‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 36 sur 58 · ILES MALOUINES · texte numérisé non relu

ILES MALOUINES

Chasse « l'ôléjdiuBil, — Le ssicrc «!<• M. «le Quélcn.

Nous nous tenions tous penchés sur la corvette immobile et à moitié engloutie ; nous nous parlions alors à voix basse, sans animation, sans désespoir, mais avec ce sentiment calme de résignation que tout

homme de cœur éprouve au sein de l'infortune qui vient de le frapper alors qu'il a tout fait pour la pi évenir. Un seul instant, venait d'anéantir nos plus douces espérances, un seul instant venait de nous punir

Nous vimes un monstrueux éléphant de mer. (Page 551.

de notre bonheur passé ; et moi, qui écris ces lignes, je perdais dans cetle catastrophe le fruit de plus de trois ans de fatigues, de recherches et de sacrifices : une collection d'armes et de costumes de tous les pays du monde, mes richesses botaniques, minéralogiques, mes vêtements, mon linge, mes belles collections d'oiseaux, d'insectes, el, ce qui m'était plus Livr 45.

sensible encore , douze ou quinze albums dont le double n'avait pas été remis au commandant.

Mais c'est à peine si nous songions alors auxjust.es regrets qui traversaient notre pensée ; le présent et l'avenir seuls devaient nous occuper, cl nous attendions avec anxiété le lever du jour pour juger de toute l'horreur de notre position. Petit à petit la côte

se dessina, nos yeux se fatiguaient en vain à y chercher des arbres, de la végétation, quelque trace du passage ou du séjour des hommes ; plus les objets se dressaient nettement à nos regards, plus le découragement s'emparait de nous ; et quand il nous fut permis d'embrasser sans fatigue le sinistre paysage qui se déroula à nous de toutes paris, nul n'osa compter sur un retour dans sa patrie.

Du sable devant nous, du sable à nos côtés, des collines pierreuses sur un second plan, et d'autres collines plus âpres encore clans le lointain. Sous nos pieds une mer turbulente, même dans le silence des vents ; sur cette mer plusieurs îlots couronnés de joncs; derrière nous le froid reflet de ce que nous avions déjà vu, un sol tourbeux entre le sable et quelques roches du rivage et les hauteurs plus éloignées, et sur tout cela, pas un arbre, pas un arbuste, pas une touffe de gazon.

Notre cœur se serra.

Mais l'œuvre n'était pas complète, la faim commençait à se faire sentir, l'équipage épuisé avait besoin de reprendre, des forces, et on dut songer tout d'abord à alléger le navire de nos objets les plus précieux.

On descendit donc à ferre les biscuits mouillés échappés au naufrage, les quatre porcs sauvés de la mort, la poudre, les fusils et quelques voiles dont nous avions besoin pour dresser les tentes. Malade, très-souffrant depuis mon départ du port Jackson, je ils partie du second convoi qui toucha le sol des Malouines, et j'y arrivai avec une casquette en peau de kanguroo, un méchant habit, un pantalon déchiré, un soulier et demi et un manteau de roi zélandais, que je tenais de l'amitié de M. Wollsoneraft.

Je me couchai sur une voile humide; une pluie fine et glacée nous pénétrait jusqu'aux os, et pourtant j'allais m'assoupir après tant de fatigues, lorsque mon domestique et le cuisinier de l'état -major, qui s'étaient éloignés après leur descente, revinrent haletants et en toute hâte.

— ■ Monsieur Arago, nous sommes perclus !

— Nous avons de la poudre.

— Quel affreux pays !

— Avec du courage, des munitions et Robinson Crusoé, on ne meurt jamais de faim nulle part.

— Que peut tout cela contre ce que nous venons de voir?

— Qu'avez-vous vu?

— Là-bas, près du rivage, dans une anse, un animal gros comme la corvette.

— Un peu moins, n'est-ce pas?

— Un peu plus, monsieur.

— La peur grossit les objets.

— La faim les rapetisse.

— Nous allons étudier ce monstre :

accompagnez-

nous

— Il est là-bas, à une demi-lieue d'ici en suivant la côte ; allez-y tout seul.

— Non, j'aurai peut-être besoin de secours. Dubaud et Adam vont m'accompagner.

— Volontiers.

Nous partîmes donc tous trois : l'un armé d'un excellent fusil à deux coups, l'autre d'un bon fusil de munition et d'un briquet effdé, et moi tout simplement appuyé sur un gros bâton.

En effet, arrivés à l'endroit indiqué, dans une crique à sec mais atteinte par les fortes marées, à cinquante pas du flot, nous vîmes un monstrueux éléphant de mer qui, à notre approche, tourna lourdement la tète de notre côté, puis ne fit aucun autre

mouvement. Dubaud passa d'un bord, Adam resta à sa place, et je pris le milieu ; nous nous approchâmes en même temps de l'immense amphibie, dont le dos noirâtre était déchiqueté. Adam lui tira deux balles dans l'œil, presque à bout portant ; Dubaud déchargea son arme contre sa tête, et moi, à coups de bâton, je frappai la trompe du monstre, qui poussa un sourd et long mugissement, mais qui ne bougea pas, ce qui nous donna à penser qu'il était venu là, selon les mœurs et les habitudes des animaux de cette classe, mourir de vieillesse.

Après notre glorieuse expédition, nous retournâmes au camp, et comme déjà un grand nombre de matelots, qui avaient vainement tenté de relever la corvette, murmuraient contre les cruelles atteintes de la faim sans que rien s'offrit pour la satisfaire, je mandai au commandant, resté à bord, le résultat de la capture faite par Adam, Dubaud et moi, et des ordres furent donnés pour qu'on dépeçât l'a victime.

On se rendit donc à la crique de l'éléphant ; à grands coups de sabre on enleva de larges tranches de chair pelée, on les chargea sur les épaules, on les jeta clans la marmite du bord, descendue lors du premier voyage, on alluma des feux avec de la tourbe noire et l'on espéra en l'avenir ; car, pendant cet intervalle, j'avais pris le chemin opposé à la crique, je m'étais trouvé arrêté par un ruisseau assez abondant, et j'avais découvert encore une belle source d'eau fraîche et limpide que l'équipage appela clans la suite le café de M. Arago, par l'habitude que j'avais prise de m'y désaltérer après chaque repas. 11 y avait dixsept heures que l'équipage n'avait mangé ; les forces s'épuisaient, et l'on fit à chaque homme une copieuse distribution de chair d'éléphant de mer, noir, puant l'huile, et coriace. Nous n'avions point de vinaigre, point de sel, point de pain, et si l'on croit que ce repas nous fut douloureux... on aura raison, car la plupart de nos matelots en furent malades, et les meilleurs estomacs seuls s'y habituèrent dans la suite.

Après le vautour , qui embaume la charogne , le mets le plus révoltant que nous ayons mangé est, sans contredit, l'éléphant de mer, et je ne crois pas que nos Grignon, nos Véfour et nos Véry pussent jamais en faire quelque chose de supportable. Cependant nous avions là des vivres pour deux semaines au moins, et le second jour, en allant à la crique chercher la pitance, les hommes de corvée trouvèrent sur les débris du monstre un vol d'aigles, dont six furent abattus, ce qui ajouta provisoirement à nos ressources et retrempa notre courage chancelant.

Les tentatives pour relever la corvette furent toujours infructueuses ; l'équipage y épuisa ses forces et nous dûmes bientôt renoncer à toute espérance de ce côté.

Et pourtant la mauvaise saison qui avançait pouvait nous trouver là. A cette époque de malheur, les pingoins, auxquels nous pensions, les plongeons, hissés sur les roches, les phoques et les lions de mer quittent la terre... Qu'allions-nous devenir?

Des lentes furent dressées, une pour le commandant, l'autre pour l'état-major, une troisième pour les élèves, et la quatrième, immense, commode, pour les maîtres et l'équipage.

La poudre fut mise à l'abri de tout échec, sous un tas de voiles, derrière une dune à côté du camp, ainsi que les -halles, les pistolets, les fusils et les sabres arrachés au naufrage.

L'image 'sainte de la Vierge avait été sauvée ainsi que les vêtements de prêtre et les vases sacrés. Un

autel fut dressé contre une dune ; l'abbé de Quélen dit

une messe en action de grâces, chanta un TeDetim, et tout l'équipage à genoux, le front découvert, assista à la cérémonie avec le plus profond recueillement. Une heure après il y eut bien quelques quolibets de matelots jetés aux vents , mais on ne les continua point, tant la situation était critique pour tous. Le 15, une mer houleuse fit pencher la corvette sur les roches, l'incrusta plus profondément, l'ouvrit de toutes parts, et quelques caisses flottèrent sur les eaux. L'une d'elles m'appartenait ; un canot fut lancé, portant, comme on le pense bien, Petit et Marchais, qui, aidés de leurs camarades, firent des efforts inouïs pour la remorquer à terre, et ils y parvinrent après une lutte ardente de plus de trois heures.

— Eh bien, me dit Petit haletant et trempé, èlesvous content de votre chérubin?

— Vous êtes des anges.

— Ah ! vous y venez donc à la fin!

— On n'est pas plus brave ni plus dévoué.

— 11 ne s'agit pas de ça, il est question de saborder cette malle, de fouiller dedans et de s'assurer si elle ne cache pas dans ses soutes quelques flacons de spiritueux.

— Je suis sûr du contraire.

— L'inspection est ordonnée, vous devez obéir. Le hasard est parfois si bon, et vous êtes si souvent comme le hasard !

La malle fut ouverte, elle ne contenait que du linge, des cahiers et des vêlements usés.

— Ce n'est pas ce que j'avais de mieux, dis-je à mes matelots, mais c'est égal, vous allez profiter de la capture.

— Vous vous f de nous ! répondit Marchais ;

s'il y avait eu du vin, vous n'en auriez pas bu une goutte; il n'y a que du linge, gardez tout. Nous ne souffrons jamais à l'extérieur, nous ; c'est le dedans qui est endommagé.

— Cependant, mes amis...

— Cependant, c'est comme ça; taisez-vous ou je me fâche.

— Ne l'aplatis pas, poursuivit Petit en entrainanl son camarade Marchais; si nous nous sauvons d'ici, il aura bien des choses à réparer : quelles bosses !

— Je vous les promets, mes amis.

— A la bonne heure !

Marchais me serra amicalement la main, et je ne pus m'en servir de toute la journée. Des chasses furent organisées ; les oies sauvages tombèrent sous le plomb des tireurs ; el telle est la voracité des aigles bruns de ces climats, que, lorsqu'un chasseur, pour ne pas trop charger ses épaules, enfouissait à son départ, sous de la terre recouverte de galets, une partie du butin tué, souvent, à son retour, il trouvait sa victime à demi dévorée.

Il nous arrivait parfois aussi qu'en portant à nos mains un plongeon, ou un canard, ou une oie, l'aigle audacieux qui planait sur nous s'arrêtait, descendait lentement, et prenant son rapide essor, nous heurtait de son aile en cherchant au passage à nous enlever notre capture. Vicissitudes humaines! que de fois, embrochés au même 1er, aigles et canards, jaunissant au même feu, étaient servis côte à côte sur le même plat! Là seulement il y avait égalité parfaite entre eux ; là seulement, nous qui ne jugions plus les victimes sur la force et la puissance, nous dédaignions le roi des airs pour l'humble sujet qui tremblait jadis - en sa présence.

La mort nivelle tout, la mort n'a point de privilèges et ne s'occupe point à classer ceux qu'elle frappe.

Aigle ou colombe, esclave ou despote, se taisent alors qu'elle parle, et plus tôt ou plus tard, selon ses caprices, hommes, bêtes fauves, cités et empires, s'effacent de la terre pour ne plus reparaître.

Nous étions cent vingt et un, tous d'autant plus pleins de voracité que nous craignions de manquer bientôt de vivres. Aussi que de soins ne nous donnions-nous pas pour augmenter nos ressources ! Près de mon café j'avais remarqué une longue traînée de feuilles vertes à l'aide desquelles il me sembla possible de fabriquer une excellente salade. J'en fis part à Gaudichaud, qui m'accompagna : c'était de l'oseille; désormais, pendant quelque temps du moins, nous eûmes deux services pour nos repas.

Mais les élèves de marine, tous jeunes, tous affamés, voulurent aller au delà du bonheur que je leur avais procuré : ils mêlèrent d'autres feuilles aux premières afin d'augmenter la ration, et un beau matin, après leur déjeuner, on les vit courbés à terre, vomissant, avec d'intolérables douleurs et se tordant comme des corps empoisonnés.

L'oseille perdait de son crédit, tant on redoutait la fatale influence du voisinage.

Jusque-là l'édification complète du camp, qui exigeait le zèle de tout le monde, ne nous avait guère permis de lointaines excursions; nous savions que les pécheurs de baleines, après avoir doublé le cap Horn, venaient souvent se reposer aux Malouines ; nous n'ignorions pas qu'il y avait d'autres rades que celle où nous étions venus nous perdre, et nous nous flattions de voir, du haut de la montagne pierreuse qui s'élevait au sud, quelque navire protecteur que nos signaux auraient appelé.

Une de ces courses fut ordonnée pour le lendemain ; mais pendant la nuit un coup de vent horrible passa sur nous, renversa nos tentes, nous força à réparer les dégâts et nous retint toute la journée auprès des dunes de sable.

Nous avions recruté, je ne sais plus dans quel pays, un matelot nommé Clément, lequel, dévot par frayeur, superstitieux par crélinisme, était le bouc émissaire de ses camarades, qui pourtant, vers la fin de la campagne, le laissèrent vaquer à ses momeries. Dès le jour du naufrage, comme il nous l'avouai plus tard, il avait fait vœu, si le ciel nous sauvait, de gravir pieds nus et en chemise la montagne, et cela avant la fin du mois.

Notre pénitent trouvant l'occasion favorable, puisque le temps était à l'orage, partit au lever du soleil et se dirigea, d'abord bien couvert, du côlé du plateau. Là seulement il se déshabilla, posa -sa veste, son pantalon, son chapeau et ses souliers à terre, et commença son ascension, après s'être prudemment armé de son grand eustache pour lutter sans doute contre les fantômes et les farfadets.

Le froid piquait; le pauvre hère grelottait de tous ses membres et se demandait parfois s'il n'était pas ridicule de s'infliger de semblables pénitences, qui ne rapportaient rien au Créateur et faisaient tant souffrir la créature. Mais la terreur, plus forte que le doute, le poussait en avant ; ses pieds se déchiraient sur des cailloux aigus, ses dents claquaient avec force, et sa chemise, déjà si étriquée, jouet docile de la brise capricieuse, transformait en véritable chair de poule la peau rude et velue du malheureux.

Le voyage s'effectua pourtant, jusqu'au bout, el la religion, presque vêtue comme la vérité, plana majestueuse sur une des cimes les plus élevées des Malouines. Là fut dite une prière fervente, là un vœu sacré fut accompli.

Laissons donc le ridicule de côté et gardons-nous bien de jeter l'ironie sur le matelot qui avait tenu sa parole à Dieu après le danger.

Clément se remit en route pour le camp, espérant, le honteux, que nul n'aurait connaissance de sa sainte excursion. Mais le ciel en ordonna autrement.

Entre le dernier mont 'et le lieu où il avait déposé ses vêtements se trouvait une petite prairie où il crut entendre le bruit de quelques pas. Ah ! mon Dieu !

que fera-t-il? Il écoute encore il ne s'était pas

trompé. On marche, on pousse de profonds soupirs, on exhale de sourds gémissements, c'est une âme en peine qui a besoin d'un Pater... Et le Pater se récite à genoux. Une telle posture est commode pour les embuscades, el Clément en profile; caché derrière un roc, il se redresse un peu, il lève la tête, risque un œil, puis deux, les ouvre ébahis et s'écrie :

— Un cheval!

C'en était un en effet, malade, blessé, qui venait rendre le dernier soupir dans ce lieu retiré. 11 tomba. Clément se leva alors, et avant d'entreprendre l'acte de courage auquel il était près de succomber, il récila un nouveau Pater, invoqua son bon ange gardien et s'élança avec bravoure vers le quadrupède expirant.

lien eut bon marché, le frappa d'abord à la gorge, sans que la bête donnât le moindre signe de douleur'; il lui creva les yeux, le tigre qu'il était, et enfin, comme gage de son triomphe, il lui coupa la queue, s'en fit un trophée, et se dirigea vers le camp, fier comme Jason après sa conquête de la toison d'or.

Un bifteck de cheval nous était plus utile en celle occurrence qu'un sac de quadruples.

Le héros ne sentit plus le froid pendant la bataille; mais, son triomphe achevé, la brise Je lui rappela, et voilà le vainqueur à la recherche de ses vêtements,

Il lève la lête, risque un oeil, puis deux, et s'écrie : Un cheval ! (Page 35G.)

trop longlcmps oubliés. 11 court à droite, à gauche, interroge les pierres, les cavités, revient, retourne sur ses pas et fait mille et mille détours qui l'épuisent.

Soins inutiles : il ne voit rien; et comme la nuit approche et que pendant les ténèbres les gnomes et sorcières hurlent et dansent leur infernal sabbat, il fallut bien, bon gré mal gré, retourner au camp, vêtu seulement de la chemise et de la queue de cheval.

L'entrée d'Alexandre à Babylone n'eut pas plus de retentissement.

Les matelots entourent le pieux cénobite, qui ressemblait, à s'y méprendre, à l'un de ces niais servants des églises dévotement occupés à trousser les longues soutanes des vicaires et des curés ; ils le poussent, le reprennent, se le renvoient comme un ballon. se le restituent comme un volant, et ne le laissent en repos que lorsqu'il n'a d'autre siège que le sable humide et froid ; tous alors s'accroupissent pour écouler son récit, et le belliqueux Clément est forcé d'avouer toute la vérité. De temps à autre, Marchais lui caressait l'omoplate, et la narration se trouvait interrompue par de rudes soubresauts ; mais quand le malelot fut arrivé à l'histoire du cheval, on écouta sans rien dire, on se réjouit de la capture, et l'on

s'estima d'autant plus heureux, que la tempête de la veille n'avait permis aucune chasse.

Les aigles nous avaient appris déjà ce que nous devions redouter de leur voracité : il fallait donc disputer sans retard la proie sur laquelle ils se ruaient peut-être déjà, el une course nocturne fui ordonnée sur-le-champ pour aller dépecer l'animal.

Toute gloire est coûteuse, et Clément, éreinté, dut guider ses camarades.

— De quel côté le cadavre? s'écria l'élit, toujours prêt à toute corvée.

— Du côté île la montagne.

— Mais la monlo^

— C'est vers la droite.

— As-tu fait quelque remarque ?

— Oui, un nuage noir, là-bas, qui... que... liens! je ne le vois plus.

Marchais parla de la main, et peu s'en fallut que Clément ne pût continuer la course. Il arriva pourtant au pied de la montagne; mais les ténèbres étaient devenues épaisses : le cheval ne fut pas trouvé, el, par une juste mais tardive compensation, Clément retrouva ses vêlements et s'en couvrit en toute hâte. Notre joie fut courte, comme vous pouvez le penser : nous n'avions rien à manger pour le lendemain. Mais

■13 est diablement longue.

avant le jour Je matelot patient alla à la recherche de sa victime, la retrouva bientôt à merveille, cette lois, et revint de nouveau annoncer celte heureuse nouvelle. En un moment les chasses s'organisèrent.

Il y eut gala.

A la vérité, nous manquions de pain, de vin, de biscuits, car nous respections comme une chose sacrée les débris arrachés à la mer : nous n'avions ni sel ni épices ; mais une tranche de cheval sauvage est fort appétissante, je vous jure, dansundésert, surtout quand la faim fait crier les entrailles, et nous chantâmes pendant le repas quelques-uns des plus gais refrains de Désaugiers, le bon vivant par excellence, et pendant la nuit nous fûmes visités par de doux rêves.

De ce moment aussi notre malheur nous parut moins effrayant. Il devait y avoir des chevaux clans l'île, et des projets d'excursion furent misa exécution dèsle lendemain même. Un second coup de vent, plus violent encore que le premier, nous visita le lendemain; la mer était refoulée, le sable nous fouettait d'une façon cruelle, et tous nos efforts réunis ne purent empêcher les tentes d'être renversées, ainsi que les meubles et les autres objets qu'elles abritaient.

Peu s'en fallut qu'au sein de ce chaos horrible nous ne nous crussions encore au cap Horn, traqués par la redoutable tempête cause de notre désastre.

Je jouai ce jour-là à M. de Quélen un tour de passepasse assez original, et, dût-il m'en garder rancune dans sa cellule de chanoine au chapitre de Saint-Denis, où il se prélasse fort mollement, dit-on, il faut queje le raconte.

Les détails fontl'histoire.

L'orage pesait sur nous de toute sa force ; chacun de nous était à sa besogne, et l'abbé à la sienne aussi, un livre de prières à la main, sous la tente ronde du commandant. Parmi les objets que le prévoyant apôtre de Dieu avait sauvés du naufrage se trouvait une belle jarre de sucre, gardée je ne sais plus pour quels besoins. On la convoitait bien du regard; mais M. de Quélen avait l'œil ouvert sur son doux trésor, et il était là comme sous une triple serrure.

Nous avions trouvé, en fouillant la terre, une petite herbe produisant une graine de la grosseur d'une groseille, fort douce à l'odorat et au goût. En cherchant bien, nous pouvions en récolter un verre par jour, et d'ordinaire nous envoyions le fruit délicat à madame Freycinet, qui, la pauvrette! recevait ces témoignages d'affection avec la plus vive reconnaissance. Cette graine pendait à une imperceptible tige entourée de feuilles, lesquelles, mises en fusion, donnaient un thé assez agréable. Avec du sucre, ce thé

eût semblé une bonne fortune; mais, hélas ! l'abbé seul avait du sucre. Nous comptions parmi nous cinq volontaires : Janneret, Dubos, Paquet, Taunav et Fleury ; ces braves jeunes gens étaient de toutes les corvées difficiles: actifs, laborieux, intelligents, pleins d'intrépidité et philosophes surtout, ils supportaient leur malheur avec un courage vraiment stoïque ; mais leur gaieté me faisait mal, car elle naissait de leur mauvaise fortune. Je les aurais plaints moins amèrement s'ils s'étaient sentis plus à plaindre, et mon amitié pour eux me fit commettre un larcin.

— Eh bien, leur dis-je en entrant chez eux le malin même de la terrible bourrasque, comment cela va-t-il ?

— Comme le temps, fort bien.

— Je suis fixé. Que mangez-vous là?

— Nous rongeons des os de vautour en nous bouchant le nez.

— Vous n'avez plus de cheval ?

— La ration était si petite !

— C'est vrai. Et du thé?

— Nous en avons

— Si vous aviez aussi du sucre?

— Oh ! alors nous chanterions Hosannah. - — Vous chanteriez, vrai?

— Nous vous le jurons.

— Eh bien, vous chanterez.

Je me rendis sous la tente de l' état-major. Mon matelas touchait à celui de l'abbé de Quélen, et nos tètes étaient séparées par la jarre tant convoitée. Je la renversai de manière à ce que la précieuse poudre, ne s'échappât point avec trop d'abondance; j'en remplis ma casquette, j'en fourrai dans mes poches, dans une chaussette, et, cela fait, je jetai l'eau autour de la jarre, afin qu'on la rendit, responsable du vide opéré. En deux ou trois bonds j'arrivai sur la lente des volontaires impatients, je livrai le produit de mes rapines, et je volai (pas de quiproquo, je vous prie), je volai chez madame Freycinet, qui écoutait une lecture pieuse.

— Eh! vite, vile, monsieur l'abbé ! votre jarre est renversée, le sucre s'en va : si vous tardez, tout est perdu.

La lecture ne fut pas achevée, et M. de Quélen courut au sinistre.

Pauvre Rayol (c'était le domestique de l'abbé)! que d'injures reçus-tu ce jour-là, surtout que de menaces

t'accablèri

mais, va, elles tombaient aussi sur mon

cœur, et j'en souffris autant que toi.

Le soir, je contai l'aventure aux volontaires, et le thé leur parut délicieux. Vous voyez que les pauvres naufragés ont leurs moments de bonheur.

Phoque ou veau marin, [Page 35^.)

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