‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 19 sur 58 · MONDE · texte numérisé non relu

MONDE

de fréquentes pêches les poussèrent vers les latitudes septentrionales.

En 1672, par une prime l'Angleterre encouragea les pêcheurs; en 1695, une société se tonna dans le même but, et les sommes versées par les souscripteurs se montèrent à près de cent mille livres sterling. Ils triomphèrent ainsi des efforts que les Basques et les Hollandais tentaient vainement afin de leur interdire la pèche sur les côtes du Spitzberg, du Groenland et dans le détroit de Davis.

Dès 1675, Anslicot, Bhode-Island, armèrent un grand nombre de vaisseaux pêcheurs; deux ans après, cent soixante-quatre navires bataves poursuivirent les baleines dans le Groenland et le détroit de Davis. En 1768, le grand Frédéric équipa plusieurs navires baleiniers et obtint d'immenses succès, car lui aussi ne se contentait pas d'une seule gloire. En 1774, ce fut une compagnie suédoise qui spécula sur les produits de celte pêche. En 1775, le roi de Danemark fournit des bâtiments appartenant à l'État, qui rivalisèrent avec bonheur contre les navires de commerce. Le parlement anglais jeta en 1779 l'or et les faveurs comme un encouragement aux pêcheurs de baleines qui venaient enrichir la métropole.

La France arma à ses frais, en 1784, six bâtiments destinés à cette pêche, et fit venir à Dunkerque plusieurs familles de File de Nantuckett, très-habiles harponneursde baleines éprouvés dans mille rencontres. En 1 789, trente-deux navires hambourgeois sillonnèrent le détroit de Davis, les côtes du Groenland, et dans des courses très-productives, contribuèrent avec les autres peuples à chasser plus loin encore vers le pôle les monstres qui jusque-là se promenaient plus près de nous sans fatigue ni combats. Ainsi toutes les nations de l'Europe parurent animées du même désir, toutes celles surtout dont la mer frappait les côtes se firent une concurrence outrée, jusqu'à ce que les nombreux malheurs signalés eurent mis un frein à cette ardeur insatiable de pêche, de laquelle l'industrie tirait de si précieux avantages.

La baleine franche se nourrit de crabes et de mollusques; ces animaux, dont elle fait sa proie, sont très-petits : aussi leur grand nombre compense-l-il le peu de substance qu'ils fournissent. Les mers fréquentées par la baleine en sont tellement infestées qu'elle n'a qu'à ouvrir la gueule pour en prendre des milliers. La maigreur des baleines dans les eaux où ces mollusques sont très-rares atteste que c'est là en effet la véritable nourriture de ces monstrueux cétacés. A quelque distance que la baleine doive aller chercher son aliment, elle franchit avec une si grande rapidité l'espace qui l'en sépare, qu'elle laisse derrière elle un large et profond sillon, sa vitesse étant supérieure à celle des vents alizés. En supposant que douze heures de repos lui suffisent par jour, il lui faudrait quarantequatre jours pour faire le tour du monde en suivant l'équateur,et vingt-quatre jours en suivant le méridien. Puisqu'un boulet de quarante-huit parcourt l'espace avec une extrême rapidité et que son volume est au moins six mille fois plus petit que celui de la baleine, la force du boulet n'est donc que le soixantième de la force du géant des mers ; donc encore le choc produit par le célacè est soixante fois plus terrible, et cependant cette vitesse n'est point évaluée d'après la plus grande rapidité de la baleine : l'éclair seul peut être comparé à sa marche, lorsqu'une vibration de sa vaste queue et les élans simultanés de ses deux nageoires la font disparaître aux regards. Cette rapidité et cette force expliquent comment, lorsque l'animal blessé plonge et revient perpendiculairement

à la surface, il peut soulever et culbuter un navire.

La baleine est beaucoup tourmentée par un petit crustacé vulgairement appelé pou de baleine, qui s'attache tellement à sa peau qu'on la déchire plutôt que de l'en arracher. Il choisit de préférence les parties délicates du monstre; une quantité d'autres insectes pullulent sur son dos et attirent un nombre prodigieux d'oiseaux de mer qui s'en nourrissent. Si ces insectes parviennent à s'attacher à la langue de la baleine, sa mort est certaine, car ils multiplient si promptement, que celte famille dévorante finit par lui ronger la langue. Outre ces ennemis, le roi des mers a encore à craindre l'espadon, et nous avons déjà donné les détails du drame qui a lieu dans la lutte ; puis les dauphins gladiateurs, qui, réunis en groupe, cerclent la baleine, la harcèlent de toutes parts pour la contraindre à ouvrir la gueule; alors le plus proche ou le plus hardi se précipite sur sa langue et la met en pièces.

Les baleines s'accouplent debout, et choisissent à cet effet une baie ou une rade tranquille. Elles mettent bas un baleineau (rarement deux) qui, en naissant, n'a guère que douze ou quinze pieds de longueur. Dès lors aussi les courses de la mère sont moins bruyantes, moins capricieuses; elle se plaît dans les eaux où elle a commencé à exercer sa tendresse : peutêtre craint-elle aussi de fatiguer son petit, qui ne tarde pas cependant à mettre à profit cette force merveilleuse que le ciel lui a donnée, et qui, semblable tout d'abord à un jeune poulain, bondit en étourdi, et donne ainsi le signal au guetteur constamment en alerte. On dit que la baleine porte de huit à neuf mois; quelques naturalistes vont jusqu'à dix ou onze. Ce sont là des faits fort difficiles à constater.

Le naturel de ce cétacé est doux, même timide; on n'en a jamais vu sans être attaquées se ruer sur les navires, et si l'on remarque moins d'emportement dans celles que l'on trouve pour ainsi dire égarées dans les régions voisines de l'équateur que dans celles qui fréquentent les latitudes polaires, c'est que la guerre permanente que celles-ci ont à soutenir leur apprend à user de leur force et de leur puissance.

Voici un rapide aperçu des rivages et des mers où les navigateurs ont rencontré des baleines.

Au Spitzberg, vers le quatre-vingtième degré de latitude; au nouveau et à l'ancien Groenland, à l'Islande, au détroit de Davis, au Canada, à Terre-Neuve, à la Caroline, à celte partie de l'océan Atlantique austral vers le quarantième degré de latitude et vers le trente-sixième de longitude occidentale, à compter du méridien de Paris; à l'île Mocha, quarantième degré de latitude, voisine des côtes du Chili, dans le grand océan méridional; à Guatimala, au golfe de Panama, aux îles Gallapago, aux rivages occidentaux du Mexique, dans la zone torride ; au Japon, à la Corée, aux Philippines, au cap de Galles, à la pointe de File de Ceylan, aux environs du golfe Persique, à File de Socotora, près de l'Arabie Heureuse; à la côte occidentale d'Afrique, à Madagascar, à la baie de Sainte-Hélène, à la Guinée, à la Corse, dans la Méditerranée, dans le golfe de Gascogne, dans la mer Baltique et dans la Norwége.

Maintenant devons-nous conclure de ces renseignements fournis et certifiés par les navigateurs que la baleine fréquente habituellement toutes les mers indiquées plus haut? Non, car ce serait compromettre la vérité du fait de fonder la règle générale sur quelques exceptions, attendu que si des baleines se sont montrées près de File de Corse et dans le golfe de Gascogne, c'est qu'elles y auront été poussées et en-

traînées par quelque révolution marine. Duhamel, dans son Traité des Pêches, nous signale que dans la Corée on a pendant longtemps trouvé des baleines harponnées au Spitzberg ou au Groenland par des Européens. Ce fait seul nous prouve l'instabilité du gigantesque célacé, mais ne nous conduit pas à indiquer toutes les mers du mondé comme propres à sa pèche.

Vous connaissez le monstre, non pas, à la vérité, dans toutes les circonstances de sa longue vie, puisqu'on lui accorde sans effort une existence de neuf à dix siècles au moins, mais vous savez maintenant ce qu'il a de gigantesque et de terrible à la fois... Eh bien, l'homme va 1 attaquer dans son empire, le poursuivre, le combattre et le vaincre.

Disons comment ce jeu s'exécute, car c'est un jeu aussi auquel se livrent de gaieté de cœur certains êtres affamés de périls, pour qui, sans désespoir, la peine est une habitude et la mort un refuge.

Je raconte simplement.

Dès que le matelot guetteur aperçoit du haut de la mâture le dos d'une baleine, les canots sont promptement jetés à la mer et dirigés vers l'endroit indiqué par la vigie; on rame avec précaution vers l'animal; le plus souvent les embarcations décrivent un circuit pour venir se placer à côté de la baleine, afin que le matelot harponneur, debout sur l'avant de la chaloupe, saisisse l'instant favorable pour lancer le fer meurtrier sous la nageoire du monstre. L'adresse du harponneur consiste à frapper sur cette partie du corps le gigantesque cétacé, car non-seulement le dard pénètre sans difficulté, mais encore il atteint les poumons,, et la mort est presque instantanée. On reconnaît la justesse du coup lorsque la baleine, remontant sur l'eau après sa blessure, vomit par ses évents son sang en abondance et trace un rouge sillon sur les flots. Dès qu'elle se sent blessée, la baleine fouette les flots de son immense queue, et malheur alors à la pirogue qui se trouve sous le coup; en un clin d'œil elle est brisée et engloutie. La douleur arrache à l'animal un sourd mugisseme.it; il plonge aussitôt et avec une telle rapidité, que si l'on n'avait soin de mouiller la ligne qui tient au harpon, elle prendrait feu par le frottement. On veille surtout à ce que nul obstacle n'arrête le funin, de peur que la vitesse du monstre n'entraîne la chaloupe et ne la fasse submerger.

Du navire on observe attentivement les diverses manœuvres du premier canot, afin qu'au cri de rescousse! on puisse porter secours aux pécheurs. Pendant que la baleine fait filer la plus grande partie du cordage, une seconde chaloupe vient attacher une nouvelle ligne à celle qu'entraîne le célacé. Au bout d'un certain temps, qui diffère selon la blessure plus ou moins profonde, le monstre reparait à la surface, et la seconde chaloupe exécute les mêmes mouvements que la première. 11 arrive souvent qu'un secours du bord est nécessaire; les matelots alors font entendre les trompes ou cornets de détresse, et le cordage même, prolongé par la ligne de réserve, est promptement coupé s'il se trouve trop court. Le monstre est bientôt loin des chaloupes; mais un pavillon nommé gaillardet leur indique du haut du mât quelle route a suivie le cétacè, qu'on a bientôt rejoint à force de rames, et l'on n'arrive ordinairement que pour terminer son agonie à coups de lance, ou l'attacher à l'aide de forts câbles, afin de le remorquer jusqu'à bâbord du navire.

Alors commence le travail du dépècement : les dépeceurs grimpent sur le dos de la baleine, retenue le long du bord par deux palans, dont les bouts des

cordages sont fixés à la queue et à la tête du monstre. Pour marcher en sûreté sur le dos de leur victime, les travailleurs sont chaussés de grosses bottes garnies de crampons ; des aides placés dans des chaloupes fournissent aux dépeceurs les instruments nécessaires, et dont les principaux sont lestranchants, les couteaux, les mains de fer et les crochets.

La première opération consiste à enlever la pièce de revirement, large de deux pieds à peu près et de toute la longueur de la baleine On découpe successivement d'autres bandes de chair ou pièces de lard sur tout le corps du cétacé, que l'on retourne par le moyen des palans; puis on procède au dépouillement de la tète : la langue est coupée le plus profondément possible et avec d'autant plus de soin, qu'on en extrait ordinairement six tonneaux d'huile. Cette huile de la langue, que bon nombre de pécheurs méprisent lorsque la pêche a été abondante, est corrosive au point d'altérer les chaudières. Plusieurs pêcheurs assurent que, s'il jaillissait de cette huile sur les membres des matelots occupés à découper, ils seraient à jamais perclus.

Quand les fanons sont arrachés et qu'il ne reste plus que la carcasse, on l'abandonne en dérive à une nuée d'oiseaux de mer que pendant le travail les aides ont peine à éloigner.

Les fanons et l'huile de la baleine ne sont pas tout ce que l'on peut en retirer. Les Groënlandais et quelques habitants du Nord mangent la peau et les nageoires; le cœur des baleineaux leur semble un mets exquis; ils remplacent les carreaux de vitres par les intestins corroyés du monstre; ils font des filets avec les tendons, et avec les poils des fanons d'excellentes lignes. Dans diverses contrées, les grands os et la mâchoire servent à la construction des cabanes.

Quelques exemples, malheureusement trop bien constatés, serviront de complément à ces pages que je m'obstine à ne pas croire inutiles dans la relation de mes courses, et diront les dangers d'une guerre qui a fait tant de victimes. Le commerce aussi a de sanglantes archives.

Lors d'une pêche complète et merveilleuse exécutée en trois mois, sans quitter les côtes du Chili, à une centaine de lieues à l'ouest, le capitaine Williams, de Dublin, allait, harponner un baleineau, lorsque la mère, attentive, qui voit le danger de sa progéniture, s'élance par-dessus, et reçoit près de la nageoire le fer destiné à son enfant; on voyait des embarcations les inutiles efforts de la tendre mère, blessée à mort, pour éloigner à coups de tête et de queue celui pour qui elle venait de recevoir le dard fatal ; et quand un deuxième harpon allait s'emparer du baleineau, ce fut encore la mère qui, avant de mourir, s'élança et reçu le fer aigu dans le dos. On trouve dans la relation d'une course très-difficile faite par le capitaine Macker, de Hambourg, dans les mers de l'Inde, les tristes délails d'un événement qui semble prouver une haute intelligence chez la baleine, alors surtout qu'elle est occupée de sa défense.

Le guetteur signale à la fois deux ennemis à combattre assez éloignés l'un de l'autre. A l'instant les chaloupes sont armées, les harponneursà leur poste, et la chasse commence. Au bruit répété des avirons, les baleines respirent avec plus de force; elles voient le péril qui les menace, et les voilà côte à côte, se concertant peut-être sur les plus efficaces moyens de défense. Les canots sont évités; chacun des monstres, à deux encablures, le premier à tribord, le second à bâbord, se tient en repos. Tout à coup ils s'élancent, et le navire entr'ouvert peut à peine assez manœuvrer

pour aller se jeter sur les Séohelles, où nul des canots n'arriva.

Le capitaine Clarke, de Liverpool, dit aussi que, sur le banc de Terre-Neuve, où sa pèche, en 1816, avait été fort heureuse, il eut la douleur, presque à la veille de son retour, de voir les deux canots qu'il avait mis à la mer broyés à la fois par un seul coup de queue du redoutable célacé, sans qu'il lui lût possible de porter secours aux équipages qui les montaient, tant la fureur du monstre élait épouvantable, tant elle paraissait disposée à accepter une nouvelle lutte. La baleine, alors qu'on ne l'attaque pas, alors que la douleur ne la force pas à combattre, est d'une douceur merveilleuse ; on en a vu souvent escorter les navires comme des amis dévoués, et ne les quitter que parce que leur propre impatience et la rapidité de leurs mouvements ne s'accommodaient pas trop des allures lentes et régulières d'un vaisseau. Mais ce

qui surtout a excité l'admiration et quelquefois même l'altendrissement des explorateurs,, c'est l'amour qu'elles ont pour leur baleineau, amour aussi pur, aussi dévoué que celui du sarigue ou du kangouroo, attachement de toutes les heures qui les pousse ardentes au-devant du coup fatal sous lequel va succomber leur imprudente progéniture. Mille exemples avérés, authentiques, me viendraient en aide si les rapporlsdes pêcheurs les plus expérimentés pouvaient être révoqués en doute; deux ou trois suffiront pour la justification du géant des mers.

Le capitaine Robert, d'Amsterdam, en était à sa neuvième victoire contre les baleines barponnées sur le large banc près de la côte du Chili, lorsque, par un temps très-calme, un nouvel ennemi lança à l'air ses jets immenses, comme pour annoncer qu'il acceptait le combat. Il y eut quelques instants de calme et de repos. Tout à coup, terrible dans sa colère le

On rame avec précaution vers l'animal. (Pa

monstrueux cétacé se précipita sur l'embarcation qui venait d'être mise à flot et la brisa contre le navire avec quatre des hommes qui la montaient. Un nouveau canot fut descendu du côté opposé où le désastre avait eu lieu, et, par une manœuvre parodie à celle qu'elle avait si heureusement exécutée une fois, la redoutable baleine, à qui sans doute divers combats avaient donné l'expérience des périls qu'elle courait, brisa ou plutôt écrasa et aplatit contre le gros trois-màts cette seconde embarcation, dont pas un seul homme ne remonta à bord. Après ce double triomphe, le monstre satisfait accompagna comme un ami le navire jusqu'aux Malouines, d'où celui-ci fut forcé, avec la moitié de son équipage, de faire voile vers Montevideo pour prendre de nouveaux renforts.

En 1830, dans le voisinage de Trislan da Cunha. un pêcheur donne la chasse à un gigantesque cétacé qui lui est signalé à peu de distance; il met en panne et dirige ses embarcations sur le monstre, auprès duquel un remous presque insensible se fait pourtant deviner. En rapprochant, on distingue à ses côtés une masse noire, presque abritée par le vaste dos

du géant des mers : c'est un baleineau fort jeune, inhabile encore à discerner et à éviter le fer de ses ennemis. 11 est à portée de l'embarcation; le harpon est lam é d'un bras nerveux ; le fer entre, mord et déchire les chairs; le baleineau veut fuir, mais il est désormais captif, vaincu, sa dernière heure est arrivée. La baleine, au désespoir, essaye d'abord de dégager son petit, qui jette autour de lui des flots de sang et perd ses forces avec sa vie. La mère tente de nouveaux prodiges, et reçoit de la seconde embarcation, sur la tête, un fer aigu qu'elle brise ou plutôt dont elle se dégage par une secousse effrayante. Puis, voyant son dévouement inutile, elle s'éloigne et va méditer ses projets de vengeance. De ses évents ouverts s'échappent d'immenses jets d'eau qui retombent bruyants comme une cataracte: c'est un chaos horrible au milieu duquel les embarcations de pêcheurs tournoient sans espérance de salut... Les ca nots n'ont plus rien à craindre... ils sont là ; mais aussi là-bas dort le lourd navire qui les a vomis sur les flots. C'est donc à lui que la baleine va s'adresser, c'est un ennemi robuste et fort qu'elle veut combattre et anéantir. Elle part, elle s'élance de toute la rapi-

dite de sa force et de sa volonté ; un choc pareil à celui d'une roche heurtant une quille poussée par une brise carabinée, ébranle la lourde masse et la jette au loin. Une secousse nouvelle se fait sentir du liane opposé, soulève letrois-mâts, le-briseet l'ouvre. La mer entre à flots pressés, par trihord et par bâbord à la fois ; on court aux pompes, on prend des armes, on saisit le fer pour combattre, on largue les voiles pour fuir... Soins inutiles! la haleine a juré votre mort; elle a perdu son enfant, son enfant sera vengé, et vous tous vous serez engloutis ! Comme un agile coureur qui prend l'élan pour mieux atteindre le but, la baleine, dont la queue ardente et la tête gigantesque frappent en même temps l'air et les flots, s'élance une troisième fois, et ouvre les hordages du navire qu'elle a juré d'anéantir, le déchire de toutes parts, le défonce petit à petit, et, quoique cruellement meurtrie dans la lutte, elle n'en continue pas avec moins de rage sa guerre d'extermination. Tout à coup un remous se dessine à la surface, il ouvre sa gueule béante, le baleinier plonge, le pont a disparu, les mâts se rapetissent, disparaissent à leur tour, et le cètacé, dans un dernier élan de fureur, se précipite sans trouver son ennemi.

Triomphante, mais non satisfaite, la haleine cherche alors les embarcations qui s'étaient enfuies et qui avaient heureusement gagné la grève; le monstre les voit, s'élance encore, fait bruire les eaux, et, dans son aveugle ardeur de vengeance, il vient s'échouer sur la plage où les matelols, rassurés enfin, parviennent à en triompher.

Deux navires baleiniers, l'un irlandais, l'autre de Liverpool, se trouvèrent en concurrence, en 1850, sur un de ces larges bancs, au sud-ouest du cap llorn, où les haleines australes se donnent de fréquents rendezvous. Tout à coup deux baleines sont signalées, et les matelots courent à leur poste.

— Vous à celle de bâbord, nous à celle de trihord ! se disent les intrépides chasseurs, et à la grâce de Dieu!

Les voilà donc, à force de rames et sans trop plonger les avirons, mettant le cap sur les monstres qui jouent à la surface. Ils arrivent; chacun est en alerte ; les soubresauts des cétacés forcent à une grande prudence ; on eût dit que les quatre adversaires avaient fait vœu de courir des chances égales, et que nul ne voulait d'un avantage dont l'autre n'eût pas joui. Les deux rois des mers, sans trop songer à l'ennemi qui les guette, se séparent enfin et se pavanent paisibles entre deux eaux; les harpons aigus et tranchants jouent leur rôle; les chairs sont déchirées, les blessures profondes; mais une course à pic compromet l'embarcation irlandaise : le funin est coupé et la délivre de son puissant remorqueur. Le monstre reste témoin de la lutte engagée entre le canot de Liverpool et l'amie qu'elle venait de quitter ; il voit ses efforts infructueux et devine que la victoire lui échappe, et il prend aussitôt la résolution de la défendre ou de la venger. Il s'élance d'abord contre les vainqueurs, fouette leur fragile appui d'un violenteoup de queue; et canot et pécheurs sont submergés. Elle ne s'en tient pas à ce premier triomphe; il lui reste encore un affront à effacer : un fer dentelé est dans ses lianes : In douleur l'aiguillonne autant que la colère; elle

s'approche cette fois avec prudence de la pirogue, sur l'avant de laquelle se dresse l'adroit et intrépide harponneur qui a repris des armes de rechange; un jet immense d'eau jaillit etretomhe en nappe écrasante. L'équipage courbe la tête, il veille à sa sûreté; et, tandis qu'il ne songe qu'à lui, la baleine, d'abord satisfaite de son premier succès, s'éloigne encore, repart comme une avalanche, et les débris de cette seconde embarcation se promènent mutilés sur les Ilots. Les deux navires baleiniers, privés de leurs meilleurs matelots, durent repartir en toute hâte pour Valparaiso, afin de renouveler leur équipage. J'ai raconté.

Et quand tous ces travaux sont achevés, avant même qu'ils le soient, le matelot guetteur, perché sur la pointe du grand mât comme un milan qui fascine un vol d'étourneaux, interroge l'espace pour dire à l'équipage encore haletant :

— Alerte ! alerte! baleine à tribord ! courant à l'est, aux harpons !

C'est à recommencer : nouveau combat, nouveau péril, et les jours suivants ne changeront pas plus que celui de la veille.

Pour le pécheur de haleines jamais un repos n'est assuré, jamais une nuit n'est paisible. Au premier signal il faut qu'il soit dehout, la lance ou le harpon à la main, e,t cette vie de misère est d'autant plus effrayante, que c'est surtout lorsque les flots sont le plus tourmentés qu'il est forcé d'armer son canot, car c'est alors aussi «pie le colosse qu'il veut combattre se montre plus joyeux à la surface des mers. Ainsi il est vrai de dire que le port du matelot pécheur de haleines est son navire au large. Tout cela épouvante la pensée.

J'aimerais mieux (à de longs intervalles pourtant) une chasse au lion ou au tigre avec M. Rouvière, du cap de Donne-Espérance. Je comprends et j'admire les Gaouclios, dont je vous parlerai un jour, attaquant les tigres à l'aide seulement d'un lacet, de deux houles aux deux extrémités d'une corde, et de deux poignards d'abord en repos dans une gaine placée à la tige de leurs bottines; j'accepterais de grand cœur une expédition contre un éléphant révolté et mis en colère par de récentes blessures; je ferais encore des vœux pour qu'il me fût permis d'assister comme acteur à une de ces chasses au crocodile dont je vous ai déjà dit quelques mots avant de quitter Timor; et, faisant un grand effort sur ma pusillanimité, je me placerais en embuscade pour lutter contre un de ces redoutables boas qui étouffent les buffles épouvantés... Là, là et là vous posez le pied sur le sol qui ne vous manque pas, vous avez souvent un abri pour vous protéger, un ami qui vous porte secours, parfois aussi une retraite assurée en cas de défaite; vous ne combattez qu'un être, un seul, et vous n'avez point à vous occuper de la colère des éléments, neutres dans la querelle.

Mais une guerre à la baleine ! une guerre de toutes les heures à ce géant des mers, qui peut faire en quinze ou vingt jours le tour du globe, oh ! voilà, selon moi, le jeu le plus terrible, le plus périlleux, le plus incompréhensible que l'homme ait jamais tenté ! Un pécheur de baleines est plus qu'un homme ; saluezle lorsqu'il passera près de vous.

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