CAS' HORN
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Depuis notre départ de la Nouvelle-Hollande , le vent nous avait poussés avec une si gracieuse courtoisie, que nous n'eûmes pas un seul instant à craindre, dans notre passage à travers les monts de glace, de nous voir drossés par ces rapides courants qui entraînent du pôle, et les en détachent, ces masses énormes contre lesquelles se sont ouverts tant de navires. Au contraire, quoique toujours sous ce ciel gris et
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morne, si irèquent dans les régions élevées, nous mes poussés presque toujours vent arrière, et si la présence des bancs glacés ne nous avait pas forcés, la nuit, à une attention de chaque instant, cette longue traversée, qui d'un seul coup nous faisait franchir l'océan Pacifique de l'ouest à l'est, eût été une des plus paisibles et des moins fatigantes pour l'équipage.
Cependant la fringante corvette cinglait toujours, ayant sous sa quille de cuivre plusieurs milliers de brasses d'eau, et s'avançait, majestueusement parée de presque toutes ses voiles, vers le. cap Horn, dont le nom seul rappelle une des nuits les plus orageuses du monde, et dont les rocs menaçants ont vu tant de naufrages, étouffé tant de sanglots.
Doubler ce cap redoutable était pour nous un jour de fête; nous touchions, pour ainsi dire, au terme de notre pénible et laborieuse campagne, nous apercevions déjà là-bas, là-bas, à l'horizon, cette Europe, dont plus de trois aimées nous séparaient, et nous sillonnions de nouveau l'Atlantique, dont nous avions gardé un doux souvenir.
Aussi tout était joie à bord, car tout était espérance, et si nos calculs se trouvaient exacts, nous devions, clans la journée même, voir la côte sud d'Amérique, vers laquelle nous avancions toutefois avec prudence.
— Terre ! crie la vigie attentive.
Et chacun de nous est bientôt debout pour cette nouvelle émotion. Quelques pas séparent le gaillard d'arrière du gaillard d'avant d'un navire; certes, vous
ne voyez pas mieux de la poulaine que du couronnement, et cependant, par un instinct qu'on ne peut expliquer, dès que la terre se dessine devant vous, il vous est fort difficile de ne point dépasser le grand mât et même celui de misaine, pour mieux observer, pour mieux étudier le paysage qui va se dérouler à vos yeux. C'est ainsi que lorsqu'un navire donne une grande bande, vous ne pouvez vous empêcher d'appuyer fortement du côté opposé, comme si vous aviez le pouvoir de l'équilibrer.
La teiTe se dressait bizarre, fantasque, et, par un bonheur inouï, le soleil nous inondait de ses rayons les plus purs. L'air était rayonnant, rayonnante était la côte, variée par mille reflets et par des ombres diversement jetées; plusieurs oiseaux visiteurs, venant des cimes de la Terre-de-Feu jusqu'à la portée de notre voix, poussaient un cri et s'en retournaient après avoir salué notre bienvenue, tandis que le gigantesque albatros nous quittait d'uue aile rapide et allait chercher un horizon plus vaste pour son aile infatigable.
Accoudé sur le bastingage et le crayon à la main, pour saisir au passage les ouvertures des criques profondes dans lesquelles le flot se jouait sans menace, j'écoutai un instant la conversation de mes deux chers matelots, dont j'allais bientôt me séparer, et j'y trouvai, comme par le passé, du plaisir et de l'amertume à la fois.
— Sais-tu, Marchais, que nous arrivons?
— Oui, mon brave, et cela est triste. On est là, on file des nœuds sans se fatiguer, ou gagne ses 18 ou 56 francs, qu'on boit d'avance, et un beau jour tout disparait, plus rien, plus personne, plus de vent, plus de ris à prendre, plus de taloches à donner.
— Oh! pour ça, Marchais, il faudrait qu'il n'y eût plus ici-bas ni des Hugues ni des Petit. Mais ce n'est pas ce que je voulais dire.
■ — Que voulais tu dire?
— Que cette boule n'est déjà pas si grande qu'on la fait, et que nous en avons achevé le tour en bien peu de temps, -sans avoir, comme ils disaient en partant, la tète en bas.
— Ce sont des farceurs.
— De vrais farceurs.
— De faux farceurs. "
— Et M. Arago! c'est lui qui peut se dire aussi farceur que les autres.
— Plus farceur, cent mille millions de millions de fois, et tout de même bon enfant, quoiqu'il n'ait plus une goutte de liquide à nous verser.
— Si fait, mes enfants, il y en a encore à votre service; mais achevez vos confidences, elles m'amusent.
— Tu disais donc, Petit, qu'il est petit comme un criquet, ce monde où pourtant tu as bien souffert?
— Je ne dis pas le contraire. En ai-je mangé de la misère !
— En as-tu bu, surtout !
— Je ne dis pas. Et au bout de tout cela, quoi ?
— Oui, quoi? je te le demande.
— C'est moi qui te l'ai demandé le premier.
— Eh bien , redevenir matelot à trois francs de plus par mois, c'est-à-dire six bouteilles de liquide, ça ne vaut pas la peine,
— Et puis les années viennent.
— Elles viennent bien plus vite pour nous que pour les pousse-cailloux, qui sont toujours sûrs de diner et de mourir tranquilles, tandis que nous, la vieillesse nous empoigne à la course, et quand nous ne pouvons plus rentrer un bout-dehors ou prendre un ris aux huniers, on nous dit merci, et à l'hôpital.
— Sais-tu que c'est triste tout de même?
— Sais-tu que c'est plus triste mille fois ?
— Oui, je méprise la mer; tiens, je la noie dans ce crachat.
— Et moi, je lui dis adieu pour toujours, car enfin on a une famille, un père qui a soif parfois, et quand le gousset est à sec, on le mène boire.
— Pelit, tu dis une bêtise.
— - Parle.
— Tu dis que nous avons un père, une famille... Oui sait?...
— Tu as raison, Marchais, vTà que le cœur me bat, peut-être n'y auia-t-il plus personne à la maison, peut-être même n'y aura-t-il plus de maison.
■ — Chien de métier !
— Gredin de métier !
— De la marine, tiens, je n'en veux plus.
— Ni moi.
— Renoyons la mer, recrachons-lui dessus.
— Ça va ; bois, coquine !
— Aussi bien, elle nous laisse en repos depuis si longtemps !
— Elle cale, elle a vu que nous n'étions pas des gens à effrayer, elle devient raisonnable.
— Du tout, elle devient embêtante.
■ — Marchais, nous devrions derechef noyer la mer.
— Ça va; tiens, tiens.
« Tout le monde à son poste pour le mouillage ! » La côte se présentait toujours avec ses variétés si pittoresques, avec ses anses défendues par des rochers à pic pareils à ceux qui nous avaient déjà frappés à l'ilstard ; ce sont autant d'écueils avec lesquels il serait fort imprudent de jouer ; et tandis que nous pouvons distinguer les nuances les plus douces de cette nature grandiose, plus loin, sur la terre ferme, des colonnes de fumée montant verticalement nous avertissent de la présence de ces Patagons qu'on a déchus
de leur taille, giganlesque, mais qui n'en sont pas moins des hommes à part, des natures privilégiées.
Une cascade descendant en nappe blanche d'un morne élevé venait d'être dépassée ; déjà se présentait à notre vue la large ouverture que nous cherchions avec tant d'impatience : c'était, selon toute probabilité, notre dernière relâche, et nos cœurs se délectaient à l'aise... Nous y voilà... mouille! vite, mes calepins, mes pinceaux, et à terre !... Chacun de nous se prépare, chacun de nous attend avec impatience que les canots soient mis à flot...
Tout à coup la brise se tait, et la mer se lait avec elle, comme si la main de Dieu venait de s'appesantir sur les eaux. Le baromètre est encore muet. Que se passe-t-il donc autour de nous? le ciel est toujours d'azur, les ombrages toujours riants...
Tout à coup d'ardents flocons de fumée s'échappent de la côte, tourmentés par une force invisible ; des nuages arrondis se ruent sur les mornes grondants, se déchirent dans les aspérités des blocs granitiques, reviennent sur leurs pas, dociles à l'impulsion qu'ils reçoivent, et s'échappent un instant après pour se perdre au loin à l'horizon, qu'ils embrassent et obscurcissent.
La terre se voile; la mer, loin de clapoter, ainsi que nous l'avions déjà remarqué dans les raz-demarée, s'enfle avec majesté ; elle bondit, elle menace, elle se dresse comme une montagne, tend le câble, soulève la corvette, la fait retomber de tout son poids, et tord l'ancre de fer au fond des eaux. Tout est triste et solennel dans cette menace de la nature ; tout est effrayant devant nous, autour de nous ; les préparatifs de notre descente sont suspendus, nous sommes tous sur le pont, l'œil cloué à la terre, qui s'efface, prend une teinte cuivrée, et rien ne nous dit encore que l'ouragan veuille se déclarer.
« Le navire chasse !... Nous chassons sur les rochers! » crie la voix du maître, qui a l'œil sur le
plomb de sonde qu'il vient de jeter « Coupole
câble ! » Le câble est coupé, et le chaos commence. Une minute, une seule minute d'hésitation, et nous étions perdus ; un seul instant de relard, et nous tombions brisés, broyés contre les blocs redoutables qui nous emprisonnaient.
Par un bonheur inouï, par une habile manœuvre, nous parvînmes cependant à sortir de l'anse appelée du Don Succès, et qui faillit devenir notre tombe.
Ici l'ouragan commença ses ravages et son œuvre de destruction ; ici commença la lutte la plus ardente que jamais navire ait eue à soutenir. L'ancre était perdue au mouillage que nous venions de quitter, nul espoir de la ravoir ne nous restait, et la fuite devant la rafale fut la seule ressource qui nous devint possible...
La mer tourbillonnait selon le caprice du vent, qui faisait en se jouant et en un clin d'œil le tour de la boussole; c'étaient des vagues rudes comme des monlagnes, rapides et bondissantes comme des avalanches, larges et profondes comme d'immenses vallées; une mer à part au milieu de tant de mers déjà parcourues, nous prenant par les flancs et nous jetant d'un seul bond sur le dos d'une lame éloignée, nous ressaisissant infatigable, et nous couvrant de bout en bout pour nous écraser de tout son poids...
Et au milieu de tous ces chocs, de toutes ces cascades, la corvette criait, prête à s'ouvrir ; les cordages sifflaient et la foudre grondait dans l'espace; mais était-ce le rugissement des vagues, les éclats du tonnerre, le sifflement des manœuvres qui étouffaient la voix et rendaient la scène plus lugubre? Que faire,
quand chaque homme cramponné à un cordage était plus souvent sous l'eau que dessus? A qui obéir, quand tout commandement devenait inutile? L'Océan, tantôt sombre comme les ténèbres, tantôt éclatant comme un incendie, n'était plus un ennemi contre lequel il fallût tâcher de lutter ; c'était un maître, un dominateur devant qui nous n'avions plus qu'à courber la tête. A chaque secousse de sa colère nous croyions que c'était toujours le dernier cri de sa menace, et lorsque, après avoir été lancés dans l'abîme, nous nous trouvions encore debout, nous ne tardions point à voir s'avancer une vague nouvelle, qui nous enlevait connue un flocon d'écume pour nous vomir plus tard contre une vague rivale.
Nous étions sans puissance, sans volonté, attendant qu'une dernière secousse linit nos angoisses ou qu une lame nous engloutit dans son passage. Un matelot se précipite; c'était Oriez, déporté échappé du port
Jackson ; seul de tout l'équipage, il avait osé grimper et interroger l'horizon.. . il nous fait, signe que la terre est là, lu, devant nous, qu'il l'a vue, et qu'elle va nous briser.
C'est notre dernière heure.
Chacun de nous cherche à voir, à la lueur des éclairs, si en effet la terre que nous croyions longer est bien là pour recevoir nos cadavres; on croit la voir, on croit la reconnaître à la lumière de la foudre... C'en est donc fait, et la mort nous saisit au milieu de l'ouragan. On essaye de manœuvrer, de jeter à l'air un bout de voile : la voile n'est plus qu'une charpie... Adieu donc à la vie qui nous échappe! car voilà une ligne blanche devant nous, sur laquelle nous courons sans pouvoir l'éviter.
Alors une lameimmense nous prend sous la quille et nous fait traverser l'obstacle sans le toucher. Qu'était-ce donc?
. Celaient des vagues rudes comme des montagnes. (Page 348.
Cependant la colère des flots et celle des vents étaient loin de s'apaiser; mais le navire, déjà vainqueur de tant d'horribles ébranlements, semblait ne vouloir pas encore se lasser de la lutte, et de temps à autre redressait sa tête orgueilleuse.
D'après nos calculs, le détroit de Lemaire devait être dépassé, et puisqu'il nous restait de la "mer à courir, le danger s'effaçait. Le ciel aussi paraissait fatigué de tant de fureurs, et les nuages ne tourbillonnaient plus indécis entre dix vents opposés.
Parfois aussi une teinte bleue, douce comme un sourire, jetait l'espérance dans nos cœurs, et la régularité de la marche des masses vésiculaires qui roulaient vers l'horizon et passaient à notre zénith rapides comme l'éclair, nous disait que la colère de la nature était une colère dans l'ordre des événements, et qu'il ne fallait plus maintenant que de la persévérance pour en triompher.
« Des hommes à la hune !... » A ce cri sorti du porte-voix et jeté sur les manœuvres, les plus intrépides gabiers, Marchais d'un côté, Petit de l'autre,
font assaut d'ardeur avec Bartlie, plus leste qu'eux tous et qui les dépassait à l'escalade. Il est là-haut, son regard d'aigle interroge l'espace, il ne voit point de terre, il fait signe au commandant que la mer est libre ; et tandis que Marchais, à tribord comme Barthe, le menace du poing, une secousse inattendue de la corvette lui fait manquer son point d'appui et le jette à travers les haubans. « Un homme à la mer ! un homme à la mer!... » Petit s'est élancé, et le voilà en un instant sur le couronnement, prêt à voler au secours de son camarade... Rien! rien! Et le cœur du brave matelot se gonfle, et ses yeux se mouillent de larmes, et de rapides sanglots s'échappent de sa poitrine...
— Pauvre ami, s'écrie-t-il, mon courageux Marchais ! tu penses à moi, j'en suis sûr... montre-moi donc ta tête, et je me f. .. à l'eau pour mourir avec loi... 0 mon Dieu, que n'es-tu derrière moi avec tes bottes ferrées ! Quoi ! plus de coups de pied de Marchais! c'est horrible à penser, ça brise l'âme... El puis, faites-vous des tendresses ! Chien de métier !
chienne de vie! je ne veux plus aimer personne... J'étais près de Petit et je lui serrai la main avec affection.
— Ali! oui, me dit-il d'une voix étouffée, je veux vous aimer encore, vous, mais pas d'autres. Et dire que mon intrépide Marchais n'est plus! N'est-ce pas une infamie à la mer d'avoir avalé un pareil homme ! Assez de chagrin comme ça, je sais ce qu'il me reste à faire.
— Il le reste à vivre pour le pleurer.
— Du tout, il me reste à mourir pour le suivre.
— Petit, tu as encore ton vieux père.
— Ah ! c'est vrai, fit le matelot.
Nulle trace de sang ne s'était montrée à la surface des flots, que nous pouvions déjà interroger, et il était probable que quelque violent coup à la tète avait tué Marchais avant que la mer s'en fût emparée. On inscrivait déjà sur le registre le triste dénoùment d'une vie si pleine, lorsqu'un gémissement sourd frappa les oreilles de Barthe, qui amarrait une brise. Il s'élance, il se penche sur l'abîme, la lame le couvre et il reste à son poste.
— A moi ! à moi ! s'écrie-t-il enfin d'une voix haletante, à moi ! matelots, Marchais est ici !
On se presse, on se porte. Marchais, soutenu par ses vêtements accrochés entre deux poulies, avait les
reins à demi brisés, et la lame qui le saisissait et l'abandonnait tour à tour allait l'enlever pour la dernière fois, lorsque Barthe d'un bras vigoureux s'en empare et l'entraîne. Mais ayant à lutter contre tant d'obstacles, il allait succomber à la tâche si Petit et Chaumont ne lui eussent prêté main-forte. Tous se trouvèrent bientôt sur le pont.
Le docteur accourut; les blessures de Marchais n'étaient point dangereuses, il n'avait que des contusions incapables d'entamer sa charpente granitique.
Et Petit riait, et il jetait au ciel ses plus gros jurons de reconnaissance, et il tapait Hugues, qu'il embrassait en même temps.
— Eh bien, mon brave Marchais, te voilà donc encore, tu pourras donc m'en distribuer toujours ! quel bonheur!... Va, mon garçon, ne t'en fais pas faute, je suis là pour les recevoir et je ne m'en plaindrai plus. Oui, mille sabords, Dieu est bon.
Marchais lui serrait la main avec une rudesse toute fraternelle, et deux âmes souriaient au bonheur.
Cependant Je docteur ordona qu'on apportât au pauvre écloppé un verre d'eau-de-vie, quecelui-ci avala tout d'un trait.
— llum ! gredin, dit tout bas Petit en s'approchant de lui, tu es un farceur, tu t'es jeté à l'eau exprès !