XLV1II
ILES SANDWICH
Les veuves de I amabamah. — Les femmes de Rives. — lHncr de ministres. — Young.
Assemblée générale. — Religion.
11 y avait quinze ans que M. Rives était établi aux Sandwich quand nous y arrivâmes; aussi le sol, les eaux, le ciel et le climat de cette zone vivifiante donnaient à son être si chétif un air de virilité et de force contrastant de la façon la plus grotesque avec l'exiguïté de sa charpente anguleuse. Si sa taille eût été je ne. dis pas même moyenne, mais un peu au-dessus de celle des nains qu'on montre dans les foires, nul doute que Tamahamah n'en eût fait un jour quelque chose d'importance et que la haute fortune du Gascon ne l'eût bientôt mis à même d'être utile aux navires explorateurs de toutes les parties du monde civilisé. Mais, hélas ! clans un pays où le mérite se mesure au mètre, Rives, revêtu du pouvoir, aurait bouleversé les idées des Sandwichiens, habitués à ne regarder leurs chefs qu'en levant la tète au ciel. Aussi, en dépit d'une cure merveilleuse dont je vous parlerai plus tard, resta-t-il constamment dans une obscurité parfaite et toujours cependant accueilli avec bienveillance par les reines et les dignitaires de la cour, qu'il divertissait beaucoup par ses manières de sauterelle et les ridicules contorsions dont sa mâchoire était tourmentée quand il essayait de prononcer convenablement certaines syllabes de l'idiome sandwichien.
Sa fierté gasconne eut longtemps à souffrir de l'injustice du sort, et cependant, vaniteux par naturel, il
ne négligeait aucune occasion de nous montrer que sa présence chez les reines ou chez les veuves de Tamahamah n'était jamais importune. Notre visite à Riouriou se fit sous ses auspices, quoiqu'il y jouât un rôle fort obscur. Le prince nous reçut dans son grand costume de colonel, et Rives se chargea de nous traduire les belles choses que le monarque galeux se plaisait à nous débiter avec une incroyable volubilité. Pauvre roi !
Une autre fois, après une course assez peu curieuse sur le bord de la mer, je lui demandai à qui appartenait une case fort passable auprès de laquelle se promenaient quelques soldats ai^més.
— Diable ! me répondit-il, c'est lepalais des veuves de Tamahamah.
— Avez-vous accès auprès d'elles?
— J'v suis reçu comme un ami, comme un frère.
— Pouvez-vous me présenter?
— Je ne comprends pas que je ne l'aie pas fait encore.
— De quoi s'occupent ces princesses?
— Elles laissent les jours se chasser les uns les autres, et c'est tout. Au surplus, vous verrez tout à l'heure.; retournez-y plus tard, une seconde fois, vous les trouverez à la même place, et si le hasard vous ramène par ici dans deux ou trois ans, rien ne sera
changé dans celte demeure royale, à moins que l'une des veuves ne soit allée rejoindie Tamaliamah dans l'autre monde.
Ce palais ne se distingue des autres cabanes de Koïaï que parce qu'il occupe plus d'espace. On y entre par une porte exlrèmement large, mais tellement basse, que Rives lui-même, dont le front ne dépassait guère ma ceinture, était forcé de se courber pour y pénétrer. A notre arrivée, à peine deux ou trois létes s'agitèrent-elles pour nous voir marcher; mais Rives parla, sauta, fil quelques singeries, frappa une joue du dos de sa main, comme on caresse chez nous les pet'.ts enfants, et sembla ranimer pour quelques instants les masses énormes qui gisaient là comme des débris d'hippopotames à demi voilés par deux cents brasses au moins de fines étoffes du pays, de diverses couleurs. Au milieu de ces monstrueux amas de chair humaine, s'agitait un corps surmonté par
une figure endolorie, aux regards abattus, à la physionomie pleine de douceur et au sourire d'une bonté exquise. C'était la reine mère, favorite de Tamahamah, dont je fis le portrait avec plaisir ; son langage avait un charme, une douceur indéfinissables, et les dessins qui ornaient sa poitrine volumineuse étaient tracés avec un goût parfait. Elle était tatouée sur la langue; le nom de Tamahamah, la date de sa mort, se lisaient sur ses bras ; la plante de ses petits pieds et la paume de ses mains si délicates portaient des figures que je soupçonnai esquissées par le dessinateur de l'expédition commandée par Kotzebuë.
Quand j'eus fini mon travail, elle me pria de l'orner de plusieurs nouveaux dessins, et Rives m'apprit qu'elle désirait fort un cor de chasse sur le postérieur et une figure de Tamahamah sur l'épaule, ce à quoi je consentis avec grand plaisir. J'avais à peine achevé, qu'un des officiers qui veillaient autour des princesses
... C'était la reine mère, favorite de Tamahamah. (Page 244.)
se mit à l'œuvre et piqua mes dessins avec une vitesse extrême, et le lendemain j'eus le bonheur de co^t^mpler mon ouvrage sans que rien désormais p.'.l le détruire.
L'amour de Tamahamah pour sa favorite était profond, et celle-ci conserve encore sur ses membres les traces de la vive douleur que lui causa la mort de son mari. Elle jura de ne plus se couronner de fleurs, de ne se parer d'aucun bracelet, de ne jamais laisser croître ses cheveux, se coupa une phalange du petit doigt de chaque main, et se fit sauter quatre dents le jour même des funérailles du grand prince.
Dans sa jeunesse, elle devait avoir été d'une remarquable beauté, et l'on s'explique dès lors tout l'amour que lui avait voué Tamahamah.
Auprès d'elle, un petit garçon fort amusant par sa vivacité agitait un grand éventail de plumes de divers oiseaux, tandis qu'une jeune fille absolument nue et Fort gentille lui présentait par intervalles, ainsi qu'aux autres princesses, une grande calebasse à demi remplie de fleurs, dans laquelle elles crachaient à tour de rôle.
Cette cérémonie achevée, la calebasse, dont l'ouverture avait cinq ou six pouces de diamètre au plus, était fermée à l'aide d'une sorte de foulard noué qu'on ne touchait qu'avec une grande précaution. La reine favorite, toujours attentive à ce que je faisais, s'apercevant que je regardais beaucoup plus la jeune Sandwichienne qui présentait la calebasse, me fit demander par Rives si je voulais emmener son esclave avec moi, et je l'en remerciai du ton le plus franchement hypocrite du monde, ce qui égaya beaucoup l'assemblée, y compris l'espiègle, dont je récompensai la bonne volonté par une paire de ciseaux qu'elle accepta avec une joie ravissante.
Notre visite aux veuves de Tamahamah allait finir, lorsque entra toute guillerette la femme de Riouriou, la belle Kao-Onoéh, enchantée, nous dit-elle, de nous trouver là. Sa taille était de cinq pieds six pouces, et comme elle s'était affranchie des vêtements européens sous lesquels elle m'avait paru si ridicule une fois, j'avoue que je la trouvai ravissante. Au reste, rien n'égale le laisser-aller de cette princesse, si ce n'est peut-être le ton et les manières de certaines femmes
de Paris, que nulle honteuse proposition n'avilit, que nul sale propos n'effarouche. Hâtons-nous d'ajouter que les mots vice ou vertu, comme nous les comprenons en Europe, n'ont aucun sens pour Kao-Onoéh.
Elle était tille de Tamaliamah et de llika-Oh. Ce prince l'épousa dès qu'elle eut atteint sa quatorzième année ; Tamaliamah mourut , et son fils liiouriou épousa à son tour la femme de son père, et par conséquent sa propre sœur.
Je me suis fait donner cette assurance, non pas seulement par M. Rives, mais encore par M. Young et par les princesses elles-mêmes, qui trouvaient cette quadruple union fort naturelle. Ne vous ai-je pas dit que le Sandwichien est un peuple fort curieux à étudier !
Je ne sais, en vérité, de quoi j'étais coupable envers mon cher demi-compatriote : toujours est-il
que pendant mon séjour à Koïaï il m'a joué deux ou trois tours de sa façon dont je lui ai longtemps gardé rancune. Hélas! peut-être prévoyait-il dès lors que je publierais, à mon retour en Europe, le récit fidèle de sa triste et ridicule odyssée.
Nous venions de sortir de chez les reines, lui enchanté de ses singeries, qu'on avait accueillies avec assez de bonté, moi épouvanté, encore de l'aspect hideux de ces masses informes de chair qu'on nommait corps humains, et qui figuraient à merveille ces gigantesques chiens de mer venant péniblement mourir sur la plage épuisée à les porter.
— Venez à bord, dis-je à Rives; vous dînerez avec nous.
— Merci ; vos deux chers matelots me causent une frayeur que je ne peux maîtriser. Faites mieux, dînez avec moi.
La belle Kao-Onoéh, femme de liiouriou.
— Chez-vous? J'accepte.
■ — Non, chez le premier ministre Kraimoukou, votre coreligionnaire, avec qui vous avez déjà fait si ample connaissance.
— Est-il nécessaire que vous m'annonciez?
— Je vous le répète, monsieur, des étrangers comme vous entrent ici partout, ils s'asseyent sur les plus fines nattes, ils se couchent, se reposent, dorment ou mangent sans qu'on s'en offense ; au contraire, c'est un honneur dont chacun se montre tout fier.
— Excepté vous ; on dirait que vous avez plus peur de moi que de mes deux matelots.
— Ces deux peurs diffèrent essentiellement.
— Vous êtes un poltron. Si, comme vous, depuis quinze ans, j'habitais les Sandwich, j'en aurais pris les mœurs et les habitudes. Eh, mordieu! vous serez tout à fait Sandwichien avant notre départ.
— Cela est pourtant bien dur d'avoir à craindre la présence d'un navire qui vous apporte des nouvelles d'un pays que l'on aime tant ! Enfin, il en sera
ce qu'il plaira au destin et à vous. En attendant, voulez-vous venir chez Kraimoukou?
— Très-volontiers ; mais je vous préviens que vous me donnerez un gîte, si après le dîner il est trop tard pour retourner à bord.
— Vous êtes bien cruel, monsieur Arago.
— Allons chez Son Excellence monseigneur de Kraimoukou.
La demeure du ministre était voisine de celle de Riouriou , mais beaucoup moins spacieuse, et la porte d'entrée, au contraire, différente de celles des autres cabanes, avait une hauteur assez ordinaire. A notre arrivée, Kraimoukou se leva galamment, et vint nous offrir des nattes d'une élasticité remarquable, tandis que sa favorite, dont la taille dépassait la mienne de deux pouces au moins, nous souriait d'une façon toute gracieuse : jusqu'alors c'était, la plus belle et la plus jolie personne que j'eusse vue à Owhyée ; ses manières étaient élégantes et folles à la fois, ses regards plus que hardis, son nez aquilin, sa bouche un peu boudeuse; mais la
sotte avait cru devoir se faire abattre quatre dents afin de mieux honorer la mémoire de Tamahamah. Sa chevelure commençait à pousser noire et soyeuse, et la chaux en avait blanchi une couronne sur le front et sur les tempes ; les pieds et les mains de la princesse étaient d'une délicatesse à forcer ceux des Andalouses à se cacher; ses bras rondelets, ni trop gros ni trop minces, avaient une souplesse de mouvement qui annonçait de la grâce et de la force, et les tatouages dont son beau sein, ses cuisses et ses jambes étaient ornés, présentaient une originalité qui ne gâtait rien de cet ensemble bizarre, si curieux â voir et à étudier. La langue, la plante des pieds et la paume de la main droite portaient également l'empreinte de quelques fines piqûres, et je crus lire le mot Rurick sur une de ses épaules. Ma jalousie contre le dessinateur de l'expédition de M. de Kotzebuë s'en irrita ; je proposai deux jolis dessins à Konoah, et je la vis bondir de joie comme un enfant à qui l'on présente un joujou. A sa demande, je traçai un cor de chasse où elle voulut ; puis, selon ma volonté, j'écrivis mon nom en gros caractères à partir du cou jusqu'aux reins, cl je croquai deux boxeurs sur les lianes de la jeune femme, qui ordonna à l'instant même que le piqueur fût appelé. Au surplus, Konoah se prêtait â tous ces jeux avec un abandon bien capable d'épouvanter Kraïmoukou s'il avait eu la jalousie de Rives; mais le soleil des Sandwich frappait depuis trente-six ou quarante ans le front du ministre, et ses femmes, même sa favorite, étaient pour lui des meubles auxquels il n'attachait aucun prix .
Quoi qu'il en soit, Konoah se fit toute belle pour nous bien recevoir ; elle se para d'énormes colliers, de couronnes de fleurs et de verdure, de bracelets de jam-rosa et de verroteries européennes ; enfin, elle ne négligea rien pour nous subjuguer. Hélas! la pauvrette faisait des frais bien inutiles; elle était mille fois plus séduisante sans vêtements et sans couronnes.
Dois-je tout dire cependant, et ne vais-je pas un peu désenchanter l'imagination active de mes lecteurs? J'ai promis la vérité :
Konoah avait la gale.
Nous nous mîmes à table, le ministre, Rives et moi; Rives debout, afin de ne pas être forcé de lever les mains pour se servir, Kraïmoukou et moi sur de belles chaises couvertes de moelleuses nattes de Manille, â ce que je crois. Konoah ne dînait jamais avec son mari, j'allais dire son maître. 0 femmes! ce n'est que chez nous que vous régnez en souveraines, chez nous seulement et clans les antiques Mariannes. 0 femmes d'Europe, ne venez jamais aux Sandwich !
On servit une jatte remplie de poé, cette pâtemastic dont je vous ai parlé, et dans laquelle Kraïmoukou et Rives trempaient gloutonnement leurs doigts à tour de rôle. Moi, je mordais les miens de dépit, et, tout en adressant des paroles de colère au damné Gascon avec un sourire qui pût donner le change au ministre, j'écrasai de mon talon l'orteil du nain, qui poussa un grognement étouffé par la crainte de nie Irahir. Après le pàê vint un morceau de cochon salé sur lequel je tombai avec rage, et, cela fait, le dîner se trouva achevé. Avant et après le repas nous bûmes dans des verres de cristal un vin assez potable à la santé de Tamahamah.
Kraïmoukou nous dit adieu ; il se coucha sur une natle. Sa femme nous accompagna jusqu'au rivage, et je jurai bien à maître Rives de me venger tôt ou tard de sa perfidie.
Il sait si j'ai tenu parole.
— Je ne vous avais pas promis une table magnifique, me dit-il en me donnant la main pour entrer dans le canot du bord, qui venait d'accoster.
— Mais, faquin, on donne au moins à manger aux gens. 11 fallait me dire que vous m'invitiez â mourir de faim.
— Comment! vous n'êtes pas rassasié?
— Après un pareil dîner un pourceau de votre taille ne me suffirait pas.
— Alors dépeuplez l'île.
Je quittai cependant le Gascon avec plus de gaieté que de mauvaise humeur.
L'horrible aspect du paysage qui, du bord, se dessine à l'œil, me forçait chaque jour de descendre à terre, où je trouvais, plus près des masses, quelque vérité dans les détails. Et puis notre ami Rives avait toujours une petite anecdote à nous raconter ou quelque nouvelle course à essayer avec nous. C'est un baume si doux à l'âme que l'écho des paroles du sol natal, alors que le diamètie de la terre vous sépare d'une patrie désirée !
— Retournons auprès de M. Young, ce brave vieillard qui se meurt, dis-je au Bordelais le lendemain de notre somptueux diner dans le palais de Kraïmoukou. Je me plais â côté de ses jeunes et intéressantes filles, veillant sur lui avec une si vive tendresse. Pauvres enfants, qui sous peu de jours n'auront plus de père, et se trouveront sans secours, sans appui, sans guide, dans ce monde dont elles ne comprennent pas même les dangers! M. Young avait été le conseil de Tamahamah; sa voix expirante n'était pas entendue de Riouriou, et le pauvre moribond, pleurant de reconnaissance pour les bienfaits du père, appelait encore sur le fils les bénédictions du ciel.
Nous escaladâmes les sinueux sentiers qui conduisaient dans la plus belle ou plutôt dans la seule véritable maison de Koïaï, et nous nous assîmes bientôt au chevet de ce brave homme si près de la terre.
— Cela est bien à vous, me dit-il, de ne pas oublier ceux qui s'en vont. Tenez, si votre commandant pouvait ramener en Europe ces deux chétives créatures que vous voyez là les yeux baignés de larmes, je bénirais mon sort. Mais, ô mon Dieu ! que deviendront-elles dans ce pays encore sauvage, et où se préparent de si sanglantes catastrophes? Pauvres enfants ! quelle vie ! quel avenir ! . . . Et les yeux à demi fermés d'Young se remplissaient de larmes, et des sanglots étouffaient sa voix.
— Riouriou, lui répondis-je, aura soin de vos filles. Pourquoi voulez-vous qu'il oublie ce que vous devait son père?
— Riouriou ne sera pas longtemps roi.
— Votre amitié vous alarme.
— Non. Je connais le peuple sandwichien : il murmure, il menace, il ne tardera pas à frapper. J'apprends déjà que Kraïmoukou change de religion. N'est-ce pas changer de maître ? Mes chères enfants seront entraînées par le torrent qui bouillonne sous leurs pieds, et voilà ce qui me fait mourir avec tant de regrets.
Cependant les deux jeunes filles étaient là, tendres coHirs, pii'U.x comme la prière, fervents comme ramifie, âmes pures comme un beau ciel, Heurs isolées sur cette terre de douleur et d'exil, douces colombes devinant par instinct la pudeur et la vertu, se voilant dans un pays où la nudité est dans les mœurs, et priant sans cesse un Dieu de bonté pour lui demander une vie à laquelle leur vie était attachée.
L'une avait treize ans, l'autre quatorze. Oh! que
j'avais de bonheur à presser clans mes mains celles de ces deux créatures européennes, dont l'avenir se levait déjà si sombre et si désastreux! Les voilà... Le père s'éteint comme une llamme sans aliment. A qui appartiendront-elies un jour? Oncls chefs de Rionriou en feront leurs épouses pour les abandonner plus tard à la brutalité de cinq ou six rivales éhontées qui leur imposeront avec menaces les usages si favorables à la paresse, au désordre et à la débauche?
Je les appelai près de moi qu'elles connaissaient déjà un peu et qu'elles aimaient beaucoup, car je les amusais de temps à autre par des tours de passepasse, et leur faisais cadeau de jolies petites images qu'elles se hâtaient d'aller coller sur le mur; je sautais et souriais avec elles; je me laissais terrasser par leurs douces menottes, je les embellissais d'un collier, d'un mouchoir, d'un ruban; je leur faisais accepter des aiguilles, des ciseaux, de petits miroirs, et le père me tendait sa main tremblante en me disant : Que roua êtes bon !
Ce jour-là, je l'aidai à se lever, et, lui offrant mon bras, je le conduisis à petits pas jusque sur la terrasse au sommet de laquelle était assise sa maison.
— C'est là un beau ciel, me dit-il ; c'est là une rade bien belle, bien vaste, bien poissonneuse.
— Oui, sans doute ; mais le sol! mais les hommes ! mais leurs mœurs !
— Taisez-vous ; jetez au loin votre pensée ; ne regardez pas à vos pieds.
Le paysage était trop imposant pour que je pusse m'en arracher. A vingt-cinq pas de nous, un fort assez régulièrement bâti, bérissè de canons et dominant la baie; sous le fort, un moraï magnifique, paré de plus de quarante hideuses idoles rouges, la table de dissection, et un temple, tabou pour tout le monde, excepté pour le prêtre fanatique1; sous le moraï, des blocs de lave durcie, perçant le sol avec effort; à droite, le redoutable Mowna-Kaah et ses fournaises ardentes; à ses pieds, le déluge de scories vomies par ses cent gueules béantes ; là-bas, sur la plage, quelques cabanes semblables à des nids de fauvettes tombés des arbrisseaux ; à leur côté, un groupe honteux de cocotiers souffreteux et grêles; sur notre tête, les premiers et difficiles échelons à l'aide desquels on ose parfois tenter l'escalade du Mowna-Kaah, et tout là-bas, à gauche, semblable à un géant endormi sur les feux qui l'ont à demi calciné, le Mowna- Laé, se dessinant, sulfureux et jaune, sur un horizon vaporeux, et planant sur une mer où pointent si rarement les mâts des navires explorateurs.
— Vous avez encore raison, me dit M. Young en me voyant dans l'admiration de ce magnifique panorama ; vous avez raison : c'est une grande chose que celle sur laquelle vous attachez vos regards. L'Europe est bien mesquine, n'est-ce pas, auprès de cette turbulence et de ce chaos?
Le commandant et quelques officiers vinrent nous distraire de nos rêveries. M. Young se leva sans trop d'efforts; l'air vif de la montagne avait ranimé ses membres engourdis, et il embrassa ses deux filles avec un redoublement de tendresse qui semblait dire: Je ne vous quitterai pas encore ! Hélas ! la décrépitude est l'enfance; l'illusion n'est-elle pas le bienfait de ces deux âges? et le dernier soupir du vieillard n'est-il pas aussi une espérance ?
1 Je crois utile de donner ici, en opposition avec les cimetières des Sandwich, le dessin d'un cimetière chinois de Koupang, dont la description a peut-être laissé quelque chose de vague. {Voy. la gravure, page 98.)
Effrayé des dangers sans nombre qui déjà cerclaient Rionriou comme dans un triple réseau de fer, M. Young pria notre capitaine d'essayer de son ascendant pour inviter les chefs à une soumission imposée par leur devoir, et pour menacer les rebelles de la vengeance des puissances européennes.
- — Je dois tant à Tamahamah, ajouta M. Young, que je voudrais, avant d'expirer, voir son fils sauvé de tout péril. Ecouterez-vous ma prière, monsieur?
Le commandant promit de céder aux vœux de l'infortuné moribond, et le lendemain, en effet, une assemblée générale des chefs d'Owhyée fut convoquée par Rionriou lui-même, qui se sentit fort de l'appui que semblait lui assurer le chef de notre expédition.
Elle eut lieu dans un vaste hangar, au milieu d'outils, de débris et de pirogues. Le roi occupait un fauteuil délabré, notre commandant une chaise boiteuse; M. Rives, interprète officieux, se glissa sur une espèce de tronçon de statue ébauchée, et nous, perchés çà et là sur les embarcations, nous figurions à merveille le public peu difficile de nos théâtres des boulevards, aux beaux jours des représentations gratuites. Six ou huit chefs au plus se rendirent à l'appel d'un pas nonchalant. Deux d'entre eux s'amusèrent à jouer aux dames dans de petits trous avec des pierres blanches et noires; deux autres s'étendirent par terre sur des nattes que des enfants leur avaient apportées, tandis que Ooroh, le plus grand, le plus intrépide, le plus dangereux de tous, se mit à siffloter comme pour nous dire que nous n'avions pas l'avantage de lui plaire. Quatre princesses ne dédaignèrent pas de nous tenir compagnie, et le capitaine de corvette commença sa harangue.
Il dit en substance que l'Europe attentive voyait avec regret les divisions qui éclataient à Owhyée ; que l'amitié qu'on avait chez nous pour le grand Rionriou (souvenez-vous qu'il avait six pieds) nous imposait le droit de faire entendre des paroles sévères, et que si la révolte continuait, les vaisseaux unis de l'Angleterre et de la France ne tarderaient pas à venir infliger aux coupables le châtiment qu'ils auraient mérité.
Dès qu'il eut achevé, Rives, l'interprète, prit à son tour la parole pour traduire la vigoureuse harangue ; mais quatre chefs étaient déjà endormis profondément; Ooroh s'était retiré en murmurant, et la séance se trouva levée.
Le roi remercia le commandant, le commandant remercia M. Rives, M. Rives nous remercia, nous remerciâmes le monarque, et tout fut dit. Cela aurait pu être grave, sérieux et utile ; le mauvais vouloir des chefs en fit une chose ridicule, et la faiblesse de Rionriou la rendit honteuse.
Touchons maintenant à ce qui d'ordinaire fait la force des peuples.
Le religion des Sandwichiens est un mélange stupide et bâtard de mahométisme et d'idolâtrie.
Les femmes, après leur mort, ne doivent jouir que de la moitié des biens promis aux hommes, comme si l'on voulait les punir dans l'éternité des tristes sacrifices qu'on leur impose déjà avec tant de rigueur sur cette terre
On adore ici des images, on consulte les entrailles des victimes immolées aux dieux irrités, et l'oracle dit s'a parole solennelle et sacrée.
11 y a des demi-prêtres, des prêtres tout entiers et un grand prêtre. Le pouvoir de ces trois classes de charlatans est respecté parle peuple; mais les ordres
émanés de l'autorité supérieure indigent à celui qui tente de les éluder une punition double, triple ou quadruple de celle qu'aurait eue à subir le coupable s'il avait seulement été rebelle à l'ordre d'une autorité inférieure. Tout cela, comme chacun voit, est on ne peut plus logique. .
Les prêtres des Sandwich, aussi fervents que ceux de notre Europe, croient-ils en effet à la sainteté de leur religion? Je, serais tenté de le supposer, car le grand prêtre surtout s'inflige, dans certaines circonstances, de si rudes corrections, que l'on comprend qu'il cherche à s'en faire un mérite auprès de ses dieux. N'y aurait-il pas là plutôt ausssiun piège tendu à la crédulité de la foule, toujours facile à subjuguer par Uexemple?
J'ai vu, à Koïaï, le grand prêtre d'Owhyée assis sur un roc de lave, la tête et les épaules nues, recevoir, pendant des heures entières, sans changer de pos-
ture, les rayons torréfiants d'un soleil de plomb, dont la réverbération seule crevassait la peau.
J'allai un jour à lui sur le rivage; il se promenait avec gravité, et je lui présentai un parapluie.
— Tabou! tabou! tabou! me répondit-il d'une voix effrayée.
Quelquefois encore, quand tous les habitants, après une chaleur ardente, s'élancent pêle-mêle dans les eaux pour y ressaisir leurs forces à demi éteintes par un soleil sans nuages, ce prêtre, au moment de s'y jeter, s'arrête sur le rivage, place sa main au-dessus de sa tète, prononce le mot sacramentel tabou, et le plaisir de la nage lui est interdit par sa propre volonté.
Mais ces punitions, auxquelles il se soumet de bonne grâce, il en frappe bien plus souvent le peuple avec une cruauté sans exemple, et malheur à qui oserait braver sa défense ! Trois fois par mois la nier est tabou,
La demeure du ministre élaiL voisine de celle de Hiouriou. (Page 245
c'est-à-dire que le grand prêtre lui ordonne de punir de mort quiconque se baignera dans ses flots. Les rivières reçoivent de lui la même puissance, el la sévérité de ses augures s'étend encore sur certains animaux domestiques qui ne se doutent guère de ce qu'on exige de leur docilité. Ainsi, lorsque, dans un jour tabou, un coq se permet insolemment de chauler, on le saisit par ordre d'un demi-prètre, et on l'enferme jusqu'au lendemain, sans nourriture, clans un profond souterrain.
0 religion!
Toute femme se chauffant à un feu allumé par les hommes est punie du fouet.
Toute femme fumant une pipe d'homme reçoit le même châtiment.
Deux fois chaque dix jours, l'usage des bains de mer leur est interdit, et nulle d'elles ne peut, en aucun temps, manger des bananes.
Je ne vous dirai pas mille autres piivations imposées à ce pauvre sexe, mille autres stupides rigueui s ordonnées par les prêtres. C'est à reculer de dégoût et de pitié.
Tamahaniah avait voulu abolir ces usages cruels ; le grand prêtre fit parler les dieux vengeurs, et la voix
puissante du monarque réformateur se perdit au milieu des anathèmes dont il se vit menacé.
On chante à la naissance d'un enfant, on chante à la mort d'un homme : ce sont d'abord des chants de deuil; après eux, viennent des chants d'allégresse. Les Sandwichiens comprennent la vie el l'estiment ce qu'elle vaut.
Tous les cadavres peuvent être portés aux moraïs; les grands personnages jouissent du poids de la hideuse statue rouge et bariolée qui pèse sur leur tombe. Cette gloire, accordée aux puissants, seraitelle par hasard une faveur au bas peuple à qui on la refuse?
La cérémonie des funérailles est simple : les parents, les amis coupent des joncs dans les champs voisins; ils ramassent du gazon, des fucus, des herbes marines ; ils en font une douce litière ; ils y déposent le corps, le roulent, le pressent, le lient fortement avec des cordes de bananier, et le portent en silence dans la fosse creusée à cinq ou six pieds de profondeur. Quand on est de retour, il y a frottement vigoureux de nez les uns contre les autres ; un long silence règne dans la case ; bientôt un cri retentit ; des chants sauvages, des hurlements, ébranlent les airs... On
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se tait quelques instants, on se sourit, on se dit adieu, U toute douleur est effacée.
La mort d'un liant personnage prolonge l'affliction, et les frottements de nez se renouvellent plus souvent. C'est une sorte de politesse faite à la dignité du défunt ; c'est l'oraison funèbre obligée, absolument comme chez nous ; seulement, en Europe, la douleur est dans les vêtements : aux Sandwich, elle est dans les hurlements, les larmes, les sourires et les serrements de mains. Eh ! eh! cela rapproche un peu, ce me semble, les deux pays.
La femme d'un Sandwichien, à moins que ce ne soit une princesse ou une reine, n'impose pas de frottements de nez. Pauvres femmes! encore une haute faveur dont on vous prive.
Les demi-prètpes et les prêtres se mêlent parfois à ces tristes cérémonies; jamais le patriarche n'y as-
siste. Fi donc! il aime bien mieux fouiller dans les entrailles des cadavres. Cela est à coup sûr plus divertissant.
Rives m'a assuré que L'anthropophagie était dans l'antique religion des Sandwichiens, et que maintenant encore il y avait des mangeurs d'hommes dans l'intérieur d'Owhyée.
Je n'ai vu de culte extérieur ni à Ovvbyée, ni à Mowhée, ni à Wahoo.
Où vont les âmes de ces insulaires morts de maladie, ou par le glaive des ennemis, ou par le couteau du prêtre? Nul ici ne s'inquiète de cela; c'est l'affaire de celui qui a disparu.
Qu'est-ce donc qu'un Sandwichien qui vient de rendre le dernier soupir? On traîne chez nous les cadavres des chiens dans un égoul.
Mais j'ai cru comprendre que les Ombayens, ce
Riouriou.
peuple si féroce, avaient du respect pour la cendre des morts. Et pour les naturels des Sandwich, en général bons et compatissants, tout finirait avec la vie !
Rives doit m' avoir induit en erreur, et j'avoue que je n'ai pas songé à m'assurer de l'exaclitude de cette dernière affirmation en m'éclairant de l'opinion de M. Young.
J'ai beau fouiller dans mes souvenirs et dans mes notes, je n'y trouve plus rien qui me parle du culte de cet archipel. Kraïmoukou s'est fait chrétien ; si un navire ottoman vient mouiller ici quelques jours après nous, Louis Kraïmoukou-Pitt adorera Mahomet; et pour peu qu'une nouvelle expédilion française touche àOwhyèe, un second baptême catholique aura lieu.
11 y a des gens pour qui toute religion est un jeu ; il y en a pour qui elle est un fardeau.
On appelle temple, à Owhyèe, une case carrée, en saillie aux angles, où sont déposés les offrandes des fidèles, les victimes offertes aux dieux en expiation de quelque forfait, et les ossements blanchis de quelques squelettes sacrés. Le grand prêtre seul a le droit de pénétrer dans ces demeures vénérées, et le Sandwichien qui oserait y plonger un œil curieux serait à l'instant même mis a mort.
J'entrai un soir dans la case du grand prêtre, qui Livr. 32.
avait suivi Riouriou à Koïaï ; je le trouvai assoupi auprès de ses trois femmes, fort jolies personnes, dont l'une était tatouée de la façon la plus ridicule. Le dessus des paupières présentait l'image d'une chèvre, et une guirlande de ces animaux, partant du côté droit du cou, glissait sur l'épaule, courait le long du bras, serpentait sur la main, pour revenir en ligne régulière sous l'aisselle; elle descendait ensuite le long des côtes, des hanches, des cuisses, des jambes et du pied, puis remontait de nouveau, et formait un pendant parfaitement harmonie avec le côté opposé. Le nom de Tamahamah se lisait sur sa poitrine; à la paume de chaque main se montrait un N couronné, dessiné sans doute par quelque admirateur de notre gloire impériale, et un essaim de petits oiseaux voltigeaient sur toutes les autres parties du corps. C'était la favorite du grand prêtre des iles Sandwich.
11 arrive parfois que si l'une des puissances du lieu où se trouve le monarque est absente, celui-ci se taboue lui-même ; mais comme il peut se détaboiier à son gré, vous comprenez que son sacrilice n'est qu'une jonglerie ou peut-être aussi un plaisir qu'il se donne ens'interdisant une chose pénible. La stupidité de pareilles pénitences est dans l'humeur de Riouriou, car il ne faut nul courage pour les accepter.
ILES SANDWICH
Tamaliamali. — Kivcs. «le Bordeaux.
J'ai dit quelques-uns des actes du puissant monarque de cet archipel, qui vient de terminer sa glorieuse carrière; mais je sens le besoin de parler encore de ce grand homme, car c'en est un eu effet que le chef intelligent et redouté qui, devançant son époque, cherche par d'heureuses et hardies innovations à placer tout d'un coup son peuple au niveau des nations les plus civilisées du inonde. Tamahamah Ier occupera une grande place dans l'histoire des princes qui ont gouverné les îles de tous les océans. Nul autant que lui n'a essayé de conquêtes morales, nul n'a cherché avec plus d'ardeur à se dégager des ténèbres épaisses des siècles de barbarie; et Louis Damanouébang, ce roi révolté de Timor, qui a si longtemps et si heureusement lutté contre les efforts de la Hollande, impuissante à le soumettre, a moins que Tamahamah mérité de son pays et de l'humanité.
Alors qu'on est fort, venir en aide à des esclaves qui succombent sous les verges du despotisme est le fait d'un homme de cœur. Le premier pas dans la carrière périlleuse de l'émancipation est difficile ; mais relever le faible, donner de l'énergie à des corps énervés, infiltrer pour ainsi dire ses pensées généreuses dans la cervelle assoupie de gens pour qui l'intelligence était un mystère, leur prouver que le repos dans les ténèbres est la mort, que la noblesse des sentiments seule fait la vie, c'est là, sans contredit, la plus grande, la plus belle, la plus généreuse mission que l'homme puisse se donner ; c'est là ce qu'a voulu Tamahamah Ier; c'est ce qu'il a dignement tenté en faveur des peuples qu'il était appelé à gouverner. Une lutte contre les hommes est la tâche hardie que toute âme forte peut essayer; une lutte contre les passions ne peut être que l'œuvre de la supériorité et du génie ; sans contredit, Tamahamah était cet homme de génie.
Si, en montant sur le trône, il avait consenti à respecter les éternelles mœurs et les antiques usages des Sandwichiens, sa vie de prince eût été moins cruellement traversée par les mille dangers qui l'ont assaillie; mais il voulut que les rayons qui le réchauffaient fussent aussi un ardent foyer pour ses sujets, et il poursuivit la direction de ses plans en homme qui en mesurait toutes les conséquences.
Lorsqu'on a bien médité, bien voulu, bien arrêté un projet, lorsqu'on s'est voué corps et âme à son exécution, le non-succès tue : tourner l'obstacle, ce n'est pas le vaincre, et rien n'est mortel comme le découragement. L'homme découragé est l'esclave abruti des événements et des autres hommes, il succombe à la plus légère fatigue, il plie sous le moindre fardeau. L'homme découragé est un atome qu'on peut écraser du pied sans remords; l'homme découragé n'a plus besoin que d'un linceul et d'une tombe.
Toujours prêt à faire la guerre, mais sans cesse occupé des soins de maintenir la paix , Tamahamah cherchait sans cesse à s'éclairer des leçons de la vieille Europe, et pas un capilaine ne mouillait dans un de ses poils sans que le roi réformateur le poursuivit de ses instances pour être guidé dans ses projets. Sûr de vaincre les ennemis dont il était entouré, Tamahamah cherchait surtout le remède à de nou-
velles révoltes de la part de ses gouverneurs, et fatiguait sa constance à les maintenir dans le devoir et le respect. Il possédait un arsenal immense, des forts assez sagement construits, une artillerie formidable; mais on m'a assuré à Mowhée et à Wahoo que dans les dernières batailles qu'il livra aux révoltés il refusa constamment de faire usage de ses canons. Selon quelques voyageurs, il n'étalait ses batteries devant la plage que pour prouver ses relations amicales avec les peuples européens, et il disait aux soldats qui l'accompagnaient dans ses expéditions militaires qu'on ne devait jamais se battre qu'à armes égales. C'est de la grandeur sans doute, mais c'est là une grandeur qui accuserait peut-être beaucoup d'orgueil. Au surplus, je ne sais par quelle singulière circonstance sur presque tous ses canons on lit : République française. Ne serait-ce point que ces bronzes glorieux ont été usés à la fatigue en assurant la liberté d'un grand peuple, et les puissances rivales ne les auraient-elles pas envoyés si loin pour exiler de si éloquents témoins de l'époque de notre histoire la plus féconde en grands courages? Il est certain que les bouches de ces canons sont terriblement déchirées, et que les lumières éraillées attestent qu'ils ne sont pas restés oisifs dans les arsenaux.
Dès que Tamahamah avait décidé une campagne, des coureurs étaient expédiés dans toutes les îles, dans toutes les villes et dans les villages les plus éloignés. Arrivés sur les places publiques, ces envoyés extraordinaires appelaient les peuplades autour d'eux, et le chef du lieu leur adressait trois questions :
— D'où viens-tu? Pour quel motif? Qui t'envoie?
— J'arrive d'Owhyée, répondait le courrier. Je viens chercher des soldats pour défendre Tamahamah. Sitôt que le nom était prononcé, le peuple se prosternait, poussait au ciel des cris éclatants, et, peu de jours après, une puissante armée se trouvait debout, prête à combattre et à mourir.
Mais ce n'étaient pas seulement les hommes qui s'enrôlaient sous la bannière du grand prince : les femmes se faisaient gloire aussi d'affronter les périls, et plus d'une fois elles décidèrent du sort d'une bataille. On en a vu, implacables dans leur fureur, s'attacher aux cadavres ennemis, les mutiler et les déchirer de leurs ongles et de leurs dents. Quelquesunes même, pour venger la mort d'un frère ou d'un époux, se jetaient au milieu de la plus ardente mêlée, et mouraient heureuses dès qu'elles avaient pu immoler une victime aux mânes de celui qu'elles avaient aimé.
Tamahamah soldait ses troupes, mais leur meilleure et leur plus sûre paye était le butin, et plus on apportait de dépouilles, plus on était bien vu au camp. Ainsi préludait Tamahamah à la grande réforme qui a usé sa vie ; ainsi le retrouverons-nous jusqu'à sa dernière heure.
Cependant l'orgueil de ce grand prince, égal à son ambition et à son courage, eut à souffrir un affront qu'il dut d'abord dévorer en frémissant, mais dont, à coup sûr, il aurait tôt au tard tiré une vengeance éclatante. La fortune ne sourit pas toujours aux conquérants, et il est bien des heures de regret et de
deuil qui viennent jeter un voile funèbre sur les triomphes.
Les Atoaïens sont sans contredit les plus beaux, les plus fiers et les plus intrépides des naturels de l'archipel. Jamais chez eux un navire européen n'a reçu la plus petite insulte, jamais un motif de haine ne les a poussés à des actes de cruauté. Infatigables dans les courses au milieu de leurs vastes forêts, sobres et patients, ils sont, plus cpie les indigènes d'Owhyée, d'une constance à toute épreuve pour l'exécution des projets qu'ils ont une fois médités. Un chef, un gouverneur qui serait arrivé parmi eux avec des idées d'asservissement, eût été bientôt, non pas mis à mort, non pas lâchement assassiné, mais renvoyé au roi avec menace de. s'en défaire s'il se fût présenté de nouveau.
Atoaï est une ile riche de ses productions, de ses mines, de son climat, de ses belles rivières; Atoaï est riche de son indépendance achetée déjà par plus d'un exemple de bravoure et de dévouement, et l'on respire autour d'elle et sur ses montagnes un parfum de liberté qui prédit à ses habitants un glorieux et puissant avenir. Atoaï, une des plus florissantes îles des Sandwich, avait pour gouverneur, sous les ordres de Tamahamah, un chef intrépide, .intelligent et humain, un jeune homme ardent, magnanime, mais rusé, qui, sous prétexte de façonner d'excellents soldats au profit du roi de tout l'archipel, ne songeait réellement qu'à sa sûreté personnelle et à l'affranchissement du joug qu'il était condamné à subir. Ce vaillant homme s'appelait Tanna-ah. Dès qu'il eut aguerri ses troupes en partageant avec elles les fatigues des difficiles excursions ; dès qu'il eut placé tous les établissements de son île montagneuse et boisée sous la protection de forts et de citadelles solidement bâtis en terre et en pierre; dès qu'il vit ses magasins amplement pourvus de munitions de guerre, il rassembla ses soldats, et leur dit :
« Vous voilà libres si vous le voulez. Vos fruits, vos animaux domestiques, vos habitations, ne vous appartiennent pas maintenant. Tout ce que vous avez est à Tamahamah, à Tamahamah, que nul de vous ne connaît et qui va bientôt vous envoyer au delà des mers pour tenter des conquêtes éloignées. Aceepterez-vous ces dangers qui ne vous rapporteront rien, ô mes braves amis? ou, plus grands et plus libres, ne reculerez-vous pas devant toute humiliante soumission? Parlez, je suis votre chef, voire frère. Si l'un de vous a à se plaindre de quelque injustice de Tanna-ah, qu'il sorte des rangs, qu'il vienne me la reprocher en face, et je me jetterai à ses genoux et je lui en demanderai pardon... Vous vous taisez, mes amis ; c'est que vous savez tous que je vous aime comme ma famille. Mowhée etWahoo sont en révolte ; faisons comme nos deux voisines, non pas parce qu'elles l'ont fait, mais parce qu'il est de notre devoir de le faire : soyons libres. Soldats, je jette à mes pieds ces armes glorieuses, me voici en votre présence, prêt à vous obéir si vous m'ordonnez d'aller implorer la pitié de Tamahamah pour ce qu'il appellera une révolte ; liez mes pieds et mes mains, nulle plainte ne sortira de ma bouche. . . Eh quoi ! vous vous taisez encore : je le vois, guerriers, vous ne voulez appartenir qu'à vous-mêmes, cela est digne de vos cœurs; mais prenez-y garde pourtant , si vous m'acceptez pour votre chef, il faudra m'obéir jusqu'au bout et ne plus déposer les armes que nos ennemis ne soient vaincus. Dites, me voulez-vous pour chef? »
Des cris frénétiques remplirent les airs, et Atoaï se déclara indépendante de Tamahamah.
En quelques jours, Mowhée et Wahoo avaient été soumises ; Tanna-ah lit savoir en ces termes à Tamahamah que l'ile dont il l'avait nommé gouverneur ne voulait plus obéir au maître suprême d'Owhyée :
« Roi, tu viens de vaincre et de punir les gouverneurs révoltés de deux belles îles; tâche d'en faire autant de celle que je commande, et je te promets que tu te repentiras de l'avoir essayé. Le brave qui te dira ces paroles sait qu'il mourra après les avoir prononcées^et, malgré cette assurance, tous mes soldats seraient prêts à partir à sa place; j'ajoute même que si je n'avais craint qu'ils ne manquassent de chef, c'est de moi seul que tu les aurais entendues ; maintenant, viens, nous avons des sabres contre des sabres, des sagaies contre des sagaies, des canons contre des canons, des cœurs d'hommes contre des cœurs d'esclaves... Viendras-tu? »
Tamahamah ne se fit pas attendre ; il reçut l'envoyé en frémissant, mais il voulut qu'on ne lui fit aucun mal.
« Va dire à Tanna-ah, répondit Tamahamah, que j'accepte la guerre qu'il me propose; elle sera sanglante, je le jure, et nous verrons bientôt si la victoire sera pour le chef légitime ou pour le soldat révolté. »
Tamahamah arriva devant Atoaï avec ses meilleures troupes et ses plus belles doubles pirogues. Une bataille rangée eut lieu le jour même, et Tanna-ah fut vaincu ; mais il rallia bientôt ses troupes fugitives ; après en avoir placé un certain nombre dans un fort que Tamahamah n'osa pas attaquer, il s'embusqua lui-même dans les montagnes et dans les bois, tint ferme pendant plus d'une année, tantôt vaincu, tantôt vainqueur, et lassa enfin la constance de. Tamahamah, furieux d'être obligé de renvoyer à une époque plus éloignée ses projets de conquête contre tous les autres archipels océaniques. Il proposa une trêve en ces termes :
« Je désire cesser la guerre ; Tanna-ah veut-il venir traiter avec moi dans mon camp? »
Pour toute réponse Tanna-ah arriva. Dès qu'ils s'aperçurent, les deux guerriers marchèrent lentement l'un vers l'autre, se tendirent la main et gardèrent quelque temps le silence.
— Tu es un brave! lui dit Tamahamah.
— Tu le savais bien quand tu m'as envoyé à Atoaï.
— Je l'y avais envoyé pour gouverner en mon nom.
— J'ai mieux aimé gouverner pour moi-même.
— Ainsi, tu m'as trahi.
— Essaye donc de m'en punir.
— Je préfère te pardonner.
- — A quelles conditions?
— Tu me payeras un impôt.
— S'il est trop fort, je refuse.
— Tu me fourniras cinquante par an.
— Tu es raisonnable, et j'accepte.
Dans cette lutte longue cl terrible, Tanna-ah eut le plus beau côté, car Tamahamah ne négligea aucun moyen pour semer les divisions dans Atoaï ; mais toutes ses tentatives furent inutiles.
Depuis lors l'île resta libre. Tamahamah mourut, son fils abâtardi monta sur le trône ; mais Tanna-ah refusa tout impôt et fit dire à Riouriou :
« Je ne te dois rien, et nous saurons bientôt lequel de nous deux payera tribut à l'autre. »
Le lendemain, le devin de Koïaï fouillait sur la planche sacrée d'un moraï dans les entrailles del'en-
doul
les pirogues
voyé de Tanna-ali pour y connaître la volonté des dieux !
(J'ai puisé tous ces détails sur Atoaï dans quelques notes prises à Walioo par l'Espagnol Marini.)
Toutes les pirogues d'Owhyée appartenaient de droit à Tamahamah, qui pouvait à son gré détendre ou ordonner qu'on les lançât à la mer; mais on se plaît ici à lui rendre cette justice que jamais il n'usa de ce privilège, qu'il regardait comme un acte tyrannique. Au reste, ses richesses, sous ce rapport, étaient immenses, et il y a encore plus d'embarcations dans un seul village d'Owhyée qu'on n'en trouverait dans tout l'archipel des Mariannes.
L'anthropophagie était à coup sûr dans les mœurs sandwichiennes, même sous le règne du père de Tamahamah, et les restes de Cook rendus au capitaine King attestent de la férocité de ces peuples alors qu'ils étaient excités par un sentiment de vengeance.
Eh bien, le prince dont nous parlons fit comprendre à ses sujets qu'il y avait lâcheté, qu'il y avait outrage aux dieux à manger de la chair humaine. Il leur apprit aussi à ne pas trop ajouter foi à toutes les paroles des prêtres et à se défier des idoles fabriquées par leurs propres mains. Les sacrifices de femmes, d'enfants, de vieillards, faits dans les moraïs pour se rendre les divinités favorables, donnèrent à Tamahamah, qui essaya de les abolir, une puissance d'autant plus grande, qu'elle paralysa et détruisit en quelque sorte le dogme toujours si respecté des devins et des charlatans religieux. Il y eut plusieurs fois péril pour sa vie dans ses tentatives philanthropiques ; mais il tint ferme en présence des séductions et des menaces, et il punit sévèrement quiconque, plus tard, osa élever une voix sacrilège contre ses ordres sacrés.
Uans sa jeunesse, Tamahamah élait d'un caractère emporté, violent, et si, lors d'une lutte en champ clos ou à la manœuvre d'une pirogue, il était vaincu par un adversaire non protégé par son père, il se vengeait tôt ou tard de sa défaite. Aussi, les courtisans et leurs flatteurs, qui sont une peste de tous les pays, se laissèrent-ils bientôt vaincre à leur tour et cherchèrent-ils à lui persuader qu'il était le plus fort et le plus habile des insulaires ; mais Tamahamah comprit bientôt que les qualités dont le dotait l'adulation étaient précisément celles qui lui manquaient et qu'il devait acquérir pour se faire respecter, et le prince ne tarda pas à prouver à ses sujets qu'il se montrerait digne un jour de régner sur eux, car nul ne le surpassa bientôt dans les jeux et les exercices du corps.
Dès qu'il se fut mis en marche contre les gouverneurs de Mowhée et de Wahoo, qui avaient levé l'étendard de la révolte et s'étaient déclarés rois indépendants', il leur fit savoir ainsi ses projets de vengeance :
« Vous êtes coupables d'un grand crime, leur dit-il par ses envoyés ; vous méritez la mort, et votre soumission ne vous sauverait pas du supplice que je vous réserve ; combatlez-moi donc vaillamment, peut-être alors vousferai-je grâce, c'est tout ce que je puis vous promettre. »
Deux batailles sanglantes eurent lieu près de Laliénah et de Pah ; les deux rebelles furent vaincus, faits prisonniers et leur procès instruit dans les formes. Déclarés coupables de trahison et de lâcheté par un tribunal composé de chefs, convaincus d'inhabileté par Tamahamah seul, ils furent fusillés, et les deux iles rentrèrent dans le devoir.
Le nombre de ses troupes élait proportionné à ses besoins, et lui seul était juge dans la question. Au reste, sous un tel prince, chacun se faisait enrôler avec courage, et la veille d'un départ, Tamahamah, jurant de respecter la faiblesse ou la peur, autorisait à sortir des rangs et à rester dans leurs cabanes tous ceux qui ne voudraient pas jurer de mourir plutôt que de reculer.
Il demandait à chaque capitaine étranger venant mouiller dans une de ses rades si ses doubles pirogues étaient propres à entreprendre des voyages de douze à quinze cents lieues sur l'océan Pacifique, voulant, disait-il, soumettre bientôt les iles de la Société, celle des Amis et l'archipel Fitgi, où on lui avait assuré que se trouvaient encore des anthropophages. Vancouver, qui se plaisait beaucoup dans sa conversation, assure que, vingt fois au moins, dans les premières années de son règne, le. sceptre fut très-près de lui échapper. La distance des principaux chefs à lui était presque nulle, et dans un conseil général deux seules voix de certains gouverneurs paralysaient la sienne.
Tamahamah se révolta de celte espèce de tutelle sous laquelle avaient vécu ses prédécesseurs; il parla haut et fort, donna des ordres qu'il voulut que chacun respectât, et châtia l'insolente témérité de ceux qui osèrent opposer une volonté à sa volonté de fer. Divers partis se formèrent à Owhyée, on en vint aux mains, et la victoire, toujours fidèle à Tamahamah, donna enfin tout pouvoir à ce prince, devant qui se courbèrent toutes les ambitions. Pour sauver les infortunés Young et Davis, échappés au désastre de Cook, il eut à livrer plusieurs combats, et il dut leur donner même dans la suite une escorte d'hommes armés pour les protéger contre les haines de certains chefs à demi subjugués par l'ascendant de leur maître.
Sa taille était moyenne, son front ouvert, ses yeux très-petits, mais vifs, brillants, ses muscles très-prononcés, sa force extraordinaire, son adresse merveilleuse. Depuis six ans, nul de ses officiers n'osait lutter avec lui à aucun exercice.
Dans les derniers temps, son costume était celui d'un capitaine de vaisseau de la marine anglaise, et dans les combats, il élait coiffé d'un magnifique casque de plumes rouges et jaunes, armé d'un sabre, d'un fusil et d'une sagaie dont il se défaisait pour commencer l'attaque. Son manteau était pareil à ceux qui couvraient les épaules des autres chefs. A son exemple, tous ses soldats marchaient pieds nus, s'élançaient vers l'ennemi en poussant des *ris terribles, et le seul signal de ralliement des troupes était le nom de Tamahamah.
On raconte qu'un jour, au milieu d'une mêlée, un de ses chefs ayant pris la fuite, Tamahamah s'élança comme un trait, arrêta le lâche, lui ordonna de garder devant lui l'immobilité la plus absolue et lui coupa les deux jambes d'un coup de sabre, en lui disant: « Tiens, brave! tes jambes t'emportaient loin du combat, elles seules sont coupables: qu'elles restent là . »
Une autre fois, un officier qu'il avait l'habitude de consulter dans les occasions difficiles lui ayant donné un conseil qui lui paraissait funeste, le monarque irrité, soupçonnant une trahison, lui fit couper la langue et ordonna que cette terrible mutila! ion eût lieu à l'instant même, sous ses yeux et dans son palais.
Vous le vovez donc encore : même chez ce souve-
raiii omnipotent de l'archipel, des contrastes de tous les instants, des contre-sens qui blessent la raison ; je dis plus, c'est sur tout en lui que les passions bonnes ou mauvaises se l'ont jour au milieu des circonstances les plus simples et les plus naturelles de la vie. C'est la grandeur et la faiblesse, c'est le sublime et le ridicule, la malignité et la tyrannie. Tamahamab Ier a gardé de son pays tout ce qui en faisait déjà un pays à part, et y ci porté ou plutôt transplanté tout ce que sa belle âme nourrissait de noble et de généreux : c'était, entre ces deux extrêmes, une guerre permanente dont le génie du bien aurait, sans doute fini par triompher ; mais la mort a frappé trop tôt le monarque, et les iles Sandwich seront encore longtemps sauvages.
Tamahamab. a-t-il servi de miroir à son peuple, ou le Sandwichien s'esl-il reflété de son roi? C'est là une de ces graves questions qu'on ne peut guère résoudre
que lorsque les années et quelquefois les siècles ont passé sur une époque.
Maintenant que vous connaissez Tamahamab., son fils et ses veuves, permettez-moi de vous dire quelques mots sur l'imperceptible personnage que je n'ai fait que vous esquisser, et qui, comme la mouche du coche, veut faire tant de bruit et occuper tant d'espace. Hélas ! ne l'ai-je pas déjà (latte, tant je suis accessible aux témoignages d'affection?
Je vous ai dit, je crois, autre part, que M. Rives avait quatre pieds deux ou trois pouces ; eh bien, je l'ai grandi, je l'ai apollonisé; sa taille est de trois pieds onze pouces cinq lignes, ni plus ni moins ; c'est l'exacte vérité qui fait le principal mérite des voyageurs.
J\'é à Cordeaux, dans une petite chambre de cet hémicycle admirable des Chartrons se pavanant sur le bord de la Garonne, il avait neuf ans à peine quand
...Atoaï est une île riche de ses productions. (Page '251.)
lui vint à l'esprit (je veux dire dans la tête) la passion des voyages, passion impérieuse, dominatrice, l'emportant sur toutes craintes, sur le triste présage des plus terribles catastrophes. Rives y succomba, comme j'y ai succombé, moi, chétif et ambitieux, comme y succombèrent d'autres hommes autrement constitués que nous, Cook, Lapérouse, Wallis, Carte ret, Albuquerque, d'illustre mémoire.
Un navire américain étalait sur la rivière emprisonnée son pont propre comme un miroir, lançait à l'air ses mâts élégants et flexibles, et ses cordages si variés et si gracieux. Rives ne perdait pas de l'œil la maison flottante dont quatre ou cinq voyages beureux attestaient la marche hardie ; le matin, le soir, jouant aux billes avec une demi-douzaine de sales polissons de son âge et de son acabit ; la nuit, couché sur son grêle lit de sangles, il pensait, nouveau Colomb, aux pays lointains qu'il aurait voulu découvrir ou du moins visiter. Cette soif ardente des voyages qui le brûlait altérait sa santé, et ses parents alarmés lui demandèrent enfin la cause de la tristesse qui le rongeait.
— Qu'as-tu, mon petit? lui dit sa mère d'une voix tremblante
— Hélas ! maman, je m'embête à Bordeaux ; je voudrais courir le monde.
— Où donc désirerais-fu aller?
— Loin, loin, loin, plus loin encore; je voudrais être aux antipodes pour marcher la tête en bas.
— Mais tu tomberais, mon enfant!
— Non, maman, je me cramponnerais à tout.
— Tu sais que je n'ai pas le sou, que je ne puis te rien donner.
— Et votre bénédiction ?
— Oh ! pour cela, je t'en donnerai une demi-douzaine, s'il le faut. Voyons, conte-moi tout, mon petit bijou.
— Tenez, mère, vous voyez ce beau irois-màts américain sur lequel tous les matelots portent un joli chapeau de paille et des chemises rouges? Eh bien ! je désire m' embarquer là-dessus et filer.
— Je t'aime, mon fils, je t'adore; va-l'en, va-t'en bien loin, puisque ça te plait; pour rien, ici-bas, je ne voudrais te contrarier. Mais t'acceptera-t-on sur ce navire, toi qui es si petit?
— Je suis jeune, je grandirai ; tous les mousses n'ont pas six pieds : je parie qu'on ne me refusera pas.
— Allons le savoir.
Et le soir même de cette conversation, Rives fut installé à bord de la Belle-Caroline; et le lendemain, il glissait devant Blaye, puis devant Pauillac; et, deux jours après, il voguait en pleine mer, le cap sur les Açores, libre, indépendant, c'est-à-dire indépendant des étrivières de sa mère si tendre, et libre de son maître d'école, dont il maudissait jusqu'au souvenir, mais occupé, le pauvret, pendant toute la journée, à tresser des cordes, à grimper au liant des mâts et à aider le coq dans la confection de l'exécrable pitance offerte quotidiennement à la voracité des quinze hommes d'équipage de la Belle-Caroline.
Le cap Horn lut doublé, et l'on relâcha nu Chili, puis à Lima. Rives était épuisé, exténué; il demanda la permission de descendre à terre pour essayer la conquête de quelque noble Péruvienne; le maître lui iit cadeau d'un énergique coup de pied au derrière; le Bordelais bondit sans le vouloir, et, rouge de colère, il monta sur la grande hune pour mieux étudier la cité magnifique où tant de massacres avaient jadis assuré la puissance espagnole.
Cependant la relâche fut courte ; la Belle-Caroline leva bientôt l'ancre, et, selon les ordres des armateurs, elle devait aller à Manille, puis en Chine, toucher à Calcutta, mouiller à Maurice et effectuer son retour par le cap de Bonne-Espérance. Ainsi ne le voulurent pas les destins : un vent contraire poussa le beau trois-mâts loin de la route tracée, et bien heureux fut il de trouver à Kayakakooah, au sein d'une affreuse bourrasque, une rade sûre pour se ravilailler et réparer quelques avaries. Remarquez bien que je vous dis cela avec les plus minutieux détails, comme un journal du bord, car il s'agit de Rives, de Rives le Bordelais: précision avant tout. Bives descendit à terre, où l'exiguïté même de sa taille lilliputienne le fit la risée des naturels. Le brave garçon prit pour des témoignages d'affection les rires moqueurs dont il était l'objet, et le voilà rêvant de hardis et larges projets, bien disposé à dire adieu à ses premiers compagnons de course et à s'installer dans une île dont il espérait peut-être un jour se faire nommer roi. Les jeunes têtes ont tant d'ambition, les têtes bordelaises surtout! Qu'arriva-t-il? Que le jour du départ, le drôle manqua à l'appel, qu'on envoya quatre ou cinq matelots à sa recherche, qu'on ne le trouva pas, blotti qu'il était sans doute dans la bouche de quelque idole ou sous une feuille de chou caraïbe, et que le navire continua sa route, délesté du citoyen de la Gironde, tout fier de son heureuse escapade. Rives avait alors dix ans; à cet âge d'illusions tout est ravissement et plaisir, tout est joie et délice. A dix ans, je ne suis jamais rentré chez moi, après mes classes, sans avoir une bosse au front, le nez en sang ou la mâchoire ébranlée ; à dix ans, je me serais fait fort de gravir seul le mont Blanc, d'arrêter de la main une avalanche, de refouler les flots de la mer irritée ; à dix ans, je me serais senti l'audace d'attaquer un taureau furieux, de lutter contre un tigre, de. vaincre une lionne... et pourtant je ne suis pas de Rordeaux! Bives, qui était né aux Charlions, se sent il la force de ne pas mourir aux Sandwich, et, en effet, le drôle s'installa dans la demeure d'un chef qui le soigna comme on soigne un sapajou ou un perroquet; et mon Gascon, oublieux du passé, se fit bientôt de nouvelles habitudes en préparant dans la méditation son bien-être à venir. A dix ans, et lorsque le besoin nous vient en aide, une langue s'apprend vite. Rives parla bientôt le sandwirhien mieux que vous et moi ; il mangeait de la poé, pâte presque aussi
délicieuse que de la mélasse aigrie ; il jouait au fuseau 1, il se prosternait avec grâce dans un moraï, il dansait assis, dormait une partie de la journée et ne se plaignait plus de son sort, tant il était devenu Sandwichien. Mais vivre pour le présent seul n'allait pas à l'ambition du petit Rives : il songea à l'avenir, et, après deux ans de séjour à Owhyée, il s'adonna à la médecine. Etonnez-vous donc de voir ces îles si dépeuplées! Rives visita des malades, il fit certaines grimaces, il donna le suc de certaines racines, il pratiqua même, avec la pointe d'un canif, quelques déchirures à la peau : bref, il traita les Sandwichiens en véritables compatriotes. Et comme au milieu de ces tentatives quelques cures réussirent (le hasard est un dieu si bizarre !), il se fit une sorte de réputation et reçut en récompense une case proprement bâtie, une douzaine de cocotiers, une centaine de pieds de terrain et un grand nombre de brasses d'étoffes, utiles appendices à ses pantalons de mousse, depuis longtemps en lambeaux.
Quand la cour de Tamahamah était à Kaïrooah, Rives, rôdait sans cesse, comme un caniche, autour des demeures royales; mais l'habitude des princes n'est pas de regarder toujours si bas, et le pauvre Rives plissait inaperçu au milieu des poules, des porcs et des animaux domestiques de l'île. Son amourpropre de médecin en souffrait cruellement, et il jura de s'en venger tôt ou tard. Hélas ! Tamahamah est mort.
Cependant l'épouse favorite du grand roi, saisie un jour de violentes coliques, appela auprès d'elle les charlatans de l'endroit, qui tous échouèrent et furent renvoyés avec menaces et châtiments. Une dernière ressource restait au prince : il avait entendu parler de l'imperceptible Européen, et, dans son désespoir, il l'envoya quérir. Rives arriva, le cœur gonflé de vanité, s'agenouilla auprès de la reine, tàta son pouls, fit quelques grimaces, prononça à voix basse deux ou trois phrases mystérieuses, et sortit en annonçant son retour prochain. Il rentra chez lui dans une agitation extrême et bouffi des plus gigantesques idées de fortune et de grandeur. « Voici donc le moment venu de me faire un sort, se dit-il rapidement; la chance est belle : ne la laissons pas échapper; je joue le tout pour le tout ; mais ma bonne étoile me guidera, et au surplus, puisque les autres médecins n'ont pas réussi, je ne cours, comme eux, que le risque de quelques pieds au derrière : je sais ce que c'est. » Cela dit, Rives arracha quelques touffes du gazon qui bordait sa hutte, le pila, en exprima le suc, le délaya dans un verre d'eau, jeta le tout dans une petite calebasse et s'achemina tout palpitant vers la demeure de la reine, dont les gémissements retentissaient plus douloureux et plus éclatants encore. Rives entra, recommença les singeries qu'il savait en usage, présenta le vase à la reine, la força d'avaler la potion et se retira, pâle et muet, comme s'il venait de commettre un assassinat. Une heure après, deux gardes se précipitent vers sa cabane, ils y pénètrent, saisissent Rives par les épaules et le portent, plutôt qu ils ne le traînent, jusqu'au palais. Le pauvret se crut arrivé à sa dernière heure, et il récitait déjà son In manus, quand la reine elle-même lui tendit la main avec un doux sourire, lui permit de l'embrasser, en l'autorisant à s'asseoir sur une de ses nattes : elle ne souffrait plus. Tamahamah lui donna un manteau de plumes, signe de dignité ; deux fusils, un casque, cinq ou six éventails, plus de cent brasses de riches
1 Jeu favori des Sandwichiens, que j'expliquerai plus lard.