et
1534 et
el
15'tt
Les ExrLoiiATEur.s : Cook. Une babil al ion à la Nouvelle-Calédonie.
Japon, à l'est, Diego Samoto et Christophe Borello ; à
l'est, au Bungo, Fernand-Mendcz Pinto 1542
Le Mississipi, Moscoso Alvarado 1543
Le détroit de Waigats, Steven Borrough 1550
Iles Salomon, Mendana 1507
Détroit de Frobislter, sir Martin Frobislier 1570
Voyage de Droite . 1579 ou 1590
Détroit de Davis, John Davis 1587
Côtes du Chili, dans la mer du Sud, Pedro Sarmienlo. . 1589
Les îles Malouines, ou Falkland, Hawkins 1 59 4
Voyage de Barente à la Nouvelle-Zemble 1594 à 1500
Marquises de Mendoça , Mendana 1595
Santa-Crus, Mendana 1595
Terres du Saint-Esprit, Quiros; Cyclades , Bougain-
ville; Nouvelles-Hébrides, Cook. , 1606
Baie de Chesapeak, John Smith 1007
Québec, fondée par Samuel Champlain 1008
Détroit de Hudson, Henri Hudson 1010
Baie de Baf/in 1616
Cap Horn, Jacob Lcmaire 1G10
Terre de Diemen, Abel ïasman 1042
Nouvelle-Zélande, le même 1012
Iles des Amis, le même 1053
Iles des Etats (au nord du Japon), de Uries 1045
1 Cette date est contestée et portée par quelques auteurs à 1497.
Nouvelle-Bretagne, Dampier 1701
Le détroit de Behring 1728
Taïti, Wallis 1707
Archipel des Navigateurs , Bougaiuville 1708
Archipel de la Louisiane, Bougaiuville 1708
Terre de Kerguelen ou de la Désolation • . . 1772
La Nouvelle-Calédonie, Cook 1774
Iles Sandwich, Cook 1778
Voilà certes bien des noms illustres, bien des courages éprouvés, bien des pays longtemps inconnus et donnés à l'Europe insatiable... Dites-moi maintenant si, vainqueurs ou vaincus, maîtres ou esclaves, dominateurs ou sujets, beaucoup ont à remercier le ciel de tant de complètes.
A ceux-ci les haines, les jalouses persécutions des princes, à qui ils octroyaient sur de nouvelles terres un droit de suzeraineté ; à ceux-là des guerres interminables et cruelles, où le sang coule à flots pressés et engraisse le sol, témoin de tant de carnages.
Nulle part ou presque nulle part des victoires morales.
Nulle part ou presque nulle part la clémence assise à côté de la force.
Partout, au contraire, le canon et le glaive pour asseoir la possession.
Partout aussi des meurtres, des assassinats, de sanglantes représailles.
C'est là l'histoire abrégée des deux Indes, c'est l'histoire du Nouveau-Monde ; n'est-ce pas, je vous le demande, l'histoire de l'ancien?
Y a-t-il, ouhliée encore du reste de l'univers, une toute petite île pour laquelle Dieu n'ait que des regards d'amour?
Y a-t-il au sein de quelque vaste océan une terre presque imperceptible où l'amitié dresse ses autels, où la liberté professe son culte?
Qui le sait ?
Nous n'avons plus de continents à découvrir ; mais les mers n'ont pas été si pleinement sillonnées que toute espérance doive s'éteindre.
Oh ! alors que le navigateur passe vite, qu'il se taise à son retour.
11 faut laisser la paix et le bonheur dans la retraite que le ciel leur a donnée. Hélas ! les Carolines, quelque peu riches qu'elles soient, ne tarderont pas à subir les destinées des archipels qui les entourent. On a si bien fait jusqu'à présent, que le flambeau de la civilisation n'est plus qu'une torche incendiaire.
ILES MARIAMES
Guliam. — llumata. — La Lèpre.
Il y a pour le moraliste des études à faire plus curieuses encore que celles des peuples primitifs, et nous voici dans un de ces pays exceptionnels où le doute et l'incertitude se trouvent à chaque pas, alors même que les faits paraissent plus saillants et plus tranchés.
Les îles Mariannes ne sont ni sauvages ni civilisées ; on voit là, pour ainsi dire, côte à côte, mœurs antiques et usages modernes, superstition et idolâtrie des premiers âges à demi étouffées sous le fanatisme des conquérants espagnols qui ont légué l'arcbipel entier à leurs successeurs. Les vices européens luttent sans cesse, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, contre cette liberté de conduite des indigènes dû lieu qu'on appela Larrons à si bon droit, qu'ils tiennent à honneur de l'être, et qu'on aurait pu également nommer libertins, s'ils avaient compris toute la portée des mots vertu et corruption comme les explique notre morale. C'est, je vous jure, un spectacle bien bizarre et bien instructif à la fois. Des contrastes sont si rapprochés, que l'historien semble en contradiction avec lui-même alors qu'il est fidèle jusqu'à la naïveté. Le peuple du matin ne ressemble pas à celui de la soirée, il est catholique romain de telle heure à telle heure, il est tchamorre et idolâtre de telle autre à telle autre ; le voici dévot, le voilà indépendant de toute culte. L'homme vole et va gaiement chez un prêtre se confesser d'avoir volé ; il fera saintement la pénitence imposée, et il méditera un nouveau larcin sans que sa conscience s'en alarme dès qu'il se sentira une conscience. La jeune fille que vous voyez là, devant sa porte, vous accueillera tout agaçante, et échangera, devant sa mère insoucieuse, ses faveurs contre un rosaire. Ici tout le monde va à l'église, tout le monde y prie avec ferveur, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre ; tous se frappent rudement la poitrine et baisent fréquemment la terre avec la plus grande humilité. Le service divin achevé, toute religion est mise en oubli. Il y a là des hommes, des femmes, des rivières, des bois, des plaines ; on se fait une vie sans entraves, on se trace un chemin sans épines, on jouit des eaux, de la brise, du jour, du soleil, on respire à l'aise et on avance ainsi jusqu'à la tombe, où l'on se couche exempt de remords, car on n'a jamais su ce qu'il fallait entendre par le bien ou le mal, le vice ou la vertu. Mais ne généralisons pas encore, et revenons sur nos pas.
Sans l'heureuse visite des bons Carolins, notre traversée eût été la plus douloureuse de celle longue campagne. Plusieurs de nos meilleurs matelots ont
suivi notre ami Labiche dans les flots océaniques, et beaucoup d'autres, couchés sur les cadres, attendaient dans les tiraillements horribles qui les tordaient que leur tour arrivât/Aussi Marchais jurait à peine, Vial ne donnait plus de leçons d'escrime dans la batterie silencieuse, et Petit, presque toujours au chevet de l'agonisant, cherchait encore à le ranimer par ses contes si tristement naïfs.
Enfin une voix crie : « Terre ! » Ce sont les Mariannes, les îles des Larrons, soit; mais on trouve là, du moins, si nous en croyons les navigateurs, de belles et suaves forêts, au travers desquelles l'air glisse pur et rafraîchissant ; il y a là des eaux limpides et calmes, de l'espérance, presque du bonheur. Voyez sur le navire comme les fronts se dérident, comme les bouches sourient, comme les paroles s'échappent moins graves. Dans la batterie ouverte au souffle de terre, les malades cherchent d'un œil faible les montagnes à l'horizon, et la corvette, poussée par une forte brise, s'élance majestueusement vers la principale île de cet archipel.
L'exagération de certains navigateurs est patente, ou le pays a perdu de sa fertilité et de ses richesses, car les cimes qui se dessinent imposantes au milieu des nuages sont nues, âpres, couronnées d'énormes blocs de roches noires et volcaniques. A leur base pourtant et à mesure que nous approchons, nos regards se reposent sur quelques touffes de verdure assez riches ; mais dès que le sol monte, avec lui se déploie, comme pour pavoiser le rivage, un vaste et admirable rideau de palmiers, de cocotiers, de rimas, de bananiers, si beaux, si éclatants de leurs jeunes couleurs, que tous mes souvenirs perdent de leur richesse.
Décidément les voyageurs sont moins menteurs qu'on se plaît à le dire, et ici je parle pour mes confrères seuls ; je tiens peu à convaincre les incrédules par religion.
Après avoir longé la côte de Guham pendant une demi-journée et touché presque de la main l'île des Cocos, qui ferme d'un côté la rade d'Humala, nous laissâmes tomber l'ancre à deux encablures à peu près du rivage et non loin d'un navire espagnol arrivé la veille de Manille.
La rade, dont le fond est délicieux, est défendu par trois forts appelés, l'un la Vierge des Douleurs, l'autre Saint-Anyet et le troisième Saint-Vincent : vous voyez bien que nous sommes dans un archipel espagnol.
La ridicule cérémonie du salut causa un malheur
bien grand à deux soldais de la garnison, peu
iabi-
tués sans doute au service de l'artillerie ; tout leur corps fut brûlé par une gargousse ; mais, grâce à leur vigoureuse constitution et aux soins empressés de nos docteurs, ils résistèrent aux horribles souffrances qu'ils eurent à supporter.
Le gouverneur de la colonie, venu à Humata pour recevoir les nouvelles que le trois-mâts la Paz lui apportait, nous reçut avec une cordialité si franche, il donna un emplacement si propre, si bien aéré à nos pauvres écloppés, il nous témoigna tant d'égards, que nous ne crûmes pas devoir l'affliger par une étiquette qu'il aurait peut-être prise pour une réserve offensante. Une heure après, nous nous promenions dans les salons de son palais.
Le village d'Humala se composé d'une vingtaine de mauvaises cases en arêtes de cocotiers assez bien liées entre elles et bâties sur pilotis. Le palais du gouvernement est long, large, imposant, à un seul étage, orné d'un balcon de bois, avec cuisine et chambre à coucher. Cela ressemble admirablement à ces cages carrées et glissantes jetées sur la Seine à l'usage des blanchisseuses de la capitale. Patience, nous verrons beaucoup mieux plus tard, et Guham nous réserve d'autres merveilles.
Quant aux spectres hideux qui peuplent les maisons, c'est chose horrible à voir. Voici les femmes vêtues d'un lambeau d'étoffe sale, puante, nouée à la ceinture et descendant jusqu'au genou. Le reste du corps est absolument nu ; leurs cheveux sont mêlés et crasseux, leurs yeux ternes, vitrifiés ; leurs dents jaunes comme leur peau; leurs épaules, leur cou, rongés de lèpre, traçant tantôt de larges rigoles, tantôt creusant la chair, le plus souvent dessinant partout des écailles serrées de poissons ou des étoffes moirées ; on recule d'horreur et de pitié.
Les hommes font plus mal à voir encore et l'on serait tenté de frapper de verges ces larges et robustes charpentes que la douleur et les maladies rongent sans les abattre, et qui meurent enfin, parce que la mort dévore tout. Autour d'eux sont de vastes et belles forêts; sous leurs pieds une terre puissante ; l'air qu'ils respirent est parfumé ; l'eau qu'ils boivent est pure et limpide; les fruits, les poissons dont ils se nourissent sont délicats et abondants ; mais la paresse est là à leur porte: elle se couche avec eux dans les hamacs, la paresse honteuse qui les abandonne clans des haillons fangeux, qui les inonde de vermine, qui les abrutit, les énerve, les dissèque. Oh ! je vous l'ai dit, Humata soulève le cœur.
M. Méditiilla, gouverneur omnipotent de cet archipel isolé, M. Méclinilla, dont je vous parlerai plus tard, et envers lequel j'ai un tort grave à me reprocher, me répondit, quand je lui parlai de ces êtres misérables qu'on voyait çà et là étaler au soleil leurs plaies livides :
— C'est une population condamnée.
— Pourquoi donc ?
— Elle est toute lépreuse ; ma capitale offre un bien autre aspect.
— Mais les gens de votre capitale viennent jusqu'ici, et j'ai vu plusieurs de vos serviteurs serrer la main à ces malheureux ; la lèpre n'est-elle donc pas contagieuse?
— Elle l'est; mais si l'un de mes gens devient lépreux à son tour, je le chasserai et le reléguerai à Humata.
— Pourquoi ne pas empêcher ce dangereux contact? pourquoi ne pas prévenir un malheur ? pourquoi ne pas forcer ces hommes au travail, qui donne de
la force, de la souplesse aux muscles ? Ce qui les tue, c'est la paresse.
— Non, c'est la malpropreté, et je suis sans puissance contre cet horrible fléau qui pèse ici sur toutes les familles vivant loin de ma capitale.
— Vous parlez avec bien de l'intérêt de votre capitale; est-ce qu'elle ressemblerait effectivement à une ville?
— Oui, mais à une ville à part, à une ville unique en son genre : c'est une cité ou une forêt, comme vous voudrez.
— Y a-t-il un palais aussi brillant que celui d'Humala?
— J'espère que vous me ferez l'honneur d'y venir; vous déciderez ensuite s'il mérite vos épigrammes.
— Hélas! Humata m'épouvante.
Cependant nos malades se rétablissaient à vue d'œil ; leurs forces renaissaient comme par enchantement, et nous fûmes bientôt en état de repartir pour nous rendre près du mouillage d'Agagna, capitale de l'île de Guham. La côte, sous quelque aspect qu'elle se présente, est riche et variée; mais de nombreux récifs, sur lesquels le flot mugit et bouillonne, en défendent les approches, et le mouillage même où nous jetâmes l'ancre est difficile et tellement périlleux, qu'on ne peut guère y stationner que clans les belles saisons.
Les vents violents du nord ne soufflent que rarement dans la rade de Saint-Louis, protégée par l'île aux Chèvres et le morne d'Ûroté, sur lequel on a élevé une inutile batterie. Au reste, j'engage fort les capitaines de navires à mouiller à Humata plutôt qu'ici, car les hauts-fonds y sont très-nombreux et restent souvent à sec dans les basses marées. Sur une de ces roches madréporiques, une citadelle bâtie à grands frais présente quelque apparence de sécurité contre une attaque extérieure; mais quel navire viendra jamais s'embosser là pour essayer une tentative sur Guham !
Quand nous nous vîmes condamnés à ne pas sortir de quelque temps de cette rade si belle pour le paysagiste, si effrayante pour le marin, nous nous rappelâmes que le gouverneur nous avait parlé à Guham d'une de ces îles, célèbre par le séjour que l'amiral Anson y fit lors de son grand voyage, et où, d'après M. Méclinilla, nous devions trouver de curieux monuments antiques. Nous en parlâmes alors au commandant, qui nous autorisa, MM. Gaudichaud, Bérard et moi, à entreprendre clans de frêles embarcations, ce périlleux voyage. Témérité, soit ; mais voir, c'est avoir, a dit le poète, et nous voulions posséder. Et puis on meurt si bien en compagnie!
Ainsi donc, laissant nos amis à bord de la corvette, nous nous embarquâmes dans un canot, et mimes le cap sur Agagna, notre véritable point de départ. 11 va sans dire que Petit et Marchais furent choisis par nous pour nous accompagner dans cette première course, fort affligés qu'ils étaient déjà de ne pas nous escorter jusqu'à Tinian.
Le canal entre Guham et l'île aux Chèvres n'a pas plus de six milles dans sa plus grande largeur, ni moins de trois clans sa plus petite. Cette île est couverte d'arbustes, pour la plupart assez inutiles, mais parmi lesquels cependant on trouve le sicas, appelé clans le pays fédèrico, dont les habitants de cet archipel font leur principale nourriture. 11 n'y a pas d'eau douce, excepté celle qu'on recueille parfois clans un réservoir de plus de quatre cents pieds de diamètre, alimenté par les pluies et creusé sans doute
par les premiers conquérants des Mariannes. Mais, en revanche, la côte de Guhara offre de toutes parts l'aspect le plus riche et le plus varié. Les récifs poursuivent leur cours jusqu'à Agagna, et laissent à peine trois passages fort difficiles, même pour les embarcations. Le premier est vis-à-vis de ïoupoungan, village d'une quinzaine de maisons que Marchais nous proposa d'aller prendre d'assaut à lui tout seul, armé d'une des jambes de Petit. A cette plaisanterie, celuici, dont le soleil avait probablement échauffé le cerveau, riposla par un quolibet plus innocent encore; mais Marchais fit un mouvement du coude; Petit voulut parer, et, perdant l'équilibre, il tomba à l'eau.
Oubliant que son adversaire nageait comme un marsouin, Marchais, dont le cœur n'était jamais en défaut pour rendre un service, l'y suivit afin de lui porter secours, et c'est ce que voulait le rusé Petit, qui, plus fort dans cet élément, avait enfin trouvé
l'occasion de se venger des mille et un coups de pied vigoureux dont Marchais l'avait généreusement gratifié. Jamais combat ne fut plus amusant, plus rempli d'épisodes. Marchais était furieux et avalait, en écumant de rage, gorgées sur gorgées d'une eau salée et boueuse, tandis que Petit, dans ses rapides évolutions, échappait à toutes les manœuvres de son antagoniste.
Nous mîmes trêve enfin à cet acharnement des deux combattants qui arrêtait notre marche; mais Petit ne consentit à monter à bord qu'après que nous eûmes obtenu de Marchais sa parole d'honneur qu'il ne garderait aucune rancune de celte lutte d'amis, où, pour la première fois, la victoire lui avait échappé.
Le second passage est par le travers d'Anigua, bourg aussi misérable que Toupoungan, et où la lèpre n'est ni moins dangereuse ni moins répandue.
. .. C'est une population condamnée. (Page 159.)
La route nous paraissant belle par terre, mes deux compagnons et moi résolûmes de la parcourir à pied jusqu'à Agagna, distant encore de six milles. Partout une terre riche et belle, partout les arbres les plus élégants et les plus majestueux à la fois ; mais point de cullure, point de travaux utiles pour diriger les eaux des torrents descendant des montagnes. Que l'ail donc l'Espagne de cet admirable archipel, qu'il serait de bonne justice de lui ravir au profit des navires voyageurs de toutes les nations?
Enfin nous trouvâmes un hôpital de lépreux. J'y entrai, puisque mon devoir m'y appelait; j'y dessinai quelques-uns des malheureux qui erraient çà et là, comme des fantômes, le long des murailles décrépites, et vingt fois je fus tenté de m'échapper de ce séjour de misère et de malédiction. Toutes les parties saillanles des infoitunés qu'il renfermait étaient attaquées avec une violence extrême; pas un n'avait de nez, et la plupart perdaient leur langue tombant en lambeaux.
Une jeune fille, nommé Dolorès, vint à moi en courant et me supplia de l'arracher de celte tombe putréfiée. N'apercevant aucune plaie sur son corps, de mon autorité privée j'allais l'emmener avec moi, lors-
qu'elle tomba à mes pieds et se tordit dans des convulsions horribles.
L'histoire de cette jeune fille est triste et rapide. Née à Toupoungan, et devinant, encore enfant, que la fuite seule pourrait la garantir de l'affreuse maladie dont son village était infecté, elle se sauva dans les bois, où elle vécut deux ans et demi, couchée sans abri sur le gazon et ne se nourrissant que de fruits. Epuisée pourtant par cette vie errante et malheureuse, elle se présenta un jour à Agagna, el demanda l'hospitalité à une brave femme dont la maison était située à l'entrée de la ville et qui l'accueillit avec bonté. Mais, comme dans ce pays nulle mendicité n'est possible, l'élrangeté de la prière de la jeune fille dut frapper sa généreuse protectrice, qui lui demanda d'où elle venait.
— Des bois, lui dit-elle.
— Pourquoi des bois?
— Parce que je craignais le mal de saint Lazare. (C'est ainsi qu'on appelle la lèpre à Guham.)
— Et pourquoi encore crains-lu si fort ce mal?
— C'est qu'il fait bien souffrir.
— Qui te l'a dit?
— Mon père, qui en est mort.
— Ton père !
— Oui, et puis une sœur morte aussi et un frère qui se mourait.
— Malheureuse! d'où es-lu?
- — De Toupoungan.
— Sors, sors de chez moi bien vite, ou je te tue!
— Tuez-moi, j'y consens; mais ne me chassez pas, cor je ne veux plus retourner à Toupoungan.
— Attends, attends.
— Qu'allez-vous faire?
— Te dénoncer à monseigneur le gouverneur.
Le soir même, cette jeune fille si belle, si pure, fut saisie et conduite à l'hôpital où je la trouvais, pour y être traitée, à l'aide d'une pâte faite avec des cloportes, d'une maladie dont elle n'était pas atteinte, et dont nul symptôme n'annonçait qu'elle portât le
germe dans son sein. Là, sans défense, sans protection, entourée de malades et de mourants, elle attendait avec résignation la lèpre, qui, par un grand miracle du ciel, la respecta toujours. La frayeur la rendit folle et idiote; elle passait ses journées à mâcher ses cheveux qui étaient admirables, et quand elle apercevait une figure inconnue, elle se précipitait, poussant un cri aigu, et tombait sur le sol, où elle se roulait en de terribles convulsions.
M. Médinilla, qui me conta cette histoire, promit à mes ferventes prières de retirer l'infortunée de l'épouvantable tombeau où on l'avait murée, si en effet elle était saine encore. Il tint sa parole, et, avant mon départ de Guham, j'ai eu le bonheur de voir la belle Dolorès, guérie de sa folie et de son idiotisme, logée dans une des plus jolies maisons d'Agagna, dont M. Médinilla lui avait fait généreusement cadeau.
ILES MARÏANNES
Course dans 1 iiiiôrij-iis-. — Sïolorîda.
La baie d'Humata (iles Mariannes]
Deux pas en arrière me sont imposés ; je reviendrai à Agagna sous peu de jours.
Que faire dans un bourg, dans une ville, quand on a tout étudié, quand on a tout vu?
La vue est de tous les sens celui qui se rassasie le plus vite. Hélas ! que. n'en suis-je encore à l'épreuve !
Il en est de ces choses belles et curieuses à voir comme de ces récits pleins d'intérêt qui, connus déjà, vous trouvent tièdes et froids à une seconde lecture. Je ne sais, en vérité, si nous ne serions pas moins émoussés par la présence fréquente d'un spectacle d'horreur que par un assemblage complet de beautés de tous genres.
La lèpre est ici l'hôte fatal de chaque demeure; elle croît avec l'enfant qui vient de naître ; timide, elle l'escorte encore dans son adolescence, elle gran- Livp,. 21
dit et se fortifie avec lui, elle l'écrase dans un âge avancé, elle le pousse à la tombe... et nous allons, nous, hommes sains et forts, cœurs bons et généreux, l'étudier dans ses ravages, visiter le malheureux qui en est vaincu, comme si c'était là un spectacle doux à l'âme, un tableau consolant, une image de paix et de bonheur !
Que de contrastes en nous, que de misères nous nous faisons volontairement ! N'en avons-nous pas assez, bon Dieu, de toutes celles que le sort jette à pleines mains sur notre passage?
Sentinelle toujours debout, la lèpre est permanente à llumata, je vous l'ai déjà dit, et cependant quelques individus encore n'en sont point atteints. Patience, elle a les bras longs et les ongles aigus, l'horrible maladie dont je vous parle; lorsqu'elle laisse passer auprès d'elle un corps sans le tordre et le creuser,
c'est que Dieu, dont la force est plus grande, a étendu la main et a dit : Assez !
Dieu seul est vainqueur de la lèpre. Or, écoutez : Un jour que, plus matinal que de coutume, je m'étais rendu de l'espèce d'hôpital où nous logions chez le gouverneur, déjà réveillé, je recommençai mes questions sur la coupable insouciance avec laquelle il permettait aux gens bien portants d'entrer à toute heure dans les maisons des lépreux, d'y prendre parfois leurs repas et même d'y passer la nuit.
— Que faire encore à tout cela? me répondit-il.
— Se décider à un acte rigoureux et arrêter le mal à sa source.
— Arrêteriez -vous la cataracte du Niagara?
— Mais la cataracte est un monde qui roule, et je ne vois pas ici un monde qui succombe.
— C'est que vous ne voyez pas tout.
— Comment! Humata n'est-il pas l'enfer de cet archipel?
— Humata n'en est que le purgatoire; ici se dresse parfois l'espérance. Si le ciel n'était pas si pur aux Mariannes, il faudrait les fuir comme on fuit une cité visitée par le vomito-negro.
— On combat efficacement la peste.
— Je vous le répète, on ne comhat pas la lèpre.
— Vous avez beau dire, les hommes peuvent s'en garantir en fuyant les lieux qui en sont infectés.
— Eh! ne l'ai-je pas tenté maintes fois? Si j'ai voulu épouvanter par de sévères exemples, savez-vous ce qu'on se disait tout has dans ma capitale? Que j'étais un impie, un franc-maçon, un athée, un antechrist.
— Pourquoi?
— Parce que le peuple croit, aux Mariannes, que tout se fait ici-bas par l'ordre de Dieu, que l'homme qui est atteint de la lèpre devait en mourir ou plus tôt ou plus tard, et que vous pourriez fort bien, vous ou tout autre, coucher côte à côte d'un lépreux sans rien craindre, puisqu'il était encore écrit là-haut que vous deviez ou non être malade.
— Celte croyance est-elle générale?
— A peu d'exceptions près.
— Mais il y a donc deux lèpres à Agagna? ■ — 11 y en a plus de deux, monsieur.
— Je vous plains autant que le peuple qui vous est confié.
— Il faut subir sa vie.
— N'est-ce pas un million par an que vous donne votre roi?
— Une place comme la mienne ne se paye pas, monsieur, et c'est pour cela sans doute que le gouverneur de Manille, qui m'a nommé, ne me donne que cent trente piastres par mois, dont je distribue une partie aux malheureux.
— Je ne vous plains plus. Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'il y avait un enfer à Guham?
— Je vous l'ai dit.
— Où est-il?
— Non loin d'ici, à Maria-Dolorès, à Angelos et à Santa-Maria-del-Pilar, trois bourgs ou plutôt trois lazarets.
— Puis-je y aller?
— A quoi bon? c'est un spectacle si horrible ! La maladie est là si cruelle, si vivace, que vous verrez des fragments humains se promener sous les plus beaux arbres du monde, se rafraîchir aux sources les plus limpides et tomber en débris dans leur marche. On ne va pas là quand on n'y est pas condamné.
— L'étude impose des sacrifices. Qui soigne ces pauvres gens?
— Personne.
— Vous voyez donc bien que la peur du mal existe.
— Point : si un lazaret était aux portes d'Agagna, qui n'a pas de portes, il serait peuplé comme ma capitale : c'est l'éloignement qui le fait désert; j'y envoie les malades.
— Je désire voir Santa-Maria-del-Pilar.
— Allez donc, monsieur : cette journée est belle, je vais vous donner un guide, et si vous trouvez là deux personnes bien portantes, c'est qu'il y aura miracle.
— Pourquoi deux personnes?
— ■ Parce qu'il n'y en a qu'une que Dieu protège depuis cinq ans, une sainte, un ange... Oh! c'est une histoire édifiante.
— Et vraie?
— Irrécusable comme la lèpre.
— J'écoute.
— Depuis quinze jours (il y a cinq ou six ans de cela), les habitants des Mariannes n'avaient pas vu le soleil; des nuages cuivrés, amoncelés les uns sur les autres, pesaient sur nous de fout leur poids, et quoique parfois le vent soufflât avec assez de violence, ces masses énormes restaient immobiles comme des rochers suspendus dans les airs.
La chaleur était accablante, la mer clapotait, les cimes des arbres haussaient, les ruisseaux étaient à sec, et les bestiaux sur les routes s'arrêtaient épouvantés; on s'attendait à une catastrophe horrible, on croyait à la fin du monde, et l'église ne désemplissait pas. Une nuit cependant, là-bas à l'horizon du côté de Tinian, que je veux que vous alliez voir et étudier, un point lumineux éclaire l'espace, il monte et grandit comme s'il voulait tout embraser; on se regarde avec effroi, on se signe, on ne marche plus qu'à genoux dans les rues. Tout à coup les nuages courent avec une rapidité effrayante, le ciel se dégage, les animaux se redressent, les ruisseaux se ravivent, mais la (erre s'agite par des secousses terribles et répétées, le volcan d'Agrigan s'est joint au volcan de Guham, ils ébranlent je sol, les maisons sont renversées, mon palais est à demi saccagé, et au milieu du désastre général, l'église seule respectée.
Le prêtre était en chaire, brave homme celui-là ! le saint apôtre ne voulut point quitter son poste, et quand la tourmente eut cessé ses ravages, quand la nature eut repris ses belles couleurs, toutes les bouches crièrent : Miracle! miracle! tous les cœurs répétèrent :Hosannah! hosannah!
Le bon prêtre mourut quelques jours après, mais avant d'expirer il demanda des secours pour les lépreux, fit promettre à ceux qui entouraient son lit de douleur que des pèlerinages auraient lieu dans les bourgs où la maladie exerçait son redoutable empire, et il obtint que chaque année un homme dévoué se consacrerait au soulagement des malheureux dans les tristes lieux dont ,je vous ai déjà parlé. Le saint usage n'a point périclité, et vous trouverez à Notre- Dame-del-Pilar une personne encore pure de toute atteinte du fléau.
■ — Un jeune homme?
— Une jeune fille. Elle avait neuf ans quand elle partit volontaire garde-malade, il y en a cinq qu'elle est là, elle ne veut point quitter son poste; elle y mourra, l'infortunée.
— Ne fût-ce que pour baiser la main de la noble martyre, j'irai à Santa-Maria-del-Pilar.
— Voilà un guide honnête homme, il sait les chemins ; vous serez au bourg en moins de deux heures; portez un rosaire à Dolorida, elle priera pour vous.
— Je lui en porterai six et linéiques chemises.
— A ce soir !
— A ce soir !
Nous partîmes, mon guide, Petit et moi ; mon guide avec effroi, moi avec une profonde tristesse, et Petit parce que je lui avais dit : Viens. Il avait emballé dans un liavresac mon léger bagage, et me disait de temps à autre :
— Pourquoi aller là-bas? Si vous voulez, je leur porterai seul vos bardes.
— Non, je veux les' voir.
— Ce n'est déjà pas si beau, des galeux de la tête aux pieds.
— Ce n'est pas la gale, c'est la lèpre.
— La lèpre, monsieur, c'est la gale numéro un : ça se gagne fort proprement, comme on dit.
— Tu ne comprends pas la curiosité, toi.
— Oh ! que si; mais il y a curiosité et curiosité, et celle qui vous pousse à aller vous fourrer parmi tant de plaies, c'est de la bêtise, sauf l'amitié que j'ai pour vous.
— Tu prends certaines libertés. . .
— C'est vrai, mais je vous accompagne, et ça doit faire passer sur bien des choses.
— Ainsi donc tu ne vas à Maria-del-Pilar que par rapport à moi ?
— Est-ce que j'irais par rapport à eux autres? Allons donc, vous ne me connaissez pas encore, je vois ça. Tenez, je suis triste, je marronne ; vousai-je tant seulement demandé une goutte d'eau-de-vie '.' Non, je n'en veux pas, je n'en boirai pas; quand on va visiter le malheur, il ne faut pas êlre heureux.
— Tu es un brave garçon.
— Vous ne m'apprenez rien, je le sais aussi bien que vous, qui semblez ne vous en apercevoir qu'aujourd'hui.
— Si je ne le savais pas depuis longtemps, je ne t'aurais pas prié de m'accompagner.
— A la bonne heure ! voilà que je vous raime plus fort.
Nous avions quitté le sentier battu et au bord duquel murmurait un joyeux filet d'eau, qui se perdait là, au milieu d'un magnifique gazon où sans doute il prenait naissance. Nous entrâmes dans un bois ou plutôt dans un jardin ravissant : c'étaient des allées naturelles de bananiers, dont le sommet de la tige était paré de ses grappes délicieuses protégées contre l'ardeur du soleil par les larges parasols dont le ciel les a panachés. C'étaient partout des rimas aux branches gigantesques, aux feuilles vastes et veloutées, aux fruits bienfaisants qui ont fait appeler ce géant des forêts arbre à pain. C'était encore toute la classe des palmistes réunis comme des frères, le vacoi, le palmier, le cocotier, séparés aux pieds et mêlant leur chevelure ondoyante comme des amis qui se retrouvent et se caressent; et puis des fleurs odorantes sous les pieds, un gazon émaillé, égal, où ne se cachait nul reptile; et, à l'air, des oiseaux amoureux, semblant étonnés de voir là des êtres qui marchaient et changeaient de place.
— Cré coquin ! que c'est fwné tout ça ! disait Petit dans son enthousiasme.
— Tu n'es donc plus fâché que nous soyons venus.
— Mais au bout, qu'est-ce qu'il y a?
— Nous allons le savoir. Voilà des maisons.
— Ça, c'est aussi bien des maisons que la bicoque du gouverneur est un palais. Quel farceur! il appelle un palais quatre murs, une grande chambre sans meubles et un hangar ; il croit donc que nous venons des antipodes?
— Oui, et il a raison.
— 11 nous prend donc pour des sauvages, pour des Hugues !
— Quelle colère!
— C'est juste au moins: Mon palais ! mon palais ! il n'a que ça dans la bouche. Un palais sans caves, ça fait pitié, foi de matelot à trente-six ! N'a-t-il pas aussi appelé soldats des espèces de manches à balai qu'on a harnachés avec des sortes d'uniformes et des èpauleltes? J'ai voulu passer la jambe à un de ces vainqueurs : le geste seul lui a fait prendre un billet de parterre; et le soir, j'ai vu près de la cuisine, où je suis assez souvent, mon grenadier plumant un poulet aussi maigre que lui. Une armée de lurons de cette allure, Marchais, Vial, Chaumont, Barlhe et moi, avec des garcettes, nous la ferions aller à la dérive en un crin d'œil.
— Tais-toi, nous voici arrivés.
— Je ne jacasse plus.
Six cases délabrées, basses, bâties sur pilotis, formaient, le premier village. Tout était silencieux autour de ces tombeaux; personne au seuil des portes, personne sur le gazon ou sous les touffes de bananiers. Le cœur se glaçait. J'entrai en tremblant dans la première case; un seul homme l'habitait, couché dans un hamac suspendu à un pied du sol. 11 nous regarda avec des yeux hébétés et nous demanda qui nous envoyait. Je lui dis que nous venions pour voir le village et y apporter quelques secours aux plus malheureux.
— Alors donnez-moi quelque chose.
— D'où souffrez-vous ?
— De nulle part; mais voyez comme je m'en vais. Ses jambes étaient des os rongés par la lèpre. Petit,
sans me consulter, lui jeta une chemise, et nous sortîmes épouvantés. Dans une autre case nous trouvâmes une jeune mère dont la moitié du corps n'était qu'une plaie ; elle allaitait un enfant de trois ou quatre mois ! Ici du plaisir... du bonheur... de l'amour peut-être!... Petit, taciturne celte fois, aurait donné tout le havresac si je l'avais laissé faire. Dans une troisième case nous trouvâmes quelque chose ressemblant à un homme; mais là aussi, à genoux, était une jeune fille auprès d'une grande calebasse remplie d'eau dans laquelle elle trempait un linge grossier dont elle essuyait les membres rongés du moribond.
— Ave, Maria, lui dis-je d'une voix faible1.
— Gratia plena, me répondit-elle sans tourner la tête.
Dès qu'elle eut achevé son triste ministère, elle se leva et allait sortir. Elle nous vit.
— Qui ètes-vous?
— Des étrangers, des Français arrivés depuis plusieurs jours à Guham.
— La charité, s'il vous plaît, en faveur de ceux qui souffrent.
— Que désirez-vous pour eux ?
— D'abord des prières puis du linge.
— Voici d'abord du linge; viendront plus tard les prières.
— Que le ciel vous en tienne compte!
Et la jeune fille, disparut.
— Où va-t-eile? dis-je à mon guide, qui n'avait pas prononcé vingt paroles depuis notre départ.
— Elle va secourir d'autres infortunés; ses heures sont prises.
— Elle succombera à la peine.
1 C'est ainsi qu'une grande partie des visiteurs saluent en Espagne.
— Oh ! non monseigneur, le ciel lui donnera des forces ; c'est une sainte, c'est Dolorida.
Dans chaque maison du village, cl es débris d'hommes et de femmes étaient étendus sur des nattes ou dans des hamacs, et pour tant de misères une jeune fille suffisait. Dès que la mort. avait parlé, Dolorida accourait à Humata ; on lui donnait deux hommes robustes qui allaient lui prêter secours, et ils s'en retournaient seuls.
A cent pas de ce groupe de cases il y en avait d'autres, au nombre de six, presque toutes désertes, et à cent pas plus loin encore, à côté d'une source fort abondante, s'élevaient trois maisonnettes plus propres que celles que j'avais déjà visitées.
— C'est ici que loge Dolorida, me dit mon guide; elle n'y rentre que le soir, quand toute la besogne est faite.
— Pouvons-nous y passer la nuit?
— Vous le pouvez ; mais moi il faut que je m'en retourne ; vous avez tout vu.
— Silence! voici Dolorida.
La jeune martyre entra, se mit à genoux, récita à demi-voix un Pater et un Ave, et me tendit la main.
— Voire seigneurie a fait beaucoup de bien ici, me dit-elle; Dieu s'en souviendra.
— Je veux en faire davantage, Dolorida ; j'ai là encore des serviettes, des mouchoirs, des peignes, plusieurs chemises et des scapulaires bénits.
— Des scapulaires! des scapulaires bénits!
— Par noire saint-père.
— Oh! donnez, donnez! que je guérisse mes malades! que je promène ces saintes reliques sur eux, et qu'ils marchent !
— Dieu peut-être veut qu'ils souffrent encore.
— Vous avez raison; mais du moins, monseigneur, ils mourront tous béatifiés.
Dolorida.
Dolorida était une fille fraîche, brune, presque cuivrée ; tout le haut de son corps était nu ; une jupe propre, atlachèe aux reins, descendait jusqu'aux genoux et laissait voir des jambes pleines de sève; ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse extrême, sa chevelure noire et onduléuse; ses yeux admirablement taillés avaient une puissance de regard impossible à décrire; ses dents très-blanches et ses joues rondelettes et fermes attestaient une santé robuste que les veilles n'avaient pu affaiblir. Dolorida voyait un ciel après cette terre, et la foi seule la soutenait dans l'horrible sacrifice qu'elle s'était imposé. Mais, au milieu de cette haute piété, que de stupides croyances, que de contes absorbes et révoltants ! Les sorciers et Dieu sans cesse en contacl, en lutte, en querelle, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus; les démons sortant corps et âme de leur chaudière; les anges surpris par des légions de réprouvés forcés de se jeter dans d'énormes bénitiers et de prononcer incessamment le nom de Jésus, afin de ne pas être entraînés aux enfers. Tout cela, je vous jure, fait mal à entendre; tout cela pourtant n'ôlaif rien à ce caractère de
bienveillance et d'humanité dont la jeune Tchamorre avait été si saintement dotée.
Je lui promis de nouveaux secours avant mon départ de Guham, et je lui disais déjà adieu, quand je m'aperçus que Petit n'était pas avec nous; mais il rentra un instant après, abattu, désolé, les yeux humides, et n'ayant pour tout vêtement que son large pantalon de matelot.
— D'où viens-tu? lui dis-je.
— De là-bas, d'une maison où j'ai vu un vieillard qui m'a sabordé de foie.
— Explique-toi vite.
— C'est court.
— Je parie que tu t'es encore battu.
— Quelle infamie ! Eigurez-vous que ce brave homme, mangé parla maladie, ressemble à vieux père comme je ressemble à un homard, et je me suis senti tout chose en m'approchant de lui. Ah rs, ma foi, j'ai d'abord ôlé ma veste, que je lui ai donnée, puis mon gilet, que je lui ai prêté, puis ma chemise, que je ne veux pas qu'il me rende, et puis enfin mes souliers, qu'il gardera, car le brave homme a encore des pieds,
et les miens peuvent se passer des semelles du cordonnier. Cré coquin ! que ça fait du bien de faire du bien !
— Petit, je t'estime.
— Si vous saviez comme il ressemble à vieux père! Je ne me soûlerai pas de quinze jours.
J'arrivai à Ilumala avec une odeur de cadavre qui me brûlait
— Eb bien ! me dit M. Médinilla en m'apercevant, est-ce curieux?
— Non, c'est horrible, cela désespère, cela tue.
— Y retournerez -vous ?
— Peut-être.
Je n'y retournai point, et je vis, deux mois après, dans l'église d'Agagna, la belle Dolorida toujours fraîche et toujours dévote.
— Tu t'es donc brisée à la peine? lui dis-je en l'accostant avec intérêt.
— Non, monseigneur, me répondit-elle d'une voix
pieuse, je n'avais plus rien à faire à Notre-Dame-del- Pilar,
— Pourquoi ?
- — Il n'y a plus de malades.
— Ils sont guéris?
— Morts...
Deux jours avant notre départ de Cubain, tout
était silencieux dans les maisons d'Agagna, et l'église retentissait de chants funèbres ; un long corlége en sortit : bientôt hommes et femmes, Tchamofres et Espagnols, marchaient à pas lents avec leur lenzo sur la tête inclinée et leur rosaire au cou ; puis venait le prêtre et une bière recouverte d'un linceul blanc. Une fosse était là aussi, à dix pas du temple saint : chaque assistant s'en approcha avec dévotion, et, à genoux et sanglotant, y jeta un peu de terre. La lèpre n'épargne personne.
Dolorida, la jeune martyre, venait de monter au ciel.
<UllllUIB9.
ILES MARIAMES
— Agagna. — Fêdes. — Détails.
le palais du gouverneur à Agagna (il
Effrayé de l'aspect des lépreux, je pris la fuite et rejoignis mes camarades qui m'attendaient à Assan.
Ceci est véritablement un bourg, mais un bourg propre et bien bâli ; on s'aperçoit qu'on approche de la capitale, dont on n'est éloigné que d'un quart de lieue, et les enviions, plantés d'arbres odoriférants, sont un jardin délicieux où l'on a bâte de se reposer. J'y fis une remarque assez singulière. Dans tous les lieux où s'était montré le cocotier, nous l'avions trouvé droit, élégant, majestueux. Ici il change de nature et garde sa nouvelle forme jusqu'à Agagna. Sa tige, d'abord verticale, fait un coude à une hauteur de vingt à vingt-cinq pieds, et parcourt ensuite presque horizontalement une grande dislance sans perdre
de sa force et de la richesse de son feuillage, et se redresse enfin, comme un superbe panache, à deux brasses à peu près de sa brillante chevelure. L'aspect de ces arbres capricieux est vraiment fort curieux à observer, et de loin on croirait voir une vaste forêt à demi vaincue par les ouragans.
Je ne vous dirai pas la beauté, la variété, la richesse des paysages qui se dessinent aux yeux, d Assan jusqu'à Agagna : nul pinceau, nulle plume ne pouri ait en donner l'idée ; on se tait, on admire.
Ceci est une ville , une ville véritable avec rues larges et droites, avec carrefours, une place publique, une église, un palais. Ceci ne vous rapproche point de l'Europe, car rien ne ressemble à ce que vous avez
vu jusqu'à présent, mais vous dit pourtant une conquête récente d'une civilisation bâtarde. Ce n'est encore qu'un reflet, c'est, pour ainsi dire, la parodie de nos mœurs, de nos lois, de nos usages, de nos vices même et de nos ridicules ; mais c'est un progrès en tout, bien et mal, c'est, un premier pas, une espérance ; vienne maintenant ici, pour gouverner cet archipel, un homme qui comprenne la morale, un réformateur philanthrope, un esprit droit, une volonté ferme, et vous aurez aux Mariannes des citoyens comme vous et moi, un code protecteur de tous les intérêts, une religion guide de toutes les consciences.
Avec des natures aussi malléables que celles que voilà, on peut tout attendre d'une pensée généreuse. Le Mariaimais est dans l'erreur, parce qu'on ne lui a pas dit encore où est la vérité et ce qui est la vérité. Dès qu'on lui aura appris la route à tenir, soyez sûr qu'il n'en déviera pas ; et si les mœurs primitives triomphent parfois des nouvelles institutions, c'est qu'il y a dans celles-ci tant de sottise et de folie, que le bon sens, qui est une propriété de tout ce qui respire, en fait prompte et bonne justice. 11 ne faut jamais, et dans aucune circonstance, tout vouloir à la fois. Dieu , plus puissant que l'homme, fit le monde en six jours, et quel inonde encore! une semaine de plus n'aurait rien gâté, je pense.
Il y a cinq cent soixante-dix maisons à Agagna, dont cinquante seulement en maçonnerie ; les autres sont en bambou, arêtes de palmier et feuilles trèsartistement serrées et liées. Toutes sont sur pilotis, à quatre ou cinq pieds du sol, ayant sur la façade, et derrière, un jardin avec enclos planté de tabac et quelques fleurs. Je vous jure que. tout cela est fort gai, fort curieux à étudier. Ces maisons sont séparées les unes des autres ; on y monte par une échelle extérieure qu'on retire la nuit, et qu'on pourrait laisser en toute sécurité. Llles n'ont jamais plus de deux pièces; dans l'une dorment les maîtres du logis; dans l'autre, en face de la porte, les enfants, les poules, les porcs, hôtes de chaque jour, et les étrangers visiteurs, constamment bien accueillis. Les meubles consistent en petits escabeaux, hamacs, ardoises pour tourner la feuille de tabac, et mortiers pour réduire en poudre le sicas. Ajoutez à cela trois ou quatre images de saint, de christ, de martyr ; des vases en coco, des fourchettes en bois de sandal, des rosaires, et des galettes qu'on fait sécher à l'air, et vous aurez une idée complète de ces demeures hospitalières où la vie s'écoule sans secousse, presque sans souffrance, jusqu'à une vieillesse précoce; car dans ce pays si chaud, si fécond, on est homme complet quand chez nous on comprend à peine la vie.
Le palais du gouverneur décore la seule place de la capitale. C'est un vaste corps de logis à un étage, moitié bois, moitié briques, avec force croisées et un balcon dominant la mer et planant majestueusement sur les maisons voisines. Devant sa façade sont placées huit pièces d'artillerie en bronze, sur leurs affûts, gardées par des soldats en uniforme devant lesquels je vous défie de vous arrêter sans rire aux éclats, tant les guenilles dont on les a affublés sont bizarres et peu façonnées à leur taille. Les murs du palais, fraîchement peints, attestent la galanterie de M. Joseph Médinilla, qui ne veut pas que nous accusions son empressement et sa courtoisie. Si vous montez, vous vous trouvez dans une salle immense, ornée du véritable portrait de Ferdinand VII et d'une Vierge des Douleurs paraissant souffrir surtout de la façon brutale dont elle a été traitée par le peintre. Puis-encore on voyait çà et là des images coloriées, représentant
l'entrée des Français à Madrid, à Valence, à Barcelone; nos soldats sont peints bras nus, couverts de sang, armés de poignards, et mangeant des moines, des enfants et des filles encore vivants. Le gouverneur, me voyant rire et hausser les épaules à l'aspect de ces turpitudes, me demanda sérieusement si tout cela n'était pas vrai.
— H y a du vrai dans ces scènes hideuses, lui rèpondis-je avec gravité ; mais les rôles sont changés, et les Espagnols seuls se servaient de couteaux et de stylets.
Les cadres furent enlevés le jour même de notre arrivée ; le gouverneur devinait parfaitement une délicatesse.
Un logement nous était préparé à côté du. palais; nous nous y rendîmes, et nous noirs" trouvâmes bientôt en face d'un piquet de vingt-quatre hommes sous les armes, commandés par un major, un capitaine et cinq ou six lieutenants et sous-lieutenants. OCharlel! ô Raffet! ô Bellangé, venez à mon aide! c'est les esquisser tous que d'en esquisser un seul ; ils sont sortis du même moule, il y a parité ; on dirait des frères, mieux que ça, des sosies :
Il est maigre, long, elflanqué; son chapeau à claque le coiffe brasse carré, selon l'expression pittoresque de Petit; les deux coins, ornés d'énormes glands, descendentjusque sur les épaules et caressent des ombres d'épaulettes faisant face en arrière et venant visiter les omoplates. Le chef, dégarni de cheveux sur la face, eu a plusieurs en queue, serrés tantôt à l'aide d'un ruban noir ou blanc, tantôt à l'aide d'une petite corde jaune ou rouge. II a une moustache, ou il n'en a pas, selon son caprice ; il se tient droit comme un de ces cocotiers d'Assan dont jevous ai parlé tout à l'heure, et il nage dans son habit avec plus d'aisance que vous ne le feriez dans un large manteau de mousseline. Celui-ci joint les deux revers par une agrafe au-dessous du menton et s'achemine en pointe jusqu'au bas de la place des mollets, enfermés dans des guêtres où les cuisses et le corps tiendraient fort commodément. Un ceinturon noir ou bleu appliquait l'épée sur la hanche, épée à la Charlemagne, longue et plate, à fourreau déchiré; le tout porté sur des souliers fins extrêmement effilés. Voilà à peu près ; mais c'est la tournure grotesque de ces maringouins déguisés qu'il faut admirer ! c'est aussi l'air imposant et martial dont ils cherchent à se draper qui amuse et qui étonne. En vérité, on ferait volontiers le voyage aux Mariannes rien que pour voir, une fois seulement, l' état-major en grande tenue du gouverneur général de cet archipel pour le roi de toutes les Espagnes.
Après notre inspection à la course, mes deux amis et moi nous nous rendîmes à notre logement pour nous préparer à notre grand voyage à Tinian, l'île des antiquités. Une porte où veillait une sentinelle fumant son cigare était à côté de la nôtre : là se voyait une prison avec des anneaux de fer au mur ; des cris déchirants sortaient de cette noire enceinte, et j'y pénétrai sans que la sentinelle m'arrêtât. On frappait un Sandwichien amarré à l'un des anneaux de fer, et ses épaules et ses flancs en lambeaux attestaient la vigueur du bourreau. Celui-ci, dont je vous parlerai plus tard, me salua de la main gauche, tandis que de la droite il achevait l'exécution de la sentence. Mais celte sentence, qui l'avait dictée? Le valet luimême. De quoi était coupable le Sandwichien? D'avoir répondu trop cavalièrement au valet. Nul ne savait dans l'île ce qui se passait en ce moment à la prison, hormis le bourreau, le patient et moi. La
lâche finie, le Sandwichien s'en alla, et celui qui venait de le frapper lui lança violemment son bâton noueux entre les jambes.
A une sévère observation échappée de ma bouche, le misérable haussa les épaules, silfla et me laissa seul. Toutes choses sont ainsi faites : quand le premier est bon et généreux, le second est méchant et cruel ; au lion succède le tigre, à l'aigle le vautour, au maître le valet.
Le premier dîner que nous donna le gouverneur fut précédé d'un dessert très-confortable, où les plus beaux fruits de la colonie se trouvèrent étalés avec une profusion toute vaniteuse, mais où la grâce et l'empressement jouaient encore le premier rôle. La grandeur castillane étalait là son insojence et son orgueil. M. Mèdimlla se sentait fier de nous convaincre qu'il coulait clans ses veines un noble sangespagnol, et il se plaisait à nous parler de l'Europe, afin de nous prouver que ses usages ne lui étaient pas étrangers. Tant de coquetterie nous subjugua. Le repas de la soirée fut d'une gaieté charmante, et pour y ajouter encore un plaisir, le gouverneur nous demanda la permission de faire monter dans la grande salle une vingtaine de petits garçons et de petites filles qui se placèrent sur deux lignes, ainsi que des soldats lilliputiens, et entonnèrent des chants tehamorres avec une harmonie à rivaliser avec un concert de chats surnages ; puis, changeant de rhythme, il nous firent entendre quelques noëls fort originaux, et clôturèrent la séance par des cantates sonores et guerrières en l'honneur de leur noble pays, de leur noble souverain, de leur noble année, de leurs nobles concitoyens, de leurs nobles nobles. Voici un échantillon de leur poésie patriotique :
Vive Ferdinand !
Des rois le plus grand.
Vive Georges Trois !
Le plus grand des rois.
Meure Napoléon !
Scélérat et capon.
A cet infâme coquin Une cravate de lin.
Qu'il vienne jusqu'ici, Ce sera fait de lui.
Ces choses-là se traduisent littéralement. Cependant M. Médinilla, devinant à nos grimaces qu'une pareille versification n'était pas fort de notre goût, renvoya les bambins sur la place publique, nous demanda la permission d'aller faire la sieste, et nous invita pour le lendemain à de nouveaux délassements.
Nous sortîmes donc du palais et parcourûmes la ville... Elle était déjà plongée dans le sommeille plus profond. Ici le peuple vit couché ou accroupi. La brise a beau souffler fraîche et bienfaisante, les hommes, les femmes restent cloîtrés dans leurs demeures, étendus sur des nattes de Manille ou dans des hamacs, et il serait vrai de dire qu'aux Mariannes tous les jours n'ont que deux ou trois heures, et que le reste c'est la nuit. Voyez pourtant ces muscles si bien dessinés, ces charpentes vertes et vigoureuses qui passent près de vous d'un pas ferme et assuré; voyez aussi ces jeunes filles à l'œil ardent, à la tête haute, au corps plein de souplesse, vous saluant de la main et du sourire à la fois, vous invitant de la façon la plus gracieuse à une collation de bananes, de pastèques et de cocos. Oh! tout cela, c'est la vie forte et puissante de la végétation qui pèse sur Guham et qui ombrage le sol sans soins et sans culture.
11 y a logique, et la cause en est facile à trouver.
De tous les peuples de la terre, l'Espagnol est sans contredit le plus vain de son caractère primitif; il ne veut de défauts que ceux qu'il tient de lui seul; il n'a de qualités heureuses que celles qui lui sont personnelles, et il met de l'orgueil à ne rien emprunter aux autres, ni vices ni vertus : l'Espagne se reflète admirablement aux Mariannes. 11 est pourtant des occasions exceptionnelles et malheureusement trop rares où les habitants de Guham consentent à sertir de leur léthargie, c'est lorsqu'un navire vient mouiller dans leur archipel. Oh! alors la ville se réveille, elle s'agite, se questionne, elle prépare ses objets d'échange, elle est presque heureuse : que dis-je? elle l'est tout à fait, car on lui apportera sans doute des saints, des croix bénites, des scapulaires contre la lèpre, des rosaires sacrés par le pape et des images coloriées des mystères de notre religion. Cela, voyez-vous, est aux Mariannes une monnaie qui ne perd guère de sa valeur, les piaslres cesseront d'avoir cours avant les reliques, et toute jeune et jolie fille se livrera à vous si vous lui donnez un saint Jacques ou un saint Barnabe. L'Espagnol et le Tchamorre sont encore en lutte. L'année avait été heureuse peur les Mariannais: deux navires russes, le Kamtchatka et le Kutusoff, sont venus mouiller devant Guham, il y a peu de temps, et le Rurich 1rs a suivis de près, "le Hurich, commandé par M. Kotzebuë, que nous avons trouvé mouillé en rade du cap de Bonne-Espérance, et qui achevait sa glorieuse campagne au moment où nous commencions la nôtre.
Ne vous ai-je pas dit qu'il y avait un curé à Agagna? Oui. Eh bien! ce curé est le seul prêtre de la colonie; llumata, Assan, Toupoungan, deux ou trois autres villages, l'île de Tinian et celle de Botta lu confient le soin de leur conscience, et malgré la grandeur et la multiplicité de ses fonctions, il trouve encore le moyen de dérober quelques instants à ses ouailles. Par exemple, chaque jour, après la messe, il réunit chez lui un grand nombre des riches habitants qui, les cartes et les dés à la main, sur une table sans tapis, se volent et se ruinent sous sa protection immédiate. C'est lui qui tient la banque, c'est lui qui règle les parties, et si le sort ne lui a pas été favorable dans la journée, il met bientôt son adresee aux prises avec le destin; vous devinez que celui-ci ne sort jamais victorieux de la lutte. Au surplus, là ne se bornent pas les travaux quotidiens de frère Cyriaco, et je n'ose vous dire ici le honteux commerce auquel il se livre au profit des amusements étrangers. J'ai assisté â un sermon de frère Cyriaco; il n'y fut question que de l'enfer, peuplé, selon lui, de femmes libertines, d'enfants meurtriers, de pères paresseux, d'hommes adonnés â l'ivrognerie... Et pas un prêtre, pas un gouverneur, pas un alcade au milieu d'eux ; ils auraient été là en trop mauvaise compagnie! le pauvre peuple de Guham, à genoux ou accroupi, écoutant les épouvantables anathèmes dusaint apôtre de Dieu, baisait dévotement la terre, se frappait rudement la poitrine, et, au sortir de l'église, allait recommencer son insouciante vie de tous les jours. Ainsi donc la religion, aux Mariannes, est une occupation de quelques instants, c'est une sorte de pratique à laquelle on se livre de telle heure à telle heure avec une ponctualité édifiante, mais à laquelle tout le reste de la vie donne un énergique démenti. On va â l'église comme on prend ses repas, comme on va à la rivière pour se baigner, comme on se couche. Une jeune fille écoute vos propos amoureux, les encourage et vous donne des garants sûrs de sa tendresse, mais Y Angélus sonne, la pénitente se jette
dévotement à genoux, oublie que vous êtes à ses côtés, récite sa prière, et cela fait, elle vous rend tous les droits que le tintement de la cloche vous avait ravis.
Frère Cyriaeo ne comprend pas autrement la religion : comment voulez-vous que le peuple en sache plus que lui? Combien' il serait aisé pourtant de le conduire vers une morale pure et sainte ! il est si bon, si crédule, si disposé à accepter toute superstition, si avide de s'instruire, qu'il ne lui faut en vérité qu'un pasteur homme de bien et- de sens pour se régénérer. Mais les Mariannes sont une terre d'exil ; Manille et la métropole n'envoient ici que les gens qui leur sont à charge.
J'avais oublié de dire que, par une politesse toute de ce monde, les clefs du saint sépulcre, passées à un ruban rose, furent remises par le curé à notre commandant, qui les porta avec dévotion à son cou pen-
dant quarante-huit heures, et ne les rendit à frère Cyriaeo que le dimanche de Pâques. Tout cela est foi't édifiant.
Nulle part, ni en Espagne, ni en Portugal, ni au Brésil, je n'ai vu plus de processions et de cérémonies religieuses : chaque jour c'est un saint nouveau à glorifier, et matin et soir frère Cyriaeo parcourt la ville, à la tête d'une douzaine de bambins habillés de rouge et de blanc, qui chantent des versets et entrent dans les maisons pour les quêtes forcées du curé. Comme l'argent est fort rare dans la colonie, les quêteurs peu avides se contentent de fruits, de légumes, de jambons salés, de belles volailles, et je vous assure que la table et la basse-cour du curé de l'endroit n'accusent point la# disette. Quand je vous dis que l'Espagne est à Guham!
Nous nous étions flattés qu'après la semaine sainte les promenades de frère Cyriaeo et des badauds ces-
...II est maigre, long-, efflanqué. (Page 100.)
seraient; mais point : le ménage du desservant n'était pas assez approvisionné, et les rues continuèrent à retentir de chants pieux. Je ne vous énumérerai pas les arlequinades imaginées pour réveiller la ferveur assoupie des naturels et mises en pratique le jour de Pâques. Cela est triste à voir et à étudier, cela blesse la raison et le cœur â la fois. Est-ce qu'à pareille époque le ciel donne aux Mariannajs des avertissements jusqu'à ce jour stériles? Nous ressentîmes le soir, vers sept heures, deux assez violentes secousses de tremblement de terre, précédées par un bruit semblable au roulement de plusieurs voitures courant sur le pavé ; pas un habitant ne resta dans sa demeure; les rues et la place du palais virent la foule agenouillée, faisant force signes de croix et baisant la terre avec humilité. Il n'est donc pas absurde d'avancer que la peur est une religion.
Quand je vous ai dit que les moeurs espagnoles se reflètent à Guham comme dans un miroir fidèle, j'ai été vrai jusqu'à la naïveté. Il n'y. a pas dans tout la Caslille de mari plus jaloux de sa femme que ne le sont les Mariannais pris au hasard; mais après cela,
courtisez, enlevez sans scrupules les amies, lessœurs, les cousines, peu leur importe; ils ne répondent que du trésor qu'ils ont pris à leurs risques et périls, et je vous assure qu'ils veillent dessus avec des yeux qui savent voir. Au surplus, je crois que ces mœurs sont dans le langage plus que dans les habitudes ; je suis sûr qu'il y a de la fanfaronnade de morale, car Guham se distingue par une grande disette de meurtres et une grande profusion d'adultères. Ce sont là de ces choses heureusement fort rares, que tout consciencieux historien doit constater, ne fût-ce que pour la plus grande édification de l'Europe.
La police de l'île est confiée, en premier chef, à l'alcade de chaque village, qui condamne sans appel; puis vient le gobernadorzillo, ou petit gouverneur, qui administre lui-même la correction. Malheur au patient qui n'accepte pas avec résignation la peine infligée ! S'il doit recevoir vingt-cinq coups de bâton, et s'il ose se plaindre de la rigueur du châtiment, à l'instant même on double la dose et toute jérémiade est étouffée. Cette logique n'a pas besoin de commentaire.
En général, un meurtre n'est appelé meurtre que lorsqu'il a un but politique, lorsque la victime est un employé du gouvernement ; hors de là, on dit seulement qu'une vengeance a élé exercée. Dans le premier cas, le prévenu est provisoirement mis aux l'ers, son procès s'instruit ; s'il est reconnu coupable, on l'envoie à Manille, où l'on doit être fort étonné, je vous jure, de la façon toute cavalière dont on entend la justice à Guham. Une personne riche n'a pas besoin ici de s'adresser au tribunal suprême, présidé par le gouverneur, pour obtenir satisfaction d'un outrage ou d'un vol : elle s'adresse ouvertement à une bande fort connue de coupe-jarrets, leur dit l'injure qu'elle a reçue, désigne la victime, et moyennant un prix débattu et stipulé d'avance, toute réparation est faite sans greffier ni bourreau. Alors frère Cyriaco est mandé dans une maison, il arrive, prononce à voix basse et aussi vite que possible quelques prières
des morts, jette un peu d'eau bénite sur un cadavre une fosse s'ouvre, se referme en face de l'église, et tout est dit : la justice a eu son cours.
Le chef avoué de cette bande de scélérats qui répandent la terreur dans le pays est le nommé Eustache, premier valet de chambre de M. le gouverneur, qui, seul peut-être dans la colonie, ignorait ses iniquités.
Ne soyez pas supris qu'il existe à Guham un collège royal et plusieurs écoles secondaires; mais ces noms sonores sont faits seulement pour imposer au peuple de Guham, comme aux étrangers. Dans le premier de ces deux espèces d'établissements, grand tout au plus comme une chambrette d'hôtel, on apprend à lire et à chanter; dans les autres, on essaye d'apprendre à chauler et à lire. D'abord le chant, puis le reste; on n'est pas forcé de tenir un livre à l'église ; le curé Cyriaco vous contraint à entonner
ÈËËÊéMSÈèÊw
J'y trouvai l'élit, hissé sur un tronc d'arbre. (Page 170.)
des versets. Le maître de lecture reçoit par an vingtcinq piastres et huit coqs exercés à combattre ; le musicien reçoit un traitement de cent piastres et de vingt-cinq coqs victorieux dans maintes luttes publiques.
Ici déjà nous sommes éloignés de l'Espagne. .1 ai vu à Guham deux filatures, l'une avec des machines de fabrique française, et l'autre de construction chinoise qui, par sa simplieilé et son rapport, l'emporte de beaucoup sur sa rivale.
Le respect des tils pour leurs pères est ici une vertu de chaque famille ; à son réveil, le padre, dont on ne parle jamais qu'en le dotant du titre d'altesse ou au moins de seigneurie, est entouré de ses enfants, dont il reçoit les plus touchantes caresses. C'est à qui lui présentera ses vêtements, son cigare, son déjeuner, et jamais on ne prononce le nom de père tans le faire accompagner d'un salut de tête ou d'une révérence. Pendant le jour, la famille entière est occupée à épargner au chef toule fatigue, et le soir, après la prière, que lui seul a le droil de prononcer à haute voix, nul ne se couche que le hamac ou la natte n'ait reçu le chef de la famille.
Les garçons peuvent se marier à quatorze ans, les Livr. 22.
filles à douze. J'ai vu une mère de treize ans qui allaitait deux jumeaux. Ces exemples sont cependant fort rares. Le nombre moyen des enfants s'élève de quatre à cinq dans chaque famille. J'ai connu à Agagua un vieillard qui en avait vingt-sept, tous vivants, et M. Médinilla nous a parlé d'une femme d'Assan qui comptait cent trente-sept rejetons, dont pas un n'avait été atteint de la lèpre. Citer de pareils faits, c'est en constater l'exception. Le langage primitif des naturels des Mariannes est. guttural, bref, très-difficile, et il est impossible de traduire quelques-unes de leurs articulations à l'aide de nos seuls caractères. On dirait parfois un râle douloureux, souvent aussi cl es^ sons qui ne s'échappent que du nez. Cependant, s'il est vrai que le style soit l'homme, il faut convenir que les premiers habitants de ce bel archipel avaiérrt deviné la poésie et que les siècles et les conquêtes l'ont appauvri en substituant aux vives images de leur idiome la majestueuse gravité de la langue espagnole.
Le Tchamorre dit, en parlant de la légèreté des pros carolins : C'est, l'oiseau des tempêtes ; ils coupent le vent, c'est le vent lui-même. En parlant d'une mer calme, il dit toujours : Le miroir du ciel. Et si vous lui demandez ce que c'est que Dieu, il vous répond : C'est
lui. Il dit encore qu'un beau jour est un sourire de l'Être suprême, et que les palmiers sont les panaches
de In terre. 11 appelle l'écriture le langage des yeux ; les passions, des maladies de l'âme; les nuages, les navires de l'ait ; les ouragans et les tempêtes, des colères. Chez ce peuple qui.s'eiïaceet disparait, la langue a peu de mots et beaucoup d'images; la périphrase eu est l'esprit ; on ne va au but qu'avec un détour, et il serait exact de dire que le Tchamorre ne dessine qu'avec des couleurs. Pour quiconque étudie avec soin les progrès ou la décadence des peuples, il n'est pas difficile de deviner que les premiers habitants de cet archipel sont tombés par la conquête, et qu'il ne restera bientôt plus rien de ces hommes extraordinaires qui ont doté jadis ce pays de monuments curieux et gigantesques dont je vous parlerai bientôt, et qui ont tant de rapport avec quelques-unes des ruines antiques découvertes en Amérique.
Il y a haine permanente ici entre les familles pur sang tchamorre et celles alliées aux Espagnols. Les premières méprisent les autres, celles-ci haïssent les premières; de là des rixes sanglantes dans les campagnes, où les cadavres mutilés attestent la férocité ou plutôt le délire du vainqueur. Il m'est arrivé quelquefois, dans mes promenades, de prendre sans réflexion deux guides de religion opposée, qui ont constamment refusé de m' accompagner, quelque brillantes que fussent mes promesses et mes récompenses; l'Espagnol refusait par dédain, en disant : i< C'est un sauvage; » le Tchamorre, avec brutalité, appelant l'Espagnol « un homme dégénéré. » Si un gouverneur rigide ne met un terme, par de sévères exemples, à ces fureurs héréditaires, la colonie aura son jour de deuil.
Fatigué de mes courses aventureuses, je rentrais chez le gouverneur, quand une foule immense, stationnant sous un magnifique dôme de cocotiers, appela mon attention. J'y trouvai Petit hissé sur un tronc d'arbre et vendant des images coloriées de deux sous, ou plutôt les troquant contre des vases d'une liqueur enivrante tirée du coco. Ces images, dont je lui avais fait cadeau, le malheureux les avait débaptisées. La mère de Coriolan aux genoux de son fils, c'était la Vierge implorant Jésus; Armide et Renaud dans le jardin créé par le Tasse, c'était Adam et Ère au paradis terrestre; l'incendie de Salins, c'était Sodome réduite en cendres ; un banquet de vaudevillistes, la cène des apôtres ; Phaéton foudroyé par Jupiter, la chute de Satan ; un bateau de blanchisseuses sur la Seine, l'arche de Noé; l'enlèvement de Ganvmède, le Saint-Esprit portant un ange aux deux; et Ulysse vainqueur de Polyphème, David terrassant le géant Goliath.
Et là-dessus, mon brave Petit, avec celte éloquence de matelot que vous lui connaissez, leur faisait en patois espagnol les contes les plus amusants et les plus grotesques du monde. Dès qu'il m'aperçut, sa verve s'enflamma de plus belle, ses gestes devinrent plus énergiques, ses périodes plus ronflantes, ses yeux plus flamboyants, et peu s'en fallut qu'il ne me convertit, moi aussi, avec la foule émerveillée qui le tenait captif dans son quadruple cercle.
Le soir, avant de se livrer au repos, les dévols Mariannais, à genoux devant ces saintes reliques, les invoquaient dans leurs prières en se frappant dévotement la poitrine. On l'a dit avant moi, la foi sauve.
ILES MARIAMES
Guliam. — Mœurs. — Détails. — Mariquitfa et moi.
Un de ces hommes réguliers et positifs qu'on a parfois le malheur de rencontrer sous ses pas en ce monde de contrariété, me demandait l'autre jour combien il y avait de Paris aux Mariannes.
— Dix mille lieues, lui répondis-je.
— Y compris d'ici au Havre?
— Oui, monsieur, répliquai-je en colère; mais à partir de la cathédrale...
Cet homme évidemment se chausse avec des pantoufles de lisière et se coiffe d'un bonnet de colon à ruban jaune, et c'est sans contredit de lui que me vint, il y a quelques jours, une lettre anonyme timbrée de Paris, jetée au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau, et portant pour suscription : « A monsieur, monsieur Jacques Arago, homme de lettres, voyageur, demeurant rue de Rivoli, 10 bis, à Paris, département de la Seine. — France. »
J'aime mieux le tic-tac perpétuel d'une grosse horloge que deux heures de conversation de ces organisations étranges qui ne reconnaissent vrai et exact que ce qui est mesuré au compas, tracé à la règle, et qui, parce qu'ils ne l'ont pas connu, doutent encore que M. de la Palisse soit mort. La parfaite exactitude n'existe que dans les chiffres; tous les yeux ne voient pas de même, el ce que mon voisin trouve beau et grand me parait à moi laid et mesquin. Nul de nous ne ment, nul de nous ne se trompe ; nous sentons tous deux d'une façon dilférente, voilà tout. Plusieurs de mes compagnons de voyage ont trouvé que les
Mariannes étaient un pays ravissant, d'autres, un séjour de tristesse et de dégoût. Moi j'ai été de l'avis de tout le monde : j'y ai eu des heures d'ennui et des jours de véritable joie. Poursuivons nos observations.
Le costume des Mariannais est en parfaite harmonie avec la nature du climat torréfiant qui pèse sur tout l'archipel. Celui des femmes se compose d'une camisole flottante, voilant à demi la gorge, laissant le cou et les épaules nus ; elle se croise, à l'aide de deux ou trois agrafes, sur la poitrine et tombe sur les reins ou plutôt près des reins, sans arriver aux jupes, attachées à la hanche par un large ruban et descendant presque jusqu'à la cheville. Cette jupe est formée, en général, de cinq ou six mouchoirs eu pièces appelés madras ; les pieds et les jambes sont nus, ainsi que la tête, sur laquelle ondoie une immense et belle chevelure nouée fort bas ; puis vous voyez des rosaires et des chapelets bénits aux bras, sur le sein. En allant ou en assistant à la messe, il est rare qu'une seule d'entre elles, au lieu de la gracieuse mantille espagnole, ne jette pas sur son front un mouchoir bariolé qu'elle laisse flotter au vent en le retenant sous le menton avec la main. La plupart, sitôt qu'elles le peuvent , se coiffent d'un chapeau d'homme, et je ne saurais vous dire ce qu'il y a de gravité, de force, d'indépendance et de domination dans ces natures privilégiées où la vie circule si précoce et si puissante.
La jeune fille de Guham ne marche pas, elle bondit;
plus élégante que l'Andalouse. elle a aussi plus de majesté et pas moins de coquetterie. N'espérez pas lui faire baisser les yeux par l'ardeur ou l'impertinence des vôtres : vous seriez vaincu à ce défi qu'elle ne refuse jamais. Vous avez beau vous montrer fier et protecteur, elle est plus fière que vous et dédaigne votre protectorat. La jeune fille des Mariannes fume et mâche du tabac; son cigare, à elle, est très-volumineux, et il y a coquetterie exquise à se montrer la bouche pleine d'un cigare de six pouces de long et de huit lignes au moins de diamètre.
Les hommes portent une chemise blanche descendant jusqu'à mi-cuisse et des pantalons larges n'allant pas plus bas et attachés aux reins ; les jambes et les pieds sont nus, ainsi que la tête. Au surplus, leur démarche a, comme celle des femmes, un caractère de liberté, une allure de matamore qui sied à merveille à leur taille admirablement prise, quoique petite, et l'on voit au moindre de leurs efforts se dessiner en vigoureuses saillies les muscles de leurs corps, de leurs jarrets et de leurs bras, taillés ainsi que ceux de l'Hercule Farnèse. Mais tout cela, je vous l'ai dit, c'est la vie de ces gens aux jours d'exception, aux heures forcées, car, selon leur habitude quotidienne, ils dépensent une si belle existence dans le repos et le sommeil.
Le teint des Mariannais est jaune foncé; ils ont des dents d'une blancheur éclatante lorsqu'ils ne les brûlent point par l'usage ridicule et cruel du bétel et du tabac saupoudrés de chaux vive. Leurs yeux sont grands et brillants, et leurs pieds, ceux des femmes surtout, sont excessivement petits et délicats, ce qui est fort remarquable dans un pays où peu de personnes marchent avec des chaussures.
11 est certain que les fdles tchamorres en se mariant ne prenaient jamais le nom de leurs maris, puisque maintenant encore, en dépit d'une longue domination européenne, cet antique usage triomphe de la volonté du législateur. N'en devrait-on pas conclure avec quelques voyageurs que les femmes ont joué jadis le premier rôle dans cet archipel? Ce sont là de ces études difficiles à faire dans un pays où l'histoire et la tradition arrivent jusqu'à nous si douteuses à travers tant de conquêtes et de massacres. Dans les deux Indes les victoires morales des Espagnols n'ont été remportées qu'avec le glaive : le fanatisme ne procède pas autrement.
Nulle part en ce monde la superstition n'étendit son voile funèbre plus qu'ici. Il n'y a pas de petit événement de la vie auquel les habitants ne donnent une cause surnaturelle. Si un homme, le soir, se fait une entorse, c'est que, le matin, il n'aura pas dit ses prières avec assez de recueillement ; si une jeune fille brûle ses galettes de sicas, c'est qu'elle aura passé devant la chapelle de la Vierge sans faire la révérence. A les voir agir et penser ainsi, on dirait que le puissant arbitre de toutes choses n'est exclusivement occupé que d'eux seuls, que c'est lui qui préside aux moindres détails de leur vie, et que c'est un miracle du ciel si l'on marche et si l'on respire.
Un incendie dévorait une maison voisine de celle de don Luis de Torrès, premier dignitaire de la colonie et intime ami du gouverneur. Au bruit du tocsin, nous accourûmes; une maison voisine était déjà attaquée par les flammes ; le désastre menaçait de se propager et nul ne cherchait à l'arrêter, parce qu'on avait entendu dire à ce sujet des choses fort graves, comme vous l'allez voir.
Mais trois de nos hardis matelots se jetèrent au mi-
lieu du foyer et cherchèrent à exciter par leur exemple le zèle des habitants.
— A quoi bon essayer l'impossible? me dit don Luis d'un ton lamentable; il faut que l'incendie ait sou cours; nulle puissance humaine ne peut l'éteindre.
— Pourquoi?
— Parce que le maître de la maison est sorti de l'église, dimanche dernier, sans prendre de l'eau bénite.
Cependant la prédiction sinistre du haut personnage reçut un démenti ; nos braves marins coupèrent court au désastre, et les maisons voisines furent arrachées à une ruine presque certaine.
— Eh bien! dis-je à l'officier superstitieux, vous voyez qu'avec du travail et du courage on maîtrise les événements.
— Ce n'est pas le courage qui a triomphé ici.
— C'est donc le travail?
— Ni l'un ni l'autre.
— Qui donc?
— C'est Dieu. J'ai remarqué hier ces trois intrépides matelots que vous m'avez désignés : ils étaient à l'église devant l'image sacrée de saint Jacques, dont ils baisaient dévotement les reliques...
Hélas ! Marchais était un de ces hommes, et je réponds bien que don Luis ne l'avait pas vu baisant dévotement les reliques de saint Jacques de Compostelle.
Le Tchamorre tient du Chinois par ses allures tortueuses, son caractère hypocrite et sa physionomie, mais surtout par son ardent désir de rapine. A peine est-il entré dans un appartement, que son regard scrutateur lui dit les objets sur lesquels il fera main basse ; tout ce qui se trouve à sa portée est dérobé avec une elfronterie et un cynisme révoltants, et si vous le frappez pour le vol qu'il vient de commettre, doublez la dose, car, à coup sûr, pendant l'opération, il aura fait un nouveau larcin.
Le Tchamorre ne vole pas par besoin, mais par instinct, peut être par habitude, peut-être aussi par religion; souvent il volera une patate, un rosaire, une galette, un vase, et quelques instants après il jettera loin de lui l'objet volé. Ce qui n'appartient à personne ne le tente pas ; ce qui est à vous sera à lui pour peu qu'il le couve de son regard de furet. Le soir, dès que sa besogne est faite, que sa journée est gagnée, loin de rougir du dommage qu'il a causé, il se désole comme le crocodile de la fable, qui se plaint, que sa proie n'ait pas été plus belle et plus abondante, et se dispose, pour le lendemain, à de nouvelles investigations. Tous les Tchamorres sont nés prestidigitateurs, et certes ils ont bien mérité l'épithète de larrons dont les navigateurs les ont flétris.
Au milieu de ces tristes débris de mœurs primitives, qu'une législation sévère et parfois cruelle n'a pu arracher de cet archipel, qu'il me soit permis de reposer ma pensée sur un de ces rares épisodes où l'âme du voyageur, froissée par la sauvagerie et le libertinage, se retrempe à de douces et puissantes émotions. Mariquitta, pas plus que Rouvière, pas plus que Petit et Marchais, pas plus encore que le tamor Carolin dont je vous parlerai une autre fois, ne sortira de ma mémoire ; et pour moi la mémoire, c'est le cœur.
Un homme trapu, leste et fringant était venu à Huuiata avec le gouverneur, et s'offrit à nous pour faire nos commissions et nous piloter dans nos courses. Le jour même de notre arrivée je le pris
pour guide, et nous ne retournâmes au village que le soir, après le coucher du soleil. J'appris dans cette exclusion qu'il était d'Agagna, qu'il s'était marié à une jolie femme, laquelle avait une sœur plus jolie encore, appelée Maiiquitta.
— Tiens, dis-je à mon guide, voici une piastre pour toi, pour la femme un mouchoir, et pour ta sœur celte jolie croix bénite. Es-tu content?
— Elle le sera bien davantage, elle.
— Qui, elle?
— Maiiquitta.
— Pourquoi?
- Elle m'a tant recommandé de lui apporter une relique.
- Elle est donc bien dévote?
— C'est elle qui prie le mieux de nous tous.
— Quel est son âge?
— Quatorze ans.
• — Point de mari?
— Elle en a refusé dix, vingt, et souvent elle pleure sans que nous sachions pourquoi.
— Ne lui as-tu pas demandé la cause de ces larmes?
— Si; mais elle dit que nous ne la comprendrions pas, qu'elle n'est pas de ce pays, qu'elle souffre en dedans, qu'elle rêve toutes les nuits de démons et d'anges, et elle ajoute qu'elle se tuera bientôt : peutêtre qu'elle est folle.
— Peut-être.
— Hier pourtant nous la vîmes rire en allant à l'église. C'était la première fois qu'elle s'y rendait avec un mouchoir sur la tète, car nous ne sommes pas riches.
— Tiens donc, tu donneras aussi à Mariquitta la folle ce joli lenzo (mouchoir), dont elle se parera la première lois qu'elle ira prier Dieu.
— Oh! alors venez à Agagna, senor, car ma sœur accourrait jusqu'ici pour vous remercier, et nous ne le voulons pas, de peur de la lèpre.
— Annonce-lui ma visite.
— Votre nom?
— Arago.
— Senor Arago, ma sœur Mariquitta vous attendra sur sa porte avec votre lenzo au front. Vous verrez comme elle est gentille ! Sa maison, c'est la quatrième à gauche avant d'arriver sur la place royale.
— Je ne l'oublierai pas. Adios.
— • Adios, senor.
Le soir de mon arrivée à Agagna, j'aperçus, en effet, à l'endroit indiqué, une jeune fille sur le seuil d'une porte, tandis que la foule se ruait autour de nous pour nous voir de plus près et nous entendre parler. Je ne regardais Mariquitta que du coin de l'œil, afin de ne pas fixer son attention; et, la nuit venue, sous un prétexte quelconque, je m'approchai de la maison, où l'on était agenouillé pour Y Angélus. Mariquitta parlait à haute voix ; le reste de la famille répondait en faux-bourdon. On allait se lever quand j'entendis ces mots :
— Un Pater pour le senor Arago.
Et le Pater fut dévotement et doucement articulé. Je montai les quatre ou cinq degrés de l'échelle extérieure, et je frappai à la porte du logis, à demi entr'ouverte. Mariquitta se leva comme une gazelle surprise au gîte.
— C'est Arago! s'écria-l-elle.
— Non.
— Si.
— Qui te l'a dit, Mariquitta ?
— C'est loi ■: tu es Arago.
Et la pauvre fille baisait religieusement le petit
crucifix que son frère lui avait donné de ma part, et elle me regardait avec deux grands yeux humides qui me disaient : « Tout cela, c'est pour toi. » Cependant ou m'offrit un escabeau; Mariquitta s'étendit sur une grossière natte, la tète sur mes genoux, et le reste de la famille se plaça çà et là dans la même pièce.
— Veux-tu du tabac? me dit la jolie fille, veux-tu de la galette de sicas? veux-tu du coco, une natle, un hamac, un baiser?
— Je veux tout cela.
— Tu auras tout, mais de moi seule, car moi seule je veux le servir.
C'était, je vous jure, une sensation nouvelle et inespérée.
Depuis mon départ, hormis chez le Chinois de Diély, je n'avais entendu, jusqu'à ce jour, que des paroles de menace, des râles de fureur, des cris de rage. Ici, une voix douce, des expressions de bonté, de reconnaissance, et puis deux prunelles noires et tendres qui ne me quittaient pas, deux petites menottes qu'on me livrait avec innocence, et de la joie sur tous les fronts, des sourires sur toutes les lèvres. Je me crus dans un nouveau monde. J'y étais en effet. Le frère arriva une heure après moi.
— Le voilà ! s'écria Mariquitta en lui sautant au cou; le voilà! merci, frère.
— Oh! j'étais bien sûr qu'il viendrait.
— Et moi, non.
— Uesterez-vous longtemps ici?
— Deux ou trois mois, j'espère.
— Et après cela, reprit Mariquitta d'une voix tremblante, vous repartirez?
— Oui.
— Votre relique n'est pas bénite, dit-elle en se levant ; voilà votre lenzo et votre bon Jésus, je n'en veux plus !
Elle ouvrit la porte, franchit, sans les toucher, les degrés de l'échelle, et disparut à travers les ombres qui déjà voilaient la terre.
Je passai la nuit dans un hamac de la maison hospitalière, inquiet de cette fuite imprévue qui jetait aussi le trouble dans la famille. Cependant, vaincu par le sommeil, je m'endormis, et en me réveillant je vis Mariquitta sur l'escabeau, me balançant mollement à l'aide d'une petite corde lirée du cocotier.
— Ah! te voilà donc! tu nous as fait bien de la peine.
— J'en ai eu beaucoup aussi, moi.
— N'en as-tu plus maintenant?
— Oh! la peine ne s'en va pas si vite; elle vient tout d'un coup et puis elle reste.
— Où donc as-tu passé la nuit?
— Là-bas, près de l'église. J'ai prié Dieu pour obtenir quelque chose.
— Que lui as-tu demandé?
— De la santé pour toi pendant deux ou (rois mois, et après une grosse maladie.
— Je le remercie de tes vœux.
— Si le ciel est bon, il m'exaucera. Quand on est malade, on ne s'embarque pas, on ne va pas parcourir le monde, on se repose où l'on est. Si tu savais comme on est heureux à Guham, à Agagna surtout ! On fait bâtir deux maisons à côté l'une de l'autre, on peut avoir deux hamacs bien rapprochés, on s'aime bien et on prie Dieu ensemble. Tu vois que j'ai demandé au ciel une chose fort juste.
— Mais tu m'aimes donc, Mariquitta, moi qui n'ai rien fait pour cela?
— Je ne sais pas si je t'aime; mais, vois-lu, celle
1 Tr-
êve
de Iaret elle
nuit la lune a été belle, aujourd'hui le soleil sera beau, et il en sera ainsi tant que tu resteras dans notre île.
— Pourtant voilà un gros vilain nuage qui se là-bas et marche vers le soleil pour le voiler.
— Ah ! c'est que tu partiras.
Et les yeux de Mariqnitta se remplissaien
mes, et sa main avait cessé de me bercer, semblait attendre de ma bouche une parole rassu rante qu'il m'était impossible de lui donner. Je cherchai cependant à lui faire comprendre que j'avais des devoirs à remplir, et que cette amitié qu'elle me témoignait n'était sans doute qu'un élan de reconnaissance. A ce dernier mot, elle se leva brusquement, s'élança vers une immense ardoise sur laquelle pétillaient quelques branches résineuses, et jeta lelenzo que je lui avais donné. Sa sœur ne put en sauver qu'un lambeau, que Mariquilta lui arracha des mains
et qu'elle livra aux flammes avec une sorte de colère où l'on voyait que la colère n'était pour rien.
— Enfant, lui dis-je, j'ai dans mes malles des lenzosplus beaux que celui-ci, je te les promets, ils sonl tous pour toi.
— Je les brûlerai tous.
— Chez nous, Mariquilta, on ne donne qu'à ceux que l'on aime.
— Tu m'aimes donc?
— Oui.
— J'aime mieux ça que tous les présents, et puisque tu m'aimes, lu ne partiras pas.
La jolie Tchamorre se leva plus joyeuse, s'occupa avec le reste de la famille des soins du ménage, dit à haute voix les prières du matin et m'apporta un cocomouda ouvert avec une adresse extrême ; puis vinrent de délicieuses bananes et le melon d'eau si rafraîchissant et si suave.
Mariqnitta.
Mais je ne savais que penser encore de cette tendresse si naïve el si ardente à la fois de la jeune Mariqnitta. J'avais cru jusque-là que les plus douces passions de l'âme, l'amour, l'amitié, la reconnaissance, n'étaient que le résultat de la civilisation, et mes recherches n'avaient pas peu contribué à cette conviction qui se fortifiait de jour en jour. Les bienfaits d'un maître pour son esclave pouvaient bien enchaîner parfois, chez celui-ci, un désir de vengeance et d'affranchissement; mais l'amour, la sympathie entre deux natures si dislinctes et pour ainsi dire opposées, voilà ce que ma raison se refusait d'admettre.
Mariqnitta était une exception dans ce pays exceptionnel, et elle ne gardait des mœurs au milieu desquelles glissait doucement sa vie que ce que les lois et la force des choses lui imposaient. D'un autre côté, si je n'avais été entraîné vers celle jeune et charmante fille par un de ces sentiments intimes qu'on éprouve souvent en dépit de la raison vaincue dans la lutte, il eût élé facile de faire auprès d'elle quelque étude morale au profit de mes recherches de voyageur. Mais, dès que le cœur et l'esprit sont en hostilité, il
y a imprudence à se baser sur des faits qu'on est inhabile à juger soi-même. La candeur de Mariquilta mettait à nu ses qualités espagnoles et ses principes tchamorres, et offrait à ma curiosité un moyen de s'exercer sans crainte d'erreur trop grossière. Ainsi je remarquai souvenl que sa tendresse pour moi devenait plus ardenle alors que son père ou sa sœur en écoutait la naïve expression.
Quand Mariquilta était joyeuse, on lui disait : 7'». l'as donc vu? Si ses yeux se voilaient avec tristesse, on lui disait en souriant : // va venir.
Mariquilta m'accompagnait à la chasse; son regard exercé m'indiquait de loin l'oiseau que je voulais atteindre, et dès que la fatigue ou le sommeil me forçait au repos, la jeune enfant, à qui la chaleur ne pouvait ôter l'énergie, mettait tous ses soins à me préserver des piqûres des insectes et des scorpions dont les bois sont infestés. Dans sa folle espérance de me voir demeurer à Guham, elle m'apportait les fruits les plus rafraîchissants, me montrant parfois la mer courroucée, comme pour m'épouvanter, et sans mot dire elle m'interrogeait de l'œil pour puiser dans mon âme les secrets que j'aurais voulu lui dérober.
Pauvre enfant ! le jour de la séparation devait bientôt arriver.
Un soir que, retenu chez Mariqui lia par un épouvantable orage, précédé d'une forte secousse de tremblement de terre, je lui parlais du vif regret de Ja quitter :
— Tu me quitteras bien plus tôt que tu ne crois, me dit-elle d'une voix triste.
— Comment donc?
— C'est que tu mourras dans quelques jours.
— Qui te l'a dit?
— Ne vas-tu pas à Tinian?
— Oui.
— Eh bien ! les pros-volants dans lesquels tu fais le voyage chavirent souvent ; un orage comme celui qui gronde peut t'atteindre , et lu ne sais pas nager.
— De pareils orages sont rares ici.
— Il y en a pourtant, et alors on meurt.
— Tu prieras pour moi, Mariquitta.
— Oui, mais pour moi d'abord.
Le moment du départ pour l'île des Antiquités étant venu, la jeune fille m'accompagna sur le rivage sans articuler une seule parole ; elle me montra seulement du doigt et du regard les nuages rapides que le vent poussait avec violence vers Tinian ; et prés de m' embarquer :
— Au revoir ! lui dis-je d'une voix que je m'efforçais de rendre caressante : dans huit jours je serai près de toi.
— Ou moi près de toi.
— Tu me porteras malheur, Mariquitta.
■ — Je te rendrai ce que tu me donnes.
— M'aimeras-tu pendant cette longue absence? • — Puisque je t'aime à présent !
Cette conséquence n'eût pas été logique en Europe, et j'avoue que je me sentis rapetissé auprès de ma naïve conquête.
Mon voyage à Tinian dura une semaine, et pendant ce temps les ex-voto ne manquèrent pas à l'église. Ma petite croix, mes scapulaires avaient été suspendus au pied d'un Christ décorant le maître-autel, et l'élégant lenzo dont Mariquitta se voilait à demi avec tant de grâce n'était pas sorti du meuble grossier qui le renfermait.
— Les prières, me dit la jeune Tchamorre, ne valent jamais les sacrifices ; si je n'avais pas donné mes trésors à Dieu, si je m'étais séparé du lenzo, si j'avais mangé des sandias (melon d'eau) ou des bananes, tu serais mort.
— Ainsi donc, je te dois la vie?
— Oui.
■ — Eh bien ! tant mieux, car la vie, avec une tendresse comme la tienne, c'est le bonheur.
— Et pourtant tes deux ou trois mois de séjour ici expireront bientôt.
— Va, mon ange, je penserai toujours à toi.
— Pauvre ami, penser, c'est mourir.
Les sentiments de Mariquitta, loin de s'affaiblir, acquirent tous les jours plus de violence, et je ne
faisais pas une course dans l'île que ma belle Tchamorre ne m'accompagnât. Je ne vous dirai pas tous les témoignages d'affection que je reçus, toutes les fatigues que la pauvre enfant s'imposait, tous les sacrifices qu'elle acceptait pour m'èpargner, non-seulement une peine, mais un ennui. Lorsque je retournai à l'hôpital des lépreux, près d'Assan, pour compléter quelques études commencées, Mariquitta voulut me suivre et y pénétra de vive force avec moi. Si je me baignais dans cette rivière qui coule au pied d'Agagna, le long du rivage de la mer, mon ange protecteur, qui nageait comme une dorade, me précédait sans cesse et m'indiquait la place la moins périlleuse pour moi.
— Et tout cela, me disait-elle avec candeur, ce n'est pas pour t'engager à rester, puisque (u dois me quitter, mais bien pour te donner des regrets dans l'avenir.
Mariquitta avait deux âmes dans un pays où à peine aurait-on pu en supposer une à chaque individu.
— Cependant le grand jour de la séparation arriva; la corvette, mouillée toujours à Saint-Louis, rappela l'équipage et l'état-major ; le canon annonça l'heure fatale, et Mariquitta ne me dit que ces deux mots, avec une grosse larme dans les yeux :
— Je t'accompagne.
Son père, sa mère, sa sœur, voulurent m'escorter aussi, et nous nous plaçâmes tous clans un canot appartenant à la famille. Arrivés au mouillage, nous mîmes d'abord pied à terre pour déjeuner et nous faire nos derniers adieux.
— Donne-moi ton chapeau, me dit Mariquitta, donne-moi ta cravate aussi; je volerai demain, à l'église, mon scapulaire et mon Jésus-Christ; j'aurai bien des choses de toi... et toi !... ô mon Dieu ! mon Dieu!...
Mariquitta s'élança dans le bois et disparut. Sa sœur et moi allâmes à sa recherche, et, après une heure de peine, nous la trouvâmes au pied d'un bananier qu'elle tenait convulsivement embrassé.
— Merci, me dit-elle en voyant sur mes traits la douleur que je ne pouvais maîtriser; merci, car tu m'aimes, n'est-ce pas? Je voulais me laisser mourir ; je vivrai maintenant; pars.
— Désirerais-tu venir avec nous?
— Pars ; quelqu'un me parlera de toi quand lu seras loin.
— Qui donc, Mariquitta?
— Lui ou elle, tu le sais bien.
Je rejoignis le bord, et l'on virait déjà au cabestan; je saluai de la main, des yeux et du cœur, ma bonne Tchamorre, dont la gracieuse silhouette disparut à travers le feuillage. Mais, quelques instants après mon arrivée au navire, le vent changea, et à moins d'un nouveau caprice de l'atmosphère, nous ne devions mettre à la voile que le jour suivant, au lever du soleil.
— Oh ! tant mieux ! m'écriai-je, je la reverrai encore.
VOYAGE AUTO Uli DU MONDE.
ILES MARIANNES
(Ugiham. — MuSie «Se !fl:iri<|iaitt». — Angola ei Domingo.
Je descendis vers six heures, et, dans mon vif regret de quitter une jeune tille qui me témoignait un amour si vrai, si naïf, je priai Lamarche, mon ami et lieutenant en pied de la corvette, de faire mettre mes effets à terre dans le cas où, profilant d'un vent favorable, on mettrait à la voile avant mon retour. Dans les affaires de cœur ce ne sont pas mes chagrins personnels qui m'épouvantent : c'est pour l'autre moi surtout que mes peines sont vives et poignantes.
Le soleil était à son déclin, et je me flattais, en hâtant le pas, d'arriver à Agagna avant minuit. Pour l'approcher la dislance, je résolus de quitter le chemin battu et tortueux qui borde le rivage, et je coupai court à travers les bois. Ici pas de terreurs à avoir; nulle bête féroce ne parcourt ces solitudes, nul serpent venimeux ne rampe sous l'herbe, nulle horde de sauvages ne promène ses fureurs ni sa rage et ne menace le voyageur égaré : quelques buffles seulement descendent des montagnes dans la plaine, et fuient à l'aspect de l'homme ; quelques cerfs sauvages se réveillent au bruit et bondissent dans Us plus épais taillis, où ils trouvent un gite assuré. C'est du calme à l'air, du calme dans le feuillage, et il y a une sorte de solennité à se jeter seul dans ces immenses forêts séculaires, où vous rêvez à loisir d'indépendance et de liberté.
Dans mon excursion tout amoureuse, il m'ai riva ce qui arrive toujours à quiconque se persuade que la ligne droite est le plus court chemin pour aller d'un point à un autre : je m'égarai, el je ne m'en aperçus qu'alors que le retour nie fut impossible. Que faire? Avancer toujours, au risque de ne plus me retrouver. D'une part, je me figurais la corvette près deleverl'ancre; de l'autre, je me réjouissais dans le fond de l'âme du bonheur inattendu que je comptais apporter à Mariquilta, pauvre enfant que je laissais dans les larmes, elle qui, sans savoir pourquoi ni comment, s'était pieusement flattée de me garder toujours auprès d'elle. Hélas ! dans toutes les luttes avec le cœur, la raison a-t-elle jamais le dessus?
Cependant la nuit avançait à grands pas ; j'avais déjà traversé le lit pierreux d'un ruisseau à sec, dont je supposais l'embouchure en face de Toupoungan. Cet indice servit à m' orienter, et je redoublais d'ardeur. Paitout un sol uni, parfumé, couvert d'un gazon frais et vigoureux; partout aussi des géants immenses, le cocotier, les palmistes, le vacri et ses rejets impudiques, l'arbre à pain, ^i beau, si imposant, si utile, et j'oubliai la corvette et presque l'Europe dans mon admiration de chaque instant. Un second torrent, que j'avais remarqué près d'Assan, me guida de nouveau, et je ne tardai pas distinguer dans l'ombre les premières maisons d'Àgagna.
— Pauvre Mariquitta ! me disais-je tout bas en hâtant mon pas de course, à demain une nouvelle et douloureuse séparation ; mais encore une fois j'entendrai tes douces paroles, encore une fois j'essuierai tes larmes !
Arrivé sur le seuil, au pied de la petite échelle, j'écoutai du cœur ; il me sembla entendre des soupirs mêlés à des sanglots. J'entrai... Tout dormait d'un sommeil paisible, tout était calme; on eût dit
que nul passion n'avait pa^sé par là, el Mariquitta reposait plus profondément encore que sa sœur.
J'étais épuisé de fatigue, et cependant je voulais repartir à l'instant même; le dépit et le chagrin furent plus forts : je m'assis doucement sur un escabeau, muet témoin de tant de confidences, et j'attendis le jour, qui ne tarda pas à paraître, après avoir placé presque sur la tète de l'oublieuse jeune fille un charmant foulard que j'ôlai de mon cou. Mariquitta se réveilla, ouvrit les yeux et vit mon cadeau :
— Dios! Dios! s'écria-t-elle. Arago est mort; un ange m'a apporté ce lenzo que je n'avais pas osé lui demander.
Elle se leva, m'aperçut et poussa un cri :
— Tu ne pars plus, n'est-ce pas?
— Si, mais j'ai voulu te revoir encore : je pais plus tranquille, car tu dormais : le chagrin ne dort guère.
— Non, mais il lue.
— Tu mourras donc de mon départ !
— Oui.
Eh bien! Mariquitta ne mourut pas.
Un de mes amis, M. Bérard, dans son dernier voyage, a vu la jeune fille tchamorre et lui a donné aussi des rosaires, des scapulaires, des mouchoirs, des colliers.
Guham est pourtant à plus de dix mille lieues de ma patrie!
Vous venez d'entendre la jeune et belle Tchamorre pur sang national, caractère primitif, vierge de toute souillure espagnole, hormis de cette mesquine superstition qu'on lui avait imposée en naissant, et dans laquelle ses goûts, l'habitude et l'insouciance l'avaient incessamment plongée. le ne vous ai pas tout dit, pourtant, parce qu'il y a des secrets intimes que la plume ne doit point révéler, quelque piquant regret qu'il en coûte à l'amour-propre.
Voici maintenant un contraste, une passion sauvage, une vie à part ; voici une âme de fer, ne reculant devant aucun obstacle, ne s'épouvantant d'aucun crime pour atteindre le but.
La maison de Mariquitta et celle de Domingo étaient voisines. Domingo Valès était un Espagnol de Manille ; il était venu aux Mariannes afin d'échapper à une condamnation capitale pour certaines étourderies contre lesquelles la justice du pays avait dû sévir. Condamné à mort par contumace, il avait longtemps vécu sur les hautes montagnes de Manille pour se soustraire au supplice du gibet; mais, las enfin de cette vie errante, il descendit un jour dans la plaine, pénétra hardiment dans la ville, se glissa jusqu'au port, s'empara d'une barque amarrée à la cale, y jeta quelques provisions, courut au large et s'abandonna aux vents et aux flots. Les vents el les flots lui furent favorables, et en peu de temps il loucha aux Sandwich, où son arrivée étonna beaucoup les naturels d'Owhyée, à qui il raconta une histoire fort lamentable de sa façon, afin de les intéresser à son triste sort. Là encore il fut bien reçu, bien fêté; on lui donna une case, des nattes, un grand carré de taro (tacca pinnatifida) , et Domingo vécut ainsi deux ans à Karakakooa, heureux el fort estimé des sauvages habitants de cet archipel.
Tout cela est dans l'ordre des choses humaines : ne nous en étonnons pas.
Mais que faire aux Sandwich, à moins que d'être élu roi? et comment se l'aire nommer roi d'un pays où le grand Tamahama avait établi sa puissance? Le scélérat de Manille, contraint de vivre en honnête homme, se lassa de cette existence inutile et monotone ; il profita du départ pour les Mariannes d'un navire américain, sur lequel on lui donna gratuitement passage, et il arriva à Guham, où, voyageur indépendant, il s'établit sous son véritable nom, sans se soucier le moins du monde des suites probables de son imprudence ou plutôt de sa témérité.
Arrivez dans ce pays avec de l'impertinence et de l'audace, tenez-vous debout et fier en présence de vos chefs légitimes, prouvez que vous avez quelques notions des mœurs des peuples civilisés, traitez de sauvages tous ces êtres qui vous entourent, faites voir
que vous savez lire et écrire : il ne vous en faut pas davantage pour être un personnage de distinction. Rien parfois ne ressemble à la grandeur comme la bassesse, à l'homme de génie comme l'ignorant.
M. José Médinilla y fut pris d'abord comme ses officiers ; il accorda gratis un bon terrain au nouveau venu, qui promettait de régénérer l'île, l'admit à sa table, dans ses conseils, et Domingo écrasa presque de sa puissance Eustache, le valet du gouverneur, qui pourtant ne se laissait pas aisément détrôner.
Il fallait une compagne à notre hardi réformateur. La vie est si lourde à quiconque la passe dans la méditation, lorsque les souvenirs n'ont rien d'honorable et de consolant ! Pas une de ces jeunes filles qui passaient devant lui n'aurait osé espérer une si haute faveur que celle dont le senor Domingo voulait l'honorer, et néanmoins celle précisément sur qui tomba son choix refusa net la proposition qui lui fut faite
Ansela.
par le transfuge des Philippines. Son orgueil en fut cruellement blessé ; il ne voulait pas croire à l'étrangeté de ce qu'il appelait une injure, et il se promit bien de ne pas s'en tenir à une simple tentative. L'orgueil humilié ne se laisse pas impunément abattre : il avait affaire à une Espagnole jeune, ardente dans ses passions, comprenant l'amour aussi bien que Mariquitta , mais le comprenant avec ses orages et ses tempêtes ; quoique jusque là son cœur fût resté insensible et muet à toute séduction, Angéla était exprès taillée pour Domingo : ces deux natures, si chaudes, si extraordinaires, ne pouvaient se rencontrer sans se comprendre
Angéla avait quatorze ans à peine ; mais on lui en eût donné vingt en Europe, tant ses traits, carrément accentués, se dessinaient avec une mâle vigueur, tant ses membres élastiques avaient de force et de souplesse à la fois. Elle faisait de la chasse son occupation de tous les jours; elle assistait aux services divins avec une sorte d'indépendance qui lui valait les reproches de ses amis, et, seule dans l'île, lorsqu'un
tremblement de terre ébranlait les demeures, elle ne se signait point et ne se jetait pas à genoux pour implorer la clémence divine. On l'appelait Demonia à Guham, et cependant tout le monde l'aimait, car on n'avait pas même eu jusqu'à présent à lui reprocher aucune de ces méchancetés féminines qui germent et se font jour chez les femmes de tous les pays du monde.
Angéla avait perdu son père, sa mère et un frère presque coup sur coup; sa douleur avait été vive et profonde, car pour certaines âmes il n'est point de tièdes émotions ; la jeune fille pensait donc à se donner la mort et à suivre sa famille dans la tombe, quand pour la première fois elle se trouva en face de Domingo. Tous deux se regardèrent en même temps comme deux êtres qui se sont déjà vus. Ils ne se dirent rien et s'entendirent. Vous savez, il est de ces types particuliers qu'on trouve par hasard sur sa roule, qu'on croit avoir connus, ou auprès desquels il semble qu'on a toujours vécu. *
Le lendemain de cette rencontre, Domingo attendit
Angéla à la porte de l'église, et lui dit au moment où elle en sortait (ouïe pensive :
— Jeune fille, veux-tu être ma femme?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je ne l'aime pas.
— J'attendrai.
A huit jours de là, après un sermon du frère Cyriaco, Angéla sortait encore de l'église, quand elle fut de nouveau accostée par Domingo.
— Fille, veux-tu être nia femme?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je ne t'aime pas.
— En aimes-tu un autre?
— Non.
■ — J'attendrai.
Angéla avait un voishïlbrt beau garçon, fringant,
passionné, possédant une jolie maison, un jardin charmant et cinquante cocotiers dans une délicieuse vallée de l'intérieur de l'île. Le soir même de celte seconde rencontre entre Angéla et Domingo, le vigoureux Espagnol parut dans la demeure de ce dernier, portant un cadavre sur ses épaules.
— Tenez, dil-il à la famille épouvantée, c'est ce pauvre maladroit qui est tout à l'heure tombé du haut d'un cocotier, et que mes soins n'ont pu rappeler à la vie.
De sinistres rumeurs accusèrent Domingo d'un crime, mais personne n'osa le dire à haute voix, tant il dominait la population entière.
Angéla accompagna à la tombe les restes mutilés de son voisin, que chacun savait l'avoir demandée en mariage ; mais ses yeux restèrent secs, et après la cérémonie funèbre, à laquelle avait également assisté Domingo, les traits de celui-ci prirent un tel carac-
Dès qu'elle nous eut montré de loin Tilnnin et sa crique tranquille. (Page 178.)
1ère de regrets et d'amertume, qu'on eut dit un criminel poursuivi par le remords.
Un mois entier avait déjà passé sur ce triste événement, la terreur s'enfuyait de toutes les âmes; Angéla s'était assise en face de la mer violemment agitée, sous le magnifique rideau de cocotiers qui borde le rivage au nord d'Agagna, lorsque Domingo, debout derrière elle, laissa tomber d'une voix rauque et solennelle les paroles qu'il lui avait deux fois adressées :
— Veux-tu être ma femme, Angéla?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je ne t'aime pas.
— 11 nie faut une autre raison aujourd'hui.
— Eh bien ! parce que tu ne m'aimes pas, toi.
— Si, je t'aime!
— Donne-m'en une preuve.
— Parle.
— Trouve toi-même.
— Je trouverai.
— A la bonne heure !
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— Et alors ?
— Alors je verrai.
— Non, alors tout sera dit : tu m'épouseras, ou lu n'épouseras personne... C'est bien entendu? Adieu, Angéla, à demain.
— A demain, Domingo.
Le soir du lendemain, en effet, Angéla venait de faire ses dévotions accoutumées sur le tertre pelé du lieu où saint Victorès avait péri sous les coups de Matapang (histoire fort triste dont je vous parlerai tout à l'heure), lorsque Domingo, aposté sur la lisière du bois qui bordait la roule, fit retentir sa formidable voix et poursuivit Angéla de ses pressantes questions.
— Eh bien ! le moment est venu, jeune fille; tout retard est désormais impossible, toute irrésolution serait maintenant inutile : veux-tu être ma femme? dit-il en armant le long fusil qu'il pressait de ses deux vigoureuses mains.
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que tu ne m'aimes pas.
— Je t'aime, Angola.
— Je t'ai dit que je n'en croyais rien, qu'il m'en fallait une preuve.
— Je vais te la donner si tu me la demandes encore.
Et il met la jeune fille en joue.
— Je l'attends.
— La voilà donc.
Le coup part ; une balle siffle ; l'oreille et une partie de la tempe de la jeune fille sont enlevées ; Angéla y porte sa main, qu'elle inonde de sang.
— Tiens, dit-elle sans émotion, Domingo, prends cette main. Je te l'avais refusée, maintenant je suis ta femme, car je vois que tu m'aimes.
Quand nous arrivâmes à Agagna, il y avait six mois qu'Angéla était la femme de Domingo ; ils vivaient heureux, et rien n'annonçait que ce bonheur dût encore finir.
La douce et bonne Mariquitta et la fière et sauvage Angéla étaient à peu près du même âge ; elles avaient traversé les mêmes événements; elles s'étaient livrées aux mêmes plaisirs, avaient respiré le même air embaumé. Voyez pourtant quel contraste !
Que de semblables oppositions se fassent remarquer chez nous, clans cette vieille Europe, où tout se façonne selon les caprices, la mode, les époques et les institutions, cela se comprend à merveille ; mais dans un pays qui n'est troublé que par les commotions terrestres, sous un large soleil qui ne se voile que par hasard, au milieu d'une autre nature parfumée et généreuse, que le sang pétille dans les veines avec cette dissemblance que vous venez de remarquer, voilà ce que la physiologie des peuples aura bien de la peine à expliquer.
Vous ai-jeditque cet archipel était toujours courbé sous le joug de la superstition, fille aînée de la peur et de l'ignorance? Oui. Or, voici encore du merveilleux, mais de ce merveilleux qu'un seul regard révèle, qu'un seul instant d'étude et de réflexion soumet et détruit.
D'ailleurs je vous ai promis une anecdote édifiante; la voici, extraite des archives pieuses de l'île, dévotement gardées dans une châsse bénite.
Guham n'était pas encore soumise; la plus grande partie des habitants, épouvantés par les ravages de la mitraille, vivaient dans l'intérieur de l'île et échappaient dans de profondes retraites à une destruction générale. Mais ce n'est pas seulement sur des terres incultes ou riches que les conquérants prétendent régner. A qui veut soumettre et régénérer il faut des esclaves, et des excursions au centre de Guham furent tentées par les Espagnols victorieux. La croix devint l'auxiliaire du glaive, et le prêtre se fit soldat. Saint Victorés, pieux missionnaire de Séville, accouru pour répandre les bienfaits d'une religion de paix, se hasarda seul à parcourir les campagnes riantes qui entouraient le sol où s'élève aujourd'hui Guham, et, surpris d'une audace pareille, les Tchamorres ne voulurent pas tout d'abord l'immolera leur vengeance. Saint Victorés vécut donc parmi eux, cherchant à pénétrer les secrets d'une religion qu'il voulait détruire en les initiant peu à peu aux mystères d'une croyance qu'il essayait d'établir. Saint Victorés était doux, patient, charitable; il prêchait la paix alors même que les Espagnols voulaient la guerre ; il rassurait au lieu d'épouvanter, et il demandait pardon à ses nouveaux disciples des rigueurs de ses frères, qu'il promettait, d'apaiser. Un jour cependant que, sur un tertre dominant la mer, comme saint Jean au bord du Jourdain, il achevait sa prière du soir, un jeune
Tchamorre furieux, nommé Matapang , traverse la foule, s'élance sur le saint apôtre, le saisit à la gorge et lui écrase la tète sous un bâton noueux. Cet acte horrible de vengeance accompli, Matapang harangua les siens, leur dit les cruautés des Espagnols, réveilla leur énergie éteinte, et traîna le cadavre de saint Victorés dans les flots, qui l'ettg-loulirent à jamais.
Là est l'histoire vraie dans la masse et dans les détails ; les Espagnols triomphants y ont ajouté plus tard leurs fanatiques récits, et voici ce qu'on lit dans le livre sacramentel de la colonie :
« La place sur laquelle le corps de saint Victorés tomba après ce sacrilège assassinat est toujours sèche et pelée ; le gazon ne peut y pousser, et l'anse dans laquelle le saint martyr fut précipité devient rouge comme du sang à certaines heures delà journée. »
— Quant à ce double miracle, me dit un jour le gouverneur, il serait absurde de le révoquer en doute.
— En avez-vous été vous-même témoin? avez-vous constaté le fait?
— Plus de vingt fois, monsieur, et il ne tient qu'à vous de vous assurer de la vérité de mon assertion.
— Mais si j'arrive là-bas avec mon incrédulité?
— Votre incrédulité cédera à l'évidence.
— Allons, je ferai la course. L'anse de San-Victorès est-elle loin?
— Vous y serez en deux heures. Voulez-vous un cheval ?
— Non, non, les pèlerins voyagent à pied; Dieu blâme le luxe des caravanes religieuses.
— Allez, allez, monsieur; je vous attendrai au retour.
— Je n'irai pas seul au tertre sacré ; je me défie de mon impiété.
— Tant mieux; plus les témoins seront nombreux, plus il y aura de convertis.
— A demain donc.
J'avais rapporté cette curieuse conversation à quelques-uns de mes amis, et les voilà prêts à faire la route avec moi vers Tiboun. Je n'ai pas encore oublié que Mariquitta voulut m'accompagner afin d'adresser, disait-elle, ses vœux au protecteur de la colonie pour obtenir en ma faveur une longue et dangereuse maladie. Vous voyez que j'étais menacé de toutes parts.
Le chemin qui conduit à l'endroit des miracles est ravissant : c'est partout un sol terreux, mais ferme; ce sont partout de magnifiques allées de vacois sous lesquels on se promène comme sous de larges et magnifiques parasols s'épanouissant au soleil ; c'est le cri aigu des oiseaux qui remplissent le feuillage, une brise rafraîchissante qui vous apporte des émanations embaumées , et le calme imposant de ces vastes solitudes qui vous saisit à l'âme et vous dispose merveilleusement à la foi. Rien ne manque au piège, et moi, plus que mes compagnons insouciants, j'avais à mes côtés la dévote Tchamorre, qui comptait si fort sur la puissance divine. Aussi, dès qu'elle nous eut montré de loin Tiboun et sa crique tranquille, ne pus-je în'empècher d'éprouver une de ces légères émotions qui accompagnent toujours l'homme sitôt qu'on met en lutte la raison avec le merveilleux. Et puis, je suis né clans un pays où les miracles de toute nature sont en pleine faveur ; je vous en citerai mille au moins plus certains, plus avérés les uns que les autres, qui ont tous édifié mon petit bourg d'Estagel, enclavé dans les Pyrénées, et je me garderai bien, je
vous assure, de les révoquer en doute devant mon excellente et vieille mère, dévote à tous les saints presque autant qu'à Dieu même, et qui a dans son âme angélique une foi si ardente, qu'elle courbe sa raison encore plus devant ce qu'elle n'a jamais vu que devant ce qui frappe journellement ses regards. Soyez donc pur de préjugés quand vous avez été doucement bercé avec les cantiques rimes d'une centaine d'élus roussillonnais inconnus aux martyrologes!
Mais revenons. Voici le tertre couronné d'un gazon pur et égal, voici la place où tomba saint Victorès ; elle est aride et pelée, et cette nudité dessine assez bien la silhouette d'un corps humain.
— Eh bien! nie dit Mariquitta toute joyeuse, est-ce vrai?
— Quoi?
— La place n'est-elle pas maudite?
— Elle est nue, voilà tout.
— Pourquoi le serait-elle, quand tout est vert autour?
— Je n'en sais rien encore ; je vais chercher et je ne demande pas mieux que de te donner raison.
— Ce sera la donner au ciel.
Prés de là était une toute petite cabane, bâtie sur pilotis comme les maisons d'Agagna, vers laquelle je me dirigeai pour de nouveaux renseignements.
Un pauvre homme d'une cinquantaine d'années l'habitait; il se "
— Ceci est votre demeure?
— Oui, senor.
— Vous y vivez seul ?
— Absolument seul.
— Est-ce par dévotion?
— C'est par ordre du gouverneur, qui tous les jours me fait apporter mes vivres.
— A quoi passez-vous votre temps?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Mais le gouverneur me l'a dit.
— Lui le peut ; moi, je ne le peux pas.
— Avez-vous rempli votre devoir, ce matin?
— Je n'y manque jamais.
— Pourtant j'ai remarqué vers l'endroit de la tète une petile touffe de gazon oubliée.
— Oh ! c'est impossible.
— Votre vue s'affaiblit, brave homme; il faudra vous donner un suppléant ou vous remplacer.
— Par grâce, ne le dites pas au seigneur gouverneur.
— Je vous le promets.
Mariquitta revint me rejoindre, tandis que mes camarades faisaient un bon déjeuner sur l'herbe.
— Etes-vous bien convaincus? leur dis-je en les rejoignant; pourrez-vous maintenant certifier le miracle?
— Toute incrédulité est impossible.
va à ma vue et se signa dévotement.
— Je suis de votre opinion; mais l'eau, l'avez-vous vue rouge ?
— Pas encore.
— Cela viendra peut-être ; le miracle n'est point permanent comme celui du gazon.
— Eh bien ! attendons encore ; il faut partir tout à fait édifiés.
Le flot commençait à descendre ; nous nous assoupîmes tous au milieu de nos causeries, et à notre réveil nous jetâmes un regard avide vers l'anse. A la place indiquée l'eau était rouge, visiblement rouge, rouge comme du sang, mais un sang peu coloré.
— Diable! diable ! nous écriâmes-nous presque en même temps, l'ermite est pourtant ici sans puissance : étudions le phénomène.
Nous poussâmes à l'eau une petite pirogue servant à la pêche du bonhomme et nous nous rendîmes sur l'emplacement même où l'eau reflétait la teinte si extraordinaire. Nous sondons de l'œil, il n'y avait pas en ce moment plus de cinq pieds de fond ; l'aviron plonge un peu horizontalement, le sable monte à la surface; il est rouge, Irès-rouge; et la coloration de l'eau s'explique sans le secours du prodige.
— Or cà, mes amis, que dirons-nous à M. Médinilla?
— La vérité.
— Et la vérité?
— C'est que nous avons vu le double miracle qu'il nous a priés de venir constater.
— Lui montrerons-nous ce sable rouge ?
— C'est le sang de frère saint Victorès qui l'a rougi.
— Mais le miracle devrait planer sur l'eau.
— N'en est-il pas ainsi?
— Tenez, voilà le flot qui monte, la teinte qui s'efface et le phénomène qui s'évanouit. N'importe, demain à la marée basse, le miracle recommencera dans la crique, celui du tertre se perpétuera par l'inspection quotidienne du pauvre homme de la cabane, et le gouverneur Médinilla aura raison contre l'incrédulité.
La naïve Mariquitta, un peu honteuse de nos recherches et de leurs conséquences, prit mon bras et m'accompagna silencieuse jusqu'à Agagna, où nous arrivâmes tous pour la collation du soir au palais du gouvernement.
— Èles-vous bien convaincu, senor Arago? me dit M. Médinilla d'un air triomphant.
— Oui, senor : le frère saint Victorès était un saint apôtre pour qui le ciel a été ouvert, et Matapang un scélérat qui cuira éternellement dans la marmite de Lucifer.
— J'étais bien sûr de votre conversion. Mettonsnous à table.
ILES MARIANTES
Voyage à Tinian. — Les Carolins, — Un tamoi- nie saute la lie.
Voici une de ces courses palpitantes d'intérêt, amusantes et instructives à la fois, sur lesquelles les années passent sans que le moindre épisode les décolore ou les affaiblisse. Jamais peut-être navigateur n'a fait d'excursion plus curieuse, plus incidentée ; et si le cœur m'a battu de crainte au moment du départ, il m'a battu plus violemment, je vous l'atteste, pen-
dant le voyage, à l'idée seule que cette occasion si belle et si rare aurait pu m'échapper.
Tinian est là-bas, au nord de Guham ; on dit qu'il y a sur ses plages désertes de gigantesques ruines à voir. Allons étudier les ruines de Tinian.
Béraid et. Gaudichaud font le trajet avec moi, tant mieux : deux jeunes courages souvent éprouvés, l'un
ISO
ardent botaniste, l'autre officier expérimenté. Je n'aurais pas mieux choisi. La traversée est courte, mais non sans d'imminents dangers sur des barques si fragiles; tant mieux encore : c'est la difficulté vaincue qui fait le mérite. Je n'ai plus que de l'impatience dans l'âme.
Le gouverneur, le commandant, les autorités d'Agagna et quelques amis nous escortent jusqu'au rivage, où l'on nous serre affectueusement la main en nous disant : « A la grâce de Dieu! » Puis je laisse tomber un dernier et pénible regard sur une jeune fille en prières, et je monte avec Bèrard sur le prosvolant qui m'est désigné; Gaudichaud saute sur une embarcation plus petite encore ; chacun de nous s'assied à son poste, avide des merveilles qui nous sont promises.
Je vous dirai plus tard comment sont bâties ces singulières pirogues, et je vous ferai connaître alors jusque dans leur vie la plus intime les audacieux pilotes à qui nous confions aujourd'hui nos destinées.
Les voici tous, joyeux, sautillants; ils arrivent et se jettent à l'eau : nagent-ils? non, ils viennent de quitter un élément qui les fatigue pour un élément qui les amuse et qui convient mieux à leur nature; à la mer ils sont chez eux. Ces organisations sont des organisations amphibies, et le premier cri qui s'écbappe de la poitrine à l'aspect de ces êtres extraordinaires est un cri d'admiration et de respect.
Les pros sont mouillés au large par dix à douze brasses.
— Faut-il partir maintenant?
— Oui, dérape et au large.
Ici point de cabestan à virer, point d'efforts et de chants parmi l'équipage ; un homme plonge, roule au fond des eaux, suit dans les roches madrèporiques les cent détours du filin qui retient le pros captif, le dénoue avec la même dextérité qui lui fut nécessaire pour mouiller, et remonte comme s'il n'avait rien fait que vous et moi ne fussions capables de faire. Oh ! ne criez pas au phénomène : nous ne sommes pas encore sous voile, et ce n'est qu'un premier regard sur ces hommes extraordinaires.
Notre petite flottille était composée de huit pros, dont les plus élégants avaient pour pilotes les tamors des Carolines, arrivés depuis deux jours à Agagna. Et c'est là un des plus hardis voyages à tenter sur les océans. Mais quels pilotes! quels courages ! quelles hautes intelligences!
Ils partent des Carolines sur leurs frêles embarcations, sans boussole, sans autre secours que les étoiles dont ils ont étudié les positions, mais qui peuvent si souvent leur refuser tout appui. Us disent à leurs amis un adieu tranquille qui leur est rendu avec le même calme; on leur demande l'heure précise de leur retour; ils se jettent au large, et les voilà entre le ciel et l'océan, faisant un trajet de six ou sept cents lieues, consultant la direction des courants, qu'une longue expérience leur apprend à connaître, et poinlant une petite île lointaine, où ils abordent à coup sûr, mieux que ne le ferait un de nos plus habiles capitaines de notre marine royale.
La brise soufflait assez forte, et nous courions au plus prés; nous coupions le vent, et les soubresauts du pros me fatiguaient d'autant plus que je n'étais pas dans l'embarcation même. Aux deux bords sont amarrés fortement, d'une part, un flotteur, dont je vous parlerai plus en détail dans la suite; de l'autre, une sorte de cage d'osier à cinq ou six pieds en dehors de la carcasse du pros et suspendue à un solide
treillage. Je ne peux pas mieux la comparer qu'à ces paniers dans lesquels nos marchands enferment les volailles, de sorte qu'il serait exact de dire qu'avec les Carolins on navigue en ballon.
J'étais là, moi, cruellement tiraillé par d'horribles souffrances, sans une voix amie pour me donner des forces, sans mon brave Petit pour appeler un léger sourire sur mes lèvres. Cependant de temps à autre je mettais le nez à l'air et je dessinais, au milieu de mes angoisses, la côte admirablement boisée de l'île, où se montraient quelques pauvres cabanes au fond des criques silencieuses qui creusent le sol.
La voile de pagne était toujours au vent, l'écoute entre les mains du premier pilote, tandis qu'un de ses camarades, sur l'arrière, aidait à la manœuvre, à l'aide d'un petit gouvernail qu'il faisait mouvoir avec le pied plongé dans l'eau par intervalles. Ma douleur se taisait dans mon admiration en présence de tant d'adresse.
La mer était houleuse et haute; je ne comprenais pas la joyeuseté de mes compagnons de voyage alors que le pros tournoyait pour ainsi dire au gré de la lame, et je me hasardai, entre deux gros soupirs, à leur demander si nous ne courions aucun danger.
— Ne craignez rien, me dit le tamor d'une voix douce en mauvais espagnol; ne craignez rien, nos barques ne chavirent jamais.
A peine m'eut-il rassuré que, jetant un regard curieux derrière moi, car nous ouvrions la marche, je vis un pros chavirer, la quille en l'air, sous une rapide rafale. Je fis signe au pilote et lui montrai du doigt la pirogue immergée; mais, au lieu de déplorer l'événement, il se prit à sourire en pitié avec ses insouciants camarades, et me fit comprendre que les hommes savaient nager et que nul ne se noierait. Il ajouta que le pros serait bientôt relevé et mis à flot sans secours étranger, ce qui eut lieu en effet, mais après plus d'une heure d'attente.
Je vous ai dit que de chaque côté de l'embarcation, à quelques pieds de distance, était un flotteur qui servait à maintenir l'équilibre, compromis par le poids des soliveaux soutenant la cage opposée. Eh bien ! dès que l'embarcation chavire, l'équipage se porte au flotteur, pèse dessus de tout son poids, et le pros tourne, cabriole et se redresse. Que voulezvous que je vous dise ! ce sont là de ces prodiges d'adresse auxquels il faut bien croire, en dépit de la raison, puisque la chose est ainsi, puisqu'elle se renouvelle tous les jours dans ces navigations merveilleuses, puisque le fait est garanti par le récit de cent voyageurs, puisque j'en ai été témoin, puisque je vous l'atteste sur la foi du" serment, puisque cela est... Détruisez donc cette vérité mathématique . deux et deux font quatre. Après cela, tant pis pour vous si vous ne croyez pas.
Cependant la brise devenant trop carabinée, nous mimes le cap sur la terre vers une anse délicieuse ; les autres pros suivirent notre exemple; quelquesuns, effrayés, se jetèrent volontairement sur la grève ; d'autres mouillèrent par un fond de cinq ou six brasses, à l'aide d'un filin qu'un des pilotes alla nouer au fond de l'eau à des roches de corail, et nous gagnâmes, sur la lisière d'un bois, deux petites cabanes où nous reçûmes l'hospitalité.
— C'est une navigation un peu dure, nous dit Bérard du ton joyeux qui ne l'abandonnait jamais ; n'est-ce pas que le corps est brisé?
— Oui, brisé, moulu, répondit Gaudichaud d'une voix souffrante.
— Et toi, Arago, qu'on dis-tu? N'est-ce pas que tu es de notre avis?
Je n'étais de l'avis de personne : étendu sur le gazon, je me roulais, je me tordais à faire pitié ; mais qui a pitié de celui qui souffre du mal de mer? On m'eût trainédans les Ilots que j'aurais, je crois, trouvé assez de force pour dire : « Merci ! Dieu vous le rende en pareille occasion ! »
Dans cette première journée de navigation, nous doublâmes plusieurs caps d'un aspect tout à fait pittoresque, que j'avais dessinés sans doute avec une grande irrégularité, et portant tous les noms de saints personnages et de vierges béatifiées. Les Espagnols, on le sait, baptisent, leurs conquèles comme ils baptisent les enfants dans leurs cités. Toutefois le cap le plus au nord de l'île est appelé le cap des Deu.r- Amanis, et l'on m'a raconté à ce sujet une histoire fort peu édifiante, qui contraste d'une manière très-
bizarre avec la couleur toute dévote qui pèse sur le pays qui les entoure.
Le petit bourg où nous limes balte s'appelle Rotignan ; on m'y traîna, avec peine, l'on m'étendit sur une natte, et l'engourdissement plutôt que le sommeil ne tarda pas à s'emparer de moi. A mon réveil, je me trouvai couché côte à côte d'un tamor carolin, chef du pros que je montais, et qui, sans façon aucune, avait mis à profit le coin de natte que je laissais en liberté.
Le soleil se levait radieux ; les cimes des rimas touffus en étaient dorées. Un cri du pilote retentit, et on un instant chacun fut debout. La toilette de nos compagnons de voyage ne les occupe guère : ils sont absolument nus.
Cependant il fallait songer à la traversée, aux difficultés qui pouvaient surgir et à la nécessité où nous nous trouvions dépasser plusieurs jours en mer. Aussi
Un pros-volant des Garolines
nos gens, lestes comme des chais sauvages, escaladèrent-ils les hauts cocotiers et en firent-ils descendre une prodigieuse quantité de fruits.
Oh ! ici ce fut encore une. fois une admiration qui tenait de l'extase, car jamais je n'avais supposé dans un homme tant d'adresse et d'agilité, tant de grâce et do force.
Ecoutez.
Les cocos, noués en grappes de huit ou dix, étaient sur la plage ; chacun des pilotes, chargé d'un de ces lourds bouquets, le poussait en avant et arrivait ainsi au pros; mais une grappe, lancée parle principal tamor, se dénoua, et voilà les fruits saisis et dispersés par la lame capricieuse. Le pilote nageur s'arrêta tout d'abord un instant , parut réfléchir, promena un regard inquiet et irrité sur les fruits qui lui échappaient, me vit debout au rivage, prêt à le railler de ses inutiles effoits, et sembla accepter le défi que je lui lançais. Je lui montrai un mouchoir et je lui donnai à comprendre qu'il lui appartiendrait s'il parvenait, lui, à ramener au pros tous les cocos flottants. La proposition fut prise au sérieux, et voilà mon rapide marsouin, tantôt allongé, tantôt courbé, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ralliant les fugitifs, ainsi qu'un bergerie fait de ses chè-
vres vagabondes, poussant celui-ci de la tète, celui-là de la poitrine, revenant d'un seul élan vers un troisième qu'il emprisonne entre ses genoux, et les ressaisissant en bloc, luttant contre tous, se heurtant, se divisant de nouveau, montant et descendant avec la Lime ; gagnant toujours du chemin et arrivant enfin à bord, après une lutte d'une demi-heure au moins, plus piqué encore de mon doute et de mon étonnemenl que fier de son triomphe.
Quels hommes que ces hommes !
Cependant nous rejoignîmes le pros, où je payai volontiers le pari perdu ; mais la brise soufflant avec trop de violence, cinq des pros qui nous escortaient et qui étaient montés par dos habitants do Rotla refusèrent do mettre à la voile avec nous. Quant à nos hardis pilotes, après une courte prière qu'ils prononcèrent à voix basse, ils prirent le large. Rérard s'assoupit, et moi je recommençai ma vie de douleurs.
Bientôt mon ami, réveillé en sursaut par une secousse violente, se dressa et m'appela à lui. Je sortis de ma cage, et, bien décidé à lutter contre le mal de mer, je m'assis à côté du premier tamor, dont le regard perçant interrogeait l'borizon assez assombri, mais dont le front calme et ouvert me rassurait complètement.
Plusieurs oiseaux vinrent planer au-dessus de nos tèles ; Bérard les abattit, et, malgré la hauteur des lames et la présence de deux requins qui nous escortaient, un des Carolins se jeta à l'eau, les saisit et les porta à bord.
C'étaient des fous. Parmi eux il se trouvait, un corbeau que nos bons et superstitieux argonautes jetèrent au loin en nous faisant entendre qu'il ne leur inspirait que du dégoût, parce qu'il mangeait de la chair humaine.
Je vous répète, moi, que les moindres actions de ces hommes vous disent toute l'excellence de leur naturel.
Mais Guhan s'abaissait derrière nous, et au nord Rotta se levait plus belle et plus parée encore que son orgueilleuse voisine. La brise soufflait carabinée et par rafales; les nuages passaient sur nos tètes avec une grande rapidité; les pros dansaient rudement secoués par la vague, et nous devinions bien à l'activité de nos pilotes qu'il y avait péril pour nous tous1.
Ce qui surtout, dans ces moments difficiles, excitait notre admiration, c'étaient l'adresse, la vigueur, l'audace du Carolin attaché au gouvernail, qu'il dirigeait avec son pied. La lame venait parfois se briser contre lui, et c'est tout au plus s'il détournait la tête ; les flots le couvraient souvent en entier, et dès qu'ils avaient passé sur cet homme de fer, vous voyiez celui-ci secouer légèrement la tête, les épaules inondées, et garder cette héroïque impassibilité contre laquelle la fureur des éléments venait inutilement se heurter. La piété est-elle la peur? la prière est-elle la pusillanimité ? La conduite de ces braves Carolins résout la question. Les voici, calmes, graves, intrépides an milieu de la tourmente; et cependant, à l'approche de chaque grain, vous les voyez accroupis sur leurs talons et tournés du côté du nuage menaçant, lever un œil serein vers lui, frapper d'une main ouverte contre l'autre fermée, faire signe au génie malfaisant des hommes de passer sans jeter sa colère sur eux, et lui adresser la prière suivante dite avec une extrême volubilité :
« Léga chédégas, léga childiligas, chédégas léga,
« chédégas légas cheldiléga chédégas, léga chédégas « mottou.
« Ogueren quenni chéré péré péï, ogueren quenni chéré péré péï. »
Au surplus, pendant cette traversée orageuse, jamais nuages ne se sont montrés si rétifs à la ferveur des pieuses sollicitations, car pas un grain ne passa sans nous envoyer ses rapides ondées et ses bruyantes rafales.
La constance et l'adresse l'emportèrent sur le caprice des flots; à huit heures à peu près, nous nous trouvâmes par le travers du cap-ouest de Rotta ; mais les vents et les courants s'ètant opposés de nouveau à notre marche, nous n'arrivâmes au mouillage que vers onze heures et demie ou minuit.
Nous jetâmes le filin sur un fond de corail à une demi-lieue de la terre, et, remis un peu de mes souffrances, qui avaient été horribles, je respirai tout à l'aise la brise embaumée du rivage.
La mer était devenue belle, mais devant nous, à un grand quart de lieue, elle brisait encore avec violence sur de hauts récifs qui formaient la barre du port et ne présentaient qu'une passe étroite aux embarcations. La lune en son plein nous envoyait ses pâles rayons,
1 Voir les notes à la lin du volume.
et, soit pour nous éclairer, soit pour les besoins d'une nuit assez fraîche, des feux brillants étaient allumés sur les coteaux voisins qui dominent la ville, murée en partie par un immense rideau de cocotiers, dont les têtes onduleuses se dessinaient sombres et élégantes sur un ciel bleu à l'horizon.
Le pros monté par Gaudichaud ne tarda pas à arriver au mouillage; il jeta l'ancre près de nous, et notre camarade éleva la voix pour avoir de nos nouvelles. Je lui répondis en le priant d'armer son fusil à deux coups, ainsi que ses pistolets, afin que par une décharge générale de nos armes nous pussions apprendre aux autorités du lieu qu'il y avait d'autres personnes que des Carolins et des Tchamorres dans les pros-volants. A un signal convenu, nous fimes feu, et nos douze coups, répétés par les échos, durent épouvanter les habitants de cette partie de l'île.
J'allais oublier de constater encore que les bons Carolins , après être arrivés , s'étaient de nouveau accroupis en rond, et que par une fervente prière ils avaient remercié le ciel de notre heureuse traversée. Chez eux la reconnaissance est un point sacramentel de leur religion toute d'amour.
Ce que j'avais prévu arriva. L'alcade de l'endroit, étonné du bruit qui l'avait réveillé au milieu de ses rêves fantastiques, dépêcha auprès de nous, dans un sabot petit comme une coquille de noix, un interprète qui vint contre notre bord nous demander qui nous étions et d'où nous arrivions. Je répondis pompeusement que nous étions envoyés par le roi de France à la découverte de nouvelles terres, que nous avions pour l'alcade des lettres du gouverneur de Guham et de toutes les Mariannes , que nos pilotes n'osaient point franchir la passe avant le jour, et que nous ordonnions qu'on nous expédiât une grande barque, afin qu'il nous fût possible de descendre à l'instant même.
Aux insolentes manières de mon langage, le Tchamorre baissa le diapason de sa voix nasillarde, en me répliquant toutefois qu'on ne pourrait pas sans doute m'envoyer une nouvelle embarcation, puisque nul pilote n'osait la nuit s'exposer au milieu des brisants.
— Mais tu es bien venu, loi!
— Oh ! c'est mon métier de me noyer.
— Pourrais-tu me descendre à terre?
— Mon sabot est bien petit, nous y tiendrions à peine nous deux.
— Accoste le long du bord.
— Je vais obéir ; cependant vous feriez mieux d'attendre.
— Accoste.
Bérard eut beau me prier de rester à bord du pros et me montrer la témérité de ma résolution, je descendis auprès du Tchamorre, je m'accrOupis genou contre genou en face du Rottinien. A tout événement, je priai mon ami de me suivre de l'œil autant que possible, et je quittai le pros.
Je comprenais à merveille le danger de ma résolution ; mais le souvenir de mes souffrances pendant cette traversée d'un jour, souffrances non encore apaisées, l'emporta sur ma prudence et les sages conseils d'un homme de mer qui, mieux que moi encore, comprenait tout ce qu'il y avait de folie dans ce trajet, au milieu de rochers aigus sur lesquels la mer se ruait avec un lugubre fracas.
Nous n'étions guère qu'à une demi-encâblure de l'étroite passe quand mon pilote me%dit d'une voix tremblante et en cessant de pagayer :
— Ne bougez pas !
— Mais je suis immobile !
— Ici est le danger.
— Grand ?
— Très-grand, un seul mouvement peut nous faire chavirer.
— Diable ! diable! virons de bord.
— Impossible, altesse; il faut suivre le courantqiii nous entraîne.
— Va donc.
— Savez-vous nager ?
— Non.
— Un peu du moins.
— l'as du tout.
J'eus à peine prononcé ces derniers mots que le canot chavira, la quille en l'air. Adieu au monde! je n'eus d'abord que cette pensée ; mais le sentiment de ma conservation me donna de l'énergie, et, jouant instinctivement des pieds et des mains, je sentis un obstacle dont je m'emparai avec force : c'était la jambe de mon coquin de pilote.
— Oh ! je te tiens, misérable ! lui dis-je en avalant des gorgées d'eau qui m' étouffaient ; je le tiens, je ne mourrai pas seul.
Et je recevais de violentes bourrades, et je tenaillais le membre endolori du Tchamorre, et je me cramponnais de mon mieux à l'embarcation , qui était poussée de l'avant vers les récifs.
Cependant je devais succomber à la lutte ; mais une rapide réflexion ranima mon courage près de défaillir. Et je pensai à Bérard, qui, vigilant ami, ne devait pas m'avoir encore perdu de vue.
Dès que la lame avait retenti sur les rocbes madréporiques contre lesquelles mes membres allaient bientôt se briser, je poussai un grand cri, espérant qu'il serait entendu des braves Carolins. Bérard seul était encore éveillé; il devine plutôt qu'il ne voit ma désastreuse position; il frappe sur l'épaule le tamor, lui montre du doigt la passe et lui dit : Arago mati (tué). Le généreux Carolin jette un coup d'œil d'aigle dans l'espace, voit un point noir qui se dessine sur les Ilots écumeux, s'empare d'un aviron, le brise en deux, s'élance, glisse sur les eaux, disparaît, remonte et pousse à l'air des cris éclatants. J'allais périr, ma dernière pensée était pour ma vieille mère; j'écoute... je crois entendre... je reprends de l'énergie, mes doigts fiévreux serrent avec plus de violence le Tchamorre, qui gardait toujours le silence le plus absolu. Je regarde autour de moi : un corps nu, mouvant, parait s'approcher; je soupçonne déjà la générosité du tamor: c'était lui en effet; sa parole rassurante
m'arrive, il me cherche, il me trouve, il me présente le débris d'aviron qu'il tenait de la main gauche ; j'hésite, je tremble, je le devine pourtant ; je me livre à lui, je m'abandonne à son courage et à son énergie, je m'empare du morceau de bois. Le tamor reprend la route qu'il venait de parcourir, brise le flot, lutte, victorieux, contre le courant rapide, m'arrache aux brisants, me remorque, et, après des efforts inouïs, rejoint le bord, où l'on me hisse avec peine et où je tombe évanoui.
Je ne sais combien de temps je restai dans cet anéantissement douloureux, pendant lequel je rendais à Ilots pressés l'eau arnère qui me déchirait les entrailles. Mais, à mon premier mouvement sans convulsions,*je cherchai de la main et des yeux le noble tamor à qui je devais si miraculeusement la vie. Il était à genoux à mes côtés et riait aux éclats, avec ses camarades et Bérard, de mes horribles contorsions. Je lui serrai la main comme on le fait à un frère qu'on retrouve vivant après l'avoir pleuré mort. Je me levai, je pris dans mon havresac une hache* deux rasoirs, une chemise, trois mouchoirs, six couteaux et une douzaine d'hameçons. Je présentai le tout à mon libérateur, en le priant de ne pas le refuser. Mais lui, donnant à sa figure un caractère de gravité tout à fait empreinte d'amertume, me demanda si je lui offrais ces richesses en échange du service qu'il venait de me rendre. Je lui dis que oui ; il saisit mes cadeaux, les jeta dédaigneusement à mes pieds et me tourna les talons. Je le retins avec empressement, je passai mes mains sur ses épaules, je frottai mon nez contre le sien, je lui fis entendre que c'était par amitié, plutôt que par reconnaissance, que je lui offrais tant de choses utiles, et mon brave pilote me rendit alors mes caresses avec une joie d'enfant, accepta mes présents, les attacha précieusement au dôme d'osier qui voûtait la cage, me jeta un dernier regard d'ami et s'endormit accroupi sur un des bancs de son embarcation.
Oh! dites-moi maintenant si nous avons raison, en Europe, d'appeler sauvages les bons naturels des Carolines, et si nous trouverions fréquemment, chez nous, une délicatesse si noble, un dévouement si désintéressé !
Mais, patience, je ne quitterai pas mes bons Carolins sans vous les avoir montrés dans toute leur simplicité native, sans vous avoir appris à les aimer. Le souvenir de ces braves gens est, sans contredit, celui que je caresse avec le plus d'amour.
ILES MARIAMES
Rotta. — Ruines» — 'iTiniani — Maison des Antiques»
Il paraît que le scélérat de Rottinien qui m'avait si bien fait faire le plongeon ne tarda pas à aborder et qu'il jeta l'alarme dans la colonie, puisque nous apprîmes, le lendemain matin, que les habitants, épouvantés par notre décharge générale, avaient précipitamment gagné les bois et les montagnes de l'intérieur; mais l'alcade, homme d'une plus forte trempe que ceux sur lesquels il régnait en monarque oriental, nous envoya sans retard une pirogue plus grande que la première, et nous fit demander si nous avions des ordres à donner.
— Oui, répondis-je, à peine remis de mes souffrances : la punition du drôle qui m'a chaviré.
— Il sera pendu, ainsi que toute sa famille.
-» Non ; mais qu'il vienne justifier devant moi sa conduite.
— Je me charge de vous le conduire pieds et poings liés.
— Et maintenant peux-tu nous descendre à terre?
— Ma pirogue est au service de Votre Excellence.
— Y a-t-ii péril ?
— Non? la mer est haute et nous passerons aisément.
— Un de mes amis peut-il venir avec moi? . — Sans doute.
— Accoste.
Je descendis. Bérard, assoupi, refusa de m'acorapagner ; Gaudichaud, que j'allai chercher, s'embarqua à nies côtés, et nous mîmes le cap sur la capitale de l'île.
L'arrivée de quelques Français devant Rotta répandit l'alarme dans la colonie, comme je l'ai déjà dit, et la ville se dépeupla au terrible salut de nos armes de chasse; mais le gouverneur, homme de cœur et de tête, tint ferme au milieu de l'orage, et, comptant sur une honorable capitulation, attendit bravement dans son palais de chaume l'arrivée des implacables vainqueurs.
Noire entrée triomphale se lit sans mousqueterie, et je vous assure qu'elle frisa de bien prés le ridicule. Figurez-vous, en effet, un Tamerlan coiffé d'un large chapeau de paille, vêtu en matelot, chaussé de gros souliers, armé d'un beau calepin, d'une boite à couleurs, d'un chevalet avec son parapluie, et blême
encore des suites d'une traversée close par l'événement que je vous ai raconté. A mes côtés se drapait pompeusement dans une veste de nankin un petit homme aussi pâle que moi, le dos cuirassé par une énorme boite en fer-blanc, servant de tombeau à une armée vaincue de papillons et d'insectes, tenant à sa redoutable main un filet pour saisir ses victimes dechaquejour, et vêtu presque aussi richement que je l'étais. Les grands hommes n'ont besoin, pour briller et imposer, ni du luxe des vêtements ni de la richesse des broderies : la simplicité sied au triomphateur.
Dés que le grand canot fut signalé à l'alcade, celuici passa le seul pantalon blanc qu'il possédât, et se groupa, peu rassuré, entre sa femme, jeune et jolie Tchamorre, et un capitaine du nom de Martinez, exilé ici par le gouverneur pour je ne sais quelles peccadilles.
À notre entrée dans le salon, nous vîmes un léger
Habitants de Rotta
sourire de dépit se poser sur les lèvres des trois puissances du lieu, et j'en fus assez piqué pour en témoigner ma rancune par une brève allocution.
— Nous venons chez vous, dis-je avec gravité, pour des recherches scientifiques ; M. de Médmilla nous a donné plein pouvoir, et nous l'eût-il refusé, les canons de notre corvette de guerre auraient bien su le prendre. Nous vous demandons, monsieur, avant de nous établir chez vous, si nous sommes avec des amis ou des ennemis.
L'alcade nous assura d'une voix humble que toute liberté nous était acquise, et nous invita à une collation que nous acceptâmes de grand cœur.
Le lendemain malin, Bérard descendit des pros avec les papiers du gouverneur de Guham, et nous voilà installés en dominateurs dans l'île de Rolta, où nous fûmes forcés de séjourner pendant deux jours pour des réparations à faire à une voile déchirée dans la traversée.
Notre lever fut une vengeance. Nous nous étions parés de nos habits les plus coquets, et la femme de l'alcade ne fut pas la dernière à vanter notre bonne mine tout européenne. L'on a beau dire, il faut partout des colifichets à la foule.
Après un déjeuner tout composé de fruits délicieux et rafraîchissants, Gaudichaud et Bérard commencèrent leurs excursions dans les campagnes, et moi j'allai dessiner l'église, absolument semblable à celle de llumata, pour me livrer ensuite, selon mon habitude de chaque relâche, aux éludes des mœurs, qu'on ne fait bien que dans les cités.
Les habitants de Rotta, rassurés par les rapporls qui arrivaient de toutes parts, rentrèrent en foule et ne demandèrent pas mieux que de fraterniser avec des vainqueurs si peu irrilès.
Il y a trois siècles entre Guham et Rolta : ici les mots sagesse, pudeur, vertu, morale, sont sans valeur; on naît, on grandit, on multiplie et l'on meurt : c'est lout; on n'est ni frère, ni sœur : on est homme ou femme. Tout cela est bien triste, je vous assure.
Voyez pourtant cette végétation puissanle qui pèse sur le sol ; quelles fortunes ne pourrait-on pas en recueillir? Courez la campagne: elle est entièrement infestée par une innombrable quantité d'énormes rats, dont la dent vorace ne peut porter atteinte à la richesse d'une végétation plus forte que toute catastrophe. Vous ne pouvez faire deux pas sans avoir à repousser ces animaux rongeurs, au milieu des-
quels il serait très-dangereux de s'assoupir. Si l'on ne songe sérieusement à les détruire, il est à craindre que la colonie ne soit un jour victime de cet horrible fléau.
Après une course de quelques heures, je me rendis au rivage pour revoir avant la nuit mes fidèles et bons Carolins, qui venaient tous frotter leur nez contre le mien, et qui, un instant plus tard, s'accroupirent en rond pour entonner leur hymne quotidien à l'Éternel. C'était un chant calme, doux, suave, avec des gestes gracieux et des balancements de corps d'une souplesse extrême. Les airs avaient trois notes seulement; chaque verset durait une minute à peu près, et le temps de repos était moins long de moitié. Dans cet intervalle, chaque Carolin posait son front dans ses deux mains, semblait se
recueillir, et, achevant leurs prières du soir, ils répétèrent celle que j'ai déjà transcrite, et firent signe aux nuages de s'éloigner.
Comme ils me virent sourire de leur crédulité, le tamor de mon embarcation me demanda si dans mon pays on n'en usait pas ainsi dans les moments de danger. Je lui répondis que non, et le brave homme en parut surpris et affligé; mais, comme je me hâtai de lui promettre de prêcher, en arrivant parmi mes frères, cette religion de respect et de reconnaissance dont il m'énumérait les bienfaits, mon noble pilote me serra la main avec tant de joie qu'il faillit me la broyer dans les siennes. 0 peuple hospitalier ! puisse la civilisation corruptrice t'épargner longtemps encore dans ses conquêtes! Puisses-tu vivre toujours au milieu du vaste Océan où le ciel t'a jeté,
Piliers antiques de Rotta. (Page 186.
oublié des ardents et fanatiques apôtres d'une religion toute sainte, mais qui a été souillée par tant de meurtres et de sacrilèges !
On compte quatre-vingt-deux maisons dans la ville et quatre cent cinquante habitants dans toute l'île, beaucoup plus petite que Guham. Quels beaux établissements ne ferait-on pas sur une terre si riche, si parfumée, sous un ciel si pur et si généreux!
Les rues sont, pour ainsi dire, pavées de croix, toutes attestant des miracles anciens ou modernes. Une petite croix pour un enfant qui vient de naître, une grande croix pour un adolescent qui arrive de Guham, une troisième pour ce vieillard qui disparait, et puis encore une pour une entorse guérie, et une plus belle pour un amour partagé. Il y a vingt ou vingt-cinq croix de bois dans chaque rue, et comme femmes et hommes plient le genou en face de ce signe révéré de notre religion, il serait rigoureusement vrai de dire que les habitants de Rotta ne marchent qu'en boitant.
Nul peuple au monde n'est stupidement dévot Livr. 24.
comme le peuple rottinien ; nul peut-êtreVest si saintement libertin que lui. Vous ne trouverez pas ici une jeune fille qui ne récite ses prières en vous accordant ses faveurs, et pas une ne vous affligera d'un refus si vous accompagnez votre demande de ces mots tout chrétiens : Pour l'amour de Dieu, s'il vous plaît!
L'Espagne a passé par là, mais l'Espagne boueuse, cette Espagne de capucins et de moines, sous la puissance desquels gémissent encore, en Europe, tant de cités et de provinces. Au surplus, les Rottiniens ne sont nullement responsables de l'ignorance dans laquelle on les tient plongés.
— Depuis plus de vingt ans, me disait M. Martinez, nul prêtre n'est venu dans cette colonie faire entendre des paroles de raison : depuis vingt ans, nul gouverneur n'a demandé à Manille un prédicant pour l'archipel des Mariannes : car, ajouta-t-il avec amertume, si vous avez vu ou entendu frère Cyriaco, vous avez déjà compris ce que peut avoir d'influence la morale d'un tel personnage.
— Vous venez de faire un beau voyage, me dit encore le capitaine déporté; vous savez, j'en suis sûr, ce que vaut ce peuple carolin que, par un miracle du ciel, les explorateurs européens ont dédaigné de séduire et de corrompre. Eh bien ! dès que leurs prosvolants me sont signalés au large, je tremble qu'ils n'emportent d'ici le germe funeste de nos ridicules, de nos vices et de notre abrutissement.
Prière et travail, voilà la religion des Carolines ; laissez faire les Européens, et vous verrez ce que deviendra bientôt ce paisible et bienheureux archipel.
Les maisons de Rotta sont, comme celles de Guham, bâties sur pilotis, mais infiniment plus délabrées. Les hommes n'ont, à proprement parler, point de vêtements, puisqu'ils ne mettent de caleçons que le dimanche.
Les femmes sont plus complètement nues encore que les hommes, car elles ne se voilent qu'à l'aide d'un mouchoir maintenu par une petite corde nouée aux reins. Elles sont plus belles, plus lestes, plus ardentes que les fdles de Guham; leur démarche a plus d'indépendance ; leur chevelure est généralement plus ondoyante, plus souple, plus noire, et leurs pieds et .leurs mains ont une délicatesse vraiment admirable.
Nous avons souvent rencontré, sur les montagnes et dans les bois, quelques-unes de ces jeunes et malheureuses créatures, qui à notre approche fuyaient épouvantées, car elle nous regardaient comme des êtres supérieurs sur qui, par respect, par admiration, elles n'osaient arrêter leurs regards. Pauvres enfants, que nous mettions tant de soin à rassurer !
Comme il n'y a point de prêtre dans l'île, ces jeunes fdles ne se marient pas ; vous devinez la conséquence inévitable d'un pareil état de choses.
Il n'y a pas une seule source, un seul courant d'eau douce aux environs de la ville; de sorte que les habitants se voient contraints de boire de l'eau d'un puits de quelques pieds de profondeur, creusé à une centaine de pas au nord du mouillage. Mais, pour garder l'eau de la pluie, on emploie ici un moyen fort ingénieux, que le besoin seul peut avoir inspiré.
Les Rottiniens fixent au sommet du tronc d'un cocotier une de ses feuilles placée verticalement, de manière que le fort de l'arête soit en haut ; une autre feuille est liée à la première et dans le même sens ; une troisième à la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à deux ou trois pieds du sol, toutes ayant leurs folioles fixées à leur lige. L'eau de la pluie coule le long de cette chaîne naturelle comme en une rigole, et est reçue dans une jarre ou pénètre la feuille la plus basse. On voit de ces sortes d'appareils sur presque tous les cocotiers.
Les sauvages ne perfectionnent guère, mais de quel merveilleux instinct d'invention le ciel ne les a-t-il pas dotés!
Comme le capitaine Martinez m'avait signalé dans l'intérieur de l'île des ruines fort curieuses et à l'existence desquelles je ne croyais que très-faiblement, je suivis la route qu'il m'avait indiquée, et après une marche sans fatigue de plus de deux heures, sous la plus belle végétation du monde, je me trouvai en présence d'une colonnade circulaire dont les débris épars çà et là attestaient la colère de quelque éruption volcanique. Mais quel peuple a donc élevé audessus du sol ces masses imposantes, hautes de plus de trente pieds, bien taillées, régulières, sans sculptures, sans aucun signe qui précise, qui fasse même soupçonner l'époque probable de leur mysté-
rieuse fondation? Que sont devenus ces architectes? A quel dieu, à quel esprit, à quel génie ce temple fut-il consacré? Car c'était un temple que ce vaste monument de plus de mille pas de circonférence. Aujourd'hui, à côté de ces ruines, surgissent, humbles et inaperçues, des masures sans élégance, sans solidité, et dans les temps reculés pesaient sur le sol des masses imposantes devant lesquelles la tête s'incline avec une pieuse réflexion.
De retour de cette course si intéressante, dans laquelle mon album s'était enrichi, et où Rérard et Gaudichaud m'avaient accompagné, nous nous dirigeâmes vers un torrent signalé par la carte topographique exposée sur les murs enfumés du palais de l'alcade, et roulant entre deux montagnes ses eaux délicieuses et turbulentes. Les plateaux qui l'emprisonnent sont couverts de coquillages brisés, de coraux, de madrépores, et la végétation, vigoureuse au pied, belle sur les flancs, perd en s'èlevant de sa force et de sa splendeur. Est-elle bien éloignée, l'époque où la mer couvrait ces monts élevés et silencieux?
La journée était avancée, brûlante à cette heure, quoiqu'un vent de mer vînt parfois la tempérer1 ; mais nous avions encore le temps, avant la nuit, de parcourir la ville, où de curieux détails pouvaient nous avoir échappé. Nous nous rendîmes à l'église. Dans une chapelle consacrée à la Vierge brûlent continuellement cinq cierges commis à la garde d'une femme, remplacée successivement par une autre femme, comme une sentinelle succède à une autre sentinelle. Si l'une d'elles laisse éteindre le feu sacré, elle est sévèrement punie et le séjour de la ville lui est interdit pendant trois mois. Cet usage a été mis en vigueur à l'occasion d'un horrible tremblement de terre qui faillit engloutir Rolla et qui néanmoins respecta l'église. La femme de l'alcade, dont on oublie l'ignorance en la regardant parler, nous raconta que lors de cet épouvantable tremblement de terre, dont les habitants parlent encore avec un saint effroi, une jeune fille dont la vertu faisait la honte de ses compagnes les rassembla toutes sur une place publique, leur reprocha énergiquement les vices auxquels elles se livraient, leur défendit de s'embarquer pour Guham, où elles espéraient trouver un refuge contre la colère céleste, et leur imposa pour toute pénitence l'usage du feu sacré, dont le culte ne s'est pas encore affaibli. A côté de l'image de la Vierge, se montre, auréolé d'étoiles, le véritable portrait de la jeune fille dans une attitude toute belliqueuse. L'ardente apôtre garde pour elle la moitié des prières et de l'encens adressés à la patronne de Rotta.
Le récit de la jolie femme de l'alcade était entrecoupé de signes de croix fort dévotement exécutés chaque fois que le nom de la Vierge ou de la jeune fille s'échappait de ses lèvres ; mais je me hâte d'ajouter, dût-on m'accuser de médisance, que cette religion extérieure était pour elle une affaire d'habitude, et que la senora Rialda Dolorès avait un goût si fervent pour les chapelets et les scapulaires bénits, que nul sacrifice n'eût coûté à sa pudeur pour un de ces ornements dont son honnête mari aimait tant à la voir parée.
Il faut bien peindre les mœurs telles qu'on les a étudiées.
Heureusement pour Dolorès la dévole et pour nous, pécheurs endurcis, que nos provisions étaient loin de s'épuiser, et que notre générosité, bien avérée, n'avait jamais été trouvée en défaut.
1 Voyez les noies à la lin du volume.
A{.rès l'église, complètement délabrée, le couvent contre lequel elle est adossée eut notre visite d'inspection. Nous trouvâmes là, dans une vaste salle, un violon moisi, une guitare fêlée et les débris d'une harpe, instrument favori du dernier prêtre de la colonie. Jugez de leur vétusté ! Les rais nous chassèrent de l'édifice.
Est-ce tout? Je ne crois pas, car à quoi bon vous dire la profonde tristesse que font naître dans l'âme toutes ces richesses perdues que le pied foule avec amertume, ces plaines immenses de cotonniers dont l'industrie pourrait tirer de si grands avantages? A quoi bon vous reparler avec enthousiasme de cette beauté mâle et si pleine de vie des jeunes filles de Rolta, d'autant plus à plaindre dans leur isolement, qu'un soleil tropical et une brise de mer toujours rafraîchissante doublent encore la sève et l'énergie? Quelles puissantes colonies on ferait de l'archipel des Mariannes!
Dois-je ajouter, comme contraste au tableau , que j'ai trouvé et dessiné, dans une pauvre cabane éloignée de la ville, un malheureux couché sur une natte, entièrement couvert de loupes, dont l'une entre autres parlait des reins, et descendait comme un énorme sac à demi plein de liquide jusqu'à terre? Cela était horrible à voir, cela était hideux à toucher. Cet homme avait nom Doria ; il se traînait à peine, vivait seul des fruits d'un jardin planté au pied de sa cabane, et était un perpétuel objet d'effroi pour toute la colonie.
Le malheur est plus contagieux encore que la lèpre, chacun s'en éloigne avec horreur et dégoût.
Doria pleura d'amour et de reconnaissance en me voyant partir : il s'aperçut (et en remercia le ciel par un regard) que j'oubliais à dessein deux mouchoirs, un couteau et une chemise au pied de son lit de douleur.
Les Carolins vinrent nous réveiller le troisième jour de notre arrivée à Rotta, et nous nous rendîmes à l'instant sur la rade, escortés par le capitaine Martinez, qui me donna une supplique que je lui promis d'appuyer auprès du gouverneur, par l'alcade et sa femme, coquettement parée de nos reliques. Je vous l'atteste, il n'y a jamais de départ sans larmes, surtout quand l'adieu doit être éternel.
La brise soufflait avec violence, mais sans rafale, de sorte que nos hardis pilotes ne reculèrent pas devant le péril d'une traversée orageuse, combattue encore par de i apides courants qui nous poussaient à l'ouest1. Aguigan passa devant nous, Aguigan la déserte et l'inhabitable, taillée à pic, avec une riche verdure pour couronnement, mais au pied de laquelle le flot mugit sans cesse.
Aguigan disparut à son tour, et devant nous se montra Tinian, l'île des antiquités, illustrée par nue page de Rousseau et par le séjour d'Anson, dont l'équipage, vaincu par le scorbut et la dyssenterie, retrouva sous ses frais ombrages la vie et la gaieté.
A mon premier regard, tout s'est décoloré, tout a changé d'aspect. Je cherche ces masses imposantes de rimas et de palmiers, si douces, si suaves à l'œil et au cœur : je ne vois autour de moi que des arbustes rabougris. Je veux parcourir ces forêts éternelles et silencieuses qui devaient me rappeler les plus beaux sites de Timor et de Simao, et je ne me promène que sur des débris à demi pulvérisés, criant douloureusement sous ma marche pénible. Partout
' Voir les notes a la Fin du volume.
une nalure défaillante; de tous côtés la vétusté, la misère, le deuil ; Tinian est un cadavre.
Anson et d'autres navigateurs ont donc menti? Eh bien, non : Anson et les navigateurs ont dit vrai. A mon tour, j'entendrai peut-être des dénégations qui me seront adressées par ceux qui, après moi, viendront visiter cette île si intéressante, si poétique. Je vais m'expliquer.
Là, à quelques pas, sont Seypan et Anataxan, cônes rapides, fournaises turbulentes où s'enflamme le soufre, où pétillent et bouillonnent la lave et le bitume. Dans une de leurs colères si fréquentes, ces terribles volcans auront ébranlé le sol, refoulé les flots océaniques, et renversé cette admirable végétation sur laquelle pointe, depuis quelques années, une végétation nouvelle. Laissez-la grandir, et le portrait d'aujourd'hui sera sans fidélité ; il sera une fiction, une création du voyageur.
Comment donc expliquer, autrement que par une de ces commotions terrestres dont cet archipel est si souvent ébranlé, la présence sur Tinian des pierres ponce et des scories dont la plage et l'intérieur de l'île sont pour ainsi dire voilés, alors surtout que dans l'île même on ne trouve aucune trace de volcan en activité.
Tinian ressuscite déjà, et l'amiral Anson ne lardera pas à avoir raison contre moi.
Aujourd'hui les rimas, frappés dans leurs racines, ont perdu de leur imposante majesté; les paslôques, les melons, les ignames, si vantés jadis, n'ont plus la saveur qui les rend si parfaits à Guham et à Dotta ; et les cocotiers, privés de leur sève, promènent tristement dans les airs leur chevelure flétrie : on dirait qu'ils gémissent de la souffrance de la nature et qu'ils veulent mourir avec elle.
Notre arrivée au débarcadère eut un si grand retentissement et causa une si grande frayeur dans les quatre ou cinq maisons devant lesquelles nous débarquâmes, que peu s'en fallut qu'il n'y eût personne [tour nous recevoir. L'alcade pointant se décida en tremblant à venir à nous; il nous demanda le motil de l'honneur que nous faisions à son établissement, et quand nous eûmes décliné nos qualités, le brave homme se courba jusqu'à terre en nous demandant pardon de nous avoir pris d'abord pour des sauvages ou des insurgés de la capitale de tout l'archipel. Ses trois filles, assez proprement vêtues, vinrent nous offrir quelques fruits que nous acceptâmes en échange de plusieurs bagatelles européennes, et une harmonie parfaite régna entre nous depuis ce premier moment jusqu'à notre départ. A la bonne heure ! des conquêtes obtenues à si peu de frais !
Nous parcourons l'île.
Il faut qu'elle ait été le berceau d'un grand peuple effacé du globe par une de ces révolutions morales qui bouleversent les empires et font disparaître les générations. Partout des ruines; à chaque pas, des débris de colonnes et de pilastres. Qui habitait cet immense édifice à moitié englouti sous l'herbe? Où est le peuple qui l'a renversé? Que sont devenus les vaincus? D'où venaient les vainqueurs? Rien ici ne sert de base à une supposition raisonnable ; nul regard ne perce les ténèbres épaisses qui nous enveloppent.
Les ruines le mieux conservées sont celles qui s'élèvent à une centaine de pas du mouillage, à gauche de la maison de l'alcade, laquelle, avec trois ou quatre hangars où l'on enferme les porcs sauvages pris dans les bois, compose tout le village. La population entière de l'ile est de quinze personnes, y compris la
femme de l'alcade, qui n'est point une Vénus; ses trois filles, qui ne sont pas 1rs trois Grâces ; et le père, qui n'est pas un Apollon. On appelle pourtant tout cela, aux Mariannes, une ville, un gouverneur, une colonie.
Les ruines dont je vous ai parlé forment une galerie longue de soixante pas. Les pilastres sont carrés, solides, sans ornements, sans socle, épais de quatre pieds et demi, hauts de vingt-cinq, surmontés d une moitié de sphère posée sur sa courbe. Ce qu'il y a de remarquahle, c'est que dans la chute de la plupart de ces pilastres, renversés par quelque tremhlement de terre, cette demi-sphère colossale ne s'est point détnchée du massif, où certainement elle avait été posée après coup.
Quatre de ces pilastres étaient couchés parmi les hroussailles; les seize qui restaient dehout semblaient n'avoir pas souffert du frottement du temps, et paraissaient attendre et provoquer de nouvelles secousses volcaniques pour lutter avec elles.
Ces ruines, à peu près comparables à certaines ruines astèques récemment découvertes en Amérique, sont appelées, ainsi que celles de Rotta, maisons des antiques, ou plutôt, maisons des anciens.
Auprès de celles que je viens de vous signaler, et rapproché du rivage, est un puits fort beau d'un dia-
mètre de douze pieds, dans lequel on descend par un bel escalier en maçonnerie; il est également appelé le puits des antiques, et je n'en parle que pour l'indiquer aux navigateurs, qui y trouveront une eau fort potable, quoique peut-être légèrement saumâtre.
Mais pénétrez dans l'intérieur de L'île : partout des débris de colonnes ou de pilastres, levant leur tète blanchie au-dessus des vastes touffes de plantes èquatoriales. Ici, des édifices circulaires ; là, des galeries droites, coupées par d'autres galeries sinueuses, tantôt très-allongées, tantôt interrompues, selon le caprice seul de l'architecte. C'est un chaos immense de bâtisses vaincu par les siècles, un chaos magnifique à voir, mais, par malheur aussi, un chaos sans leçons pour l'histoire des hommes qui ont passé sur celte terre, que vous auriez dit, naguère, sortie vierge encore des profondeurs de l'Océan.
Il faut partir.
Certes, la présence continuelle des trois jeunes filles de l'alcade auprès de nous, soit que nous allassions rêver ou étudier dans les bois, soit que nous prissions quelque repos dans nos hamacs, avait un certain prix et chatouillait fort notre vanité. Mais un désert avec elles ne convenaient nullement à notre humeur vagabonde.
ILES MARIANNES
Retour ù Agagna. — Navigation «les Carolins. — Fêtes ordonnées par le gouverneur.
Nous pressions de nos vœux le retour des Carolins, qui s'étaient rendus à Seypan pour renouveler leur provision de cocos presque épuisée. Mes calepins possédaient un grand nombre de croquis fort curieux ; ïinian avait pris la place que devait occuper cette ile mystérieuse dans mon ardente imagination, et je cherchais Àgagna vers l'horizon.
Les quinze individus qui peuplent Tinian sont des malfaiteurs exilés par M. Médinilla, et leur tâche est de fournir à la capitale de l'archipel une certaine quantité de viande salée.
La chasse au porc sauvage et au sanglier s'y fait à l'aide de piques et de fusils; celle des taureaux et des buffles répandus dans les bois y est fort périlleuse ; mais comme après un envoi à Guham d'une certaine I valeur le déporté obtient sa grâce, c'est surtout à la ! poursuite des animaux farouches que les quinze indi- j vidus passent une grande partie de la journée.
On trouve parmi les cailloux du rivage une pierre elliptique, rosée, polie, appelée encore pierre des an- I tiques, et servant, dit-on, à armer les frondes des guerriers d'élite. Avec quel peuple celui-ci a-t-il donc jamais été en guerre? Tout est mystère clans L'histoire de ce magnifique archipel.
Voici les pros-volants qui pointent dans le petit détroit, d'une lieue au plus, séparant les deux îles ; nous hâtons nos préparatifs pour le retour, nous serrons cordialement la main à l'alcade et à sa famille, nous n'avons garde d'oublier dans nos témoignages d'affection un iamor des Carolmes établi ici depuis quelques années avec sa jolie et belle femme, contre laquelle Mariquitta a longtemps gardé une juste rancune, et, après avoir fait cadeau au chef de l'ile de plusieurs images de saints, d'une vierge assez artistement coloriée, nous nous blottîmes de nouveau dans notre cage d'osier, et, sous une pluie
fouettante ', nous cinglâmes vers Guham, où nous avions hâte d'apporter le résultat de nos curieuses observations, et où nous arrivâmes épuisés et meurtris, après une absence de douze jours.
Tinian est, sans contredit, la plus triste et la plus désolée des des de l'archipel des Mariannes; mais Tinian est un lieu sacré d'études et de méditations ; et qui sait si, à l'aide de nouvelles recherches dans les îles voisines, Aguigan, Agrigan, Seypan, Anataxan, on ne trouvera pas la morale et peut-être la source du seul document historique à l'aide duquel les lettrés de ce pays expliquent l'élévation et la ruine de ces restes colossaux de temples, de cirques et de palais.
Voici la tradition :
« Toumoulou-Taga était le principal chef de celle « ile ; il régnait paisiblement, et personne ne pensait « à lui disputer l'autorité. Tout â coup un de ses paît rents, appelé Tjocnanaï, lève l'étendard de la ré- « voile, et le premier acte de désobéissance qu'il « donne est de bâtir une maison semblable à celle de « son ennemi. Deux partis se forment, on se bat; la « maison du révolté est saccagée, et de celte que- « relie, devenue générale, naquit une guerre qui ren- « versa aussi ses premiers et gigantesques édifices. »
Vous savez comment les écrivains espagnols de cette époque comprenaient la philosophie de 1 histoire.
Notre retour à Guham fut un véritable bonheur pour tous nos amis, qui nous croyaient déjà perdus, car notre absence ne devait pas durer plus de huit jours. Mais ce qui nous toucha profondément, ce fut la joie vive, la gaieté d'enfant que se témoignaiententre eux les Carolins qui venaient de nous piloter avec tant d'adresse et d'audace, et ceux qui, moins habiles, étaient restés à Agagna. Tout cela faisait du bien à
1 Voir les notes à la fin du volume.
l'âme, car c'étaient des caresses si tranches, des gambades si juvéniles, des cris si étourdissants, qu'on voyait bien que le cœur jouait le principal rôle dans ces démonstrations si bruyantes.
Un coup de canon, suivi bientôt d'un second et puis d'un troisième, interrompit subitement ces élans de joyeuseté. Les Carolins, attristés, s'arrêtèrent comme frappés de la foudre; leur physionomie, si franche, si ouverte, s'empreignit d'une profonde teinte d'amertume, et les gestes et les prières qu'ils adressaient chaque jour aux nuages menaçants, ils les répétèrent en cette circonstance, en invoquant les pac (fusil, canon) qui retentissaient encore.
Je pris mon tamor aimé sous le bras, je le rassurai par mes regards et mon sourire, et, le forçant à me suivre, je le conduisis presque de force sur la place publique, où se faisait le salut accoutumé. Tous ses camarades nous accompagnèrent, pleins de défiance, et ils ne tardèrent pas à reprendre courage en présence de notre sang-froid et de nos gages d'affection.
C'était la fêle de Ferdinand VII, roi des deux Espagnes ; les cloches de la ville annonçaient avec fracas cet heureux anniversaire; une clarinette, un tambour et un triangle, suivis de quatre soldats et de deux officiers taillés comme vous savez, parcouraient la ville et ordonnaient aux habitants de déblayer le devant de leurs maisons, tandis que la foule hébétée passait et repassait émerveillée devant le palais du gouverneur, au balcon duquel on avait placé, entourée de verdure et de palmes élégantes de cocotiers, l'image glorieuse du puissant protecteur de cette colonie sans avenir.
Eh bien ! tout était sérieux et grave dans les génuflexions des habitants en présence du portrait de leur prince, et malheur à celui d'entre eux qui n'eût pas montré une grande ferveur dans ses témoignages d'estime et d'adoration !
Afin de célébrer le plus dignement possible la fête de son auguste souverain, don José Médinilla voulut que des danses nationales et étrangères vinssent clore
Danse des Carolins. (Page 189.
la soirée. Vous devinez sans doute pour qui tout ce luxe de plaisirs.
Nous occupions, en effet, les places d'honneur, et nous nous préparâmes à être heureux. L'attente n'estelle pas une joie?
Ce furent d'abord les Tchamorrts qui, en rond, hommes et femmes mêlés, piaffèrent une farandole fort monotone et fort peu gracieuse; puis entra dans le cercle qu'ils décrivaient, un preux chevalier armé d'un bâton en guise de lance, provoquant à un combat singulier tout adversaire qui voudrait essayer de lui prouver que l'épouse qu'il avait choisie n'était pas la plus belle de File. Personne n'osa lui soutenir le contraire, et cet intermède se trouva naturellement achevé faute de combattants, ce qui piqua singulièrement la jeune fille dont le Tcliamorre s'était déclaré le généreux protecteur.
Voici venir les Carolins et le bonheur avec eux. C'est une troupe de bambins après une heureuse espièglerie de pension. Oh ! il y a sur les lèvres un sourire si plein de bonté, il y a dans les yeux un si doux caractère de bienveillance, que vous vous mettez à l'instant même de moitié dans leurs folies d'enfant.
Ils sont tous disposés et en place : ils se coudoient, se donnent à tour de rôle un léger coup de pied sur le jarret, puis à la cuisse, puis autre part. La main
droite du voisin s'appuie sur l'épaule voisine; le bras gauche est pendant ; et ici commence un chant timide, régulier, coupé par trois syllabes rapides, dont la dernière est plus brève encore et plus fortement accentuée.
Maintenant les tètes s'agitent ainsi que le corps ; les mouvements redoublent, les paroles ont de l'éclat; les oreilles, dont le cartilage est allongé comme des rubans, serpentent de la nuque à la joue; on court en mesure l'un contre l'autre, et, échangeant un petit coup de genou sur un genou, on tourne d'abord avec gravité, puis plus vile, puis avec une vélocité extrême; chacun appuie son pied droit sur la cuisse gauche de celui qu'il tient déjà par l'épaule, et cette évolution continue, accompagnée d'un bourdonnement si gracieux, qu'on dirait le murmure, d'une source sur de petits cailloux.
À chaque figure, à chaque temps de repos, un Cardin se détachait de ses compagnons en sueur, et venait nous demander d'une voix craintive si nous étions satisfaits. À ma réponse rassurante, qu'il comprenait à merveille, les bons et joyeux danseurs se prenaient à rire et nous disaient en gestes fort intelligents :
« Attendez, vous n'avez encore rien vu. »
Ils avaient raison.
Mais comment donner maintenant une idée de la
i«JO
SOUVENUtS D'UN AVEUGLE.
variété, de l'étrangeté et de l'adresse extraordinaire des jeux dont nous fûmes témoins? Comment les traduire même imparfaitement? Essayons toutefois.
Les Carolins, au nombre de seize, se sont rangés sur deux lignes, en face les mis des autres, à peu prés à trois pieds de distance. Ils ne rient plus, ils ne s'agitent plus ; ils semblent' réfléchir et se préparer à une difficulté; ils délibèrent s'ils commenceront: ils se décident. Suivons-les de l'œil.
Le premier en tête et son partenaire poussent trois cris : Ouah! ouak! ouah ! auxquels ils répondent par trois coups de bâtons appliqués l'un sur l'autre et au-dessus de la tête avec une rapidité égale aux trois syllabes jetées à l'air. Après cela ils se reposent. Le second danseur, avec son vis-à-vis, répète la même ligure; le troisième les imite à son tour, et ainsi de suite jusqu'au dernier.
Il y a ici un repos d'une minute pendant lequel chaque Carolin a l'air de confier un secret à l'oreille de son voisin ; tout à coup le premier en tête et le second de vis-à-vis poussent ensemble trois ouah ! ouah! ouah ! frappent trois coups de bâtons l'un contre l'autre, ainsi que le second de la première ligne et le premier de la seconde, detellesorte que les quatre bâtons se croisent sans se heurter, ou l'harmonie est rompue. Le reste de la colonne suit l'exemple qui lui est donné, et il résulte de celte mêlée un cliquetis si bruyant , si régulièrement entremêlé de ouah ! ouah! ouah!, qu'on dirait une admirable mécanique de Maëlzel.
Mais ceci n'est que le prélude. C'est maintenant au premier de chaque rang à s'attaquer avec son bâton au bâton du troisième, et comme les armes se croisent et s'entre-croisent, il faut, pour éviter tout désordre, toute inharmonie, que l'acteur se courbe, se redresse, se glisse jusqu'à la place favorable à ce jeu chorégraphique si difficile et si palpitant de curiosité. Les passes du premier sont immédiatement singées par le second, puis par le troisième, jusqu'au dernier, en sorte que de ces passes et contre-passes, de ces coups frappés si méthodiquement, de ces ouah ! ouah ! ouah ! modulés seulement sur trois notes, de cette folle gaieté qui préside à la danse, car on appelle cela une danse, il résulte, dis-je, un chaos parfaitement harmonie de têtes, de bras, d'épaules, se mouvant dans un labyrinthe de coups de bâtons qui volent et se heurtent avec violence, un tableau merveilleux que je rougis de vous avoir présenté avec tant d'imperfection et de mollesse.
Ces innocents combats, cette délicieuse musique, durèrent une demi-heure ; les danseurs étaient haletants, mais ils se reposèrent joyeux et à l'aise, en présence de notre étonnement et de notre admiration.
Et toutefois je ne vous ai pas dit l'épisode le plus curieux de cette fête d'amis, de famille. Oh! vraiment, il faudrait un historien à ce peuple si exceptionnel au milieu de tant de hordes farouches, et devant lequel toute nation civilisée doit courber la tête.
Parmi les danseurs, il y avait plusieurs rois, celui entre autres qui m'avait sauvé d'une mort certaine à Rotta ; il occupait la première place dans la danse, et il en était digne par sa souplesse et son habileté. Mais un tamor, son égal, boiteux depuis un an par suite d'une chute du haut d'un cocotier, voulut aussi jouer son rôle dans la fête, et se fâcha assez vivement quand on s'y opposa. Eh bien ! malgré sa honte, sa colère et ses petites fureurs toutes princières, ses sujets ameutés l'éloignèrent en riant de la lice ou-
verte, et dont il aurait à coup sûr dérangé l'harmonie. Le tamor répudié se vit donc forcé de renoncer à se mêler à la danse de ses sujets, et quelques instants suffirent pour lui faire oublier la révolte sous laquelle il avait été contraint de se courber.
Nos monarques d'Europe ne s'accommoderaient guère de semblables privautés ; mais les Carolins sont si loin de nous !
Avant de vous dire les danses des Sandwichiens, qui furent ajoutées par M. Médinilla à celles des Tchamorres et des Carolins, que je vous apprenne comment ces malheureux se trouvaient ici serviteurs de tous, battus, traqués en tous lieux et déchirés de profondes blessures; leur infortune première ne les a pas protégés contre les brutalités du valet Eustache, à qui le ciel, dans sa clémence, ne veuille infliger que la millième partie des tortures qu'il a fait subir sur cette terre !
Un navire, Maria (de Boston), parti d'Atoaï, une des îles Sandwich, fut poussé par les vents sur Agrigan, où il se perdit. L'équipage, composé d'Américains et de Sandwichiens, parvint à aborder, et, comme dans ces catastrophes les rangs sont nivelés, l'autorité du capitaine se trouva bientôt méconnue : une révolte eut lieu ; les Américains armèrent une chaloupe, et se livrèrent courageusement aux flots. Il paraît que les flots ne leur furent pas favorables, car on n'a pas appris depuis lors ce qu'ils sont devenus. La mer cache si bien ses secrets !
Quant aux autres, aidés du climat et de la richesse du sol, ils vécurent quelque temps sur cette île fertile, mais constamment agitée par des secousses volcaniques, et ils auraient peut-être fini par y foncier une colonie, à l'aide des douze ou quinze femmesqui les avaient suivis dans leur navigation, lorsqu'un brick espagnol, parti de Manille pour Agagna, passa assez près d'Agrigan poj.ir y voir les pauvres naufragés, qu'il prit à son bord et qu'il porta à Guham. Hélas ! mieux eût valu pour ces infortunés qu'on ne les découvrît jamais!
Les voilà ; car tout malheureux qu'ils sont, il faut qu'ils nous amusent, il faut qu'ils s'amusent comme nous, puisqu'on leur en intime l'ordre précis ; s'ils ne dansaient pas, ils seraient fouettés jusqu'au sang : aussi vont-ils danser.
Les femmes ne sont point debout, mais accroupies sur leurs talons ; c'est encore une danse, mais alors il est exact de dire que l'on danse aux Sandwich avec les bras, la tête et le corps seulement. Les jambes sont ici un objet de luxe ; on peut s'en passer.
Face à face ou sur une seule ligne, elles se regardent avec deux yeux menaçants, les narines ouvertes, les lèvres frémissantes. Un cri sinistre s'échappe bondissant de leur poitrine, et le combat s'engage : une meute de chiens affamés ne procède pas autrement à l'assaut de la curée offerte à sa voracité. Ce sont des soubresauts effrayants; on dirait des corps humains sous la pile de Volta; ce sont des torses qui se jettent en avant, qui se courbent en arrière, se heurtent à droite et à gauche violemment les uns contre les autres; ce sont des mains robustes qui frappent des poitrines rouges et sanguinolentes; les cheveux se dénouent tombant en désordre et couvrant les épaules, la figure et le sein : c'est la fureur avec toute sa frénésie, c'est la rage avec tout son délire.
Nul spectateur n'est à son aise, nul ne respire, car il croit assister à un combat à outrance, à un massacre général. Et l'on nomme cela un jeu, une danse, une fête, une joie! Et ce sont là des femmes, de jeunes filles, des mères aussi !... 0 bons Carolins,
vous avez bien fait de vous éloigner; de pareils tableaux devaient vous briser le cœur, et je m'accuse maintenant de ne vous avoir pas suivis.
Dans les scènes diversement exécutées par les hommes des Sandwich, il régna à peu près le même désordre, la même effervescence, la même sauvagerie. On hurlait au lieu de chanter, on se battait les flancs avec rudesse au lieu de gesticuler; et l'on ne frappait du pied le sol qu'avec une sorte de fièvre impossible à décrire.
Le caractère physique de ces individus se dessinait parfaitement en harmonie avec les sentiments exprimés par ces horribles danses. Leurs yeux sont fauves, ardents et ne regardent presque jamais qu'obliquement; leurs sourcils volumineux arquent et ombragent une orbite enfoncée; leurs cheveux épais et noirs s'avancent sur un front resserré; leur bouche est grande, accentuée, leur nez épaté, leurs épaules larges, robustes, et leurs mains et leurs pieds d'une prodigieuse dimension.
Eh bien ! tous ces êtres, si fortement taillés poulies violentes passions humaines, sont d'une douceur inaltérable dans la vie ordinaire ; ils accourent et s'empressent à vos moindres désirs : sans faire entendre un murmure, ils acceptent les corvées les plus rudes, ils entreprennent les courses les plus écrasantes , et remercient comme d'un bienfait la légère gratification dont vous payez leur zèle et leur dévouement.
Le vol pourtant est chez eux un défaut contre lequel tous les châtiments viennent échouer. Le fouet, les privations, les cachots, les tortures, ne peuvent les arracher à cette passion dominante de leur âme, et quand un Sandwichien ne vole pas, c'est qu'il n'y a là, sous sa main, nul objet propre à tenter sa soif ardente de possession.
Voici pourtant un fait assez simple en apparence, et qui semblerait prouver qu'avec des bienfaits sagement répandus, il serait possible de changer, ou de modifier du inoins, les sentiments instinctifs de ces gens qui n'ont jamais compris le droit de propriété.
Le gouverneur, dans son obligeance de tous les jours, m'avait donné un domestique sandwichien, jeune, leste, vigoureux, dont, à diverses reprises, j'avais eu raison de soupçonner la fidélité. C'était lui qui allait blanchir mon linge que j'avais soin de toujours compter en sa présence, et quand il disparaissait un mouchoir, une cravate ou tout autre objet, il ne manquait jamais, lui, d'en accuser un de ses camarades ou sa mauvaise étoile. Un jour pourtant que je m'aperçus de la disparition d'un beau foulard, je feignis d'être satisfait de la fidélité de mon drôle, et je l'en remerciai en lui offrant un foulard à peu près pareil à celui qu'il m'avait dérobé. A cette offre, mon voleur s'arrêta tout net en me regardant d'un air hébété, et parut hésiter à accepter mon cadeau.
— Eh bien ! Ahoé, tu me refuses?
— Non, maître.
— Est ce que ce mouchoir ne te plaît pas ?
— Oh ! si, maître; beaucoup, beaucoup trop.
— Alors, prends.
Ahoé tendit une main tremblante et sortit à petits pas, presque à reculons. Le soir, en préparant mon hamac, il me dit :
— Maître a-t-il bien compté son linge ce matin?
— Oui.
— Je crois que non.
— Je suis sûr que oui.
— C'est que je suis fidèle et que rien] n'a manqué celte fois.
— C'est bien.
— Comptez encore.
— Soit.
L'hypocrite impertinent se mit à genoux, fit passer sous mes yeux avec rapidité les pièces de mon linge dont la présence m'avait été déjà bien constaté, et, arrivé au foulard enlevé le matin et que sa conscience lui avait dit de me restituer, il s'arrêta alors avec complaisance, en me faisant bien remarquer qu'il n'avait pas disparu.
A Sparte, mon voleur eût reçu les étrivières ; moi, je me contentai de sourire en pitié, et je tirai de notre double conduite cette vérité morale, de tous les temps et de tous les pays, que la générosité est la plus sûre des séductions.
Les femmes sont aussi grandes que les hommes, et, vues par derrière à quatre pas de distance, elles ne peuvent guère être distinguées des hommes. Robustes, infatigables, elles dédaignent les soins du ménage, les travaux faciles, et elles se livrent avec une folle ardeur au défrichement des terres, sous les atteintes d'un soleil dévorant.
11 faut les voir, surtout quand la mer est houleuse et déferle avec fureur sur la grève envahie, attendre que le flot se dresse et ouvre ses flancs, s'y précipiter joyeuses, et se montrer au large luttant contre une nouvelle vague impuissante à les vaincre.
Priver une femme des Sandwich de se baigner au moins deux fois par jour, c'est lui infliger une correction pour l'affranchissement de laquelle nul sacrifice ne lui sera pénible.
N'est-ce pas pour voir et admirer tant de natures diverses que j'ai entrepris ce long et pénible voyage?
Les femmes sandwichiennes résidant à Guham ont les dents d'une éclatante blancheur, ainsi que les hommes, qui pourtant se sont tous privés volontairement des deux incisives supérieures depuis la mort de leur grand monarque Tamahamah. A leur arrivée ici, les femmes avaient les cheveux très-courts, car la perte de leur souverain bien-aimé les avait privées aussi de leur plus belle parure, qui a repris aujourd'hui toute sa vigueur et son lustre. Les jeunes et coquettes filles de Timor les regarderaient avec des yeux pleins de convoitise.
Leur ardeur pour le libertinage est telle, qu'afin de la satisfaire elles braveraient tout supplice, et ce n'est pas ici, à coup sûr, qu'elles puiseront les principes de cette morale qui fait de l'amour une religion du cœur encore plus que des sens.
Les femmes tchamorres sont fort irritées contre les Sandwichiennes ; elles en parlent avec colère, avec mépris ; elles les traitent avec brutalité, leur imposent les travaux les plus pénibles et les plus humiliants. Sont-elles donc si coupables, ces pauvres victimes, de tirer de tant de cruauté une vengeance selon leurs goûts et leurs penchants dominateurs?
Peu de temps après l'arrivée de ces malheureux à Guham, un drame horrible épouvanta les habitants, et on en parle encore en montrant du doigt aux étrangers et en tremblant le scélérat qui y figure d'une manière si sanglante.
Parmi les femmes des Sandwich naufragées à Aguigan et transportées à Agagna, était une jeune fille remarquable par la douceur de ses manières, par sa grâce et sa beauté. En l'absence du gouverneur, qui était allé faire une tournée dans Pile, son damné domestique, cet Eustache que je vous ai désigné, jeta un regard avide sur la pauvre esclave et s'en empara
sans que pas un des officiers supérieurs delà colonie osât y trouver à redire, tant la laveur du maître protégeait la bassesse du valet.
A son retour pourtant, M. Médinilla, entendant vanter les charmes de la jeune fille, désira qu'elle lui fût présentée, et Eustache dut s'exécuter. Il conduisit donc sa nouvelle conquête au palais, où elle reçut un accueil plein de bienveillance et où elle attendit le retour d'Eustache, que M. Médinilla trouva moyen d'envoyer à Humata pour je ne sais plus quels ordres à donner. Toujours est-il que pendant cette absence, qui se prolongea bien avant dans la nuit, la belle Sandwiçhienne ne quitta point le palais, et. que le gouverneur lui fit cadeau d'un costume propre à voiler des charmes qu'on devait mettre à l'abri des regards indiscrets et des outrages de l'air.
Le lendemain de cette réception qui aurait singulièrement flatté la vanité de l'esclave si elle avait su ce que c'est que la vanité, Eustache ressaisit sa proie qu'on recommanda à ses soins, et se retira dans sa demeure, où la candide sauvage, croyant sans doute lui faire plaisir, lui raconta avec les plus petits détails toutes les circonstances des distractions qu'on lui avait galamment procurées. Eustache était vaniniteux autant que jaloux et méchant, peut-être étaitil réellement jaloux et amoureux (les tigres le sont bien) ; aussi son premier mouvement, après les confidences au-devant desquelles il courait avec tant d'irritation, fut de se servir d'un machète (couteau) et de frapper. Mais le sang tache et le crime est quelquefois prudent et réfléchi. Le matin on le vit devant sa porte fort sérieusement occupé à polir et à graisser une corde de cocotier, la nouer, la dénouer, essayer de son moelleux, de son élasticité, la rouler soigneusement, et remporter avec lui dans ses courses de la journée. 11 était calme, froid; il parlait en souriant et marchait comme marche un honnête homme ; il dîna fort bien des restes de la table souveraine, il soupa à merveille; mais le lendemain, à peine réveillé, il se plaça sur le seuil de sa porte et à chaque passant il disait d'un ton dégagé : « Vous ne savez pas le tour que vient de me jouer la petite Sandwiçhienne? Pendant mon sommeil l'imbécile a accroché une corde, que je ne savais pas là, à la charpente de mon appartement, et elle s'est pendue sans seulement me dire adieu, l'ingrate! »
Le gouverneur apprit à son tour le triste événement. Il appela lrère Cyriaco, ordonna un service funèbre, fit faire à ses frais une bière au cadavre et voulut qu'il fût enterré en lieu saint, en face même de l'église d'Agagna.
Quand au valet Eustache, il lui fut enjoint de partir pour Rotta, d'où on le rappela un mois après pour le rendre à ses fonctions.
La vue de cette Eustache me donnait la fièvre, et quand j'entendais le gouverneur lui adresser la parole avec bonté, je me disais qu'il fallait que M. Médinilla ignorât ce qui se répétait à voix basse de cet infâme Espagnol, car, je vous l'assure, M. Médinilla était un noble caractère, un homme de cœur et de loyauté, en dépit de quelques faiblesses et de quelques ridicules.
Si je vous ai longuement parlé aujourd'hui de ce démon échappé de l'enfer dans un jour de rage de Satan, c'est que j'ai eu l'infâme devant les yeux pendant les danses que le gouverneur faisait exécuter à notre profit à l'occasion de la fête. C'est que j'ai entendu continuellement sa voix bruissant à mes oreilles et donnant des ordres pour rendre plus amusants les jeux et les cérémonies à l'aide desquels
M. Médinilla prétendait nous faire oublier l'Europe.
Nous retrouverons bientôt les Sandwichiens ; nous aurons le loisir de les étudier chez eux, au milieu de leurs bourgades, de leurs huttes, au sein de leurs familles. Maintenant retournons à la fêle si bien ordonnée par M. Médinilla et qui est loin encore de se terminer, quoique la moitié de la nuit ait passé sur elle, car, j'avais oublié de vous le dire, tous ces enchantements avaient lieu à la clarté brumeuse d'un grand luxe de torches projetant de tous côtés des milliers d'ombres fantastiques.
Je ne sais où M. Médinilla s'est procuré les divers costumes des personnages de ces derniers tableaux ; peut-être sont-ils réellement historiques, peut-être quelques caricaturistes de Manille ou de Lima auront-ils voulu s'amuser aux dépens du lieutenant d'infanterie, chef omnipotent des Mariannes ; peut-être aussi a-t-il voulu lui-même mettre notre rétive crédulité à l'épreuve.
Quoi qu'il en soit, les acteurs de ces nouveaux jeux, appelés danses de Montézuma, étaient si drôlatiquenienl costumés, si follement bariolés de rubans et de plumes, que le principal de ces personnages, figurant le grand Montézuma lui-même, me rappela avec assez d'exactitude certain grotesque Orosmane de Rio Janeiro, dont je vous ai parlé en temps et lieu. Hélas! l'extravagance n'est-elle pas de tous les pavs?
Mais que ces costumes aient été ou non apportés du Pérou; qu'ils datent de la conquête de ce vaste empire ou qu'on les ait fabriqués depuis et autre part, toujours est-il qu'ils sont d'une magnificence extrême. La soie en est d'un tissu admirable; les couleurs qui les bariolent, sans trop de mauvais goût, sont parfaitement conservées, et les franges d'or qui bordent les tuniques et les manteaux attestent la pureté du métal et l'adresse exquise de l'ouvrier qui les a façonnées.
On nous assure que ces danses avaient lieu au Pérou et dans les provinces de l'est de l'Amérique lors de chaque cérémonie religieuse ou après une éclipse de soleil.
Décrivons-les, mais passons sur plusieurs actes insignifiants de celle sorte de drame, qui en eut dix ou vingt.
D'abord les danseurs, au nombre de seize, placés sur deux lignes parallèles, à cinq ou six pas de distance l'un de l'autre, entonnèrent un chant lent et monotone; puis, avec une gravité imposante, ils marchèrent ou plutôt glissèrent l'un vers l'autre en agitant de la main droite, devant le visage, un éventail en plumes de divers oiseaux et en faisant sonner de la gauche de petites pierres enfermées dans un coco vide. Arrivés sur la même ligne, les danseurs s'arrêtèrent, chantèrent quelques paroles plus rapides, et, tournant sur leurs talons, ils changèrent de place. Ils allaient recommencer le môme manège au son d'une musique assez harmonieuse, composée d'une petite flûte à deux becs, d'un tambour de basque et de lattes frappées les unes contre les autres, quand le héros figurant Montézuma s'avança à son tour, promena son énorme et magnifique éventail, ainsi que son sceptre à pomme d'or, sur la tête de ses sujets, et tous alors se séparèrent pour se préparer à de nouveaux jeux. ■*
Le deuxième acte fut plus curieux, et nos chorégraphes, tout habiles qu'ils sont, ne trouveraient pas à l'aide de cerceaux la moitié des mille ligures variées créées par les danseurs mariannais, qui, du reste, avec une modestie incomprise chez nous, se disaient serviles imitateurs.
Le monarque, assis sur son trône figuré par un fauteuil délabré, se leva encore, passa au milieu d'une figure tout à fait pittoresque, alla s'asseoir de nouveau et sépara les jouteurs.
Le troisième acte fut un combat à outrance : les guerriers, armés de pied en cap, la lance d'une main et le bouclier de l'autre, se portaient des coups qui auraient pu être fort dangereux s'ils n'avaient été parés avec une adresse merveilleuse. Après un,' lutte ardente de près d'une demi-heure, tantôt en combats particuliers, tantôt en mêlée générale, Montézuina éleva sa voix formidable, dressa son sceptre, les armes tombèrent des mains et les guerriers s'embrassèrent avec amour. Vous voyez la morale de la pièce.
J'allais oublier de vous dire que, pendant ces jeux
tout graves et tout solennels, deux bambins, velus de haillons elle visage couvert d'un masque hideux, sautillaient autour des principaux acteurs, faisaient mille soubresauts, mille folles gambades, et poussaient à l'air des cris et des sifflets éclatants. Celaient les bouffons de la troupe. Quand les danses de Montézuma furent achevées, quand chacun des acteurs eut baisé la main du monarque qui venait de rétablir parmi eux la paix et l'harmonie, nous fûmes invités au plus joli, au plus coquet divertissement qu'on puisse imaginer. On l'appelle ici la danse du bâton habille. G'est un mât lisse, haut de vingt-cinq pieds, du sommet duquel tombent et traînent sur le sol de larges rubans de diverses couleurs. Les acteurs tournent d'abord autour du mât sans toucher aux rubans, puis chacun prend celui qui lui est présenté ; le chef
Montéziiina. (Page l'J2.
de file part et court avec rapidité, le second suit, puis un troisième, puis un quatrième. Le premier rétrograde et se croise avec les autres; le cinquième et le sixième s'élancent à leur tour, et tous enfin entourant le niât forment à l'aide de rubans des figures extrêmement originales : c'est une espèce de kaléido-
scope que nos théâtres de Paris feraient sagement de montrer à la curiosité publique, ainsi que la danse des bâtons des bons Carolins, si vive, si animée, si pittoresque, et les jeux des cerceaux des danses de Montézuma, dont le dessin seul peut donner une idée à peu près exacte.
ILES MARIANNE'S
Historiettes.
Maladie*.
Hétails.
Mœurs,
Hormis la paresse et le vol, qui eu est une conséquence logique, les Mariannais n'ont pas de grands défauts à se reprocher, car le libertinage n'en est pas un à leurs yeux, puisque personne ne leur a dit ce qu'il offrait de dégradant, et que ceux-là mêmes qui, plus avancés, devraient le réprimer et le punir, sont les premiers à le faire tourner au profit de leurs plaisirs et de leur immoralité. Au surplus, comme les visites des Européens dans cet archipel sont extrè- Livr. 25.
mement rares, les occasions de faillir offertes aux jeunes filles ne se présentent par conséquent qu'à de longs intervalles, et il est vrai de dire qu'entre eux les Tchamorres ne se piquent pas d'une exquise galanterie.
Ce que les Mariannais aiment beaucoup de la pari des étrangers, c'est de la bienveillance, de la bonhomie, de la cordialité. Entrez dans une maison en disant : Are, Maria ; présentez la main au patron, don-
nez une tape aux marmots, embrassez la femme du maître du logis une l'ois (mais une fois seulement), couvrez de baisers les fdles, les cousines, les jeunes visiteuses, tutoyez tout le monde, et vous êtes sûr d'être traité en frère, en ami, en vainqueur. Ne vous gênez pas ;-il y a là des galettes de sicas : mangez-en; il y a là aussi un moelleux hamac : livrez-lui vos membres fatigués ; une main de femme va vous bercer avec une régularité à ne pas faire attendre longtemps le sommeil ; si vous voulez veiller, fumez un excellent cigare qui vous est offert avec franchise, et écoutez les cantiques latins, ou plus souvent encore les chants monotones de quelque vieille romance psalmodiée d'une voix nasillarde, mais toujours amusante par son étrangeté. Cela fait, votre devoir vous impose une obligation ; la voici :
Règle générale, dès que vous avez reçu un cadeau, vous êtes tenu d'user de réciprocité, si vous ne voulez pas être traité de sauvage et de misérable. Dans ce cas, soyez certain que votre lésinerie vous sera reprochée, d'abord avec ces détours, avec des circonlocutions si fécondes, comme je vous l'ai dit, chez les Tchamorres; puis viennent des refrains improvisés, que l'on chante en vous priant de les bien écouter ; et si vous persistez à faire la sourde oreille, on vous attaque en face, et l'on vous apprend, puisque vous semblez l'ignorer, que quiconque reçoit d'un pauvre doit lui donner à son tour ; que puisque vous êtes étranger et visiteur, par conséquent vous êtes riche; que si vous êtes riche, vous ne devez pas l'être pour vous seul, et que puisque vous avez usé un cigare, vous pouvez oublier un mouchoir dans la maison, attendu que toute jeune fdle a besoin d'un mouchoir pour aller à la messe.
Je vous donne cet avertissement afin que vous en profitiez, vous qui, d'après mes récits, avez peut-être déjà envie d'aller courir le monde. Pour une galette ou un coco, offrez un mouchoir; pour un régime de bananes, un mouchoir et un rosaire; pour une pastèque ou un melon, une chemise, dix fois, vingt fois plus que la valeur de l'objet accepté; c'est la règle. Il n'y a que les jeunes fdles qui s'offrent gratis et sans rougir.
Les Mariannais n'ont rien d'européen.
Il est toutefois un moyen sûr de s'affranchir de cette rude corvée imposée par tous les ménages d'Agagna; et il faut bien encore que je vous l'indique afin que vous vous teniez sur la défensive quand vous serez arrivé là-bas. En entrant dans une maison, tutoyez père et mère, gratifiez d'un baiser la jeune fdle, causez, racontez, faites danser les marmots, mais n'acceptez rien. Ne rien accepter, c'est déclarer que l'on ne veut rien donner; vous êtes compris, vous vous quittez bons amis et sans rancune de la part des indigènes. Mais si, prévenant toute offre, vous distribuez galamment vos scapulaires, vos bagues, vos images de saints et vos mouchoirs, restez convaincu que la famille se mettra en quatre pour vous prouver qu'elle est flattée de la noblesse de vos procédés; vous êtes l'hôte chéri de la demeure, vous appartenez à la famille, vous êtes autant que le frère, vous êtes plus que lui si vous voulez.
0 Mariquitta ! je me souviens toujours de ta douce reconnaissance !
Il m'arriva un jour un fait assez curieux pour tout observateur, et qui semblerait prouver que cet usage de ne rien accepter gratis est peut-être un point capital de l'antique religion des Tchamorres. Il m'a paru concluant.
Epuisé par une longue chasse, j'arrivai un soir fort
tard à Agagna, et je m'arrêtai dans une assez jolie maison, où j'avais aperçu la veille une jeune petite tille de treize ou quatorze ans, proprette, vive, agaçante par la petitesse de ses pieds, la délicatesse de ses mains, la grâce de son allure, et surtout par la vivacité de son regard, qui allait jusqu'à l'impertinence.
— Ave Maria, dis-je en entrant.
— Gratia plena, senor.
— Toute seule ici?
— Mon père est allé à la pèche.
— Me permets-tu de m'asseoir?
— Je vous permets de vous coucher dans mon hamac, et, si vous le voulez, je vous bercerai.
— Tu as de trop jolies mains ; je craindrais de les fatiguer.
— En aimeriez-vous mieux de plus laides et de plus grosses?
— Non, mais je tiens à rester près de toi sur cet escabeau. Veux-tu que nous causions?
— Je n'ai pas grand' chose à vous dire : je ne sais rien. Si, pourtant ; je sais que vous connaissez Mariquitta, qui loge là-bas, près du palais.
— Qui t'a dit cela?
— Je le sais.
— Est-ce que tu en es fâchée?
— Pourquoi donc ?
— Elle est si jolie!
— Et si bonne !
— C'est vrai, tout le monde l'aimè à Agagna.
— Elle est aussi bien heureuse, car elle a de beaux mouchoirs, une belle camisole, des jupes superbes, et un rosaire bénit par notre saint-père le pape.
— Tu serais donc bienheureuse d'avoir aussi lout cela?
— Certainement. Moi je n'ai qu'une seule jupe, qui se fait bien vieille, et je suis sans camisole; mon corps est nu, et pas un rosaire bénit pour me réchauffer pendant la nuit.
— Tu peux te procurer toutes ces belles et bonnes choses.
— Comment?
— Que ferais-tu pour les avoir?
— Oh ! lout ce qu'on voudrait, excepté le mal.
— Qu'entends-tu par le mal ?
— Ne pas prendre d'eau bénite à l'église, ne pas dire ma prière en me levant et en me couchant, et ne pas aimer mon père et ma mère.
— C'est tout?
— Tout.
— Si je te demandais un baiser?
— Je vous en donnerais cent.
— Petite, je veux te donner ce que tu désires sans t'imposer aucune condition. Tiens, ajoutai-je en ouvrant mon havresac, voici quatre grands mouchoirs unis ensemble qui te feront une jupe neuve; voici encore une chemise que tu peux couper pour une camisole; une image de la Vierge des Sept-Douleurs, un rosaire et un scapulaire saint. Je te donne tout cela avec plaisir. Es-tu contente ?
— Vous le voyez, je pleure de joie et de reconnaissance. Couchez ici.
— Ton père, en rentrant, pourrait te gronder.
— 11 ne rentrera que demain. Et puis soyez sûr qu'il ne me grondera pas.
Quelques jours après cette scène assez piquante pour un Européen, je vis venir à moi sur la place du palais la petite Tchamorre, les yeux gonflés et le sein agité, portant dans un mouchoir les objets que je lui avais donnés.
— Tenez, seàor, je vous rapporte vos présents, reprenez-les ; je n'ai rien à vous offrir en échange.
— Mais je suis trop payé, mon enfant, par le baiser, et la nuit que j'ai passée dans ton hamac. Garde ces bagatelles, elles t'appartiennent ; je ne veux pas les reprendre.
Et la jeune et jolie créature se pavana, le diinancbe suivant, à l'église et dans les rues. Ses compagnes la félicitèrent; Mariquitta seule la regardait avec douleur. Le cœur devine tant de choses !
L'usage des échanges, tournant à l'avantage des naturels, est ici général dans toutes les classes de la société; et, hormis le gouverneur, qui s'est toujours montré noble et généreux, et don Louis de Torrès, tous les Mariannais, y compris L'état-major de M. Médinilla, s'y montrent dévotement soumis. Vous voyez que c'est là une plaie ; mais c'est une des moins dangereuses de la colonie et dont, il n'est pas impossible de se garantir.
On n'a vu à Agagna aucun exemple de petite vérole, et la vaccine y est inconnue. Nos docteurs ont essayé de prévenir les cruels effets de cette terrible maladie, mais leur vaccin était trop vieux. Cependant M. Médinilla, qui a assisté aux diverses opérations, s'est promis d'en faire venir de Manille et de mettre à protit nos conseils et la triste expérience qu'il avait acquise aux Philippines. Au reste, l'espèce d'hôpital où MM. Quoy et Gaimard avaient établi leur domicile était chaque jour encombré d'un nombre infini de visiteurs qui venaient, non pour se faire traiter, mais pour se faire guérir, comme si la médecine européenne avait sérieusement à remplir celte tâche.
Nous avons vu de bons et braves Tchamorres venir à notre hôpital pour supplier nos docteurs de remplacer une jambe absente par une autre jambe en chair et en os; quelques-uns priaient pour qu'on les guérit d'un amour malheureux ; une femme enceinte demandait un moyen efficace pour accoucher d'un garçon et non pas d'une fille; tandis qu'une seconde voisine, stérile , sollicitait un remède certain pour cesser de l'être. C'étaient des visites perpétuelles pendant toute la journée; c'était un chaos d'instances absurdes, de supplications ridicules, et pas un lépreux qui osât se présenter pour obtenir une espérance. C'est que le malheur était là qui étouffait la prière au fond de l'âme.
Un matin que, pour punir sa mule entêtée (car celles d'Agagna n'ont pas changé de nature et gardent les qualités qu'elles ont en Europe), un paysan venait d'en tuer une d'un grand prix à coups de maillet assénés sur la tête, le désolé Tchamorre vint supplier M. Quoy de lui donner un remède pour guérir sa pauvre monture.
— Qu'a-t-elle? demanda le docteur.
— Je n'en sais rien.
— D'où souffre-t-elle?
— Elle ne souffre pas.
— Alors que voulez-vous?
— Que vous la guérissiez, elle est morte.
— Mais si elle est morte, il n'y a plus de remède possible.
— Essayez toujours.
— Allez-vous-en, et laissez-moi tranquille.
— Dieu vous punira, senor.
— J'en fais mon affaire.
— Et moi, je me vengerai.
— Oh! ceci c'est différent; et comme je veux vivre en paix avec tout le monde, sachez que mon métier n'est pas de guérir les bêtes.
— Eh! qui diable guérissez-vous donc en France? répliqua le Tchamorre d'un ton désappointé en s'en allant.
Cette naïveté, qu'il ne tint qu'à nous de prendre pour une épigrainme, nous divertit fort pendant quelques heures.
Quant au mal affreux que les soldats de Colomb ont apporté, dit-on, d'Amérique, et qui a fait tant de victimes en Europe, où la science l'a si longtemps vainement combattu, il est inconnu aux Mariannes, et, quoiqu'il ail décimé, depuis peu d'années, les Philippines, Timor, les îles de la Sonde et presque toutes les Moluques, nul symptôme ne s'en est encore fait sentir ni à Guham ni à Rotta, où on le désigne cependant sous le nom de mal français. J'ajoute, en passant, que les bienheureux Carolins ont également été épargnés par ce redoutable fléau, qui, une fois en colère, se place à côté de la peste et de la lèpre.
Une observation vraiment curieuse et remarquable, c'est que nous voyions accourir à notre hôpital encore moins de gens tourmentés par des maux physiques que par des douleurs morales. Ainsi on venait demander un remède contre la colère, une potion contre l'amour, un calmant contre la soif des richesses ; celui-ci voulait qu'on lui indiquât un moyen de découvrir un voleur dont il avait été victime ; celui-là l'art d'empêcher une jeune fille de dormir; un troisième, quelques poudres à jeter sur sa femme, afin de la rendre plus sage. En un mot, on faisait de nos docteurs des sorciers, et non des médecins. Hélas ! on leur attribuait la puissance de Dieu. Pauvres Mariannais ! que de ténèbres encore dans votre riche archipel ! Au surplus, ce n'est pas seulement la médecine qui est inconnue aux Mariannais : les arts n'y ont aucun culte; les sciences y seraient un luxe. 11 est vrai de dire que le peuple est spirituel et intelligent; mais son esprit est mal dirigé, et son intelligence ne va pas au delà des recherches nécessaires au bien-être de la vie. Si l'on est ignorant à Guham, c'est qu'on n'a dit à personne qu'il y a profit à apprendre. Les nouvelles maisons bâties à côté des anciennes n'ont ni plus ni moins d'élégance que cellesci ; les meubles ne diffèrent en rien de ceux que les Espagnols y trouvèrent lors de la conquête ; les instruments aratoires n'ont pas varié, et si l'intérieur de l'ile est sans culture, c'est que le nécessaire est à la porte de chaque maison, et que personne aux Mariannes n'est commerçant, ni industriel, ni trafiquant, que dans les fort rares occasions où un navire européen vient mouiller devant l'île. Quand j'ai dit que les habitants des Mariannes étaient sans passions, je me suis trompé : il y en a une qui les possède, qui les maîtrise, qui fait leur vie, et qui cependant est, pour ainsi dire, un contraste frappant avec cette existence sans secousse qui les caractérise si bien : je veux parler de la musique.
Le Mariannais est musicien plutôt par nature que par instinct ; il chante en se levant, il chante dans le travail, il chante dans l'eau, et lorsque le sommeil s'empare de lui, il chante encore. Son langage est presque une musique ; on pourrait noter ses inflexions ; et toutefois cette mélodie, qu'il a puisée sans doute dans cet admirable concert que les eaux, les bois, les montagnes, le ciel de son pays, font entendre, est une mélodie lâche, faible, monotone, assoupissante, sous laquelle on doit succomber, comme au chant endolori d'une nourrice attentive. Vous entendez bien par-ci, par-là, un boléro espagnol ou une ségadilla castillane ; mais alors il y a exception : c'est le sang qui bouillonne en dépit du farniente si
caressant, et vous n'entendez de pareils airs que dans la bouche des enfants qui n'ont pas encore eu le temps d'être écrasés par le soleil tropical.
Si quelques danses ont lieu à Guhani, ce n'est que dans les grandes cérémonies ordonnées par le gouverneur, et jamais, même alors, ce ne sont les hommes ou les femmes d'un âge mûr qui s'y livrent ; mais les enfants se vengent, pour ainsi dire, par la vivacité de leurs jeux et de leurs gambades, de cette froide contrainte imposée aux vétérans du lieu.
Chaque soir, après le travail, vous voyez ces marmots, garçons et filles, nus, excepté des reins, se poser devant leur porte, d'abord dignes et graves, ainsi que des marquis de la vieille roche, puis, piétinants et pleins d'impatience, attendre la présence de quelque personnage de distinction pour commencer les exercices où s'épuisent leurs forces.
Un chapeau est placé à terre, au milieu d'un cercle de quatre ou cinq pas de diamètre; un cercle plus grand entoure le premier, et indique l'intervalle que
doivent parcourir les exécutants, avec défense de s'en éloigner. La jeune fille commence l'attaque par de petites mines, de petites grimaces qui disent que son cœur bat plus vite que de coutume ; le galant la suit du regard, et lui répond, par des mines analogues, que son émotion est partagée. Là-dessus, la première bondit de joie et sur place, tandis que l'amoureux s'agite à droite et à gauche avant d'exécuter la course rapide qui doit lui livrer sa conquête 11 part enfin avec des gestes de tendresse, des mouvements de hanche et de corps tout à fait libres ; la coquette évite la recherche du galant: elle le tourmente, elle le boude, elle lui sourit, elle se laisse légèrement toucher de la main ; près d'être soumise, elle reprend son élan, s'esquive, implore, menace, gronde et pardonne à la fois; vaincue enfin, elle tombe à genoux, tremblante; frétille, se relève, se penche, tend les bras, se laisse prendre un baiser sur les épaules, puis sur ses joues rosées, puis sur ses yeux brillants... et le drame est fini. Quelle analogie avec la chika de
Les préparatifs d'un combat de coqs. (Page 190.)
l'Ile de France! mais quelle différence pourtant de l'une à l'autre ! Là-bas, une orgie; ici, une fête; làbas, de la boue, des hurlements; ici, des fleurs, des soupirs, une harmonie suave à l'âme ! N'importe, les deux chikas sont sœurs indubitablement.
Après ces danses si joyeuses , auxquelles nous assistions tous les jours avec tant de plaisir, et dont nous encouragions les acteurs par quelques bagatelles propres à ranimer leur ardeur, le jeu favori de la colonie est le combat de coqs. 11 a lieu tous les dimanches surtout, en face du palais du gouverneur, et M. Médinilla lui-même n'était pas témoins ardent des parieurs.
Pour cet exercice, on dresse le courageux volatile d'une façon assez originale : attaché par la patte droite à un pieu, on lui montre de loin la nourriture dont il a besoin, et les efforts qu'il fait continuellement afin de l'atteindre donnent à cette patte une force vraiment extraordinaire. Aussi, quand un coq est sorti vainqueur de trop de combats, on n'accepte de lutte avec lui qu'à condition qu'il ne sera armé du fer aigu que de la patte gauche. La mort de l'un des combattants, souvent même la mort de tous les deux, est le résultat inévitable de la querelle, que l'on engage d'abord en tenant dans les bras les deux adver-
saires, et en leur faisant échanger trois ou quatre coups de bec sur la tête.
On appelle ici ce combat jeu royal... Jeu royal ! Qu'est-ce à dire? Est-ce parce que le sang coule? Nobles tètes couronnées, comme on vous calomnie !
Guham a quarante lieues de tour ; le côté nord, presque désert, est formé de calcaire madréporique, et les falaises qui bordent la mer sont abruptes et élevées. Au milieu de ce massif, dans un lieu nommé Sainte-Rose, a pointé, depuis deux ans, un petit piton volcanique dont les ravages se font déjà sentir dans les environs. Des protubérances madréporiques entourent presque toute l'île, plutôt défendue par son inutilité que par la nature et les citadelles élevées à grands frais par les Espagnols.
Le côté sud de l'île offre un spectacle bien singulier : ce sont d'abord des cônes élevés avec des bouches encore béantes d'où s'exhale parfois une odeur sulfureuse et des jets de flamme colorée de bleu et de rouge; ce sont aussi, sur le penchant de ces cônes rapides, des basaltes, des couches bizarres de lave vomies par les fréquentes éruptions, tellement et si régulièrement superposées, qu'il est aisé de compter par les profils les colères des feux souterrains.
Mais, dès que vous vous rapprochez du rivage, le
sol perd de son âpreté, et se dessine en ondulations déprogressives jusque sur les Ilots, où elles s'éteignent presque imperceptibles. Mon brave Petit, qui rapporte tout à la marine, et dont le langage pittoresque trouve si instinctivement le mot de la chose, selon son expression favorite quand il veut faire le savant, me dit:
— Savez-vous bien, monsieur Arago, que le razde-marée a passé par ici ?
— Comment l'entends-tu?
— C'est facile ; voyez comme la terre clapote : il y a de l'eau là-dessous.
— Ce que tu appelles de l'eau, c'est du feu.
— Qu'importe-' si l'effet est le même. Je vous jure qu'il y a sous nos pieds quelque chose qui bout, et puis quand ça aura bouilli, le couvercle sautera, et nous gigoterons comme de bons enfants.
— C'est possible.
— Tenez, creusez avec votre sabre ; je suis sûr que vous trouverez une source de feu.
Nous essayâmes l'opération; mais la croûte était trop dure : nous y épuisâmes vainement nos forces. Au surplus, ces flammes souterraines, ces secousses violentes et si souvent répétées, ces fatigues perpétuelles d'une terre en travail, n'ont pu encore étouffer cette puissance de la végétation qui pare L'île d'un immense bouquet de verdure, et quelques parties même de l'intérieur rappellent, sans trop de désavantage, le chaos impénétrable des forêts brésiliennes.
Ici, seulement, point de reptiles qui bruissent et sifflent sous les arbustes et les feuilles mortes, point de monstrueux lézards qui vous fatiguent de leurs cris, point de rauquements lugubres des jaguars; tout est calme à la surface de Gubam, quand tout est turbulence clans ses entrailles. On dirait que les fu-
taie distillerie aux Mariannos.
reurs intérieures ont pris à tâche de ne pas troubler la quiétude des êtres vivants qui y respirent un air pur et limpide. Peut-être, hélas! le jour de la destruction n'est-il pas éloigné, et les volcans se ferontils les terribles auxiliaires de la lèpre : à nous le sol, à toi les hommes.
Les bois et les montagnes de Gubam offrent au naturaliste des objets dignes de sa curiosité et de ses réflexions. Une grande quantité d'oiseaux, riches de mille couleurs, voltigent de branche en branche, et ne cherchent que rarement à éviter l'atteinte des chasseurs. Le plus joli, sans contredit, est la tourteterelle à calotte purpurine, dont les couleurs sont d'une douceur étonnante et la forme infiniment gracieuse. Les martins-pêcheurs viennent après; il y en a de magnifiques ; mais les oiseaux de cette partie du globe, brillants de plumage, ont un chant monotone ou un cri fort désagréable.
La mer est plus riche encore que la terre ; on y trouve des poissons de toute espèce et bariolés de mille couleurs. La collection de nos docteurs était I
précieuse, et ils auraient apporté bien des espèces inconnues en Europe, si le triste naufrage que nous limes aux Malouines ne les avait englouties. On fait ici aux habitants de la mer une guerre opiniâtre à l'aide d'un petit poisson dont j'ai oublié le nom, et qu'on garde dans un réservoir où il est nourri avec le plus grand soin. Dès qu'il est jugé assez instruit dans le métier qu'on lui apprend, on le lâche, et le pêcheur, en frappant de grands coups sur son bateau, le fait revenir avec tous les autres poissons, que son élève a l'adresse d'attirer dans ses filets.
On compte trente-cinq rivières dans toute l'île, dont quelques-unes roulent des paillettes de fer et de cuivre. Les principales sont Tarofofo, Ilig et Pago ; elles se jettent toutes trois dans la mer, et la première peut être remontée avec un petit navire à une assez grande hauteur. Quoique le pays soit très-montagneux, elles coulent fort lentement, et celle d'Agagna, par exemple, ne file pas un tiers de lieue par heure. Elles sont médiocrement poissonneuses.
Le cocotier, que je ne crains pas d'appeler le sou~
verain des arbres, quand je considère la richesse de son feuillage, et que je nomme le plus précieux lorsque je songe à son utilité, s'élance de terre par une tige de deux pieds de diamètre, qui s'élève majestueusement jusqu'à cent pieds de hauteur et promène dans les airs sa chevelure verdoyante; ses feuilles, formées d'une arête large et flexible que bordent de longues folioles opposées, obéissent au vent le plus léger, et, cadencées avec grâce, elles s'entrelacent mollement, se déploient avec majesté et retombent sans être affaissées. Plus l'arbre est jeune, plus elles sont larges et vigoureuses ; plus il vieillit, plus elles deviennent rares et faibles ; on dirait qu'elles font sa vigueur, comme les cheveux de Samson faisaient sa force. Dépouillée de cet ornement, sa tige grisâtre semble succomber sous le poids énorme des fruits qui la dominent et qui y sont attachés en grappes. Ces fruits ne sont qu'une partie de sa richesse. Aussi gros que nos melons, ils renferment dans leur double enveloppe une eau plus limpide que celle qui tombe des belles cascades des Pyrénées; elle est douce et bienfaisante, mais l'excès en est nuisible, ainsi que celui de la crème délicieuse qu'elle dépose sur les parois de la première coquille.
Pour arriver jusqu'au sommet de l'arbre, les noirs, les sauvages, les habitants des Mariannes se servent à peu près des mêmes moyens : ils font de petites entailles à son tronc, ou plus souvent encore, avec l'arête même des feuilles qu'ils lient entre elles perpendiculairement au sol, ils dressent une sorte d'échelle capable de supporter les plus lourds fardeaux. Du reste, ce n'est que pour les enfants qu'on fait usage de ces moyens, car, dès qu'ils ont acquis la force de la jeunesse, les naturels escaladent les arbres les plus roides avec une agilité merveilleuse, et j'en ai vu qui se jouaient en riant des dilficultés et qui les cherchaient pour nous montrer leur adresse.
Sans compter la nourriture agréable et naturelle qu'on retire de ces fruits, jetez un coup d'œil sur le tableau suivant, et jugez vous-même si cet arbre n'est pas un bienfait pour tous les insulaires de la
mer du Sud, et en particulier pour les habitants de cet archipel isolé.
Du fruit ou de la liqueur qui découle des branches tronquées à dessein on obtient :
Des confitures excellentes, De l'eau-de-vie délicieuse, Du vinaigre, Du miel, De l'huile.
De l'enveloppe :
Des vases,
De petits meubles.
De la tige et des feuilles :
Des cordages très-forts, Des habillements, Du fil, Des toitures.
Ajoutez encore à ce tableau incomplet une foule de petits ouvrages charmants, tels que paniers, nattes, haies solides, cloisons impénétrables, et vous jugerez quel prix on doit attacher ici à la possession du cocotier : aussi lui seul est-il la plus grande richese du pays.
Si je m'étais sérieusement occupé de botanique, je vous parlerais de cet arbre du voi/ai/eur (urania speciosa), dont le nom indique un bienfait; de ce rima ou arbre à pain (artocarpus incisa), presque aussi nécessaire que le cocotier, mais beaucoup moins répandu ; de ce latanier, qui ressemble si bien à un vase élégant d'où s'échappent, comme des rayons, des feuilles d'un vert magnifique; de Yarequier (arecaoleracea), du vacoi (pandanus), et de cet énorme multipliant {ficus reliqiosa), qui à lui seul forme une forêt. Mais mon livre est un itinéraire; la route est longue encore, et je ne veux point arrêter mes lecteurs à chaque pas. Ne voyez-vous pas que c'est une défaite plutôt qu'une excuse?
ILES MARIANNES
Histoire générale. — Résumé.
11 n'y a pas d'extravagances et de sottises que n'aient écrites les historiens espagnols qui, les premiers, ont fait connaître à l'Europe les Mariannes et leurs habitants ; ils ont prétendu que ceux-ci ne marchaient qu'à reculons, que la plupart se tenaient courbés comme des quadrupèdes , sans que pourtant les bras touchassent à terre, et ils ont ajouté que le feu était resté pendant des siècles ignoré de tout l'archipel.
La nature et la structure de l'homme donnent un démenti aux premières assertions ; et, quant à la dernière, les orages qui pèsent en certaines saisons sur les climats équaloriaux, et plus encore les volcans dont presque toutes les îles Mariannes sont couronnées, disent ce qu'elle a d'absurde et de fabuleux. Mais ce qui paraît avéré, ce qui semble victorieusement démontré, quoique les historiens de la conquête l'aient dit avant nous, c'est que les femmes d'alors avaient dans toutes les occasions la prééminence sur les hommes, qu'elles présidaient à toutes les délibérations publiques, et que le code de tous avait été créé par elles seules.
La domination espagnole, en écrasant de tout son despotisme cet archipel si brillant et si varié, n'a pas eu la force de renverser cet usage tout rationnel (d'après moi), incrusté, pour ainsi dire, dans les mœurs primitives.
La femme, même actuellement, ne prend jamais le nom du mari ; on la sert la première à table, non par galanterie, mais par devoir, par déférence, par respect ; c'est à elle que l'on offre, au lever, le premier cigare qui se fume dans la maison, et qui mange la première galette sortant de l'ardoise sur laquelle elle a été dorée. 0 mesdames de Paris! vite, vite, créez à votre profit un code mariannais, nous voilà prêts à le ratifier, nous voilà disposés à subir le joug.
A Guham et à Rotta les discussions d'homme à homme sont toujours tranchées par les femmes; celles entre femmes ne le sont jamais par les hommes.
A la mort d'un homme, le deuil est de deux mois ; à la mort d'une femme, il est de six ; la perte est trois fois plus grande. Les dames ont aussi leur galanterie. Nous sommes ici vaincus par les signes
extérieurs, mais le cœur nous absout ou plutôt nous relève.
Lorsqu'une femme prend un mari dont la fortune est moindre que la sienne, c'est celui-ci qui, dans le ménage, est tenu de travailler pour la femme et d'accepter les corvées les plus pénibles.
Lorsque la dot des deux époux est à peu près égale, ou même lorsque la femme ne possède rien, les travaux sont partagés; seulement, les deux parts une fois arrêtées, la femme choisit d'abord sans que le mari puisse se plaindre.
Si le frère ou le père d'une jeune fdle sauve d'un danger imminent un individu quelconque dont la fortune est considérable, celui ci, s'il ne déplait pas, est tenu d'épouser la sœur ou la fdle de son libérateur. A la vérité, en s'élayant du code espagnol, mis en vigueur depuis la conquête de l'archipel, on peut s'affranchir de ce tribut forcé; mais telle est la ferveur des naturels pour leurs antiques coutumes, qu'il n'y a pas d'exemple à Guham d'une opposition sérieuse formé par celui qui a reçu le bienfait. Dans ce cas même de mariage, l'époux n'a pas le droit d'exiger une dot de sa femme.
Les parents et les amis se donnent rendez-vous au chevet d'un mort, et, après quelques rapides prières, on cherche à oublier le malheur dans les libations copieuses d'une liqueur enivrante nommé touba, qui ne tarde pas à assimiler les vivants au défunt. Une orgie pour calmer une douleur !
Les détails se pressent en foule dans ma mémoire, et si je ne les transcris point tous ici, c'est que d'autres archipels ont droit à l'empressement du visiteur. Toutefois, avant de dire un dernier adieu aux Maîïannes, il ne sera peut-être pas inutile de rappeler en peu de mots l'histoire de leur découverte et de leur conquête sur les Tchamorres.
Une des époques les plus fécondes en grands courages est sans contredit celle qui suivit de près l'heureuse entreprise de Colomb. A son école se formèrent une foule de nobles aventuriers, insatiables de périls et de gloire, avides de merveilleux, qui de tous les points de l'Europe s'élançaient pour parcourir et étudier le monde agrandi, et nous nous hâtons de dire que le Portugal surtout inscrivit des noms illustres dans les plus belles pages de l'histoire des nations. Chassé, pour ainsi dire, de Lisbonne, sa patrie, où Ton n'avait pas voulu accepter ses services, Magellan, à l'exemple de Colomb, alla offrir le secours de son expérience à l'Espagne, qui lui confia un beau navire pour tenter des découvertes vers l'ouest, puisque le cap de Bonne-Espérance avait été doublé et que chaque jour les vaisseaux explorateurs arrivaient en Europe, après avoir enrichi la science nautique de quelque petite ile, de quelque rocher ou d'une grande terre.
Magellan traversa l'Atlantique, longea la côte orientale du Brésil, le Paraguay et la terre des Patagons; il aurait peut-être doublé le cap Horn, lorsqu'une tempête horrible le jeta dans le fameux détroit qui porte son nom. J'ai déjà dit sa joie à l'aspect du vaste Océan Pacifique qui déployait devant lui sa majesté imposante et la masse effrayante de ses vagues se brisant sur les côtes occidentales du nouveau monde. Hardi comme tous les capitaines de ces temps de merveilles, mais plus patient que la plupart d'entre eux, le Portugais s'élança audacieusement vers l'ouest, découvrit les Mariannes, qu'il appela îles des Larrons (Ladrones), et toucha aux Philippines, où il périt victime de son courage.
11 est à remarquer que partout où est établi le tri-
bunal de l'inquisition, l'esprit des découvertes se trouve arrêté, et par suite le progrès des arts et des sciences; partout aussi où les Espagnols et les Portugais ont assis leur pouvoir, les persécutions ont fait des esclaves et non pas un allié. Toute conquête du Portugal ou de l'Espagne a d'abord été tentée par le Christ ; le glaive n'a été que son auxiliaire. Quant à la persuasion, c'est là une arme dont ces deux nations n'ont jamais voulu faire usage, et vous comprenez pourquoi les progrès ont été lents et pénibles, car les sublimités de notre religion mal expliquée ne trouvaient que des incrédules, et les bras se mettent d'accord avec l'intelligence pour toute rébellion.
Les Carolines et les Mariannes avaient été découvertes; ces iles si fertiles étaient peuplées d'hommes assez industrieux, dont le caractère avait paru bon et confiant. Manille commençait à devenir une colonie florissante, et c'est de là que partirent les navires qui résolurent la conquête de cet archipel. Joseph de Quiroga fut le premier des Espagnols qui chercha à les soumettre. 11 était vif, bouillant, impétueux ; il ne connaissait aucun de ces sentiments de générosité qui, plus que les armes, gagnent les esprits et soumettent les cœurs. Aussi dur envers lui-même qu'avec ses soldats, il s'exposait aux mêmes dangers, bravait les mêmes souffrances; il punissait par sa défaveur une action timide, et réprimait les murmures par de cruels châtiments. Plusieurs fois il eut à apaiser des révoltes, et partout sa présence d'esprit et son impétueux courage lui valurent de grands succès. La résistance des naturels était un outrage pour son âme altière ; le carnage qu'il en faisait lui ouvrit toutes les routes, et, ne pouvant supporter le joug qu'on voulait lui imposer, le peuple vaincu, mais non soumis, se relira sur un rocher désert, Aguignan, où il crut se soustraire à la persécution et à la tyrannie. On le poursuivit bientôt dans ce dernier asile, et ceux qui échappèrent aux massacres furent conduits à Guham et traités en esclaves.
Au milieu de ces scènes de ravage et de désolation, il est doux d'arrêter ses regards sur un spectacle qui en diminue l'horreur. La religion, armée du glaive, a souvent fait des prosélytes; mais la force une fois anéantie, on ne tenait plus à un culte imposé par la violence irritée et adopté par la faiblesse sans défense. Le nom du père San Victorès doit être aussi cher aux habitants de cet archipel que l'a été celui de Las Casas parmi les hordes des sauvages de l'Amérique. Lui seul osait mettre un frein aux cruautés de Quiroga, et tel était l'esprit des conquérants du quinzième siècle, que ce qu'ils auraient regardé comme témérité impardonnable dans un soldat, ils craignaient de le réprimer dans un ministre de notre religion.
Au moment même où la torche de la discorde brillait d'une clarté funeste dans toutes les parties de Guham. le père San Victorès, hardi comme tous les martyrs delà foi, parcourait les campagnes sous la seule sauvegarde de l'étendard du Christ, et avec des paroles de paix et de douceur, il gagnait les cœurs des habitants et diminuait ainsi leur haine pour le nom espagnol. C'était du sein des retraites encore non violées qu'il lançait des ordres sévères respectés par le fougueux Quiroga. Mais, hélas! le zèle du pieux missionnaire ne tint pas longtemps contre l'ignorance des naturels et la barbarie des vainqueurs.
Un de ces hommes extraordinaires que chaque terre produit pour guider les autres, intrépide par instinct, féroce par calcul, et aussi étranger aux malheurs
passés qu'insensible à ceux à venir, un de ces hommes, en un mot, donl l'existence ne va jamais au delà du présent, avait opposé, aux Mariannes, quelque résistance aux armes espagnoles, et confiné dans l'intérieur de l'île avec un nombre assez considérable de partisans, il murmurait contre les éloges que des fugitifs donnaient à San Victorés, et ne voyait qu'une perfidie de plus dans la conduite et les prédications pieuses du héros catholique. Cet homme dangereux se nommait Matapang : je vous en ai déjà parlé à l'occasion d'un prétendu miracle donl j'ai déjà certifié l'authenticité. Il avait confié ses deux enfants à son épouse, et celle-ci, touchée des vertus et de la modération de San Victorés, les lui avait donnés pour en faire des chrétiens. Il n'en fallut pas davantage à Matapang pour exécuter l'atroce projet qu'il méditait depuis longtemps. Chez les hommes aussi peu maîtres de leurs premiers mouvements, l'intérêt personnel l'emporte toujours sur le bien général. Matapang rassembla ses camarades, leur parla avec le feu d'une indignation véhémente, réveilla dans leur âme le sentiment de la vengeance, et leur fit adroitement comprendre que de la mort seule du père San Victorés dépendaient désormais le salut du pays et la fuite des Espagnols. Son discours ranima le courage des plus timides; chacun résolut de tendre un piège au zélé missionnaire et de le faire périr dans une de ces courses chrétiennes qu'il répétait peutêtre avec un peu trop d'imprudence.
L'occasion ne manqua pas de se présenter. Matapang sut l'attirer dans la retraite qu'il s'était choisie; il le remercia d'abord des soins qu'il avait donnés à ses enfants, et le supplia de vouloir bien les conserver pour tout ce qui lui était cher; mais, afin de mettre sa charité à l'épreuve, il le pria de donner le baptême à une chèvre qu'il affectionnait beaucoup. On juge de la réponse du ministre de Dieu, et comme il s'obstina à refuser ce qu'on exigeait, Matapang, aidé de deux de ses partisans, se précipita sur lui et le terrassa avec une espèce de hache de bois, qui était, avec la fronde, la seule arme des premiers habitants des Mariannes.
On ne sait point si Quiroga fut fâché de ce crime, mais il est certain que la vengeance devint le prétexte, sinon le motif, des horreurs commises par ses soldats. L'imagination se révolte au souvenir de tant de scènes de carnage; il suffit, pour en donner une idée, de dire qu'aux premiers essais des armes espagnoles, les Mariannes comptaient plus de quarante mille habitants, et qu'après deux ans on n'en trouva que cinq mille.
C'est de cette époque que date le premier établissement. On soumit les naturels à des lois très-dures, auxquelles ils n'avaient pas le pouvoir d'échapper. Ils plièrent sous le despotisme de leurs oppresseurs, et cette haine, qui naît du sentiment de la faiblesse contre la tyrannie, est restée vivace en dépit des années et des nouvelles lois moins dures et moins cruelles.
Magellan, je vous l'ai déjà dit, donna aux lies Mariannes le nom de Ladrones, parce qu'il y fut victime de sa bonne foi, et il n'y aurait pas d'injustice à leur conserver de nos jours cette triste dénomination, tant les habitants affectionnent la douce habitude de s'approprier le bien d' autrui.
Sitôt que le pouvoir des Espagnols y fut établi sur des bases, il est vrai, assez chancelantes, le premier soin des vainqueurs dut être d'y maintenir leur esprit et de faire sentir leur supériorité. Quiroga était de retour à Manille ; le père San Victorés avait péri vic-
time de son courage apostolique, et celui qui avait succédé au chef de l'expédition ne s'occupait que des recherches qui pouvaient donner à sa patrie une haute idée du pays qui lui était soumis, et des soins, moins généreux, d'agrandir promptement sa fortune. Il avait expédié des demandes au gouverneur général des Philippines, car il craignait que Quiroga n'eût fait voile pour l'Espagne; mais le hasard le servit plus promptement qu'il n'avait osé l'espérer. Les Carolines attiraient les regards de la cour de Madrid, en même temps que celle-ci s'occupait de la conquête des Mariannes. Neuf petits navires, partis de Luçon, y transportaient plusieurs missionnaires que leur zèle pour la religion éloignait d'un séjour de tranquillité et d'aisance. Les vents leur furent d'abord contraires, et un orage épouvantable les ayant éloignés de leur route, huit de ces navires vinrent périr sur la côte de Guham, tandis que le neuvième fut assez heureux pour entrer dans une anse où il se mit à l'abri de la tempête. Le seul moine qui se sauva resta quelques années aux Mariannes, et y prêcha avec tout le zèle et le succès de San Victorés, mais avec plus de bonheur. Une chose remarquable, c'est qu'on vit bientôt les plus considérés des anciens habitants protéger avec opiniâtreté la religion de leurs oppresseurs, et prétendre interdire au bas peuple le droit, qu'ils voulaient avoir seuls, de jouir des biens à venir qu'on promettait.
Les détails des antiques usages des Mariannais étant consignés dans un ouvrage publié à Manille, en 1790, par le père Jean de la Conception, récollet déchaussé, je l'ai parcouru, et je me suis convaincu que cette compilation énorme avait été écrite par l'ignorance et la crédulité. Les récits des miracles qui ont eu lieu aux seules îles Mariannes occupent cinq ou six volumes, et il serait absurde d'ajouter foi à une foule d'historiettes ridicules de sorciers et de saints qui se seraient mêlés de la conquête de cet archipel.
Je traduis une page.
« Sitôt que Quiroga fut arrivé aux Mariannes et « qu'il eut annoncé aux habitants la nouvelle religion « qu'il venait leur apporter, la mer se retira, comme « pour le prévenir qu'il ne devait retourner dans son « pays qu'après avoir heureusement terminé son en- « treprise. Le lendemain de son débarquement, la « terre fut agitée avec un bruit épouvantable, et Qui- (i roga y vil le présage, des peines et des soins que « lui donnerait la conquête de Guham. Le troisième « jour, le soleil le plus pur anima la nature, et les « Espagnols eurent la certitude du succès. Le qua- « trième, un vent impétueux les prévint de la résis- « tance de Matapang; et le cinquième, des arbres « ayant été déracinés par cet ouragan, on n'eut au- « cun doute de la mort de San Victorés et des mas- « sacres affreux dont la colonie serait le théâtre. « Tout arriva comme la nature l'avait prédit : San « Victorés fut victime de la fureur de Matapang. Qui- « roga, dans sa juste vengeance , extermina une « grande partie des naturels, et l'étendard de la « croix ne brilla que pour un petit nombre de « justes. »
Et d'un.
« A peine le père San Victorés fut-il tombé, frappé « d'un coup mortel de Matapang, que son âme, fran- « chissant les distances et portée sur l'aile des vents, « arriva au milieu de sa patrie et y annonça ce mal- « heur. Les églises de toute l'Espagne furent tendues « de noir; les cloches sonnèrent d'elles-mêmes; la « cour prit le deuil : ce fut une calamité générale. « Huit à dix mois après, Guham fut agitée par deux
« ou trois tremblements de terre, et la cause n'en de- « nieura pas inconnue. Le crime de Matapaug devait « être expié. »
Et de deux.
« Dans une de ses courses à Tinian, le père San « Victorès venait enfin de ranger sous l'étendard de « la foi le plus opiniâtre incrédule des naturels, « qu'il avait attaque vainement à différentes reprises, « lorsque celui-ci, réfléchissant, en se dirigeant vers « sa maison de cann agne, sur l'action qu'il venait de « commettre, vit venir à lui six femmes très-bien « mises qui mangeaient du feu ; une seule était bâti bilïée en noir ; les aulres étaient bariolées de mille « couleurs. Il les salua en espagnol ; mais ces femmes aériennes lui répondirent en indien, et le menacèrent de grands malheurs, s'il refusait de se soumettre aux nouvelles lois qu'on venait lui imposer. L'incrédule converti promit d'ohéir, et, en publiant la vision qu'il avait eue, il seconda infiniment le zèle de San Victorès. »
Et de trois.
Je ne finirais pas de longtemps si je devais rapporter ici seulement la dixième partie des contes ridicules dont cette prétendue histoire est composée ; mais une
chose qui m'a beaucoup surpris, c'est qu'au milieu du fatras des quatorze volumes qui la contiennent, il y a plusieurs pages consacrées aux Carolines : elles sont très-curieuses, plus correctement écrites que les autres et surtout mieux raisonnées : on ne dirait pas que la même main a tenu la même plume, ni que le même esprit les a dictées. Pas un seul récit de miracle : tout y est simple, dans l'ordre; et, pour faire marcher son livie, ! auteur n'a pas eu besoin de recourir aux pmdiges.
J'ai étudié les Mariannes dans leurs plus petits détails; j'ai vu la civilisation bâtarde en lutte permanente avec les mœurs primitives de cet archipel. Quel sera le vainqueur? Dieu le sait et non les hommes; car ils ne veulent pas voir dans l'avenir, qui peut parfois se traduire par le présent. Ici le présent est sans espérance, et il ne serait point téméraire d'avancer que ce groupe d'iles si riantes, si régulièrement échelonnées du nord au sud, redeviendra ce qu'il était avant la conquête.
Plus de trois siècles ont pourtant passé sur cet archipel depuis que l'Espagne y a planté son pavillon.
Il y a des fruits qui tombent et meurent avant d'avoir atteint leur maturité.