BRÉSIL
Le Gaoucho.
Il est petit, trapu, maigre, osseux, anguleux; on dirait un homme inachevé, et c’est pourtant le plus complet des hommes. Si vous l’étudiez, vous ne lardez pas à vous apercevoir que tout est vigueur, résolution, intrépidité, intelligence chez lui.
Il parle peu et par monosyllabes ; mais son langage est tout dans ses yeux. Là est sa parole, à lui, là est sa puissance.
Le Gaoucho étonne du premier abord, et l’on se dit: « Voïlà une charpente qui s s'écroule, qui va tomber. »
Le Gaoucho marche, el vous trouvez la force et la vie où vous n'avez aperçu que la faiblesse et la mort.
Il faut regarder parler un Gaoucho et non l'entendre pour le juger ; il faut surtout le regarder quand il vous dit certaines choses relatives à ses déserts, à ses plaines, à ses forêts, aux terribles ennemis qu'il à l'habitude de combattre.
Le Gaoucho alors n'est pas seulement un homme comme vous et moi, c'est un maitre, un dominateur ; il a dix coudées au-dessus des têtes communes, et il plane sur nous comme l'aigle sur l'espace.
Quand le Gaoucho est calme, c’estle lion qui s’est repu, c'est la cataracte que l'hiver a arrêtée dans sa chute, Mais que sa faim se réveille, mais que le soleil brise la glace. oh! alors le désert est envahi, et comme tout fuit et tremble devant la cataracte ou le lion, tout tremble aussi devant le Gaoucho.
Le Gaoucho touene au Patagon par le climat, par les mœurs et par l'audace, et pourtant il en es t l'antipode par la forme ; car celui-ci est grand, taillé en athlète, imposant, parleur : celui-ci semble vouloir animer les solitudes qu'il traverse ; l’autre, au contraire, se mel en harmonie avec elles et ne daigne répondre qu'au rauquement du jaguar ou à la voix de la tempêle; mais alors c'est le jaguar lui-même qui a peur, et non le Gaoucho, car le Gaoucho a auprès de lui deux amis formidables, avec lesquels il ne redoute aucune puissance au monde, deux amis qui ne le quittent jamais dès qu'il part pour des terres inconnues aux autres hommes : son cheval, son lacet.
Le cheval du Gaoucho est petil et maigre aussi ; ais, Comme son maitre, il est tout nerts, tout vigueur, et ses regards jettent des flammes, ainsi que ses Naseaux.
Le coursier du Gaoucho $ imprègne de la nature de
celui quil'a dompté; 1l obéit en esclave à son éperon, à sa main, à sa parole, car il se rappelle son dernier Jour de liberté et ses vains efforts pour la reconquérir. Rien ne tue lecourage comme une défaite.
Le cheval du Gaoucho n’est pourtant pas un de ces esclaves dociles, abrutis, qui se courbent et se taisent quand on leur ordonne de se taire ou de se courber, un de ces êtres privés de vouloir par l'habitude de la servitude et des chaines, prêts à tout et principalement à la bassesse, à la turpitude.
Non.
Le cheval qui porte le Gaoucho est l'ami surtout de celui qu'il porte. Ce sont deux forces au lieu d'une, c’est une seule volonté au lieu de deux. Que le Gaoucho, en présence du jaguar, l'aiguillonne de l'éperon ou de la voix, le coursier ne fuit pas, car il devine, il comprend, i il sait que sa honte ser ait celle de son maitre, et sison maitre et son ami succombe dans la lutte, il succombera avec lui, il mourra auprès de lui.
On ne parle jamais du Gaoucho sans parler de son cheval : plus il a eu de peine à le soumettre, plus il l'estime, plus il l'aime et le caresse. Le Gaoucho répudierait celui qui se serait soumis sans résistance. On pen avoir été vaincu par le Gaoucho sans être avil; l’ardeur de l'attaque et de la défense prouve deux courages. Ne voyagez pas avec un lâche : celui-ci ne prendra jamais rien de vous, et vous, vous pouvez parfois, sans le vouloir, prendre que que chose de lui. Rien n'est contagieux comme les maladies de l'âme, et la peur est la plus communicative de toutes.
On m'avait souvent parlé des Gaouchos en Europe el dans mes voyages; on m'en avait beaucoup parlé surtout au Brésil, lorsque j'assistai, devant le palais de Saiu(- -Christophe, au dramatique duel d’un Pauliste avec un lancier polonais ; mais Je me tenais en garde contre toute exagération, et Je Jugeai le Gaoucho comme ces fantômes nès d'une imagination vagabonde el puérile, qui se rapetissent à mesure qu'on les approche. Lorsque, plus tar d, je me suis trouvé auprès d'eux, il a bien fallu les étudier, chercher à les comprendre, et je n'étais pas homme à en laisser échapper l'occasion.
Dès le premier jour de mon arrivée à Monte-Video, je m'enquis auprès d’un cafelier s’il y avait des Gaouchos dans la ville.
— Îl yen atoujours, me dit la personne à qui je inétais adressé ; ils arrivent et s’en vont.
— (jue viennent-ils faire ici ?
— Vendre des peaux de jaguars.
— Elles valent ?
— Quatre ou cinq piastres.
Qui tue ces tigres d'Amérique ?
— Les Gaouchos.
— Avec leurs fusils?
— Avec leurs lacets et leurs couteaux.
—Et c'est pour quatre ou cinq piastres qu'ils affrontent de si grands dangers ?
— Ces dangers, monsieur, n'existent point pour eux, et fussent-ils réels, le Gaoucho irait encore à la chasse du tigre, comme vous allez, chez vous, à la chasse du lapin.
— Le Gaoucho aime donc beaucoup l'argent?
— Lui! qu’en ferait-11? Il n’a pas de gite à payer, pas de valets à nourrir, pas de maitresses à acheter: il vit au désert et couche à la belle étoile ; il mange
du cheval, du tigre, de l’autruche ; il boit de l’eau, et ne demande des piastres, en échange de ses peaux de jaguars, que pour remplacer sa couverture usée, ou son lacet, ou son manteau, ou la lame brisée de son poignard. Nulle vie au monde n’est pareille à la vie du Gaoucho, et si vous m'en croyez, monsieur, vous ne partirez pas d'ici sans avoir étudié ces êtres exceptionnels, qu'on ne peut cependant bien connaitre qu'après les avoir suivis dans les plaines et les forèts.
— Je ne les y accompagnerai pas.
— Je ne vous le conseille pas non plus.
Le soir même de cette conversation, j'appris que dans un vaste enclos de la ville plusieurs Gaouchos avaient donné rendez-vous à un capitaine de navire chargé de porter des chevaux au cap de Bonne-Espéranée, et que ces intrépides dompteurs de coursiers en avaient conduit un troupeau. Je me rendis sur-le-
... Il est petit, trapu, maigre, osseux, anguleux. (Page 367.)
champ au lieu où se faisait le marché, et le capitaine acheta trente-deux bêtes magnifiques au prix de deux piastres chacune; encore le Gaoucho s'engageait-il à les transporter à bord du navire, mouillé en rade à une grande distance de la ville.
On voyait là quatre-vingt-dix ou cent chevaux pressés dans un coin, serrés les uns contre les autres dans la prévision du sort qui les attendait. Le marché venait d’être conclu, et il n°y avait plus alors qu'un choix à faire : pour cela, il faltait juger les chevaux à la course, et le Gaoucho se chargea de l'opération. Chacun de nous s’éloigna, se plaça sur une hauteur, et le Gaoucho, seul dans l'arène, poussa un cri en agitant son terrible lacet. J'avais oublié de dire qu'avanttout il était lui-même monté à cheval, et que son arme favorite était fortement bouelée à la bande de cuir qui lui servait de selle, et posée elle-même sur une couverture delaine toute barioléeet parfaitement sanglée sous le ventre du cheval. Le lacet duGaoucho est une courroie élastique longue de 15 à 18 brasses, dont les deux extrémités sont assujetties au coursier.
Il le prend en main par le milieu à peu près, de
manière à ce que ses mouvements ne soient pasgênés, et de telle sorte, que deux nœuds coulants au moins se dessinent à la partie qui flotte le plus loin. Quand le lacet est en repos, les nœuds sont naturellement fermés ; dès qu'on le fait tournoyer, l'ouverture se dessine, et on ne le lance que lorsque le mouvement de rotation la tient constamment ouverte au-dessus de la tête.
Tout celatient du prodige, tout cela étonne, écrase; tout cela est, et tout cela semble la chose la plus simple du monde au Gaoucho.
Le reste de l’armement se compose d'un chapeau à immenses bords retenu sous le menton par un large ruban rouge ou noir, d’une pièce d’étoffe ronde ornée de dessins brodés, au milieu de laquelle on a praliqué un trou pour le passage de la tête; d'une veste en raline ou en velours, avec force boutons de métal; d’une culotte légère descendant jusqu'aux genoux, de deux bottes faites à l'aide de la peau retournée de la jambe d’un cheval et laissant les doigts en liberté; l'orteil seul se cramponne à l’étrier, qui est excessivement petit, et sur chaque côté extérieur de ces bottes si bizarres est pratiquée une gaine solide dans la-