‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 37 sur 58 · ILES MALOUINES · texte numérisé non relu

ILES MALOUINES

Chasse aux pingoins. — Mort d'une baleine. — Départ. — Arrivée au Rio-dc-la-Plata. — Pantuéro»

Le malheur sans remède est celui qu'on supporte le mieux, et maintenant que l'espoir de relever la corvette est anéanti à jamais, il nous semble que nous sommes en effet moins à plaindre. L'incertitude est un tourment de chaque minute ; elle ne vous laisse d'énergie que pour la saisir dans ce qu'elle a de poignant, car c'est toujours ce que vous craignez le plus de voir arriver qui vous obsède et vous brûle. L'incertitude est plus une faiblesse qu'un sentiment ; ce sont, si vous voulez, deux forces à peu près égales qui vous pressent dans un étau sans que vous puissiez résister à l'une d'elles. L'incertitude est toujours un malheur, la résignation à une catastrophe est une vertu, et toute vertu console.

Cependant le premier cbeval si vaillamment tué par le poltron Clément nous donna à penser que l'intérieur de l'île en cachait encore, et des courses lointaines furent ordonnées.

L'éléphant de mer était presque épuisé, ses chairs fétides ne nous inspiraient plus que du dégoût, et quoique le pingoin soit une des plus épouvantables viandes huileuses et puantes que l'on puisse trouver, il fallut bien de gré ou de force que nous l'engloutissions dans notre estomac creusé parle besoin et que rien ne pouvait rassasier.

Les oies étaient devenues tellement sauvages, nous en avions immolé une si grande quantité, que nous dûmes bientôt les regarder comme une ressource perdue. Les plongeons, les phoques et les lions de mer nous venaient parfois en aide ; mais la saison avancée chassait déjà de la terre les oiseaux amphibies, et les autres animaux étaient fort difficiles à tuer, lin jour, sur le rivage, nous tirâmes à bout portant quinze balles sur la tète, sur le corps et dans la gueule d'un phoque, nous brisâmes deux baïonnettes dans ses flancs, et il nous échappa encore. Ce ne fut que le lendemain que le Ilot vomit son cadavre sur la grève. Le faquin nous avait donné tant de mal, que nous n'en laissâmes aucun débris aux aigles ou aux vautours. Que cela est lâche d'insulter un ennemi mort !

La guerre aux plongeons était toute simple. Perchés comme des niais sur les roches, contre lesquelles le flot venait expirer, ils nous attendaient si longtemps et avec tant de confiance, que nous les abattions fort souvent à coups de pierres, et que cette ressource était une des plus efficaces dans notre disette.

Cependant le veuvage les rendit plus prudents et plus circonspects dans la suite, et les insolents nous évitèrent comme avaient fait les oies.

Je vous ai dit qu'on s'était préparé à la chasse aux chevaux ; elle eut lieu en effet, mais d'abord sans espérance, quoique nous sussions que les Espagnols, qui tentèrent une première fois de s'établir dans cet archipel, avaient continué leur œuvre de reproduction, selon leur noble habitude, en y jetant les quadrupèdes utiles d'Europe. Nous les trouvâmes enfin, ou plutôt ils vinrent nous chercher. Un matin, un bruit sourd comme le roulement lointain du tonnerre fixa notre attention. Tout à coup un magnifique troupeau de coursiers double une anse profonde, s'élance sur un terrain plus élevé, bonditet s'arrête à l'aspect imprévu de notre camp. Devant lui, en avant-garde, un ma-

gnifique bai brun venait de hennir; sa crinière s'agitait, sa queue était en mouvement, ses naseaux s'ouvraient et se fermaient avec une extrême rapidité. A l'approche du fougueux escadron sans cavaliers, nous nous étions tous jetés ventre à terre, mais l'un de nous se levant fut aperçu; le quadrupède trompette, effrayé, hennit encore, fit volte-face, et le terrain tourbeux retentit de nouveau sous les pas des chevaux, qui dévorèrent l'espace. C'était un coup d'œil admirable.

Le lendemain de cette heureuse rencontre, maître Rolland, infatigable à terre comme il l'avait été abord pendant toute la campagne, et Criez, déporté à la Nouvelle- Hollande, mais échappé du port Jackson et venu chez nous à la nage, homme de résolution s'il en fut jamais, charpente de fer insensible à la rigueur des climats, invaincu par les fatigues et les privations, attaché de cœur et d'âme jusqu'au fanatisme à l'équipage qui l'avait accueilli en frère, partirent pour l'intérieur de l'île.

A trois lieues du camp, ils tuèrent un cheval. Oriez se mit aussitôt en route par un temps horrible, et traversa les terres tourbeuses sans nuls chemins tracés et dans lesquelles il s'enfonçait parfois jusqu'à la ceinture; il arriva au camp à neuf heures du soir, guidé sans doute par son instinct tout amical ; il dit le résultat, de sa chasse, demanda des hommes, se mit à leur tète, et arriva à trois heures du matin près de sa victime, qui servait d'oreiller à son camarade Rolland. 11 fit dépecer la bête; chaque homme en chargea ses épaules ; Oriez en prit la plus lourde part, retourna sur ses pas, sauva ainsi les provisions, et, sans prendre un seul moment de repos, il repartit en nous disant : « A demain ! » Cet Oriez avait été fait prisonnier parles Anglais; il s'échappad'undeces hideux pontons historiques contre lesquels toute civilisation a longtemps protesté, se jeta dans un canot, mit le cap sur la France, fut poursuivi par une chaloupe armée, se battit vaillamment, tua deux hommes, fut reconduit au port Jackson, jugé et condamné à une déportation de quinze aimées. 11 était là depuis quatre ans, dans l'intérieur des terres; mais ayant appris qu'un navire français allait mettre à la voile pour l'Europe, il s'aventura, lui, il traversa des monts, des forêts, des hordes sauvages, couchant à l'air, vivant de rats, d'insectes, de serpents, et, après des fatigues inouïes, il arriva en vue de Sidney. Il nagea jusqu'à une petite île d'où j'allai un jour dessiner la côte; il vint à nous avec confiance.

Les matelots de l'Vranie lui serrèrent la main, lui donnèrent des vivres, des consolations; Oriez pleura de bonheur, et chaque matin je lui faisais apporter de façon ou d'autre quelques provisions pour ses besoins de la journée.

La veille de noire départ, quelqu'un de ma connaissance lui procura les moyens de nous rejoindre, et désormais il fut des nôtres durant toute la traversée du vaste océan Pacifique.

Pendant le terrible ouragan du cap Horn, lors de notre naufrage, maintenant et toujours, Oriez s'est montré brave jusqu'à la témérité, patient jusqu'au martyre ; et lorsque plus tard, arrivé à Moule-Video, nous lui avons donné un noble certificat constatant son

courage et son dévouement, il nous demanda la permission d'aller rejoindre l'armée des indépendants, où sans doute il aura trouvé la mort, puisque nul bulletin militaire de ces pays ne nous a porté en Europe le bruit des beaux fails d'armes dont il était capable plus que personne. Oriez et Rolland, pendant presque tout le temps de notre séjour aux Malouines, ont été nos plus infatigables chasseurs, el il est exactement vrai de dire que sans eux nous serions tous morts de faim.

Jusque-là nous avions vécu de phoques, de pingoins, de plongeons, d'un éléphant de mer, d'un taureau tué par Oriez et des chevaux espagnols; mais ceux-ci nous firent défaut en traversant à la nage le détroit qui sépare l'île où nous étions d'une île voisine, et nous n'en vimes bientôt plus.

D'autres ressources furent invoquées, et nous nous rejetâmes avec une nouvelle ardeur sur les pingoins huileux et coriaces. La chasse en était des plus amusantes. Ecoutez : entre la première et la seconde baie est un îlot bas, tourbeux, entièrement couronné de petits joncs fins et serrés, s' élevant jusqu'à la hauteur de quatre ou cinq pieds. Les bords de cet îlot, que nous avons appelé l'île aux Pingoins, sont défendus par des roches noires et lisses, sur lesquels viennent, pendant la journée, se pavaner lourdement au soleil les phoques et les lions, qui regagnent les eaux à l'approche des ténèbres. Le jour de notre naufrage, des braiments échappés de cette terre nous tirent croire que des ânes y avaient été abandonnés, tant le cri de ces oiseaux ressemble à la voix harmonieuse du quadrupède aux longues oreilles ; mais nous fûmes bientôt désabusés, et nous nous en vengeâmes d'une façon cruelle.

La faim nous talonnait, et, comme je vous l'ai dit, le terrible anathème fut lancé sur les pingoins, et nous résolûmes de nous venger sur eux-mêmes du dégoût qu'ils nous inspiraient. La rage nous les faisait déchiqueter avec une sorte d'ardeur qu'on eût dit du plaisir, et cette chair infecte ne nous semblait passable qu'en haine des individus. Au reste, nous n'avions plus guère que cette ressource; il fallait bien ne pas se laisser mourir de faim. Si nous avions eu du cuir de vieilles bottes à mettre à la broche et sous la dent, peut-être que les pingoins auraient été épargnés. Notre misère causa leur désastre.

Or, donc, armés de pelles, de bâtons, de fusils avec leurs baïonnettes, de crocs, de pinces, de gaffes, nous nous rendions chaque malin, à tour de rôle, dans cette île de malheur, et nous emportions, deux heures après, les cadavres de cent ou de cent cinquante ennemis contre lesquels nous nous étions rués comme - des tigres et des léopards.

Les voilà.

Rangés par pelotons de quatre, huit, douze ou vingt, debout sur leurs pattes et leur petite queue, ils nous voient arriver sans quitter leur place, comme si nous venions leur faire une visite de politesse, comme s'ils nous attendaient pour nous fêter. Ils tournent bêtement leur tête à droite, à gauche, en poussant un léger croassement qu'il nous serait loisible de prendre à la rigueur pour un compliment ou une politesse.

Nous pourrions les toucherde la main, et ils ne bougent pas : c'est la bêtise à son apogée, et ils méritent d'être immolés pour ce crétinisme seul. Les bâtons sifflent et frappent, les pinces enfourchent, les baïonnettes, les crocs percent ces dures enveloppes ; alors seulement les pingoins s'agitent, se relèvent, retombent, veulent fuir et poussent leur dernier gémisse-

ment. Le sang inonde le gazon, et le champ de bataille a l'air d'un charnier.

Mais nous songeons au lendemain, et, vainqueurs prudents, nous craignons que ceux qui vivent encore n'émigrent pour d'autres lieux plus solitaires. Nous courons ça et là sur le sol, qui résonne comme un tambour; les victimes sont traquées dans leurs tanières, et là encore quelques-unes meurent avec un courage digne des beaux temps de Rome et de Sparte. Les vétérans surtout reçoivent dans les flancs le fer aigu sans pousser le moindre gémissement, afin de laisser croire qu'il n'y a personne au gîte, tandis que les jeunes, moins aguerris, plus accessibles à la douleur, croassent et rendent le dernier soupir au mlieu de leur famille éplorée.

Oh! vraiment nous avons été d'une cruauté sansexemple. Oh! vraiment nous avons bien mérité le triste sort sous lequel nous allions succomber, et c'est sans doute en prévision de noire barbarie que la corvette s'est arrêtée dans sa course contre la roche sous-marine.

Hélas ! les pingoins nous menacèrent bientôt aussi de nous abandonner à notre malheur, et, sans pitié aucune, ils désertèrent petit à petit le paisible domicile où nous étions venus les poursuivre et les immoler.

Nos courses à. l'île dévastée étaient fréquentes, nous étions souvent contraints d'y aller deux fois par jour, et la saison aussi bien que le fer de nos lances faisait une sombre thébaïdede celte terre en deuil. Un malin que, près des roches lisses, deux de mes amis el moi donnions la chasse à un lion de mer, le jet rapide d'une baleine appela notre attention et frappa nos regards; deux baleineaux la suivaient et semblaient jouer avec elle. Tout à coup, soit désespoir, soit allégresse, elle s'élance sur la plage avec la rapidité du boulet et se fait prisonnière elle-même entre deux loches formant canal. On la vit aussi du camp, et nous voilà les uns et les autres à la rencontre du monstrueux cétacé. Privé presque d'eau, son immense gueule s'ouvrait convulsivement, et ses évents lançaient à l'air une eau rare et sablonneuse. Nous l'entourâmes, nous déchargeâmes sur elle plus de cinquante coups de fusil sans qu'elle parût s'en apercevoir, et nous craignions beaucoup qu'à la marée haute elle ne nous échappât.

— Vite, vite, un gros filin et un grappin ! s'écria Darthe, deBordeaux,undenos plus intrépides gabiers; la commère nous appartient; si Ton se hâte, je me charge de l'enchaîner.

On court au camp; le filin et le grappin arrivent, et, armé d'une hache, Barthe se hisse sur un rocher, de là sur un autre, approche du monstre, s'élance sur son dos, s'assied là comme sur un fauteuil, taille, coupe, plonge dans les chairs et fait un énorme sabord sur la baleine aux abois, qui s'agite, se débat, se tourmente et fouette la mer de sa terrible queue flottante.

— Arrive donc ! s'écriait-on de toutes parts à Barthe, arrive donc, ou elle te chavire.

— J'ai dit que j'aurai la bête, je l'aurai, je la veux, je la liens.

— Mais, gredin, lui cria Petit, si elle se retourne, elle va t'avaler.

— Elle ne se retournera pas, mon garçon; elle a trop de plaisir à te voir.

Barthe acheva bravement son ouvrage ; le grappin fut enfoncé clans la large plaie, puis solidement amarré à un rocher de la côte, et nous attendîmes le flot.

Il monta petit à petit; le monstre s'agita plus h-

brement; dès qu'il eut assez d'eau pour ses allures, il fil mouvoir sa queue, brisa le filin comme un cheveu et prit le large.

— C'était bien la peine de manœuvrer si habilement ! dit Barthe désappointé ; il faut donc des câbles pour retenir de pareils colosses?

— J'avais apporté ma ligne, poursuivit Marchais ; mais la gredine de baleine a bissé ses perroquets et nous a enfoncés.

— Allons donc, c'est Pelit qui l'aura effarouchée. Comment ne pas fuir à l'aspect de cette frimousse de carotte?

— Tu disais tout à l'heure qu'elle ne se retournait pas de peur de ne plus me voir.

— Oui, d'abord, par curiosité, niais à la lin ça lasse.

— C'est bon; une autre fois je m'effacerai.

Petit ne reçut point de taloches de Marchais, et il

regarda celte exception comme un bonheur inouï dans les fastes de sa vie de misère.

Nous allions nous en retourner au camp, lorsque la mer se souleva avec violence, non loin des roches, el. pour la seconde fois la baleine s'élança sur la plage, à dix brasses de sa première station, el tomba sur le côté pour ne plus se relever.

Ainsi avait fait notre corvette bien-aimée, qui s'enfonçait chaque jour de plus en plus dans le sable, et à laquelle nous allions dire bientôt un éternel adieu.

Jetons donc un dernier regard sur celte terre si fatale à nos espérances déçues.

Bougainville avait en vain tenté un établissement aux Malouines. Au bout de la seconde baie, il avait fait bâtir deux énormes fours, existant encore, et près d'eux on voit trois grandes bâtisses privées de toitures, qui furent jadis des maisons. Mais tous ses efforts pour y faire germer les grands végétaux, qu'on

Ils tournent bêlement leur tète à dr

alla chercher au cap Ilorn et sur la terre des Patagons, furent infructueux.

L'immense agglomération d'herbes marinçs, sous lesquelles on entend bouillonner l'eau, n'a permis a aucun arbre d'y prendre racine, et il est à craindre que toute nouvelle tentative de colonisation de cet archipel n'ait pas un plus heureux résultat. Cependant les Malouines seront toujours un excellent lieu de relâche pour les pécheurs de baleines, en deçà ou au delà de la Terre des Etats, et pour les chasseurs de phoques à crins ou à poils, qui pourront y faire d'excellentes récoltes. Hélas! n'auront-elles été funestes qu'à nous seuls? Cependant les vents du sud nous apportaient déjà leurs froides giboulées, et nous tremblions à l'idée de passer l'hiver sur cette terre dedésolation, sans aucune certitude pour notre nourriture.

L'un cherchait une dune compacte pour établir sa case, qu'il assujettissait par sa pensée à l'aide de nattes soutenues par des débris d'avirons ; l'autre convoitait pour refuge les deux fours bâtis par Bougainville ; un troisième creusait un trou au bord du rivage, et plaçait l'ouverture de sa tanière en opposition avec les vents les plus constants, tandis que le plus grand

nombre, incertains sur l'avenir, se laissaient aller de l'avant et attendaient avec courage l'heure du désespoir, car la faim nous serrait souvent la gorge e( n0l|S creusait l'estomac.

Notre chaloupe, qu'on avait pontée, et que notre intelligent Duperrey devait commander, était prête à prendre la mer avec Bérard et quelques habiles ma-, telots pour aller chercher des secours à Monte-Video ou à Buénos-Ayres; mais la course était longue; mais les mers australes sont tempétueuses, et nous ne regardions pas l'audace et l'expérience de M. Duperrey comme une sauvegarde sur laquelle nous dussions beaucoup nous étayer.

Je vous jure que notre position assombrissait bien des visages et lassait bien des constances. Que faire pourtant contre la rigueur du froid qui courait après nous, et contre les horreurs de la faim qui chaque jour commençait à nous tirailler? Robinson Cmsoé, que je lisais à haute voix tous les soirs à l'équipage attentif, le rassurait de temps à autre; mais le grognement sourd qui se faisait en nous aux heures où l'on a l'habitude de diner ou de déjeuner nous forçait à quitter le livre, et la nuit se passait sans sommeil.

Lorsque, le lendemain, nous allions à la cambuse,

iOJ

que nous demandions ce qu'il y avait de provisions à notre usage, et qu'on nous répondait : « 11 y a deux canards et une oie, » je vous proteste que nous trouvions la ration de chacun fort mesquine, car nous étions cent vingt et un pour le partage de cette pitance.

Des chasses s'organisaient à l'instant, mais, hélas ! elles étaient si souvent infructueuses, que le découragement se faisait jour, même après les paroles les plus rassurantes de maître Roland, habitué, disait-il, à mourir de faim, comme il s'était déjà habitué à mourir noyé.

Mais un jour vint pourtant où les émotions de tous furent ardentes, spontanées. On éprouve ces choses-là, on ne les écrit pas ; on les sent, on ne peut pas les traduire. Oriez arriva le matin au camp, où chacun se regardait avec des yeux éteints.

■ — Trois chevaux tués ! s'écria-t-il ; en route et bomhance !

Lui et Roland avaient, en effet, abattu trois magnifiques coursiers, et presque tout l'équipage se mit en marche pour aller découper les victimes et en charger les délicieux débris sur le dos. Au retour, je fus un des traînards, avec mon bon et malheureux ami Taunay, dévoré depuis, au Rio-Grande du Brésil, par un crocodile. Nous nous perdîmes au milieu des terres tourbeuses, où le pauvre garçon, moins vigoureux que moi, plongeait sans appui, et m'appelait pour lui prêter main-forte.

— Je n'en peux plus, me dit-il enfin à onze heures environ; arrêtons-nous.

— Mais, mon garçon, la nuit sera rude; nous ne pouvons la passer ici.

— Laissez-moi donc seul ; je succombe.

— Je te tiendrai compagnie, mon ami, couchonsnous.

Je portaisla tête d'un cheval; elle me servit d'oreiller. Taunay s'assoupit sur un entre-côte, et nous attendîmes le jour; mais, le froid nous saisissant, je secouai le pauvre pilotin volontaire, et je le forçai à me suivre en le traînant après moi. Nous nous perdîmes encore, nous fîmes mille tours et détours, et nous allions recommencer une nouvelle halte, lorsqu'une odeur fétide, venue par une bouffée du nord, nous guida : c'était la baleine morte au rivage; nous

mous dirigeâmes versle cadavre

et nous atteignîmes

le camp à trois heures du matin. Taunay tomba sous sa tente et ne reprit ses forces que quarante-huit heures après. Au lever du soleil, il y avait des sourires sur toutes les figures; il y avait des paroles de reconnaissance pour notre bonne étoile, qui semblait vouloir nous protéger encore, et nous devînmes dévots comme le malheur. Quel repas ! quelle orgie ! trois chevaux ! trois chevaux succulents, sans sel, sans pain, cuit sur la tourbe, à une fumée noire! Oh! la joie nous débordait! Lelendemain, cela était à recommencer, et le surlendemain encore. Le marin et le naufragé ne voient jamais plus loin que cela. Or, comme les vivres encombraient nos magasins, et que désormais nous pouvions, sans crainte pour nos appétits gloutons, nous livrer à tous les plaisirs de gens abandonnés sur une côte déserte et glaciale, nous nous occupâmes avec un zèle tout nouveau du soin de pourvoir à notre sûreté personnelle pour l'époque si rapprochée de notre hivernage ; chacun étalait les richesses volées aux flots, en homme qui n'a rien perdu; et, orgueilleux clans notre misère, nous comptions et recomptions à haute et intelligible voix les vêtements qui devaient bientôt nous être d'un si grand secours. Alors des trocs se firent entre nous. Livr. 40

Nos fortunes étalées sur la plage changeaient de maître vingt fois par jour : celui-ci donnait un caleçon pour un soulier dépareillé, celui-ci une timbale pour un morceau de savon, un troisième ses rasoirs pour une paire de gants fourrés, un quatrième son couvert d'argent pour un paletot. Hélas! je n'avais rien à donner, moi, en échange de ce qui m'eût été bien nécessaire, et j'en étais toujours à user mon manteau de sauvage zélandais, ma casquette de kanguroo et mon soulier et demi. Mais mon ami Lamarche vint à mon aide et me gratifia de deux chemises, brodées, ma foi, comme pour un jour de noces. Guèrin me fit accepter sans effort un gilet qui m'eût vigoureusement serré les flancs à l'époque où je dînais d'habitude, mais dans lequel je me promenais alors, et je reçus, par-ci, par-là, quelques bribes dont je m'ajustai assez bien pour ressembler passablement à un vieux brocanteur ou marchand d'habits après une fructueuse journée. Je ris aujourd'hui de tous ces souvenirs; mais, à l'heure de mon naufrage... j'en riais plus fort encore, tant je suis inaccessible à certaines douleurs. Tout ce qui ne vient pas de l'âme m'effleure sans me blesser, et je ne comprends de véritables peines que celles du cœur. Nous achevions nos échanges de la matinée, lorsqu'une voix que, malgré la rudesse de son intonation, nous prîmes pour celle d'un chérubin, s'écria : Navire! navire! à rentrée de la rade!...

Aussitôt tout est empaqueté, emballé, jeté au hasard. Les infirmes se soulèvent sans efforts, les blessés se traînent péniblement sur leurs jambes malades; ceux-ci accourent au rivage, ceux-là gravissent les dunes de sable qui avoisinent le camp ; on hisse un pavillon au haut d'un mat, tandis que les plus agiles vont chercher le commandant, qui, faible depuis quelques jours, était allé faire une petite promenade. 11 arrive, un canon est chargé, il part.. . Que son bruit est faible! On en tire un second, qu'on bourre avec plus de force, et nous avons l'espoir d'être entendus. Cependant un canot est poussé vers le rivage ; dans un instant il est lancé; on y jette quelques légères provisions; les plus robustes des matelots le manœuvrent; commandés par M.Fabré, qui largue toutes les voiles et fait encore jouer l'aviron. Nous ne craignons pas de rester en route, et quand même le navire cinglerait au large, nous sommes sûrs que M. Fabré ne rétrogradera que lorsque tout espoir sera perdu.

Le navire a disparu... Oh! pourquoi n'avons-nous pas placé de pavillon de détresse à l'entrée de la baie ? pourquoi n'y avons-nous pas envoyé un poste?. . . Point de regrets : la voile libératrice reparait de nouveau, et notre canot va l'atteindre; les voilà près l'un de l'autre; le cœur nous bat, nos yeux se fatiguent à suivre leurs mouvements... l'étranger cargue ses voiles... Fabié l'a atteint : nous sommes sauvés... Dieu ! nous te rendons grâces.

Que de conjectures ne faisons-nous pas avant qu'ils entrent ! qu'ils sont lents à arriver ! . . . Enfin nous pouvons leur parler.

Le navire est une goélette appartenant à un capitaine américain appelé Horn, qui est dans une île voisine, occupé de la pèche au phoque avec un bâtiment de quatre à cinq cents tonneaux. Le patron, qui nous communique ces détails, ne peut pas encore s'engager avec nous; mais il prie notre commandant de lui donner un officier qui partira avec lui et qui s'entendra avec son capitaine. M. Dubaud est nommé, et, quelque pénible et fatigant que doive être ce voyage, il reçoit avec joie l'ordre qui lui est donné, et il part. R a des instructions écrites, il parle lorl

bien l'anglais, il a do l'esprit, il va plaider la cause du malheur : il réussira.

C'est maintenant que la chasse va être pour nous une occupation agréable. Nous ne ménageons plus la poudre : nous sommes riches, un navire est là, et nous n'avons plus à trembler sur le soit de nos amis ; nous sommes d'une gaieté folle ; nous allons sur les récifs chercher quelques huîtres, malheureusement remplies de trop de perles, et nous abandonnons les sinistres préparatifs commencés pour passer l'hiver dans cet affreux pays. Encore quelques jours, et nous le quittons...

En voilà déjà six que nous attendons Dubaud, et il ne paraît pas ! Si lui-même avait fait naufrage! si... Une voile parait à l'entrée de la baie; notre grand canot vole chercher des nouvelles. Ce n'est pas le navire que nous attendons ; celui-ci, battu par la tempête au cap Horn, et contraint de rétrograder pour une voie d'eau qu'il était urgent de boucher, est venu chercher un refuge aux Malouines. Le capitaine a des formes aimables; ses passagers s'estiment heureux de nous avoir rencontrés. Nous envoyons nos ouvriers à leur bord; les avaries sont réparées : à l'arrivée de enotre ami Dubaud, nous allons partir.

11 est bien singulier ce sentiment indéfinissable qui nous porte à regretter un pays où nous avons éprouvé tant de malheurs. Cette pauvre Uranie, couchée sur les rochers, nous attendrit; ces débris de notre corvette, que nous laissons disséminés sur la plage ; ces belles oies, veuves aujourd'hui de tant de compagnes; j ces canards, ces plongeons, ces phoques et même ces ! pingoins que nous avons si cruellement traités : nous allons nous séparer de tout cela, sinon avec ! peine, du moins avec une sorte d'attendrissement, j Ah ! consolons-nous vite ; nous reverrons une mère, une famille, des amis, une patrie.

Voilà Dubaud ; sa mission est remplie avec talent et courage; mais il a fait inutilement un voyage pénible. Nous dédommageons de ses frais le capitaine Horn, et nous partons avec le navire américain. C'est à Monte-Video qu'il s'engage aujourd'hui à nous conduire. Naguère nous étions très-contents de lui ; maintenant il a déjà perdu de notre amitié et de notre considération; il profite de nos désastres; nous lui achetons sa corvette : nous sommes chez nous.

Avec quelle ardeur on vire au cabestan ! Les chants du matelot n'ont plus lien de sinistre; les barres se brisent sous les robustes poitrines ; l'ancre est à pic; nous dérapons : nous voila en roule. L' Uranie montre encore ses flancs déchirés; tous les regards la saluent comme un vieil ami qu'on abandonne sur une terre lointaine; tous les cœurs se serrent aux soubresauts meurtriers que lui impose la houle. Nous côtoyons l'île aux Pingoins, déserte aujourd hui par nos massacres, et où aurait peut-être eu lieu, huit jours plus lard, quelque épouvantable festin de chair humaine. Nous voici à l'entrée de la rade; nous visitons du re-

gard la roche fatale qui nous a si cruellement arrêtés au milieu de nos joies, et nous mettons le cap sur le Paraguay.

Avant d'entrer dans le Rio-de-la-Plata, nous perdons un de nos- mâts, comme si nous devions être punis, dans le présent et dans l'avenir, de notre bonheur passé ; mais nous naviguons toujours, et nous jetons l'ancre clans celte rivière américaine, aussi large que les nôtres sont longues, en attendant que le jour nous permette de chercher à l'horizon les clochers de la ville devant laquelle nous ferons probablement notre dernière halte.

Quelle nuit! bon Dieu ! Le temps étaitsombre, froid ; les nuages gris passaient sur nos têtes avec la rapidité de la flèche: tout à coup le vent s'abaisse, gronde, menace, tonne, éclate, et le terrible pampéro vomit sur nous sa rage et sa fureur; le sifflement des cordages, le roulement des vagues se confondent, et font un chaos impénétrable du monde où nous sommes torturés.

Toutes les ancres s'édentent à de si violentes rafales ; les mâts crient, la mer n'est plus qu'un lac de feu, tant sa phosphorescence est miraculeuse ; nous tourbillonnons dans un brasier, et lorsque l'éclair déchire les flancs où il s'est allumé, lesflots pàlisssent, et l'enfer est au ciel

Le pampéro passa ; la foudre tomba trois fois autour du navire sans l'atteindre, et le jour même, nous arrivâmes à Monte-Video.

— As-tu vu ça? dit Petit à Marchais.

— Non.

— As-tu entendu?

— Non.

— Ils disent que c'est une rivière.

— Ils disent ce qu'ils veulent. Ce n'est pas naviguer, ça; ce n'est pas courir la mer. L'eau, le ciel, le feu, la terre, qui font cause commune pour nous enfoncer! Tiens, ça est injuste, ça est lâche ; on ne se met pas ainsi cinq ou six contre un ; nous ne sommes pas de calibre à résister : notre carcasse y restera.

— Je suis moulu.

— Et moi brisé.

— Et pas une goutte de vin dans le coffre de M. Arago !

— C'est vrai, pas une seule.

— Ah! ah ! voici un canot! il apporte des vivres ! du pain !

— Du pain ! quel bonheui . ô mon Dieu! du pain ! Dieu ! que la navigation est une belle chose !

— Du pain !

— Du pain !

Une heure après, huit matelots se tordaient sur le pont, torturés par une indigestion de pain, qu'ils n'avaient "point avalé avec assez de sagesse.

Je mangeai du pain aussi, moi, du pain seul. Je n'ai fait de ma vie un plus délicieux repas.

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