MADAME FREYCINET
. .. C'est aujourd'hui mon anniversaire. (Page 202.
On lisait un jour dans tous les journaux de la capitale :
« La corverte l'Uranie, commandée par M. Frevcinet, a quitté la rade de Toulon et a mis à la voile pour un grand voyage scientifique qu'elle va entreprendre autour du monde. L état-major et l'équipage sont animés du meilleur esprit, et la France attend un heureux résultat de celte campagne, qui doit durer trois ou quatre ans au moins. »
Puis on ajoutait :
« Un incident assez singulier a signalé le premier jour de cette navigation. Au moment d'une forte bourrasque qui a accueilli la corvette au large du cap Livr. 26
Sépet, on a vu sur le pont une toute petite personne, tremblotante, assise sur le banc de quart, cachant sa figure dans ses deux mains et attendant qu'on voulût bien la reconnaître et l'abriter, car la pluie tombait par torrents et lèvent soufflait par rafales. Cettejeune et jolie personne, c'était madame Freycinet, qui, sous des habits de matelot, s'était furtivement glissée à bord, de sorte que, bon gré mal gré, le commandant de l'expédition so vit forcé d'accueillir et de loger l'intrépide voyageuse, dont la tendresse ne voulait point que son mari courût seul les dangers d'une pénible navigation. »
La veille on avait lu aussi ;
« La corvette i'Uranie, qui allait partir pour un voyagede circumnavigation, a été incendiée dans l'arsenal de Toulon ; heureusement, personne n'a péri dans le désastre.»
On lut encore :
« Le lieutenant de vaisseau Leblanc, désigné pour faire partie de l'état-major de I'Uranie, a été forcé, pour cause de maladie, de demander son débarquement,»
Ainsi sefontlesjournaux, ainsi se remplissent leurs colonnes.
Eh bien ! rien de tout cela n'était vrai, ou du moins il y avait là, côte à côte, la vérité et le mensonge.
L'Uranie avait mis à la voile ; un violent orage avait salué sa sortie de la rade de Toulon ; madame Freycinet, fort bien abritée sous la dunette, était à bord, du consentement de son mari; presque tout le monde le savait; une belle frégate, incendiée, dit-on, par la malveillance, avait été sabordée et coulée bas dans un des bassins de l'arsenal ; et une maladie ne fut pas le motif pour lequel le lieutenant de vaisseau Leblanc, l'un des plus braves, des plus habiles et des plus instruits des ofliciers de la marine française, n'entreprit pas la campagne avec nous, qui nous étions fait une douce habitude de le voir et de l'aimer.
Dès que le premier grain qui pesa sur le navire eut passé, l'état-major fut mandé chez le commandant, et là nous fut présentée notre compagne de voyage.
Une femme, une seule et jolie femme au milieu de tant d'hommes aux sentiments souvent excentriques, une constitution faible et débile parmi ces charpentes de fer qui avaient à soutenir tant de luttes contre les éléments déchaînés, l'étrangeté même de ces contrastes, un organe doux et timide, vibrant comme une corde de harpe, étouffé sous ces voix rauques et bruyantes qu'il faut bien entendre en dépit de la lame qui se brise et des cordages qui sifflent, une silhouette suave et onduleuse s'accrochantà toutes les manœuvres pour combattre les mouvements assez réguliers du roulis et les soubresauts plus saccadés du tangage, tout cela faisait péniblement réfléchir quiconque osait reposer sa pensée sur une situation peu ordinaire ; et puis des yeuxinquiels, regardant avec prière lenuage noir à l'horizon, en opposition avec ces prunelles menaçantes qui disent à la tempête qu'elle peut lancer ses fureurs ; et puis encore la possibilité d'un naufrage sur une terre sauvage et déserte; la mort du capitaine, exposé ici autant que les matelots, et plus exposé peut-être; une révolte, un combat, des corsaires, des pirates, des anthropophages, que sais-je?tous les incidents, escorte inséparable des navigations à travers toutes les régions du globe : n'y avait-il pas là cent motifs d'admiration pour une jeune femme qui, par tendresse, acceptait tant de chances horribles? Pourtant il en fut ainsi.
Notre première visite au gouverneur de Gibraltar eut quelque chose de gêné, de timide ; le commandant présenta sa femme à milord Don, et comme madame Freycinet avait encore son costume masculin, son excellence sembla piquée de cette espèce de mascarade fort peu en usage sur les navires anglais : c'est là du moins, d'après un des officiers de la garnison, le prétexte, sinon le motif, du froid accueil qui nous fut fait.
Quoi qu'il en soit, à partir de là, madame Freycinet reprit ses vêtements de femme, et sa naïve et décente coquetterie y gagna beaucoup. Ses promenades sur le pont étaient fort rares, mais quand elle s'y montrait, l'état-major, plein d'égards, abandon-
nait le côté du vent et lui laissait le champ libre, tandis qu'en delà du grand mât, les chansons peu catholiques faisaient halte à la gorge, et les énergiques jurons de quinze à dix-huit syllabes, qui amusent les diables dans leur étemelle marmite, expiraient sur les lèvres des plus intrépides gabiers. Madame Freycinet souriait alors, sous sa fraîche cornette, de cette retenue de rigueur imposée à tant de langues de feu, et il arrivait souvent que ce même sourire qui voulait dire merci, différemment interprété sur le gaillard d'avant, donnait l'essor à une nouvelle irritation joyeuse, de façon que la parole sacramentelle et démoniale vibrait à l'air et arrivait sonore et corrosive jusqu'à la dunette; une bouche'loule gracieusement boudeuse pressait alors ses deux lèvres fines l'une contre l'autre ; deux yeux distraits et troublés regardaient couler le flot qu'ils ne voyaient pas, ou étudiaient le passage des mollusques absents, et l'oreille qui avait fort bien entendu feignait d'écouter le bruissement muet du sillage. Vous comprenez l'embarras de tout le monde : il était comique et dramatique à la fois. Le capitaine n'avait pas le droit de se fâcher ; nous, de l'état-major, nous étions trop sérieusement occupés de nos graves travaux de la journée pour rien observer de ce qui se passait à nos côtés; les matelots les plus goguenards se parlaient assez à voix basse pour faire entendre leurs quolibets de la poulaine au couronnement; les maîtres cherchaient par leur gestes, moins puissants que leurs sifflets, à imposer silence aux bavards orateurs; et madame Freycinet rentrait dans son appartement sans avoir rien compris aux manœuvres du bord, se promettant bien de venir le moins souvent possible jouir comme nous du beau spectacle de l'Océan, dont nulle belle âme ne peut se lasser.
Ce n'est pas tout. Dans un équipage de plus de cent matelots, tous les caractères se dessinent avec leurs couleurs tranchées, avec leurs âpres aspérités. Là, rien n'est hypocrite ; défauts, heureuses qualités et vices s'échappent par les pores, et l'homme est sur un navire ce qu'il n'est pas autre part. Le moyen, je vous le demande, de se travestir en présence de ceux qu'on ne quitte jamais?... La tâche serait trop lourde, il y a profit à s'en affranchir, il y aurait honte et bassesse à le tenter.
Parmi les marins que voilà, vivants! pauvrement, si douloureusement, vous en comptez un bon nombre qui n'accepteraient un service de vous qu'à charge de revanche, à titre de prêt. La plupart refuseraient tout avec rudesse, mais sans hauteur, et quelques-uns, sans honte comme sans humilité, disposés à vous donner leur vie à la première occasion, iront à vous, le front haut, la parole claire et brève, et vous diront : « J'ai soif, un verre de vin si ça vous va. » Vous connaissez Petit, taillé comme le portrait que j'esquisse; eh bien, ce brave garçon n'était pourtant, sous ce rapport, que le numéro deux de I'Uranie : Rio était le numéro un. Donc, ce Rio, sur qui j'aurais tant de choses à vous dire et dont je ne veux pas réveiller la cendre, regardait comme un jour de fête la présence de madame Freycinet sur le pont, et dès que l'élégante capote de salin blanc se dessinait sur le vert tendre des parois de la dunette, Rio se présentait, et disait en tirant de l'index et du pouce une mèche de ses rares cheveux :
— Vous êtes bien belle, madame ! belle comme une dorade qui frétille; mais ça ne suffit pas : quand on est aussi belle, il faut être bonne, et cane dépend que de vous. C'est aujourd'hui mon anniversaire (chaque jour était l'anniversaire de la naissance de
Rio), j'ai soif, bien soif ; l'air est lourd, je viens de la barre du grand cacatois, ousque j'étais en punition, et me v'ià ; j'ai soif, humectez-moi le gosier, Dieu vous le rendra en pareille occasion, et Rio vous dira merci.
— Mais, mon enfant, cela te ferait mal, cela te griserait.
— Fi donc ! madame la commandante, jamais je ne me suis grisé.
— Jamais, dis-tu?
— Jamais! Soûlé, oui, à la bonne heure, mais le reste.... fi donc ! c'est tout au plus bon pour un pilotin. Et puis, si ça arrivait par hasard, si une lame venait et vous emportait brusquement, eh bien ! je
serais là pour me f à l'eau et vous sauver, en
vous empoignant par vos beaux cheveux, sauf votre respect.
— Allons, soit; tu es trop éloquent, tu l'emportes, je vais te donner une bouteille ; mais j'espère que tu en garderas la moitié pour demain.
— Si je vous le promettais, ce serait une blague; je boirai tout, et ça ne sera guère.
Madame Freycinet faisait alors son cadeau, le matelot sautait, et il y avait de la joie dans une âme.
Hélas! Rio paya cher son amour du vin. Un jour que, plus ivre que de coutume, il chantait ses refrains grivois sur le pont, il tomba par la grande écoutille et se tua. Il râlait encore quand Petit, qui lui tenait la main, se prit à sourire, croyant encore son noble camarade dans un délire bachique.
— Voilà, gredin,ce que rapporte l'ivrognerie, dis-je mon vieil ami.
— Eh ! monsieur, n'est-ce pas la plus belle mort du monde? il ne m'en arrivera pas autant à moi, à moins que vous n'y mettiezbon ordre.
Quand un pauvre matelot, dans la batterie, luttait contre les toriures de la dyssenterie ou du scorbut, madame Freycinet ne manquait jamais de s'enquérir de la position du malade, et les petits pots de confitures voyageaient çà et là avec la permission du docteur.
Le soir, assis sur la dunette pour les causeries intimes qui nous rapprochaient de notre pays, combien de fois n'avons-nouspas mis fin à nos caquetagespour savourer les doux accords de madame Freycinet s'accompagnant de la guitare, et faisant des vœux pour que son mari, qui chantait un peu moins agréablement queRubini et Duprez, lui permit les honneurs et les risques du solo ! Mais sur ce point, il est juste et douloureux d'ajouter que nous n'étions pas souvent exaucés.
Si le temps, gros d'orage, disait à l'officier de quart que les voiles devaient être carguèes et serrées, si le terrible commandement de Amène etcargue! laisse porter! retentissait éclalant et bref et que le matelot en alerte veillât partout, la jolie voyageuse, l'œil sur les carreaux de sa petite croisée, suivait le gros et noir nuage qui passait, et interrogeait l'horizon pour s'assurer que le danger n'existait plus. C'était de la peur, si vous voulez, mais une peur de femme, une peur sans lâcheté, une frayeur de bon ton, si j'ose m'exprimer ainsi ; on voyait parfois rouler une larme dansun regard de velours et sur une joue pâle, mais cette larme pouvait se montrer sans honte et trahir l'émotion sans faire soupçonner le regret du départ. Tout cela élait touchant, je vous jure.
Dans les relâches, madame Freycinet recevait les hommages des autorités en femme du monde qui sait à son tour rendre une politesse et qui s'efface volon-
tiers au profit de tous. Chez une femme, la modestie est souvent de l'héroïsme.
Ce fut un jour bien douloureux pour elle que celuioù, parlant de l'Ile de France et passant à contrebord d'un navire qui venait du Havre, nous apprîmes, quelques heures plus tard, à Bourbon, que le troismâts de qui nous avions reçu le salut d'usage portait au Port-Louis sa sœur, qui s'y rendait comme institulrice, et à qui elle ne put pas même presser la main !
Vous comprenez que pendant les relâches difficiles, dans les pays sauvages, où les regards étaient effrayés de certains tableaux odieux, madame Freycinet se trouvait constamment reléguée à bord; et l'on devine si celte vie de couvent aurait dû être pénible pour celle qui n'eût pas accepté, dès le jour du départ, tous les sacrifices dont elle avait d'avance mesuré la grandeur.
Et pour lant d'ennuis, de fatigues, de dangers, pour tant de misères, quelle récompense acquise? quelle gloire?
Hélas ! que lui importe, à cette femme courageuse, enlevée si jeune à sesamis et à ses admiraleurs, qu'on ait donné son nom à une petite ile d'une lieue de diamètre au plus, à un rocher à pic entouré de récifs, que nous avons découvert au milieu de l'océan Pacifique ?
Voilà tout, cependant... unècueil dangereux signalé aux navigateurs. N'est-ce pas là aussi, peut-être, la morale du voyage de madame Freycinet? N'est-ce pas un triste et utile enseignement pour toute hardie voyageuse qui serait tentée de suivre ses traces?
Un rocher couronné d'un peu de verdure porte le nom delà patronne de notre angélique compagne de périls; ce rocher est signalé sur les cartes nautiques récentes et complètes : il s'appelle lie-Rose; chacun de nous l'avait baptisé en passant : que les navigateurs le saluent avec respect!
Vint enfin le jour fatal à la corvette, le jour où, au milieu d'un élan rapide, elle s'arrêta tout à coup, incrustée dans une roche sous-marine qui ouvrit sa quille de cuivre et la fit tomber, douze heures plus tard, sur un de ses côtés, sans qu'elle pût jamais se relever. Je vous parlerai de cette triste et sombre journée lorsque je vous aurai fait visiter avec moi l'archipel des Sandwich, Owhyée, Wahoo, Mowhée, le Port-Jakson, la partie Est de la Nouvelle-Hollande, lesmonlngnesbleueset le torrent de Kinkhani; je vous raconterai ce désastreux épisode de notre naufrage après que je vousaurai fait traverser, de l'ouest à l'est, tout d'une baleine, le vaste océan Pacifique; lorsque je vous aurai montré ces masses imposantes déglaces que les tempêtes australes détachent des montagnes éternelles du pôle ; lorsque je vousaurai signalé le terrible cap Horn avec ses déchirures et ses rochers taillés en géants; lorsque je vous aurai fait entendre les terribles hurlements de la tempête qui nous arracha de la baie du Bon-Succès pour nous jeter sur les Malouines, froid cercueil de notre navire en débris.
Mais que je vous dise dès à présent que ce jour si funeste fut un jour d'épreuve pour tous, et que madame Freycinet se retrempa au péril. Triste, souffrante, mais calme et résignée, elle attendit la mort qui nous embrassait de toutes paris sans jeter au dehorslemoindrecri de faiblesse. L'eau nous gagnait, les pompes avaient beau jouer, nous pouvions compter les heures qui nous restaient à vivre, J'entrai dans le petit salon, une jeune femme priait et travaillait.
— Eli bien! me dit-elle, plus d'espoir?
— L'espoir, madame, esl le seul bien que nous ne perdons qu'à notre dernier soupir.
— Quel niai ne se donnent ces braves gens!... et quelles horribles chansons au moment d'être engloutis!
- Laissez-les faire, madame, laissez-les agir, ces chansons leur donnent du courage : ce n'est pas de l'impiété, c'est une bravade à la mer, c'est une menace contre une menace, c'est une insulte au destin. Mais soyez tranquille, si un malheur arrivait, si vous étiez condamnée à survivre à votre mari, ces braves gens, madame, vous respecteraient comme on respecte une femme vertueuse ; ils se jetteraient à vos genoux comme aux genoux d'une madone! Courage donc! je vais leur apporter des secours, c'est-à-dire de l'eaude-vie.
Et madame Ereycinet recevait clans sa chambre quelques débris échappés à l'Océan, et elle gardait religieusement, pour tous, les biscuits à demi noyés qu'on retirait des soutes envahies, etelle voyaitpasser sans trembler les barils de poudre ouverts auprès desquels brûlaient des falots et des lanternes, et elle oubliait son malheur particulier dans le désastre général. Madame Freycinet était une femme vraiment courageuse.
Hélas ! ce que les tempêtes n'ont point fait, ce que n'ont pas fait les maladies les plus dangereuses des climats pestilentiels, le choléra s'est chargé de lefaire à Paris, et la pauvre voyageuse, la femme énergique, l'épouse dévouée, la dame aimable et bienfaisante, a quitté cette terre qu'elle avait parcourue d'une extrémité à l'autre !
Paix à elle !