XL VI
ILES SANDWICH
Jack. — Koïaï. — S'aamilianiah. — M. Rives, de Bordeaux.
Cependant la double pirogue que Kookini avait expédiée au roi pour lui donner avis de notre arrivée lut de retour à Kaïrooah au bout de quelques jours et nous força de quitter le mouillage de Kayakakooah. Elle portait, outre vingt-quatre vigoureux pagayeurs, à l'air martial et farouche, un Américain établi depuis longtemps à Wahoo et un pilote royal, nommé Jack, proche parent du souverain. Cet homme, plus grand que Kookini, était plus imposant encore par la gravité de ses manières que par sa colossale stature, et quoique Livr. 50.
ses traits, par exception, tinssent un peu du nègre, on remarquait tout d'abord, dans son maintien calme, dans ses gestes, dans sa démarche, une habitude de commandement et de domination qui lui allait à merveille. Au surplus, ses reins seuls étaient couverts d'une pièce d'étoffe, et en débarquant il se dégagea d'un beau manteau du pays, qui semblait gêner un peu la hardiesse de ses mouvements.
Kookini était un peu malade ; ce fut un second gouverneur qui reçut Jack sur le rivage. Dès qu'ils se
virent, ils coururent l'un vers l'autre, se serrèrent affectueusement la main, gardèrent le plus absolu silence pendant une minute, et poussèrent ensuite à l'air des cris éclatants en répandant d'abondantes larmes. Autour d'eux un grand nombre d'bonnnes et de femmes répétèrent avec des cris étourdissants la singulière cérémonie, tandis que d'autres ne paraissaient pas même s'en apercevoir. Cela fait, chacun essuya ses yeux, se mit à causer fort paisiblement, et sembla oublier le motif d'une tristesse si bruyante et si brève. Jack m'aperçut près de lui, occupé à dessiner cette scène étrange; il s'approcha de moi, me tendit la main, jeta un regard inquiet et curieux sur mon album, et me montra dans un petit cadre le portrait de Tarnahamah, fort bien fait par un dessinateur de l'expédition russe commandée par M. de Kotzebuë.
— Pourquoi ces larmes? Est-ce un désespoir? demandai-je à l'Américain, après de mutuelles politesses.
— Oh ! vous n'avez rien vu; ceci n'est qu'une scène entre deux personnages.
— Mais encore pourquoi?
— En souvenir du grand Tarnahamah .
— Et cette gaieté après les pleurs?
— L'usage.
— Mais l'usage ne peut commander aux larmes de couler, et c'étaient des larmes vraies que celles répandues par Jack.
— Oh ! oui, véritables et brûlantes.
— Alors je ne comprends pas.
— Depuis plusieurs années je suis établi aux Sandwich, et je nep comprends pas mieux que vous ce peuple si extraordinaire.
— Est-ce par imitation que tant d'autres individus pleuraient aussi?
— Non, c'est par amour pour Tarnahamah.
— Pourquoi tout le monde n'en a-l-il pas fait autant?
— Les petits personnages, le bas peuple, ne l'osent pas : c'est un hommage que les hauts dignitaires seuls peuvent se permettre; les petits pleurent chez eux, dans la solitude.
— Voilà, je vous l'avoue, un bien singulier usage.
— Remarquez aussi que la taille est un titre en ce pays : nul n'est considéré s'il est de petite stature; il n'y avait de pleureurs que parmi les grands.
- — Ainsi donc la douleur se mesure par pieds, pouces, lignes?
— C'est cela précisément.
On n'oserait pas écrire de pareilles choses si elles n'étaient constatées par tous les voyageurs.
— Deux amis, continua l'Américain, ne se rencontrent jamais sans répandre des larmes sur la mort du grand roi de cet archipel, et Riouriou, que vous aurez le loisir de juger plus tard, n'a cessé d'habiter Kayakakooah que parce que la vue du tombeau de son père lui était une douleur trop poignante.
— Riouriou sera t-il regretté?
— Je vois que vous savez déjà le contraire.
— Pourquoi donc pleure-t-il si chaudement celui qu'il ne veut pas imiter?
— L'usage.
— C'est encore là une réponse que je ne comprends pas.
— Les usages existent, on s'y soumet, voilà tout. Ne sommes-nous pas un peu gênés, dites-moi, dans la plupart de nos vêlements? et pourtant nous les adoptons.
— Cela ne m'explique pas les larmes des Sandwi-
chiens et l'oubli de toute douleur quelques instants après.
— Cela est pourtant.
— Oui, mais cela me semble moins touchant que ridicule.
— C'est que vous n'avez rien vu encore.
— J'attendrai donc pour mieux apprécier.
Jack venait de la part du roi féliciter notre commandant sur son heureux voyage, et l'inviter à se rendre à Koïaï s'il voulait se procurer des vivres et de l'eau douce, l'assurant, au reste, que toute protection lui était acquise dans ses Etats.
Pas un seul des pagayeurs qui portèrent Jack à Kayakakooah n'avait moins de cinq pieds neuf pouces; deux en avaient six; Jack avait six pieds quatre pouces français. Dans Kaïrooah, qui comptait à peine trois mille cinq cents habitants, nous avions vu une douzaine d'individus hauts de cinq pieds dix pouces, et plus de cinquante qui n'avaient pas moins de cinq pieds six pouces. Nous devions donc conclure de cet examen, fait avec une minutieuse exactitude, que la population d'Owhyée était d'une taille beaucoup audessus de la moyenne, et cependant King, le successeur de Cook, dit que les Sandwicliiens, en général, sont d'une taille médiocre. Est-ce que la race se serait améliorée en si peu de temps? Cela n'est pas probable. D'après moi, King s'est trompé ou a voulu rapetisser au physique les hommes qui avaient massacré son illustre capitaine.
Kayakakooah est la principale ville d'Owhyée et se distingue surtout par la sûreté de sa rade. Quant à cette capitale, nous ne pûmes la juger comme il convenait, car la cour de Riouriou s'en était éloignée, et hormis Kookini, un second gouverneur et deux ou trois autres fonctionnaires élevés en dignité, tous les hauts personnages avaient suivi le roi à Koïaï, où il nous fallut bien cependant aller chercher les vivres qui nous étaient nécessaires et l'eau douce, dont nous commencions à manquer. Nous devions aussi, d'après Jack et l'Américain dont j'ai déjà parlé, trouver à Koïaï un Français établi aux Sandwich depuis plusieurs années, et comme ce brave compatriote jouissait dans cet archipel de quelque considération, nous dûmes penser que toutes les difficultés de nos approvisionnements seraient aplanies grâce à ses soins et à son influence. Le canon du bord rappela donc l'équipage ; nous levâmes l'ancre, et, pilotés par le colosse Jack, nous fîmes route pour Koïaï.
Si une navigation le long des côtes est difficile et périlleuse, l'observateur y gagne aussi quelque chose, et les heures passent vite alors que tant de paysages se déroulent, riants ou sauvages, aux regards.
Partout ici un terrain fatigué, partout des mornes pelés et rapides ; la lave envahit la plage ; dans les anfractuosilés des roches, à peine quelques légères teintes de verdure pointent-elles pour dire qu'il y a encore un peu de vie dans ces tristes déserts, sur lesquels le terrible Mowna-Kak lève sa tète mugissante. Plusieurs cabanes, d'exilés sans doute, se montrèrent à de grandes distances l'une de l'autre, et nous nous demandions vainement quelles ressources étaient offertes aux hommes dans ces lugubres plages, pour les aider à ne pas y mourir.
Mais c'est ici surtout que le paysage se développe imposant avec ses sauvages couleurs. Depuis la plage jusqu'à un horizon lointain et violâtre, ce n'estqu un désordre immense de laves superposées ; ce sont de profondes ravines, sonores sous le pied et crevassées en tout sens, sinueuses; puis, s'arrèlant tout à coup et prenant leur vol, elles s'élèvent, montent et attei-
VOYAGE AUTOUR l»U MONDE.
gnent d'un seul jet les épaules du terrible Mowna- Kak , qui se perd dans les [dus hautes régions de l'atmosphère. Regardez là-bas ce géant énorme, où l'œil effrayé voit la silhouette d'un guerrier disposé à combattre ; prés de lui, ce sont des masses imposantes de bitume, perforées comme si la mitraille s'était ruée sur elles ; à côté, un dôme pareil à celui des pagodes de l'Indoustan; devant vous, des minarets élancés comme des mosquées orientales : il y a là fantasmagorie, turbulence, immobilité, chaos... La main puissante de Dieu peut seule créer de semblables prodiges.
Et pour raviver ce tahleau, quoi? Rien, rien, pas un arbre, pas un arbuste, pas la plus légère teinte de verdure, pas un oiseau qui plane sur ces brûlantes scories, pas un quadrupède qui ose les affronter, pas un insecte qui puisse y trouver sa nourriture.
Essayer la vie au milieu de tant de débris vomis par les fournaises souterraines, serait vouloir lutter contre la volonté céleste, qui a dit d'une voix solennelle : « Ici tout est mort. »
Eh bien ! au pied de cet effrayant amas de laves sont élevées quelques cabanes; ces cabanes, réunies en groupes plus ou moins rapprochés, forment un village appelé Koïaï, et c'est dans ce village, où percent plusieurs cocotiers souffreteux et où la végétation trouve à peine à se faire jour, que Riounou a conduit sa cour et ses femmes Ressemble-t-il à Tamahainah le grand roi de l'archipel? Nous le saurons bientôt. Disons d'abord ce qu'a fait le père, nous saurons ensuite ce que vaut le fils.
Le 8 mai 1819 fut pour Owhyée un jour de deuil et de désespoir : Tamahamah venait de mourir, et avec lui s'effaçaient les projets d'agrandissement que ses sujets avaient longtemps acceptés. Tamahamah venait de mourir, et ses principaux officiers jetaient déjà un regard de mépris et de dégoût sur son fils dégénéré. Le grand roi de cet archipel, qui avait deviné la civilisation et qui voulait en faire jouir toutes les iles océaniques, vit bien que son œuvre de conquête ne serait point achevée. Rarement une gloire succède à une gloire.
A peine eut-ondes craintes sur une vie si précieuse, que les charlatans, les devins et les prêtres de tout l'archipel furent convoqués à Kayakakooah pour lutter contre la mort s'avançant à grands pas.
Inutiles jongleries : la dernière heure de Tamahamah avait sonné. Aussi, voyant bien que toutes prières au ciel étaient superflues, il se hâta d'appeler auprès de lui ses principaux officiers, afin de les engager à mettre à profit les conseils de sa vieille expérience.
— Que fait le peuple ? demanda-t-il à son premier ministre.
— 11 pleure.
— Je l'ai pourtant bien tourmenté par mes projets de conquêtes.
— Il vous aimait comme son père.
— Je l'aimais tendrement aussi, et je le sens plus que jamais en ce moment. 0 mes amis ! poursuivit-il en tendant la main à tous les guerriers qui l'entouraient, tâchez de le raviver, ce peuple apathique; il dormira tant, qu'il ne se réveillera plus et me suivra bientôt à la tombe. Plus de sacrifices humains à nos dieux : ils n'en veulent pas, croyez-moi. Il faut, mes amis, que vous me juriez d'abolir ces sanglants massacres. Vous voyez que le ciel ne m'a pas-puni de mes efforts pour achever l'œuvre de régénération que j'avais commencée. Jurez-le-moi.
Les chefs s'étaient déjà mis en quête de quelques
victimes afin de désarmer la colère des dieux, et nulle bouche n'osa s'ouvrir pour promettre et jurer.
— Je vous devine, poursuivit Tamahamah d'une voix éteinte et avec un regard douloureux ; vous voulez, pour l'amour de moi, résister à mes ordres ; mais telle est ma dernière volonté : refuserez-vous de la suivre? Telle est ma dernière prière : refuserez-vous de l'exaucer ?
Les sacrifices qu'on allait commencer autour des moraïs n'eurent pas lieu; les prêtres fanatiques se virent avec regret enlever leurs victimes, parmi lesquelles la plupart étaient volontaires, et Tamahamah, dont la voix s'affaiblissait à chaque instant, continua jusqu'à son dernier soupir les leçons de sagesse que le règne orageux de son père et les puisssants ennemis qui l'entouraient l'avaient empêché de mettre à profit.
Cependant la douleur torturait Tamahamah , et sa grande âme craignait de montrer qu'il y succombait.
— Cela est lâche, disait-il de temps à autre, de s'attaquer à qui succombe sous le poids des fatigues et de la vieillesse ; mais ces souffrances, quelque horribles qu'elles soient, ne m'empêcheront pas d'adresser encore des paroles d'amour à mon fils. Riouriou, ajouta- t-il avec de profonds soupirs, je te laisse une puissance solide si tu es digne du nom que tu portes; mais ne songe plus à mettre à exécution le plan que j'avais adopté : tu n'es pas encore assez brave. Consulte souvent les guerriers qui m'entourent, écoute leurs avis, guide-toi d'après leur expérience; ne te hâte jamais de punir un de tes sujets, tremble de frapper trop tôt celui que tu n'aimes pas, et si tu es offensé par des étrangers, appelles-en à leur loyauté seule. Essayer de les châtier serait signer ta perte. Adieu, mon fils, adieu ; et vous, mes amis, pressez ma main, pressez cette main que vous avez trouvée si forte au milieu des batailles. Je suis vaincu à mon tour... La mort est là : adieu, vous tous ; consolez mes femmes et souvenez-vous de moi.
Tamahamah n'était point un législateur, c'était un guerrier; il avait compris que les hommes tels que ceux qu'il était appelé à gouverner n'obéiraient qu'à la force et qu'ils ne seraient point à la hauteur d'une morale plaidant le progrès. Aussi ses efforts réformateurs ne furent guère que des tâtonnements imparfaits , tandis que ses batailles étaient toujours décisives.
Le code militaire de ce grand prince était peu compliqué, précis, clair et intelligible pour tous; chacun le savait par cœur.
« A lui seul était réservé l'honneur de porter le « premier coup à l'ennemi.
« Nul n'avait le droit de quitter son poste pour ve« « nir l'arracher du milieu de la mêlée.
c Tout soldat fuyant le premier était à l'instant « mis à mort.
« Un guerrier pouvait, pendant une campagne, « une haîte ou une marche forcée, prendre un taro, « un melon, un coco; s'il en prenait deux, il était « puni. Dans le premier cas, le dommage était de « peu de valeur, et le tort disparaissait ; dans le se- « cond, le besoin étant satisfait, on devenait voleur.
« Après la victoire, le pillage était non-seulement « permis, mais même ordonné.
« On récompensait, après la guerre, les soldats qui « rapportaient le plus de dépouilles.
« Tout ennemi pris les armes à la main devait être « mis à mort.
« Tout blessé à la poitrine avait droit à une ré- « compense.
<( Le fils de tout guerrier mort en combattant re- « ccvait un présent, composé de nattes, d'armes, d'é- « toffes. »
Le senor Marini, établi à Wahoo depuis quelques aimées, et de qui je tiens ces détails, parfaitement exacts puisqu'ils m'ont été certifiés par plusieurs chefs d'Owhyée, me dit encore que Tamaliamah surpassait en bravoure tous les soldats de son armée, et que son adresse était telle, qu'il arrêtait toujours au passage et près de sa poitrine les sagaies ennemies. Dans son intérieur, bon jusqu'à la faiblesse, il se montrait rigide et même cruel dès qu'il se mettait en campagne. On l'a vu plus d'une fois, mécontent d'un de ses chefs, au moment de l'action, se diriger vers lui, l'abattre d'un coup de masse, et prendre son poste pour ramener dans ses rangs la victoire indécise. Il était fier de ses nombreuses blessures , et quand un étranger arrivait à Owhyée, il s'empressait de lui montrer les cicatrices honorables dont son torse était criblé.
Il parlait fort peu, mais il aimait qu'on parlât beaucoup autour de lui. Tout silence lui paraissait une hypocrisie, tout bavardage une preuve de confiance et de droiture.
Il demandait souvent des avis à ses principaux officiers, et ne prenait cependant conseil que de luimême.
Jamais Tamaliamah ne fut battu, jamais il ne pardonna à un révolté.
Il était fier de savoir écrire son nom , et parlait l'anglais assez passablement; il s'inclinait avec respect cliaque fois qu'on prononçait en sa présence les noms de Cook et de Bonaparte; lui-même on l'appelait le Napoléon de la mer du Sud, et il étalait avec un sentiment de noble fierté le portrait de notre grand empereur sur tous les murs de ses palais de bambou et de chaume.
Nous sommes arrivés quelques mois trop lard aux Sandwich.
A. peine eut-on appris, par des courriers expédiés dans toutes les directions, la nouvelle que les jours de Tamaliamah étaient en danger, que les insulaires ne s'enfermèrent plus dans leurs cabanes pour se reposer la nuit; on couchait sur la grève, on allait, on venait, on se pressait la main sans se rien dire, et chacun avait taboue les objets qu'il affectionnait le plus, afin de se rendre les dieux favorables. Mais, dès que la mort du grand prince fut connue, oh ! alors on poussa à l'air d'affreux hurlements, on brûla la plus grande partie des pagnes et des nattes ; on tua tous les porcs, toutes les chèvres, toutes les poules ; on renversa, on incendia la plus grande partie des cabanes. Les femmes firent toutes le sacrifice de leur chevelure ; les hommes se firent enlever les deux dents incisives supérieures ; on se couvrit le corps de déchirures et de cicatrices; on courait dans les rues el sur les places publiques pour étaler à l'œil les mutilations; et, tel était l'amour de ce peuple pour son monarque, que celui des individus qui s'était le moins défiguré faisait rougir un fer et se couvrait toutes les parties du corps de nouvelles plaies et de nouvelles brûlures. Malheur à qui n'aurait pas prononcé le nom vénéré de Tàmahamah en répandant des larmes ! malheur à qui aurait osé se coucher sur des natles et chercher dans le jour l'ombre d'un rima ou la fraîcheur des flots de la mer! Il y eut des victimes immolées aux dieux irrités, et ces victimes furent seulement les insulaires dont la dou-
leur semblait le moins profonde. On massacra plusieurs prêtres et devins dans leurs moraïs, pour n'avoir pas eu la puissance d'apaiser les dieux, et l'on vit même un grand nombre de fanatiques se diriger en désespérés vers le Mowna-Kak, arriver près de la cime et se précipiter dans les laves ardentes.
Mais ce fut à Kayakakooah surtout que la désolation se montra avec une sanglante frénésie. Pendant six jours, le peuple, les grands, mêlés et confondus, en dépit des usages et des lois, ne quittèrent point la place publique ; plusieurs dignitaires se firent sauter les doigts d'une main, d'autres poussèrent le dévouement jusqu'à se crever un œil, et une mort terrible eût frappé celui qui aurait conservé sa chevelure intacte et toutes ses dents.
Les femmes surpassèrent les bommes en cruautés ; le torse de la plupart d'entre elles n'était qu'une brûlure; le sein, les joues, le cou, gardent encore empreintes les traces de leur douleur, et l'on est à comprendre et à s'expliquer une tendresse si vive, un désespoir si poignant pour un homme dont une partie des indigènes connaissaient à peine les traits, et dont le plus grand nombre n'avaient jamais entendu la voix.
Aujourd'hui même que toute forte douleur devrait être apaisée, deux amis ne se rencontrent point, après une absence de quelques jours, sans répandre des larmes en souvenir de Tamaliamah, et la première santé des repas est toujours portée au roi si vivement regretté.
Mais qu'avait donc fait ce prince pour le bonheur de ses sujets? De quels trésors avait-il enrichi toutes ces îles? Le peuple élait-il plus heureux que sous le roi précédent? Ne Técrasait-il pas, lui-même, sous le poids de son insatiable ambition? N'allait-il pas bientôt le jeter au milieu des flots pour tenter la conquête de toutes les îles du grand Océan? Cela est, les projets de Tamaliamah étaient connus, les armées prêtes, les pirogues entassées sous les hangars et dans les chantiers, et cependant on l'aimait d'un amour extrême : c'est que Tamaliamah était brave par-dessus tout; c'ed que dans les combats qu'il eut à soutenir contre des chefs révoltés, il s'exposait le premier aux plus grands périls; c'est qu'enfin il avait porté un coup terrible à l'autorité des prêtres en abolissant les sacrifices humains, et en ne livrant aux dieux que' des coupables et des condamnés qu'on gardait dans des cachots pour ces sanglantes solennités.
Sous le règne de son père, dès qu'on voulait se rendre les divinités favorables, dès qu'on voulait obtenir la cessation d'une éclipse, appeler dans les rades une plus grande quantité de poissons ou apaiser la colère du Mowna-Kak, les prêtres, apostés près des moraïs, s'élançaient furieux, aidés de quelques soldats armés, sur'les premiers passants, les entraînaient dans le lieu sacré et les immolaient avec barbarie. Tamaliamah, trop faible encore pour combattre en face les antiques lois éternelles de ses peuples, les modifia du moins et. satisfit ainsi aux usages el à la religion.
Le lendemain de notre arrivée à Koïaï, et au moment de nous mettre à table, nous vîmes venir à nous une double pirogue portant quelque chose qui de loin nous présentait une certaine analogie avec un homme. C'en était un, ou à peu près. M. Rives, le Français dont on nous avait parlé à Kayakakooah, s'empressait de nous faire sa visite, et quand la pirogue accosta, le héros gascon (car Bordeaux élait sa patrie) nous vit tous sur le pont, prêts à fêter un enfant égaré.
Le voilà. 11 nous salue en ces termes : Messieurs et darnes (avec cet accent que vous savez), j'ai l'honneur de vous offrir mes très-humbles et très-respeclueux hommages. - '
Sa taille était de quatre pieds deux pouces au plus; il avait un œil vif, l'autre l'était un peu moins; un nez pointu, une bouche rieuse, des pommettes saillantes, un menton anguleux ; et sur ses tempes, deux chèvres honteusementtatouées étaient à demi cachées par des cheveux longs et bouclés. Les doigts de M. Rives étaient gracieusement, piqués à la mode sandwichierme, et quoique nous ne vissions point son torse racorni, nous supposâmes avec raison qu'il avait été soumis à l'épreuve du tatouage.
Le Bordelais était vêtu d'un babit trop long pour un homme de cinq pieds dix pouces, et le brave Gascon le relevait un peu de ses deux mains; un pantalon retroussé d'en baut et d'en bas flottait sur des
bottes qui eussent été trop larges pour les jarrets énormes de Vial, et du gilet panaché qui voilait son pectoral, M. Rives eût pu se fabriquer un carrick passablement étoffé. Nous avions besoin de tous nos efforts pour nepas rire au nez de ce grotesque personnage; mais les matelots, moins scrupuleux, s'en donnèrent à cœur-joie, et plusieurs ponantais refusèrent de l'accepter pour compatriote. Cependant il s'avança d'un pas rapide et sautillant vers le gaillard d'arrière, pressa la main du commandant, nous présenta les siennes, se dit le favori de liiouiiou, nous offrit des porcs, des poule-, des bananes et des cocos à profusion, nous supplia d'accepter, nous assurant qu'il en avait une quantité immense. Gbacun de nous répondit le mieux du monde à des politesses si empressées, si franches, et comme nous étions bien aises de lui rappeler la cuisine française, nous l'invitâmes à diner, espérant qu'il nous raconterait sa vie aventu-
Rives le Bordelais.
reuse. Al'appètit avec lequel il dévora, nous commençâmes à douter de la valeur de ses offres, et les poules et les porcs s'elfacèrent pour nous dans un lointain brumeux : les brouillards de la Garonne n'ont pas plus d'épaisseur. Hélas! nous avions malheureusement trop bien inauguré de notre illustre visiteur.
Après diner, M. Rives parcourut le navire; il fit à chacun des politesses désintéressées, et nous emprunta, pour ne plus nous les rendre, des mouchoirs, des serviettes, des cbemises, et quelques vêtements que nous étions trop courtois pour lui refuser. Peu d'instants après, il quitta le bord, fort satisfait de nous, en nous assurant qu'à terre il allait tout disposer pour nous bien accueillir.
Au moment où le généreux Gascon descendait dans sa double pirogue, Marchais, qui guettait l'occasion de lâcher son mot trop longtemps comprimé, fit semblant de glisser , et roula jusqu'aux pieds de Rives.
— Ah ! pardon, monsieur; je ne vous avais pas vu.
— 11 n'y a pas d'offense.
— Monsieur est musicien?
— Pourquoi cette question?
— C'est que vous avez là deux (lûtes dans leur étui.
— Où donc?
— Mais, ce qui vous sert de jambes.
— Ce n'est pas gentil de railler un compatriote.
— Je ne suis pas du tout votre compatriote, monsieur : je suis Français.
— Et moi Gascon.
— Vous voyez bien. Dites-moi encore : Y a-t-il des tailleurs à Owhyée?
— Non. Pourquoi?
— C'est que je voudrais vous demander un pan de votre habit pour me taire un paletot. Cré coquin ! on n'a pas épargné l'étoffe comme chez nous ; on ne vous devine pas là-dedans. Ça ne vous embellit point.
— Eh! mon cher, vous n'êtes pas beau non plus avec votre chemise rouge.
— Au moins elle est à moi, et je n'ai pas besoin de la retrousser comme une robe de princesse.
— Au fait, que vous importe que mon habit soit long ou court?
— Dame! c'est que les bordelais qui sont sur la
corvette vous renient. Mais, tene^, voilà votre double pirogue qui vous tend les bras ; prenez garde de la chavirer; relevez votre houppelande qui traîne. Bonjour, Bordelais! Tiens, où donc est-il? Il m'a glissé dans les mains.
— Insolent!
— Il a dit insolent... Je l'aplatirai.
Petit accourut.
— 11 t'a appelé insolent, je crois?
— Parole d'honneur!
— Laisse-moi faire, il m'appartient ; je m'en empare. La relâche sera amusante.
L'officier de quart, prévenu de celte petite altercation, s'élança pour adresser quelques mois d'excuse à M. Bives, qui débordait, et fit faire à Marchais une faciion de deux heures sur les barres de cacatois. Petit dit alors entre ses dents :
— Suffit, son affaire est faite.
— Il me payera cette faction, mon brave Petit ! criait Marchais en grimpant ; je te le recommande.
— Marchais, embête-toi là-haut, mon garçon; nous nous amuserons quand tu seras descendu.
M. Bives s'était chargé d'annoncer notre prochain retour au roi, et le lendemain, avant que l'état-major se dirigeât vers la terre, je descendis à Koïaï avec l'embarcation qui allait faire de l'eau.
— Çà, monsieur, me dit Petit en me parlant de Bives, c'est un farceur qui a voulu se gausser de nous; je parie qu'il n'est pas plus Français que ces figures goudronnées avec lesquelles il mange.
— Si, si, il est de Bordeaux.
— C'est donc un craqueur ; et puis il nous a promis des cochons en pile ; je suis sûr qu'il n'a pas le plus petit pourceau.
— Comme tu le juges!
— Je m'y connais, allez; le roquet qui ose se présenter sur un bord ousqu'il y a des lurons taillés comme vous et moi, avec un habit qui irait à un homme de six pieds, est un pékin ou un filou.
— Allons, je vois que tu lui en veux.
— Eh bien, oui, je lui en veux; hier, en sortant du navire, il m'a regardé, et puis je l'ai vu qui riait comme si je lui avais servi de miroir. Foi d'homme, il est plus laid que le monarque de Guébé.
— S'il riait en te regardant, c'est que tu n'es pas beau, mon garçon.
— Et lui! et lui! Le sapajou deGuébéen ne lui donnerait pas deux points.
- iVimporte, c'est un homme qui peut nous fournir des renseignements utiles, et je ne veux pas que tu le brusques, que tu lui cherches querelle.
— Ça suffit, vous serez obéi; mais je l'aplatirai, quoique ce ne soit guère possible; il n'est pas plus haut qu'un baril d'eau-de-vie.
— Tiens, le voilà sur le rivage, sois prudent.
— C'est ça lui? ça cette borne? ce pingouin?
— C'est lui.
— Il est à moitié nu ; il a des dessins sur son espèce de corps, et ce gredin-là se dit de Bordeaux,
le pays de Barthe! Je parie qu'il n'est pas même de la Teste.
— Silence!
— Je file mon câble ; je vas- louvoyer au loin, car si je l'abordais, je le coulerais bas. Cré coquin! quel magot!
M. Bives, fidèle à sa parole comme tous ses spirituels compatriotes, nous attendait sur le rivage, et ne parut pas trop confus de se montrer à nous en costume à demi sauvage.
— Bonjour, monsieur, lui dis-je en lui tendant la main ; je vous remercie de votre exactitude.
— Il m'est si agréable de me trouver avec des Européens ! Mais pourquoi votre matelot s'est-il éloigné?
— Voulez-vous que je vous le dise, vous n'avez pas le don de lui plaire.
— Je m'en suis aperçu ; en quittant voire corvette, j'ai entendu sortir de sa bouche des choses peu aimables pour moi : il ne s'agissait de rien moins que de m'écraser contre une caronade.
— C'est pourlant le meilleur homme du monde.
— Oui, le meilleur de ceux qui écrasent.
— Voulez-vous le mieux juger, ofirez-lui un verre d'ava, et, pour peu qu'il y prenne goût, vous saurez ce qu'est notre matelot Petit.
M. Bives dit quelques mots à un Sandwichien qui partit en courant, et revint un instant après. J'appelai Petit, qui s'approcha avec cette démarche de gabare au roulis que vous savez déjà, et qui, par habitude et selon la règle du bord, ôta son bonnet en arrivant.
— Monsieur Arago a besoin de moi ?
— C'est Bives qui veut te parler.
— Ah! monsieur parle?
— Je voulais vous demander si vous accepteriez un verre d'ava, qui ne ressemble pas mal à l'eau-devie de Cognac ?
— Mais, f ! monsieur parle très-bien. Voyons
cet ava... ça chatouille, ça pique en diable; ça doit soûler... Ce citoyen a du bon, me dit Petit tout bas à l'oreille.
— Voulez-vous recommencer?
— Je recommence toujours.
■ — A propos, et pourquoi vouliez-vous m'écraser hier sur votre corvette?
— Quand on ne connaît pas les gens, on a toujours envie de les écraser, et puis vous n'étiez pas beau ; vous gagnez à être connu ; votre figure est presque gentille, et si vous vouliez, vous seriez un bel homme.
— Que faudrait-il faire pour cela?
— Me verser un troisième verre de ce cognac, qui n'est pas sans mérite non plus.
— Ça peut vous griser, vous faire mal.
— Mais, si ça me grise, ça ne me fera pas de mal du tout ; allons versez, et vous avez six pieds.
Un quart d'heure après, mon brave matelot ne savait plus s'il existait : la liqueur enivrante en avait fait un tronc d'arbre.
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XLYII
[LES SANDWICH
Koérani. — Supplices. — L,es épouses de M. Rives. Visite nu roi. — Petit et Rives. — Vancouver. — Cérémonie du Itaptéme «le Kraïnioukou,
premier ministre de Riouriou.
— Vous en voilà débarrassé, dis-je à Rives.
— Tant mieux, car il me faisait peur ; maintenant seulement je respire.
Après avoir poussé le pauvre Petit dans une cabane, M. Rives me demanda ce que je voulais voir d'abord.
— Ce qu'il y a de plus curieux.
— Ici, tout est à étudier.
— Alors, guidez-moi.
— Soit, .le vais vous montrer, à quelques pas d'ici, un homme à qui l'on a crevé les deux yeux il y a quinze jours.
— C'est ce que vous avez de plus gai à me présenter?
— Allons autre part.
— Non, conduisez-moi vers cet homme. Qu'est-ce qui lui a valu ce supplice horrible?
— lia essayé de séduire la femme d'un chef.
— Comment et par qui la sentence s'exécutet-elle ?
— Avec un morceau de bois aigu ou même avec l'index, et par le premier venu désigné par le roi ou un prêtre. L'opération a lieu dans un moraï. Tenez, voyez-vous cet individu couvert d'une pièce d'étoffe bleue? c'est lui; il s'appelle Koérani.
Je fis cadeau à cet infortuné d'une chemise et d'un pantalon, et quand je lui demandai pour quel crime il avait été si cruellement puni, leSandwiehien mêle dit en souriant. Au reste, nulle cicatrice ne se faisait remarquer aux paupières, et Koérani se portait à merveille. 11 avait montré pendant son supplice le plus grand courage, et il se promettait, disait-il, de se venger du mari jaloux selon ses vœux et ceux de la femme surprise, dont il se prétendait fort aimé.
— Si l'épouse d'un chef, demandai-je à Rives, cédait aux instances amoureuses d'un homme du peuple, que lui ferait-on?
— On la punirait comme on a puni Koérani.
— Mais nous, étrangers, courons-nous et faisonsnous courir les mêmes risques?
— Oh ! vous, vous n'avez rien à craindre, vous êtes absous d'avance par les chefs et leurs femmes. Cependant ne vous attaquez point aux princesses, à moins qu'elles ne vous y encouragent. Au surplus, je doute fort que de pareilles masses puissent vous plaire.
— Et vous, êtes-vous marié, monsieur Rives?
— Oui.
— Vous me présenterez, je l'espère, à madame.
— J'ai épousé deux jolies petites Sandwichiennes.
— Rien que deux! vous n'êtes guère accapareur.
— J'aurais bien du plaisir à vous les montrer, mais pour le moment elles habitent Kaïrooah.
— Monsieur Rives, vous mentez.
■ — Presque.
— Un demi-mensonge de Gascon a déjà une certaine valeur.
— C'est vrai.
— Alors je m'aperçois que vous n'êtes pas tout à fait Sandwichien, et que vous tenez à garder pour vous seul la propriété que vous avez acquise.
— Que voulez-vous ! par esprit de réforme. On n'est pas impunément de Bordeaux.
Hélas! le pauvre Rives, jaloux comme un Européen, vantard, délicat et susceptible comme un Gascon, aimait tant la bonne chère qu'on lui faisait faire à bord, il y vint si souvent, si souvent, que ses deux gentilles épouses, qui l'aimaient comme on n'aime pas, le supplièrent de ne nous quitter que fort rarement, tant elles étaient heureuses, à son retour, d'écouter les détails pleins d'intérêt qu'il s'amusait à leur donner sur notre vie intérieure. De notre côté, comme nous avions de plus graves études à faire à terre que sur la corvette, nous ne rentrions pas tontes les nuils, et l'hospitalité étant une vertu sandwichienne, l'on comprend pourquoi nous ne couchâmes jamais à la belle étoile. Au surplus, les nattes du sybarite Rives avaient un moelleux égal à celui de la couche de Riouriou lui même.
Après celte première visite à Koérani, si gaie, si divertissante , M. Rives me conduisit par un petit sentier tortueux vers une double source qu'il me disait fort curieuse à voir ; et moi, tout préoccupé du triste spectacle auquel je venais d'assister, je lui demandai pourquoi, à Kayakakooab, un homme de busse extraction (car l'aristocratie est de tous les pays), coupable du même crime que Koérani, avait eu seulement les doigts coupés, tandis qu'on avait crevé les yeux à ce dernier.
— Ici, monsieur, me répondit Rives, un crime est plus ou moins grand selon le lieu où il a été commis : si le roi eût été à Kaïrooah, c'est le coupable de cette dernière qui eût eu les yeux crevés, et c'est Koérani à qui on eût coupé les doigts. La présence des dieux ou du monarque est censée devoir inspirer plus de respect, et voilà comment un grand forfait d'aujourd'hui est demain une faute assez pardonnable.
La morale de cet article du code de Tamahamah s'explique à merveille. Riouriou, malgré sa stupidité, n'est pas homme à donner un démenti aux volontés de son père.
Cependant nous étions arrivés au bas de la colline, et le nain de bordeaux me montra deux sources jaillissantes, à deux pieds de distance l'une de l'autre. De la première s'échappait d'une façon régulière un volume considérable d'eau froide et légèrement saumàtre ; de l'autre sortait par saccade une eau trèscliaude et sulfureuse, laquelle devenait fort potable après avoir été exposée quelque temps à l'action de 1 air. Je remerciai mon gracieux cicérone en le priant de poser devant moi, et je lui fis cadeau de son portrait, dont il ne me sembla satisfait qu'à demi, quoique je l'eusse embelli d'une manière presque honteuse. À toute force, Rives voulait être un joli garçon.
Au surplus, l'intelligence du bonhomme s'était développée au milieu du peuple nouveau, dont il avait conquis l'admiration. Par exemple, il ne manquait jamais, lorsque nous passions devant une cabane, de me dire, d'un air joyeux: « Ceci estime cabane; » en passant auprès d'un moraï, il me le montrait du doi^t et s'écriait : « Moraï. » Si deux Sandwichiens
se promenaient à quelques pas de nous, il me frappait sur l'épaule en me disant : « Deux Sandwichiens qui se promènent; » et je crois même qu'étant sur le bord de la mer, il me secoua fortement, et, étendant ses bras étiques, il me dit encore d'un ton solennel : « C'est l'Océan. »
Nul cicérone de Naple's ou de Rome ne s'est jamais montré plus exact, plus attentif, plus scrupuleux, plus ridicule que Rives le Bordelais. Je le recommanderais vivement à tous les promeneurs qui, dans leur oisiveté, poussent jusqu'aux Sandwich, si ce héros gascon n'avait depuis quelque temps abandonné sa patrie adoptive. .le vous dirai plus tard comment il a su se faire à Bordeaux une brillante existence.
Cependant le temps devint sombre; le vent souffla de terre avec violence ; les trois géants de l'île voilèrent leurs têtes menaçantes : tout retour à la corvette était impossible ou périlleux, et l'arrivée d'un canot sur la plage plus difficile encore.
— Vous le voyez, me dit M. Bives, le ciel s'oppose à votre départ. Voulez-vous utiliser agréablement le reste de votre journée?
— Je ne demande pas mieux ; conduisez-moi chez vos femmes.
— Non pas, mais chez le roi.
— Croyez-vous qu'il me reçoive?
— Laissez-moi faire; je me charge de tout.
— Vous prenez là une bien lourde tâche, monsieur.
— Oh! je connais les usages du pays.
— Allez donc annoncer ma visite au roi ; je vous attends dans cette cabane.
— Non pas, non pas, dans une autre; vous ne seriez pas assez bien ici.
— Elle a pourtant quelque apparence de propreté.
— C'est égal; établissez-vous là, dans cette maison plus simple et mieux close. Je reviens dans quelques moments.
Dès que Bives m'eut quitté, je voulus savoir le motif de sa défense si officieuse. Le drôle avait raison : la demeure qu'il m'interdisait était la sienne, et ses deux gentilles femmes, à qui je dis bonjour, me reçurent avec une prévenance extrême.
Sitôt que mon fringant courrier eut achevé la mission dont il s'était volontairement chargé, il se dirigea vers sa maison, présumant bien, l'effronté, qu'il m'y trouverait installé par cela seul qu'il me l'avait défendu. C'était là aussi que je l'attendais.
— Je me proposais, me dit-il en me voyant respectueusement assis sur une natte loin de ses tiers, de ne vous présenter que ce soir, car je voulais que mes femmes se montrassent à vous d'une manière plus décente.
— La modestie est un vêtement, monsieur Bives, et vos dames ont une pudeur qui les sauve de tout péril.
— Pourquoi me dites-vous cela en souriant? me demanda Bives, qui faisait une sotte grimace.
— Par orgueil national, lui répondis-je avec gravité ; elles sont presque Françaises, et mon sourire est une joie.
Bives fit une nouvelle moue un peu plus laide que la première, et, rompant cette conversation familière, je poursuivis d'un ton moins frivole :
— Le roi est-il prêt à recevoir ma visite?
— Le roi s'occupe de sa toilette ; la reine favorite se pare de ses plus riches atours ; nous nous mettrons en route dans un quart d'heure ; mais, je vous en prie, ne souriez pas là-bas comme ici : Biouriou est sus-
ceptible en diable; il croit toujours qu'on se moque de lui.
— C'est bien de la modestie.
— Non, il sait ce. qu'il vaut.
— S'il ne sait que cela, il paraît que c'est un grand ignorant.
— Allons, mettons-nous en marche.
Une cabane de quarante pieds de long sur trente de large, bâtie en bambou, avec une toiture à demi délabrée en goémon, entourée d'une palissade de deux pieds de haut, en arêtes de cocotier; six pièces de canon sur leurs affûts assez propres, une quarantaine de soldats campés auprès de cette enceinte, un homme coiffé d'un casque d'osier élégant et original, ayant un fusil sur l'épaule, se promenant lentement, et s'arrêtant pour faire volte-face à chaque coup de sonnette agitée par une autre sentinelle accroupie; un terrain déblayé en face d'une porte étroite et basse, un bananier derrière cette demeure, et deux espèces de parapets en terre de quatre pieds de hauteur : tels sont le palais, le jardin, les citadelles, les armées et le champ de Mars du puissant chef de l'archipel des Sandwich. C'est pourtant d'une cabane semblable que Tamahamah lançait ces terribles ordres qui faisaient, trembler les îles voisines et metlaient sur pied des armées belliqueuses.
Biouriou était vêtu d'un riche costume de colonel de hussards français et couvert d'un chapeau de maréchal; il avait à ses côtés sa femme favorite, grande efflanquée, tatouée de la façon la plus ridicule, et entortillée dans une robe de mousseline à fleurs qui lui serrait la taille; les hanches et les jambes étaient absolument nues, de sorte qu'elle ressemblait à merveille à un grand et vilain enfant au maillot. Ajoutez à cela une couronne de fleurs jaunes, un collier énorme de jam-rosa enfilés à un jonc, des bracelets en verdure, une chevelure absente, et un air de dignité à forcer le rire chez l'anglomane le plus inaccessible aux idées joyeuses, et vous aurez le portrait de madame la reine d'Owhyée. Quant à son joufflu de mari, il était grand, gros, lourd, rebondi, taché de plaies, galeux, stupide dans son maintien, stupide dans son regard, stupide dans sa dignité, s'épanouissant sur un fauteuil en ébène où l'on avait jeté une belle pièce d'étoffe de soie rayée de jaune et de noir, le tout figurant un roi, un trône, une puissance.
J'étais en extase, et Rives jouissait de ma surprise. Deux guerriers, de six pieds de haut au moins, se tenaient debout et. le sabre nu à côté du monarque, tandis qu'une demi-douzaine d'autres soldats et de femmes monstrueuses étendues sur des nattes, mâchaient je ne sais quoi, et crachaient une salive verdàtre dans de grandes calebasses à moitié remplies de feuilles vertes et de fleurs jaunes et rouges. Çà et là on voyait encore des armes en bois, des bâtons dessinés, des fusils, des briquets, des pagnes, des sagaies, et, sur le mur, le portrait de Tamahamah en regard de celui du Napoléon de David franchissant le Saint- Bernard. Le grotesque et le beau, le trivial et le sublime côte à côte!
A mon arrivée, Biouriou me fit signe de m'asseoir après m'avoir tendu la main, et me donna à comprendre qu'il ne bougerait pas plus que son éblouissante moitié; je vis ce qu'on voulait de moi, et je me mis à l'œuvre. Tant bien que mal, mon ébauche fut achevée en trois quarts d'heure; je priai Bives de dire au roi que je lui apporterais le surlendemain une copie finie et soignée, et Biouriou m'offrit en échange un bâton admirablement ciselé, un casque d'osier, et
un fort élégant éventail tressé en joncs, d'une forme très-gracieuse.
Après cela, Rives prononça quelques paroles qu'il accompagna de gestes dont le sens s'expliquait aisément, et je me vis forcé par les instances de la reine de donner une séance hrpromplu d'escamotage. Je ne saurais vous dire l'enthousiasme que j'excitai ; on me massait, on me triturait, on me tournait et retournait si souvent et si fort, que je fus contraint de me déclarer tabou pour ne pas succomber à tant de témoignages de satisfaction et d'étonnement. La reine y déchira sa belle robe, les princesses hippopotames se soulevèrent de leur couche éternelle, et je vis même un aimable sourire se poser au coin des lèvres des deux farouches soldats qui veillaient sur les jours si sacrés de Riouriou. Mais quand j'eus promis au roi de lui montrer quelques-uns de mes tours, quand j'eus exposé à ses regards une chambre obscure qu'un de mes matelots
venait du placer par mes ordres à la porte du palais, quand les ligures, qui se réfléchissaient sur le miroir furent dessinées sur le papier, oh ! alors, les cris de joie devinrent frénétiques, c'était de l'entraînement, tles spasmes, du délire; je devins prêtre, je devins dieu; peu s'en fallut qu'on ne m'adorât, et, si j'avais eu la bouche fendue jusqu'aux oreilles, je crois qu'on m'eût vénéré comme une des plus belles idoles des moraïs.
Je sortis de la demeure royale accablé du poids de mon mérite, et, tout fier de mes conquêtes de la journée, je me dirigeai vers le rivage pour me rendre à bord, fa mer était encore haute, agitée, et le canot mouillé au large. Pour l'atteindre, nous fûmes contraints de nous jeter dans une pirogue qu'on lança aux Ilots, et Prives , toujours galant, voulut être le dernier à me donner la main. Peut-être aussi tint-il à s'assurer par lui-même que je passerais en effet la
ta cérémonie du baptême eut lieu à bord de notre corvette, (l'âge 242.
nuit à la corvette. Je vous l'ai dit, le Français n'était encore qu'à demi Sandwichien. Petit était à son poste; dès qu'il vit Rives s'asseoir dans la pirogue, je remarquai qu'il mâchait un peu plus vite sa pincée de tabac et qu'il cacha un instant après sa grotesque face derrière l'épaule de Rarthe. Je soupçonnai un tour de sa façon et je me promis bien de le prévenir ; mais le coquin était trop leste, trop déluré, trop vindicatif, pour ne pas mettre ma prudence en défaut, et Marchais l'aurait aplati si Rives n'avait pas au moins reçu une petite torgnole.
Il y avait une demi-heure à peu près qu'il était sorti de la vapeur enivrante de l'ava, et l'ivrogne ne se souvenait plus du bienfait. Sitôt que la pirogue fut à contre-bord du canot, Petit se leva, me tendit la main et me fil asseoir sur le lapis bleu de l'arrière ; puis, présentant galamment son bras à Rives, il lui dit :
— Citoyen, à votre tour; le commandant désire vous voir ce soir même.
— Pourquoi ce soir?
— Oh! c'est un service qu'il réclame.
— Je vous suis.
Livp. 51.
Rives s'appuya sur le bras du matelot ; mais celui-ci fit semblant de glisser, puis, enjambant le bord, il fit faire le plongeon au pauvre Rordelais pris à' 1 improviste.
— Cré maladroit! s'écria le satané gabier en écarquillant ses petits yeux ; il était ivre, Dieu me damne ! Gomme il barbote ! Il boit, il boit, il pompe, l'imbécile ! d ne sait donc pas nager! Attefidez, attendez, je vais le sauver, moi!
Le sacripant se jela à l'eau, et, sous prétexte de le soutenir, il fit avaler au malheureux Rives gorgée sur gorgée de l'onde amère.
— Courage ! lui criait-il de temps à antre, aidezvous un petit peu, ou un requin va vous gober comme un goujon ; accrochez-vous à moi, nous arriverons, soyez tranquille... Et Rives buvait toujours. Enfin, il fut hissé dans sa pirogue, et je lui donnai le conseil de retourner à terre, en lui promettant le châtiment du mauvais et méchant matelot. Rives nous quitta donc, et nous rejoignîmes la corvette, où Marchais, sur le pont, attendait de pied ferme sou camarade
-Eh bien?
Wi
— Eh bien! mon brave, il doit être gonflé comme un ballon, .le te réponds qu'il en est bu. M. Arago a dit qu'il me ferait punir; mais je le connais, il n'en fera rien; il comprend la chose, lui, et Rives est un pékin.
— Tu t'es conduit en franc gabier, mon petit Petit; je te raime et te restitué de plus en plus davantage. Compte que je te rendrai ça à la première occasion.
— Je ne suis pas en peine de toi.
Maintenant rétrogradons de quelques pas et touchons à la gravilé des faits accomplis, afin d'expliquer la ridicule cérémonie qui eut lieu à bord peu de jours après notre arrivée à Koïaï. Le présent ne se reflète pas toujours du passé.
Dans une assemblée des principaux chefs d'Owhyée, présidée à la fois par Tamahamah et par Vancouver, qui l'avait provoquée, il fut décidé, en dépit des volontés premières du roi, que l'arcliipel des Sandwich serait placé sous la protection immédiate de l'Angleterre, qui s'engageait, elle, à le défendre contre toute révolte intérieure et contre toute attaque du dehors. C'était en quelque sorte déclarer Tamahamah inhabile à apaiser les révoltes et à punir les mutins, c'était donner droit de suzeraineté à la Grande-Bretagne et ne plus posséder les iles que comme gouverneur. Tamahamah dévora l'offense qu'il ne pouvait châtier, et se proposa cependant d'éluder du moins l'exécution de cette espèce de traité qui le détrônait. Mais le but était atteint. Les mécontents, bien sûrs de la protection anglaise, élevèrent une voix rebelle et se déclarèrent liés à l'étranger par leurs serments. A la vérité, l'ascendant de Tamahamah sur les populations soumises paralysa pendant quelque temps les effets désastreux de la trahison ; mais comment lutter contre tant d'ennemis à la fois dont la plupart ne quittaient jamais son palais de Kayakakooah? Il rongea son frein, et M. Young, qui a suivi avec le plus vif intérêt les phases de celte révolution politique, nous assura qu'elle seule avait abrégé les jours du grand monarque.
Le coup frappé alors retentit encore aujourd'hui. Sans hériter des vertus et du courage de son père, Riouriou a dû subir l'influence ç\e ses ennemis, et, lâche dans son indolence, il courbera la tête et laissera marcher les événements jusqu'à la secousse qui l'emportera.
J'écrivis alors ce que les faits se sont malheureusement chargés de ratifier.
Un homme fin, rusé, souple, caressant, que Tamahamah avait envoyé comme gouverneur à Wahoo, s'échappa un jour de cette île, où il mit à sa place un frère ivrogne continuellement abruti par l'ava sandwichien et l'eau-de-vie européenne, et arriva à Owhvée sous le prétexte d'appuyer la cause de Tamahamah désertée, mais dans le but caché de se vendre à la politique de la Grande-Bretagne. Tamahamah, pris au piège, le créa son premier ministre, et les Anglais, dont il était le principal agent, le nommèrent pompeusement Pitt. Tout cela était glorieux sans doute; mais Kraïmoukou ne se trouvait pas satisfait encore. D'autres puissances pouvaient venir disputer la conquête de l'archipel à l'Angleterre : il fallait se mettre en harmonie avec elles. La France avait aussi des vaisseaux de guerre et d'excellents capitaines, la France avait donc aussi des droits sacrés à l'affection de Kraïmoukou-Pitt, dont l'ascendant écrasait déjà Riouriou. Dès notre arrivée à Koïaï, il nous annonça qu'il voulait se faire chrétien, que son bonheur serait de recevoir le baptême de notre aumônier, et qu'il nous priait de ne point lui refuser cette faveur, nous
assurant, au surplus, que les navires de notre nation trouveraient toujours en lui un protecteur ardent et dévoué. Ce qu'il nous demandait était facile à accorder, et la cérémonie du baptême eut lieu à bord de notre corvette. Elle fut assez piquante et curieuse pour que je la retrace dans tousses plus petits détails. J'étais descendu à terre avec l'élève Janneret, chargé de conduire le roi, car je voulais dessiner le départ de la famille. L'yole du commandant devait recevoir le monarque et une de ses femmes ; la reine mère s'y fit aussi laborieusement charrier avec Kraïmoukou par une demi-douzaine de vigoureux soldats, tandis que plusieurs élégantes doubles pirogues, chacune pagayée par les principaux officiers, servaient de brillante escorte à l'embarcation française. Je me plaçai dans la plus belle des doubles pirogues avec Gaimard et la reine Kao-Onoéh, et nous attendîmes pendant plus d'une demi-heure, sous un solejl ardent, Riouriou, dont la toilette s'achevait avec lenteur, et qui ignorait sans doute que l'exactitude est la politesse des rois.
Il arriva enfin coiffé d'un chapeau de paille noire et habillé avec une petite veste de hussard et d'un pantalon vert fort richement brodé, mais nu-pieds, sans cravate et sans gilet. La plus jolie femme de Kraïmoukou prit place à côté de Kao-Onoéh dans notre pirogue, et nous eûmes le loisir d'étudier ces deux excellentes créatures, que je recommande à l'attention spéciale des étrangers voyageurs. Avant de s'embarquer, Riouriou se fit détaboucr par le grand prêtre, afin de pouvoir se mettre à l'abri du soleil sous une tente ou sous un parapluie, et je remarquai avec un profond sentiment de tristesse qu'en arrivant auprès de la reine mère il lui serra affectueusement la main, et tous deux répandirent des larmes en prononçant le nom de Tamahamah.
La flottille se mit en marche, le canot du commandant en tète; nous suivions immédiatement, et derrière nous six autres pirogues portaient des officiers supérieurs, quelques femmes et un grand nombre de curieux. Les plus robustes nageurs de ÏUranie armaient l'yole1, qui glissait rapide, sur les eaux; mais quand nous voulions essayer la vélocité de l'embarcation où j'avais pris place, je n'avais qu'à demander une douzaine de forts coups de pagaie aux Sandwichiens, et l'yole du commandant était à l'instant dépassée. Nous arrivâmes bientôt à la corvette, pavoisée de tous ses pavillons. Riouriou monta le premier; il fut reçu par une salve de onze coups de canon et il descendit dans la batterie pour voir exécuter le feu. On eut une peine infinie à hisser sur le pont la reine mère , mais enfin elle arriva, aux rires à demi étouffés de l'équipage, qui craignait, disait-il, de voir sombrer la corvette. Après ces deux personnages, Kraïmoukou s'élança, moins leste que Kao-Onoéh, à qui j'offris la main, et après eux la femme si jolie et si compatissante du premier ministre, que je laissai monter seule et pour une cause que vous saurez plus tard.
— Fichtre! me dit Petit en m'apercevant, vous n'êtes pas le plus mal partagé.
— Tais-toi, bavard, et songe que tout ceci est fort sérieux.
— Aussi, nous en rions déjà comme des fous.
— Si tu te permets la moindre impertinence...
— Allons donc, monsieur Arago, vous voulez que je me taise, et le sapajou de Gascon est là.
— Où donc?
Je ne sais pourquoi les marins disent toujours la yole.
— Parterre, allongé; Marchais lui a donné exprés, sans le vouloir, un croc-en-jambe, et le crapaud s'est étendu.
— Vous éles deux grands vauriens.
L'autel, surmonté de l'image décorée de la Vierge, était adossé à la dunette ; des chaises et des fauteuils avaient été offerts aux princesses, qui aimèrent mieux se coucher par terre; les ministres, les hauts dignitaires, les officiers, le peuple, mêlés et confondus, couraient çà et là, fort indifférents à ce qui allait se passer. Le roi demanda une pipe et fuma; Kao-Onoéh et l'épouse du futur chrétien s'accroupirent, joyeuses comme des enfants, auprès du banc de quart, où elles m'appelaient à tour de rôle, et nous avions peine à leur faire comprendre l'utilité et la sainteté de l'auguste cérémonie qui nous rassemblait tous. La lumière céleste n'avait pas encore frappé leurs âmes.
L'abbé de Quélén parut enfin, revêtu de ses plus beaux habits ; il officia, servi par le valet du commandant, bedeau infiniment plus propre aux besoins d'une église qu'aux exigences d'un navire. Notre capitaine était le parrain, et M. Gobert, son secrétaire, la marraine, en remplacement de madame Freycinet, qui gardait la chambre, et la inesse se dit aux ronflements du roi et de quelques grands personnages qui respiraient en faux-bourdon. Kao-Onoéh était la plus curieuse des femmes ; elle me questionnait sur tout, et Rives lui traduisait mes réponses, qui semblaient beaucoup l'amuser. L'épouse favorite de Kraïmoukou demanda d'un air assez peu inquiet combien on couperait de phalanges à son mari et combien on lui ferait sauter de dents; je l'assurai qu'on le lui rendrait fort intact, et les deux princesses ne comprenaient pas comment une si belle récompense était accordée
à celui qui ne faisait rien pour la conquérir. La messe achevée, Kraïmoukou reçut l'eau sacrée du baptême, et le ciel s'ouvrit à un élu.
Quand tout lut fini pour Louis Kraïmoukou-Pitt, peu s'en fallut que M. de Quélen ne se vît contraint par la violence à recommencer l'ablution sainte au profit de chacun des assistants. Kao-Onoéh se montra la plus fervente des néophytes; elle s'élança, à demi nue, vers notre abbé scandalisé ; elle baisa ses vêtements, ses dorures, et s'empara de l'image de la Vierge, qu'elle présenta à l'adoration de toutes ses amies, presque aussi dévotes qu'elle; puis, consolées du refus du prêtre, elles visitèrent la batterie, l'entrepont, les cabines des officiers, le poste des élèves, et ce n'est pas la faute de l'épouse aimée de Kraïmoukou si son mari ne reçut ce jour-là sur la tête que le signe sacré de son salut.
Peu d'instans après, le roi, les princes, les princesses, se rendirent à terre, et Louis Kraïmoukou-Pitt, le nouveau chrétien, alla se reposer dans sa cabane, au milieu de ses six femmes, sans avoir rien gagné dans notre estime, sans avoir rien perdu de l'amitié deRiouriou, ni de son autorité sur le peuple, à l'antique religion duquel il venait de donner un flétrissant démenti.
J'accompagnai les Sandwichiens à Koïaï, car c'est surtout après de semblables jongleries qu'il y a quelque chose à apprendre et d'utiles enseignements à puiser dans le recueillement de la pensée. Mais, hélas ! on ne pense pas aux Sandwich ; toute morale y est incomprise, excepté cependant celle de l'intérêt personnel, qui appartient à tous les peuples et qui est presque celle de tous les hommes.
Kraïmoukou, sous ce rapport, était un type curieux à étudier.