à terre, on n’en fait qu'à sa tête, on est libre.

— Du tout, on est toujours matelot.

— Il n’y a plus de matelot quand il n’y a plus de navire.

— Tu as tort; le matelot à terre qui possède son commandant et ses officiers n’a pas le droit de bouger : c’est la règle.

— Ta règle n'a pas le sens commun, et si l'on nous embête encore, on verra.

— Il y aura du grabuge; je devine ça,

— Eh bien! enfants! s'écria la voix rauque, du grabuge! il ne doit pas y en avoir; un jour viendra peut-être où nous serons tous égaux ici; alors, mais alors seulement, il y aura du grabuge.

— Oui, mais quand l'abbé sera avalé, qui done viendra après lui !

Je n’entendis plus rien; les matelots se parlèrent à voix basse,

Que chacun tire la morale de ce dialogue.

Un de nos navires de guerre, battu par les flots, démâté, désemparé, à l'agonie, faisait eau de toutes parts. Le moment fatal approchait ; chaque minute le voyait se plonger dans l'abime, et le désespoir se peignait sur tous les visages. Un prêtre passager se trouvait par hasard à bord, un prêtre entendant beaucoup mieux son métier que celui de marin, fort inutile sans doute dans une navigation. Un craquement horrible se fait entendre ; l'équipage se regarde de ce dernier regard qui veut dire : Tout est fini!

— À genoux! à genoux! s'écrie le prêtre, homme de Dieu, et priez sainte Barbe de nous venir en aide !

— Non, debout! debout, matelots! s’écrie le capitaine, homme de mer, et priez sainte pompe au lieu de sainte Barbe!

Les pompes jouèrent en effet, les flots furent vaineus, et le navire entra dans le port. Le prêtre chanta un Te Deum au lieu d'un De profondis.

Si cependant vous voulez absolument sur vos na-

VOYAGE

vires un prêtre afin de rappeler une religion sainte à des hommes que les préoccupations de leur état font si souvent oublieux de toute autre chose, eh bien! suivez mon conseil, faites ce que je ferais : j'accepte un aumônier ; je lui donne une place dans la batterie, sa ration de biscuit et de viande salée, son petit verre d’eau-de-vie; je lui donne aussi sa part exacte, ni plus ni moins, de mes fatigues et de mes tribulations, il fera le quart avec moi, avant moi ou après moi; il recevra comme tous, sur ses épaules, les flots de la mer et les ondées du ciel ; il se perchera comme tous à la flèche des mâts ou à l'extrémité des vergues ; en un mot, il sera matelot et prêtre. Eh! eh! ce n'est

AUTOUR

peut-être pas là une pensée déraisonnable, un prêtre matelot où un matelot prêtre qui prierait et travaillerait en même lemps, quoiqu'on ne puisse guère faire deux ou trois choses à la fois. Un prêtre qui pomperait pendant des heures entières, selon les besoins du bord, et qui, après les fatigues, lorsque la mer dévorerait tout, hommes et navire, sortirait encore sa main hors de l’abime pour bénir une dernière fois ses camarades, ses amis, ses frères engloutis comme lui! Que le législateur y songe sérieusement, Un prétre tel que Vial, Petit, Chaumont, Barthe ou Marchais serait, Je vous assure, chose fort curieuse et fort utile. Que risque-t-on d'essayer?

EN MER

Calme plat.

I y a deux jours à peine, les flots tourbillonnant se ruaient en éclats sur le navire, le lançaient comme une flèche ailée vers l'horizon, l’élevaient aux cieux et le faisaient retomber de tout son poids dans l’abime entr'ouvert. Cela était grand et beau, cela était terrible et solennel ; le désordre en faisait la magie ; mais je n'avais pas assez bien vu, assez admirè pour vous dire encore ce que c’est qu'une tempête, ce que c'est qu'un ouragan; le jour n'est pas loin peut-être où je vous en apprendrai davantage.

Iier la mer était turbulente, fatiguée, écumeuse, mais on s'apercevail que ce n'était point une fureur naissante : au contraire, et l’on pouvait juger, sans l'avoir longtemps étudiée, que sa colère était une colère épuisée, que ses mugissements étaient le râle d'une brutalité amortie ; les vents et la foudre avaient passé par là; l'écho de la tempête retentissait tou- Jours, et pourtant ce n’était qu'un écho, c'est-à-dire un emportement sans menaces, une fièvre de mourant, ou plutôt des paroles de pardon.

Aujourd'hui le calme est venu, calme profond comme le désert, silencieux comme la tombe; plus de gonflements aux flots, plus de brise à l'air, plus de nuages au ciel; seulement là-bas, à l'horizon, des masses noires et fantastiques qu'une main invisible et puissante tient suspendues, prêtes à peser de nouveau sur l'Océan assoupi.

Voyez, voyez maintenant !

Un large soleil, déployant toute sa majesté de roi de l'univers, inondant l’espace de ses millions de feux croisés et trônant sur l’immensité !

Avec l'ouragan, qui avait réveillé toute la nature, les monstrueuses baleines s'étaient montrées à l'air comme pour essayer leur force et leur puissance; les bancs immenses de souffleurs rapides et bruyants comme la tempête glissaient sur les flots et en quelques instants se portaient d'un horizon à l’autre; les brillantes bonites, les dorades, plus belles encore, avaient quitté les profondeurs de l'Océan et passaientinquiètes sur le dos des lames lourmentées. Le gigantesque albatros, sombre précurseur de ces jours de deuil, avait envahi les airs, qu'il fouettait de son aile vigoureuse. Et maintenant, rien, absolument rien ne se meut, rien ne se montre sur l'Océan assoupi. Cest partout l’immobilité et le silence ; la surface des eaux est aussi polie que la glace la plus pure ; le mouton du Cap a gagné les régions orageuses des pôles, les turbulents marsouins ont émigré vers des parages moins silencieux; l'Océan, l'air et le ciel semblent

avoir demandé une trêve pour se reposer de leurs faligues, et la corvette, au centre du vaste cercle qui lemprisonne, est clouée et fixée sur sa quille de cuivre comme sur un rocher solide et sous-marin; ou si un dernier soupir d’agonie de l'Océan, après lequel tout weurt, un de ces soupirs que l'on devine plutôt qu'on ne les sent, dessine un léger dôme sur la surface des eaux, le navire, alors esclave docile de l'impulsion, se penche à tribord, puis à bäbord, comme le ferait un berceau à la dernière oscillation donnée par une nourvice attentive et tremblante ; et puis limmobilité pèse de tout son poids sur le pont et glace toute espérance dans le cœur. Le soleil a passé dix fois sur nos têtes, et rien n'annonce que la nature veuille se réveiller ; c’est toujours et partout la triste harmonie de la mort, la grave majesté du silence; c'est Dieu qui semble méditer une nouvelle création et vouloir corriger son œuvre imparfaite. La constance du matelot se lasse ; ses muscles s'énervent dans celle écrasante inaction, à laquelle il ne voit point de limites ; son pied impatient a beau frapper en mesures égales et régulières les bordages du pont attristé ; il a beau humecter de sa langue à demi séchée le dos de la main qu'il agite à l'air pour chercher à deviner de quel côté soufflera la première brise, rien ne lui dit que ses vœux sont près d'être exaucês, rien ne lui dit qu'ils le seront un jour. Dans sa rageuse impatience, il s'empare d'un mousse, et, armé d’une rude garcelte, il fouette le pauvre souffre-douleur du bord, dont le cri aigu doit, selon sa croyance inhumaine, appeler la brise oubliée.

Les terribles jurons qui avaient autrefois accompagné la voix de la tourmente, retentissent plus rudes et plus énergiques ; c’étaient alors des élans de colère contre une puissance avec laquelle on pouvait du moins essayer de lutter ; aujourd'hui, ce sont les cris de fureur du lion pris dans des réseaux de fer. L’ennemi est là sous les pieds, sur la tête; ilne vous touche pas, il ne vous heurte pas; il est, il vit partout, terrible et puissant, et vous ne le voyez nulle part.

Comment frapper l'invisible? Comment vaincre ce qui est et ce qui n’est pas ?

Si, pour s'attacher encore à une dernière espérance, on livre à elle-même la haute voile du navire afin de s'assurer que dans une zone plus élevée il ne règne pas le même silence, la lourde voile tombe de tout son poids, pèse sur la vergue, vainement tourmentée, et semble un linceul mortuaire jeté sur un cadavre.

Vous avez vu le calme du jour; celui de la nuit est plus imposant et plus solennel encore, car ici un contrasle de chaque instant vous rappelle que vous seul êtes dans l'inaction. Canapus et Sirius, ces deux plus éclatants soleils de l'hémisphère austral, dont les blancs rayons nous arrivent si vifs et si limpides, s se lèvent pleins de force; autour de ces magnifiques globes se montrent tour à tour, marchent et s’effacent comme d’humbles tributaires ces légions immenses

d'étoiles qui peuplent l'immensité des cieux, et quand tout se meut là-haut, tout est immobile ici- -bas ; ; quand s'abaisse et se couche, vous

lout se dresse et monte,

seul, stationnaire dans le monde, vous n'avez point de vie, vous seul êtes mort au centre d'un monde vivant.

Cependant l'équipage, affaissé par la lassitude de linaction, s’assied sur la drome et les porte-haubans, les regards tournés vers le point de l'espace d'où est parle la dernière brise. Triste et recueilli, il attend avec la résignation d'un condamné que l'heure de sa délivrance arrive. Tout à coup il se lève frappé eomme par une commotion électrique : le cou tendu, les veux d'abord ouverts sans rien voir, il écoute le silencefet regarde marcher l'immobilité; mais il asenti

Le calme plat. :

sur son visage un léger et imperceptible frémissement qui lui dit que ses bras vont être RE et ses heures vivifiées.… [l ne s'est pas trompé, la surface de l'eau se brise, se ride; ce n'est plus cette nappe immense d'huile dont rien n’altérait la pureté, c'est une onde qui se meut et chemine: le léger courant s'élargit dans sa marche, et déjà le navire bruit et frétille; les voiles, déroulées, frôlent avec un doux murmure; les mäts, coquets et élancés, se courbent avec grâce ; un petit sifflement aigu s'échappe de toutes les manœuvres ; le beaupé de la corvette se lève avec majesté, et l'avenir s’ouvre à tous radieux et consolant.

De tous les grands phénomènes que la mer offre à

| l'admiration des hommes intrépides qui osent par-

courir les océans, le calme plat est sans contredit le plus menaçant, le plus terrible, le plus dangereux, le plus dévorateur ; la vie marche avec la tempête qui mugit, elle s'éteint avec le calme qui se tait. L'énergie de votre ennemi vous donne de l'énergie, et l'on nese redresse qu'auprès de qui essaye de nous courber. Rien n'est mortel comme l'attente et le repos !

Maintenant avez-vous une idée d’un calme plat au milieu de l'Océan ?

ILES SANDWICH Le colonel Brack et moi. — Un homme à la mer. — Mort de Cook,

Encore une explication indispensable peut-être , quoique j'aie refusé jusqu'à présent de la croire nècessaire. JL nr'a été dit que quelques lecteurs, irrités sans doute de mes allures de franchise dans le récit de tant de faits où j'ai figuré comme héros ou comme spectateur, se sont malicieusement demandé s'il était bien probable que j'eusse pu si fidèlement retenir jusqu'à ce jour les minutieux détails qui devraient pourtant corroborer à leurs veux la vérité de mes relatious. Du doute à l'incrédulité absolue il n'y a qu'un pas ; eh bien ! ce pas, je ne veux point qu'on le fasse, et ; puisqu' on exige encore des noms propres, en VOICI. Au surplus, la chose est curieuse en elle-même, et cette anecdote n'est pas la moins singulière de mon livre.

Eh,

bon Dieu! si je vous disais les mille et mille

incidents fantastiques dont ma vie a été traversée, si vous aviez pu me suivre depuis ma sorlie du collège jusqu'au moment où j'écris ces lignes, vous vous seriez convaincus, vous dont les jours se succèdent calmes et réguliers, que peu d'existences ont été plus rigoureusement heurtées que la mienne, et que ce que d’autres nomment un accident, un malheur, je l'appelle, moi, une habitude, presque une nécessité.

Or, écoulez :

Dans une de mes courses aventureuses loin de Rio- Janeiro, j'avais pris pour guides deux noirs assez intelligents , mais malheureusement fort poltrons, qu'un ébéniste de la rue Droite n'avait loués moyen-

nant quatre pataques par jour. Tant que nous fûmes dans les environs de la cité royale, les deux coquins se montrèrent dociles à mes ordres et fort disposés à

VOYAGE

recevoir les correct'ons que j'étais en droit de leur | infliger en raison de leur paresse el de leur mauvais vouloir, qui commençait à pointer; mais, Je l'ai dit, je ne sais point frapper un esclave, par cela seul peut-

être que chacun se donne cette liberte et que les lois |

l’autorisent. Un obstacle à la résistance, à la bonne heure! un acte d’omnipotence contre qui s'incline, cela est lâche et dégradant à la fois.

Il y avait trois jours que j'étais en route, tantôt sur un chemin batu, tantôt à travers Les boss, les rares plantations, les ruisseaux et ls savanes; mes deux guides, dans leur mutirerie, n'étaient plus mes guides, et je voyais bien que je leur rendrais un grand service en 1ebroussant chemin, car les drôles avaient peur de tout, excep & de me déplaire. Cependant, comme je voulais poursuivre mes investigations et qu'on ne va jamais plus loin que lorsqu'on ne sait où l'on va, j'exprimai hautementina pensée, et je donnai |! à cet égard des ordres si précis, que les deux noirs

virent bien qu'il fallait obéir.

Pour le coup, je faillis à me repentir de cette témérité, et la nuit du quatrième jour de mou depart

je fus contraint de coucher à la belle étoile, dans un

hamac attaché à des arbres et suspendu à deux ou trois pieds du sol. Mes deux guides s’endormirent près de moi sans murmurer, pensant bien que cette lecon donnée à ma persévérance me forcer ait à la retraite dès le lendemain, Je m'étais trop avancé pour reculer, et, comme ma course jusque-là n'avait que très-peu satisfait ma curiosité, j'ullai encore de l'avant tout Le jour suivant, en quête ardente de quelque aventure. Rien n’est ridicule comme une entr eprise audacieuse sans résultat.

La nuit arrivait, et, malgré une longue marche sous un soleil fort irritant, je doublai le pas pour arriver à une sorte de cairière où je Complais trouver un gite J'y parvins en effet, et mes noirs urindiquérent deux espèces de huttes désertes où nous trouverions assez commodément à nous abriter. Après un repas extrêmement frugal, puisque ms provisions se

.. Quand un navire se brise sur des rochers à pic. (Page 218.)

trouvaient presque épnisées, j'allais m'endormir quand un bruit assez intense réveilla mon attention et surtout ceile de mes timides compagnons de course. Ils posèrent vivement l'oreille à terre et me firent signe de ne pas bouger. Tout à coup ils se dressérent, et d’une voix tremblante : « Bouticoudos! Bouticoudos! » me dirent-ils.

J'eus peur; je m'armai de mes pistolets, Je sortis de la cabane ayant les noirs sur mes talons, je jetai de tous côtés un regard investigateur : le bruit approchait par intervalles Le mot bouticoudos, répété de nouveau par les esclaves, me fit tressaillir, Je m'élançai à tout hasard, je tombai, je me relevai, je repris mon élan, je me sentis poursuivi traqué, enveloppé, atteint; je perdis la tête, la raison, toute énergie, et je ne saurais vous dire le chemin que je fis en quelques heures. Croyez-moi, la peur est la plus contagieuse des maladies. Qu'etait-ce done que ce bruit si terrible, si effrayant? Je l'ignore; peut-être celui d'une chute d'eau, peut-être aussi celui d’un orage qui grondaif dans le lointain, el plus probablement encore celui d’un cerveau en délire. Bref, je m'étais sauvé comme si J'eusse été attaqué par deux j jaguars, et le résultat de ma poltronnerie fut la perte de mes plus

Livr, 98,

riches albums, de mes boites de papillons et d’insectes, et de quatre ou cinq cahiers de notes auxquelles j'attachais un grand prix.

J'arrivai à Rio, puis en France, non consolé, et si J'ai cru jamais à une impossibilité, c'est à celle de retrouver mes chers croquis et mes précieux documents.

Eh bien! 11 y a peu de temps, le brave colonel Brack, aujourd'hui général, alla faire un voyage au Brésil; il pénétra dans l'intérieur de ce vaste empire, ils ’enfonca dans les solitudes, et il trouva dans une cubane de sauvages des not: s et des albums qu'il devina dessinés et écrits par moi, et qu'il me rapporta un certain jour, aussi Joyeux que je le fus moi-même de rentrer dans mes richesses, que je caressai comme des amis qu'on a pleurés morts. J'ai nommé le colonel Brack: il va des faits pour la constatation desquels on est bien aise de trouver un appui.

C'est là pourtant une de ces demi-aventures qui me sont familières et que j'avais oublié de vous raconter jusqu'à ce jour. Reprenons maintenant le cours de mon récit.

J'ai dit avec quel sentiment de regret je quittai Guham. On se fait de douces habitudes, on contracte

ZÈ

218 SOUVENIRS de saints engagements qu'on voudrait tenir ; un coup de canon retentit, et le devoir élève la voix pour tout détruire, pour tout bouleverser.

Nous levämes l'ancre par un temps favorable, et nous vinmes en face d'Agagna descendre le généreux gouverneur des Mariannes, qui avait voulu nous accompagner pendant quelques heures.

La brise souffla vigoureuse, la ville s'effaça petit à pelit, les élégants cocotiers plongèrent dans les flots, et nous restämes bientôt en face de nos souvenirs.

Tous nos malades avaient repris les forces et la santé, nos vivres élaient frais, et, quoique la traversée dût être longue, les visages s'étaient épanouis, car la lèpre navait frappé personne, ce que les habitants du lieu regardérent sans doute comme un miracle.

Rotta, Agrigan, Tinian,Seypan, Aguigan, Anataxan, glissèrent devant nous, toutes avec leurs larges cratères béants, et trois jours après, loin de toute terre, nous naviguions au sein du vaste Océan. Tout à coup : « Un homme à la mer!... un homme à la mer !... »

Parmi les épisodes nombreux et souvent si dramatiques qui font la vie du marin, j'ai oublié de classer celui-ci, assez chaud, assez palpitant d'intérêt, je pense.

Quand un navire se brise sur des roches à pic contre lesquelles cadavre de vaisseau et cadavres d'hommes sont vomis et mutilés; quand un naufrage engloutit tout, corpset biens, dans un désastre; lorsque, sombrant en pleine mer, tout disparait à la surface

des eaux.., officiers, matelots et passagers trouvent‘

peut-être un sujet de consolation dans celle pensée : Nous mourrons tous, dont vous auriez tort d’atcuser l'égoisme, car vous n’avez pas réfléchi encore.

Moi, voyez-vous, j'ai longtemps médité au milieu des périls de toute sorte que j'allais chercher, et j'ai compris qu'un monde bouleversé nous trouverait moins émus qu'une catastrophe particulière, individuelle, isolée. Est-ce une contradiction morale ? Eh, bon Dieu! combien n'y en a-t-il pas dans le cœur humain !

Si un homme meurt sur un navire, il se dit à ses derniers moments : La mer va m'engloutir; ma tombe sera partout et nulle part; les flots ne gardent point ile trace de ce qu'on jette à leur voracité, et, quelques instants après m'avoir livré à eux, on chercherait vainement les restes de celui qui vient de s'éteindre pour toujours !

Eux pourtant, ces froids amis qui passent encore à mes côtés en jetant sur moi un regard peut-être, hélas! sans intérêt, ils vont continuer leur course aventureuse, ils vont visiter de nouveaux climats, se promener sous des cieux nouveaux, et puis ils reverront leur patrie, leur famille, ils jouiront de leur gloire, ils seront heureux de leurs peines passées, ils dirout à ma vieille mère que je suis mort dans une traversée... Et la vieille mère priera pour son fils, que des milliers de poissons auront déchiqueté et dévoré en son cercueil de toile.

Mais dans un malheur général l'âme s'agrandit, le cœur se fortifie; les vents, les flots, la foudre, éclatent sur votre têle : vous vous relrempez à leur .fureur, à leurs menaces; plus la lutte est ardente, plus vous trouvez de forces pour en triompher, et si, vaincu enfin, vous succombez sous la puissance des éléments coalisés, vous vous dites encore: Rien ne restera de nous ici-bas qu'un souvenir. On ne cherche pas un homme seul qui meurt et qu'on sait bien mort au milieu de tant d’autres hommes vivants, tandis

D'UN

AVEUGLE

qu'un monde entier volera à la recherche d’une infortune douteuse.

Le plus poignant des désespoirs pour celui qui dit adieu à la vie ne doit pas être de mourir haï, mais bien de mourir oublié, L'oubli, selon moi, est une seconde tombe, plus muette cent fois que celle qu'on nous creuse dans la terre ; l'oubli est toujours un châtiment, la haine peut être une consolation.

Un homme à la mer!

Si la nuit est sombre, si les vents sifflent, si la tempête mugit, l'équipage à son poste répète tout bas : Un homme à la mer! C’est l'affaire de quelques inslants; le navire marche, on constatera dans le livre de quart, en phrases assez peu correctes, qu'un homme est tombé à l'eau et que le gros temps n’a pas permis qu'on lui portât secours. Tout est dit, tout est fait.

Si la brise est fraiche, il y a émotion, je vous l'atteste, sur les flots et le navire, car le succès est au bout des efforts.

Un homme à la mer !... Vite, saisis la hache, coupe le filin!... La bouée de sauvetage tombe, se tient debout; l’homme nage, il nage encore, il s’encourage dans cette pensée que ses amis ne l’abandonneront pas, il voit le point de repos qui lui est offert, il va à lui, l'atteint ; une lame infernale le Jui arrache, il nage toujours, il le saisit enfin, il s'y erampoune, il s’assied là comme sur un siège mouvant, il s’y tient debout, et, se balançant avec lui, il jette un regard effrayé vers le navire qui s'échappe, car, voyez-vous, dès qu'il a pris son élan, un vaisseau bondit avec tant de force, que rien ne peut l'arrêter à coup sûr et sans lenteur; le jeu des voiles, si savamment combiné, se fait par des lois connues et régulières ; telle corde ne peut être dénouée avant telle autre (et je ne parle point le langage du marin pour être mieux compris de tous), telle voile ne peut être pliée qu'après telle autre, ou tout est compromis, hommes et bâtiment. C'est une assez lourde maison à faire mouvoir, toute fringante qu'elle paraisse, qu'une corvette à la mer, car elle aussi, il faut qu'elle ait des flancs robustes, des bras robustes, une quille robuste de zinc ou de cuivre.

L'homme à la mer remarque pourtant que le sillage se ralentit, on a masqué partout, on a viré de bord ; une embareation est mise à flot, de hardis gabiers l'arment avec la ferveur de l'amitié et de l'humanilé. Eux aussi courent de grands dangers, eux aussi sont enlevés par la vague écumeuse ; mais il y a là-bas un de leurs camarades près de succomber, qui les attend, qui compte sur leur courage, sur leur dévouement.

Le vent souffle avec plus de violence, le navire est compromis, la nuit arrive, sombre, menaçante... N'importe, le patron du canot ne change pas de route, il mêle sa voix à la voix de la tempête, il appelle, cherche, cherche encore ; son œil fouille dans les téuèbres, il voit son ami debout sur la flèche de la bouée. « Là, là, mes braves, il nous a entendus. Nage! nage! brise les avirons, nous y sommes... Scie partout maintenant, ou vous le coulez bas !... Lof! une amarre ! tiens ferme ! hisse! hisse done! Il est sauvé !.., »

Mais le navire, où est-il maintenant ? L'horizon s’est rétréci, le roulement du tonnerre étouffe le bruit du canon qui mugit. Les rafales soufflent de tous les points de l'horizon et le canot tournoie ineessamment en dépit de l’homme de barre, qui lutte toujours avec le même calme, car c'est son métier, à lui, de ne céder que lorsque les forces manquent au courage.

La nuit passe tout entière sur cette terrible scène, nuit solennelle pour tous, effrayante dans la frèle embareation, cruelle sur le navire, où, cramponnès au bastingage, matelots et capitaine promènent leurs regards avides sur chaque lame qui arrive et se brise. Tous se taisent par moments pour mieux entendre, mais les mugissements de la tourmente arrivent seuls jusqu'à eux.

— Le voilà! dit une voix consolante.

Un morne silence succède à ce cri répété par toutes les bouches; s'lence religieux, terrible, où le cœur frémit, où les âmes restent absorbèes dans une seule et douloureuse pensée... Ce n'était pas lui.

Dans deux jours, demain, aujourd'hui peut-être, le canot, abandonné des hommes et de Dieu, sera le théâtre d’une scène de carnage ; ces amis si chauds, si ardents, si dévoués, s’attaqueront avec fureur, se déchireront avec les ongles et les dents, boiront le sang l'un de l’autre, et, quand la faim et la so.f auronl été satisfaites, une nouvelle victime attendra dans d’horribles angoisses que son tour arrive de servir de päture à un appétit sans cesse renaissant !

Vovez-les maintenant encore tous ces hommes naguère si énergiques! Les avirons immobiles flottent le long du bord; leurs bras se reposent croisés sur leurs poitrines haletantes, car les menaces de la faim sont déjà un horrible tourment, et pas un cependant n'accuse de son malheur celui qu'ils viennent de sauver : Jui, au contraire, sera la dernière victime! Le désespoir a sa générosité.

Le canot monte et descend avec la lame ; ces torses marins se balancent avec l'embarcation sans chercher à garder cet instinctif équilibre qui leur indique d'avance le moment où la vague fera donner de la bande à tribord ou à bäbord : ce sont des corps sans volonté, sans appui, sans vie. Tout à coup une voix indignée s'échappe brûlante comme d'une fournaise :

— Eh bien! canaille! notre courage est donc mort, nos forces sont donc anéanties? Quoi! pas une espérance! pas un dernier effort pour ramener au navire l'ami que nous sonmes venus chercher ! Aux avirons! Gabiers, aux avirons! Et si la corvette a f.... le camp, si elle a filé ses câbles, demain, tous à la fois, nous chavirerons cette coquille et nous boirons dans la grande tasse en nous serrant la main. Il vaut mieux boire de l'eau salée que du sang! Aux avirons, gabiers !…

C'est la secousse galvanique qui vient de réveiller un cadavre ; les bras robustes se plient et se roidissent en mesures exactes, les flots sifflent, les veux éteints reprennent leur éclat, les langues disent un de ces chants de matelots qui brüleraient les pages de mon livre si j'osais les lui confier, et il y a encore des regards d'amis qui se croisent, des serrements de mains qui s'encouragent; il y a là encore de nobles matelots prèts à recommencer, si le ciel apaisè daigne leur venir en aide, cette vie de sacrifices et de dé- Youement qu'ils se sont faite et qu'ils ont acceptée.

Mais le jour pointe à l'horizon, la vue se fatigue à traverser l’espace, le vent ne gronde plus avec la même violence. Tout à coup : Navire ! navire ! et la Joie est dans toutes les âmes, une de ces joies qui rendent fou, incomprises par le reste des hommes, une de ces joies dont la violence égale presque une lorture.

Navire ! et de là-bas aussi on a vu sur les flots le canot aventureux qui fait force de rames pour rallier. Deux amis qui courent l'un vers l’autre se sont bientôt reJoints.

— En panne nrainlenant! des amarres à tribord!

Ils sont là, ils accostent! Ont-ils sauvé Astier, lui qui en a sauvé {ant d’autres?... Oui... non... si... le voilà! C’est lui qui est à la barre ; Lévêque, épuisé, écrasé, lui a livré son poste.

— Sont-ils trempés! S'écrie Petit, furieux de n'avoir pas été choisi pour la corvée ou plutôt pour la fête. Quels canards! C’est égal, ce sont de braves gens, ce sont de vrais gabiers. Quel bouheur de se soûler avec des gaillards de ce calibre-là? n'est-ce pas, monsieur Arago?

— Tais-toi, bavard!

— Tiens, la joie, c’est un carillon, elle à dix langues, elle fait du bruit... Astier nous revient.

Les voilà tous à bord! Tous! et les regards ne se reposent que sur un seul.

— Allons, allons, il ne va pas mal! dit le docteur ; vite pourtant un verre d’eau-de vie pour lui rendre ses forces.

— Cré coquin! s'écrie Petit, si on veut m'en donner autant, je me f... à l'eau! Est-il heureux, cel Astier !

Et ces matelots sauveurs, ces hommes intrépides qui viennent de lutter avec un courage héroïque, avec un dévouement si admirable contre une mort presque certaine, reprennent, tranquilles et satisfaits, leur train de vie accoutumé, et la corvette vire de bord, et le livre porte ces mots, éloquents par leur simplicité : Aujourd'hui, par un gros temps, un homme est tombe à la mer : c’est le gabier Astier. matelot à trente-six. Douze hommes se sont embarquées dans le petit canot, et, après huit heures d'un travail pénible, ils sont parvenus à ramener à bord leur camarade, qui les attendait hissé sur la bouce de sauvetage.

— Eh bien! mon brave, dis-je à Astier le soir même de cet événement, à quoi pensais-tu quand tu voyais filer le navire ?

— D'abord qu'il allait diablement vite.

— Et ensuite?

— Que la manœuvre se faisait bien mollement.

—— Et encore ?

— Je pensais que vous deviez être tous ici bigrement en peine de moi.

— C'est vrai! Sais-tu que c’est beau, cela?

— Je ne sais pas si c'est beau ; mais cela est.

— Pensais-lu que l'on pût te sauver?

—- Guère; mais quand on à des amis comme Barthe, Vial, Lévèque, Chaumont, Troubat, Marchais el Petit, on espère toujours.

— Je n°y étais pas, mille pipes! dit ce dernier, qui nous écoutail ; mais si tu ne m'avais pas nommé, Je lallais démolir. Monsieur Arago, nous permettez-vous de boire à votre santé ?

— Je ne l'en empêche pas.

— Dans quelle case votre eau-de-vie ?

— Drôle! je ne t'ai pas dit.

— (Ça va sans dire! Comment pouvons-nous trinquer sans ça? Dans quelle case?

— Tiens, à côté de mon cadre.

— Oh! suffit, je le sais par cœur; il v en a une entamée dans le coin, à gauche. Merci, monsieur.

Le soir, Petit était soûl comme une grive; Astier, qui portait mieux la voile, résista au choc, et le lendemain on ne parlait plus à Lord de l'événement de la veille.

Parmi les distractions de l'homme de mer, j'avais oublié celle-ci; vous conviendrez qu'elle valait bien la peine qu'on en dit quelque chose. de ne sais pas où l'on trouverait un sujet de drame plus terrible et plus dévorant.

Cependant le point nous plaçait à peu de distance de la principale des Sandwich, et si les courants ne nous avaient pas drossés, nous devions bientôt voir à l'horizon cette pinte tachée de sang où t ook parla pour la dernière fois à ses intrépides matelots. L'œil à l'horizon, chacun de nous cherchait la nouvelle relâche à travers les nuages, et: rien ne se montrait encore.

— Terre! crie erfin la vicie, terre devant nous!

Voici des hommes nouveaux, de nouvelles mœurs, une nature nouvelle ; pour qui aime les contrastes, les voyages sur mer ont un attrait indicible, un seul pas lui montre les extrèmes.

La corvette avançait avec majesté, et en quelques heures nous nous vimes contraints de faire petites voiles ; mais la côte, que nous nous attendions à voir d’une hauteur immense, se dessina humble et chéve, partout fatiguée, osseuse, bizarre, sillonnée par

de profonds ravins et déchirée par de larges criques où le ft s'eugoulfrait avec violence. Mais les nuages se dissipèrent enfin, et au-dessus d'eux, au-dessus même des neiges éternelles, dans les régions équinoxiales, se dressèreut Lrois lêles gigantesques dont nos regards avides ne pouvaient se détacher, Oh ! cela élait imposant et sublime, c:la nous reportait vers le passé, car le tableau si bin décrit par Cook réveillait tous nos souvenirs... Écoutez ce passé.

Un jour, au lever du soleil, par un temps superbe, deux navires, dans la belle rade de Karakakooah, étaient mouillés à peu de d stance l’un de l'autre; les rois immenses cônes de lave formant l’ile d'Uwhyée, l'écrasant de leurs larges pieds et la dominant de leurs têtes violâtres au-dessus des plus hauts nuages, reflétaient les obliques rayons qui doraient leurs flancs creusés par le bitume. Le Mowna-Laë s'élarg ssait comme pour ne rien perdre de la scène lugubre qui

Cook débarquant aux iles Sandwich.

allait se passer au milieu de la baie silencieuse ; le Mowna Roah allongeait ses épaules anguleuses audessus de son frère, et le Mowua-Kak, l’ainé des trois, planait sur eux de toute sa tête chauve, dont l'ombre sigantesque se projelait jus qu'à l'horizon. Sur le rivage, C'était une terre labourée, fouillée, en désordre; on eût deviné qu'un combat sanglant y avait eu lieu la veille, car on voyait encore çà et là des debris de vètements européens, des sagaies brisées, des cassetête fendus, des lambeaux de manteaux de plumes et de casques à demi enfouis dans le sable Les cocotiers de la plage étaient rian s et se pavanaient dans leur majesté puissante ; les bananiers étalai nt à l'œil leurs fruits suaves, onclueux: les palma-chrisui élésants, plautés en allées serrées, voyaient, sous leurs feuilles dentelées, des hommes, des femmes, des enfants Passer el repa-ser, se presser la main, se dire tout bas quelques mots à l’oreille, et p éiner, el danser, et Jeter un regard avide vers la mer, où tout était nmobile.

A terre, on eût dit une fête avec ses joies; sur les flots, on eût dit un deuil à briser l'âme.

C'est que cela était ainsi : le voyageur ne se serait pas trompé dans ses conjeclures. Mais pourquoi ces choses el non pas d'autres? — Pourquoi, dites-vous? C’est qu'il y avait là, sur une pointe de rocher s'avançant dans la rade, une large tache de sang. C'est que Le plus hardi navigateur du monde, le plus brave, le plus vrai, le plus entreprenant, étail tombé là, peréé par un poignard de bois durei au feu, au moment où il disait à ses officiers et à ses matelots de ne pas faire feu sur les insulaires. C'est que Cook était mort là, mort après avoir donné vingt mondes nouveaux au monde connu, et que ses débris mutlés, ceux qu'avait épargnés la dent des Sandwichiens, allaient être rendus à King, son successeur, et que la rade de Karakakooah se ta'sait pour mieux entendre le dernier adieu que le copagnon du grand homme allait lui adresser. ù

Un cercueil de fer est là sur le pont du navire où le pavillon britannique déploie à L'air son orgueilleux léopard. L’equpage, debout, le cœur serré, oppressé, les yeux remplis de larmes, la tête nue et courbée, attend le triste signal. Les vergues sont mises en pan-

VOYAGE

tenne, partout le désordre, ce désordre qui dit le deuil et le découragement. Tout à coup le bronze tonne à tribord et à bäbord, les coups partent à dislances égales ; l'ile d'Owhyée s'en émeut, les naturels se sauveut dans l’intérieur des terres comme si l'heure de la vengeance était sonuée pour eux... Silence maintenant. Ecoutez, écoutez : un bruissement a lieu, la mer s'ouvre et se referme, elle a reçu dans son sein, et pour l'éternité, l'immortel pilote qui

l'avait soumise pendant tant d'années, celui qui l’avait si bien étudiée, si bien comprise, qu'elle n'avait plus rien à lui cacher du secret de ses calmes et de ses fureurs.

Les restes sanglants de Cook sont 1à, au fond de la rade de Karakakooah, mais sa gloire est partout, mais son nom vénéré est répété d'écho en écho dans toutes les parties du monde.

XLTII

ILES

L'histoire des voyages et avec elle toutes les histoires disent que Cook a découvert les iles Sandwich, qu'il dota du nom d'un grand ministre.

Eh bien! toutes les histoires ont menti, ou du moins toutes sont dans l'erreur, et il demeure avéré

SANDWICH

Kookini. — Baie de Kayakakooah. — Visite à la pointe où Cook a été tué,

que c'est l'Espagnol Gaëtano qui, le premier, a découvert ce magnilique archipel agité par tant de commoüons terrestres.

Les pirates infestaient les côtes ouest de l'Amérique; des combats heureux ou une longue et périlleuse

. Des femmes couchées ou assises sur une planche nommée paba. (Page 229.)

navigation par le cap Horn pouvaient seuls fournir les moyens de ravilailler leurs navires appauvris par de pénibles croisières.

Gaëlano leur fit une chasse à outrance, et dans une de ses courses chaleureuses vers l’ouest, il vit à l'horizon un point noir qu'il prit d'abord pour un vaisseau ennemi, et il mit bravement le cap dessus. C'était Owhyée. De retour à Lima, il écrivit à Gharles- Quint, et, lui faisant part de son heureuse découverte, il demanda la permission d’en diminuer la position sur sa carte d'une dizaine de degrés, afin de ne pas la signaler aux écumeurs de mer, ce à quoi le monarque consentit par des raisons pol tiques dont on comprend la sagesse. Ainsi Gaëtano plaça la principale de Sandwich par 9 et 11°, au lieu de la placer par 19 et 21°, espérant par là mettre en accord sa gloire et les intérêts compromis de l'Espagne.

Au surplus, tant pis pour qui à le triste courage de se résoudre à cacher un succès; un autre vient plus tard qui se l'approprie en le publiant, et quoique les cereles de fer que le grand capitaine Cook trouva à Owhyée et la crainte que les insulaires témoignaient à l'aspect seul des armes à feu plaidassent la cause de Gaëtano, l'histoire des voyages est sage de désigner Couk comme le trouveur de ce groupe d’iles de lave, destinées à être un jour d’une grande importance

dans les relations commerciales de l’Europe avec les Indes-Orienta'es. Quant à nous, dès que le vent nous eut accompagnés Jusqu'à une lieue et demie de la côte, nous la longeâmes sous peu de voiles et cherchâmes la rade de Karakakooah, où nous voulions laisser tomber l'ancre.

Pendant toute la journée nous tournämes la base gigantesque du Mowna-Laë sans que la montagne changet sensiblement de forme, tant le cône est réeulier. Nu au sommet, nu sur les flancs, à peine son pied présente-t-1l à l'œil quelques touffes de palmistes sous lesquels le flot vient expirer. Le lendemain du deuxieme jour, nous nous trouvâmes en face d’un petit village composé d’une vingtaine de huttes, d'où se détacha une pirogue pagayée par deux hommes qui mirent le cap sur nous. A peine arrivés à la portée de la voix, ils s'arrêtérent pour nous adresser quel-

| ques paroles auxquelles nous répondimes à l'aide

d'un vocabulaire anglais, mais nous ne pûmes parvenir à leur faire comprendre que nous cherchions la rade de Karakakooah. Un autre petit village nommé Kaïah, situé au fond d'un ravin, se montra bientôt, et de là encore cinglèrent vers nous deux nouvelles pirogues portant une douzaine de naturels à la mine farouche, à la voix éclatante, qui, malgré nos signes d'amitié, relusèrent de monter à bord.

— Est-ce que ces marsouins ont peur d’être mangés? disait Petit à ses camarades. Je suis sûr qu’ils sont coriaces comme des veaux marins. Tenez, en voici un qui vient à la nage. Cré coquin! comme il coupe! ce n’est pas un homme, c'est impossible ! il file six nœuds, le marsouin! ça me rapatrie avec lui.

En effet, un Sandwichien s'était jeté à l’eau, et, plus courageux que les autres, il nous aborda pour nous demander sans doutesinous voulions être pilotés jusqu'au mouillage ; mais comme dans le lointain on découvrait, à l'aide des longues-vues, des bâtisses et une anse bien abritée, nous laissämes là l'audacieux nageur, qui regagna sa pirogue, et nous cinglämes vers Kayakakooah sans nous douter que Karakakooah était déjà derrière nous.

Mais le calme nous surpriten route; nous passämes la nuit en face d’un village nommé Krayes, bâti sur un rocher à pic et de peu d’élévation, où la mer battait avec violence. Des feux allumés sur toutes les parties de la côte nous disaient que là aussi étaient des êtres vivants; mais leur existence devait s’y trainer bien souffreteuse et bien misérable, car la lave ne donnait prise à aucune couche de verdure, car tout était mort sur le penchant du cône, dans les flancs duquel bout le bitume en combustion.

Au lever du soleil, un grand nombre de pirogues à un seul balancier entourèrent la corvette ; de chacune d'elles des femmes de tout àge, de toute corpulence, nous demandaient à grands cris la permission de monter à bord, et il n’était pas difficile de deviner ce qu'on voulait nous offrir en échange de nos bagatelles.

Chez ce peuple, hélas! les mots civilisation et pudeur n'avaient aucun sens, et nos refus peu méritoires leur donnaient sans doute une triste opinion de nos mœurs et de nos habitudes. Au surplus, il est juste d'ajouter que presque toutes ces femmes nues et onctueuses étaient d'une laideur vraiment repoussante.

A six heures, une grande pirogue à double balancier porta à bord le chef d'un village plus étendu que les autres ; il entra chez le commandant et laissa sa femme sur le pont et à la merci des plus téméraires de nos matelots ; nul ne voulut profiter de l’occasion, et peu s'en fallut, en revenant près de nous, que son mari ne la frappät, en raison du peu de succès qu'avaient obtenu ses charmes. Denx hommes qui l'avaient escorté dansèrent ou plutôt trépignèrent avec une sorte de mouvements convulsifs, accompagnès d'un chant guttural extrèmement désagréable; et comme la brise commençait à souffler, le pont fut bientôt déblayé de ces importuns visiteurs, Quelques heures après, nous laissämes tomber l'ancre dans la rade de Kayakakooah, et chacun de nous, selon ses travaux, se prépara à de nouvelles evcursions.

Quelque chose qui ressemble assez passablement à une sorte de ville bâtie en amphithéâtre était là devant nous, à deux encäblures de la corvette, et à peinte notre présence fut-elle signalée à ses habitants réveillés, que de toutes les parties de la côte s'élancérent un nombre prodigieux de belles et grandes pirogues à un ou deux balanciers, les unes pagavyées par des hommes, la majeure partie par de jeunes filles à demi couvertes de pagnes soyeux, sollicitant avec mille grimaces et mille prières la permission de monter à bord. Ceci pourtant est une capitale nommée Kayerooah, et c’est de là sans nul doute que sont parties les mœurs des villages devant lesquels nous

avions passé depuis deux jours. Serait-il done vrai que toute agglomération fût corruptrice?

Assis au porte-haubans de la corvette, mon calepin sur mes genoux et mon crayon à la main, s’il m'arrivail de jeter un regard de convoitise sur une jolie visiteuse et de la prier de rester immobile afin de la dessiner, elle me donnait à entendre que pres de moi la chose serait facile à exécuter, et qu’elle ferait alors gratis ce que de la pirogue elle ne voulait faire que pour un cadeau. Nous avions cru la civilisation plus avancée aux Sandwich, et nous étions en droit de penser que les Anglais, qui y possèdent plusieurs comptoirs, auraient dû corriger chez ce peuple si bon, si confiant, cette effronterie de libertinage qui a toujours quelque chose de révoltant et de triste à la fois. È

Au milieu de ces pirogues si élégantes et manœuvrées avec une grâce extrème, se montraient parfois des femmes couchées ou plutôt assises sur une planche polie nommée paba, taillée en forme de requin, Dès qu'elles veulent avancer, elles s'étendent sur le ventre, et les mains leur servent de rames, en sorte que la moitié du corps est hors de l’eau. Si elles veulent faire une halte, elles se redressent, s'asseyent, et sont mollement balancées au gré de la houle, Je vous assure que {tout cela est fort curieux à voir et à étudier.

Pour essayer leur légèreté à la nage, pour bien apprécier ce qu'on nous avait dit de l'admirable adresse des Sandwichiennes au fond des eaux, nous leur montrions souvent une médaille ou des sous attachés à l’aide d’une jarrelière où au bout d'un ruban, promettant le tout àqui s'en emparerait ; nous les jetions d'un bras vigoureux le long du bord; tout à coup uue douzaine de corps s’élançaient, disparaissaient et revenaient bientôt, escortant la plus habile ou la plus adroile plongeuse, qui nous montrait notre cadeau d'un air triomphateur. Nous ne nous lassions pas de ce spectacle si intéressant et si nouveau pour nous.

A neuf heures, une grande pirogue, plus élégante que les autres et montée par douze rameurs, conduisit à bord le chef de la ville. Sa taille était de six pieds trois pouces français, sa figure belle et douce, sa poitrine large, sa coiffure élégante, son sourire enfantin. Il était à moitié couvert d’un manteau qui nous permettait de prendre une juste proportion de toutes les parties de son corps, et il est rare de voir des hommes mieux constitués que ce chef sandwichien. Du reste, la manière décente dont il se présenta ; son langage (etil parlait très-purement l’anglais) ; le choix de ses expressions ; un enfant qui, armé d'un gracieux éventail, éloignait les insectes de sa personne ; cet officier assez bien vêtu qui lui servait d’escorte; l'empressement marqué que mirent les pirogues qui nous entouraient à lui ouvrir passage ; l'élégance, la proprété et la grandeur de son embarcation, tout nous convainquit bientôt que nous avions affaire à un personnage d'importance. Nous sûmes, en effet, quelques instants après, que c'était le beau-frère du roi, qu'il s'appelait Kookini, que les Anglais lui avaient donné le nom de John-Adams, qu'il était gouverneur de Kayerooah et de toute cette partie de la côte, et le seul chef supérieur quin’eût pas accompagné Ouriourion à Toïai.

Dans la crainte de ne plus en trouver l’occasion, on voulut essayer sa force au dynamomètre ; il S'y prêta de bonne grâce, et il fit marcher l'aiguille jusqu'à 95}, point où personne, depuis notre départ, n'avait encore atteint; sa vigueur rénale ne se trouva pas en proportion avec celle des mains.

VOYAGE AUTOUR

Kookini promit au commandant un emplacement propre à établir son observatoire ; il l'assura que le lieu où il ferait ses opérations serait fabou (sacrè) pour tous les habitants; mais il le prévint qu'avant de livrer les vivres dont nous avions besoin, il était indispensable qu'il en donnât avis au roi, ce qui nécessitait un délai de trois ou quatre jours, Il l'assura néanmoins qu'on pourrait, avec des objets d'échange ou des piastres, se procurer à terre quelques provisions; mais que pour de l'euu, elle était très-difficile à faire, parce qu'il n'y en avait pas de douce dans les environs et que les naturels n’en buvaient que de saumätre. [ajouta que si nous n'étions pas dans l’intention de changer de mouillage, il s'emploierait de son mieux pour nous faire obtenir tout ce qui nous serait nécessaire,

Satisfait de ses offres obligeantes, on se disposa à transporter les instruments à terre.

— Cré coquin ! me dit Petit en voyant descendre Kookini, lenavire se déleste ; à la bonne heure, des matelots de cette facon, ça vous prendrait du pont même un ris à la grand’voile; quelle compagnie de voltigeurs, deux ou trois cents drôles ainsi taillés!

— Tu n'as pas osé lui rire au nez, comme au monarque guébéen.

— Je n'aurais pu, tout au plus, lui rire qu'aux genoux.

— C'est-à-dire qu'il t'a fait peur.

— Peur, lui! Eh bien! je vous jure qu'il me payera ce que vous venez de me réciter ici.

— C'est une plaisanterie de ma part; je te connais, je sais quelu n as peur de personne.

— Pas plus de lui que de cinquante autres comme lui. Dites-moi, monsieur Arago, est-ce vrai qu'il est gouverneur de la ville ?

— C'est vrai, el il nous a promis des vivres.

— Oui? C’est un brave, Al promis aussi de l’eaude-vie?

— Oui, aussi,

— C'est un César. Est-ce de l’eau-de-vie de Cognac?

— Pas tout à fait; on l'appelle ici de l'ava.

— Ah bah !

— Ava.

— J'ai compris. Cela soûle-t-il ?

— Beaucoup plus que le cognac.

—- Alors, vivent l’ava et le noble gouverneur Coquini !

La rade de Kayakakooah est grande et sûre; les hautes montagnes qui la défendent des vents les plus constants ; la pointe Kowrowa, où périt Cook, située au nord, et celle de Karaah au sud, empêchent que la mer y soit jamais bien haute. La plage est belle ; quelques édifices et deux chaussées très-avancées offrent un sûr abri aux embarcations.

Laville deKayerooah est d’uneétendueconsidérable, maisles maisons, ou plutôtles huttes, sontsieloignées les unes des autres, principalement sur le penchant de la colline, qu'on ne peut guère les rattacher au quartier de la plaine, où du moms de petits sentiers battus figurent convenablement des rues et des passages. Plusieurs maisons sont construites en pierres cimentées ; les autres sont faites de petites planches, de nattes ou de feuilles de palimstes très-bien liées entre elles et impénétrables à la pluie et au vent. La plus grande parlie des toits estrecouverte de goëmon, ce qui leur donne une solidité merveilleuse ; quelques solives bien ajustées et assujetties par des ligatures de cordes de bananier leur assurent une durée considérable, et depuis que nous fréquentons des pays à

demi sauvages, les cabanes d'Owhyée me paraissent les meilleures. Elles n'ont presque toutes qu'un seul appartement orné de nattes, de calebasses et de quelques étoffes du pays. Là couchent, péle-mêle, père, mère, filles, garçons, quelquefois même les chiens et les porcs.

Vus de la rade, deux ou trois édifices ont quelque apparence et font regretter de les trouver pour ainsi dire isolés au milieu des ruines. Le plus considérable est un magasin qui se détache en blane sur toutes les autres cabanes. Il appartient au roi, qui en fait son garde-meuble, mais sans oser lui confier ses trésors, enfouis dans un souterrain. L'autre édifice est un moraï silué à l'extrémité d'une chaussée s'avançant dans la rade; le troisième est une maison appartenant à un des principaux chefs de Riouriou, lequel, avant de quitter la ville, a eu l'adresse de la faire tabouer afin d'en éloigner les curieux et les voleurs. On me donna à entendre que celui qui chercherait à y pénétrer serait à l'instant mis à mort, et que le maitre de la maison était un homme très-cruel et très-puissant. Le quartier nord de la ville peut avoir une centaine de cabanes, dont la plupart n'ont pas plus de trois à quatre pieds de hauteur sur six de longueur. Les portes sont si basses, qu'on ne peut guère y pénétrer que ventre à terre, et l'on respire dans ces cloaques infects un air capable de renverser ceux qui n’y sont pas habitués.

Vous connaissez mon habitude de chaque reläche : ce que j'aime à voir d’abord, c'esice que je crains de ne voir qu'une fois, c'est surtout ce que la foule dédaigne. Cook tomba entre Kayakakooah et Karakakooah. J'irai m'agenouiller sur la place fatale, non pas demain, mais aujourd'hui, mais une heure après avoir mis pied à ferre, Quelques mots de renseignement me suffirent; mes provisions ne furent pas lourdes, on ne meurt pas de faim dans ce pays. Je pris mes calepins, je dis adieu à mes amis, et me voilà en route, J'avais fait quelques pas à peine lorsque je me sentis frapper sur l'épaule.

— Pardon de la liberté, me dit Petit, c’est moi.

— Que veux-tu ?

— Vous accompagner; j'ai entendu dire que vous alliez par là-bas saluer quelque chose, et je m'embête à bord.

— Eh bien! reste à terre si tu en as la permission et laisse-moi tranquille. Je vais faire un peélerinage ; cette course est un pieux devoir pour quiconque a l’occasion de le remplir, et l'on ne va là ni pour rire ni pour se griser.

— Je vous jure de ne pas me griser et de ne pas rire ; tenez, Je serai triste comme si j'avais perdu Marchais, comme si vous aviez été démäte d'un bras. Est-ce que vous n'avez pas été content de moi dans ce village de galeux, aux Mariannes ?

— Si, mais il faut.

— C'est dit, je vous accompagne.

— Je ne l'ai rien promis, et pour.

— Kuffit, je savais bien que vous accorderiez; vous n'êtes pas sibête de laisser Petil ici tout seul :il ferait quelque sottise. Comment donc s'appelle celui que nous allons pleurer ?

— Cook.

— Il parait que c'était le Coq des marins de son temps. Et ces fahichiens l'ont tué !... et vous défendez qu'on les saborde! Ça n'a pas le sens commun ; vous vous détériorez, monsieur Arago. Le premier qui nous regarde un tant seulement du coin de l'œil, d'un seul geste de ma main droite je le fais virer de bord lof pour lof.

— Point; tu ne seras jamais qu'un querelleur, un vaurien.

— On dit que c’est mal de changer, je mourrai comme Ça

Et tout en causant, nous avancions le long de la plage sans galets. Un petit bourg nommé Kakooah s'offrit bientôt à nous; nous y enträmes Petit et moi, et la première paroleque prononça mon matelot à un insulaire surpris et presque effrayé de notre présence fut ava.

— Arouë, répondit le Sandwichien, aroué (non, je n’en ai pas).

— Parole d'honneur ! dit Petit, ils sont tous à rouer, ils n'ont que ça à vous jeter à la face.

— Tais toi et viens; Lu es un ivrogne!

— Ivrogne ! le moyen de ! être quand on n'a rien à boire !

Mais bientôt, appelés par un cri de insulaire à qui nous venons de parler, une vingtaine d'autres sortirent des hultes et nous entourèrent avec une curiosité où plutôt une importunité qui devenait extrémement incommode. Les jeunes filles surtout étaient si pressantes, que nous ne pûmes nous en débarrasser qu’à force de grains de verre, de bijoux de laiton et de petits miroirs. Pour un mouchoir nous aurions conquis tout le village.

Ainsi que les femmes de Kayakakooah, celles-ci étaient lestes et bien taillées, et offraient plus que dans la capitale un caractère de virilité qui faisat pla sir à voir. Plus nous avancions, plus le sol se dessinait âpre et rocailleux ; nulle part uu chemin tracé; par-ci, par-là quelques touffes de papyrus donnaient un peu d'ombrage au piéton, mais le reste du sol était d'uue aridité d'autant plus rigide, que pas unruisseau descendant des montagnes ne jeta la vie aux ratines du plus petit arbuste. !

Bientôt un village nouveau, plus gai que le premier, s’offrit à nous au détour d'un immense quartier de lave vomie du Mowna-laë Petit prononca encore en entrant son mot favori ava ; une jeune el fort agréable fille lui fit signe d attendre et lui en apporta quelques gorgées dans un vase de coco.

— Petit, lui dis-je d’un ton sévère, si tu bois, je t’abandonne 1ei, je te le jure.

— Mais ça n’est pas possible, mon gosier est brülant, j'ai besoin de me ralraichir.

— On ne serafraichit pas avec du feu. Jette cette liqueur

— Ne pas la boire, c’est tout ce que je peux vous accorder. Maisla jeter, c’est comme si vous n'ordonniez de battre mon père ou de vous f... une gilfle.

Petit rendit le vase à la jeune fille en grommelant, et je fis accepter à la complaisante Sandwichienne, sans rien lui demander en relour, une Jarretièrerouge à laquelle elle parut attacher un grand prix.

Nous alhons franchir les dernières maisons du village, escortès et presque menacés par les femmes, indignées de notre chasteté, lorsque des er,s sauvages échappés d’une hutte appelèrent notre attention.

— On écorche quelqu'un là-bas, me dit Petit en portant la main à la poignée de son briquet ; ces gredins-là n’en font pas d'autres. Voulez-vous que nous allions fouiller ?

— Attends, peut-être le bruit va cesser.

— Mais non, vous voyez qu'il redouble. On rit ici comme on pleure chez nous ; il est possible que ces urlements soient les romances de l'endroit.

DO Suis-moi; mais surtout de la prudence; nousne sommes pas en sûreté ici, et tu sais que, pour la

vengeance, les Sandwichiens n’y vont pas de main

morte. À

— En tous cas, s'ils osent nous attaquer, nous leur prouverons que nous ne sommes pas des cogs aussi faciles à plumer que celui dont vous m'avez parlé en partant.

. Nous nous acheminämes vers la cabane où retenlissaient plus éclatants que jamais les eris frénétiques, et nous y vimes, étendue sur une belle naïte, la tète appuyée sur un oreiller chinois fort dur et recouvert d'une toile cirée très-joliment bariolée, une femme dans les douleurs de 1 enfantement, Autour d'elle une douzaine d'utres femmes de tout âge, accroupies. lui tenient les pieds, les mains, la tête, et braillaient à réveiller les morts et à tuer les vivants. De temps enteiips, une seule, halelante, récitant à voix basse certaines parol.s fort rapides, se jetait pour ainsi dire sur la pauvre souffrante, lui faisait respirer des grenades, lui mouïilait la figure avee un linge trempé dans de l’eau jaunätre, et massait les membres endoloris de l'infortunée avee une violence telle, que toute douleurdevait êtrealfaiblie à côté de celle que faisaient natre ses doigts nerveux. À notre aspect, il y eut un momeut de silence, interrompu bientôt par de nouveaux cris auxquels on nous pria de nous joindre ; puis toutes Les femmes se levèrent, hormis les quatre qui tenaient caplis les pieds, les mains et la tète, et la horde écumeuse se mit à danser en rond comine si elle assistail à une orgie, Il n'y eut pas moyen de l'échapper, nous nous vimes contraints, Peut et moi, de nous meltre de la partie, et mon drôle de matelot y allait de si bon cœur, qu'il faisait à lui seul plus de tapage que quatre des 5lus robustes gardes-malades.

Un quart d'heure après notre entrée dans cette cabane, Owhy\ée comptait un citoyen de plus.

On porta la pelle créature sur le bord de la mer, et quand nous eûmes distribue quelques verroteries à ces bacchantes en sueur, nous continuâmes notre route vers la pointe sacrée.

Nul incident remarquable ne vint nous distraire de la triste monolonie du paysage, et quoique nous eussions franchi plusieursrav ns assez profonds, nous ne vimes pas la pius pe ite trace d'un courant d’eau douce. Cela est triste et lugubre.

Eufin nous arrivämes à Kowlowa, que deux naturels, assis dans uue pirouue, nous indiquèrent du doigt, comme S'ils enssent compris le mobf de notre voyage. La rade de Karakakooah se déploya devant nous; je me plaeai le lront découvert sur le roe poli où je supposais que le nobl: cepilaine avait été frappé mortellement, et je me reportai avec douleur vers ce Jour funeste où était tombé le plus grand homme de mer dont l'Angleterre puisse s'enorgueillir.

— Tenez, me dit Petit, à qui je ne songeais plus, plantez à côté ce jeune bananier que je viens d’arracher de là-bas ; ces satanés habits rouges ne lui ont pas fichu seulement une petite pierre où une croix avec son nom; soyons plus justes qu'eux, et que ça lui porte bonheur.

Ainsi fimes-nous. Je dessinai la place fatale, le fond de la rade de Karakakooah, où l'on découvre une assez belle végétation et un large rrieau de cocotiers sous lesquels sont bâties un grand nombre de huttes, et nous revinmes sur n0S pas, mornes el silencieux.

Cependant la nuit nous gagnait de vitesse ; nous couchâmes dans un des villages où nous étions déjà connus et où l'on nous atlendait: nous distribuâmes aux importunes femmes toutes les bagatelles dont nous nous étions munis prudemment, et, grâce sans doute à notre générosité, nous ne fûmes nullement

VOYAGE AUTOUR DU

inquièlés par ces sortes de mendiants, qui veulent bien qu'on leur donne, mais qui, par compensation, vous

offrent aussi quelque chose. L'égoisme n'est pas dans la nature des Sandwichiennes.

ILES SANDWICH

John Adams. — Moral, — Moœurs. — Supplice.

Sir Adams m'attendait dans sa demeure, car, s'é-

tant apercu à bord que je dessinais, il me pria de faire son portrait, ce à quoi J'avais consenti. Sa case, beaucoup plus aérée que celles que j'avais déjà visilées, «était meublée avee goût. I y avait là un lit élégant, mais sans matelas; deux chaises d'osier fort propres, une table en acajou, un grand nombre de belles nattes, plusieurs oreillers indiens, bariolés d'une facon très-originale. Sur les murs on voyait quelques trophées d'armes, que je convoitais du regard, et, dans un mauvais cadre, la figure du grand Tamahamah, peinte par je ne sais quel vitrier voyageur.

Kookini, me voyant entrer, se leva et me tendit la main ; puis je m'assis sur une natte de Manille, et à peine me fus-je installé, que deux femmes d’une vingtaines d'années vinrent à moi, me couchèrent, appuyèrent doucement ma tête sur un des plus riches oreillers, et se mirent à me masser avec des cris et une force telle, que j'en étais tout brisé. Je demandai grâce pour une politesse si exquise et si délicate, et je remerciai mes deux vigoureuses antagonistes en leur faisant accepter un petit miroir et des ciseaux, faibles présents qu’elles acceptèrent avec reconnaissance, puisqu'elles me proposèrent de recommencer

Sir Adams (Kookini}

sur-le-champ l'opération que je les avais priées d'interrompre.

Quant à Kookini, dès que j'eus achevé son croquis, sur lequel il appuya un fort gros baiser, il me donna à goûter d'un excellent vin de Madère, versé dans des verres en cristal, et m'invita à diner pour le lendemain, Puis, m'offrant un oreiller, une natte et une de ces belles armes suspendues aux parois de sa case, il me demanda si j'étais content de lui et si je lui ; ferais l'honneur de nouvelles visites. Je lui répondis que je ne passerais pas un jour à Kaïrooah sans venir le voir, et nous nous séparämes les meilleurs amis du monde,

En sortant, je vis, couchées sur des nattes et enveloppées dans une immense quantité d’étoffes de papyrus, les deux épouses de Kookini. Figurez-vous des |

Livn. 29.

êtres monstrueux, des phoques, des hippopotarnes. Ces masses énormes constituent ici la véritable beauté; on n’y est réellement considéré qu’en raison du volume, et toute svelte et fringante Parisienne y serait traitée avee mépris. Au surplus, ces colosses informes avaient un caractère de physionomie 5lein de douceur et de bonté; leurs pieds et leurs mains étaient d’une délicatesse merveilleuse ; les dessins qui ornaient leurs joues, leurs épaules et leurs jambes d’éléphant, étaient faits avec un art infini, et l'une d'elles était même tatouée sur la langue. Mais patience; ces deux Vénus de Kookini re sont que de petites miniatures; d'autres ravissantes merveilles m'attendaient à Koïaï.

Il n'ya pas de hutte à Kaïrooah où, quand vous vous présentez, on ne vous propose de vous masser

comme première cérémonie de réception. Cela fait, il y a honte et péril à rester auprès des femmes qui les habitent, perpétuellement étendues sur des nattes plus ou moins bien tressées, et rien n'indique que la morale et la civilisation soient près de régénérer ce peuple, qui, du reste, ne voudrait peut-être pas du progrès.

La journée était belle; je Ja mis à profit pour parcourir la ville et entrer dans un grand nombre de cases. Partout la paresse et le vice couchés sous d’énormes pièces de pagnes, partout une vie dépensée dans le sommeil; et le dégoût se mèle à l'indignation pour flétrir des chefs, des gouverneurs, un roi, qui laissent aux portes mêmes de la ville tant de terres inculles, quand la privation et la misère dévorent un si grand nombre de familles. Dans une de ces huttes, au haut de la colline, je trouvai quatre jeunes filles, la tête à demi cachée dans les quatre angles du logis, pleurant, criant et trépignant à la fois; puis, sur un signal donné par une autre femme un peu plus âgée, assise au milieu, elles tournèrent la tête, se regardèrent un instant en riant, reprirent, une minute plus tard, leur premier exercice avec des larmes vérilables, rirent de nouveau, et se groupèrent enfin, paisibles et satisfaites, autour de la femme qui semblait présider à ce singulier manège. J'en voulus connaitre la cause; mais il me fut impossible de me faire comprendre, de sorte que je ne sais pas encore si c’est un amusement, où une joie, ou une scène de deuil.

Au surplus, la cérémonie du massage me fut encore offerte avec instances, et je repoussai les ferventes prières qu’on m’adressait à cet égard, mais non sans avoir enrichi ces drôlatiques comédiennes d'un hamecçon, de quelques épingles, d’un ruban rose et d’un pelit miroir de deux sous. Je n'avais pas vu d'aussi Jolies filles à Kaïrooah, et je n’en avais trouvé nulle part qui eussent plus de grâce et un sourire plus engageant.

Dans une case voisine de celle-ci, et où j'entrai parce que la porte en élait fermée, je ne trouvai personne ; mais dans le fond, sur une pièce de bois soutenue par quatre pieux arlistement découpés, on voyait un pelit buste de Napoléon en plâtre bronzé, entouré de jolis poissons secs, mêlés à des folioles de cocolier finement dentelées.

J'élais occupé à dessiner ce grotesque monument,

lorsque le maitre du logis entra, et me dit d’un ton

grave et solennel ces trois mots prononcés avec une grande difficulté : Cook! Tamahamah! Napoléon!

Ce devait être le Tacite de la ville, l'historien en honneur de l'archipel. Je le saluai avec affection, et il me tendit la main d'une facon si grotesque et si fntasque à la fois, que peu s'en fallut que je ne lui éclatasse de rire au nez.

De la ville à la haute colline qui garantit la rade des vents du nord-ouest, il y a peu de chemin à faire, et je promenai delà mes regards sur tout le paysage, beau, imposant, pittoresque. C'est de cette colline que les habitants tirent toute leur subsistance, et le cœur se soulève de colère à l'aspect des deux plaines désertes et abandonnées qui circonscrivent de riches plateaux.

Ici, en effet, les cocotiers, les rimas, les bananiers, les tamariniers et les palma-christi ont une séve admirablement vigoureuse, tandis qu’au pied nulle plantation, nul bouquet d'arbres, ne se dessinent pour protéger les naturels contre cette accusation de paresse dont les ont flétris tous les voyageurs.

À la vérité, si l’on assiste au repas des Sandwichiens, qui ne mangent guère que Lorsqu'ils ont faim,

on se demandera peut-être à quoi leur serviratent des terres labourées et de riches plantations d’arbustes utiles. Aux Mariannes, nous avions été déjà frappés de la sobriété des habitants de Guham ; iei un Marianvais serait un glouton, un ogre qu'il faudrait chasser de la ville, et un Européen y mourrait d'inanition s’il

lui fallait se contenter de la ration du plus vorace -

Sandwichien.

Tamahamah, pendant son règne si agité, si glorieux, avait fait des concessions de terrains à ceux de ses sujets qui consentiraient à les cultiver, se réservaut de punir les demandeurs qui n'auraient pas rempli leur tâche avec activité; mais son fils Riouriou a laissé le peuple agir selon ses caprices, et les terres sont demeurées stériles. ,

Au reste, cette triste apathie des Sandwichiens pour la culture, ils la portent encore dans toutes les habitudes de leur vie, et tel est le résuliat nécessaire de l'ivertie de leur roi. Tamahamabh élevait-il la voix pour annoncer une bataille à livrer aux ennemis que lui avait légués son père, toutes les populations élaient debout : hommes, femmes, enfants et vieillards se rangeaient, impatients, sous des chefs intrépides ; chacun, au milieu de la mêlée, faisait son devoir de guerrier fidèle et dévoué, et la paix se consol'dait, On dit aujourd’hui que le roi d’Atoaï a levé l'élendard de l'indépendance, qu'une lutte est permanen(e entre les deux monarques, et nulle cité ne s'agile et nul soldat ne songe à combattre; Riouriou s'endort au milieu de ses femmes.

Le gouverneur Kookini a deux maisons à Kaïrooah : la première, celle où il me recut, est sa maison de plaisance; l'autre est sa citadelle, défendue par deux obusiers sur lesquels on lit : République française. Non loin de là, et à côté du grand moraï, est une espèce de rempart en terre et en pierre, où sont bra-

quées une vinglaine de pièces de ptit calibre, proté=

gées par des casemales ou hangars recouverts de feuilles de cocotier. On trouve là cinq ou six guerriers sans vêtements, portant un fusil sur l’épaule, et allant

d'un pas rapide de l’un à l’autre bout de la fortifi-,

cation.

La sentinelle marche, au contraire, à pas très-lents le long du rempart qui fait face à la mer ; et au son d’une clochette agitée par une autre sentinelle, la première fait volte-face pour continuer ses évolutions. Chaque faction est d’un quart d'heure; c’est trop pour épuiser la constance et la force de ces guerriers. C'est à côté de ce grotesque bastion, qu'une compagnie de nos voltigeurs prendrait en une heure ayee des cravaches, qu'il faut passer pour aller visiter le tombeau de Tamahamah, vers lequel Bérard et moi, en dépit de quelques sinistres avertissements, nous nous dirigeämes d’un pas tranquille.

Deux Sandwichiens que nous avions pris pour guides nous escortèrent jusqu'à la citadelle, en refusant de nous accompagner plus loin, et en prononçant avec effroi le mot tabou (sacré); mais, voyant notre résolution bien arrêtée, ils nous prièrent de nous détourner de notre chemin pour venir rendre un hommage de respect aux cendres d'un de leurs chefs les plus :imés et les plus glorieux. Une pierre de taille, de trois pieds de long sur deux de large, marquait la place sacrée; les deux Sandwichiens s'en approchèrent dévotement en prononçant quelques paroles à voix basse, parmi lesquelles je crus entendre le mot Tamahamah; puisils grattèrent avec leurs pieds le sol voisin de la pierre, le frappèrent du talon et piétinèrent d'une façon fort grotesque. DORE

Après celle cérémonie, ils nous prièrent de les

iniler, ce à quoi nous consentimes de la meilleure grâce du monde. Bérard surtout sautillait comme un chevreau, et me regardait sans rire ; moi, je m'en donnais à cœur-joie, et si les deux Sandwichiens n'avaient pas élé satisfaits de nos témoignages d'afection el de respect pour leur héros, ils auraient été ort ridicules et fort injustes; mais il n’en fut pas ainsi, et, dans leur contentement, peu s’en fallut qu'ils ne nous adorassent comme leurs dieux à-la gueule béante.

Avant de pénétrer dans le moraï, que les Sandwichiens regardent comme un lieu saint et révéré, on se trouve en présence d'un édifice solidement bâti en varech, renfoncé, en saillie aux angles, et recouvert d'une quadruple couche de feuilles de bananier entrelacées avec un art infini. Il est haut d’une quarantaine de pieds, impénétrable à tout regard. La porte d’entrée en est basse, en bois rouge, avec quelques ciselures, fermée par de fortes solives en croix et un cadenas énorme. C'est le lieu où sont pieusement gardés les restes du grand roi dont on ne prononce ici le nom qu'avec une respectueuse vénération. En xain cherchämes-nous, Bérard et moi, à plonger un œil indiscret jusqu'au fond du monument : partout un double mur serré et compacte punit notre curiosité, et lorsque, nous croyant à l'abri de toute investigation, nous voulümes tenter, à l’aide d'une lame de sabre, de nous faire jour jusqu’au delà de la première enveloppe du tombeau, un cri terrible arriva jusqu’à nous, poussé par trois Sandwichiens cachés dans une petite hulte et préposés à la garde du saint lieu, et le mot sacramentel {abou nous arrèta tout net, car nous n'ignorions pas qu’il y avait grande témérité à le braver.

Cependant, sans trop paraitre déconcertés par les menaces des naturels qui nous regardaient de la plage, du camp retranché et de la limite du terrain sacré, que nul n'osait franchir, nous entrâmes dans le moraï, fermé par une haie de deux picds de haut. A peine en eûmes-nous franchi le seuil, que les insu- . laires les plus rapprochés se jetérent à genoux, puis ventre à terre, et, en se relevant un instant après, ils parurent étonnés que le feu du ciel ne nous cüût pas encore consumés. Aussi, profitant de la permission que la clémence de leurs dieux nous accordait, nous visitâmes et étudiämes dans ses plus petits détails ce champ du repos éternel.

C’est un espace à peu près carré de trois cent cinquante pas au moins, où sont dressés çà et là, les unes debout, les autres assises sur des pieux peints en rouge, les statues des bons rois et des bons princes qui ont gouverné l'ile. Ces statues, grossièrement Seulplées, sont colossales; la plus grande de ce uoraïi a quatorze ou quinze pieds de haut, et la plus petite n'en a pas moins de six. Elles ont toutes les bras tendus, les mains fermées, les ongles longs et crochus, les yeux peints en noir et la bouche ouverte. Cette bouche est un four énorme où le prêtre dépose, le jour, les offrandes que les fidèles lui confient, et qu'il vient ressaisir la nuif, en annonçant au peuple -crédule que les dieux sont salisfaits. Dans la gueule d'une de ces images élaient encore, à demi pourris, de gros poissons, des régimes de bananes et deux ou trois pièces d’étoffes de papyrus, tandis que plusieurs autres portaient sur leurs épaules des débris d’oi- Seaux au plumage rouge, collés à l'aide d'un mastic noir et gluant.

Les statues, debout ou assises, rappelaient, je vous l'ai dit, les rois vénérés ; mais d’autres idoles renversées et à demi recouvertes de galets figuraient les

princes ou les chefs voués au mépris ct à l’exécration des hommes. Douze statues étaient encore debout ; trois seulement étaient renversées. Heureux insulaires ! vos dieux vous ont protégés dans leur bonté ! Au milieu du morai est une bâtisse beaucoup plus grande encore que le tombeau de Tamahamah et aussi solidement construite, dans laquelle on garde avec assez d'indifférence des meubles européens du plus haut prix, cadeaux faits, il y a peu d'années, par le roi d'Angleterre au puissant monarque des iles Sandwich. Gcorges IV reçut en échange de ces magnifiques meubles, dont on comprenait à peine l'usage ici, des manteaux de plumes, des casques d'osier et plusieurs éventails en jone fort bien tressé, ornant aujourd’hui une des salles du beau musée de Londres. Entre cousins, on se doit des égards.

De retour du morai, Bérard et moi, nous noustrouvàmes entourés par les naturels avec une curiosité si empressée et pourlant si craintive, que nous reconnümes bien qu'ils étaient étonnés denous voir revenir sains et saufs d'une expédition si périlleuse.

De l’autre côté de la ville est encore un morai infiniment plus soigné que le premier, orné d’une trentaine de statues au moins, toutes debout, presque toules dotées de riches éto'fes et de fruits délicieux. Mais le plus beau de ces cimetitres est, sans contredit, celui qui domine Kaïrooah, à gauche d’un chemin conduisant à Kowlowah; celui-ci est vraiment magnifique; les images des rois y sont seulp- {ées avec un soin extrème. La haie qui le borde, faite en arûêtes de cocotiers, est haute de quatre pieds, et de tous côtés, sur des pierres polies, sont déposés en faisceaux des trophées d'armes, des étolfes soigneusement pliées, des fruits renouvelés chaque Jour, et souvent aussi de belles chevelures. Ces chevelures, les dieux seuls les acceptent en offrande; le reste devient la päture du prêtre hypocrite de ces lieux de repos.

Je dois pourtant à la vérité d'ajouter que la plupart de ces statues colossales ont des poses fort licencieuses, et que c’est à leurs pieds surtout que les offrandes se voient plus nombreuses et plus riches.

Au beau milieu de ce vaste cimetière est une immense charpente en bois, haute de cinquante pieds, assez solidement bâtie, où flottaint à l'air de volumineuses étoffes du pays, des grappes de bananes flétries, des cocos réunis en bloc, et au centre, sur un échafaudage, le squelette blanchi d'un veau.

Toucher à ces débris, à ces offrandes d’un ami à un ami, serait s'exposer à de grands dangers de la part des naturels, qui n'entrent qu’en tremblant dans certains moraïs, les jours où hommes et cimetières n'ont pas été tabous par les prêtres.

Mais ce n'est pas seulement le champ du repos que l'on sacre, ce ne sont pas seulement les idoles que l'astuce et l'hypocrisie entourent de tant de respect, ce sont encore les environs des morais, ce sont les arbres voisins d’où la fraude pourrait être aperçue, ce sont les collines peu éloignées qui planent sur l'enclos ; les prêtres sandwichiens savent admirablement leur métier, et le peuple ferme les yeux quand ils disent, eux, qu’on ne doit pas les ouvrir.

J'allais oublier d'ajouter que, dans ce lieu de deuil où se jouent tant de jongleries, où se commettent tant de vols et de sacriléges, presque toutes les idoles sont debout (une surtout domine les autres de toute la hauteur d’un capuchon rouge, pointu, de six pieds de long); que deux princes à demi bons sont renversés à moilié, et qu'un seul est étendu honteusement

sur des galets et caché sous des arbustes parasites.

J'ignore, au surplus, si ces ovations ou ces flétrissures <e font avant ou après la mort des rois, des chefs ou des gouverneurs, et c’est là précisément ce qu'il aurait fallu savoir pour apprécier l'équité des Juzements.

Deux Sandwichiens et deux jeunes filles arrivèrent à ce morai quelques instants après moi, et s'approchèrent d’une idole élevée à l'un des angles de l’enclos. Le plus ägé des visiteurs s'arrêta d'abord, puis, en grommelant entre ses dents, il s’avanca lentement jusqu'au pied de l’image, qu'il toucha trois fois de la tête; il en fit le tour en agitant les bras et les épaules comme un homme irrité par des démangeaisons. Le second Sandwichien l'imita à son tour, et, à leur exemple, les jeunes filles piétinèrent autour du dieu de bois; mais, comme elles ne pouvaient en toucher les pieds avec leurs têtes, les deux hommes le; soulevèrent, et complétèrent de la sorte une céré-

monie régulière. Après cela, les patenôtres recommencèrent de plus belle, les paroles sortirent bientôt plus bruyantes, plus rapides, et éclatérent enfin comme un violent orage.

La prière dura une demi-heure, et lorsque tout fut dit et fait, les quatre pieux individus s’en allèrent, mais en marchant à reculons et en sautillant. Je remarquai, au surplus, que les jeunes filles à qui l'on avail appris ces grimaces et ces trépignements si fébriles, y allaient de toute leur âme, car leur pelit corps était en sueur, et une ardeur vraiment belliqueuse brillait dans leurs yeux enflammés. C’est que la foi s'était peut-être déjà un peu aflaiblie dans le cœur des plus âgés.

L'enfance est crédule, la vieillesse l'est aussi; l'âge mnür est plus rétif aux croyances.

Pour bien juger les vivants, suivez-les souvent lorsqu'ils viennent visiter les morts. On n'ose guère mentir et se dévuiser en présence de ceux à qui l'on

.., Au milieu de ce vaste cimetière, cest une immense charpente en bois. (Page 227.)

croit que Dieu a donné la puissance de sortir des tombeaux et de lire dansle fond des âmes. La peur et l'intérêt seuls inspirent le mensonge.

Cependant, chez les vivants aussi, on trouve d’utiles enseiynements, et, tout compensé, c'est au milieu d'eux que se font les études les plus curieuses et les plus instruetives. Je m'échappai donc du triste moraï et je parcourus la ville. Hélas! Kaïrooah était assoupie comme de coutume, et quelques jeunes filles seulement, âpres à la curée, avides des bagatelles européennes répandues avec profusion par nos matelots, voltigeaient de côté et d'autre le long de la plage. Je me dirigeai vers le débarcadère, et je me trouvai en face d’un immense hangar où étaient entassées, protégées par de solides casemates, un nombre prodigieux de pirogues simples et doubles d'une beauté vraiment miraculeuse.

Les meubles de nos plus habiles ébénistes ne l'emportent point sur ces embarcations par le fini du travail et la délicatesse des détails. La plus grande de ces pirogues avait soixante-douze pieds francais de longueur sur trois dans la plus forte largeur; les diverses parties de bois qui soutiennent le halancier sont nouées à la carcasse à l’aide de cordes tirées du bananier. Onne peut s'expliquer l'adresse et la solidité avec lesquelles les ligatures sont faites. Une double

pirogue, moins grande que la première, avait soixante pieds delongueur ; la quille, jusqu’au bau, était peinte en noir, auquel on donne un vernis magnifique avee le suc d’une fleur jaune extrèmement commune dans loute l'ile.

Il est aisé de s'expliquer le nombre prodigieux de pirogues que possédait Tamahamah par l'humeur belliqueuse de ce prince, qui, un an avant sa mort, avait projeté la conquête de tous les archipels de la wer du Sud. Il en avait, dit-on, plus de dix-huit mille, et ses ouvriers étaient sans cesse occupés à en augmentir le nombre.

Mais Riouriou, son fils, galeux et abâtardi, laisse tout périr ; la paresse des habitants se répand jusque dans les établissements les plus utiles; ses officiers et ses soldats dorment comme lui, quand tout les menace au dehors; et dans cet immense hangar, où plus de quatre-vingts pirogues se trouvaient pressées, un seulouvrier était là, sommeillant, apathique, endolori de son inaction, et courbè sous le poids du petit et léger instrument appelé {06, pareil à nos herminettes, mis en mouvement d’une seule main, età l'aide duquel se creusent et se polissent ces admirables pirogues. Riouriou est un grand prince, comprenant à merveille que le travail et l’industrie sont la première et la plus solide fortune des peuples.

Je quittai le hangar, et, sans me douterdu spectacle | retentit : un eri terrible se fit entendre; le sang coula,

qui m'attendait, je suivis une centaine de personnes allant à pas pressés vers la pierre sacrée où Bérard et moi avions fait, le matin, de si folles et si pieuscs gambades. Un chevalet aigu y était dressé sur deux pièces de bois, et autour, gravement assis, deux guerriers, coiffés de leurs casques d'osier avec des saillies en forme de champignon, attendaient un homme qu’on leur amena quelques instants après. L'un de ces soldats était armé d’un battoir ; l'autre, d'un glaive. Dès que le patient fut arrivé, un coup

et le coupable, frappé, avait eu les doigts de Ja main droite coupés sur le tranchant du chevalet. Si la main avait été retirée au moment de l'exécution, si le battoir de l’homme qui faisait l'office de bourreau n'avait pas atteint le supplicié, le glaive était là pour lui trancher la tête.

Après cette horrible mutilation, qui dufa en tout deux ou trois minutes, la foule se retira sans rien dire; les deux guerriers brisèrent le battoir et Le sabre sur la pierre sacrée, se serrèrent la main et se rendirent

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