EP | CS
quelle repose avant et après le combat un poignard admirablement trempé.
Ainsi bâti, ainsi accoutré, le Gaoucho est le maitre du monde. Les curieux et les assistants qui m'entouraient ne témoignaient presque point de surprise, tant l'habitude émousse les sentiments.
Moi, j'étais dans l'enthousiasme, rien qu'aux préparatifs de la lutte facile qui allait s'engager.
J'avais vu le Gaoucho à terre; on l’eût dit fatigué, endormi; mais dès qu'il se fut élancé sur son cheval, qui est, si j'ose m'exprimer ainsi, son élément, il me parut ranimé comme sous la pile de Volta, et ses muscles tremblaient moins de plaisir que d'impatience. Je compris dès lors que ce n'était pas un enclos qu'il fallait à de pareils hommes, et je trouvai l’immensité des déserts trop rétrécie au gré de leur courage.
Sitôt que le vaste enclos futlibre, leGaoucho poussa
AUTOUR
DU MONDE. 69 un grand eri, suivi d’un sifflet aigu, et son coursier hennit, et ses oreilles se dressèrent, et ses jarrets nerveux frappèrent le sol à coups précipités ; quant aux autres, 1ls s’élancèrent tous en même temps au galop et firent mille évolutions diverses, tandis que le redoutable lacet tournoyant en l'air attendait une victime.
— Lequel voulez-vous? criait le Gaoucho au eapitaine de navire.
— Le gris pommelé.
— Celui qui se cache au milieu des autres? C'est bien lui, n'est-ce pas?
— Oui.
— Le voilà.
Le lacet était lancé, et le gris pommelé, qui baissait la tête, se sentait arrêté dans son élan.
Les autres chevaux sauvages poursuivaient leur course ; lui seul, serré par le nœud fatal, tentait de
.. Ses naseaux s’enflent, ses yeux s'animent. (Page 371.
vains efforts pour les suivre, car le coursier du Gaoucho, qui savait son métier, et qui avait été docile à un nouveau signal de son maitre, résistait de toute sa puissance et neutralisait par son instinct et par sa volonté les mouvements du captif.
Mais ce n'était pas tout : le cheval acquis pouvait lutter encore, il fallait le jeter à terre et l'enchainer à tout jamais. Ainsi fit le Gaoucho. Il était à pied alors et tenait dans la main une corde de trois brasses à trois brasses et demie, aux extrémités de laquelle se trouvaient deux lourdes boules en fer ; il Les fit tournoyer sur sa tête, comme il l'avait fait du lacet, poussa un nouveau cri propre à effrayer son prisonnier à demi libre encore; celui-ci se précipita, et au milieu de son élan, que le cheval du Gaoucho n’'empêcha pas cette fois, la corde et les deux boules lancées entre ses jarrets l'abattirent, sans qu'il lui fût possible de se relever.
La vente dura une heure à peu près, et pendant tout ce temps le Gaoucho lança trente-quatre fois le lacet et ne manqua qu'une seule fois le cheval visé; quant aux boules, elles firent exactement leur office, et dès qu'elles tournoyaiéent, c’en était fait de celui contre lequel elles venaient s’entortiller.
Le boa ne serre pas plus solidement la proie qu'il
Live, 47,
vient d'atteindre. On m'avait dit, et j'avais lu sans y ajouter foi, que lors des premières conquêtes des Espagnols en Amérique, il arrivait souvent qu'une sentinelle postée sur les bastions de terre qui protégeaient le camp retranché, voyant venir auprès d'elle un Gaoucho sans arme à feu, se dressait pour admirer la rapidité de ses mouvements; mais celui-ci, arrivé près d'elle, lançait la fatale courroie et enlevait le soldat, surpris au milieu de son extase. Aujourd'hui je crois à la vérité du récit, et je regarde le Gaoucho armé de son lacet comme infiniment plus à redouter que le plus habile tireur armé de son fusil. Dans le vaste enclos où s'était faite la vente des chevaux sauvages, il arriva deux fois que le coursier abattu se cassa une jambe dans sa chute ; le Gaoucho alors s’'approcha de lui, posa attentivement sa main gauche sur le poitrail de la victime, tira son poignard de la gaine, en frappa l'animal, qui mourut deux minutes après. Un cheval coûte ici deux ou trois piasires; il en coûte quatre ou cinq pour en louer un pendant toute une journée, parce qu'avec lui on esttenu de vous fournir de selle, de bride et d’éperons. Au surplus, ne montez les chevaux du pays que si vous êtes un habile écuyer; ils ont encore trop de leur vieille liberté dans leur récent esclavage pour ne pas
en essayer de temps à autre aux dépens de celui qui leur fait sentir le frein et l’aiguillon.
Sont-ils indigènes ou datent-ils des premières conquêtes des Espagnols? La question est diversement jugée parles voyageurs.
Toutefois, il me semble difficile de supposer que leur propagation ait été si rapide, puisqu'on trouve dans les pampas quientourent Monte-Video et Buénos- Avres des myriades de ces animaux sauvages, et que la Patagonie n’est peut-être pas moins riche sous ce rapport que les bords du Rio-de-la-Plata et les solitudes du Paraguay.
D'un autre côté, l'effroi que les Indiens éprouvaient à l'aspect des coursiers amenés par les armées de Cortez et de Pizarre plaiderait l'opinion contraire; car, pourquoi, du sud de l'Amérique, quelques-uns de ces quadrupèdes ne se seraient-ils pas élancés vers l'équateur et mème vers le nord ? C’est d’ailleurs une de ces questions de peu d'importance, dont la solution peut rester douteuse sans que l’histoire morale des peuples y perde quelque chose.
Mais quittons ces jeux d'enfant du Gaoucho et suivons-le, là-bas, près du cimetière deMonte-Video, assez près du rivage, où l’attendent d'autres distractions, où il va se livrer à d’autres délassements.
Chez lui, le calme c'est la mort; la vie qu'il s’est faite le déborde, il faut qu'il s'agite avec violence pour que le désœuvrement n'attiédisse pas ses forces, et lorsqu'il repose, ses ennemis reposent aussi. Voici donc cinqou six de ces hommes extraordinaires, assis d’abord sur le tertre qui borde la route sablonneuse, et agitant diverses questions tandis que leurs chevaux paissent le gazon dans le pré voisin. Il s’agit de paris, d’enjeux ; ce soir ce seront des piastres, une autre fois ce seront des quadruples; la partie sera modérée si les courses ne le sont pas. Il parait que toute émulation sommeille aujourd’hui dans leur âme ou qu'ils ont envie de succomber au sommeil. N'importe, le Gaoucho ne restera pas longtemps dans cet état anormal, et peut-être qu'à la lutte qui se prépare il se réveillera avec toute son énergie.
Un tuyau de faïence est posé à terre sur un caillou horizontal ; ce tuyau, de dix pouces de grosseur, porte douze piastres, car chacun des jouteurs en a mis deux; puis ils se séparent et jouent à la plus courte paille, qui est le jeu universel, à qui commencera Ia course; cela fait, chaque homme appelle d’un eri et d'un coup de sifflet son coursier, et celui-ci dresse l'oreille, bondit, et vient se frotter amicalement à son maitre.
Les cavaliers sont en place; ils s'éloignent, ils s’échelonnent, etle premier s’élance. Le cheval n’a point de selle, l'homme se cramponne de ses jarrets aux flancs du quadrupède, qu'il dirige de la voix seule ou plutôt de la parole. Ils passent au grand galop à côté du tuyau, etle cavalier, se courbant jusqu’à terre, doit enlever un certain nombre de piastres sans renverser le bois ou le tuyau de faïence sur lequel elles reposaient; le petit instrument tombe, l'argent est remis en place, et c’est au second cavalier à commencer la course,
Ceci, c’est pour se mettre en train, pour prendre élan, pour se dégourdir.
Après ces jeux tout bénins, qui pourtant auraient offert quelque danger, même à nos écuyers les plus habiles, les Gaouchos,emportés parleur colère contre un jeune lutteur de dix-neuf ans à peine qui avait enlevé presque toutes les piastres, lui proposèrent le jeu des boules, que celui-ci accepta avec une insolence toute marliale; ses rivaux vaineus lui gardaient visi-
blement rancune, lui lançaient des regards de colère, et semblaient attribuer son succès au hasard plutôt qu'à l'adresse; mais le jeune Antonio sifflotait el se préparait tranquillement à une nouvelle victoire.
Ici la lutte offre les plus grands dangers, non pas qu’on y perde la vie, mais il y a presque toujours quelques membres fracturés, et l’on comprend que de pareils exercices ne doivent être inventés que pour des hommes de fer. Ce ne furent plus des piastres qu'on mit au jeu, mais bien des quadruples, et l'on voyait cependant que c'était moins l’appät du gain qui excitait la fougue des combattants que le besoin du triomphe.
La coalition contre le jeune homme était flagrante; tous les lutteurs se donnèrent la main avant de monter sur leurs coursiers, elnul ne la présenta à Antonio, qui, du reste, ne se montra guère sensible à cette impolitesse, qu’il savait bien être de la rancune.
Le terrain sur lequel la course allait s'exécuter est un peu sablonneux, uni, droit, resserré. Un homme, placé à moitié chemin au bord de la route, attend le passage du coursier en agitant le lacet à boules audessus de sa tête.
Sitôt que le cheval, emporté de toute la rapidité de ses jarrets, passe auprès de lui, le lacet est lancé, le coursier s’abat, et l’adresse du cavalier consiste à tomber debout, à cinq, dix ou quinze pas de là, sans toucher à terre de ses mains ou de ses genoux. Celui que le choc et la chute portent le moins loin est proclamé vainqueur, et ici, comme au premier exercice, ce fut encore Antonio qui gagna le pari. Tous s’exécutèrent assez gracieusement, excepté un vieux brutal, maigre et laid, qui, furieux de sa défaite, se répandit d'abord en injures, puis en menaces, et acheva par donner un soufflet au jeune homme. Celui-ci s'en appliqua à l'instant même un autre sur la joue opposée et dit à son agresseur :
— Tiens, c'est pour toi!
Puis, tirant ses deux poignards de ses jarrets :
— Je gage cet or que je viens de gagner que lu ne recommenceras pas.
—- Tu es trop jeune. =
— C'est que tu ne serais plus trop vieux. Quant à cet or, à ces piastres, voilà le cas que j'en fais. Et il les jeta au loin dans la plaine, où nul des lutteurs n'alla les chercher,
Les Gaouchos se retiraient, lorsque celui dont je vous ai parlé, et qui pouvait ayoir de soixante à soixante-cinq ans, s’approchant de son cheval, qui s'était rudement blessé, le gourmanda, le menaça, le frappa du poing, lui tira violemment l'oreille, etenfin le perça au poitrail de son poignard aigu.
La pauvre bête tomba et expira quelques instants après.
— Veux-tu le mien, maintenant? lui dit le jeune Gaoucho.
— Tope!
— À unecondition pourtant.
— Laquelle?
— C'est que tu me reprendras le soufflet que tu m'as donné.
— Je le veux bien.
Et le vieux Gaoucho appliqua de sa droite sur sa propre joue un vigoureux soufllet, après lequel les deux adversaires échangérent une cordiale accolade. J'appris quelques jours plus tard, à Monte-Video, que le jeune Antonio Rosa, qui m'avail paru si noble, si sénéreux, si plein d'adresse, était déjà sorti vainqueur de trois luttes avec les jaguars; et qu'il pas-
VOYAGE
sait pour l'un des plus habiles laceurs qu'on eût Jamais vus.
Un soir que le temps était horrible et que je m'étais trouvé avec lui dans un café, il me pria de l'accompagner au désert, à une chasse au Jaguar ; il me fit un si magnifique tableau des dangers à courir, il me parla avec tant de calme du terrible moment où les deux adversaires-sont en présence, que je me décidai.… à le laisser partir tout seul.
Et maintenant, c'est à l'exercice le plus difficile et peut-être aussi le plus périlleux. Il s’agit de dompter un de ces chevaux sauvages, aux jarrets fins et nerveux, embrassant l’espace avec la rapidité de la pensée, d'autant plus rétifs au joug qu'ils ont eu de plus vastes plaines à parcourir, d'autant plus indociles à la voix de l’homme qu'ils ont souvent étè réveillés aux ténébreux rauquements du jaguar.
La lutte est sanglante, terrible, ardente des deux cô
‘tés. Il s’agit del’esclavage d’un coursier ou de la mort d’un homme : l’un et l'autre acceptent le sort qui les attend, et vous comprenez s’il y aura du courage et des efforts des deux côtés. Quand le Gaoucho a lacé et abattu un cheval loin d'un lieu propre au combat qu'il a provoqué, il le fait conduire ou porter hors de M ville, afin que le péril qu'il va courir ne menace que lui.
— Où va ce cheval lié par les pattes et par le cou ? dis-je un jour à un de mes nouveaux amis de Monte- Video.
— Près des glacis.
— Est-ce qu'on va l’abattre ?
— On va le dompter.
— Qui?
— Ce petit homme qui suit le chariot.
— En viendra-t-il à bout ?
— C'est un Gaoucho.
-— Le connaissez-vous ?
— Nous le connaissons tous ici.
— Est-il renommé?
— Cestun desplus célèbres. S'ilmanque un jaguar une fois, il ne lui est jamais arrivé de le manquer ue seconde.
— [la l'air bien tranquille !
— Aussi l'est-il en effet, et pourtant je suis sûr que la querelle sera vive.
—— À quoi jugez-vous cela ?
— Ce cheval a été essayé déjà par deux Gaouchos habiles qui ont renoncé à la tâche et qui vont être témoins du combat.
— J'en serai témoin aussi, moi, car Je les pagne.
— Je ne vous quitte pas; mais {enons-nous bien à l'écart.
— À vous entendre, on dirait un taureau furieux.
— C'est plus que cela, mon cher monsieur,
— Eh bien! nous verrens.
— Alerte, alerte !
En ce moment le dur licol qui serrait à demi la tête est dénoué ; les courroies qui retenaient les jambes captives sont enlexées à la fois par deux hommes qui se sauvent après l’opération, et le Gaoucho qui va lutter se tient debout, touchant le ventre de son ennemi. Celui-ci, que l esclavage de ses jarrets avait rendu immobile, essaye encore, mais sans effort, un mouvement de liberté, Ciel ! ses pieds jouent, il doute et recommence, ses naseaux s’enflent, ses yeux s’animent, ilse dresse comme frappé de vertige en sentant sur son dos un poids inaccoutumé.
I bondit pour être plus libre, et le fardeau retombe avec lui. Le fougueux coursier n’a ni selle ni couver-
acconi-
AUTOUR
DU MONDE. 971 ture, le cavalier a gardé ses éperons. Point de frein à sa bouche, point de guides à la main.
ya un moment de calme, de réflexion ; chacun des deux lutteurs s'étudie, s ‘obser ve, se mesure. Celui qui est dessus saisit la crinière flottante, celui qui est dessous cherche par de 1 AE chocs à secouer ce nouvel obstacle ; mais cet obstacle est le bras d’un Gaoucho, et à moins qu'il ne soit brisé il ne lâchera pas prise.
Cette immobilité des deux adversaires n'est point du repos, comme je crois vous l'avoir déjà dit tout à l'heure : c'est de la rage, mais une rage qui fermente, bouillonne, sans avoir encore éclaté; c'est le silence de l'atmosphère qui précède l'ouragan, c'est le mutisme de l’air et des flots qui précède le redoutable raz de iwarée, c’est la chaleur lourde qui pèse sur les fronts avant que le Vésuve ou l'Etna ouvre ses fournaises bouillonnantes.
Le cheval veut être seul, le Gaoucho ne le veut pas; il abesoin d’un compagnon, il l'aura, caril l'a résolu, car il l’a promis, car il l'a juré.
Un hennissement se fait entendre, puis un eri lui répond. C'est comme un appel, un défi accepté. Le cheval se dresse verticalement, le Gaoucho ne (ombera que sile cheval tombe aussi ; ; eh bien ! le cheval se roule à terre, et tandis qu'il fait un demi-tour à droite, le Gaoucho collé à lui fait un demi-tour en sens contraire el évite d’être foulé sous la masse. À ce jeu le cheval se lasse plutôt que le cavalier; aussi le devine-t-il et essaye-t-1l une nouvelle manœuvre. ILestlemaitre de l'espace, lui; voyons silhomme qui veut le vaincre pourra résister à ses élans. Suivezle de bien loin ; mais gare ! ce n’est pas une course,
c'est un dévergondage, un délire bachique : il saute, il rue, il tournoie, il s’allonge, se rapetisse, ils ’élance
dans un fossé, gravit une côte, se précipite de nouveau vers la base, et il roule sur le gazon ou sur les cailloux... Le Gaoucho est fait à ces violences, à ces fureurs, et n'abandonne pas la crinière, et de ses éperons aigus il déchire les flancs du coursier, Encore debout tous les deux, encore un temps de repos. La terre ne peut venir en aide au fougueux quadrupède, il s’élance dans les eaux et veut noyer son adversaire. Le Gaoucho est plus dominateur li qu'autre part. IL faut revenir sur la plage, où la lutte recommence avec une nouvelle colère, avec de nouveaux efforts, et toujours le dos du coursier reçoit le maitre.
Enfin, les yeux s’abattent, les naseaux se ferment, le cœur bat moins violemment, les jarrets setaisent,. la main du Gaoucho donne un dernier mouvement : le cheval, à demi vaincu, obéit pour la première fois, il part; le Gaoucho se baisse et ramasse à terre le frein qu il y a fait déposer, il s’allonge, il le présente à la bouche, on n'ose pas lui résister : il a un compagnon, il règne au désert.
L'horizon est large, tant mieux pour le Gaoucho, qui étouffe dans un cercle trop étroit. À lui point de sentiers battus, point de routes frayées; tout ce qui impose des lois Lui est odieux, et peut- être n'irait-il pas dans ses immenses solitudes si on le lui ordonnait.
Le Gaoucho et le Patagon sont les seuls hommes vraiment libres sur la terre, Deux couteaux, son man {eau de ratine ou de laine, son lacet, des cigarettes, un briquet, de l'amadou, son coursier et son courage, voilà les seuls compagnons du Gaoucho qui va par tir pour la chasse au jaguar, moins grand que le tigre du Bengale, mais aussi vorace et plus leste peutêtre.
Quand le Gaoucho à faim, il s'élance contre un
troupeau de chevaux sauvages dont les plaines du Paraguay sont inondées. Il en lace un, l'abat, lui coupe un morceau de chair sur la cuisse, donne la liberté à la bête blessée, allume du feu, et dine d'un succuient bifteck.
S'il a sommeil, il s'étend à terre, pose sa tète sur une pierre ou sur la carcasse blanchie d’un cheval, et dort la bride d’une main et le poignard de l'autre, à côté de son fidèle et vigilant compagnon. Sa boisson, c'est de l’eau. j
Cependant le rauquement du tigre se fait entendre, etle Gaoucho, qui jusque-là avait laissé faire à son coursier, veut être maitre à son tour ; celui-ci devine et comprend qu'il doit obéir, que son règneest passé, et qu'il n'y a pour lui de salut que dans l'esclavage. Chacun à son tour règne et trône : dans le calme c’est le cheval, dans la tempête c’est le Gaoucho.
Au cri du tigre répond le cri prolongé de celui qui vole à sa poursuite ; l’écholes guide l’un vers l’autre. Soyez tranquille, ils se sont entendus une fois, ils ne se quitteront plus désormais que l'un ou l'autre ne soit victime.
Le cri du jaguarse rapproche, et les crins du coursier sont hérissés, et les veux percants du Gaoucho fouillent de tous côtés.
Voyez comme il caresse les ondulations de son lacet redoutable, commeils’étaye sur ses étriers, comme il essaye la liberté de ses bras! Lui aussi a répondu au second appel de la bête féroce, lui aussi a voulu lui épargner la moitié du chemin et il a pris le galop.
Les voilà tous les deux face à face, à peu de distance l’un de l’autre, œil sur œil, menace contre menace, ongle contre poignard.
Le tigre s'étonne qu'on ose l’attendre ; le Gaoucho s’'indigne qu'on ose le combattre. Il ne dit plus rien maintenant, sinon quelques holàl hé donc! hé! hé! tout bas à l'oralle de son cheval piétinant, qui comprend les intonations, les soupirs de son maitre.
AVEUGLE
Dès que dix ou quinze pas seulement séparent les deux adversaires, le Gaoucho, qui sait son métier, fait tournoyer sa fatale courroie d’une main, tandis que de l’autre il force le cheval à se dresser. Le tigre avu le maitre etle poitrail du coursier, il partcomme un éclair ; mais le lacet a volé à sa rencontre, et le triple nœud le serre par le cou ou par les flancs. Le cheval a fait volte-face, il s’élance alors de toute la vigueur de ses jarrets, trainant après lui la bête féroce, qui n'a ni le temps ni la force de résister, qui ne peut se débattre ni se délier. Le Gaoucho retourne la tête, suit ses mouvements, et s’il s'aperçoit que le lacet a parfaitement rempli son devoir, il descend de son cheval, s’élance sur le tigre, et lui perce le cœur d’un ou de deux coups de poignard. Ainsi finit cette lutte. Mais il arrive parfois que le tigre esquive le lacet el saute sur le poitrail du cheval. Oh ! alors le combat est terrible. Armé de ses deux couteaux, le Gaoucho frappe à coups redoublés la bête furieuse, qui lâche prise et respire un moment à l'aise pour recommencer l'attaque.
Le Gaoucho ressaisit son arme favorite, caresse son cheval cruellement déchiré, et le guide de nouveau vers Son ennemi.
La lutte n'est plus égale, le tigre est blessé, et le Gaoucho ne manque jamais deux fois de suite sa vietime; mais il fait peu de cas d’un pareil triomphe, car dans le premier choc il a blessé le tigre sur le dos ; sa peau ainsi percée n'a presque plus de prix à ses yeux, et elle atteste sa maladresse, si elle atteste son courage.
Un Gaoucho ne retourne jamais à Monte-Video sans porter avec lui deux ou trois peaux de tigre. C'estcomme vous, intrépides chasseurs européens, qui vous pavanez d'orgueil après un terrible et périlleux carnage de deux léroces lapins et d'un redoutable faisan.
Lequel de vous ou du Gaoucho a le plus raison dans sa vanité?