LX VI
EN MER
Les Religions.
Maintenant qu'il ne me reste plus peut-être de pays sauvages à visiter, jetons un regard investigateur sur la masse de certains faits recueillis avec une rigoureuse exactitude, et servant peut-être à donner une juste idée de la lenteur des conquêtes morales entreprises par les nations civilisées.
Y a-t-il dans tout ceci insouciance ou dédain, ruse ou politique? y a-t-il impuissance ou générosité?Ce sont là de bien sérieuses éludes à faire, ce sont là de bien graves questions à résoudre. Si le présent est compromis par l'état permanent des choses, qu'on ne cherche plus à modifier, l'avenir est plus menacé
encore, et c'est en faveur surtout de cet avenir douteux et terrible que je voudrais le retentissement d'une voix forte et éloquente.
Mais qui se lèvera pour protester contre un passé si tiède? Quel missionnaire assez prudent, assez pieux et assez fervent à la fois, se dressera pour frapper au cœur ces religions cruelles et absurdes qui tiennent encore plongées dans l'erreur tant de nations si bien disposées à l'obéissance ?
Ce qui fait leur abrutissement, c'est votre apathie ; soyez zélés, vous les trouverez dociles à leur tour. Ils veulent aujourd'hui se régénérer, ces hommes courbés sous vos baïonnettes ou tremblants devant vos foudres de guerres. Encore un pas sans le secours de
ce qui pourrait les contraindre par la peur, et vousles verrez venir à vous comme des troupeaux soumis. La menace ne dompte que pour un temps; la persuasion est une puissance éternelle.
Ce qui a tué la plus sainte et la plus douce des religions dans toutes les parties du globe, c'est, la violence. Ne me parlez pas, dans de trop rares exceptions, d'un jeune prédicateur. L'intolérance et le fanatisme l'escortent dans presque toutes ses missions; il ne veut pas, lui, des triomphes obtenus par la patience ; il se bâte d'en finir avec ses travaux apostoliques, car il n'a point encore passé par les épreuves d'une vie lente et pénible ; il s'irrite contre toute résistance, il s'indigne de tout obstacle, et la colère
11 y avait, accrochée au mur, une image endolorie de la vierge Marie. (Page 338.)
s'échappe dangereuse de toute poitrine qui veut et a la force pour appuyer sa volonté. Croyez-moi, la jeunesse est peu propre aux prédications religieuses ; elle n'a pas assez de foi pour s'aider de la charité, et il faut avoir déjà souffert pour comprendre la douleur.
Nous avons trouvé, à Bourbon, un jeune évêque in partibm en route pour la Chine et le Japon, où il allait, disait-il, faire briller le flambeau de la vérité chez les cannibales de ces deux immenses empires.
— Mais, lui répliquai-je, il n'y a pas de cannibales en Chine, il n'y en a pas dans le Japon.
— Que sont donc, je vous prie, ces peuples qui ne croient pas en Jésus-Christ?
— Ils sont Japonais ou Chinois.
— Vous voyez donc bien que j'ai raison.
■ — Je vois tout le contraire, monseigneur, Livr. 45.
— Au surplus, monsieur, ma mission est de con vertir, et si je rends une seule âme au Dieu des chrétiens, je suis payé de toutes mes peines.
— Il me semble qu'on peut espérer un plus beau résultat avec de la patience.
— La patience est sans efficacité, monsieur; la patience, c'est la faiblesse.
— Les apôtres avaient une autre morale, ce me semble.
— Les temps ne sont plus les mêmes ; autrefois on ne croyait point, parce que la vérité n'avait pas encore brillé ; aujourd'hui, qui ne croit pas est impie, car le catholicisme parle assez haut pour être entendu de tous.
— Avec cette résolution si 'bien arrêtée, monseigneur, vous avez à craindre le martyre.
— Ce qu'un autre craindrait, moi je le souhaite.
Les vœux de l'évêque furent exaucés, et, peu de jours après son arrivée à Macao, sa tèle, enfermée dans une cage de fer, était hissée au haut d'un mât sur une place publique.
Chaque époque a été marquée par la couleur de ses prédications. Les premières conquêtes religieuses se firent péniblement, a-vec efforts, mais du moins sans que le glaive vînt en aide à la foi. C'est que tout essai est timide et qu'on avance lentement sur un terrain que l'on ne connaît pas. Et puis encore, détruire, à l'aide de la violence, les mœurs, les usages consacrés par les siècles ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour.
A ces premières tentatives, qui ne furent pas sans résultat, succédèrent de nouvelles irruptions de prêtres, de moines et de jésuites, qui regardaient toute lenteur comme une défaite, et firent parler les menaces et les supplices. Ne pas obéir aveuglément, c'était résister, se révolter : or, tout révolté est ennemi, et tout ennemi doit être mis à mort. Le fanatisme n'a pas d'autre logique.
Ce n'est pas tout : dansleurzèle aveugle et stupide, les missionnaires d'alors, pleins d'orgueil autant que de sottise, au lieu de prêcher la morale, prêchaient les mystères. Ce qu'ils ne comprenaient pas euxmêmes, ils cherchaient à le faire comprendre aux autres, et toute conscience était domptée par les tortures. Le monde n'est point peuplé de Guatimozins; il faut bien confesser et croire sous les tenailles et sur des charbons ardents.
« Pardonne à tes ennemis, et ne fais point à autrui « ce que tu ne veux pas qui te soit fait; » ou bien : « Fais à autrui ce que tu veux qu'on te fasse, » voilà de ces paroles dont tout peuple, dont tout individu comprend la morale. Avec elles seules on pouvait tout oser, tout soumettre et vaincre même; dans la lutte, nulle crise n'eût été à redouter. On a beau dire, la force ne doit être employée que contre la résistance , et l'inaction n'est pas de l'hostilité. Au lieu de cela, que fit-on? Ce que j'ai fait, moi, pour mon édification personnelle, pour me donner tort ou raison dans les principes que je soumets à votre logique.
Ecoutez; ceci est une leçon fort grave, je vous assure.
.le vous ai dit, je crois, que dans le grand salon du gouverneur de Guham il y avait, accrochée au mur, une image endolorie de la vierge Marie, mère de Jésus. Un jour que, fraternellement assis entre un tamor carolin et sa femme, nous cherchions mutuellement à recueillir des notions sur les mœurs et les usages de nos deux pays, je montrai à mes bons et dociles camarades l'image révérée des chrétiens. Ils me demandèrent pourquoi, en passant devant cette belle figure, quelques habitants saluaient en ôtant leur chapeau. J'allais répondre, sans être trop certain de me faire comprendre, lorsque don Luis de Torrès, qui parlait un peu la langue des Carolins,vint à mon aide. Je lui répétai la question qui venait de m'être adressée d'une manièrenon équivoque, et je priai mon interprète de rapporter exactement mes réponses, ce qu'il me promit en souriant.
— Qu'est-ce que cette femme?
— La mère d# notre Dieu.
— Pourquoi pleure-t-elle?
— Parce que les hommes ont mis son fils à mort.
— Les hommes, chez vous, sont donc plus forts que leurs dieux?
Je me pinçai les lèvres.
— Mais ce Dieu, dans son amour pour nous, s'est fait homme, afin de nous sauver de la mort.
— Eh bien ! alors qu'il a été homme, il a été plus fort que Dieu : donc Dieu ne pouvait le mettre à mort, comme vous dites. Je crois que vous voulez vous moquer de nous.
— Nous parlons très-sérieusement; mais ceci est un mystère.
— Qu'est-ce qu'un mystère?
— Une chose qu'on ne comprend pas.
— Et vous croyez à ce que vous ne comprenez pas ! c'est impossible.
Je faisais la grimace, et pourtant je poursuivis mes recherches, ou plutôt j'ajoutai à mon instruction.
— Savez-vous, lui dis-je, que notre religion est toute du ciel ?
— Eh bien ! pourquoi restez-vous sur la terre ?
— Parce qu'il nous a été ordonné d'attendre.
— Avez-vous un dieu ou plusieurs dieux?
— Un seul, mais un seul en trois personnes.
— Je ne comprends pas.
— Ni moi non plus ; mais je crois ce que je vous dis là.
— Et moi je ne crois pas que vous le croyiez.
Je tremblais qu'il ne me convertit, et nous gardâmes quelque temps le silence, mes deux Carolins en se regardant d'un air malicieux, moi en sifflotant pour me donner de l'aplomb.
Je poursuivis.
— Adam, notre père à tous, mangea une pomme à laquelle on lui avait défendu de toucher, et dès lors ses fils, ses petits-fils, ses descendantsjusqu'à la dernière génération furent condamnés à brûler éternellement.
— C'est impossible, ou ce Dieu que vous me faites si bon est un Dieu bien méchant.
— La preuve qu'il est bon, c'est qu'il s'est fait homme pour nous sauver tous.
— Bah ! ainsi donc vous serez tous sauvés après votre mort?
— Non, il n'y en aura que fort peu.
— C'était bien la peine de se faire homme pour cela !
Pauvre missionnaire !
Le Carolin battait trop bien le système que j'avais adopté pour ne pas se plaire à cette controverse, qu'il me fut désormais impossible d'éluder ; aussi continua-t-il ses questions avec une sorte d'impertinence contre laquelle il me fut défendu de protester.
— Comment votre Dieu s'est-il fait homme?
— En descendant du ciel et en venant sur la terre, où il a souffert autant que nous et plus que nous.
— Quand on aime bien, on peut souffrir pour ceux qu'oi/aime ; là, votre Dieu est un bon Dieu. Mais où est-il donc descendu ?
— En Egypte : c'est un pays fort vôtre.
— Nous n'en avons jamais entendu parler. Et c'est cette femme que voilà qui l'a mis au monde?
— Oui.
— Vous m'avez dit que c'était une vierge !
— Je ne vous ai pas trompé.
— Les vierges accouchent donc dans ce pays?
— Celledà seule. C'est encore un mystère de notre religion.
Le Carolin et sa femme se prirent à rire jusqu'aux larmes, ils sautèrent, gambadèrent pendant quelques instants, et, me frappant doucement sur l'épaule, le
éloigné du
lamor inconverti me dit qu'il ne s'était aperçu qu'à la fin que je ne lui parlais pas sérieusement.
Don Luis de Torrés voulut se fâcher contre cette irrévérence, qu'il appelait une impiété, et j'eus beaucoup de peine à lui faire entendre que nous seuls étions blâmables dans cette querelle toute théologique que nous avions provoquée. Comprenez-vous maintenant le peu de succès de certaines missions évangéliques, et les scènes de deuil et de carnage qui ont dû ensanglanter la terre alors qu'on eut affaire à des hommes d'un naturel féroce et indompté ?
Revenons sur nos pas.
Les Indes Orientales étaient visitées, que l'Amérique restait inconnue à l'Europe. Là, c'étaient des soldats intrépides qui voulaient de la gloire à tout prix; ici, ce fut d'abord un monde de merveilles à étudier; puis vint l'appât des richesses, puis encore les études morales, et enfin le fanatisme religieux, le plus dangereux de tous les fanatismes.
Le Mexique, le Pérou, le Chili, le Paraguay, avaient une religion. Après avoir adoré les serpents, les crocodiles, les jaguars, ces peuples, plus rationnels, se prirent à adorer le soleil, la lune, les fleuves, les arbustes bienfaisants; car si la peur est mère de presque toutes les religions du globe, l'humanité seule les raffermit et les consolide.
Cependant il y eut lutte entre les nouveaux dieux et les anciens. On est généralement dévot dans le malheur ; à chaque catastrophe, on immolait des victimes humaines au dieu méchant, et l'on ne revenait à l'autre que lorsque le fléau avait cessé.
Ces deux puissances du inonde une fois créées, on les garda pour la satisfaction de tous, et les siècles marchèrent. Mais l'Europe se rua sur l'Amérique, et nos prêtres arrivèrent en s'écriant : « Voici un troisième Dieu, plus fort, plus grand, plus humain que les vôtres : acceptez-le, ou nous vous immolons à sa colère. » Le Dieu des chrétiens, présenté sous de pareils auspices, devint le toupan (tonnerre) des indigènes de ces nouveaux royaumes, et le sang coula, et le glaive fit son office, et des populations entières disparurent.
Le canon donna pourtant raison au Christ : on se soumit, on pria selon les rites venus d'ici, et, dans le silence des nuits, dans les solitudes des plaines et des montagnes, on égorgea par représailles.
La ferveur du catholicisme céda le pas à l'ardeur des richesses, carie fanatisme estime crise, et toute, crise violente a peu de durée. Des établissements de commerce furent commencés sur les lointaines plages, et tout resta imparfait dans les premières tentatives pour une conversion religieuse. L'Amérique intérieure est encore toute sauvage et idolâtre.
En Afrique, les malheurs furent moins grands, les disciples plus rares. Ah ! c'est que le prédicateur n'avait pas pour ses leçons des dômes de verdure, une brise embaumée, des peuples humains et généreux, mais bien un soleil de plomb, une terre marâtre, et que le prêtre se lasse lui-même d'un martyre de chaque jour... Qu'est aujourd'hui cette Afrique, inconnue, je ne dis pas seulement dans ses déserts de sable, mais encore sur ses côtes boisées et visitées par tant de navires? Nul ne le sait.
Les océans eurent leur tour. Quand on vit que la Chine et le Japon ne voulaient à aucun prix changer de croyance, ces deux puissants empires furent abandonnés : on ne se heurte pas longtemps contre un colosse sans se repentir de sa témérité ou de sa folie.
L'intrépide Cook ouvraitmille mondes à lacuriosité
et à
'enthousiasme. Dites-moi si Cook songea tout
d'abord à changer l'aspect moral du paysdonl il dotait l'Europe civilisée? Non, non; il décrivait les mœurs, et il disait à son retour dans sa glorieuse patrie : J'ai vu cela, j'ai fait cela, c'est à vous maintenant à tirer tout le parti possible des trésors que je vous apporte. C'est que Cook n'était qu'historien et philosophe.
Remarquez en passant que, de tous les peuples de ,1a terre, le peuple anglais est le plus tolérant pour ce qui regarde les idées religieuses. Son fanatisme à lui, c'est la soif des richesses, c'est l'ardeur de la possession. Soyez tout ce que vous voudrez dans vos mœurs, dansvos habitudes, mais payeztribut, donnez vos roupies, vos pataquès, vos quadruples, et gardez vos dieux. Si vos idoles étaient, en or, nous prendrions vos idoles ; elles sont en bois, nous n'en voulons pas.
Rien n'est positif comme un homme de chiffres, et la logique du coffre-fort est celle qui parle le plus haut. La France suivit l'Angleterre dans ses excursions lointaines; mais la France est trop frivole, elle a tout vu, tout observé, tout décrit, et elle ne possède rien. Il faut bien être conséquent avec soimême.
L'Espagne et le Portugal eurent leur tour, chacune de leurs découvertes fut la source des plus odieux massacres, la faiblesse se courba, des ruisseaux de sang rougirent la terre, et il n'y eut pas d'autre engrais pour les productions qui venaient attester en Europe la fécondité des pays vaincus.
Mais si les peuples chez lesquels on portait, sous tant de formes, le flambeau delà foi se distinguaient entre eux par mille nuances opposées, leur religion avait aussi des caractères distincts, et nécessitait des modifications dans la manière de lutter contre la résistance. Chez ceux-ci, c'était le désespoir de la rage qu'il fallait vaincre; chez ceux-là, c'étaient l'apathie, l'insouciance ; ici les incrédules étaient armés, là ils étaient sans armes; tantôt le climatse présentait favorable aux prédicants, tantôt il leur était hostile ou fatal ; et l'on comprend dès lors comment la religion importée devait obtenir en certains endroits un prompt succès, tandis que dans d'autres le progrès se faisait si lentement.
Toutefois, les premières difficultés vaincues, les obstacles devinrent moins grands dans la suite ; les idiomes s'étudièrent et s'apprirent; la parole ouvrit des voies sûres de communication ; les pensées purent se confondre, et l'on donna du moins des motifs compris aux persécutions et aux massacres.
Dès que les peuplades surent ce qu'on leur demandait, ce qu'on exigeait d'elles, quelques-unes se laissèrent guider dans la nouvelle route qui leur était ouverte, et les hommes qui jusque-là avaient vécu divisés se réunirent dans les mêmes camps, sous les mêmes tentes, les uns pour enseigner, les autres pour s'instruire.
Moins il y a d'obstacles à surmonter, plus la persécution perd de sa violence. Celle-ci, c'est le vent qui passe sans murmure sur la plaine, et se rue bruyant et terrible contre les hautes cimes et les vastes forêts; c'est la source paisible qui gazouille sur l'herbe et le sable, et qui bouillonne et gronde au milieu des roches vigoureuses qui veulent s'opposer à sa route.
C'est une chose bien bizarre et bien singulière que les images des dieux dans toutes les parties du monde sauvage. C'est une curieuse observation que celle dont, sans exception aucune, je puis garantir la par-
faite exactitude. Chaque nation vierge de l'intérieur des vastes continents, chaque archipel des océans divers, chaque île isolée a ses autels et son culte, ses dieux protecteurs et ses dieux irrités- Eh bien, je n'ai pas vu une seule idole qui ne fût représentée la bouche ouverte et prête, pour ainsi dire, à mordre ou à avaler.
Peut-être, dans la suite de mes investigations, parviendrai-je à trouver une cause à cette singularité si remarquable.
Au surplus, par un grand et rare bienfait du ciel, il existe dans l'océan Pacifique' des archipels qui ont échappé jusqu'à ce jour aux tentatives et aux persécutions des missionnaires, et il est douloureux d'avoir à constater que ce sont les peuples les plus doux, les plus généreux, les plus bienfaisants du monde.
Puissent les Carolins vivre éternellement dans la religion qu'ils se sont créée! le culte de l'humanité ne peut déplaire au dieu de l'univers. Voilà déjà pourtant bien des dogmes sur cette planète si étroite, si imperceptible, qu'elle compte à peine parmi les globes jetés dans l'immensité; voilà bien des systèmes se donnant tous des démentis positifs, se combattant, se détruisant les uns les autres, et au milieu desquels chaque disciple se croit seul bien éclairé par sa raison et sagement inspiré de Dieu.
Et toutefois il y en a mille autres encore plus irrationnels, plus en contradiction, si c'est possible, et dont je ne veux pas vous parler.
Voyez les Kamstchadales, qui ont, dit-on, un dieu différent pour chaque village, peut-être un dieu distinct pour chaque hutte.
Voyez lesTchutskis, qui adorent aujourd'hui l'idole qu'ils renverseront demain.
Voyez les Patagons, s'inclinant devant les déserts qu'ils habitent et sillonnent, et se fabriquant un dieu à l'aide de celui qu'ils avaient d'abord et de celui des chrétiens qu'ils retrouvent dans les établissements européens où ils viennent apporter les peaux des jaguars vaincus dans des luttes ardentes.
Voyez les Lapons, accroupis devant leurs fétiches, les Indous, tournoyant dans leurs immenses pagodes.
Et l'intérieur de l'Afrique, avec ses divers dieux bariolés de rouge et de noir, de vices et de vertus.
Et le centre des deux Amériques, beaucoup plus connu, où les massacres ont été sans puissance contre les croyances d'une religion primitive.
Et les Nouveaux-Zélandais, à qui l'on ne connaît point de dieu.
Et les naturels de la Nouvelle-Galles du Sud et de la presqu'île Péron, qui à coup sûr n'en ont pas.
Oh ! tout cela est effrayant pour celui qui se prétend éclairé seul dans la vraie route, au sein de si profondes ténèbres.
Cela est pourtant bien bizarre, que les hommes fassent des dieux pour les adorer plus tard. Ils sont créateurs, et puis ils se disent enfants de leurs créatures!
Qu'est-ce qu'on appelle raison humaine?
Hélas ! que me répondriez-vous encore si je vous rappelais tous ces combats à outrance, toutes ces guerres si sanglantes dont l'Europe civilisée a toujours été le théâtre pour défendre ou anéantir telleou telle religion ? Ici l'on croit tout à fait, là on croit un peu, autre part on croit moins ; l'un veut un dieu avec tel pouvoir ou telle forme, l'autre prétend au contraire lui ôter ce pouvoir ou cette figure que son voisin lui donne. Luther, Calvin, Zwingle, ont fait une religion à eux, hautement prêchée dans tous les temples à côté d'une religion ennemie; les papes, les patriarches, ont un dogme opposé l'un à l'autre; 'les Russes parlent autrement que nous, nous prions autrement que les Espagnols; nulle part l'ordre, l'harmonie; en tout lieu la ferme volonté de dominer, d'écraser, jamais celle de s'instruire, de s'éclairer.
D'où cela ?
C'est que tous les hommes ont la folie, l'insolent orgueil d'expliquer ce qui est inexplicable; c'est que création et immensité sont deux mystères devant lesquels il faut courber le front, et que celui-là seul a raison qui dit : Je doute, et qui adore Dieu sans chercher à le comprendre. La vraie religion de tout homme est celle dans laquelle il est né. L'apostat ne mérite point de Dieu.
EN MER
Des langues. — Comment se sont peuplés les archipels. — L'équipage.
Ce fut une grande et noble pensée que celle de l'homme qui osa chercher la solution du problème dont le résultat était de réduire toutes les langues européennes en une seule. Mais Henri IV avait rêvé une chose impossible. L'Europe était trop peuplée,
le caractère des nations trop distinct, trop tranché; toutes avaient trop d'orgueil national pour faire volontiers le sacrifice qu'on avait exigé d'elles au profit d'une seule, quoique en réalité le bénéfice eût été pour tous. Mais ce que l'on eût essayé sans efficacité
dans le monde civilisé aurait pu, je crois, s'entreprendre avec apparence de raison parmi les peuplades qui parcourent l'intérieur des vastes continents, et au milieu des archipels de toutes les mers, surtout si, en pénétrant chez elles, on s'était fait précéder par des bienfaits plutôt que par des menaces. La bienveillance est la plus sûre des persuasions. Aujourd'hui toute tentative serait infructueuse ; les besoins ont grandi les vocabulaires; il faudrait trop désapprendre pour se régénérer; il y a déjà trop de rivalités, trop de haines entre les indigènes voisins, pour que ni les uns ni les autres consentissent jamais à s'effacer. Vous voyez que la civilisation apporte parfois des obstacles avec elle.
Gomme je veux que le livre que j'écris ne soit pas une distraction passagère; comme j'espère, avant tout, qu'il sera de quelque utilité aux explorateurs, je compte publier à la fin de mon dernier volume un vocabulaire exact de tous les pays que j'ai parcourus; et quelque arides que soient ces pages aux yeux de ceux qui n'aiment des voyages que les puissantes émotions, j'ose croire encore que tous me tiendront compte des constant s efforts que j'ai faits, de la patience qui m'a été nécessaire, des dangers que j'ai bravés pour rendre ce pénible travail aussi complet que possible. Au surplus, peu de pages suffiront à celte tâche, qui n'est pas sans utilité générale : qui sait où le sort doit vous pousser un jour !
Il n'y a peut-être pas de lecteur qui ne se soit vingt fois demandé comment je pouvais me faire comprendre des peuplades sauvages que je visitais, et comment je pouvais être compris de celles surtout dont l'intelligence devait être si peu développée. La chose est pourtant la plus simple du monde, et quelques lignes suffiront pour l'explication d'un fait qui paraît d'abord assez étrange.
Je suppose, par exemple, que j'aie une expédition à tenter chez les Hottentots, chez les Cafres. Qu'ai-je à faire d'abord? De m'enquérir de leurs mœurs, de m'assurer des difficultés de la route et de préparer mes objets d'échange, car ici le commerce est un sacrifice pour l'Européen „ et tout sacrifice est une victoire.
Mais la colonie que je quitte pour m'enfoncer dans les solitudes est voisine des lieux que je veux visiter. Celle-là a déjà fait des conquêtes d'hommes, ne fût-ce que parmi les vaincus ou les mécontents. Ces hommes à demi sauvages, à demi façonnés aux habitudes nouvelles qu'on leur impose, sont arrivés avec leur idiome ; je vais à leur recherche, je les questionne dans la langue que leurs maîtres leur apprennent petit à petit, et peu de jours, quelquefois peu d'heures me suffisent pour en savoir autant qu'euxmêmes.
C'est que le vocabulaire de ces peuples est trèsborné, c'est que les mots sont l'expression plus encore des besoins que de la pensée, et nous possédons parfois dans une seule chambre plus d'objets, qui tous ont un nom distinct, qu'ils n'en ont, eux, sur le sol qu'ils parcourent.
Des nattes, des huttes, des pagaïes, des casse-tête, des arcs, et puis le nom de quelques oiseaux, de quelques quadrupèdes, des fleuves ou des ruisseaux, des arbustes ou des poissons... vous savez tout, vous pouvez voyager chez les Hottentots ou chez les Cafres. Il vous est aisé défaire comprendre vos besoins, sinon vos vœux ; puis encore, avec des gestes, un peu de physionomie et beaucoup de patience, vous arrivez à votre but. Ce n'est pas tout : la phrase, la période, n'existent point chez les peuples non civilisés : c'est
le luxe des passions et des besoins qui a fait peut-être le luxe du langage; tout se ressent du contact, tout s'imprègne du frottement. Ouant les Orientaux veulent parler, c'est un fleuve qui se déroule; lesKamstchadales et les Nouveaux-Zélandais n'ont point de périodes à l'usage de leurs besoins.
Eh bien, cette simplicité de langage, si je peux m'expliquer ainsi, vous pouvez, comme je vous l'ai dit, l'amoindrir encore à l'aide de l'ellipse, dont certes pas un pays sauvage n'a connu le mot ni la signification. Ainsi au lieu de dire : « Je vous donne un couteau si vous me donnez une volaille, » vous dites en montrant votre objet d'échange, qui parle autant que vos lèvres : « Moi, couteau; toi, volaille; satou jrisso, satou aijan. » Voyez comme tout se simplifie !
Et qui est venu à notre aide dans cette façon si simple de procéder? Qui? Les sauvages eux-mêmes en arrivant chez nous, c'est-à-dire dans les cités ou les établissements européens. Les pronoms, les négations, les régimes disparaissent, avec eux ; ils soumettent la langue à leur aptitude, et cela suffit.
— Maître, pas vouloir. — Moi, pas courir. — Moi, manger. — Moi, pas tuer blanc. — Grandes forêts à pays à moi. — Toi bon, moi bon. — Si toi là, moi ici... Ces abréviations constituent les idiomes primitifs de tous les peuples de la terre, et nous en avons gâté la pureté en les enrichissant. Le luxe est corrupteur.
Ainsi donc, jem'expliqueles difficultés qu'ont eues à vaincre les premiers navigateurs ; mais aujourd'hui, à peu de chose près, il est aisé de se faire comprendre de toutes les peuplades du globe, car toutes ont vu des Européens, et dans nos établissemenls vous trouverez presque toujours quelques individus des archipels ou des îles isolées que vous allez visiter.
En comparant entre eux les divers vocabulaires publiés par un grand nombre d'explorateurs, on remarque parfois des différences si grandes, qu'il est impossible qu'elles ne soient paslerésultat d'erreurs qu'il est pourtant utile de rectifier. Et d'ailleurs chaque navigateur écrit avec la prononciation qui lui est propre. Or, les lettres, chez les Anglais, les Russes, les Portugais et les Français, n'ayant pas la même valeur, on comprend déjà les modifications légères ; mais il est des mots tout à fait différents, tout à fait opposés dans ces dictionnaires imprimés dans un but d'utilité générale, et je crois avoir mis dans mes recherches un si grand scrupule d'attention à bien traduire, que je suis certain qu'avec son aide on ne se trouvera jamais en défaut.
Permettez-moi de citer, au sujet de ces vocabulaires, une petite anecdote assez curieuse ; la morale en est aisée.
Dans un des archipels du grand océan Pacifique, un capitaine dont j'ai oublié le nom, assis au milieu d'un grand nombre d'insulaires, leur demandait les noms de tous les objets qui frappaient ses regards et les traduisait à l'instant sur le papier. Coco, rima, pirogue, mer, femme, tête, cuisse, bras, jambe, roi, avaient été parfaitement expliqués sans que les naturels parussent s'offenser de cette espèce d'investigation, qui pourtant leur semblait une puérilité. Mais, lassés au jeu, ils résolurent de ne pas s'y prêter davantage en refusant de nouveaux éclaircissements.
Le capitaine n'avait pas achevé son travail, et, comptant toujours sur la même obligeance de la part de ses instituteurs, il leur demanda comment s'appelaient les yeux, les dents; celui à qui il s'adressait lui répondit par une phrase qui signifiait tu nous ennuies, et le capitaine de se hâter de mettre en regard du
mot dent la phrase : tu nous ennuies. Puis, avec la même confiance, il demanda la traduction des mots orages, Dieu, frère, amour; et ceux-ci de lui répondre avec le même sang-froid : Tu es bien fatigant, va te promener, fais-nous le 'plaisir de te taire. Or, vous comprenez que les navigateurs qui se sont basés làdessus ont été bien accueillis lorsqu'en présentant un couteau ou en montrant le ciel, ils auront dit à ces pauvres insulaires ébahis : Va te promener ou Faisnous le plaisir de te taire.
C'esl une chose extrêmement remarquable que le rapport qui existe entre le langage de certains peuples et les caractères de leurs habitudes et de leurs passions. Mais c'est aussi une chose fort curieuse que les différences d'idiomes entre les peuplades féroces voisines les unes des autres. Ainsi, par exemple, le langage des Païkicés est net, coupé, tranchant; celui des Mondrucus, lent, pénible, sourd; les Bouticoudos sont graves dans leurs manières, ils le sont aussi dans leur langage, sans gestes, sans grimaces, mais gâté sans doute par le ridicule morceau de bois qu'ils fixent à leur lèvre inférieure. Les Hottentots bourdonnent une sorte de grognement qui dénonce l'abrutissement de la servitude. Il y a de la honte et de la misère à la fois dans ces sons tristes et dolents qui s'échappent d'un gosier lourd et fétide. Cela sent l'idiotisme de la brute, et à le voir et à l'entendre, on est surpris que le Hottentot marche à deux pieds comme vous et moi. Le langage des Gafres est intraduisible à l'aide de nos caractères; il se compose de syllables brèves et gutturales coupées par un claquement perpétuel de la langue contre le palais, comme font les cavaliers qui veulent stimuler le pas de leur monture. Et ce qui ajoute à c'ette étrangeté fantastique, c'est la rapidité des gestes et des mouvements de la tète et du corps des interlocuteurs; cela amuse, cela divertit, cela étonne, et il serait peut-être vrai de dire que la langue cafre est composée de paroles accentuées et de grimaces. Une demi-douzaine de ces hommes Irapus, forts, braves, cruels, sur un théâtre de Paris, enrichiraient une direction, s'ils s'y livraient à une conversation animée. J'abandonne cette idée à nos modernes spéculateurs.
Mais ce qu'il faut voir surtout dans la ville du Cap, c'est le Cafre ou le Hottentot armé de son instrument de musique, cherchant l'encoignure d'un mur ou d'une porte, se tenant là, debout, trépignant, faisant vibrer d'un doigt frénétique les petits boyaux qu'il a assujettis à son bambou, à son écaille ou à sa calebasse, et entonnant un chant de guerre ou d'amour. Oh ! cela est admirable, cela est étourdissant! La musique est aussi une langue.
Le parler des malheureux naturels de la presqu'île Péron est éclatant, composé surtout des voyelles a et é ; on dirait des coquillages heurtés contre des coquillages ; et ici ce n'est pas, je vous l'atteste, le souvenir de cette terre marâtre, formée de coquilles brisées, qui aide à ma comparaison si exacte.
Il y a beaucoup à parier que le vocabulaire de la presqu'île Péron ne se compose pas de plus de trente ou quarante mots. Il n'en faut pas davantage pour énumérer leurs richesses et leurs passions, et leurs sentiments doivent se résumer en peu de syllabes.
A Timor, la langue est heurtée, farouche; les mots arrivent à l'oreille avec des sons imprévus, et les voyelles de notre alphabet s'entre-choquent avec une variété acre et brutale. On dirait, non pas le roulement du tonnerre, mais les éclats de la foudre. Les mœurs timoriennes se reflètent là comme dans un miroir.
Ombay est un écho sonore de Timor ; il ne faut pas plus séparer ces deux peuples que ne l'a fait la nature, qui les a placés face à face, formant un détroit de quatre lieues de large, et qui semble les rapprocher encore par le caractère identique de leurs riches vallons et de leurs sommets de lave âpres et torréfiés. Ombay n'est autre que Timor rajeunie.
L'idiome des indigènes de liawack, de Waiggiou et de la terre des Papous se ressent de ce sol riche et fécond, et de la nature de son climat étouffant ; c'est un fouillis perpétuel sans nul repos, et l'on croirait que les phrases ne se composent que d'un seul mot, ou plutôt que chacun de leurs mots est une longue phrase.
Le tchamorre est trop poétique, trop prodigue de figures, trop riche d'images ; il devait succomber sous la puissante domination espagnole, qui l'écrase déjà dans la majestueuse harmonie de sa langue, abâtardie aux Mariannes.
Quant à celle des Carolins, je ne sais si l'heureux naturel des bons et généreux habitants de cet archipel fortuné a fait ou confirmé seulement mon opinion : toujours est-il que j'ai trouvé chez ce peuple, le plus heureux de la terre, une grâce, une suavité, une harmonie, qui arrivent sans effort à mon âme. Ce sont des modulations pleines de charme, c'est une musique ravissante ; on dirait une caresse, une prière au ciel : deux amis, deux amants, ne doivent pas s'adresser autrement de douces confidences, et rien ne serait plus aisé que de noter le parler de ces êtres hospitaliers, chez lesquels les pieux sentiments de l'enfance semblent vivre jusqu'à la vieillesse la plus avancée.
Les îles Sandwich viennent encore à l'appui de ma théorie ; c'est tantôt l'âpreté du sol et tantôt sa richesse et sa fécondité.
A Owhyée, quoique la langue soit la même qu'à Mowhèe et à Wahoo, il y a plus de rudesse, et pour ainsi dire plus de forfanterie que chez ses voisines. Les mêmes articulations se présentent, mais là elles saillent brusquement, d'une manière sonore et rapide ; ici elles se font jour avec moins d'emportement. C'est que dans la principale des îles de cet archipel la lave des volcans écrase la végétation, et que dans les autres la richesse du sol l'emporte sur les secousses de la terre et la fureur de ses cratères à demi éteints.
Vous savez comme le parler créole est doux et limpide, comme le malgache est fatigant, l'idiome des Oras languissant et timide; je m'étaye de ces remarques, faites avant moi par tous les explorateurs, pour soutenir mon système, et si de par le monde quelque exception vient le combattre, je m'en servirai, moi, pour fortifier cette règle générale, que les idiomes sauvages, comme les langues européennes, malgré les modifications apportées par la civilisation sans cesse en progrès, ne font que l'appuyer et le corroborer. Et quand je plaideraisune erreur, quelle en seraitla conséquence?
La voici :
J'aurais tort, donc mon adversaire aurait raison. Qu'est-ce que je demande?
Que la raison triomphe, n'importe la bouche qui la proclame. C'est du choc des opinions que jaillit la clarté.
Et maintenant que j'ai émis quelques-unes de mes pensées sur les divers idiomes des peuples jetés au milieu des vastes océans, essayons de trouver comment se sont peuplés les archipels de toutes les parties du inonde : c'est déjà quelque chose que d'indiquer une route utile à parcourir.
D'où sont venus les hommes qui les premiers ont habité les terres séparées des continents? C'est là une question difficile à résoudre, et c'est là pourtant une question grave, importante, vitale, que la science n'a pas assez étudiée , peut-être parce que la science n'aime pas à procéder de l'inconnu au connu. Toutefois, en fouillant avec soin dans les codes antiques qui ont régi les grandes nations dont le territoire borde les océans, il ne serait pas impossible de trouver, par le rapport qui existe entre leurs lois primitives et celles sous lesquelles vivent aujourd'hui les peuplades des archipels océaniques, la solution curieuse de ce problème si plein d'intérêt.
Il y a peu de fleuves dans le monde dont la source n'ait été découverte par les explorateurs. Est-ce que l'origine d'un peuple est moins instructive ou moins importante à connaître? Je ne le pense pas.
C'est déjà une chose assez étrange de voir ainsi peuplées toutes les îles de l'océan Pacifique, hormis celles en si petit nombre où la vie physique est une impossibilité; mais, ces cas exceptionnels constatés, étudions les faits généraux.
Que les îles voisines des continents aient reçu leurs habitants de la terre ferme, nul doute, car il est probable que le courroux des flots ou des secousses souterraines les ont découpées, et ont ouvert, entre elles et leur mère, le canal qui les sépare.
Peut-être aussi, avant de recevoir ces êtres qui les peuplent, la catastrophe d'où elles étaient nées avaitelle eu lieu, et ne se sont-elles animées qu'après l'événement.
Mais il n'en est pas de même de ces terres immenses, de ces sommets élevés dont la base est cachée au fond des abîmes, et qui sont séparés de tout continent par l'immensité des mers.
Je comprends à merveille que les habitants des archipels peu éloignés les uns des autres aient la même origine, quelque variété que vous trouviez parfois dans la charpente des hommes et dans les productions de la nature ; j'admets volontiers que les îles des Amis, celles de la Société et celle Fitji, par exemple, offrent des rapports tels, qu'il ne serait peut-être pas difficile d'assigner l'époque assez précise de leur divorce physique et moral. Mais, encore une fois, ce sont là des faits particuliers, inhabiles à combattre la thèse générale que j'avance, à savoir : que, selon mille probabilités, la Chine et le Japon ont peuplé tout l'océan Pacifique jusqu'au nord de la Nouvelle-Hollande, terre exceptionnelle, végétation à part, nature morte et vivante, qui ne ressemble à aucune autre nature, faisant une disparate plus tranchée avec les grandes terres qui l'avoisinent qu'avec celles dont la séparent de vastes mers.
La terre de Van-Diémen appartient sans contredit à la Nouvelle-Hollande. Les naturels de la Nouvelle- Galles du Sud sont les frères de ceux de Van-Diémen ; mais là à côté, non loin des glaces australes, vous voyez la Nouvelle-Zélande peuplée d'hommes forts, vigoureux, taillés en athlètes, industrieux, guerriers farouches et indomptés, tandis qu ici, autour de ces villes belles et opulentes que l'Angleterre a si heureusement semées au profit de son commerce, vivent et meurent des êtres noirs, crépus, faibles, sans intelligence, et bientôt près de disparaître de la surface de ce mystérieux continent, où ils auraient dû puiser un peu d'énergie au sein de la civilisation qui venait les régénérer.
Au premier regard jeté sur les Philippines, vous êtes soudainement frappé de la ressemblance physique de leurs habitantsavec les Chinois. C'est la même
coupe de figures, les mêmes allures dans la démarche, les mêmes mœurs à peu près, la même teinte dans la peau, la même paresse, et une adresse pareille pour les arts mécaniques. Puis vinrent les Espagnols avec leur teint cuivré, qui se mêla au teint jaune des premiers habitants.
Ici commence la variété, ici se remarque la première différence, d'abord dans le physique et plus tard dans le moral, car ces dernières conquêtes sont lentes à s'affermir.
Les îles Sandwich, immense archipel peuplé des hommes les plus forts et les plus beaux de cet océan échelonnent les Philippines avec les Mariannes et l'archipel des Amis. Les émigrations volontaires de la Chine pour les Philippines, celles involontaires ou forcées par les caprices des vents, amenèrent des habitants sur ces sommets volcaniques, au-dessus desquels planent, géants énormes, le Mowna-Kah, le Mowna-Laé et le Mowna-Roah, plus imposants que Ténériffe ; mais ici la Chine doit moins se faire sentir, quoique certains caractères particuliers la rappellent encore : ce sont les mêmes pommettes élevées et en saillie, la même coupe des yeux, la même mollesse dans les mœurs; mais aussi, il y a plus de sauvagerie dans le caractère, et une couleur plus foncée sur la peau : c'est de l'ocre terreux, c'est le jaune chinois délayé avec le brun espagnol.
Quant au naturel parfois si farouche des indigènes de ces îles, ne serait-il pas possible d'en trouver la source dans l'âpreté sauvage du sol difficile et tourmenté où ils sont venus s'établir? Croyez-vous donc que les éruptions volcaniques, les tremblements de terre , si fréquents dans l'archipel, ne retrempent point les âmes? Si l'homme recule épouvanté en présence du premier péril qui le menace, soyez sûr qu'il ressaisit l'énergie à de nouvelles épreuves, et vous remarquerez avec moi que les êtres les plus intrépides du monde sont ceux qui habitent une terre marâtre, car alors il y a lutte ardente de tous les jours, et l'énergie seule fait le vainqueur. Ajoutez à cette considération le passage sur cet archipel d'un roi puissant et magnanime qui a osé, dans un beau mouvement d'indépendance et de colère, créer un code protecteur de tous les intérêts, et saper même les fondements d'une religion barbare qui ordonnait en certaines circonstances de stupides mutilations et d'horribles sacrifices humains. Tamahamah a ravi la force à ses prêtres détrônés, et les victimes aux idoles.
Venez maintenant vers des régions plus tempérées, vers des terres plus calmes : le caractère des indigènes se modifie de nouveau sans perdre toutefois la couleur de son origine.
Ce sont les îles des Amis et de la Société, où l'ardeur de la rapine pousse souvent les naturels au meurtre ; mais les richesses de la végétation, la beauté du ciel, le calme des eaux, devaient apporter une modification sensible clans les mœurs de ces peuples, et en les comparant aux Sandwichiens, on les trouve en effet plus tranquilles, plus tièdes, plus affadis, si ce n'est pourtant dans les crises meurtrières surgissant entre eux et les navires voyageurs qui viennent les visiter. On comprend que dans ces luttes sanglantes le caractère, imprégné pour ainsi dire du climat, doit se colorer plus fortement et ressaisir les teintes qu'il avait perdues.
Mais les Moluques subiront-elles les mêmes lois, et ne trouvera-t-on pas dans le caractère cruel des Malais un argument victorieux contre cette puissance physique que j'attribue à la nature des zones limpides et parfumées?
Non, certes, les Malais ne sont devenus méchants et féroces que par la persécution. La cupidité européenne s'est ruée sur eux comme sur des ennemis, et ce qu'on aurait pu obtenir par la persuasion et les bienfaits ne l'a été que par la violence et le massacre.
Le moyen de répondre au canon par la bienveillance et la générosité! 'Nul n'est impunément vainqueur, et le sang coule partout où s'assied la tyrannie. Ce que vous appelez cruauté n'est qu'une légitime vengeance; les meurtres que vous nommez assassinats ne sont que de justes représailles, et si vous possédez encore, c'est que votre bronze a la voix retentissante, que vous êtes réellement usurpateurs, et qu'une longue servitude énerve et abrutit.
L'empire chinois est, on le sait, le plus peuplé du globe. Renfermé en lui-même, il traite les autres peu-
ples en sauvages, et, vaniteux par nature, il se croit le plus industrieux et le plus civilisé de la terre. En cela, la politique et le commerce européen semblent leur donner raison, car nous allons tous chez eux chercher des porcelaines, des encres, des couleurs, des soieries et des futilités, tandis qu'ils ne viennent jamais chez nous nous demander un seul de nos produits industriels. Aussi se prétendent-ils, avec assez de logique, plus puissants que les autres peuples, dont les stériles comptoirs ne florissent guère en un pays où il ne leur est permis de négocier que dans un espace de quelques toises. Ne me dites pas que, s'il en est ainsi, la faute en est aux Chinois seuls, qui n'ont aucune marine, car je vous répondrais que ce que vous appelez une faute est un acte souverain de logique, de prudence et de fierté, puisque la Chine prouve
. . . Une religion qui ordonnait d'horribles sacriiices humains. [Page 545.)
par là qu'elle n'a pas besoin d'appui étranger, et que son isolement même fait sa force.
Par une loi sévère et dans le même esprit, je ne sais plus quel prince de ce royaume voulut que tout sujet absent de son pays pendant quinze jours ne pût y être admis de nouveau que sous des peines fort cruelles. Quel dut être le résultat de cette rigueur? Que les capitaines des tjounkas occupés de la pèche sur les côtes, chassés quelquefois par les vents contraires, couraient au large et ne reparaissaient plus dans la mère-patrie.
11 n'en faut peut-être pas davantage pour comprendre comment se sont d'abord peuplées les nombreuses îles au sud de la Chine et du Japon, empires rivaux de gloire, de splendeur et de tyrannie.
Et ce n'est pas seulement à l'aide de ces caractères physiques et moraux des divers peuples océaniques qu'il deviendrait peut-être aisé d'établir leur origine d'une façon victorieuse, mais l'étude des langues et des idiomes des archipels serait à la philosophie un secours plus sûr encore.
En suivant la marche des temps, les progrès des colonies et la distance de chacune d'elles au conti-
nent, vous trouvez parfois des rapports si intimes, des ressemblances si frappantes, des dérivés si certains, que vous manquez de logique pour les combattre. Les circonférences s'imprègnent toujours des couleurs jetées au centre.
Il est toutefois des problèmes dont la solution est si effrayante pour l'intelligence, qu'on se hâte de reculer devant la difficulté, de crainte qu'elle ne détruise ce que votre raison avait d'abord et franchement accepté.
Oh! ce que je vais vous dire tient du prodige, car le hasard seul ne fait pas de ces miracles.
Les Tupinambas et les Bouticoudos, sauvages habitants de l'intérieur du Brésil, ont, je vous l'ai dit, contracté de singulières habitudes : les uns se tatouent d'une façon toute particulière , comme les Païkicés leurs voisins; les autres font descendre le cartilage de leurs oreilles, dont ils se servent ainsi que d'une poche, jusque sur les épaules. Cela est cruel et stupide à la fois, cela blesse toute saine pensée, n'est-ce pas?... Eh bien, les Carolines et Timor sont éloignés du Brésil de presque tout le diamètre de la terre, et cependant les oreilles des Carolins sont
percées comme celles des Bouticoudos, ils les nouent absolument de la même manière, pour garderies objets qu'ils peuvent ainsi porter, et cbez les Malais de
Timor, comme chez les Païkicés, le mot maison se traduit par rouma; sacre, par pamali; seulement les Malais disent rovma-pamali, tandis que, dans l'inté-
Nous allons peut-être bientôt naviguer dans des montagnes de glace. (Page 540.
rieur du Brésil, on dit kouma-pakalL L'analogie est frappante.
Ai-je résolu une question? Non, sans doute, et tel n'a pas été le but de ce chapitre. Pour la solution du
problème que je propose, il faudrait une longue étude de détails, trop stérile dans un livre comme le mien ; il faudrait surtout une patience et un savoir que je suis loin de posséder, et, avant tout, un temps plus
.Vous touchez aux Açores. (Page 346.)
libre et moins occupé de la masse des objets qui m'entourent.
Ce que j'ai voulu, c'est que d'autres explorateurs, n'importe sur quelles bases, élevassent un nouveau système et ouvrissent de nouvelles voies à l'étude morale du globe. L'histoire des hommes en particulier est l'histoire des peuples en général. Pourquoi donc l'histoire des archipels ne serait-elle pas celle des continents et des générations qui leur ont donné nais-
Livb. 44.
sance? Les siècles, en passant leur sombre manteau sur tant de natures diverses, ont tout modifié, tout changé peut-être. Eh bien, que la philosophie et la science fouillent au milieu de ce chaos pour y débrouiller la vérité; c'est une tâche au-dessus de mes forces. Et d'ailleurs, dussé-je rétrograder dans l'opinion toute bienveillante de ceux qui consentent à me lire, j'avoue franchement que j'aime cent fois mieux apprendre qu'ens* <£mer.
Le triste souvenir des bancs classiques m'a guéri de tout pédantisme.
La route est belle, quoique le ciel soit vêtu d'une teinte grise annonçant les régions polaires; nous allons peut-être bientôt naviguer dans les montagnes de glace. Encore un regard, sur ces hommes de fer qui m'entourent et qui achèvent avec moi cette pénible et glorieuse campagne.
On se façonne à toutes les douleurs, excepté aux douleurs morales. Silvio Pellico, Andryane, Trenck, Latude et mille autres infortunés dont les noms se pressent si sombres dans ma mémoire, sont des exemples frappants de cette force, de cette énergie, de cet héroïsme, qui se retrempent dans les tortures des cachots et des privations.
La nature humaine est heureusement ainsi faite : les premières atteintes du mal qui vous frappe sont plus aiguës que celles qui vont lui succéder, ou du moins vous paraissent-elles ainsi ; c'est comme le premier soleil de printemps, comme la première gelée d'hiver. Si Dieu l'avait voulu autrement, Dieu se serait montré cruel à la création, et, certes, la dose des désenchantements et des vicissitudes est encore assez grande pour qu'il ne soit pas trop déraisonnable de se demander si la vie ne nous a pas été donnée dans un accès d'humeur bilieuse.
Oui donc n'a pas blasphémé dans l'infortune?
J'ai remarqué dans le long et pénible voyage dont j'écris l'histoire que le courage des hommes grandissait à chaque catastrophe. Nous sommes si orgueilleux, que nous regardons le malheur plutôt comme un ennemi que comme un compagnon de route, et vous savez que la résistance ne naît que de l'obstacle.
Nous avons déjà assez éprouvé de tribulations pour que les mers orageuses qui nous restent à parcourir ne nous laissent point en perspective plus de fatigues que de jouissances ; les désertions ont été nombreuses, ainsi que les funérailles. Eh bien, nous jetons aujourd'hui un cadavre à la mer, que l'équipage l'apprend à peine le lendemain, avec une insouciance qui tiendrait de la cruauté, si le cœur pouvait être mis en cause dans cette sorte de marasme moral qui naît de la lassitude et de la résignation plutôt que de l'égoïsme.
Je me rappelle l'aspect lugubre du navire au dernier adieu muet de Prat-Bernon, aux derniers tiraillements de Merlino, aux dernières et solennelles paroles de Laborde. Quinze ou dix-huit mois ont passé depuis lors sur nos têtes, et nous n'avons dans l'âme que la grandeur de la résignation.
Je ne sais si je suis une exception en tout dans cette, vie de sybarite que veulent se faire les hommes, mais je vous avoue que rien de ce qui afflige dans les privations que nous éprouvons à chaque pas ne m'émeut, ne me touche... Je me trompe pourtant, je souffre quand l'eau est rare et peu limpide ; mais hors de là, que le biscuit soit bon ou mauvais, que nous n'ayons sur notre table qu'un morceau de lard salé, peu m'importe, je vous jure ; le cœur n'est pas de la partie, je vis, je vis heureux.
Mais peu d'hommes sont taillés sur mon triste modèle, et je n'en connais guère qui ne sachent pas se faire une distraction ou un plaisir de ce qui passe inaperçu à mes côtés ou devant mes yeux.
Le caprice, et le mauvais vouloir des vents et de la mer ont souvent dérangé nos calculs, donné un démenti à nos prévisions. Eh bien, ce qui, dès le début de la campagne, eût peut-être excité les murmures, ce qui à coup sûr eût fait naître un funeste mécontentement, n'inspire aujourd'hui que des railleries et
une sorte de colère qui dit qu'on est prêt à lutter contre de nouvelles privations. En face d'une maigre ration de viande et d'une demi-ration d'eau, le matelot regarde le matelot le sourire du dédain sur les lèvres, et vous l'entendez, dans son énergique et pittoresque langage, lancer la mordante saillie contre les ennemis les plus redoutables des hommes, la faim, la soif.
Ce n'est pas que les vivres et l'eau nous aient jamais absolument manqué ; mais, après tant de fatigues et de combats contre les éléments, les poitrines éprouvées font bien de se radouber, comme on disait hier en ma présence à la planche de Marchais, et un morceau de lard n'est pas un ragoût bien fortifiant, alors même qu'il est assaisonné par un violent appétit.
Ce n'est pas avec vous, messieurs les marins, que je veux tenter une discussion sur les avantages ou les désavantages d'un voyage de circumnavigation par l'est ; vous en savez là-dessus beaucoup plus que moi sans doute, et cependant je ne vois aucun inconvénient, même pour mon amour-propre, à vous dire ce que je pense sur cette question fort importante. Nous sommes tous intéressés à ce qu'elle soit bien résolue.
Je ne vous parle pas de ces voyages où les points de vos relâches vous sont marqués d'avance, où telle ou telle ville vous est indiquée au départ pour que votre pavillon s'y montre, afin de rassurer les courages abattus, ou pour faire taire les mécontentements ; je ne veux pas non plus que, luttant avec obstination contre les vents irrités, vous exposiez le salut du navire pour satisfaire à une volonté qui n'avait pas prévu l'obstacle; mais si toute latitude vous est offerte en partant, si le sort de l'équipage est livré à votre bon vouloir, à votre expérience, s'il n'y a pas nécessité rigoureuse pour vous de toucher plutôt là que là, je dis, moi, dussiez-vous me donner un démenti par l'exemple des navires explorateurs qui en général ont fait le tour du monde en suivant une route opposée, qu'il me semble préférable que vous couriez de l'ouest à l'est, si vous avez bien choisi l'époque du départ.
Ce que je considère avant tout ici, c'est le moral de l'équipage avec lequel vous naviguez; ce que je veux, moi, ce que je voudrais du moins, c'est son bien-être avec les tristes conditions de son état.
N'est-il pas juste, je vous le demande, que la vie et la santé de tant de braves gens fixent un peu votre attention?
Voyez, voyez mon ami Duperrey, qui fait le tour du monde, qui brave mille périls, touche à tant d'archipels, se promène sous tant de zones, apporte de si riches documents à la science, dresse des cartes nautiques si précieuses, et qui, après une navigation de plus de trois années, revient en Erance sans avoir perdu aucun homme, sans avoir eu un seul déserteur !
Vous partez de Toulon, de Brest, du Havre, peu importe, vous touchez à Ténériffe ou aux Açores, vous sillonnez l'Atlantique, et si vous voulez courir à l'est, vous relâchez au cap de Bonne-Espérance, ville ravissante, cité européenne. Après cette course, pourtant assez longue, et en présence des beaux édifices devant lesquels il vient de mouiller, le matelot croit à peine avoir quitté son pays ; sa première relâche est une relâche de bonheur ; son courage n'était point abattu, ses forces n'étaient pas encore épuisées , ce bien-être que vous lui offrez comme un appât séduisant, c'est le luxe de son état, et le luxe énerve. Le bonheur est un leurre dont il vous gardera rancune plus tard, comptez-y. Du Cap, vous touchez à l'Ile-de-
France ou à Bourbon ; vous savez ce que j'ai dit de ces deux îles si belles : je ne vous ai dit que ia vérité. Le matelot prend goût aux courses, vous remercie de l'avoir choisi parmi tant d'autres, il est pour vous plein de reconnaissance, et son dévouement vous est acquis à tout jamais.
Si de lu vous remontez vers le nord, que vous visitiez les bords du Gange et Calcutta, cette ville des palais, oh ! alors, il y a extase sur le pont, et l'équipage vous bénit.
Parlez maintenant, l'Océan se déroule devant vous, et avec lui les pénibles relâches. Vous avez adouci les bords du vase, le matelot touche maintenant à la liqueur amère qu'il contenait. Le voilà sous un ciel ardent, au milieu d'îles pestiférées, en présence des peuplades sauvages ; c'est la partie ouest de la Nouvelle-Hollande , terre de deuil; c'est Timor et ses farouches habitants, c'est Rawack et Waiggiou, c'est Guham moins sombre, ce sont les Sandwicb, les îles des Amis, celles de la Société; ce sont des traversées immenses, sans repos, sans joie, presque sans espérance, car il y a encore là-bas le cap Horn avec ses tempêtes, et le pôle austral avec ses montagnes de glace.
Le courage du matelot s'en va avec ses forces épuisées ; ne lui adressez plus des paroles de consolation, ne lui montrez pas la roule parcourue et l'espoir d'un prochain retour au port : il ne vous croira pas, car Je malheur a de la mémoire. Eh bien , ces dernières et douloureuses relâches du vaste océan Pacifique, ce rude passage du cap Horn que vous êtes contraint d'effectuer, je dis, moi, que si vous les aflrontez alors que l'équipage est encore fringant et robuste, vous avez vaincu la première, la plus grande difficulté du voyage; je dis, moi, que l'avenir se développe riant et tranquille aux yeux de tous, car vous aurez le droit de répondre à celui qui osera murmurer : « Tu vas bientôt arriver dans des pays où tu te reposeras de tes fatigues, où tu recevras le prix de ta constance et de ton énergie. » Alors nous lui montrerons Saint- Denis, Saint-Paul, Calcutta, Table-Bay, Sainte Hélène, où il descendra avec respect, cette Atlantique qu'il a déjà parcourue et qui ne peut plus l'effrayer, et cette Europe si consolante où l'attendent le repos et les embrassements de ses amis.
Que voulez-vous I j'ai la faiblesse de compter pour quelque chose la vie et le bien-être du matelot. J'accepte donc votre blâme et votre ironie.