‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 18 sur 58 · I.o Cou · texte numérisé non relu

I.o Cou

la hutte déserte; et, avide, il lance son regard voraco à travers la tente abandonnée, s'arrête et va, redoutable quêteur, attendre dans les eaux du navire, presque sous le gouvernail, les débris goudronnés qu'on jettera à son insatiable gloutonnerie. Vous savez alors, car je vous l'ai déjà raconté, si on le laisse impunément dans le calme et le repos, et comment, après une attente de quelques minutes, il devient le prisonnier et la victime de ceux qu'il avait si fortement épouvantés.

Tout cela n'est-il pas curieux à étudier, je vous le demande ?

Voici la brise qui se ranime, les basses voiles lui sont de nouveau confiées ; elles s'enflent avec une grâce toute coquette ; les cacatois et les perroquets sont cargués; l'élan de la corvette est rapide et sans secousses; elle donne une forte bande ; mais elle est assise, et vous croiriez parfois qu'elle vit immobile sur un chantier.

En mer surtout, le repos fatigue plus que le mouvement.

GS

L'albatros.

Au sifflement de la bruyante rafale, les myriades de souffleurs se réveillent et se montrent à la surface des eaux. Voilà ces innombrables légions jetant à l'air des Ilots d'écume ; elles arrivent en un instant du bout de l'horizon, et le navire est emprisonné dans leurs mille évolutions joyeuses. C'est maintenant à la pou] aine que doit se placer le chasseur qui veut les combattre : c'est encore Vinl qui va lancer sur leur dostantôl noir, tantôt gris, tantôt zigzagué de noir et de blanc, le redoutable fer dentelé. Mais quelle arme sera assez solide pour résister aux bonds saccadés du souffleur qui voudra fuir ? Jugez de. la rapidité de ce poisson! Le navire liledouze ou quinze nœuds, c'està-dire qu'il fait quatre ou cinq lieues par heure. Eh bien ! le souffleur, en se jouant, fait constamment, et pendant des journées entières, le tour de la corvette lancée par la brise carabinée. Cela est étonnant ! cela tient du prodige !

Le requin.

Récif! récif! s'écrie la vigie, récif devant nous ! Et les longues-vues sont braquées vers le point désigné, et les cartes sont consultées : nettes, sans indication aucune, et pourtant le flot bri e toujours là-bas.

Le récif est une baleine qui dort ; l'alerte est courte ; mais c'est un épisode de plus à jeter au milieu de

ceux que nous avons déjà signalés. En mer il n'y en a point qui n'ait son intérêt particulier, il n'y en a point àdédaigner et qui doive passer inaperçu.

Je ne veux pas vous parler aujourd'hui de ces grains blancs qui tombent sur le navire, rapides comme la foudre, terribles comme elle, partant d'un imperceptible nuage à votre zénith, faisant crier vos mats, les brisant, et d'autant plus redoutables dans leur fureur que vous n'avez jamais le temps de vous disposer à la défense.

Je neveux rien vous dire non plus de ces trombes tourbillonnantes, entonnoirs dévorateurs, dont la tête est aux cieu.x et le pied dans le fond des abîmes, de ces trombes redoutables, meurtrières, engloutissant dans leurs gueules, où ils tournoient sans volonté, les poissons les plus monstrueux; ces trombes, où la grèlejoue parfois un rôle si étrange et où la foudre et les éclairs luttent entre eux d'éclat et de rapidité.

Vue trombe.

Je ne veux pas vous parler de ces tempêtes horribles, de ces ouragans ténébreux où tout se confond, se heurte, se brise, où la nuit la plus effrayante envahit l'espace, où l'air retentit comme l'Etna déchaîné, où les flots sont auxnues, où les nues pèsent surles flots, où vous êtes lancé dans un vaste chaos sans issue, où vous attendez, impassible, votre dernière heure, et où pourtant la corvette, tantôt debout, tantôt couchée sur le liane, ouverte de toutes parts, courant bien plus sous l'eau que sur la lame, résiste, à l'aide de son vigoureux gouvernail.

Non, non, vous vous envelopperiez lâchement dans votre paresse citadine, et vous renonceriez à tout jamais à ces voyages d'outre-mer pour lesquels je prêche, hélas ! dans la solitude.

Eh ! bon Dieu ! qui vous arrête ? voir n'est-ce pas avoir'! Les océans vous convient à leurs joies, à leurs fêtes, à leurs colères ! J'y ai bien assisté, moi, pendant des années entières, moi qui ne sais pas nager! Et toutefois, en vous adressant des prières si ferventes, j'ai hâte d'ajouter que je n'ai jamais eu, pendant mes longues traversées, un jour, un seul jour sans éprouver ce terrible mal de mer qui a brisé tant de courages.

C'est que j'ai voulu, bien voulu connaître, et que toute douleur se tait devant l'énergie d'une résolution fortement arrêtée.

OMBAY

Anthropophages. — Escamoteur. — Draine.

Y a-t-il encore des anthropophages ? c'est une question qu'on se fait tous les jours eu Europe et qui est diversement résolue. Les uns disent que la civilisation, en pénétrant dans les lointains archipels où l'anthropophagie était dans les mœurs, a détruit cet usage barbare, tandis que d'autres, allant plusloin, ne craignent pas d'avancer qu'il n'y a jamais eu de véritables anthropophages, c'est-à-dire des mangeurs d'hommes, sans y être contraints par la faim ou l'ardeur de la vengeance. .

Je craignais d'achever mon grand voyage sans documents précis à ce sujet, et maintenant, grâce à ma bonne étoile, je puis hautement répondre: Oui, il y a encore des anthropophages !

L'anthropophagie, après la chaleur d'une bataille, alors que l'homme est violemment agité par la soil de la vengeance, existe toujours dans une partie des iles de l'océan Indien, onde la mer Pacifique. Elle se révèle souvent dans de terribles cataslropbes, à Timor, à Waiggiou, au Sandwich, à la Nouvelle-Hollande et surtout à la Nouvelle-Zélande, tant visitée par les navires, à deux pas du Port-Jackson, cité florissante et tout à fait européenne. Mais l'anthropophagie sans colères, sans fureurs frénétiques, sans haines, l'anthropophagie dans les mœurs, peut-être même dans la religion, je vous assure qu'elle existe au moins à Orabay, et je m'estime fort heureux qu'un autre à ma place ne vienne pas vous le certifier aujourd'hui en me citant aun'ombre des victimes qu'elle auraitfailes. Qu'est-ce qui a donc sauvé quelques-uns de mes amis et moi des plus grands périls qu'un homme ait jamais courus ? c'est notre gaieté. Un seul geste menaçant de notre part, un seul cri, un seul mouvement d'impatience, un seul regard d'inquiétude, et nous étions massacrés, et nous étions dévorés.

Ombay est une île grande et montagneuse, âpre, volcanique, pelée , excepté dans les ravins où les eaux, tombant des hauteurs, apportent un peu de fraîcheur et de vie. Les côtes de Timor, que nous avions longées avant d'arriver au détroit qui les sépare, se dessinent à l'œil sous les formes les plus bizarres et les plus sauvages. Dans l'éloignement. et à travers un réseau de nuages fantastiques, se montrent les sommets aigus de Lifao. Koussy, Goula-Balou, disparurent, et nous louvoyâmes enfin, drossés par les courants, en face de Balouguédé, sol si singulièrement taillé qu'on dirait un amas immense de noirs et gigantesques pains de sucre échelonnés jusqu'à une hauteur de plus de douze cents mètres. Tous ces cônes réguliers et rapides sont, à coup sûr, d'anciens cratères de volcans ; les laves profondes ont envahi le rivage.

Mais un soleil vertical nous brûlait de ses rayons les plus ardents; nos matelots épuisés tombaient frappés à mort sous les coups d'une dyssenterie horrible, et l'eau douce manquait, car depuis vingt-quatre jours nous avions quitté Koupang; et c'était là, selon toutes nos prévisions, le plus long terme que nous avions assigné à notre traversée jusqu'à Waiggiou. Le malin, une légère brise nous poussait insensiblement; le calme de la nuit nous laissait dans un repos parfait; et le lendemain, grâce aux courants, nous nous re-

trouvions en face des mornes silencieux que nous avions cru fuir pour toujours.

Oh! c'est une vie bien triste que celle des hommes de mer, dont le courage et la persévérance échouent devant les puissants obstacles que les vents et les calmes leur opposent obstinément, et mille fois déjà,depuis notre départ, nous avions appelé de nos vœux les plus fervents les jours tumultueux des ouragans et des tempêtes.

Cependant l'équipage avait soif. Mais là, à droite, Timor avec ses laves et ses galets rouJésjici, à gauche, Ombay et ses naturels anthropophages ; nous le savions, et toutefois il fallait tenter une descente, car les besoins de tous voulaient que quelques-uns se dévouassent seuls avec courage.

Le commandant ordonna une expédition; le grand canot fut mis à la mer; dix matelots l'armèrent sous les ordres de Bérard. Gaudichaud, Gaimard et moi nous demandâmes et obtînmes la permission d'accompagner notre ami. Toutes les mesures prises pour les signaux d'usage en cas de péril imminent, nous débordâmes et mimes le cap sur un village bâti aux lianes d'une montagne déchirée par de profondes rigoles.

Cependant nous approchions du rivage et notre cœur battait de désir et de crainte à la fois. Nous jugions du danger que nous allions courir par l'impassibilité peu flatteuse des naturels accroupis au pied d'un gigantesque multipliant ; et, toutefois, sans nous décourager, nous cherchâmes de l'œil un mouillage et un débarcadère commodes, mais en nous invitant mutuellement à la prudence.

Les matelots attentifs nageaient avec moins de vigueur, et nous faisaient remarquer la grande quantité d'armes dont chaque insulaire était pour ainsi dire bardé.

— L'affaire sera chaude, disait Petit en mâchant sa pincée de tabac; vous verrez que nous serons tous cuits, et que lorsque nous l'écrirons à nos pères et mères, nous ne serons pas crus.

J'avais oublié de vous signaler parmi les défauts du matelot Petit sa détestable manie des calembours.

— Tais-loi, poltron, et reste à bord du grand canot, puisque tu as peur.

— C'est ça, pour que la sauce ne manque pas au poisson. Tenez, voilà un de ces gredins qui dérape d'auprès de ses camarades ; je parie que c'est le plus goulu de la bande et qu'il va me prendre pour un vrai rou* gel. Crô coquin! s'il venait à bord, quelle danse!

— Allons, allons, paix! et veillons bien. Deux hommes resteront dans le canot, prêts à donner un signal à la corvette; les autres porteront les barils à terre, et nous, nous occuperons les naturels. Ils semblent délibérer; ne leur donnons pas le temps de conclure, étalions franchement à eux.

— Oui, mais sans arrogance, nous dit Anderson, qui avait longtemps navigué dans l'archipel des Moluques; laissons-leur l'idée de leur foi ce, cela pourra les engager à la générosité. Je connais les Malais; si vous voulez leur persuader que vous ne les craignez pas, ils vous poignardent, ne fût-ce que pour vous prouver que vous avez tort.

VOYAGE AUTOUli DU MONDE.

— Il serait donc sage de montrer qu'on a peur?

— Peut-être.

— Moi, répliqua le facétieux Petit, je voudrais leur montrer... autre chose... les talons.

— Au large ! dit Bèrard lorsque nous fûmes à quelques brasses, et mouille ! Le grappin à fond, nous descendons ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, et nous arrivons à terre.

Comme en présence des sauvages de la presqu'île Péron, je voulus d'abord essayer la puissance de ma flûte. Hélas ! comme là-bas, mes doubles croches eurent tort, et peu s'en fallut que je ne fusse sifllé par le premier Ombayen accouru auprès de nous et par deux autres de ses camarades qui l'avaient rejoint. Tous trois nous invitèrent à hisser le canot sur la plage ; mais nous feignîmes de ne pas les comprendre, et nous nous avançâmes, armés jusqu'aux dents, vers le groupe nombreux composé d'au moins soixante insulaires, demeurés immobiles auprès de l'arbre.

En route, j'essayai mes castagnettes; les trois Ombayens s'approchèrent de moi avec empressement, examinèrent l'instrument d'un œil curieux et me le demandèrent, comme pour payer ma bienvenue. C'eût été commencer trop tôt nos générosités, et je refusai malgré les instantes prières qui m'étaient adressées et qui ressemblaient parfaitement à des menaces. Mes trois mécontents firent entendre des grognements sourds, agitèrent leurs bras avec violence, poussèrent un grand cri, firent retentir l'air d'un sifflement aigu, et jetèrent un farouche regard sur les flèches nombreuses dont leur ceinture était garnie. Au sifflet des naturels répondit un siftlet pareil, parti du groupe principal, et Petit nous dit en ricanant :

■ — C'est la musique du bal qui se prépare ; la contredanse sera courte. C'est égal, n'y allons pas de main morte, messieurs, et tapons dur.

A peine avait-il achevé sa phrase qu'un des trois Ombayens s'approcha de moi en articulant quelques sons rapides et saccadés, et, comme pour engager le combat, me porta sur le derrière de la tète un violent coup de poing qui fit tomber mon chapeau. J'allais faire sauter la cervelle à l'insolent agresseur ; je m'armais déjà de mes pistolets, lorsque Anderson, témoin de la scène, me cria de loin :

— Si vous tirez, nous sommes morts !

Je compris, en effet, l'imminence du péril ; et, sans écouter les prières ardentes de Petit qui me pressait de riposter, je résolus de me montrer prudent jusqu'au bout en feignant de ne pas avoir compris la brutalité de l'attaque dont j'avais été l'objet. Aussi, m'approchant du chapeau qui était encore à terre, je le retournai avec le pied, le lançai en l'air et le lis retomber sur ma tête, ce que j'exécute, soit dit sans vanité, avec une adresse au moins égale à celle du jongleur le plus habile. A ce mouvement, mon adversaire, qui allait renouveler son agression, s'arrêta tout court, parla à ses camarades, et tous trois ij.e prièrent de recommencer.

— Ne vous faites pas tirer l'oreille, me cria Anderson, recommencez vite, et tâchez de les amuser; nos matelots font de l'eau ; retenons ici les insulaires.

— À la bonne heure! dis-je; j'aime mieux escamoter que combattre.

Je replaçai donc le chapeau une seconde fois sur le gazon, je l'enlevai comme je l'avais déjà lait, et pour la seconde fois aussi il tomba sur ma tête. J'obtins les bravos des insulaires, qui me prirent par le bras et me conduisirent sous l'ombrage du multipliant avec les témoignages les moins équivoques de leur gaieté et de leur étonnement.

— Nous sommes sauvés, poursuivit Anderson, si le rajah s'amuse; sinon, nous ne retournerons plus à la corvette. Vous n'ignorez pas que je comprends linéique peu le malais; notre perte est jurée ; ce vieillard vient de donner à ce sujet des ordres précis aux guerriers qui l'entourent.

— Eh bien ! dis-je, amusons-les, ou du moins essayons; il vaut mieux encore mourir en riant que de mourir la rage au cœur. Vite, ma petite table, mes boules, mes anneaux, mes couteaux, mes boîtes, et soyons escamoteur (dans mes courses périlleuses, ces instruments sauveurs ne me quittaient jamais). Place maintenant!

Petit, paillasse improvisé, traça un grand cercle, fit comprendre aux sauvages que j'étais un dieu ou un démon à volonté, les traita de butors, de ganaches, s'agenouilla auprès de moi pourme servir de compère au besoin, et s'écria de sa voix rauque :

— Prrrenez vos places, messieurs et mesdames! il n'en coûte rien aux premières; mais aux secondes, c'est gratis !

C'est à coup sûr la première fois qu'on a osé, en présence d'une mort atroce et sans miséricorde, essayer de pareilles jongleries; et cependant cela seul pouvait nous sauver, cela seul était notre défense. Nous étions six, que pouvions-nous contre une soixantaine d hommes farouches et cruels, sans compter ceux qui, sans doute, étaient cachés derrière les haies et les rochers voisins?

Tous les yeux étaient tournés vers moi avec une curiosité stupide ; tous suivaient les mouvements de mes mains et le passage rapide des boules et des anneaux, le cou tendu, la bouche béante, poussant des exclamations de surprise qui, à la ligueur, auraient dû m'épouvanter, car j'avais à craindre que, trop émerveillés de ma dextérité, ils ne voulussent à toute force me garder auprès d'eux, au départ de mes amis. Mais je ne me laissai pas aller à ces terreurs passagères et je continuai bravement mes curieux exercices, dont le célèbre Comte a plus d'une fois été jaloux. Les pauvres insulaires tombaient dans de véritables convulsions, et le paillasse Petit cherchait à les imiter de la façon la plus amusante et la plus grotesque. Pendant ces jeux, Gaudichaud herborisait aux alentours, Gaimard enrichissait son vocabulaire, Bérard donnait des ordres aux matelots, et les barils étaient roulés au canot.

Aussi tout allait bien jusque-là, mais nous n'étions pas pleinement satisfaits. Le premier pas une fois franchi, nous voulûmes pousser à bout nos imprudentes et curieuses investigations, et nous demandâmes la route du village que nous avions aperçu de la corvette. A cette question on nous répondit :

— Pamali (c'est sacré).

— P.aja b?

— Pamali.

— Porampouain (des femmes) ?

— Pamali.

— 11 parait que tout s'appelle pamali, dans ce pays de loups, disait Petit en riant jusqu'aux oreilles; c'est comme le goddam des Anglais; ils ne savent pas dire autre chose. Parole d'honneur, on devrait les conserver dans un bocal, comme des objets/jamaZis...

Toutefois ayant remarqué que les hommages les plus empressés des insulaires s'adressaient toujours au vieillard dont j'ai parlé, je répétai ma question, je demandai une seconde fois si ce n'était pas là le rajah, et seulement alois on me répondit que oui.

Aussitôt, bien convaincu que je ne le trouverais pas inaccessible à la tentation, je lui montrai plu-

sieurs bagatelles et curiosités européennes, qu'il me demanda en effet. Je feignis d'abord d'y attacher un grand prix, mais je lui fis comprendre enfin que je n'avais rien à refuser à la haute protection qu'il

m'accordait. Je m'accroupis donc à ses côtés; je suspendis à ses oreilles deux pendants de cuivre ; je plaçai à son cou un grand collier en cailloux du Rhin; j'entourai sps poignets de deux bracelets assez propre-

On dirait un amas immense de noirs et gigantesques pains de sucre. (Page 110.)

ment façonnés, et, cela fait, je lui demandai la permission de l'embrasser en frère, ce à quoi il consentit en se faisant un peu prier. Face à face, il appuya fortement ses deux lourdes mains sur mes épaules; j'en fis autant de mon côté; puis, avec un sérieux toujours prêt à m'échapper, malgré le péril de notre

position, j'approchai mon nez du sien avec assez de violence. Nous reniflâmes tous deux en même temps et nous nous trouvâmes liés d'une si parfaite amitié, que peu s'en fallut, je crois, qu'il n'ordonnât à l'instant même mon supplice, autant que je pus en juger d'après ses rapides paroles et ses regards courroucés.

... Je continuai bravement mes curieux exercices. (Page 111.)

Mais là ne s'arrêtèrent pas les effets de ma générosité forcée. Le petit sac contenant mes trésors, évalués à huit ou dix francs, était un objet de convoitise pour Les autres insulaires, qui tendaient tous la main et aspiraient aussi à l'honneur de renifler contre mon nez. Leurs importuuilés devinrent si menaçantes, qu'il n'y eut plus moyen de refuser.

D'abord, au plus grand, car on n'est considéré ici qu'en raison de la haute stature, je donnai une paire de ciseaux ; à un autre, des mouchoirs; à un troisième, un miroir et des clous; à un quatrième, des hameçons... Le sac fut bientôt vide, et cependant les quêteurs insistaient encore; j'étais ballotté de l'un à l'autre; on me faisait tourner comme une, toupie. Les

gestes devenaient violents; mes vêlements en lambeaux commençaient à leur appartenir, et, ma foi, j'allais peut-être user de mes armes, quand le rajah s'approcha, traça du bout de son arc un grand cercle

autour "de moi et prononça d'une voix forte le mot sacramentel :

— Pamali!

Au même instant, les naturels bondirent comme

C'était un combat à outrance. (Page 1 15.

frappés parune commotion électrique, et je me trouvai I à peine, et mes camarades se disposaient comme moi seul dans le lieu saint. Il était temps, car je respirais | à une attaque générale.

. . . C'est chose admirable qu'un Ombayen revêtu de sa cuirasse. (Page 115

Après une courte mercuriale du rajah, les Ombayens parurent se calmer, et, malgré leur volonté bien arrêtée, nous résolûmes d'aller visiter le village appelé Bitoka. Là était l'imprudence, puisque tous les barils, pleins d'une eau excellente, se trouvaient Livr. 15.

arrimés déjà dans le grand canot, et que des amorces parties dd navire nous invitaient à la retraite.

Mais, dans ces périlleuses excursions, la curiosité est si vivement excitée par tout ce que vous voyez, que c'est surtout ce que l'on vous cache que vous

tenez le plus à savoir. Tas une femme ne s'était montrée à nous; et quand nous avions demandé à frotter notre nez contre celui de la reine, on nous avait répondu d'un air menaçant et terrible :

— Pamali !

— Sacrées tant que vous voudrez, nous étions-nous dit, mais nous verrons des femmes, ou du moins nous visiterons votre village. Anderson eut beau nous inviter à la retraite, ses paroles n'eurent pas plus de puissance que les menaces des Ombayens, et nous nous mîmes à gravir la montagne par un sentier difficile et rocailleux, en dépit des naturels qui, évidemment pour nous égarer, nous en montraient un autre plus large et plus uni. Marchant côte à côte, et toujours en alerte, nous vîmes bientôt sur nos têtes les cases de Bitoka, bâties sur pilotis, élevées de trois à quatre pieds au-dessus du sol, bien construites, séparées les unes des autres, et au nombre d'une quarantaine. Mais des femmes, point: nous n'en aperçûmes aucune, et c'est le seul lieu de la terre où il ne nous a pas été permis d'étudier leurs moeurs.

Plusieurs insulaires nous avaient suivis et précédés au village ; là surtout leurs demandes devinrent importunes et pressantes; là surtout les menaces retentirent avec éclat, en dépit de mes jongleries qui les étonnaient toujours, mais ne les calmaient plus ; et tandis que nous disposions en leur faveur de nos petits trésors, ils nous donnaient parfois en échange des arcs et des flèches.

Gaimard, qui avait pour habitude de se faufiler dans les plus petits recoins, vint nous dire qu'il avait vu, suspendues aux murs d'une case voisine, sans doute le Rouma-Pamali de Bitoka, une quinzaine de mâchoires sanglantes. En effet, je m'y rendis à l'instant même, comme pour regagner le rivage, et je ne pus faire qu'une courte halte devant ces hideux trophées, sur lesquels nous n'osions interroger personne.

Au milieu de l'agitation que causait une pareille découverte, une fusée, partie du bord afin de nous rappeler, éclata dans l'air. A ce signal, qu'ils regardèrent comme un prélude de guerre, les Ombayens se divisèrent en plusieurs groupes, s'interrogèrent et se répondirent à l'aide de sifflets aigus et perçants, s'échelonnèrent sur la route que nous avions à parcourir , s'armèrent de leurs arcs , garnirent leurs larges poitrines d'un grand nombre de flèches acérées, que la plupart d'entre eux trempaient dans un tube de bambou rempli d'une eau jaunâtre et gluante, et semblèrent attendre un dernier signal de leur rajah pour nous massacrer. Ici commença le drame.

— Nous voilà donc flambés ! dit Petit, qui voulait déjà dégainer; faut -il couper des flûtes ou des têtes?

— Il faut te taire et nous suivre, lui dis-je.

— C'est égal, je m'abonnerais volontiers à deux fléchas dans les... hanches.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi...

Mais il n'était pas probable que nous en fussions quittes à si bon compte; et nous pensions involontairement aux mâchoires suspendues dans le Bouma- Pamali.

Cependant nous faisions toujours bonne contenance, et je poussais même l'attention jusqu'à montrer aux insulaires qui m'entouraient les secrets d'une partie de mes tours, afin de les distraire de leur férocité. Je leur avais déjà donné, ainsi que mes camarades l'avaient fait, une veste, une chemise de matelot, une cravate, un mouchoir, un gilet; et, à

très-peu de chose près, j'étais vêtu comme eux. La rapine étant le premier besoin de ces peuples farouches, nous pensions que, dès qu'ils n'auraient plus rien à nous demander, ils se montreraient moins cruels. Mais ce n'était pas assez pour eux : il leur fallut des promesses, et, en effet, je leur fis entendre que le lendemain, au lever du soleil, nous reviendrions leur apporter de nouveaux et de plus précieux présents... Ils nous attendent toujours.

Toutefois, comme nous craignions encore qu'ils ne nous demandassent des otages en garantie de notre parole, je dis à Bérard qu'il serait peut-être sage de les épouvanter à l'aide de nos armes à feu.

— Essayons toujours, me répondit-il; ce moyen peut se tenter. Peut-être ignorent-ils la puissance de la poudre et des fusils.

Un perroquet poussait son cri perçant dans les larges feuilles d'un rima.

— Bouroit (oiseau), dis-je au plus irrité des Malais en le lui montrant du doigt, bouvou-mati (tué).

Bérard, dont le coup d'œil était presque infaillible, visa; le coup partit, l'oiseau tomba. Nous regardâmes, triomphants, les insulaires attentifs; pas un n'avait bougé, pas un ne semblait étonné le moins du monde ; mais celui à qui j'avais d'abord adressé la parole, me prenant rudement par le bras, me montra une perruche qui venait de se poser dans les branches flexibles d'un cocotier.

— Bourou, me dit-il à son tour, bourou-mati.

11 posa la flèche sur la corde de son arc, poussa un cri, fit entendre un brrrr éclatant qui effraya l'oiseau; celui-ci prit la volée, la flèche siffla, et la perruche tomba de branche en branche sur le sol. Aussitôt, sans nous donner le temps de la réflexion, en nous faisant bien comprendre que, pendant que nous chargions nos fusils, il pouvait, lui, atteindre trente victimes, le même insulaire nous montra un petit arbre dont le tronc n'était pas plus gros que le bras et à plus de cinquante pas de distance, sans presque viser :

— Miri, miri (regardez), nous dit-il, et la flèche partit, pénétra profondément dans 1 arbre, et nous ne pûmes l'en arracher sans y laisser l'os dentelé dont elle était armée.

— C'en est fait, dit tout bas Anderson, nous sommes perdus !

— Pas encore, répliquai-je ; je vais leur donner mes boites à double fond ; escamotons leur fureur comme nous avons escamoté les muscades. Vous, mes amis, donnez tous vos vêtements. Ainsi fut fait.

Mais nous approchions du rivage, et quoique la nuit commençât à tomber du haut des arbres, je m'arrêtai encore pour dessiner un trophée d'armes admirables suspendu aux branches d'un petit pandanus. Plus complaisant que je ne l'aurais imaginé, un Ombayen s'en revêtit et se posa audacieusement devant moi en modèle d'atelier.

Ici nouveau frottement de nez en remerciment de sa courtoisie; mais lui, enchanté de se voir reproduire sur le papier, voulut me donner un spectacle plus curieux et plus dramatique. Il s'adressa à un des siens, qui s'arma de son redoutable cric, et les voilà tous deux se menaçant du regard et de la voix, se courbant, se redressant, bondissant comme des panthères affamées, se cachant derrière un tronc d'arbre, se montrant plus terribles, plus acharnés: puis faisant tournoyer leurs glaives, se couvrant de leur boucliers de buffle, ils s'attaquèrent de près avec des hurlements frénétiques, vomissant une écume blanche au milieu des plus énergiques imprécations, et

ne s'arrêtèrent que lorsque l'un des deux athlètes eut mordu la poussière. Cette scène terrible dura plus d'un quart d'heure, pendant lequel nous respirions à peine.

Oh ! jamais plus chaud et plus effrayant épisode n'arrêta voyageur dans ses imprudentes excursions ! Ce n'était pas un jeu, un spectacle frivole offert à notre curiosité : c'était un drame complet, avec ses craintes, ses douleurs, ses angoisses et son délire; c'était un combat à outrance, comme en veulent deux adversaires à qui il importe fort peu de vivre pourvu qu'ils tuent. Une sueur ardente riiisselail sur les flancs des deux jouteurs, leurs lèvres tremblaient, leurs narines étaient ouvertes, et leurs prunelles fauves lançaient des éclairs. Dans la chaleur de l'action, l'un des deux avait reçu à la cuisse une assez forte entaille d'où le sang s'échappait en abondance, et l'intrépide Ombayen n'avait pas seulement l'air de s'en apercevoir. De pareils hommes ne doivent pas connaître la douleur.

J'ai dit à peu près la scène; mais ces cris farouches au milieu de la lutte, cette joie de tigre au moment du triomphe, que chacun des deux combattants exprimait tour à tour; ces yeux fauves, ces mouvements rapides du glaive acéré qui feint de trancher une tête, et cette avidité du vainqueur à boire le sang dans le crâne à mâcher les membres du mort, exprimés par une pantomime infernale, quelle plume pourra jamais les rendre? quel pinceau pourra jamais en rappeler le hideux caractère? C'est là, je vous jure, un de ces lugubres épisodes sur lesquels passent les années sans en affaiblir le moindre détail ; et jusqu'à présent nous seuls avons pu donner des documents exacts et précis sur ce peuple ombayen, contre lequel la civilisation devrait armer quelques vaisseaux, afin d'en effacer tout vestige. On ne voit jamais bien lorsqu'on ne voit qu'avec les yeux , et tant de choses échappent à celui qui est sans émotion en présence des tableaux sombres ou riants qui se déroulent devant lui? Pour bien voir, il faut sentir.

Petit, placé à mon côté, ne riait plus, ne mâchait plus son tabac; mais il lançait toujours ses quolibets, et, stupéfait, il me dit à voix basse :

— Quels gabiers que ces gaillards ! Vial, Lévêque et Barthe plieraient bagage devant eux. Où diable ont-ils donc appris à se taper et à faire le moulinet? Ce doivent être les bâtonnistes de l'endroit. Je parie que d'un seul coup de leur briquet ils couperaient un homme en quatre... Vous avez été bien inspiré de leur faire des tours d'escamotage ; sans ça, nous étions frits comme des goujons.

Quant aux insulaires, ils se sentaient fiers de notre surprise, ou plutôt de nos terreurs, et, en ce moment, je crois qu'ils auraient eu vraiment trop beau jeu à nous chercher noise, ce qu'ils se proposèrent pour le lendemain.

Le sol sur lequel s'exécuta ce terrible combat était bordé de fosses assez profondes et de plusieurs monticules recouverts de galets symétriquement posés et protégés encore par une double couche de feuilles de palmier. C'était le cimetière de Bitoka , et j'avais remarqué que les naturels s'étaient souvent détournés pour ne pas fouler aux pieds cette demeure des morts; nous avions suivi leur exemple, et ils s'étaient montrés sensibles à cet hommage de pieuse vénération. Que de contrastes dans le cœur humain !

Jamais hommes ne furent mieux taillés pour les guerres, même parmi les nations féroces qui ne vivent que de rapine et de meurtre : car ils ont l'agilité de la panthère, la souplesse du repti'e, l'astuce de l'hyène

et un courage à l'épreuve des tortures. Les Ombayens sont de la race des Malais, mais on dirait une race, pure et privilégiée, une nature primitive, une émigration d'hommes puissants et forts qui doivent peutêtre aussi cette supériorité si tranchée au caractère du sol abrupt où ils sont venus s'établir en. maîtres.

Ils ont le front développé, les yeux vifs, pénétrants; le nez un peu aplati, quoique plusieurs l'aient aquilin; le teint ocre rouge, les lèvres grosses, la bouche grande, accentuée, et chez aucun je n'ai trouvé la détestable habitude du bétel et de la chaux, si fort en usage chez leurs voisins. Leur abdomen a le volume voulu, sans être prononcé comme celui de presque tous les insulaires de ces contrées, et la vigueur de leurs bras se dessine par des muscles en saillie admirablement articulés.

Tous les naturels d'Ombay, même les enfants de cinq à six ans, étaient armés d'arcs et de flèches; la plus grande partie portaient le terrible cric, dont la poignée et le fourreau étaient parés de touffes de cheveux. Les arcs sont en bambou; la corde est un intestin de quadrupède. Nous avions peine à tendre à moitié ces arcs dont les bambins de huit ans se servaient avec une extrême facilité; et ce n'est pas chez les plus jeunes individus du village que nous trouvâmes moins d'hostilité : c'était à cpii d'entre eux se montrerait plus imprudent dans ses demandes et plus irrité de nos refus. Il n'y a pas encore à espérer que la race des Ombayens s'améliore.

Les flèches sont en roseau de la grosseur de l'index, sans pennes, armées d'os ou de fer dentelé; l'œil ne peut pas les suivre jusqu'au bout de leur course, et un cuir de deux pouces d'épaisseur ne serait pas une assez solide cuirasse contre leur atteinte. Le bouclier sous lequel le guerrier ombayen se met à l'abri des coups dé ses adversaires est taillé comme les plus gracieux boucliers grecs et romains, et se passe au bras gauche de la même manière ; il était orné de débris de chevelures, de coquillages éclatants appelés porcelaine, de feuilles sèches de palmistes, et de petits grelots dont le tintement anime peut-être les combattants. La cuirasse est un plastron également en peau de buffle, qui part des clavicules et descend jusqu'au bas-ventre ; une large courroie la retient sur les épaules et supporte aussi une cuirasse à peu près pareille, qui garantit le dos et le derrière de la tête. Je ne peux mieux comparer cette armure qu'aux chasubles de nos prêtres, mais un peu moins longue. Les coquillages et les ornements sont placés avec goût et forment des dessins bizarres, pleins d'élégance et d'originalité. C'est chose admirable, en vérité, qu'un Ombayen revêtu de sa cuirasse, armé de son arc, la poitrine parée de ses flèches meurtrières, placées en éventail, et se préparant au combat. Leurs cheveux tombent flottants sur les épaules; quelques-uns en ont une si prodigieuse quantité, que leur tête en devient monstrueuse; mais la plupart les relèvent à l'aide d'un bâton de six lignes de diamètre, les tressent avec une lanière de peau, et placent au sommet quelques plumes de coq ondoyantes comme d'élégants panaches. Ils ont un goût très-prononcé pour les ornements; leurs oreilles supportent des pendants en os, en pierre ou en coquillages; leurs bras et leurs jambes sont surchargés de cercles dont plusieurs en or, et des bracelets d'os et de feuilles de vacois.

Nos observations une fois achevées et notre provision d'eau à bord, nous nous dirigeâmes avec plus de précipitation qu'auparavant vers le rivage ; mais c'était là surtout que les difficultés du départ s'offrirent à nous d'une façon menaçante. Les insulaires cher-

chaient encore à nous retenir en nous assurant de leur protection pendant la nuit; mais, plus habiles qu'eux, nous leur finies entendre que nous reviendrions le lendemain avec un grande quantité de curiosités, et que, pour les remercier de la généreuse hospitalité qu'ils nous avaient accordée, nous leur rapporterions des haches, des scies et plusieurs beaux vêtements. Sur la foi de ces trompeuses promesses, mais non sans s'être longtemps concertés entre eux, ils nous permirent de reprendre la mer. Dans leurs perfides regards nous vîmes de nouvelles menaces, dans leurs adieux le sentiment de la haute faveur dont ils nous honoraient, et bien certainement nul de nous n'aurait rejoint le navire si nous ne leur avions donné, pour le lendemain, l'espoir d'un plus riche bulin et d'un carnage plus facile.

La nuit était sombre, mais calme; nous courûmes au large, guidés par les amorces que la corvette brûlait de temps à autre, et nous y arrivâmes à une heure du matin, heureux d'avoir échappé à un danger si imminent, d'avoir visité le peuple le plus curieux de

la terre ; et cependant nous ne savions pas encore la grandeur du danger auquel nous venions si miraculeusement d'échapper.

Nous apprimesle lendemain par unhaleinier, retenu comme nous dans le détroit, que quinze hommes qui montaient une chaloupe anglaise, descendus à Ombay pour faire du bois, avaient été horriblement massacrés et dévorés quelques jours avant notre descente à Bitoka ; qu'à une petite lieue de cette peuplade, les débris de cet épouvantable repas gisaient sur le rivage; que nul Européen débarqué à Ombay n'avait encore échappé à la férocité de ses habitants; qu'ils se font la guerre de village en village, boivent le sang dans le crâne des ennemis vaincus, et que c'était par une faveur spéciale du ciel qu'un retour nous avait été permis. Qu'on dise après cela que la science des Cornus, des Comte, des Balp, des Bosco, est une science stérile ! Sans mes tours de gobelets, je ne vous aurais pas parlé aujourd'hui d'Ombay et de ses anthropophages habitants.

TIMOR

Diély. — Courte explication. — M. Pinto. — Détails. — Moeurs. — Boa.

Quand vous ne voudrez pas trouver d'incrédules en ce monde, ne racontez pas, ou plutôt ne dites aux

hommes que ce qu'ils savent, ne leur apprenez rien ; ne leur parlez jamais que des objets qui les entourent,

■ïr fef

Une famille chinoise à Diély. iPage 118.

qui frappent leurs sens, et avec lesquels ils vivent, pour ainsi dire, en famille. Hors de là vous trouverez le doute, le doute railleur, offensant, qui vous force-

rait à mentir, si vous n'aviez le courage de trouver dans cette persécution même un motif de plus de résolution et de persévérance.

Eh, messieurs! croyez-vous donc que l'on fait le tour du monde pour ne voir que des maisons alignées, des querelles de ménage, des cafés, des tables d'hôte, des marchands de briquets phosphoriques et des gardes nationaux en grande ou petite tenue? Non, celui qui voyage et veut étudier ne s'arrête guère en face des tableaux qui lui rappellent le pays qu'il a quitté. Ce qu'il veut, lui, ce qu'il demande aux Ilots, à la terre, au ciel, ce sont des contrastes, de l'imprévu, du dramatique; et maintenant, pour peu que l'âme du voyageur soit ardente, que son imagination bouillonne, pourvu qu'il ait du cœur au cœur, qu'il envisage les périls et la mort d'un œil tranquille, soyez sûrs qu'il verra ce que d'autres n'ont pas su voir, qu'il décrira ce que d'autres n'ont pas su décrire. Après cela, tant pis pour vous si vous êtes sans croyance; il aura fait son devoir, lui : lisez les Mille et une Nuits, et laissez de côté les pages, vraies jus-

qu'à la naïveté, qu'il aura écrites, pour lui d'abord, égoïste qu'il est, et puis encore pour les hommes qui veulent connaître et s'instruire.

Oh ! si je vous disais que j'ai trouvé dans l'intérieur de l'Afrique, au milieu des archipels de tous les océans, au centre de la Nouvelle-Hollande, des préfets loyaux, comme vous en connaissez, des ministres intégres, comme vous n'en connaissez pas, des maires qui ne savent pas lire, des spéculateurs sans probité, des fils de famille qui commencent par être dupes et finissent par en faire, des femmes qui se vendent, des hommes qui se louent ; si je vous avais présenté les ridicules et les vices de nos capitales en honneur aux antipodes, vous amie/ trouvé cela tout naturel, tout logique; là pourtant eut été le phénomène, l'incroyable, l'absurde et le mensonge. Je connais des gens (vous peut-être qui me lisez) qui vont jusqu'à s'étonner que le soleil des tropiques soit brûlant, qui ne

Une jeune fille m'apparut, pâle, les jeux épars. (l'âge 119.)

veulent pas que les baleines parcourent les mers, et qui s'indignent que d'énormes montagnes de glace emprisonnent les pôles. Misère humaine !

Non, non, les hommes et les choses, les mœurs et les climats ne sont pas identiques; j'ai vu ce que je dis avoir vu ; je cite des noms propres; mes compagnons de voyage sont à Paris, je les nomme; je rends toute justice à leur courage ; je fais ma part quelquefois bien petite dans ces périlleuses excursions : je ne mens pas, j'écris de l'histoire.

Partez, messieurs, allez visiter Timor, Rawack, la Nouvelle-Zélande, la terre d'Endracht, Fitgi, Campbell, le cap llorn.

Et vous saurez ce qu'est le monde, et vous le direz à vos amis; mais n'allez point à Ombay, nul de vous n'en reviendrait.

Et maintenant que j'ai franchement répondu à vos doutes, je poursuis.

Il est impossible d'être plus courtois que les vents, qui se levèrent frais et soutenus, immédiatement après notre retour à bord, et nous empêchèrent de tenir notre parole aux bons et généreux naturels de Bitoka ; ils ne voulurent pas que nous eussions à nous reprocher notre impolitesse à leur égard; mais de leur côté, les Ombayens, qui sans doute du rivage nous voyaient fuir le détroit maudit, durent se reprocher

amèrement leur tendresse méconnue ou leur bienveillance trompée. Gare maintenant aux navigateurs qui après nous mettront le pied sur ce sol que la mitraille européenne devrait labourer!

C'est que nous apprîmes encore à Diély, par le gouverneur lui-même de cette colonie, que toutes les tentatives essayées contre Ombay avaient échoué devant les difficultés redoutables d'un mouillage impossible et d'un débarcadère difficile ; que les cannibales, ligués en masse contre l'ennemi commun, se retiraient dans l'intérieur des terres, sur le sommet des plus rudes montagnes ; que, descendant la nuit avec précaution comme des hyènes affamées, ils guettaient les soldats des avant-postes ; que leurs flèches empoisonnées faisaient de nombreuses victimes, et que, dès qu'ils s'étaient emparés d'un homme, on en trouvait le lendemain sur la plage les restes sanglants et déchirés. — Au surplus, ajouta le sénor Pinto, dès qu'on a quitté leur pays d'enfer, ces farouches Malais, chassés de Timor pour leurs cruautés, rebâtissent en peu de jours leurs demeures saccagées, se séparent avec des cris frénétiques, deviennent ennemis implacables et se font de village à village une guerre à outrance. Ne dites à personne ici que vous êtes descendus à Ombay ; personne ne voudra vous croire, quand on saura que vous n'aviez pour auxiliaires que des fusils,

des pistolets, des sabres et des gobelets d'escamoteur. De Ions vos tours de passe-passe, poursuivit le gouverneur, qui m'adressait la parole, le plus surprenant, monsieur, est de leur avoir escamoté votre crâne et celui de vos amis; ne le tentez pas une seconde fois, vous perdriez la partie.

Si les guerres intérieures que le gouverneur de Koupang faisait à l'empereur Louis avaient enlevé toutes les munitions du fort Concordia, il était aisé de voir que Diély vivait en paix avec ses voisins, car la rade retentissait incessamment du bruit du canon que M. José Pinto •Âlcoforado-de-Azvedo-e-Souza faisait gronder dés qu'une de nos embarcations s'approebait de terre. Itien au monde n'est assourdissant comme l'enthousiasme; il voulait que notre arrivée fût une époque mémorable dans les annales de la colonie. Il rajeunit son palais, il appela auprès de lui tous ses officiers, et voulut que les rajahs, ses tributaires, vinssent agrandir le cercle de ses courtisans. C'était une joie expansive, une amitié brûlante quoique née de la veille; l'Europe était là, présente au pays qu'il protège de ses armes et de sa sagesse, et il prétendait fêter en notre personne cette Europe entière, dont un des plus glorieux pavillons flottait dans la rade.

C'est à nous féliciter des vents contraires et des calmes ; nous venions pour faire de l'eau, et voilà que les regrets vont escorter notre départ. M. Pinto sait comment on traite les gens de bonne maison.

Diély est plutôt une colonie chinoise que portugaise; des émigrations nombreuses de Macao et de Canton ont lieu toutes les années; mais malheureusement le sol de Timor est dévorant, et de cruelles maladies appellent incessamment de nouvelles recrues. Depuis que le sénor Pinto était gouverneur, son état-major européen avait été deux ou trois fois renouvelé; lui seul et un de ses officiers avaient résisté aux atteintes d'une dyssenttrie dont les premiers symptômes précèdent la mort de très-peu de jours. C'était l'exil qui avait conduit José Pinto à Diély ; c'était une disgrâce imméritée qui l'avait fait chef omnipotent d'un pays si éloigné du sien : eh bien! loin d'en garderune basse rancune à ses juges abusés, en abandonnant au hasard les rênes de sa nouvelle patrie, il y exerçait au contraire un pouvoir doux et humain. Il veillait avec activité à la culture des terres ; il traitait ses rajahs avec une bonté toute paternelle, se faisant rendre compte de leurs différends, se jetant au milieu de leurs querelles pour les apaiser, et il était rare que son rôle de conciliateur n'obtint pas les résultats qu'il en attendait. Les guerres des rajahs ont souvent pour motif des causes futiles qui diviseraient à peine de simples colons Un bulfle volé fera verser des flots de sang, et la moitié d'une peuplade guerrière disparaîtra pour venger le rapt d'un cheval. On nous assure que les Malais de cette partie de Timor sont encore plus cruels et plus redoutables que ceux qui obéissent aux Hollandais. Leurs batailles ne cessent que par l'anéantissement de l'un des deux partis, et l'usage de ces peuples indomptés veut qu'ils affrontent la mort en poussant des cris au ciel, en dansant et en faisant, au milieu de la mêlée, mille grimaces et contorsions ridicules.

Dès que le gouverneur est instruit des guerres des rajahs, il envoie un de ses officiers aux chefs des partis, et au même instant cessent toutes les hostilités. Des députés sont expédiés des deux armées ; les raisons sont pesées dans la même balance, et l'agresseur condamné, sans appel, à une amende plus ou moins forte, consistant en bestiaux ou en esclaves, dont la dixième partie appartient au gouverneur. Si le rajah condamné refuse de se soumettre à l'arrêt

prononcé contre lui, la force sait l'y contraindre, et au premier signal du sénor Pinto, tous les autres chefs prennent les armes et marchent contre le rebelle.

Nous n'avions pas vu d'arcs aux guerriers de Koupang, parce qu'il n'était resté à la ville que les moins intrépides et les plus maladroits des Malais. Mais à Diély, nous trouvâmes ces arcs redoutables dans les mains de presque tous les naturels. Ils sont absolument pareils à ceux d'Ombay, quoique façonnés avec moins de goût et d'élégance. Au surplus, les archers de Diély sont d'une adresse peu commune, et dans les jeux que M. Pinto fit exécuter pour satisfaire notre curiosité, un des jouteurs, à plus de soixante pas, perça à deux reprises différentes une orange suspendue à un arbre. La sagaie durcie au feu devient dans la mêlée une arme meurtrière sur des membres privés de vêtements : c'est un bien curieux spectacle que de voir l'agresseur passer le trait de la main gauche à la main droite, en faisant en avant deux ou trois pas, comme pour prendre de l'élan et se donner de la grâce, puis le lancer avec la rapidité d'une pierre qui s'échappe de la fronde. Mais ce qui est merveilleux, ce qui tient du prodige, c'est la dextérité de l'adversaire à éviter le dard par un mouvement rapide à droite ou à gauche, et à le saisir de la main au passage, alors qu'il rase sa poitrine. Ombay se reflète sur Diély, et quoi qu'en dise le sénor Pinto, je ne crois guère à la bonne harmonie qu'il m'assurait régner enlre les peuplades guerrières qu'il avait mission de gouverner. Ce n'est pas aux jours de paix que l'on apprend si bien à se servir de ces terribles armes.

Ce qu'il y a de vrai pourtant, c'est que la physionomie des Timoriens de cette partie de Pile, quoique aussi belle, aussi martiale que celles des hommes de Koupang, a quelque chose de moins sauvage, de moins farouche ; et que, loin de nous fuir, les soldats composant la garnison de Diély se plaisaient avec nous, nous recherchaient et semblaient beaucoup s'amuser de notre langage, de nos manières toutes frivoles et de notre costume si lourd et si hostile à la liberté des mouvements.

J'ai demandé à M. Pinto s'il croyait à l'anthropophagie des naturels de l'intérieur.

— Croyez-y vous-même aussi, me répondit-il; à Timor tous les guerriers sont plus ou moins anthropophages, mais seulement dans la chaleur du combat ou dans la soif de la vengeance.

— Avez-vous essayé d'arracher des mœurs cet épouvantable usage?

— J'ai promis cinq roupies pour chaque prisonnier vivant, et pas un guerrier n'a tenu à gagner la récompense.

— Mais les menaces?

— Us ont leurs forêts impénétrables.

— Les châtiments?

— Allez les chercher dans leurs montagnes inaccessibles.

— Pourquoi ne pas tenter de terribles exemples?

— Ici l'exemple ne corrige personne; il faudrait châtier l'enfance, la faire vivre sous un autre ciel, lui donner un nouveau sol à fouler, infiltrer peut-être dans ses veines un sang plus pur, et ce ne sont ni quelques années de civilisation ni les faibles ressources accordées par la métropole qui peuvent modifier les usages d'un peuple aussi éminemment turbulent et farouche. Voyez, je leur offre gratis des terrains à cultiver ; je leur propose des ouvriers pour les aider à se construire des demeures saines et commodes : eh

bien ! nul d'entre eux n'accepte, nul ne veut de ma protection à ce prix : les déserts vont mieux à leur allure d'indépendance et de domination. Ils cherchent des rochers secs et tristes, des bois silencieux, un ciel d'airain, les menaces des volcans, le sifflement, des vents et le roulement du tonnerre. Un vrai Malais, dans nos cités européennes, mourrait étouffé, car il va là surtout où on lui a défendu d'aller.

— Punissez-vous de mort un criminel?

— Oui, quelquefois, quoique je sache qu'on ne l'ose pas à Koupang.

— Ces exécutions sont-elles publiques?

— Souvent, et je me hâte d'ajouter que je ne manque pas malheureusement de bourreaux, car tous les témoins de cette scène lugubre se disputent l'horrible plaisir de trancher une tète.

— Ne craignez-vous pas pour vous un assassinat après ces sanglantes tragédies?

— Non, l'on m'aime, l'on m'adore ici; j'y suis l'objet d'un culte particulier, et, en vérité, je ne sais pourquoi, puisque les naturels ne veulent que la moitié des bienfaits que je leur offre. Certes, je fais tout le bien que je peux; mais, comme on n'a à Diély que des notions imparfaites sur le bien et le mal tels qu'on les comprend en Europe, vous concevez que leur haine naît parfois d'un bienfait et leur amitié d'une proscription. Allez, c'est une rude tâche que de commander à ces hommes de fer qui m'entourent. Je suis venu à Diély frappé par un jugement inique; ma seule vengeance sera la paix d'une colonie que tous mes prédécesseurs ont vainement cherché à obtenir. Quant à mon successeur, quelque belle que je lui aie fait la route, l'avenir nous dira ce que deviendra Diély après mon départ ou à ma mort.

La ville est située sur une petite plaine liante, au pied de hautes montagnes boisées, séjour continuel des orages Sa rade n'est point aussi vaste ni aussi sûre que celle de Koupang, mais l'île Cambi d'un côté et le cap Lif de l'autre la garantissent assez bien des vents les plus constants. Une jetée naturelle et presque à fleur d'eau s'avance à plus d'un quart de lieue au large, et il me semble qu'à très-peu de frais on pourrait y construire un môle auquel les navires auraient la facilité de s'amarrer. Du reste, la mer n'y est jamais bien haute, le fond en est bon, et le mouillage sûr et agréable.

Excepté le palais du gouverneuret une église dédiée à saint Antoine, on chercherait en vain un édifice à Diély. Toutes les maisons, basses et bâties en arêtes de latanier, à cause des fréquents tremblements de terre, sont entourées d'enclos, de sorte qu'on ne peut les apercevoir que lorsqu'on est vis-à-vis de la porte d'entrée. Sous ce rapport, Diély est encore inférieur à Koupang, où du moins le quartier chinois offre l'aspect d'un pays à demi civilisé.

La ville est défendue par deux petits forts assez réguliers et une palissade à hauteur d'homme où sont placées, de distance en distance et à côté des corps de garde, de jolies chapelles fort bien ornées. Mais la plus grande force de la colonie est dans l'amour des sujets pour le gouverneur.

Il existe presque au sortir de la ville divers sentiers qu'on ne peut parcourir sans s'exposer de la part des naturels au danger d'être massacré, et rien cependant n'annonce que ces sentiers soient pamali (sacrés).

Un jour que, dans une de mes promenades du matin, j'allais franchir un de ces chemins révérés où l'ombre descend fraîche du haut des larges rimas, je vis mon guide effrayé accourir et me supplier avec des larmes de ne pas aller plus loin, si je ne voulais

à l'instant même avoir la tète tranchée. Je m'amusai un peu de ses frayeurs et de ses menaces, et comme je me disposais à continuer ma route en lui ordonnant de me suivre, le Malais se jeta à mes genoux et implora ma pitié. Je me laissai attendrir, je pris un autre chemin, et le pauvre homme me témoigna sa reconnaissance par des gestes, des grimaces et des contorsions qui me divertirent beaucoup. Ici la joie ressemble à la douleur comme si elles étaient enfants de la même mère.

A mon retour à la ville, je pris des informations sur le petit incident des chemins pamali; le gouverneur m'assura qu'il les respectait lui-même, et que si j'avais voulu suivre celui où l'on m'avait prié de ne point entrer, le naturel qui me conduisait eût été à coup sûr victime de ma persévérance et massacré sans pitié par ceux qui l'auraient vu. Du reste, je ne ne courais, d'après lui, aucun danger, et le Tiniorien n'avait cherché à m'effrayer que pour sauver sa tète. Le motif était assez puissant, je pense, et je me félilicite fort d'avoir cédé aux ferventes prières qui m'avaient été adressées.

Dans une de mes fréquentes excursions aux environs de Diély, je poussai mes recherches tellement loin, que je me vis forcé d'aller demander l'hospitalité et de frappera la porte d'une habitation située sur un monticule à la lisière d'un bois qui s'étendait au loin sur des mornes sauvages et dans une vaste plaine au bord de la nier : c'était celle d'un Chinois déserteur de Koupang, ou plutôt chassé pour ses méfaits, comme je l'appris plus tard de M. Pinto. Il ne parlait que sa langue naturelle; moi, je n'en savais pas une syllabe : vous comprenez si ma position était embarrassante. Au premier regard que je lançai sur lui, je reconnus qu'il avait peur et qu'il me soupçonnait d'être un émissaire secret expédié par M. Hazaart pour le saisir et le ramener à Koupang ; mais je le rassurai et j'essayai de lui faire comprendre qu'il me fallait un gîte pour la nuit. Il parut fort embarrassé et très-contrarié de la nécessité où je le mettais ; il nie donna à entendre qu'il ét;ût seul et qu'il n'avait point de couche à m'offrir, puisque qu'il n'en possédait qu'une seule.

A peine eut-il achevé ses grimaces peu persuasives que, dans la pièce voisine de celle où nous nous trouvions, retentit une toux assez violente. Aussitôt, d'un geste courroucé et d'un mouvement de tète qui ex primait à merveille le mépris, je témoignai au Chinois combien j'étais blessé de son mensonge; et oubliant qu'il ne pouvait me comprendre, j'articulai très-clairement :

— 11 me faut une natte et de la lumière ! A ces paroles brèves et hautes, un frôlement se fit entendre à mes côtés, comme des roseaux qui courent sur des roseaux ; une partie du mur en bambou s'ouvrit, une croisée se dessina, et, encadrée dans cette bordure élégante et bizarre, m' apparut, les cheveux épars, une jeune tille pâle, couverte à demi d'une tunique blanche et la main droite en avant, comme pour se garantir d'un danger imprévu. Ses petits yeux vifs me regardaient avec une attention mêlée d'effroi ; sa bouche entr'ouverte me montrait, les plus jolies dents du monde et essayait de sourire comme pour calmer ma colère.

J'étais en extase, car je croyais voir là une de ces suaves apparitions fantastiques que vous caressez dans vos rêves quand vous vous êtes endormi heureux du bonheur de la veille et plein d'espérance pour le lendemain. Sur un mouvement rapide du Chinois, la cloison allait se refermer; mais je m'élançai et j'ar-

rêtai fortement le volet, car je tenais à savoir aussi comment était faite et meublée la chambre à coucher d'une jeune Chinoise ; et si les devoirs de l'hospitalité, auxquels je manquais déjà légèrement, m'imposaient l'obligation de ne pas y pénétrer, la précieuse ouverture par où plongeaient mes regards me permettait au moins de fouiller dans ce réduit mystérieux qu'on m'interdisait. A ma place, n'en auriez-vous pas fait autant?

Le lit sur lequel reposait la jeune fille était bas, sans matelas, recouvert d'une fine natte de Manille qui tombait drapée des deux côtés; à chaque angle de la couche se dressait un dragon de quatre ou cinq pouces de haut, peint en noir et ayant des yeux d'émail, ouvrant de larges ailes bariolées de vert, de jaune et de rouge; un cerceau en tige de bambou coupée en deux parlait de la tête et aboutissait au sol, formant une courbe à deux pieds et demi ou trois de la natte supérieure; sur cette courbe une autre natte plus fine encore, servant sans doute de moustiquaire , était roulée et relevée en ce moment. A côté du lit se voyait un petit meuble de porcelaine blanche et bleue, à deux anses, posé sur une sorte de guéridon fort élégant et orné de dessins grotesques et erotiques; à terre de petits souliers, plus loin une sorte de tabouret admirablement façonné, des peignes de forme originale, des boules, un long bâton d'ivoire, terminé par une moin à demi fermée, en ivoire aussi, servant à gratter les diverses parties du corps où les doigts ne peuvent que difficilement atteindre, et une trentaine au moins de baguettes de bois de sandal, dont quelques-unes étaient à demi consumées ; deux tables, un buffet, six chaises, un paravent et six tableaux représentant des sujets d'une moralité fort équivoque, le tout d'une forme gracieuse et travaillé avec beaucoup de goût, d'art et de patience, composaient le reste de l'ameublement.

Mon inspection achevée, je ne parus pas satisfait, et je témoignai le désir et la volonté de pénétrer dans cette pièce; mais le Chinois, qui était resté immobile de peur, accroupi sur le plancher, me fit entendre que la jeune fille était malade et que l'émotion qu'elle éprouverait ne pourrait que nuire à sa santé. En dépit de cette prière, que je compris à merveille, j'allais passer outre et braver la consigne, quand mon drôle, qui tenait à me convaincre, me présenta un petit arc tendu à l'aide d'une corde de guitare et m'invita à m'assurer de la vérité de son assertion. Pour le coup ma pénétration se trouva en défaut, et je le lui fis comprendre; mais le coquin, adressant deux ou trois paroles à la jeune fille appuyée sur ses deux mains, celle-ci tendit le bras. Le Chinois appliqua alors une des extrémités de la corde de l'arc sur l'artère de la prétendue malade, posa l'index sur l'autre extrémité et parut compter les pulsations; moi alors j'essayai de l'instrument chinois et ne sentis aucune vibration, soit qu'en effet mon doigt fût insensible à l'expérience, soit que mes distractions fussent nuisibles à l'épreuve. Nul doute que la jalousie des Chinois ne leur ait inspiré cet instrument à l'aide duquel ils garantissent leurs femmes des attouchements si fréquents et si pleins de mansuétude dont la médecine use chez nous avec une si pieuse circonspection. Mais ce qui est plus positif encore, c'est que l'arc dont je parle suffît aux habitants de ce pays pour déterminer d'une manière précise le degré de lièvre d'un malade, et une seule des trente expériences que j'ai tentées à Diély a donné tort à la science du lettré soumis à mes investigations.

Cependant la nuit était sombre; nul chemin prati-

qué ne pouvait me guider jusqu'à Koupang, et quoique j'eusse achevé à peu près toutes mes observations morales, je résolus de m'installer, sans autre forme de procès, chez ilac-Ping, mon honnête Chinois, en lui faisant comprendre que je solderais ma malvenue. Bien lui en prit de ne pas me refuser, car j'étais décidé, en cas de résistance ou de refus, à rester gratis et à le mettre à la porte. Un conquérant n'en use pas avec moins de cérémonie. Un double intérêt, celui de ma conservation et celui de ma curiosité, me dicta ma conduite si franchement sans gêne. Il y avait force majeure, et ma conscience de voyageur me mit à l'abri de tout remords.

Je m'installai donc sur une chaise, en face de la porte d'entrée, prêt à prendre la fuite en cas de trahison ou d'attaque imprévue, ou disposé à me défendre contre des forces à peu près égales. La jeune fille me dévisageait de son regard ; le patron cessait de me défendre les investigations qu'il n'avait pu empêcher une fois, et les heures passaient, au bruit lointain des oiseaux qui venaient se reposer sur les arbres du voisinage. Cette triple situation de trois êtres qui ne se comprenaient pas, se regardant sans mot dire, s' étudiant et se craignant, avait pour moi quelque chose d'original à la fois et d'inattendu qui allait à merveille à mon humeur aventureuse.

C'était en effet un tableau assez curieux à étudier.

Le Chinois avait quarante ans, moi beaucoup moins, et la jolie fille tout au plus quinze ou seize ans. Nos gestes, souvent incompris, donnaient lieu à de singuliers quiproquos qui nous faisaient rire à tour de rôle. Dans cette position bizarre, chacun de nous avait peur de quelque chose : elle, de je ne sais quoi, lui, de mes menaces, et moi, d'une lâche trahison. Je me hâte d'ajouter que les regards de la fille avaient quelque chose d'assuré qu'il m'était loisible de traduire à mon avantage. Les Européens sont si présomptueux !

Pour tromper le sommeil, qui aurait pu me gagner en dépit de ma volonté, je fredonnai à demi-voix quelques refrains de Déranger, et je ne saurais vous dire ce qu'il y a de charme à répéter, à l'antipode de son pays, au milieu de gens d'une nature opposée à la vôtre, les chants nationaux qui viennent visiter votre mémoire, ainsi qu'un ami consolateur votre demeure. Mais, comme je ne voulais pas faire à moi seul les frais de cette sorte d'entr'acte, je priai le Chinois d'en remplir les vides. Ce fut la jeune fille qui répondit à ma prière, et je fus tellement ému de ses accords, que peu s'en fallut que je ne la trouvasse véritablement laide, elle si appétissante dans le silence. 0 Meyerbeer ! ô Rossini ! il n'est pas vrai que vous soyez encore citoyens de l'univers!

Après les chansonnettes vinrent le dessin et l'aquarelle. Je m'approchai de la jeune fille et lui demandai la permission de faire son profil, ce à quoi elle consentit avec une joie d'enfant tout à fait divertissante. Quand j'eus achevé mon travail, elle m'en demanda une copie, que je m'empressai de lui offrir galamment et qu'elle reçut avec reconnaissance.

Le jour même de cette demi-aventure assez singulière, je me rendis chez le gouverneur, à qui je la racontai, avec tous ses détails ; il s'amusa beaucoup de la frayeur du Chinois, du respect que j'avais témoigné à la jeune fille, et il m'apprit que le drôle à qui je devais une hospitalité aussi généreuse avait été déjà trois fois battu de verges par ses ordres ; qu'il faisait un trafic honteux de l'infortunée qu'un rapt avait sans doute mise en sa puissance, et qu'il appelait effrontément sa fille.

Plus, en avançant dans ma course, je hante de Chinois sur mon passage, plus je trouve que mes premières observations sur leurs mœurs ont été logiques, plus j'apprends à les mépriser.

11 est aisé de comprendre que lorsque, dans un pays neuf pour l'étude, nous faisons une station bientôt limitée, il nous devient impossible de recueillir tous les documents dont la science et la philosophie feraient souvent leur proiit, et que nous devons nous contenter, sans aucun moyen d'en vérifier la rigoureuse exactitude, des renseignements qui nous sont officieusement donnés. Le devoir du voyageur consiste surtout à puiser à des sources pures et à chercher à discerner autant que possible la vérité de l'erreur. Notre relâche à Dièly, par exemple, sera courte, puisque sous peu de jours nous mettons à la voile. Mais

Un boa aura été réveillé de son assoupissement. (Page 121 )

ce n'était pas assez pour moi que M. Pinlo et ses officiers répondissent le mieux possible à nos incessantes questions, il fallait encore que je furetasse çà et là pour donner pâture à mon ardent appétit de curiosité. Un matin donc que, parti avec Petit, mon vieux matelot, je m'acheminais vers un bois immense dont les derniers échelons ne sont éloignés de la ville que d'une demi-lieue, je fus distrait de mes méditations par un bruit sourd semblable à celui d'un escadron au galop.

— C'est un tremblement de terre, dis-je à Petit attentif.

— La terre tremble, me répondit-il, mais ce n'est pas un tremblement de terre; cela n'est pas profond : c'est seulement à la surface.

— Que penses-tu?

— Comme d'habitude, je ne pense rien, j'attends. ■ — Que crois-tu du moins que nous ayons à faire?

— Le bruit redouble, c'est une lame perdue: mettons en panne et voyons venir. Comme nous sommes sous le vent, nous saurons bientôt de quoi il retourne.

Livr. 16.

A peine eut-il fini, qu'un tapage épouvantable, échappé de la forêt, nous tint en haleine et qu'au même instant une vingtaine de buffles haletants, essoufflés et renversant tout sur leur passage franchirent les derniers arbres, se dirigèrent de notre côté et nous contraignirent à escalader les branches noueuses d'un multipliant voisin. Mais, comme s'ils n'avaient obéi d'abord qu'à un mouvement fiévreux ou à une panique, les redoutables animaux s'arrêtèrent tout à coup et broutèrent l'herbe avec tranquillité.

Ce singulier manège, ces mugissements violents qu'ils poussaient dans leur fuite rapide, cette queue pelée qui fouettait leurs robustes flancs, et ce temps d'arrêt si prompt, me faisaient soupçonner qu'il y avait là une cause extraordinaire que je cherchais vainement à m'expliquer.

— Et toi, Petit, que dis-tu de ce caprice?

— Ce n'est pas un caprice; ils allaient trois quarts largue, toutes voiles dehors, et ils viennent de mouiller.

Évalé-Tetti, rajah de Dao. (rage l'2'2.^

— Devons-nous continuer notre promenade?

■ — Oui, mais en virant de bord.

— Ainsi donc tu as peur !

— Moi, peur! Vire au cabestan, dérape, mettons le cap dessus, et en route.

— Non, c'est moi qui ne suis pas rassuré; mais cette manœuvre est si extraordinaire, que j'en vais demander l'explication au gouverneur ou à l'un de ses officiers,

— C'est peut-être un lion qui pousse ces gaillardslà.

— 11 n'y en a pas ici.

— Laissez donc! dans ces chiens de pays il y a de tout, excepté du vin et de l'eau-de-vie.

— Tiens, bois un coup et marchons vers Diély. Arrivé chez le gouverneur, je lui demandai l'explication d'un si étrange phénomène.

— Il est tout naturel, me répondit-il. Un boa aura été réveillé de son assoupissement ; il ^c sera élancé vers ce troupeau de buffles et aura fait une victime. L'instinct dit aux autres qu'ils n'ont rien à craindre dès que le reptile allonge sa proie contre le tronc

noueux d'un arbre afin de l'avaler plus facilement, et voilà pourquoi ils se sont arrêtés, oubliant le péril qui les avait menacés. Ces courses bruyantes et rapides ne nous étonnent plus, nous qui en avons été témoins si fréquemment.

— Ainsi donc vous croyez que le boa déjeune en ce moment?

— J'en suis sûr.

— Je voudrais bien m'en convaincre aussi.

— C'est une curiosité qui a coûté cher à bien du monde?

— Vous voulez m'effrayer, monsieur le gouverneur.

— Je ne demanderais pas mieux.

— C'est égal, je me risque; mais je serai prudent.

— Soit : voulez-vous un cheval?

— J'accepte, quoique je sois fort mauvais écuyer.

— Je vais ordonner qu'on en selle un aussi pour votre matelot, et bonne cbance.

M. Pinto sourit en m'adressant ces dernières paroles, et je ne compris que plus tard le sens de ce rire moqueur, où il y avait pourtant beaucoup de bienveillance.

Le gouverneur avait à peine achevé, qu'il fut mandé pour aller recevoir le rajah de Dao,Évalé-Tetti, lequel, mécontent des Hollandais, qui l'étaient beaucoup aussi de ses soldats, venait demander aide et protection à M. Pinto. Celui-ci le reçut avec amitié, et lui promit de s'interposer entre lui et M. Hazaart, fort intraitable envers ses tributaires.

Vous voyez que l'Europe n'est pas la seule partie du monde où les grands s'appuient sur les petits qu'ils écrasent.

TIMOR

Boa (suit»'). — Deux Rajahs. — Détails.

IHaladic. — Départ

Cependant les chevaux se faisaient attendre; M. le gouverneur grondait et menaçait; moi j'étais presque fàcbé (je le dis à voix basse) de m'être montré si curieux, et Petit, insouciant, se consolait de cette nouvelle course sous un soleil de plomb, en songeant qu'au retour il dirait quelques mots à certaine bouteille de vin que je lui avais montrée du doigt.

Enfin les cbevaux nous furent amenés. Petit, plus inhabile encore que moi, se hissa dessus moins bien que sur les barres de perroquet. M. Pinto me serra la main, m'indiqua la route la plus aisée et la plus ouverte, et, nous recommandant la prudence, il me fit promettre d'être de retour pour un grand souper qu'il nous donnait le soir même.

— Ainsi donc, vous comptez qu'il y aura un retour pour moi?

— Sans cela, vous laisserais-je partir?

— Le boa ne fait donc pas deux repas coup sur coup?

— L'on raille toujours loin de son ennemi. Au revoir !

— C'est donc bien bête, un boa ! dit Petit entre ses dents; moi je dînerais toujours et je boirais encore plus souvent.

Nous allions au petit pas, comme des gens curieux de ne pas voir et honteux d'avoir essayé. Petit prit le premier la parole.

— Je crois, monsieur, que nous faisons une sottise.

— C'est possible.

— Bien lourde.

— ['eut-être.

— Alors pourquoi la faire ?

— Parce que reculer maintenant serait poltronnerie.

— Êtes-vous plus brave d'aller là en tremblant?

— Qui te dit que je tremble?

— Tiens ! ça se voit bien assez.

— Tu trembles donc, toi ?

— - Non, mais à votre place je n'irais pas.

— Pourquoi, à ma place?

— Vous avez un souper sterling qui vous attend, et vous tenez à voir comment un gredin de serpent avale un buffle avec ses cornes, sans boire seulement un petit verre de schnik !

— On ne voit pas cela tous les jours.

Non, mais on ne le voit pas deux fois,

Eli bien! je ne recommencerai pas quand j'aurai

vu.

Poltron ou brave, géant ou nain, faible ou fort, un compagnon de voyage amoindrit toujours le danger, et je connais bien des gens de par le monde qui n'ont de cœur qu'en compagnie. Appliquez cette remarque à Petit ou à moi, peu m'importe.

Selon les aspérités de la route, nos grêles montures hâtaient ou ralentissaient leur marche, et, au lieu de les guider, nous les laissions doucement aller à leur caprice, comme des hommes à qui il était indifférent d'arriver au but, ou plutôt comme des poltrons qui craignent de l'atteindre. Je vis dans l'antipathie des reptiles; l'aspect d'un crapaud me fait mal; j'aimerais cent fois mieux, dans un désert, l'approche d'un lion ou d'un tigre que le sifflement d'un serpent ouïe bruissement de sa marche à travers les plantes et les roseaux.

La chaleur était étouffante, et, pour garantir ses épaules nues des piqûres du soleil, Petit, dont le chef était couvert d'un criquet de chapeau de paille à bords imperceptibles, arracha de sa tige, sur la lisière de la roule, une large feuille de bananier, y fil un trou par lequel il passa sa tête rouge, et se fabriqua ainsi une espèce de parasol fort commode et fort pittoresque, mais qui lui donnait la physionomie la plus comique du monde. Callot et Decamps eussent donné bien des choses pour se trouver en face d'un pareil modèle.

— Si Marchais me voyait ainsi accoutré, me disaitil, je ne sortirais de ses mains qu'en lambeaux.

— Pourquoi cela?

— Est-ce que je le sais, moi? Quand il marronne, il tape; quand il est content, il tape encore ; il tape toujours, lui. Au surplus, j'aimerais mieux encore qu'il fût ici qu'à bord.

— Et la raison?

— C'est qu'il m'aplatirait assez pour m'empècher d'aller de l'avant.

— Ainsi certainement tu as toujours peur ?

— Presque autant que vous.

— Mais je n'ai pas peur, moi.

— C'est comme si vous disiez que je ne suis pas laid ; ça ne se voit que de reste.

— Tu vois aussi que ça ne m'empêche pas d'avancer.

— Oui, comme la tortue! Tenez, franchement, nous naviguons à la bouline."

— Va, va, nous arriverons; je te croyais dans des intentions plus guerroyantes.

— Dites-moi, monsieur, est-il vrai qu'autrefois, quand il y avait des Domains, sous le règne de... l'autre, le Napoléon de cette époque-là, on ait été faire la chasse d'un boa avec une vingtaine de pièces de canon de trente-six ?

— Non, car la poudre n'était pas encore inventée. ■ — Ni les boas non plus, peut-être ?

— Oui donc t'a raconté cette fable ?

— C'est Hugues, votre domestique, qui dit l'avoir lue. Ouelle raclée quand j'arriverai à bord !

— Jeté le défends.

— Pourquoi nous fait-il des colles ? A propos, croyez-vous qu'il soit aussi bête qu'on le dit ?

— Non, il l'est beaucoup plus.

— A la bonne heure !

Tout en causant ainsi, nous étions arrivés àla plaine étroite et allongée où les buffles s'étaient d'abord arrêtés et où ils paissaient encore. Nous limes un grand circuit pour les éviter, et, suivant les instructions du gouverneur, nous longeâmes le boisducôtédelamer. Mais à peine en fûmes-nous à une cinquantaine de pas de distance, que plusieurs Malais armés d'arcs, de sagaies et de crics se présentèrent à nous et nous firent impérieusement signe de rebrousser chemin.

— ■ Contre des hommes, à la bonne heure ! me dit Petit. Si vous voulez, nous allons tomber dessus ?

— Garde-t'en bien ; peut-être sont-ils en grand nombre ; laisse-moi leur faire comprendre que nous avons une permission du gouverneur.

— Vous serez bien habile si vous leur faites comprendre une syllabe ! Figurez-vous que j'en ai trouvé deux hier matin sur le port, et que ces vieux marsouins n'ont pas même compris les mots rhurn et eau-de-vie, comme si ça n'était pas connu de tout l'univers ! Je parie que cesgredins-là ne sont d'aucun pays.

— Tais-toi et laisse-moi faire.

— Vous allez faire de belles choses.

Je m'approchai alors d'un desMalais, je lui montrai le cheval du gouverneur, qu'il devait connaître ; je prononçai à haute voix le nom de Pinto et le mot rajah. A tout ce que je disais, il me répondit :

— Pamali.

— Ils sont bien embêtants avec leur pamali! ils n'ont que ça à vous jeter à la face. Quand ils ont dit pamali! ils croient avoir cargué et serré une misaine.

J'eus beau crier, jurer, pester, je ne pus rien obtenir des soldats qui me barraient le passage, la sagaie ou le cric à la main et la flèche sur la corde de l'arc.

Aussi Petit ne cachait-il plus sa joie et commençaitil à remâcher son tabac avec plus d'assurance.

— A quoi bon vous fâcher ?

■ — Cela soulage.

— Oui, mais ils ne vous comprennent pas ; vos S..., vos B... et vos F..., c'est comme si vous leur parliez latin. Tout à l'heure quand vous avez appelé ce grand escogriffe vilain butor, je suis sûr qu'il s'est fourré dans la tête que vous l'appeliez joli garçon, car il riait à se disloquer la mâchoire.

— Nous avons fait une belle course, mon garçon ; ne pas voir seulement un boa!

— Venez à bord, il y en a de plus longs que ceux qui se promènent dans cette forêt l'aviron à la main.

— Il y a des boas à bord ?

— Et les câbles donc ! A propos de câbles, le plus gros n'a plus qu'un seul bout.

— - Comment cela ?

— L'autre était trop mauvais, nous l'avons coupé hier malin.

Cette naïveté, dans le genre de toutes celles de ce pauvre Petit, m'amusa beaucoup. 11 mefutimpossible de lui faire comprendre qu'il avait dit une bêtise, et ce fut au milieu de notre discussion logique et grammaticale que nous arrivâmes à Diély. Je recommandai mon excellent compagnon aux soins d'un domestique du palais, et moi, j'allai voir le maître.

— Eh bien ! me dit-il en m'aperce vaut de loin, avezvous vu un boa ? en avez-vous vu deux ?

— J'ai vu vos damnés de Timoriens, qui m'ont menacé de leurs flèches.

— 11 fallait dire que vous aviez toute permission.

— Le moyen de se faire entendre ?

— Vous êtes donc bien fâché du peu de succès de votre entreprise ?

— Sans doute.

— Et moi j'en suis bien aise, car c'est par mon ordre que tout s'est ainsi passé. J'étais très-convaincu que vous n'aviez rien à redouter du boa, qui déjà avait avalé la moitié de sa proie; mais rien ne m'indiquait qu'il n'eût pas auprès de lui quelque membre à jeun de sa famille. En général, ils voyagent par couples, ils dorment même entortillés les uns dans les autres, et vous comprenez maintenant pourquoi mes soldats gardaient si bien la lisière de la forêt. D'ailleurs, qu'auriez-vous appris dans cette course téméraire? Ce que je vous avais déjà dit, et je vous ai dit la vérité. Dans ce pays les imprudences sont coûteuses; ne l'apprenez pas à vos dépens.

A peine M. Pinto eut-il achevé ses conseils d'ami, auxquels Petit applaudissait de toute la largeur de ses gigantesques mains, que je vis arriver auprès du gouverneur une demi-douzaine de Timoriens, harassés, ruisselants, lui parlant tous à la fois avec des gestes et des manières d'une énergie effrayante. M. Pinto envoya chercher son interprète, s'assit et parut douloureusement écouler les récits qui lui étaient faits. Puis, d'un ton sévère, il donna des ordres aux Malais, qui s'inclinèrent avec respect et s'éloignèrent d'un pas martial.

— Ouels peuples! quels hommes ! me dit le noble Portugais quand nous fûmes seuls; on n'en viendra jamais à bout. Deux rajahs étaient en querelle pour un buffle volé; des querelles ils en vinrent aux menaces; des menaces, aux hostilités. J'interposai mon autorité pour les réduire ; je fis restituer le buffle volé, et j'ordonnai la confiscation des trois autres buffles au profil du rajah offensé. Eh bien ! quelle a été la conduite de ces misérables? Ni l'un ni l'autre n'ont voulu se soumettre à ma justice; ils ont cessé des combats généraux, dont le bruit arrive bien vile jusqu'à moi, mais ils sont convenus entre eux de combats particuliers, dans lesquels un des deux adversaires reste mort sur la place. A cet effet, un étroit et profond ravin a été choisi ; chaque jour deux soldats ennemis s'y rencontrent, et chaque jour un seul retourne auprès des siens. Voilà près d'un mois que durent ces duels sanglants, et je n'en ai recula nouvelle que tout à l'heure. Je vous jure que je donnerai un grand exemple. Au surplus, poursuivit-il, je vous fais cette pénible confidence, gardez-la pour vous seul ici; je ne veux voiler d'aucun nuage les heures de plaisir que vous nous promettez encore.

La soirée du gouverneur fut moins animée que celles qui l'avaient précédée, et il me sembla recon*

naître que les officiers portugais savaient déjà la triste nouvelle qui avait assombri le front de M. Pinto.

Cependant, comme il ne devait ni'arriver à Diély que des demi-aventures, chose que je déteste presque autant que le calme et l'inaction, je m'approchai le lendemain matin d'une espèce de cachot obscur, d'où j'avais entendu s'échapper de lugubres gémissements. A la porte étaient deuxMalais armés de leurs crics; mais à mon approche ils se levèrent, et me firent entendre que l'ordre qu'ils avaient reçu d'éloigner les curieux et les importuns ne me regardait pas. J'usai donc de la permission, et, après quelques pas faits dans des ténèbres épaisses, je ine trouvai en présence de deux malheureux, rivés à un mur par un énorme collier de fer, le pied droit forlementaltaché à un poids de cinquante livres au moins : c'étaient deux rajahs. Le plus jeune vomissait d'ardentes imprécations, accompagnés de gestes menaçants et frénétiques; il n'avait pas encore vingt-cinq ans; ses bras étaient nerveux, sa taille imposante; ses prunelles jetaient des feux autour de lui, et l'on voyait qu'il épuisait inutilement ses forces à briser les chaînes dont il était chargé. L'autre, vieillard d'une cinquantaine d'années, captif aussi, ne bougeait pas plus qu'une statue ; assis sur le sol humide, absolument nu comme son camarade d'infortune; il était taciturne et sombre, mais nullement abattu. A mon entrée, à peine fît-il un léger mouvement de tète pour me regarder, el il la détourna un instant après, comme pour éviter des regards importuns. Cependant le plus jeune, ne voyant personne à ma suite, se pencha vers moi et m'adressa la parole à demi-voix, sans doute pour me faireune confidence. Je lui donnai à comprendre que je m'intéressais à son malheur, que je voudrais l'alléger, mais que je ne pouvais lui être d'aucun appui, et que je n'entendais pas un mot de sa langue. Ses violentes vociférations recommencèrent de plus belle; de ses ongles rudes et tranchants il déchirait ses chairs ; son poing fermé frappait rudemjent la muraille, tandis que le vieillard son voisin haussait les épaules et souriait de dégoût et de pitié.

Ma visite fut courte. A ma sortie, les deux gardiens se levèrent de nouveau, et de loin j'entendis encore les cris du jeune rajah enchaîné.

Quelques heures après, il me fut impossible de ne pas parler au gouverneur de la triste découverte que j'avais faite. Je lui demandai la cause de la sévérité qu'il déployait contre ces deux princes du pays.

— Ah! vous les avez vus, nie dit-il d'un air étonné: ce sont deux grands misérables.

— Leur crime, quel est-il?

— Us en auraient plus d'un sur la conscience, s'ils avaient une conscience.

— Ont-ils pillé, dévasté, assassiné?

— Ce sont des scélérats qui ont mérité le châtiment qu'il subissent.

— Qu'en fere/.-vous?

— Je ne sais.

— Un conseil les jugera-t-il?

— Allons donc ! assembler un conseil pour ces gens-là, ce serait leur faire. trop d'honneur.

' Le lendemain, curieux et inquiet, je passai devant la case aux deux rajahs prisonniers; il n'y avait plus de gardiens à la porte; les fers n'enchaînaient plus de membres ; tout était silencieux comme la tombe.

En quittant Diély et en côtoyant un rivage coupé de criques el de fondrières nées de violentes commotions terrestres, on an i\e, après trois heures d'une marche endolorie parles galets, au pied d'un mont noir et gigantesque dans les lianes duquel bouillonne sans cesse

une lave menaçante. Je tentai plusieurs chemins pour arriver jusqu'au cratère, et je fus toujours arrêté aux quatre cinquièmes de la hauteur par des couches immenses de cendres fines dans- lesquelles je plongeais parfois jusqu'aux genoux, et qui me faisaient sentir une chaleur insupportable. Sont-ce les fournaises intérieures qui pénètrent jusqu'à la surface du sol? Estce le l'eu d'un soleil tropical qui pèse sur ces cendres, les réchauffe et leur fait garder cette haute température? Que les géologues décident la question et aillent étudier ce magnifique volcan, bien plus curieux que le Vésuve et l'Etna.

Au pied de celte masse imposante de laves sans végétation jaillissent, vives et riches, une douzaine de sources chaudes, sulfureuses et fort appréciées dans le pays, se réunissant à une centaine de pas dans un même canal creusé par la main des hommes. Sur les bords, je vis quelques lépreux, vieux, à demi rongés, qui trempaient leurs jambes dans, le courant. L'on m'assura plus tard, à Diély, qu'à une certaine époque de l'année, et surtout après de violentes secousses de tremblement de terre, on voyait auprès de ces ruisseaux, changeant de cours selon les caprices du volcan, des populations entières venir demander à ces eaux bienfaisantes quelque adoucissement aux cruelles maladies héréditaires dont gémissent tant de naturels. Pas un de ces êtres souffreteux qui attendaient là sous leur cahen-slimout une vie bien près de leur échapper, ne tourna la tête pour me voir passer, et j'en accuse plus la douleur que le mépris. Si, comme le prétendent les habitants, l'efficacité de ces eaux est incontestable, si elles sont réellement pour eux un remède universel contre la goutte, la dyssenterie, les maladies de la peau, les insomnies, enfin contre tous les maux qui les poursuivent, pourquoi donc, dans mes courses d'explorateur, rencontré-je à chaque pas des malheureux couverts de lèpres ou de gale? Si quelques-uns guérissent, est-ce le remède ou la foi qui les sauve?

De retour de cette promenade, qui avait cependant épuisé mes forces d'Européen, je m'arrêtai, pour boire du lait de coco, dans une case isolée où je ne vis que deux jeunes filles à l'air vif, à l'œil téméraire, qui ne fuient nullement effrayées de ma visite inattendue. Je leur fis comprendre que je voulais boire, ou plutôt je prononçai le mot, klapas (coco) en leur montrant en échange un petit miroir. L'une d'elles me fit signe d'attendre et que j'allais être satisfait. Aussitôt elle se dépouilla du seul vêtement qui la gênait, escalada un cocotier ^voisin avec la rapidité d'un chat ou d'un écureuil.

Après m'ètre un peu reposé, je pris congé de mes deux Malaises, surprises que je ne leur demandasse pas d'autres preuves de leur désir de m'ètre agréables. Je payai donc leur obligeance par un nouveau cadeau, et je donnai à ces deux jolies enfants, qui ne mâchaient ni tabac ni bétel, et qui avaient des dents éblouissantes, une haute idée de mon opulence et de ma générosité. J'avais dépensé dix sous à peu près.

Et maintenant que je vous ai fait promener avec moi dans cette ville toute sauvage par ses mœurs et son aspect ; maintenant que je vous ai parlé en détail de ces peuples cruels qui engraissent Timor avec du sang, que vous dirai-je de ces réunions si amusantes qui pendant notre courte relâche ont eu lieu chez le gouverneur? L'Europe au milieu des forêts vierges, de joyeux repas, des tables servies avec luxe et profusion, des vins exquis, de belles porcelaines, de riches flacons, du gibier de toute espèce, enfin des habitudes françaises à côté des allures des farouches

Timoriens : tout cela, je vous jure, a un charme qui ne peut être compris que par ceux qui se sont trouvés dans des positions analogues. On croit rêver l'Inde dans un salon parisien, ou plutôt on se sent heureux de retrouver une patrie dont on est séparé par le diamètre de la terre.

A notre soirée d'adieu au gouverneur, si noble, si généreux, si bienveillant, j'étais assis à côté de la dame d'un des premiers officiers de M. l'into, et je lui demandai s'il ne lui (ardait pas de revoir son pays.

— Oh ! non, je suis heureuse ici, me répondit-elle.

— Vous ne craignez donc pas les maladies contagieuses de ce climat?

— J'y suis habituée.

— Mais avec ce soleil ardent, on ne peut guère se hasarder à une promenade?

— Oh ! le jour je ne sors jamais.

— Je comprends que l'air pur et frais du matin doit vous plaire davantage.

— Non, monsieur, le matin je reste dans mes appartements.

— Alors les soirées sont réservées aux promenades ?

— ■ Nous les passons chez nous dans nos hamacs ou sur des nattes.

— Vous vous réunissez donc, et les lectures et la conversation font doucement glisser les heures ?

— Nous n'avons aucun livre, et nous passons souvent un mois ou deux sans nous voir.

— Cependant vous vous plaisez beaucoup ici, m'avez-vous fait entendre?

— Beaucoup.

Sous l'influence de pareilles habitudes et un goût si prononcé pour une vie de marmotte ou de paresseux, il est tout naturel que tout pays soit accepté avec résignation et même avec plaisir. Il y a des gens qui assurent que dormir c'est vivre; à la bonne heure !

Il était impossible que les funestes effets des climats meurtriers où nous nous trouvions ne se fissent pas sentir sur un équipage toujours actif, toujours plein de zèle, mais dont un soleil brûlant épuisait les forces physiques. La plus cruelle, lapins douloureuse des maladies épuisait nos matelots; le scorbut dévorant vint bientôt en aide à la dyssenterie, et la mort plana sur nous sans toutefois nous décourager.

Oh ! cela est triste, je vous jure, cela est déchirant à voir, qu'une batterie silencieuse où sont suspendus, au gré du roulis et du tangage, dans des cases et des hamacs, des squelettes que les soins les plus constants et les attentions de chaque heure ne peuvent arracher aux tiraillements qui les dévorent! Notre chirurgien en chef, M. Quoy a beau se multiplier, apporter au

malade le secours de sa science et les consolations de sa parole toute de tendresse et d'humanité, les hommes lui échappent et les flots les engloutissent. Gaimard et Gaudicliaud le secondent avec; cette ferveur incessante qu'ils ont montrée pendant tout le cours de cette longue campagne ; mais l'un et l'autre succombent à la peine, et des cadres sont bientôt dressés pour eux. C'est un deuil à briser l'âme, à faire douter du retour pour un seul de nous.

Il ne sera peut-être pas inutile ici de faire remarquer que les hommes les plus robustes de l'équipage, ces torses de fer éprouvés déjà par les traverses d'une vie de fatigues et de privations, ne sont pas ceux qui résistent le plus vigoureusement aux atteintes du scorbut et de la dyssenterie. Au contraire, il m'a semblé que les gens sobres et délicats parvenaient plus efficacement à s'en garantir. Pour ma part, je dirai que, quoique ne buvant et n'ayant jamais bu une goutte d'eau-de-vie, ne fumant et n'ayant jamais fumé un seul cigare, je suis toujours demeuré à l'abri des coups de ces épouvantables fléaux si funestes aux navires voyageurs. Et pourtant j'ai fait partie de toutes les courses lointaines ordonnées dans l'intérêt du voyage; j'ai sollicité des explorations particulières pendant les longues relâches de la corvette, et toujours à pied, quelquefois seul, souvent au milieu des sauvages ou avec les tamors (rois) des Carolines ; j'ai visité plusieurs îles, entre autres Tinian, dont je vous parlerai plus tard, et si célèbre par le séjour qu'y fit l'amiral Anson ; Rolta, Aguigan, où j'ai puisé des documents qui, j'ose le croire, ne seront pas sans intérêt pour la science.

Nous quittâmes enfin Timor et. Diély avec tous ces sentiments opposés que l'âme éprouve après un rêve où de sombres tableaux se trouvent jetés au milieu de riantes images. L'ile offre en raccourci l'aspect du inonde que nous habitons : des guerres cruelles entre les diverses peuplades qui la foulent, des princes voleurs, des peuples volés, le faible écrasé par le fort, des frères qui s'entr'égorgent, des tempêtes terrestres mêlées aux tempêtes des passions, etau milieu de tout cela de nobles courages, de sublimes dévouements, une richesse de sol inépuisable, des gouverneurs rivaux sur le même terrain, côte à côte, séparés par une ravine, se menaçant, s' observant sans relâche et prêts, à la première insulte, à en venir aux mains et à dépeupler la colonie. Il ne tient qu'à l'explorateur de se croire en Europe, au sein des peuples les plus civilisés du globe.

Mais le canon retentit. Nous pressâmes cordialement la main à M. Pinto et à ses officiers, et nous primes tristement le chemin du port.

On a beau dire le contraire, le cœur joue un grand rôle dans la vie incidentée du voyageur.

LES MOLUQÏJES

Attaqsac nociurnc. — Le roi «le fcJuéhé.

Le vandalisme de la science a été mille fois plus funeste aux monuments antiques que le frottement des siècles et le glaive des conquérants. Ceux-ci, rapides comme le feu, mutilent, brisent, dispersent, mais les débris informes gisent du moins sur le sol, et disent aux pèlerins, aux derviches, aux savants, que là s'élevait Thèbes aux cent portes; là, Carthage, qui fit trembler Rome ; là, Sparte et Memphis, dont l'his-

toire et les traditions nous disent tant de merveilles. A l'aide des pierres amoncelées que foule le pied du voyageur dans ses explorations lointaines, il est souvent aisé de rebâtir une cité naissante, en tout semblable à la cité morte ; et l'on comprend tout ce que nous avons à gagnera ces recherches numismatiques. L'histoire des monuments est celle des États.

Mais la science est accapareuse ; elle fouille dans

les tombeaux ; elle scrute les entrailles de la terre ; elle creuse les pyramides: elle n'a de respect pour aucune ruine. Les pierres muettes, les inscriptions, les cadavres, les racines des arbustes, elle prend tout, elle s'approprie tout, et, tandis qu'elle croit enrichir son pays de ses spoliations et de ses sacrilèges, elle ne fait, l'insensée, qu'appauvrir les lieux qu'elle vient de visiter.

Je me livrais à ces rapides réflexions en songeant à la conduite que nous avions tenue dès notre arrivée à Rawaek, où des tombeaux aussi furent fouillés par nos mains et déshérités des trésors que leur avait confiés la piété ou la reconnaissance. Mais n'anticipons pas sur les événements.

Nous naviguions au milieu d'un groupe d'îles admirables par leur végétation. Leur histoire a son intérêt, car le drame y joue le principal rôle.

Le cap des Tourmentes avait été vaincu, les Indes orientales découvertes, une grande partie des archipels du grand océan Pacifique visitée par tous les navires explorateurs; les Moluques eurent leur tour. L'Europe se rua sur les richesses immenses qu'on supposait enfouies sur les monts sauvages que les flots battaient dans leur rage impuissante ; les vastes forêts dans lesquelles se cachaient les farouches Malais furent fouillées. Là chaque arbre avait sa valeur; là chaque arbuste portait son trésor : la cannelle, l'indigo, le girofle, la muscade, pesaient sur le sol ; on estimait le terrain non par toises, mais par pieds, et chaque sillon devenait l'objet d'une querelle ou d'un combat.

Dès que les Malais se furent aperçus que ce n'était pas à eux que l'Europe déclarait la guerre, ils sortirent de leurs profondes retraites et se mêlèrent aux équipages. Mais leur férocité ne put être vaincue par l'aspect des nouvelles merveilles qui devaient les frapper.

Le sang des Portugais et des Hollandais coula par le meurtre. Des assassinats nocturnes furent organisés, et dès lors la nécessité d'une première défense se fit puissajtnment sentir. On bâtit des forts ; le canon joua le principal rôle dans ces conquêtes, et la mitraille obtint quelque trêve.

Cependant les maladies du climat tombèrent sur les navires à l'ancre: chaque équipage fut décimé; les. cadavres flottèrent sur les vagues, et la dyssenterie et le scorbut vinrent en aide au cric des Malais. Les désastres furent si grands, que bien des navires se virent jetés à la côte, faute de bras pour les manœuvres, et qu'on délibéra en Europe si l'on continuerait des explorations achetées par tant de sacrifices.

Ce que la raison aurait dû tout d'abord commander fut précisément la dernière mesure qu'on adopta.

Les Portugais et les Hollandais se partagèrent les terrains.

« A vous ceci, à moi cela, et soyons amis pour détruire. »

Amboine s'éleva, Amboine que nous saluons de la main, au-dessus duquel se dessine une forêt de mâts.

De leur côté, les Portugais couronnèrent les hauteurs de bastions et de citadelles ; un pacte sacrilège fut conclu et signé entre les vainqueurs. Il y avait trop de richesses dans les Moluques, il fallut les détruire. La flamme dévora des forêts entières, et les populations effrayées, ne comprenant rien à ces horribles incendies, y répondirent par des. cris de rage et de désespoir. Cependant la force les soumit sans les dompter, et l'habitude du malheur les fit esclaves

et assassins. Depuis les premiers jours de la conquête, l'usage immoral d'appauvrir la terre s'est conservé; chaque année, des inspecteurs sont nommés pour aller détruire une partie des plantations, et il faut avouer qu'ils s'acquittent de leur mission sinistre avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge. Hélas! l'histoire des découvertes européennes dans toutes les Indes justifie assez la sanglante réaction dont elles sont le théâtre.

Nous glissâmes devant Amboine, poussés par une brise imperceptible, et pourtant nous appelions de nos vœux les vents et les orages, car, nous aussi, nous éprouvions les cruelles atteintes de ce climat dévorateur. La mousson nous était contraire, les courants nous drossaient, et nous perdions, la nuit, le peu de chemin que nous avions fait le jour. Le soleil brûlait notre équipage, les maladies enchaînaient les forces des matelots, et nous eûmes besoin de toute notre constance, de tout notre courage, pour ne pas nous laisser aller au désespoir.

Nous naviguâmes ainsi pendant une quinzaine de jours au milieu d'un archipel riche et fécond. Partout la verdure couvrait le rivage, partout aussi le silence et la solitude. Toutefois un vent favorable se leva enfin avec le soleil et nous poussa de l'avant; bientôt nous nous trouvâmes dans une sorte de détroit ravissant, au milieu duquel le navire cinglait avec majesté. Nous étions occupés à admirer ce magique spectacle, quand un grand nombre de pirogues, détachées de toutes les parties de l'archipel, mirent le cap sur notre corvette. Loin de craindre leur approche, nous la désirions ; nous savions bien ce que nous avions à redouter des Malais si nous étions vaincus ; nous n'ignorions pas que leurs triomphes, c'est la mort et la torture de leurs ennemis ; mais la monotonie de notre navigation nous pesait à l'âme : nous voulions des épisodes à nos risques et périls.

Cependant à l'horizon un point noir se dessina ; bientôt il grandit, s'allongea, prit des formes bizarres, étendit les bras et envahit l'espace. De ses flancs ouverts s'échappèrent des rafales terribles auxquelles se mêlaient des gouttes de pluie larges et rapides. Le navire fut entraîné un moment, et les prudentes pirogues, à l'approche du grain , s'abritèrent dans leurs criques étroites et profondes. A cet orage succéda, comme de coutume, le calme plat de tous les jours, et la nuit nous retrouva à peu près dans les mêmes eaux.

Je vous ai parlé d'un matelot anglais, nommé Andersen, que le commandant avait enrôlé dans l'une de nos précédentes relâches. Il était agile, fort, robuste, patient, adroit : aussi l'cmployait-on souvent à la timonerie. Par suite de cette préférence méritée que lui accordait l'état-major dans les moments difficiles, Anderson était souvent le but des railleries amères des gabiers les plus habiles, et Marchais surtout, dont vous connaissez le caractère irritable, ne manquait jamais de dire quelques énergiques paroles sur les épaules de l'Anglais. Le soir de cette petite alerte qui nous fut donnée par les Malais, Anderson, quoique son quart fût achevé, resta sur le pont quand la nuit fut venue et se hissa à l'extrémité du beaupré.

— Holà, hé ! English ! lui cria Marchais, que fais-tu là, accroupi comme un crapaud?

— Je regarde.

— Que regardes-tu? les marsouins, tes cousins?

— Je regarde plus loin que ça; car vois-tu, Marchais, cette nuit il y aura bourrasque, et tu me diras merci, toi le premier.

— Ne croirait-on pas qu'il fixe le point, qu'il sait où nous sommes et qu'il est le maître de faire venir la brise?

— Ce n'est pas du ciel que viendra la rafale, c'est de la terre.

— Qui t'a dit ça?

— Personne, mais je le sais.

Anderson avait été mousse sur un des navires anglais en croisière devant Toulon pendant les guerres de l'Empire. Depuis lors il avait toujours navigué, et clans les Moluques surtout il avait fait de fréquentes campagnes. La vue de cet homme était si prodigieuse, qu'il distinguait à l'œil nu les mâts d'un navire au delà de l'horizon, beaucoup mieux que nous à l'aide de nos lunettes d'approche. Il connaissait les mœurs des Malais, dont il parlait assez bien la langue, et il était étonné que depuis notre séjour dans ces parages on ne nous eût pas encore attaqués. La démonstration du matin, dont sans doute le grain avait empêché l'exécution, lui paraissait un acte hostile qui lui avait inspiré des craintes pour la nuit. Aussi ne voulut-il pas se coucher, dans la prévision d'une affaire sérieuse. Anderson avait du cœur, et ses craintes ne naissaient que de la juste opinion qu'il avait du caractère malais.

La nuit était calme et lourde ; le soleil s'était couché rouge comme du sang , et la corvette roulait silencieuse sur sa quille. Marchais, Petit et leurs camarades poursuivaient sans cesse Anderson de railleries, tandis que celui-ci se contentait de leur répondre :

— Nous verrons bientôt.

Tout à coup l'Anglais, attentif, se dresse à demi sur le mât avancé; son œil plonge dans les ténèbres, et d'une voix calme et forte il s'écrie :

— Pirogues de l'avant !

L'oflicierde quart s'élance, regarde, ne voit et n'entend rien. Mais Anderson interroge de nouveau l'espace, et dit d'une voix plus ferme :

— Pirogues de l'avant! pirogues à bâbord! pirogues à tribord! pirogues de l'arrière!

— Combien? dit le brave Lamarche.

— Un grand nombre...

Marchais et Petit ne riaient plus, ne goguenardaient plus, et se mordaient les lèvres d'impatience et de dépit.

Sur les avertissements du matelot anglais, des ordres rapides sont donnés, chacun est à son poste. Les canons se chargent, les pistolets pendent aux ceintures, les briquets aux lianes. Le commandant a l'œil à tout et se prépare bravement à l'attaque ; le branlebas de combat est ordonné, et nous attendons l'ennemi sans le voir encore.

Le voilà pourtant ; il nous entoure, il vient à nous lentement et en silence; ses courtes pagaies font à peine frémir les Ilots paisibles. 11 pense sans doute que nos sabords sont peints ; que, semblable à celle des navires marchands, notre batterie n'a guère que des canons de bois, et les Malais avides s'attendent à un facile triomphe. Les mèches sont allumées, les glaives hors du fourreau, les crocs en arrêt.

— Ouvre les sabords!...

La lumière de la corvette se projette au loin et éclaire la flotte des pirates. Ils ont vu les bouches béantes de nos canons, et ils s'arrêtent avec prudence devant la fête que nous leur avons préparée.

Us réfléchissent encore; ils restent un instant en panne. Mais bientôt la sagesse leur donne conseil, ils virent de bord et s'éloignent comme des voleurs désappointés.

Le lendemain matin, Marchais et Petit se lièrent d'une vive amitié avec Anderson, qui reçut le soir du premier de ces matelots une gratilication de coups de poing à briser un mât.

Les courants continuaient de jouer un grand rôle dans celte navigation au milieu d'un groupe nombreux d'iles et de récifs dangereux, surtout dans certaines saisons de l'année. La route se faisait selon leurs caprices ; et, deux jours après cette rencontre des Malais, si heureusement évitée, nous nous trouvâmes comme par enchantement engagés au milieu d'un grand nombre de rochers que la nuit nous avait dérobés et où nous courions risque d'être brisés à chaque instant. Nous mouillâmes par un fond de trois brasses; le soleil se leva radieux, et je ne saurais dire l'admirable spectacle qui s'offrit à nous Là, à notre côté, plus loin à droite, là-bas aussi sur notre gauche, des roches, les unes tapissées de verdure, les autres nues et découpées, s'élançant des eaux comme des clochers, diversement colorées par les feux plus ou moins obliques du jour naissant. Le courant se glissait entre elles, tantôt tranquille, tantôt rapide; les cris aigus, des oiseaux marins qui venaient chercher là un abri paisible, se faisaient entendre audessus du bruissement des brisants. J'appelai dans mes albums cette rade la Baie des Clochers, quoiqu'elle soit connue, je pense, sous le nom de Boula- Boula.

Il fallait pourtant sortir de ce labyrinthe ; une embarcation fut mise à flot pour sonder la roule, et M. Ferrand, un de nos jeunes aspirants, chargé de cette difficile opération, s'en acquitta avec tout le succès que le commandant attendait de son zèle et de son expérience.

Une compensation dans nos longues fatigues nous était réservée. Les vents nous poussèrent jusqu'en vue de Pissang, sommet élevé de quelques centaines de toises et à qui je dois quelques lignes.

Savez-vous ce que c'est que cette île? Une masse serrée et compacte de verdure impénétrable qui arrête au passage tout rayon de soleil. Des feuilles larges comme de vastes parasols s'entrelacent à des folioles imperceptibles, découpées, ciselées, de couleurs variées à l'infini ; des troncs noueux disputent l'espace à des troncs lisses, et jettent côte à côte avec eux leurs tètes vers le ciel et leurs racines au fond des eaux; des branches eflilées, épineuses, polies, droites ou tortues, se croisent, se mêlent, sans que vous puissiez dire à quel pied elles appartiennent; un silence religieux règne dans cet amas de verdure et de feuillage. L'ile entière n'est qu'un arbre gigantesque, éternel, qui dispute sa place aux flots et descend avec eux jusqu'au fond des abîmes.

La corvette était mouillée au large, le calme venait de nous saisir de nouveau, et .dans l'espérance de nouvelles conquêtes botaniques ou zoologiques, le commandant lit armer un canot sous les ordres de Bérard pour aller visiter Pissang. MM. Quoy, Gaudichaud et moi, nous accompagnâmes notre ami, et retournâmes à bord sans avoir pu faire plus de trois pas sur cette île impénétrable. Seulement, au pied d'un rima, nous trouvâmes quelques débris de coquillages et la trace de feux récemment éteints ; le roi de Guébé avait probablement passé par là, et il faut que je vous fasse le portrait de ce roi de Guébé.

Vous avez remarqué sans doute de ces vieilles ligures de renards empaillés que les fourreurs placent debout derrière les vitres de leur magasin? Eh bien! à l'immobilité près, le roi de Guébé est le renard dont je vous parle.

Il était petit, vif, sautillant, piétinant; il voulait tout voir, tout savoir ; il pressait la main de celui-ci,

il frappait sur l'épaule de celui-là ; il rudoyait le matelot, il caressait l'officier; il s'élançait d'un seul

toûKe-,

Amboine s'éleva (Page 12G.) — Marché chinois à Amhoine.

bond vers le gaillard d'avant et revenait en caracolant au gaillard d'arrière; et puis, riant, chantant, parlant haut avec une volubilité à vous étourdir, il paraissait

fort surpris de ne pas vous voir sourire à ses paroles d'ami ou de protecteur.

Il entra chez le commandant, demanda une plume,

La lainière de la corvette éclaire la (lotie des pirates. (Page 127.

de l'encre, du papier; il griffonna en arabe un compliment pour cet officier, pour sa dame et pour le navire. Puis il nous pria, ou plutôt il nous ordonna d'aller mouiller dans son île ; il nous jura que nous ^serions reçus avec distinction et que les vivres ne nous feraient pas défaut. Il parut contrarié de notre

refus, et s'en consola pourtant par l'assurance qu'il nous donna de nous accompagner jusqu'à Rawack.

Ce monarque si singulier se faisai' appeler capitan Giiébé. Il était maigre, étique ; il avdit les pommettes saillantes, le front développé, les yeux vifs, scintillants, petits, privés de cils. Son nez se dessinait aigu,

pointu et court; 8a bouche ne s'arrêtait qu'aux ! le voit; quelques poils gris pendaient à sou menton oreilles, et les quatre ou cinq dents qui lui restaient . à fossette; ses bras étaient grêles ainsi que ses jarnavaient une teinte toute coquette de jaune tirant sur | bes, ses mains et ses pieds osseux et biscornus, ses

. . Il se faisait appeler capitan Guébé. (Page 128.

épaules anguleuses et sa poitrine rétrécie. A tout prendre, il aurait pu passer pour un babouin assez bien taillé.

Son chef sans cheveux était couvert d'un turban

qui n'avait pas dû être lavé depuis bien des années. Un large pantalon, noué autour des reins et descendant jusqu'à la place du mollet, couvrait ses cuisses décharnées, et il avait acheté, à Aniboine sans doute,

Toute description écrite de ces belles carracores n'en donnerait qu'une imparfaite idée. (l'âge 150.

une robe de chambre à grands ramages, qui lui donnait une ressemblance parfaite avec ces singes savants que les Savoyards promènent chez nous de ville en ville. (Les singes m'en voudraient de la comparaison.)

La flottille du roi de Guébé se composait de trois carracores, montées par un grand nombre de guerriers qui paraissaient lui obéir en esclaves. De la pre- Livr. 17.

mière de ces embarcations qui nous accosta sortit une voix humble implorant comme une grâce spéciale la permission de laisser monter à notre bord deux des principaux officiers du roi de Guébé. Nous étions trop courtois pour ne pas accueillir avec bienveillance une demande ainsi formulée, et les deux lieutenants du monarque furent bientôt près de nous. Noire brave matelot Petit ne contenait plus sa joie; il se sentait

heureux de voir à ses côtés des hommes plus hideux que lui; il se pavanait gravement en montrant du doigta ses camarades les Guébéens visiteurs, et peu s'en fallut qu'il ne se crût un Apollon ou tout au moins un Antinous.

Quand la carracore montée par le roi fut arrivée hord contre bord, le monarque indien s'amarra à la corvette ; puis il monta sans en demander la permission, et défendit impérieusement à ses officiers de le suivre. Dès lors s'établirent des échanges entre ses équipages et le nôtre. Nous donnions des foulards, des couteaux, des ciseaux, des rasoirs, des aiguilles ; on nous offrait en échange des arcs, des boucliers, des flèches artistement travaillées, des chapeaux de paille d'une forme très-originale, et des perles d'une assez belle eau, que les Guébéens tenaient enfermées dans de petits étuis de bamhou.

Cependant la corvette filait toujours, et les carracores à la remorque paraissaient vouloir l'aire route avec nous, le commandant ne jugea pas prudent de naviguer avec un tel voisinage, et souhaita le bonsoir au roi de Guébé, qui comprit à merveille cette impolitesse. Celui-ci nous salua donc à son tour, et nous promit de venir nous rejoindre à la terre des Papous, où nous allions mouiller. Petit était sur l'échelle lorsque le roi de Guébé descendit; il le regarda en face et lui dit, comme s'il pouvait en être compris : '

— Marsouin, tu es un brave gabier et je t'estime, parce que tu viens de me détrôner.

Le roi de Guébé, croyant qu'on lui adressait un compliment, prononça quelques paroles inintelligibles en arabe ou en malais sans doute, et Petit, tout rayonnant de cette réponse, lui répliqua :

— Gré coquin ,! que tu es laid !...

Là-dessus ils se saluèrent à la musulmane; le capitan sauta dans une de ses embarcations dont je vais vous parler en détail, et notre brave matelot remonta à bord, où il dîna avec un appétit inaccoutumé. Son succès l'avait enorgueilli.

Il était temps qu'une brise soutenue nous poussât jusqu'à notre première relâche, car depuis plus de deux mois notre pauvre équipage épuisé se traînait à peine sur le pont et dans la batterie; la dyssenterie et le scorbut ne cessaient pas leurs ravages. Rawack, où nous allions mouiller, pointait à l'horizon avec

ses dômes de verdure dessinés déjà sur un ciel bleu, et la gaieté se glissa encore dans nos causeries du soir.

Les carracores de Guébé avaient fui loin de nous : c'étaient à coup sûr les pirates les plus effrontés et les plus téméraires de ces mers à moitié inconnues, si nous en jugeons par la hardiesse et l'insolence de leur visite.

lîien n'égale la dextérité avec laquelle les Guébéens manœuvrent ces curieuses embarcations longues de quarante à soixante pieds. Elles sont étroites ; leur poupe et leur proue s'élèvent à une hauteur prodigieuse ; les extrémités en sont terminées en croissant ou en boule, et sont destinées à recevoir le pavillon ; les bancs sur lesquels s'assied l'équipage sont protégés contre le soleil par une toiture charpentée, recouverte de feuilles de vacoi, de cocotier et de bananier. Je doute fort que ies Guébéens emploient la voile dans leurs navigations ; mais à bâbord et à tribord de chacune d'elles, les courbes légères, solidement amarrées et échelonnées sur les flots, portent des pagayeurs en grand nombre qui font ainsi contre-poids et maintiennent l'embarcation dans un équilibre parfait. Des magasins ou armoires fermées contiennent les armes et les provisions de l'équipage, et je ne saurais dire le nombre immense de flèches qui nous furent offertes lors de notre première entrevue près de Pissang. Au surplus, toute description écrite de ces belles carracores n'en donnerait qu'une imparfaite idée, et je me hâte d'ajouter que, seulement après les avoir vues, j'ai pu me représenter les galères à double et à triple rang de rames dont parlent les anciens.

Rawack venait d'étaler devant nous ses richesses tropicales ; chacun de nous, sur le pont, dévorait de l'œil le fond dîme rade où nous allions bientôt nous délasser de tant de fatigues. Les malades dans leurs bannes savouraient doucement un air terrestre après lequel ils avaient tant soupiré; mais la nuit nous surprit au milieu de notre allégresse, et nous louvoyâmes devant l'île jusqu'au lendemain malin L'élève Guérin fut chargé d'aller sonder la rade, et la mission fut remplie avec cette haute intelligence qui distinguait le jeune officier dont le courage, depuis cette époque, est sorti vainqueur d'un grand nombre de rudes épreuves.

RAWACK

Les sauvages. — Serpents. — Lézards. — Encore Petit. — Escarmouche.

Le paysage que nous avions sous les yeux élait ravissant. Placés au milieu de la vasle rade comme au centre d'un magnifique panorama, nous pouvions d'un seul coup d'œil en admirer l'harmonie. A droite se dresse un cap chevelu sur lequel sont étalées de la façon la plus variée toutes les richesses botaniques des zones brûlantes ; puis le cap, s'abaissant par une pente insensible et une courbe régulière, se repose à une lieue de là, sur la plage. Ici sont des maisons groupées, bâties sur pilotis; des feuilles de latanier et de bananier servent de toiture à ces demeures, élevées de sept à huit pieds au-dessus du sol sablonneux, et tout alentour se montrent épars quelques tombeaux protégés par leurs idoles hideuses, les crânes blanchis et les pieuses offrandes des amis et des parents. Un vide vaporeux, à travers les flèches élancées d'un admirable bouquet de cocotiers, laisse voir au loin

un large ruban vert, canal tranquille qui sépare deux terres voisines. A gauche, le terrain reprend sa courbure et s'élève peu à peu, comme pour rivaliser de grâce et d'élégance avec le paysage du côté opposé. Sur la base de cette petite hauteur, le flot se brise avec violence et reflète au loin mille arcs-en-ciel. Enfin, dans un lointain violâtre se groupent les hautes et solitaires montagnes de Waigiou, dominant la terre silencieuse du pays des Papous ; et, pour raviver le tableau, des ombres ou plutôt des fantômes noirs, agités par la peur et la curiosité, sautillent au fond de la rade ainsi que ferait une bande de babouins. Enfin, des lames joyeuses courant les unes après les autres, reflétant un ciel d'azur et un soleil large et brûlant, complètent le paysage.

A la mer basse, un navire de moyenne grandeur peut loucher sur un roc à une encablure de terre ;

mais M. Guérin n'était pas homme à remplir la mission dont on l'avait chargé le matin sans signaler la position de ce dangereux récif.

Le lendemain de notre arrivée, Rawàck fut désert; notre présence avait fait fuir les naturels. Il y aurait une autre leçon à tirer de cette crainte générale et instantanée qu'éprouvent tous les sauvages à l'aspect seul d'un navire européen ; on serait tenté de croire que la civilisation ne s'est ouvert un passage à travers les océans, les déserts et les forêts, qu'à l'aide de la mitraille. Quand nous débarquâmes, la trace des pieds était encore empreinte sur le rivage; des vases à demi remplis d'eau ou d'aliments frais se trouvaient dans les cases abandonnées, et les offrandes faites aux morts paraissaient être le dernier adieu des naturels à leur île natale.

Nos tentes dressées à terre protégeaient nos instruments astronomiques; les embarcations cherchaient des mouillages commodes ; les chasseurs parcouraient les bois, les botanistes fouillaient partout, et les pauvres malades, appuyés sur leurs amis, cherchaient à ressaisir une vie près de leur échapper.

Cependant les indigènes ne se molliraient pas encore ; leurs agiles pirogues glissaient bien la nuit dans le canal qui sépare Havvack de Waigiou, et comme nous n'avions pas l'air de nous apercevoir de ces rondes nocturnes et mystérieuses, les journées étaient paisibles, sans incidents, monotones et étouffantes. Peu à peu les pirogues s'approchèrent davantage ; les plus téméraires de ceux qui les montaient descendirent sur la plage; et, tout tremblants d'abord, ensuite audacieux jusqu'à l'impertinence, ils s'établirent près de nous; puis ils s'assirent familièrement à nos côtés, goûtèrent de nos mets, voulurent essayer la commodité de quelques-uns de nos vêtements, et finirent par commettre quelques larcins que nous eûmes la prudence de ne pas punir, de crainte que, par notre faute, il ne nous fût plus permis d'étudier leurs mœurs, leurs usages leur caractère, et c'eût été une grande perte pour notre curîosilé.

Lassés enfin de leurs courses nocturnes, dont ils ne tiraient aucun profit, rassurés aussi par notre attitude paisible, les insulaires échappés de Boni et de Waigiou se décidèrent à débarquer en plein jour en face de nous, sans armes, avec une sorte de bravoure où il y avait plus de fanfaronnade que de vrai courage, et il ne dépendit pas de nous que nous devinssions pour eux de véritables amis. Je dois ici un utile conseil aux explorateurs que le hasard ou les devoiis de leur mission appellent au milieu de ces peuplades les plus farouches du globe : c'est que, à moins d'y être forcés par les plus graves circonstances, ils ne doivent se montrer les agresseurs dans aucune occasion. Le plus sûr moyen d'adoucir le caractère cruel de ces indigènes est de leur témoigner une grande confiance. Si vous vous dites forts avec eux, ils vous prouvent, en vous assassinant, que vous êtes faibles. De pareils hommes n'ont d'arguments qu'au bout de leurs sagaies, de leurs crics ou de leurs flèches empoisonnées. Les restes sanglants de l'intrépide Cook n'auraient pas été confiés à la racle de Karakakooa dans un cercueil de plomb, si le défiant capitaine s'en était loyalement rapporté à la parole du roi d'Owbyée, qui lui promettait réparation du vol dont l'illustre navigateur anglais avait à se plaindre. Que de catastrophes seraient évitées si, au lieu de braquer tout d'abord l'arlillerie sur les plages, les voyageurs cherchaient à ne se faire connaître des indigènes que par des bienfaits!

Les sauvages sont, à la vérité, de grands enfants qui veulent qu'on les amuse et qu'on leur fasse des cadeaux, mais ils se révoltent contre les menaces. Que le jour arrive encore à mes yeux éteints, que j'entreprenne un nouveau voyage autour du monde, et j'emmènerai avec moi des danseurs de corde , des escamoteurs, des jongleurs, persuadé qu'avec un semblable cortège, il me sera plus aisé de m'inpatroniser chez ces peuples primitifs, d'étudier leurs mœurs, de visiter l'intérieur de leurs déserts, de leurs forêts, qu'en m'aidant de fusils et de balles, dont la puissance les soumet quelquefois, mais ne les désarme jamais.

Pour ma part, je déclare que je n'ai couru de véritables dangers qu'alors que j'ai voulu combattre les sauvages avec nos armes européennes, et je n'ai jamais voyagé avec plus de sécurité que lorsqu'on débarquant j'ai confié aux naturels, accourus sur le rivage par curiosité ou parmi instinct de rapine, mes boîtes, mes pistolets, mes objets d'échange et même mon fusil. Je vous dirai plus tard ce qui m'est arrivé à Wahoo, l'une des plus belles îles et des plus riches de l'archipel des Sandwich.

Je maintiens donc que si les Européens ont à déplorer tant de sanglantes catastrophes dans ces courses lointaines, il faut en accuser leur humeur querelleuse et les injurieuses précautions qu'ils prennent sans cesse pour se garantir de toule attaque des peuplades au milieu desquelles ils son! jetés. La défiance est un outrage, et chaque peuple, civilisé ou sauvage, généreux ou abruti, veut faire croire qu'il a le sentiment de sa dignité.

Le commerce est le principal lien des peuples. On place toujours en première ligne l'intérêt matériel; vient ensuite la morale, qui protège et affermit. Chez les peuples sauvages surtout, cette double maxime est frappante de vérité, et tout voyageur fera bien de l'utiliser à son profit.

L'opulence est en tous lieux un excellent passeport, et au milieu de ces archipels indiens on est riche avec si peu de chose, que la générosité ne coûte aucun regret, alors même que l'on est dupe de sa confiance. A Rawack, nous ne lardâmes pas à comprendre que nos comptoirs seraient bientôt appauvris par les exigences des naturels que nous ne voulions pas éloigner ; mais, à tout prendre, nous aimions mieux encore perdre quelques bagatelles que de laisser concevoir de notre grandeur une opinion défavorable; aussi continuâmes-nous nos prodigalités, sauf à nous payer plus tard en fouillant dans les tombeaux élevés sur la plage

Notre exemple devint contagieux; les naturels se piquèrent d'honneur à leur tour Chaque matin un grand nombre de pirogues venaient voltiger autour de la corvette et nous apportaient des coquillages rares, de très-jolis insectes, des papillons précieux, et surtout d'énormes lézards vivants, fortement liés sur le dos à un gros bâton. Ces lézards monstrueux sont, à ce qu'il parait, très-nombreux à Roui et à Waigiou, où pourtant on leur déclare une guerre à outrance. Les indigènes, pour s'en saisir, emploient un moyen qui n'est pas sans quelque danger, quoique la morsure de ces reptiles ne soit pas très-venimeuse. Toutefois Rérard, un de nos élèves, qui en fut mordu un jour, en éprouva, malgré une prompte cautérisation, une fièvre qui dura près d'une semaine. Voici le moyen employé par les sauvages : ils se placent doucement à genoux sur la terre molle où le lézard a établi son gîte. Ils ont en main une palette tranchante en forme de battoir, et tiennent cap-

tifs au-dessus de l'orifice du trou plusieurs insectes bourdonnant dont le frôlement attire le reptile. Dès que celui-ci a mondé sa lête à l'air, le chasseur plonge vivement sa palette dans le sol léger et mobile, et il est rare que le lézard ne soit pas arrêté par le milieu du corps. Si pourtant cela arrive, la première retraite du reptile lui est à l'instant fermée, et les insulaires apostés près de là punissent, par une amende consistant en poissons ou en cocos, le chasseur désappointé.

La présence de ces monstrueux lézards dans tout cet archipel ferait supposer que de gros serpents y ont aussi établi leur demeure; mais, quoiqu'ils y soient en effet très communs, nous n'en avons guère vu qui eussent plus de quatre à cinq pieds de longueur. Ici, comme dans presque tous les pays du globe, ils craignent le bruit et fuient à l'aspect de l'homme. Cependant je me hâte de prévenir les ca-

pitaines que sur les bords de l'aiguade, située à quelque vingtaine de pas du fond de la rade de Rawack, on trouve fréquemment un grand nombre de ces reptiles. Ils paraissent attendre, roulés en spirale sous des touffes d'arbrisseaux, une agression qui les force à la défense. La meilleure arme contre de pareils ennemis est une baguette de fusil, dont un coup, bien appliqué sur les flancs de l'animal dressé, brise un de ses anneaux, et arrête tous ses mouvements. Cependant il faut de l'adresse et du sang-froid pour une pareille chasse.

Rawaek est une île taillée en forme de pilon courbe; les deux extrémités sont larges, hautes, raboteuses ; le centre est uni, resserré; elle n'a guère qu'une petite demi-lieue dans sa moindre largeur, et on la traverse en suivant un joli sentier sans cesse ombragé par les arbres les plus riches et les plus variés.

C'était ma promenade favorite de chaque malin,

Aiguade de l'Urance à l'île YYaigiou. (Page loi.

alors que le soleil, à son lever, réveillait les myriades d'oiseaux qui inondaient, pour ainsi dire, la cime touffue des arbres. Un jour que, plus matinal que de coutume, je m'étais muni de mes crayons pour aller dessiner les flancs si majestueux de Waigiou, je vis accourir à moi Petit, le visage tout décliiré, jurant et frappant du pied comme s'il avait reçu un outrage impuni.

— D'où viens-tu?

— Oh les gredins !

— Que t'a-t-on fait?

— Oh les phoques !

— Voyons, que t'est-il arrivé?

— Et ces sales esturgeons osent se croire des hommes taillés ainsi que vous et moi !

— Parleras-tu, drôle?

— Si j'en trouve jamais cinq ou six séparés des autres, je leur tombe dessus comme une averse sur les matelots.

— Explique-moi donc la cause de cette colère.

— Ce n'est pas difficile, sacrebleu ! et vous allez

juger, vous, monsieur, quiètes juste, si j'ai eu tort de taper dessus.

— Tu as tapé sur quelqu'un ?

— Sur quelqu'un, non; sur quelques-uns, oui.

— Encore des sottises !

— Mais non, à ma place, Marchais les aurait broyés. Cré mille sabords! si j'étais fort comme lui!

■ — Tu ferais de belles choses ! Mais assez de plaintes comme ça ; dis-moi ce qui l'est arrivé.

— Un petit verre, d'abord.

— Tiens.

— Et puis un autre.

— Tiens.

— Vous n'êtes pas un Rawackais, vous; un Waigiouien, vous. Vous savez comment s'apprêtent les poissons ; mais ces requins ! ça fait pitié. Tenez, jugez si j'ai tort, et si l'on ne ferait pas bien de taper sur ces êtres comme sur des crapauds. Vous n'ignorez point que je n'ai point couché à bord, et que j'ai veillé auprès de la tente où ils sont si bêtement occupés à compter les mouvements de la pendule.

— Du pendule.

lôo

— Dites du pendule si vous voulez; moi, je dirai toujours de la pendule, parce que je, crois savoir parler franças.

— Ah! tu parles bien le français, toi.

- Mieux qu'eux autres qui sont entables sur des l'eu lies de bananier comme des singes. — Ali ! les Papous sont là ? -- Oui, monsieur; niais n'y allez pas, ça failborreur,

yp^frct?^—

Ici sont des maisons bâties sur pilotis. (Page 133).

ça dégoûte ; j'aimerais mieux me trouver devant un essaim de jolies tilles. Bref, je vais vous conter ça. Je flânais ce matin là-bas en pensant à pauvre père et à pauvre mère, qui marchent maintenant la tête en bas, et chez qui il commence à faire nuit quand il

fait jour ici; je cherchais des coquillages pour vous en faire un cadeau, en échange du verre d'eau-de-vie que vous allez me donner, quand j'ai vu se détacher de Waigiou une demi-douzaine de pirogues. (Ja me va, m'ai-je dit, ça me va. Je leur emprunterai gratis

. C'est par ce frottement rapide que la chaleur se développe, (l'âge 155.)

quelques bagatelles, je les donnerai à M. Arago, et j'aurai une demi-bouteille de rhum; qui sait? peutêtre une bouteille entière, ça dépend de lui. §§§ — Après?

— Eh bien, après cette bouteille une autre.

— Achève ton récit.

— Bref, les voilà arrivés, et nous nous sommes salués en gabiers, eux en reniflant et moi la main au chapeau. Us m'ont dit : « Sala, sala ! » je leur ai répondu : « Bonjour, citoyens! » et ils se sontmis* à rire comme des imbéciles. Peut-être qu'ils ne savent seulement pas ce que c'est qu'un citoyen.

— C'est possible.

— Ils sont si... Hugues, vous savez, votre domestique. Bref, ils se sont établis à terre, ont préparé leur déjeuner, sans vin, par exemple, sur de petits morceaux de bois vert fichés à terre et placés comme s'ils voulaient bâtir une maison en mignature ; ils ont placé d'autres baguettes vertes aussi, serrées les unes contre les autres, formant charpente, puis ils ont étendu le poisson dessus... beau poisson, ma foi, rouge, bleu, vert, et frais comme du poisson frais. Bref, ils ont mis dessous des branches et des feuilles sèches, et faisant du feu comme chez nous on t'ait du chocolat, voilà qu'ils allument tout ça, et que les jolis poissons deviennent de petits saint Laurent. Ils étaient roux que ça donnait envie d'en manger jusqu'à demain; bref, les susdits bien cuits, eux mitres les prennent av»c leurs doigts huileux, et les voilà qui se mettent à mâcher sans seulement me dire : « Assieds-toi là par terre ; avale comme nous. » C'est-il pas là une injure, dites?

— C'est peut-être leur usage.

— C'est jamais un bon usage que d'être impoli et de manger tout seul quand il y a un étranger qui a faim.

— Bien dit.

— Aussi, sans plus de façon, j'ai allongé mon bras et j'ai tiré un poisson de dessus son gril, en leur disant merci. Mais, au moment où j'allais mordre dedans, voilà-t-il pas le plus dodu de la troupe qui me dit des gros mots !...

— Peut-être te disait-il de jolies choses.

— il fallait qu'il s'expliquât, l'imbécile! Bref, ayant compris comme ça, j'ai dû me fâcher; alors je lui ai lâché son poisson à la face, et je lui ai fait un geste de matelot qui veut dire : Je me moque de toi.

— Qu'ont ils répondu ?

— Rien ; ils ont continué à manger, les goinfres, et je les ai regardés faire. Bref, j'en étais là quand, pour me rabaisser sans doute, ils ont entamé le dedans de la pitance, et se sont mis à avaler les intestins des poissons. J'ai vu la ficelle, et je me suis mis à marronner. Mais, comme vous m'aviez dit que nous naviguions pour l'instruction des peuples, j'ai voulu apprendre aux Bawackais la manière dont on mange proprement les poissons dans notre pays. Là-dessus, je m'empare délicatement, à l'aide du pouce et de l'index, d'un de leurs gros goujons; je l'ouvre, j'en arrache les boyaux, je les jette à terre, et j'avale la chair sans plus de façons. Mais ces gredins, ces satanés ladres, ne font ni une ni deux, ils se fichent dans la pensée que c'est pour les gouailler que j'ai avalé un morceau de la bête, ils ramassent avec soin les tripes que j'avais jetées ; puis, avec des cris et des menaces, ils m'entourent, se mettent à gesticuler, à danser, et, sans doute pour battre la mesure, ils tapent sur mes épaules comme sur un tronc d'arbre.

— -Diable! diable! ça chauffe.

— Oh ! alors je prononce à voix basse le nom de Marchais pour me donner du courage ; j'empoigne un de leurs avirons, qu'ils ont la bêtise d'appeler pagaies, et, ma foi, je fais un moulinet sterling qui entame quelques côtes... A ma place, vous en auriez fait autant, je pense.

— A ta place, je n'aurais pas pris de poisson.

— Mais, dans tous les cas, vous auriez jeté les tripes ?

— Oui.

— Eh bien , c'est cela qui les a vexés, les brutaux ! Bref, la danse continuait depms cinq ou six minutes;

je tapais, j'étais tapé, et je ne sais ce qui serait arrivé à la fin, si le grand canot, commandé par M. Baillard, n'avait montré son nez à l'embouchure du canal. C'est tout. Ai-je 1ort? dites.

— Tu es un drôle.

— Je le sais ; mais ils sont bien drôles aussi, eux autres! manger les tripes des poissons et peut-être les arêtes !

— ■ Cela ne te regardait pas.

— Si fait, ça regarde tout le monde de faire du bien au monde. Et puis, vous ne savez pas tout encore? Le temps est noir, la mer devient houleuse, et ils pourraient fort bien ne pas aller à la pêche de plusieurs jours ; ils ont imaginé quelque chose qui n'est pas trop bête pour des sapajous. Dans un de leurs vases de terre ils ont fait bouillir de l'eau de mer, puis ils l'ont jetée dans un grand tube de bambou vert, et ils y ont mis le poisson qu'ils ont bien fermé, et qui cuit; là dedans comme s'il n'était pas sorti de sa chambre.

— J'ai vu cela, et c'est assez ingénieux.

— Croyez-vous que le poisson soit bon là dedans?

— Délicieux ; j'en ai mangé hier.

— Avec les tripes?

— Non.

— A la bonne heure !

— Dis-moi, crois-tu que les naturels du Waigiou soient encore là?

— Oui. .

— J'y vais.

— Je ne vous le conseille pas; ils vous feront peut-être comme à moi, et je vous réponds qu'ils tapent dur.

— C'est égal, je tiens à les voir.

— En ce cas, je vous accompagne ; ils ne savent pas que vous valez plus que moi, et ils ont si peu d'usage de la société et des bonnes manières du grand monde ! . . . Encore un petit verre, monsieur. . .

— Non, tu te griserais, et tu ferais de nouvelles sottises.

— Vous me calomniez; vous savez bien que je porte mieux la voile que la corvette.

— Tiens.

— Cré coquin ! manger des tripes de poisson !

Je partis donc avec mon brave et grotesque matelot, et j'arrivai bientôt auprès des insulaires, encore en effervescence, et occupés, pour la plupart, à donner des soins à un des leurs contre lequel Petit s'était rué fort cavalièrement.

— Je crois qu'il gigotte, me dit-il.

— Tu l'auras blessé, coquin!

— Tiens, croyez-vous donc qu'il y allait de main morte, lui? C'était le plus insolent, le plus criard ; moi, je ne n'aime pas les criards, et je méprise les insolents.

— Tu as des manières si brutales!

— Les manières de ces gaillards- là ne sont guère plus mignonnes que les miennes, et si vous n'aviez pas deux bons pistolets à votre ceinture, je vous jure que je vous défendrais d'aller à eux.

— Tu me le défendrais !

— Oui, oui !

— De quel droit?

— Du droit qu'on prend quand on aime les gens... Encore un petit verre, monsieur Arago.

— Tais-toi ; ils nous ont vus.

— Ça n'empêche pas le petit verre. Au contraire, ça doit faire redoubler.

— Silence!

Dès que nous fûmes près d'eux, les naturels nous entourèrent en parlant tout à la fois et en nous me-

naçant de la façon la plus significative; mais notre bonne contenance les apaisa moins encore que quelques légers cadeaux , et bientôt l'harmonie régna parmi nous.

— Faire des présents à qui avale des tripes de poisson!... me disait Petit plus rassuré; mais ce n'est pas là connaître son monde!... Avaler des tripes de poisson !... C'est égal, j'ai envie d'en goûter, rien que pour savoir si c'est passable. Je vais leur en demander une demi-aune.

— Si tu bouges, je te chasse.

— Allons, suffit, je ne souffle plus.

Le repas des liawackais (comme disait Petit) se continua paisiblement. Les poissons avaient fort bonne mine ainsi préparés ; chacun des convives prenait sa part sur le treillage noirci, le plaçait dans le creux de sa large main ou sur un morceau de feuille de bananier, et en divisait les morceaux avec assez d'adresse. Accroupis à la mode de nos tailleurs, ils mangeaient sans rien dire ; ils buvaient à tour de rôle, dans une calebasse, une eau fort limpide apportée de Waigiou, et de temps à autre ils se tournaient vers le soleil en marmottant quelques brèves paroles qui devaient être des prières.

— Je crois qu'ils prient Dieu, murmurait Petit ; foi d'homme de cœur, ça en a l'air... Si ça ne fait pas pitié ! oser prier Dieu et avaler des tripes de poisson !

Le fait est que la façon de manger de ces peuplades n'est pas très-engageante, et je connais bien des jeunes Parisiennes qui détourneraient leurs regards de pareils tableaux.

La nourriture des habitants de Rawaek et de Waigiou consiste en poissons, en volailles, en coquillages et en fruits. Pour boisson ils n'ont que de l'eau pure ou du lait de coco ; pour ustensiles de service, des vases grossiers, et pour unique assaisonnement, l'appétit qu'ils savent se donner par un continuel exercice.

En général, les voyageurs qui publient le résultat de leurs observations dans les pays lointains croient avoir rempli leur tâche dès qu'ils nous ont tout simplement signalé un fait. Par exemple, ils ont dit, et la chose est vraie, que les sauvages faisaient du feu en frottant un morceau de bois sec contre un morceau de bois vert. Et voilà tout. Eh bien, cela ne m'apprenait presque rien, et je ne savais pas exactement comment on faisait du feu chez les sauvages. Voici leur procédé ; c'est par les détails seuls qu'on traduit fidèlement.

Un homme s'accroupit, tenant dans sa main deux morceaux de bois, l'un long de douze à quinze pouces, gi'os comme une baguette de tambour, et terminé en cône peu aigu; l'autre est un parallélogramme de la hauteur de cinq ou six pouces et de trois ou quatre de largeur, sur un des côtés duquel est pratiqué, vers le milieu, un petit trou profond de six lignes ; de ce trou part une rigole de trois ou quatre lignes de profondeur allant jusqu'au bout de la pièce de bois. Celle-ci est verte, la baguette est sèche. L'homme accroupi retient entre la plante de ses deux pieds la grosse pièce, glisse quelques herbes et folioles à demi calcinées dans la rigole, jusqu'au petit trou, y place la baguette qu'il tient entre ses deux mains ou-

vertes, et la tourne et retourne ainsi qu'on prépare chez nous le chocolat, (''est par ce flottement rapide, qui dure toujours une demi-minute au moins, que la chaleur se développe et met le l'eu aux herbes sèches, que l'on attise ensuite avec le souffle Cela est simple, j'en conviens, mais cela devait être dit. Et maintenant, dans la crainte de l'oublier plus tard, je me hâte de constater ici trois observations bien frivoles , sans doute, mais qui m'ont paru assez singulières. La science les expliquerait peut-être par des études physiologiques ou psychologiques; moi, je ne me jette pas dans les profondeurs et je n'interroge que les surfaces.

J'ai donc remarqué que, depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu'au cap llorn, c'est-à-dire dans un espace à peu près égal aux cinq sixièmes de la circonférence de la terre, pas un peuple sauvage ne mange un mets quelconque assaisonné. Point de sauces, point de fournitures; tout se cuit sur la braise aune fumée ardente, ou dans des fours qu'on étouffe quand la victime y est jetée quelquefois en vie. L'art culinaire n'est guère investigateur.

Pour dire non, tous les peuples de la terre font avec la tête le signe en usage chez nous, quelquesuns ajoutent à ce signe une parole, d'autres un mouvement de la main, mais toujours le signe de tête existe. Eli bien ! pour dire oui, tous les peuples delà terre, dans le vaste espace dont je viens de vous parler, lèvent la tête en reniflant au lieu de la baisser comme nous. C'est futile à observer, j'en conviens, mais j'ai fouillé dans tant de petits secrets! j'ai voulu si bien voir !

La troisième de mes observations est, je crois, plus singulière encore : c'est que, chez tous ces peuples, on dort couché presque continuellement sur h- ventre. La médecine nous expliquera cela. Me pardonnera-t-on d'indiquer ces légères différences, ces usages généraux? C'est par un faisceau de minutieux détails qu'on arrive à des conséquences générales.

Un grain violent nous força, Petit et moi, à la retraite; nous quittâmes les sauvages, qui s'abritèrent sous leurs pros renversés, et nous, plus instruits que la veille, nous réprimes la route du camp, contraints de courber le dos sous les rapides ondées d'une averse tropicale.

— Cela est bien bête ! grommelait Petit entre ses dents.

— Qu'est-ce qui est bête?

— Vous et la chose. Vous, de venir par ce temps de chien vous frotter à de pareils animaux; la chose, de voir des hommes si sales que vous vous plaisez encore à dessiner sur vos livres.

— C'est pour mon instruction.

— J'ai beau les voir, moi, ça ne m'instruit pas davantage.

— Tu te trompes, et tu en sais maintenant plus qu'hier.

— Ah ! bah !

— Certainement, îajipelle-toi ce que tu as observé.

— C'est juste, morbleu! c'est juste, je sais maintenant que les liawackais et, les Waigiouiens mangent les tripes de poisson.

loti

SOUVENIRS D'UN ÀVEUGUE.

RAWACK

Pèche. — ï.c roi de.Guébé et Petit. — l'ne jeune fille. — Départ.

archipels. — Les Carolines.

Mort de Laltîclie.

Divers

Si les lourds et trapus indigènes de ces contrées ont souvent l'intelligence trop épaisse pour qu'ils puissent surmonter certaines difficultés, il faut convenir aussi que le ciel les a doués d'une sorte d'instinct vraiment merveilleux, à l'aide duquel ils parviennent à maîtriser le caprice des éléments et la volonté hostile et opiniâtre du sol où le. destin les a jetés. Ue besoin, ce premier et redoutable ennemi des hommes, leur a dit comment il fallait que leurs demeures fussent construites pour échapper au courroux des flots ou aux rafales des ouragans ; il leur a appris à grimper comme des chats sauvages sur les arbres les plus élevés, au sommet des tiges les plus lisses; sans doute aussi il leur a indiqué de puissants remèdes

...Un échafaudage de monstrueuses perruques. (Page 136.)

contre la piqûre incessante et douloureuse des insectes qui assombrissent l'atmosphère, et contre la dangereuse morsure des serpents qui rampent autour d'eux et partagent parfois la même coucbe.

11 nous arrivait souvent, à nous gens si fiers de notre supériorité sur les sauvages, de pénétrer dans un bois et de chercher inutilement pendant des heures entières, sur les plus hautes branches, un fruit rafraîchissant. Eh bien, dès que nous faisions entendre à un indigène que nous lui donnerions quelque bagatelle en échange d'une jam-rosa aigrelette, d'une banane ou d'une pastèque, nous étions sûrs de le voir revenir peu d'instants après, apportant dans ses mains ou sur sa tête les objets que nous avions désirés. Pas un de nos pilotes garde-côtes, habitués aux signes atmosphériques indiquant d'une manière assez précise les variations d'une température ou les approches d'un coup de vent, ne pourrait lutter avec les naturels de Rawack dans l'art de prédire la veille le temps du lendemain, et dès que vous les voyez ici abritant leurs

pros loin du rivage, soyez sûrs qu'il y aura bientôt bourrasque à l'air ou sur les flots.

Ce peuple est casanier, apathique, silencieux; il naît, il vit, il multiplie, et son existence ne sort des limites qu'il s'est tracées qu'alors qu'un navire européen vient relâcher dans ces parages, ce qui, je crois, ne lui arrive guère qu'une fois chaque quatre ou cinq ans.

Voyez ces individus, assis là sur le sable, aux rayons

... Elle paraissait avoir déjà beaucoup souffert. (Page 140.)

d'un soleil dévorant, insensibles à ses flèches aiguës.

Ils sont tous, ou presque tous, courts, trapus, d'un noir sale ; leur front est déprimé, leurs yeux petits, sans feu, sans animation; sur leur tète grosse et lourde pousse une si prodigieuse quantité de cheveux longs et crépus qu'on dirait un échafaudage de monstrueuses perruques, paisible refuge de myriades d'insectes qu'il n'est pas nécessaire que je vous nomme. Les joues des naturels de Rawack sont larges et pendantes, quelques poils épars et inégaux les ornent d'une façon peu gracieuse, et leur lèvre supérieure, pareille à celle des nègres d'Angole et de Mozambique, est ombragée d'une moustache, mais d'une seule moustache qui ne couvre que la moitié de la bouche, car l'usage du pays, ou peut-être un fanatisme religieux, défend d'en porter des deux côtés. Maintenant ajoutez à ces charmes séduisants une poitrine large et velue, des épaules charnues et rondes, des bras courts, potelés, taillés en boudins sans formes dessi-

nées, sans muscles ; des cuisses comme des troncs d'arbres, des pieds et des mains énormes, une démarche pénible et écrasée, des dents sales et une

odeur de bouc qui s'exhale au loin, et vous aurez une idée assez complète de cette population rare, triste, curieuse et insolente, qui ne craint plus de venir se

L'Uranie devant l'île Rawack. (Page 139.)

trotter à nous tous les matins, et qui ose même parfois nous regarder avec un certain mépris facile à discerner.

Je ne vous parle pas des exceptions qui se font re-

marquer par-ci par-là, au milieu de ces êtres réveillés par notre présence et l'appât d'une rapine d'autant plus facile que nous n'exposions guère à leurs regards que ce que nous voulions perdre. On voit aisément

. . Quelques figures grossièrement taillées. (Page 158.

que ce sont là des jeux de la nature, qui cherche parfois, dans un nouvel effort, à se venger de son propre caprice. Et cependant il y a parmi tous ces hommes si grossièrement bâtis une adresse telle pour certains exercices, qu'on a peine à y croire même ilors qu'on en a été mille fois témoin, Je veux parler de leur pêche vraiment merveilleuse, Livp. 4 8

et tellement amusante, que nous ne pouvions nous lasser d'y assister matin et soir. Placé debout sur l'avant d'une pirogue, un homme est là, Neptune parodié ou plutôt Silène en goguelte, tenant en main une longue perche année de deux pointes de fer en fourchette; il plane sur l'eau et cherche de l'œil le poisson qui fuit et glisse à peu de profondeur ; dès qu'il

le voit, il fait signe à ses camarades et leur indique d'un geste de la main gauche le côté vers lequel ils doivent diriger l'embarcation. Ceux-ci obéissent et pagayent doucement pour ne pas effrayer le poisson. Halle maintenant! Le chasseur a mesuré la distance, il a levé le bras, calculé Ja courbe que le trait va décrire. La fourchette est lancée, et il est rare qu'elle ne frétille pas sur l'eau, aux mouvements de l'animal qu'on voulait atteindre. Sur vingt-cinq coups lancés, parfois au milieu d'une mer peu calme, deux coups à peine sont sans résultat , et j'ai vu Petit embrasser un jour avec une tendresse qui allait jusqu'au délire un de ces habiles pécheurs, lequel, venant de désigner deux poissons voyageurs côte à côte, les piqua tous les deux au beau milieu du dos, à trente pas au moins de distance.

C'est une chose vraiment digne de remarque et dont la civilisation devrait rougir, que le respect qu'ont pour les cendres des morts tous les peuples de la terre, même les plus stupides et les plus farouches. Ici, comme à Koupang, comme à Diély, comme à Ombay, il est aisé de voir que les hommes, dans leur religion bizarre, ridicule ou cruelle, croient à une autre vie, car, sans cette foi, le culte qu'ils professent en faveur de ceux qui ont pour toujours disparu de cette terre ne serait qu'un absurde contre-sens.

Remarquez ces tombeaux dont toute l'île de Rawack est semée. Nulle herbe parasite ne croît autour du terrain qui environne celte demeure sacrée, terrain plane, enjolivé d'un sable fin et blanc; les parois du monument sont parfaitement entretenues et ne laissent aucune issue au vent, à la pluie ou aux insectes. Ce sont des cases basses, carrées, avec charpente au plafond, bâties en tiges de bambou et en feuilles de palmistes ; une porte étroite est pratiquée à la façade ; un homme accroupi peut aisément y passer et visiter l'intérieur, où sont placés et renouvelés des ex-voto, pieux garants d'une tendresse qui survit à la tombe. Dans le principal de ces édifices nous avons trouvé des bandelettes en laine et soie de diverses couleurs, fixées sur des bâtons debout; un énorme coquillage, de la classe des bénitiers, plusieurs armes brisées, un grossier escabeau et une assiette en porcelaine chinoise ; sur le devant et en dehors étaient placés, par rang de taille, cinq crânes fort propres et fort bien conservés, et le tout se trouvant, pour ainsi dire, abrité sous une pirogue renversée, image peut-être de la vie qui venait de s'éteindre. Quelques figures grossièrement taillées, probablement les divinités du lieu, se faisaient remarquer auprès des tombeaux et au dedans; mais ces figurines, tantôt debout à cheval sur un morceau de bois aigu, tantôt coucbées sur la terre ou le gazon, paraissaient avoir été presque toutes mutilées. Les hommes, dans leur aveugle colère, se vengent même de leurs dieux.

Je garde encore dans mes collections une de ces ridicules idoles, qui a vu peut-être bien des sacrifices humains. C'est une tète presque sans corps, des jambes crénelées, des pieds fourchus, des bras courts et gros, une bouche s'arrêtant aux oreilles, où pendent les anneaux d'os et de pierre, un nez épaté, des yeux imperceptibles, et pour coiffure un capuchon pointu, plus long à lui seul que le reste de la figure. Un de nos matelots trouva un dieu de Rawack ou de la Nouvelle- Guinée à moitié caché sous la boue qui avoisinait l'aiguade du mouillage. Je le montrai à un naturel, qui ne parut pas trop se soucier de le voir, et qui ne fut nullement fâcbé de le laisser en ma possession. Expliquez maintenant ces étranges anomalies.

Cependant les échanges devenaient chaque jour

plus actifs; nos bagatelles acquéraient plus de valeur; mais nous avions assez de lézards, de sagaies ou d'arcs, et nous demandions avec instance des papillons, des insectes ou des oiseaux. Nous ne tardâmes pas à être satisfaits : les pirogues arrivèrent en nombre considérable à notre camp, et nos collections s'enrichirent de plusieurs familles et espèces très-curieuses. Les oiseaux de paradis eurent leur tour ; les insulaires nous en apportèrent une assez grande quantité, proprement enveloppés dans des feuilles de bananier, et empaillés d'une façon si admirable, qu'on a longtemps cru en Europe qu'ils n'avaient point de pattes et qu'ils perchaient à l'aide du bec et de leurs ailes. Pour deux mouchoirs, un couteau de cuisine, un vieux drap de lit et quelques hameçons, j'obtins de prime abord cinq magnifiques oiseaux de paradis, un six-filets noir, si rare, si beau, si éclatant de mille reflets!...

Le chef de la pirogue avec qui je fis cctéchange me parut si enchanté de son marché, qu'il me donna à entendre qu'à son retour de Waigiou il m'apporterait une plus grande quantité de ces oiseaux, et qu'il voulait profiler d'une brise favorable pour partir, afin de me revoir plus tôt. Comme les embarcations n'étaient jamais manœuvrées qu'à la pagaie , je ne compris pas d'abord le motif de ce brusque départ, et je le lui dis en montrant les voiles de la cor\ etle étendues à l'air; mais lui, me faisant signe d'attendre, grimpa en quelques instants sur l'un des cocotiers du rivage, en descendit une jeune branche avec toutes ses folioles, et s'élançant joyeux dans sa fragile pirogue, planta sur le banc du milieu l'élégante dépouille de l'arbre. Le vent la courba d'une manière gracieuse, et le pilote, fier de ma surprise, disparut sur les flots d'un air triomphant. 0 industrie ! que de miracles n'as-tu pas semés sur toutes les parties du globe !

Tout allait bien à terre, sinon à bord, où les maladies sévissaient plus intenses et plus meurtrières. Les naturels n'avaient plus peur de passer la nuit sans armes autour de nos tentes dressées, et nous nous félicitions de cette relâche où nos opérations du pendule avaient pu se faire sans danger, lorsque tout à coup le navire se trouva seul sur la rade, et nous seuls aussi sur le rivage. Qu'était-il donc arrivé?

Marchais, le rude Marchais, Vial, Lévêque et Barthe étaient presque inquiets; Pelit mâchait son tabac avec plus de précipitation, et nous-mêmes nous suivions avec inquiétude, à l'aide de nos longues-vues, les mouvements des embarcations sur les côtes voisines. Nous ne comprenions rien à celte retraite précipitée et sans motif. Comme elle semblait nous cacher un piège contre lequel il était sage de se tenir en garde, Petit, dès lors, demanda la permission de rester à terre, car il voulait, disait-il, figurer à la première contredanse.

— Que ferons-nous s'ils viennent? répétait-il à chaque instant.

— Nous attendrons qu'ils nous attaquent.

— Et après?

— Nous nous défendrons, et nous verrons bien à qui restera le terrain.

■ — Croyez-vous que ces mangeurs de tripes de poisson soient assez bons enfants pour se toiser avec nous?

— Je ne le. pense pas.

— Alors pourquoi ont-ils pris leur volée?

— C'est ce que nous saurons bientôt.

— Vial, Barthe, Marchais et moi nous resterons à terre : ce sera assez de nous qualre pour eux tous. Hier j'ai voulu essayer mes forces avec le plus robuste

d'une bande qui a débarqué de l'autre côté de l'île ; en deux coups de temps il a pris un billet de parterre, où il figurait admirablement un crapaud de la plus belle espèce.

— Tu auras fait encore quelques sottises.

— Si on peut dire ! Demandez à Vial, qui est venu un moment après, et qui en a jeté trois à l'eau d'un seul tour de main.

— Comment! vous vous êtes battus?

— Du tout; demandez à Marchais, qui a brisé les côtes à deux des plus bavards de la bande.

— Ainsi donc il y a eu rixe générale?

— Mais non}; demandez à Barthe, qui, avec un débris d'aviron, a démonté le reste. Nous nous sommes conduits comme de vrais agneaux , comme d'innocents mérinos.

— Nul doute maintenant ! voilà la cause de leur fuite.

— Pour si peu de chose? allons donc ! ils mangent des tripes de poisson, mais ils ne sont pas si bètes que vous dites.

En elïet, un combat avait eu lieu entre nos quatre vigoureux luron» et une vingtaine de naturels, et je devais penser que c'était là la cause de leur disparition subite. Un motif plus puissant avait éloigné les insulaires. A l'horizon venaient de se montrer les mâts pavoises du roi de Guébé, et, pareilles à des étourneaux qui fuient, effrayés, le vol rapide du milan, toutes les populations voisines s'étaient réfugiées dans leurs impénétrables forêts et au sein de leurs montagnes.

— Tiens, dit Petit en regardant au large, voilà mon sapajou de monarque en robe de chambre ! J'ai toujours un grand plaisir à voir près de moi ce beau gabier ; qu'il soit le bienvenu !

— Que le diable l'emporte 1

— Le diable n'en voudrait pas, monsieur; il lui ferait peur. Savez-vous ce que vous devriez faire si vous éliez bon enfant?

— Quoi donc?

— Vous emparer de ce bijou quand nous lèverons l'ancre, le bien mijoter à bord pendant tout le voyage jusqu'à notre arrivée à Toulon, et me le donner ensuite, en récompense de mes bons services et de ma misère.

— Eh ! qu'en ferais-tu, imbécile?

— Je le mettrais dans une jolie cage que je ferai bâtir à l'aide de mes économies et des 25 francs d'étrennes que vous me donnerez en débarquant; je le mettrais dedans, absolument nu, et je le montrerais à mes compatriotes, en promettant une récompense honnête à celui qui dirait si c'est un homme ou une bête, un chrétien ou un singe. Dieu! quels cigares je fumerais si j'avais ce trésor! Tenez, tenez, le voilà qui mouille à tribord de la corvette. C'est tout de même un fameux gabier; il a du front et il sait manœuvrer.

Les carracores venaient en effet de jeter l'ancre, et un quart d'heure après, la plus grande partie des Guébéens nous serraient la main sur la plage.

Quel peuple que ce peuple guébéen ! quel roi que cet intrépide chef d'effrontés piiates, dont il faut bien que je vous parle encore ! A leur approche, tout fuit, tout tremble, tout se disperse, tout se cache; la mer est sans pirogues, la côte sans habitants, les insulaires sans repos; le loup rôde autour de la bergerie, mais un loup rapace, affamé, dont rien ne peut apaiser la faim dévorante, et à qui ses hardis louveteaux prêtent un si utile secours.

Cette fois il avait avec lui deux de ses ministres et

plusieurs de ses grands officiers, qu'il était allé chercher dans sa capitale. Au coucher du soleil, il lit dresser son couvert à terre sur urje sorte de tapis indien, où l'on plaça quelques assiettes de Chine, plusieurs vases contenant une liqueur légèrement colorée de jaune et fort âpre. Ses deux ministres, un officier et lui s'assirent à terre et mangèrent du riz, quelques légumes, des bananes et une pastèque. Avant le repas, ils s'agenouillèrent et marmottèrent en psalmodiant plusieurs phrases entrecoupées de reniflements; la cérémonie achevée, ils mangèrent de fort bon appétit. J'ai remarqué que, dans le groupe des officiers subalternes qui dînaient près de là, on ne fit aucune prière avant de s'attabler, et comme j'en témoignais ma surprise au roi, celui-ci me donna fort bien à entendre que de pareils hommes n'étaient pas faits pour avoir un Dieu, et que plus tard peutêtre ils jouiraient de ce privilège, réservé seulement aux braves de premier ordre. Hélas! l'orgueil du roi guébéen est-il donc si ridicule? n'y a-t-il donc que lui dans le monde qui ait créé une religion?

Le repas dura une demi-heure au moins ; ils prenaient leurs vivres avec leurs doigts, buvaient tous dans le même vase; et Petit augura avantageusement de ce peuple, qui était assez bien élevé, disait-il, pour ne pas manger des tripes de poisson.

Après son frugal repas, le monarque guébéen se leva le premier, et, venant à moi qui achevais de dessiner la scène, il reconnut mon brave matelot, auquel il présenta cordialement la main. Celui-ci la serra comme dans un ètau, et, tout fier de ce témoignage d'amitié :

— Très-bien, lui dit-il ; et vous? Parole d'honneur, je vous trouve moins laid que l'autre jour.

Le roi répondit quelques paroles inintelligibles, et Petit, feignant d'en avoir compris le sens :

— Je veux bien, dit- il, ne fût-ce que pour savoir si ça peut soûler.

Aussitôt, et sans plus de façons, le matelot goguenard s'empara du vase qui étaii encore sur la nappe, l'approcha de ses lèvres, et avala plusieurs gorgées de la liqueur qu'il contenait, sans se soucier le moins du monde de la grimace de mécontentement que faisaient les officiers.

— Ça ne vaut pas deux sous, dit l'élit en se débarrassant du vase; c'est amer comme chicotin, et si ça ne soûle pas, ça ne vaut pas deux liards. Il ne manque plus à ceux-ci que de manger, comme les autres, des tripes de poisson.

Mais la nuit nous força à nous séparer; nous rejoignîmes nos hamacs suspendus aux cases sur pilotis, et les Guèbéens retournèrent à leurs carracores.

Le lendemain, la corvette était de nouveau seule au mouillage, et le roi de Guébé avait disparu. 11 se montra deux jours après, avec un riche butin fait à Waigiou, et il apporta une belle collection d'oiseaux de paradis, dont il fit galamment hommage à notre commandant, en lui demandant toutefois en échange quelques morceaux d'étoffe, de la poudre et un fusil. Les cadeaux d'un pareil homme devaient ressembler à un emprunt.

Nous n'avions pas vu une seule femme à Rawack, et nous n'en éprouvions guère de regrets, car l'harmonieuse charpente des hommes nous faisait pauvrement augurer de celle de leurs chastes et sauvages moitiés ; mais le vautour guébéen nous procura cette petite distraction en nous amenant une jeune fille de quatorze à quinze ans qu'il avait volée je ne sais où, et qu'il avait eu l'impudence, en nous la proposant à vendre, de nous présenter comme la femme d'un

de ses officiels. Il mentait, le misérable, et l'officier qui acceptait le rôle de mari était plus méprisable encore, puisqu'il trouvait le prix fixé par le monarque beaucoup trop élevé. D'abord on nous en demanda quatre piastres, puis trois, puis deux, puis une ; enfin on nous l'abandonna gratis. Cette fille paraissait avoir déjà beaucoup souffert; je la pris sous ma protection spéciale et je me hâtai de lui offrir quelques aliments sur lesquels elle se jeta avec voracité. En vain essayai-je d'obtenir d'elle des renseignements sur les circonstances qui l'avaient livrée aux Guébéens ; je ne pus m'en faire comprendre, et tout ce que je saisis de ses gestes, de ses regards, de ses soupirs, c'est qu'on la battait souvent, qu'elle était bien à plaindre, et qu'elle s'estimerait fort heureuse de nous suivre sur notre corvette.

Le vent soufflait avec violence; l'infortunée, sans vêtement, grelottait et sanglotait à la fois. Je la conduisis sous une tente pour la dessiner, et je lui fis cadeau d'une chemise qu'elle accepta sans trop de joie, car elle prévoyait qu'on la lui prendrait bientôt à bord des carracores. Pauvre enfant! sa figure était douce, ses yeux pleins d'expression, sa bouche petite et boudeuse, son corps parfait, ses cheveux longs, lisses et d'un noir d'ébéne, ses mains petites, ainsi que ses pieds, mais ses bras et ses jambes un peu grêles.

J'avais à peine achevé mon croquis qu'une rafale terrible, pesant sur la tente, la renversa et nous ensevelit sous ses mille plis. Je ne pus m'empèeber de me rappeler la fable de Mars pris sous les réseaux de fer de Vulcain, et je suis bien sûr que mon ignorante compagne ne fit pas la même réflexion.

Cependant , nos travaux étant achevés, nous levâmes l'ancre, et dîmes adieu à celte terre si féconde dont on pourrait tirer de si précieux avantages. Le roi de Guébé nous vit déployer nos voiles avec quelque regret , car la veille il avait fait mine de vouloir nous surprendre la nuit et de nous attaquer pendant notre sommeil. Mais nos préparatifs de défense le tinrent en respect ; tous ses guerriers, descendus sans armes, en furent pour leurs belliqueusfs intentions. Quant à la jeune fille, elle lendit ses mains vers nous, en implorant notre pitié. Un des officiers du roi s'en aperçut, s'approcha d'elle, la poussa du pied sur le flot qui battait la plage, leva le bras, fit tournoyer un casse-tèle... et la pauvre enfant nesouffril plus.

Hélas! à peine au large, notre cœur se serra à une douleur autrement amère : M. Labiche, un de nos lieutenants, mourut sous les atteintes d'une horrible dyssenterie. Officier plein de mérite, bon, indulgent, il étail adoré des matelots et chéri de ses camarades...

— Ah! nous dit-il quelques instanls avant d'expirer, mes pressentiments ne me trompaient point au départ! Mon père est mort dans un voyage autour du monde, mon grand-oncle mourut comme lui, et moi, je vais les rejoindre sous les Mois.. Adieu, mes amis, adieu! pensez à moi, et dites à ma pauvre mère, en arrivant eu France, que ma dernière parole a été pour elle et pour mon Dieu.

Les vergues mises en pantenne se redressèrent parallèles ; le vent enfla les voiles, et nous poursuivîmes noire route.

Bientôt parurent à l'horizon les Anachorètes entourées de récils dangereux; puis devant nous les mille îles découvertes par Bougainville, puis encore les Carolines, les bienheureuses Carolines, basses, riantes, paisibles, jetées comme un bienfait, comme une pensée céleste au milieu de ce vaste Océan peuplé de tant de farouches naturels. Voyez, voyez! les pros-vo-

lants fendent l'air; ils nous suivent, nous atteignent nous accostent, nous entourent.

— Loulou ! loulou ! (du fer) nous crie-t-on de toutes parts, et les insulaires montent abord, inquiets, mais impatients de tout voir, de toucher à tout. Ces peuples navigateurs dont je vous parlerai bientôt, car je dois voyager avec eux, vivent là, sous ces belles plantations, sans querelles au dedans, sans guerres au dehors; braves, humains, généreux, beaux par le corps et par l'âme, souriant à une caresse, à un témoignage d'affection ; sautant comme des enfants à qui l'on vient de donner des joujoux ; acceptant une bagatelle avec la plus vive reconnaissance, la nouant au cartilage allongé de leurs oreilles, qui leur servent de poches; mais vous offrant toujours en échange des pagnes élégants, des hameçons en os, des coquillages magnifiques, craignant de se montrer moins généreux que vous, non par orgueil, mais par bonté. Oh! voilà enfin des hommes comme l'on est heureux d'en trouver sur son passage ! voilà des cœurs nobles et dévoués! Laissez faire la civilisation, et vous verrez ce que deviendront bientôt ces îles fortunées contre lesquelles nos vices voyageurs ont été jusqu'à présent sans puissance. Nous aurions bien voulu mouiller pendant quelques jours dans cetarchipel parfumé, car nous manquions d'eau douce; mais toutes ces îles sont sans port, et c'est peut-être à cette étrange et heureuse circonstance qu'elles doivent d'être restées pures et libres au milieu de tant de corruption et de cruauté.

J'avais souvent entendu dire que les pros-volants des Carolines étaient des embarcations taillées de telle sorte qu'à l'aide d'une voile triangulaire en pagne, deux balanciers et un pilote gouvernant avec le pied, on coupait, pour ainsi dire, le vent. Eli bien , ce qui me paraissait alors une ridicule exagération des voyageurs, devint à mes yeux une éclatante vérité, et c'est un des phénomènes nautiques les plus curieux à observer que ces hardis insulaires, debout ou accroupis sur leur pros plein d'élégance, se jouant des vents, triomphant de la violence des moussons, et passant, comme de rapides hirondelles, au milieu des courants et des récits les plus dangereux et le plus étroitement resserrés. Que leur importe à eux qu'une embarcation chavire! ils sont, là pour la relever, ainsi qu'on le ferait chez nous dans un bassin tranquille et à l'aide de nos palans et de nos grues. Quant à ces hommes aussi intrépides qu'intelligents, ne craignez rien pour leur vie ; la mer est leur élément; le courroux des tempêtes, leur délassement le plus désiré, et l'on ne comprend pas tant de souplesse et d'agilité au milieu d'obstacles si multipliés et si imprévus. Le Carolin est un homme, un poisson et un oiseau à la fois.

Tous les individus qui montèrent à bord se faisaient remarquer par une taille gracieuse et des mouvements pleins de liberté. 11 y avait de la noblesse dans leur démarche, de l'expression dans leurs gestes, du vrai rire dans leur gaieté d'enfant. Pourtant il était aisé d« reconnaître, même dans leur empressement à venir à nous, qu'un douloureux souvenir leur commandait une grande défiance. Braves gens, qu'un capitaine sans foi ni pitié aura trompés et poursuivis au milieu de leurs joies ! Deux des insulaires qui nous firent visite, et pour lesquels les autres semblaient montrer quelque déférence, avaient sur les cuisses et sur les jambes des tatouages ravissants dessinés avec une régularité parfaite : c'étaient deux demi-chefs, deux demi-rois, et ils n'eussent pas eu cet ornement en usage chez tant de peuples, qu'il

eût encore été facile de reconnaître leur supériorité à la noblesse de leurs manières, à leur haute stature et à leur force musculaire. Un pagne étroit couvrait les reins de chaque individu, et tout le reste du corps était sans vêtement. Quelques-uns avaient aussi des colliers faits avec les folioles de cocotier, et des bracelets coquets tressés avec un art infini.

Un groupe de cinq ou six naturels, sans doute pour payer leur bienvenue et notre, bon accueil, se mit à danser, et je ne saurais vous dire tout ce qu'il y avait d'amusant et de curieux clans cette petite fête si courtoisement improvisée.

Cependant nous naviguions à l'aide de petites bouffées presque imperceptibles ; mais un grain à l'horizon nous annonça de la pluie. Nous manquions d'eau, et, afin d'en ramasser au moment de l'averse, nous dressâmes nos tentes, et allâmes chercher dans

la batterie quelques boulets pour jeter sur la toile et faire entonnoir. A l'aspect de ces projectiles portés par les matelots, les Carolins, effrayés, poussèrent des cris sinistres et semblèrent nous accuser de trahison. Nous eûmes beau leur prodiguer de nouvelles et ferventes caresses, ils bondirent sur le bastingage, s'élancèrent dans les flots comme des plongeons, et rejoignirent à la nage leurs embarcations au large.

L'archipel des Carolines s'effaça bientôt à l'horizon, je le perdis de vue avec un serrement de cœur qui m'accompagna bien avant dans la traversée, et cependant je ne savais pas encore tout ce que je devrais de reconnaissance dans l'avenir à l'un des plus puissants rois de ces îles, où vit en paix jusqu'à présent le peuple le plus beau, le plus doux, le plus généreux de la terre.

COUP D'OEIL RETROSPECTIF

Quand le présent est triste, quand l'avenir se décolore, on ne peut guère trouver de consolation que dans ce qui a fui, dans ce qui n'est plus.

En mer surtout, le passage est rapide et prompt de la joie à la tristesse, de l'ivresse au désespoir. Ce qui chez vous, citadins, est noblesse, courage, grandeur d'âme, est ici chose simple, commune et de tous les jours. L'homme n'a pas changé, mais bien l'élément: voilà tout.

Qu'avez-vous à craindre dans vos demeures, sur vos couches moelleuses ou dans vos promenades sablées? Un bruit importun de voitures roulant l'orgueil et la paresse, la visite d un ennuyeux, une querelle de jeune fille jalouse et irritée, grondant peut-être afin de se raccommoder avec vous ; la secousse d'un piéton maladroit qui vous coudoie en saluant du regard ou du sourire une vieille douairière se pavanant dans ses soieries, ou bien une entorse contre un pavé mal nivelé, ou les éclaboussures d'un coursier au galop...

Mais en mer, ô mes amis ! les contrariétés se dessinent plus tranchées et s'accumulent plus actives et plus menaçantes. C'est une bourrasque qui vous fait sautiller comme l'eau qui bout, et bondir comme un ballon ; c'est un calme plat qui vous énerve, qui vous abrutit, pour ainsi dire, dans une inactivité assoupissante ; c'est aussi une roche sous-marine qui entr'ouvre votre navire frétillant et vous réveille au railieu d'un rêve consolateur; c'est la tempête avec ses hurlements ; c'est la trombe avec ses ravages ; c'est le chaos avec ses ténèbres... A la bonne heure ! il y a là matière à réflexion, il y a là sujet raisonnable de délassement, de craintes et de plaisirs.

Essayez de cette vie de marin dont je vous parle, essayez-en pendant seulement quelques mois, au sein de certaines mers que je vous montrerai du doigt, et nous verrons qui de nous deux sera plus excusable de chercher, comme on dit vulgairement, à tueries heures, lesquelles, en dépit du soleil, ne marchent pas toutes avec la même rapidité.

Le ciel aussi a ses caprices; ce n'est pas toujours son azur qui le fait bleu ou ses nuages qui l'assombrissent, mais bien nos humeurs et nos passions.

Voyons où me jetteront les pensées qui m'assiègent •en ce moment : raison ou folie, il faut que j'écrive; le sillage est tranquille, mes pinceaux sont oisifs en

présence de cet immense et silencieux horizon qui me cercle ; armons-nous de la plume et rétrogradons. La route à faire me paraîtra peut être moins lourde en face de ce que j'ai parcouru. C'est en quelque sorte un élan favorable à la lutte qui va s'engager.

Un regard donc vers ce passé.

Il y a certes grand profit, après une relâche, à se recueillir dans les impressions que l'on a subies, à les analyser, à les comparer à celles qui les ont précédées, à en tirer les conséquences les plus rationnelles, et à se faire de tout cela une règle invariable pour l'avenir.

Là seulement est la vraie morale du voyage, là seulement en est la juste appréciation.

Un rapide coup d'ceil sur les divers repos de cette longue et pénible campagne nous fera, je le pense, mieux apprécier ce qu'il y a de sensé dans cette façon de juger les faits accomplis. L'aridité n'est que dans l'inutile.

Gibraltar, sur l'extrémité la plus méridionale de l'Europe, m'aida à comprendre que toute lumière vivifiante vient du centre, et que, plus les rayons divergent, moins ils éclairent, moins ils réchauffent. Gibraltar, en face du Mont-aux-Singes, s'imprègne de l'Afrique et reflète imparfaitement une terre de civilisation et de progrès. L'agiotage y trône sur toutes les places publiques ; la misère, la honte, le libertinage et la paresse s'y promènent et s'y endorment tour à tour, pleins de mépris pour le jour qui vient de passer, insouciants pour celui qui se lève, et le grand pavillon britannique ne flotte que sur l'abrutissement.

Deux pas vers le nord, ce sont des cités commerçantes ; deux pas au sud, ce sont des huttes, des voleurs, des pirates, des assassins. Je quittai Gibraltar avec un sentiment de tristesse, car j'anéantis là une de mes douces chimères, à savoir, que. la force ne devrait exister qu'appuyée sur l'industrie et le bien-être du plus grand nombre.

Téuériffe m'offrit bientôt un spectacle plus effrayant encore. C'était toujours une Espagne, mais une Espagne sans avenir, puisqu'elle luttait sans énergie contre les maux présents qui l'écrasaient. Téuériffe mourra vaincue par un brick de guerre ou écrasée sous une colère de son volcan.

On s'échappe de Sainte-Croix comme on fuit le cadavre d'un reptile à moitié putréfié, et Sainte-Croix pourtant est une capitale.

Puis vient le Brésil avec ses richesses minèralogiques, toujours prèles à écraser celles qui font seules la gloire des empires. Ici, c'est la vieille Europe en hos tilité permanente avec la jeune Amérique. Lapremière, forle comme le torse qui n'approche pas encore de la vétusté; l'autre, levant la tête ainsi que l'enfant insoumis révolté contre son maître.

Le Brésil est un contraste perpétuel et de tous les pas ; car la cité, Belle, florissante et populeuse, touche au sol sauvage où vivent des peuples qui ne veulent point d'une société marâtre. Au surplus, le Brésil n'a pu être jugé par nous que dans sa capitale, où croupit tant de misère et où se pavane un luxe si étourdissant. A Bio, je crois vous l'avoir fait comprendre, la fortune est la première et la plus sûre des recommandations, et l'on ne juge du mérite de tel ou tel que d'après la somptuosité si mal entendue de ses vêtemenls ou de ses équipages, et la grosseur ou l'éclat de ses rubis et de ses diamants.

Mais si la capitale de ce vaste empire offre à l'œil del'observateur cettedoublemisère que je vous signale et que j'ai déjà touchée du doigt, vous comprenez ce que doivent être les autres capilaineries, les villes intérieures, où retentit incessamment un cri d'indépendance et de liberté que le despotisme ne veut entendre que lorsqu'il ébranle les voûtes de son palais et fait trembler son trône.

Le Brésil m'a épouvanté surtout par ses prêtres et ses moines, puissance d'autant plus redoutable qu'un lui permet, à elle, toutes sortes de prédications, et qu'elle parle à la foule ignorante et agenouillée, qui ne demande qu'à rester dans cette humble posture volontairement acceptée.

11 y a trop d'esclavage sur la terre découverte par Cabrai pour qu'il puisse aisément s'y répandre un parfum de liberté, de gloire et d'indépendance.

Je dis donc adieu au Brésil sans trop savoir si je lui devais des pleurs ou de l'admiration.

Le cap de Bonne-Espérance leva bientôt sa tête devant nous. Oh ! ici la puissance anglaise n'avait pas eu seulement à lutter contre des hordes d'anthropophages ; les Hollandais s'étaient d'abord montrés sur ce sol abrupt qu'ils avaient en quelque sorte façonné à leur industrie. La ville du Cap était avancée, et le commerce seul, à défaut des trésors que le Brésil et Golconde cachent dans les profondeurs de la terre et dans le lit des torrents, pouvait maintenir le léopard sur la Croupe du Lion et les batteries qui dominent la cité.

Qu'ont voulu les Anglais en s'implantant au cap de Bonne-Espérance? Asseoir les bases d'un comptoir productif, et pas autre chose. Les navires voyageurs leur payent tribut lorsqu'ils vont aux Indes Orientales ou qu ils en reviennnent. Le génie spéculateur ne voit guère au delà.

Je vous ai dit l'influence de la colonie européenne sur les peuplades sauvages qui l'entourent et la circonscrivent ; je vous ai montré la civilisation ambitieuse et corruptrice, en guerre ouverte avec les mœurs farouches qu'on ne tente pas même d'apprivoiser. Un autre, peut-être, vous dira bientôt les résultats fatals de cette apathie brilannique pour toute conquête régénératrice, que les écrivains de chaque époque ont constamment reprochée au peuple le plus puissant du monde.

Table-Bay n'est plus qu'un entrepôt. Les Hollandais avaient jeté sur l'avenir de ce pays un regard moins

égoïste, et tenté du moins de s'agrandir par la morale, bien autrement puissante que les persécutions et la tyrannie.

Quand on voit côle à côte Bourbon et l'Ile de France, on se sent le rouge de la bonté et de la colère monter au visage ; le cœur bat plus violemment au souvenir du marché d'ami imposé à la France par le traité de 1814, et l'on se hâte de détourner la vue du triste pavillon qui flotte sur l'édifice qu'on nomme, je crois, là-bas, à Saint-Denis, la Maison du Gouvernement.

En parlant du cap de Bonne-Espérance, je me dis que le peuple anglais était un grand peuple.

Dès que je dis adieu à l'Ile de France, dont je vous ai parlé avec tant d'amour, je me dis encore : Le peuple anglais est un peuple usurpateur, qui ne veut occuper nulle part une place secondaire dans l'histoire des nations.

En saluant Endrack, Edels, Irck-Hatigs et la presqu'île Péron, je crus visiter une tombe ; la vie est impossible sur ces plateaux de grès, de sable et de coquillages brisés. La Grande-Bretagne n'aura aucune conquête à tenter sur ces parages, à moins pourtant que vous ne vouliez, vous ou vous, essayer de vous y établir.

Puis vinrent Timor et les terres fécondes qui l'entourent ; Timor la sauvage et les îles ravissantes qui se courbent devant elle comme d'bumbles sujettes. Ce qui fait la force de Timor, devenue colonie européenne, c'est la rivalité orgueilleuse des rajahs, qui se sont soumis d'abord pour implorer un appui, et qui n'ont pas eu plus tard la bonne volonté de s'affranchir du joug, tant la paresse est écrasante sous son climat de feu. Je dus m' éloigner de Timor comme on s'éloigne d'un volcan qui gronde, prêt à lancer ses laves et à ébranler la terre.

A quelques pas de Timor, je visitai une île de deuil et de massacres. On aspire à Ombayune odeur de sang qui épouvante. On voudrait avoir des ailes pour échapper au cric et à la flèche empoisonnée du farouche Ombayen.

Que vous dirai-je d'Amboine, jetée au milieu d'un nombre considérable d'îles indépendantes par le fait, quoique payant tribut à la Hollande et au Portugal, satisfaits aujourd'hui de la part de richesses que ces deux royaumes ont su trouver dans les forêts immenses qui pèsent sur un sol toujours jeune et fort?

Amboine ne sera pas toujours debout, et vous glissez devant son pavillon dominateur de la plage, ainsi qu'on le fait en quittant le lit d'un malade épuisé par la souffrance.

Quant à Bawack, Waigiou, Boni et la terre des Papous, l'Europe ne s'y montre qu'en passant; et elle a grand tort, je vous l'atteste , de regarder en pitié tant de fertiles coteaux, tant de superbes montagnes: c est toujours l'homme primitif, c'est le nègre dans sa hutte enfumée, la brute dans sa tanière ; et si quelque lumière brille parfois au sein de ces peuplades, c'est l'instinct qui l'a fait éclater, car l'amour seul de la conservation opère des miracles.

Je ne pousse pas plus loin maintenant ces réflexions arrachées à ma conscience par la rapidité même des courses effectuées. Cela a passé si vite, si brusquement, qu'on est plus tard disposé à croire que des aimées entières vous en séparent.

Les jours sont lents à qui ne cbange pas de place, à qui s'assoupit dans sa nonchalance et son dégoût; les mois passent vite à qui les remplit avec avidité, à qui marche avec le temps, de peur qu'il ne lui échappe.

Il me semble que ce n'est que d'hier que j'ai quitté la France ; mais, par une triste compensation, je crois sentir qu'il y a bien des années que je n'ai serré la main de mes am;s de là-bas. Ah ! c'est que le cœur ne se fait pas aux illusions; c'est que la tendresse, en sens inverse de l'optique, grandit dans l'éloignement.

Suis-je pardonné de cette brève revue rétrospective à laquelle une navigation monotone vient de me convier? Ai-je besoin de demander grâce pour ces quelques pages qui m'ont reposé de mes fatigues et fait patiemment attendre la brise plus fraîche que j'entends déjà siffler dans les voiles et les cordages?

EN MER

Pèche tic la baleine.

Pour la cinquième ou sixième fois depuis notre départ, nous voyons glisser près de nous, infatigables et ardents, patients ou robustes, des pêcheurs de baleines.

Voici la vie la plus active de l'homme, voici sa vie la plus périlleuse.

Ici tout est fatigue et travail; ici chaque heure de la journée peut être le dénoûinent d'un drame terrible, car le navire a pour escorte permanente les colères du ciel et celles des Ilots ; car son existence, à lui, il la passe dans les mers les plus orageuses du globe; caries ennemis qu'il cherche, qu'il combat, qu'il dompte, sont les plus forts, les plus puissants, les plus redoutables des êtres vivants, alors qu'on les traque dans leur immense empire. Pour de semblables jeux il faut des poitrines et des bras de fer, il faut des hommes d'élite regardant la mort d'un œil serein, et prêts à tout oser pour le prompt succès de leur course, à laquelle ils attachent plus de prix qu'on n'en mettrait à la conquête d'une ville ou d'une province.

Voyez-les aujourd'hui, tristes, découragés, sans énergie, assoupis sur leur pont muet...; c'est que l'ennemi est loin et se cache, c'est que leur journée sera sans combat et les nuages sans violence.

Le voici maintenant, cet ennemi redoutable ! ils se redressent au signal de l'homme hissé au haut du grand mât, lestes, impétueux, lançant à l'air leurs plus énergiques jurons, et se précipitant comme des loups affamés, ou plutôt comme des soldats aguerris dans une frêle embarcation qu'un seul mouvement de leur ennemi peut briser en mille éclats. Je vous le dis, parce que cela est : parfois on trouve de par le monde des existences tellement tourmentées, si violemment et si fréquemment tiraillées par le courroux des éléments et des hommes, qu'elles feraient douter de la raison humaine.

Je n'ai jamais passé à côté de Rouvière, ce colon généreux du cap de Donne-Espérance, sans porter dévotement la main à mon chapeau. Eh bien, le pêcheur de baleines a la même puissance sur moi : de loin comme de près, je le salue avec un respect qui tient de l'admiration. Je m'incline devant cette figure brûlée par le soleil ou creusée par les frimas, mais toujours grave et réfléchie.

Et pour tant de périls à braver, que gagne le matelot pécheur ou le matelot haiponneur? Il peut sans doute, au retour de son voyage, apporter à sa famille rassurée des trésors suffisants pour embellir une vieillesse tranquille? Hélas! non : ce qui l'accompagne au retour, ce sont quelques piastres dans sa bourse de cuir, c'est une semaine de gala et d'orgie avec les amis du village, c'est un corps brisé, c'est la misère avec ses horreurs... Et puis il report, il reprend la mer, il retourne à la récolte de ces piastres dépensées avec tant d'insouciance. . . Et le vieux père voit s'ouvrir

la tombe sans recevoir le dernier adieu du fds englouti loin de lui sous les glaces polaires.

Si jamais digression fut permise à un navigateur, c'est celle, à coup sûr, qui m'entraîne en ce moment; on me la pardonnera, j'espère ; je ne sors pas de l'élément que j'ai pris à lâche de faire connaître ; je ne quitte pas le champ de bataille sur lequel je me promène depuis bientôt près de deux ans. La course est si longue encore !

Quelques détails.

La force de la baleine est, pour ainsi dire, en proportion de sa taille monstrueuse, et. ses passions peuvent, selon toutes les probabilités, être comprises et analysées. La rapidité de la baleine est telle, que les mers paraissent trop étroites aux caprices et aux exigences de ses évolutions, et que l'imagination la plus désordonnée recule en présence de l'exactitude des calculs obtenus à l'aide de documents et de faits irrécusables.

Cependant il en est de ces monstrueux cétacés comme de toutes les gigantesques créations de Dieu; ce n'est qu'après de sévères études, ce n'est qu'après bien des années et souvent bien des siècles de travaux et d'expériences, que l'on estparvenu à les connaître, à les classer. L'histoire et la philosophie n'acceptent le merveilleux que lorsqu'il n'est pas l'absurde, et l'homme a maintenant une trop juste idée de la sagesse divine pour ne pas se révolter contre les phénomènes dont la peur, la sottise et l'ignorance ont si longtemps fait l'objet de leur culte irréfléchi. C'est bien assez des trésors de la création que tous les climats de la terre offrent à la méditation humaine, sans que nous ayons besoin de créer nous-mêmes des fantômes et des chimères qui, au lieu de l'élargir, donneraient un brevet d'impuissance à la volonté divine.

Nous savons aujourd'hui ce que nous devons penser de ces contes antiques des premiers explorateurs des mers glaciales, qui avaient nommé kraken un monstre auquel ils donnaient mille bras, d'une dimension gigantesque, appelant à lui des légions innombrables de poissons nécessaires à son existence, comblant de son volume les mers les plus profondes, et égalant en hauteur ces montagnes secondaires qui servent d'échelons aux cimes neigeuses les plus élevées du monde.

Ces fameux cétacés ont disparu ; la baleine a repris la place qu'elle doit occuper dans les caprices de Dieu, et sa place est encore la première, car ni l'hippopotame, ni l'éléphant, ni les rhinocéros, les plus gros animaux qui [lèsent sur la terre, ne peuvent lui être comparés.

Néanmoins ne repoussons pas aujourd'hui toute idée contredite par des études récentes; il demeure incontestable que bien des espèces se sont abâtardies. Des animaux inconnus à tous les climats ont laissé

dans les entrailles de la terre, où on les a étudiées, des traces de leur existence à des époques éloignées, et nous ne voyons pas pourquoi la baleine n'aurait pas subi également cette loi de déprogression à laquelle ont été soumises tant de merveilles.

Les naturalistes le moins disposés à l'exagération ne repoussent point la pensée de l'existence de baleines d'une dimension de plus de cent mètres, et ils se basent sur des découvertes dont nous n'avons pas mission de constater l'authenticité. Quoi qu'il en soit, les baleines que nos intrépides pêcheurs vont chercher dans leur empire n'égalent pas ces gigantesques proportions, et la longueur avérée des plus colossales ne dépasse guère quarante-cinq ou cinquante mètres.

Je vous l'ai dit, et vous le savez, je suis courtois. En vous offrant le bras pour vous conduire à travers

toutes les régions jusqu'à la petite île Campbell, la terre la plus rapprochée de l'antipode de Paris, je me suis presque engagé à vous faire connaître quelquesunes des légions d'habitants de ces mers si vastes, si terribles dans leurs colères et surtout dans leurs calmes. C'est bien le moins aussi que je vous dise la vie et la mort du puissant monarque qui règne sur tant de sujets. Faisons taire notre orgueil plébéien, et parlons d'un roi. Le drame est là avec son sang et ses terreurs.

Une histoire épisodique des chasses de la baleine, avec ses dates précises et les divers instruments propres à cette guerre si dangereuse, serait un des livres les plus utiles aux explorateurs de toutes les mers polaires, et pour exciter le zèle de quelque écrivain patient et consciencieux, je me hâte d'ajouter que ce

Cet adversaire audacieux et terrible, c'est l'ours blanc. (Page 144.)

serait aussi une spéculation fort lucrative. Tant de gens sont intéressés à cette étude, et sur les navires les heures passent si lentes et si assombries !

Je ne me suis point imposé cette lâche laborieuse ; mais avant de dire le drame où le pécheur joue un rôle si hasardeux, que je vous apprenne encore que l'homme et l'espadon ne sont pas les seuls ennemis redoutables donnés par le ciel à la baleine. Au sein des climats les plus âpres, elle trouve encore, alors que la vieillesse la détruit, ou quand de récentesblessures épuisent ses forces, un adversaire qui ose la poursuivre jusque dans son élément. Cet adversaire audacieux et terrible, c'est l'ours blanc, tristement assis sur les jplages neigeuses, ou voyageur aventureux sur les montagnes de glaces où il s'est perché comme en un observatoire. A l'aspect de la baleine qui succombe et de celle qui, jeune encore, n'a pas essayé ses forces dans de rudes combats, l'ours marin s'élance au sein des flots, ardent, impétueux, vorace, souvent affamé;

il nage, il atteint le monstrueux cétacé, il s'attache à ses flancs qu'il déchire, qu'il met en lambeaux jusqu'à ce que la douleur forçant la baleine à une légitime défense, une ardente lutte s'engage entre les deux champions. C'est alors une rencontre à mort, car il y a rage des deux côtés; le quadrupède remonte à la surface, s'abrite derrière un roc glacé, reparaît, s'élance de nouveau jusqu'à ce que le monstre gigantesque, le heurtant de sa tête ou le broyant sous une flagellation de sa vaste queue, le livre en pâture aux oiseaux de proie et aux voraces poissons de ces mers tempétueuses.

Si l'on se demande pourquoi il a été reconnu que les baleines boréales sont incontestablement plus brutales, plus tracassières que les baleines australes, et pourquoi ces deux espèces le sont beaucoup plus aussi que celles qu'on poursuit çà et là dans des régions tempérées, peut-être ne sera-t-il pas difficile d'en trouver une raison logique dans les rapports des climats

avec les diverses natures qui enrichissent les mers et les terres.

Ne sait-on pas que les lions et les tigres de Nubie,

de l'Atlas, du Caucase et du grand désert de Saharsont indubitablement plus féroces que ceux d'Améa rique, où les chaleurs tropicales, combattues par les

vents froids et quelquefois glacés arrivant des neigeuses Cordillères, rendent à tout ce qui respire ce Livr. 10.

calme, celte harmonie si nécessaires aux caractères tempérés?

Là-bas, ea effet, dos sables, l'immensité muette, terrible par son silence, plus terrible encore par le siroco brûlantqui la balaye; ici, les chants des oiseaux, des vallées délicieuses, un ciel parfumé, une terre féconde ; d'une part, la sécheresse des roches sans source, sans fraîcheur; de l'autre, la majesté imposante de larges fleuves traversant des pays où la plus riche végétation semble leur disputer la conquête du sol. En Afrique, tout effort est presque impuissant pour soutenir une vie de souffrance et de carnage. En Amérique, une nourriture abondante est offerte à tout ce qui respire. La guerre apprend la cruauté; le malheur excite les passions des âmes; le repos, c'est le bonheur, et le bonheur, c'est l'humanité.

Les navires baleiniers ont ordinairement de trentecinqà quarante mètresde longueur; on les double d'un bordage de chêne assez fort pour résister au choc des glaçons ; ils portent de trente à quarante-cinq hommes d'équipage, y compris le capitaine, le chirurgien et les chefs de pirogues, qui sont considérés comme officiers. Chaque navire baleinier a de six à neuf chaloupes de huit mètres de long, de deux de large et d'un mètre de profondeur. Un ou deux harponneurs sont destinés à chaque chaloupe ; on les choisit parmi les hommes de l'équipage les plus forts, les plus adroits, les plus expérimentés pour diriger l'embarcation suivant la marche de la baleine, lors même que celle-ci nage entre deux eaux, et assez habiles pour la frapper quand elle se montre à la surface pour respirer l'air par ses évents.

Lesinstrumentsindispensables pour cette pèche sont le harpon et la lance. Le harpon est un dard triangulaire, barbelé sur les bords, et dont la tige en fera trois pieds de long ; il se termine par une douille prolongée par un manche d'égale longueur ou de cinq pieds au plus ; au-dessus de la douille est une boucle en chanvre natté à laquelle est fixé le fuilin qu'on nomme ligne, dont la grosseur ordinaire est d'un pouce et demi à peu près, et long de cent quarante à cent cinquante brasses.

La lance est différente du harpon en ce que son 1er n'a point d'ailes, afin de la pouvoir retirer facilement, car elle ne se darde point comme celui-ci et ne quitte pas la main du matelot agresseur; sa longueur est de quatorze pieds, y compris la hampe qui en a huit.

Nous lisons dans Albert que les pêcheurs ses contemporains, au lieu de jeter le harpon, le lançaient à l'aide d'une baliste.

Schneider prétend que les Anglais ont essayé de remplacer la baliste par une arme à feu, afin d'atteindre le cétacé d'une plus grande distance.

Et dans YHiktoire des pêches des Hollandais, traduite par M. Dereste, nous voyons que ce peuple a obtenu un meilleur résultat que" les Anglais, qui se servaient du canon, en faisant, dans le même but, usage du mousquet, ce qui les exposait à moins de dangers et leur donnait plus de force et de facilité.

Près des côtes de la Floride, les sauvages, adroits et audacieux nageurs, prennent les baleines franches en se jetant sur leur tête et en enfonçant dans un de leurs évents un long cône de bois; puis ils se cramponnent à cette arme, en se laissant entraîner sous l'eau ; ils remontent avec l'animal, et une fois à la surface, il font entrer un autre cône dans le second évent. La baleine, ne pouvant plus respirer, est alors contrainte de.se jeter sur la côte ou sur un bas-fond, afin de ne point avaler un liquide qu'elle ne pourrait plus rejeter et qui l' étoufferait. C'est alors que ces sauvages la combattent et en triomphent plus aisément.

Ce sont là de ces faits vraiment extraordinaires consignés dans de graves annales, et que Lacépède luimême, entre autres écrivains, ne refuse pas d'admettre, car ils lui ont été confiés par des témoins oculaires et dignes de foi.

Les notes préliminaires que je consigne ici ne seront paslues, j'espère, sans intérêt, puisqu'elles deviennent en quelque sorte une préface de la grande page que je veux écrire.

Les Basques sont, d'après certains voyageurs, les premiers peuples qui ont exploité La pèche de la baleine au profit de l'industrie. De vieux manuscrits relatent des faits fort curieux relatifs à celte pêche, qu'on a faite de temps immémorial sur les côtes de 1 Ethiopie et de l'Abyssinie, et j'ai lu, je crois, que du temps de l'empereur Claude, une baleine s'élant montrée dans la rade même d'Oslie, des câbles furent tendus d'un môle à l'autre afin de la retenir captive, et que l'empereur lui-même se mit en mer avec une escadre de petits bâtiments pour attaquer le monstre, dont on vint à bout à l'aide des archers de la garde prétorienne.

Au surplus, chaque peuple, à tour de rôle, revendique pour lui l'honneur d'une noble découverte ou d'une entreprise hasardeuse ; et, s'il fallait se baser sur la logique des mots, résultant sans doute de la logique des faits, nous trouverions peut-être que les Castillans, dont les Basques depuis Henri de Transtamare étaient les humbles tributaires, auraient plus raison que les autres nations du globe de s'approprier l'honneur d'avoir les premiers osé attaquer dans son domaine le plus gigantesque des êtres vivants.

Les Asturiens suivirent de près les Castillans, et je vous défie d'expliquer à l'avantage d'un autre peuple l'acceptation par tous des mots espagnols donnés aux divers instruments des pêcheurs. Ainsi, sur une liste anglaise de 1589, conservée dans la collection d'Ilacluit, les manches des harpons sont appelés estacas, les couteaux à émincer macheles, les lignes à lance et à harpon va-y-venes et harponieras.

Les Anglais ne tardèrent pas non plus à imiter les Espagnols, auxquels les hardis Catalans venaient de se joindre, et leurs premières expéditions furent brillantes et lucratives. Plus tard, mais après un court intervalle de temps, les Hollandais disputèrent les mers polaires aux Anglais, leurs rivaux ; mais, comme ils craignaient beaucoup le feu qui menaçait sans cesse leurs navires, ils établirent un comptoir près du pôle arctique, où l'huile se fabriquait immédiatement après la pêche du monstrueux cétacé. De sorte qu'en moins de quatre années, ce comptoir, à côté duquel s'élevèrent des comptoirs nouveaux, fut aussi riche, aussi animé qu'Amsterdam lui-même. On cherche vainement aujourd'hui la place occupée par ces divers établissements européens, car la civilisation et le commerce ne se contentent pas seulement de bâtir, ils ont aussi leurs jours d'incendie et de destruction.

Je ne suivrai pas dans toutes ses phases de succès ou d'encouragement le résultat des pèches de la baleine dans les mers les plus difficiles du monde : mes recherches à cet égard m'entraîneraient trop loin; mais un résumé de quelques lignes dira à ceux pour qui les bienfaits de l'industrie ne sont point une futilité, les époques précises des conquêtes tentées par les intrépides marins, dont les dangers surgissaient d'autant plus grands que l'expérience ne leur était pas encore en aide. La chronologie est une science.

Aux douzième et treizième séries, les baleines étaient en grand nombre près des côtes françaises;

Page 1