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Le Cîaoïielu».
11 est petit, trapu, maigre, osseux, anguleux ; on dirait un homme inachevé, et c'est pointant le plus complet des hommes. Si vous l' étudiez, vous ne tardez pas à vous apercevoir que tout est vigueur, résolution, intrépidité, intelligence chez lui.
11 parle peu etpar monosyllabes; mais son langage est tout dans ses yeux. Là est sa parole, à lui, là est sa puissance.
Le Gaoucho étonne du premier abord, el l'on se dit : « Voilà une charpente qui s'écroule, qui va tomber. »
Le Gaoucho marche, el vous trouvez la force et la vie où vous n'avez aperçu que la faiblesse et la mort.
il faut regarder parler un Gaoucho et non l'entendre pour le juger; il faut surtout le regarder quand il vous [dit certaines choses relatives à ses déserts, à ses plaines, à ses forêts, aux terribles ennemis qu'il a l'habitude de combattre.
Le Gaoucho alors n'est pas seulement un homme comme vous et moi, c'est un maître, un dominateur ; il a dix coudées au-dessus des têtes communes, et il plane sur nous comme l'aigle sur l'espace.
Quand le Gaoucho est calme, c'eslle lion qui s'est repu, c'est la cataracte que l'hiver a arrêtée dans sa chute. Mais que sa faim se réveille, mais que le soleil brise la glace... oh! alors le désert est envahi, et comme tout fuit et tremble devant la cataracte ou le lion, tout tremble aussi devant le Gaoucho.
Le Gaoucho touche au Patagon par le climat, par les mœurs et par l'audace, et pourtant il en est l'antipode par la forme ; car celui-ci est grand, taillé en athlète, imposant, parleur; celui-ci semble vouloir animer les solitudes qu'il traverse ; l'autre, au contraire, se met en harmonie avec elles et ne daigne répondre qu'au rauquement du jaguar ou à la \oix de la tempête ; mais alors c'est le jaguar lui-même qui a peur, el non le Gaoucho, car le Gaoucho a auprès de lui deux amis formidables, avec lesquels il ne redoute aucune puissance au monde, deux amis qui ne le quittent jamais dès qu'il part pour des terres inconnues aux autres hommes : son cheval, son lacet.
Le cheval du Gaoucho est petit et maigre aussi ; mais, comme son maître, il est tout nerfs, tout vigueur, et ses regards jettent des flammes, ainsi que ses naseaux.
Le coursier du Gaoucho s'impiègne de la nature de
celui qui l'a dompté; il obéit en esclave à son éperon, à sa main, à sa parole, car il se rappelle son dernier jour de liberté et ses vains eiforls pour la reconquérir. Rien ne tue lecourage comme une défaite.
Le cheval du Gaoucho n'est pourtant pas un de ces esclaves dociles, abrutis, qui se courbent et se taisent quand on leur ordonne de se taire ou de se courber, un de ces êtres privés de vouloir par l'habitude de la servitude et des chaînes, prêts à tout et principalement à la bassesse, à la turpitude.
Non.
Le cheval qui porte le Gaoucho est l'ami surtout de celui qu'il porte. Ce sont deux forces au lieu d'une, c'est une seule volonté au lieu de deux, Que le Gaoucho, en présence du jaguar, l'aiguillonne de l'éperon ou de la voix, le coursier ne fuit | as, car il devine, il comprend, il sait que sa honte serait celle de son maître, et si son maître et son ami succombe dans la lutte, il succombera avec lui, il mourra auprès de lui.
On ne parle jamais du Gaoucho sans parler de son cheval : plus il a eu de peine à le soumettre, plus il l'estime, plus il l'aime et le caresse. Le Gaoucho répudierait celui qui se serait soumis sans résistance. On peut avoir été vaincu par le Gaoucho sans être avili; l'ardeur de l'attaque et de la défense prouve deux courages. Ne voyagez pas avec un lâche : celui-ci ne prendra jamais rien de vous, et vous, vous pouvez parfois, sans le vouloir, prendre quelque chose de lui. f lien n'est contagieux comme les maladies de l'âme, et la peur est la plus communicative de toutes.
On m'avait souvent parlé des Gaouchos en Europe el dans mes voyages ; on m'en avait beaucoup parlé surtout au Brésil, lorsque j'assistai, devant le palais de Saint-Christophe, au dramatique duel d'un Pauliste avec un lancier polonais ; mais je me tenais en garde contre toute exagération, et je jugeai le Gaoucho comme ces fantômes nés d'une imagination vagabonde et puérile, qui se rapetissent à mesure qu'on les approche. Lorsque, plus tard, je me suis trouvé auprès d'eux, il a bien fallu les étudier, chercher à les comprendre, et je n'étais pas homme à en laisser échapper l'occasion.
Dès le premier jour de mon arrivée à Monte-Video, je m'enquis auprès d'un cafetier s'il y avait des Gaouchos dans la ville.
— 11 y en a toujours, me. dit la personne à qui je m'étais adressé; ils arrivent et s'en vont.
— Que viennent-ils faire ici ?
— Vendre des peaux de jaguars.
— Elles valent?
— Quatre ou cinq piastres.
— Qui tue ces tigres d'Amérique?
— Les Gaouchos.
— Avec leurs fusils?
— Avec leurs lacets et leurs couteaux.
— Et c'est pour quatre ou cinq piastres qu'ils affrontent de si grands dangers ?
— Ces dangers, monsieur, n'existent point pour eux, et fussent-ils réels, le Gaoucho irait encore à la chasse du tigre, comme vous allez, chez vous, à la chasse du lapin.
— Le Gaoucho aime donc beaucoup l'argent?
— Lui ! qu'en ferait-il? Il n'a pas de gîte à payer, pas de valets à nourrir, pas de maîtresses à acheter: il vit au désert et couche à la belle étoile ; il mange
du cheval, du tigre, de l'autruche ; il boit de l'eau, et ne demande des piastres, en échange de ses peaux de jaguars, que pour remplacer sa couverture usée, ou son lacet, ou son manteau, ou la lame brisée de son poignard. Nulle vie au monde n'est pareille à la vie du Gaoucho, et si vous m'en croyez, monsieur, vous ne partirez pas d'ici sans avoir étudié ces êtres exceptionnels, qu'on ne peut cependant bien connaître qu'après les avoir suivis dans les plaines et les forèls.
— Je ne les y accompagnerai pas.
— Je ne vous le conseille pas non plus.
Le soir même de celte conversation, j'appris que dans un vaste enclos de la ville plusieurs Gaouchos avaient donné rendez-vous à un capitaine de navire chargé de porter des chevaux au cap de Bonne-Espérance, et que ces intrépides dompteurs de coursiers en avaient conduit un troupeau. Je nie rendis sur-te-
. Il est petit, trapu, maigre, osseux, anguleux, (Page 367.)
champ au lieu où se faisait le marché, et le capitaine acheta trente-deux bêtes magnifiques au prix de deux piastres chacune; encore le Gaoucho s'engageait-il à les transporter à bord du navire, mouillé en rade à une grande distance de la ville.
On voyait là quatre-vingt-dix ou cent chevaux pressés dans un coin, serrés les uns contre les autres dans la prévision du sort qui les attendait. Le marché venait d'être conclu, et il n'y avait plus alors qu'un choix à faire : pour cela, il fallait juger les chevaux à la course, et le Gaoucho se chargea de l'opération. Chacun de nous s'éloigna, se plaça sur une hauteur, et le Gaoucho, seul dans l'arène, poussa un cri en agitant son terrible lacet. J'avais oublié de dire qu'avanttout il était lui-même monté à cheval, et que son arme favorite était fortement bouclée à la bande de cuir qui lui servait de selle, et posée elle-même sur une couverture delaine toute bariolée et parfaitement sanglée sous le ventre du cheval. Le lacet duGaoucbo est une courroie élastique longue de 15 à 18 brasses, dont les deux extrémités sont assujetties au coursier.
Il le prend en main par le milieu à peu près, de
manière à ce que ses mouvements ne soient pas gênés, et de telle sorte, que deux nœuds coulants au moins se dessinent à la partie qui flotte le plus loin. Quand le lacet est en repos, les nœuds sont naturellement fermés ; dès qu'on le fait tournoyer, l'ouverture se dessine, et on ne le lance que lorsque le mouvement de rotation la tient constamment ouverte au-dessus de la tète.
Toutcela tient duprodige, tout cela étonne, écrase; tout cela est, et tout cela semble la chose la plus simple du inonde au Gaoucho.
Le reste de l'armement se compose d'un chapeau à immenses bords retenu sous le menton par un large ruban rouge ou noir, d'une pièce d'étoffe ronde ornée de dessins brodés, au milieu de laquelle on a pratiqué un trou pour le passage de la tête; d'une veste en ratine ou en velours, avec force boutons de métal; d'une culotte légère descendant jusqu'aux genoux, de deux bottes faites à l'aide de la peau retournée de la jambe d'un cheval et laissant les doigts en liberté; l'orteil seul se cramponne à l'étrier, qui est excessivement petit, et sur chaque côté extérieur de ces bottes si bizarres est pratiquée une gaine solide dans la-
quelle repose avant et après le combat un poignard admirablement trempé.
Ainsi bâti, ainsi accoutré, leGaoucho est le maître du monde. Les curieux et les assistants qui m'entouraient ne témoignaient presque point de surprise, tant l'habitude émousse les sentiments.
Moi , j'étais dans l'enthousiasme, rien qu'aux préparatifs de la lutte facile qui allait s'engager.
J'avais vu le Gaoucho à terre; on l'eût dit fatigué, endormi; mais dès qu'il se fut élancé sur son cheval, qui est, si j'ose m'exprimer ainsi, son élément, il nie parut ranimé comme sous la pile de Volta, et ses muscles tremblaient moins de plaisir que d'impatience. Je compris dès lors que ce n'était pas un enclos qu'il fallait à de pareils hommes, et jetrouvai l'immensité des déserts trop rétrécie au gré de leur courage.
Sitôt que le vaste enclos fullibre, leGaoucho poussa
un grand cri, suivi d'un sifflet aigu, et son coursier hennit, et ses oreilles se dressèrent, et ses jarrets nerveux frappèrent le sol à coups précipités ; quant aux autres, ils s'élancèrent tous en même temps au galop et firent mille évolutions diverses, tandis que le redoutable lacet tournoyant en l'air attendait une victime.
- Lequel voulez-vous? criait le Gaoucho au capitaine de navire.
— Le gris pommelé.
— Celui qui se cache au milieu des autres? C'est bien lui, n'est-ce pas?
— Oui.
— Le voilà.
Le lacet était lancé, et le gris pommelé, qui baissait la tête, se sentait arrêté dans son élan.
Les autres chevaux sauvages poursuivaient leur course; lui seul, serré par le nœud fatal, tentait de
Ses naseaux s'enflent, ses yeux s'animent. (Page 571.)
vains efforts pour les suivre, carie coursier du Gaoucho, qui savait son métier, et qui avait été docile à un nouveau signal de son maître, résistait de toute sa puissance et neutralisait par son instinct et par sa volonté les mouvements du captif.
Mais ce n'était pas tout : le cheval acquis pouvait lutter encore, il fallait le jeter à terre et l'enchaîner à tout jamais. Ainsi fit le Gaoucho. Il était à pied alors et tenait dans la main une corde de trois brasses à trois brasses et demie, aux extrémités de laquelle se trouvaient deux lourdes boules en fer ; il les fit tournoyer sur sa tète, comme il l'avait fait du lacet, poussa un nouveau cri propre à effrayer son prisonnier à demi libre encore; celui-ci se précipita, et au milieu de son élan, que le cheval du Gaoucho n'empêcha pas cette fois, la corde et les deux boules lancées entre ses jarrets l'abattirent, sans qu'il lui fût possible de se relever.
La vente dura une heure à peu près, et pendant tout ce temps le Gaoucho lança trente-quatre fois le lacet et ne manqua qu'une seule fois le cheval visé; quant aux boules, elles firent exactement leur office, et dès qu'elles tournoyaient, c'en était fait de celui contre lequel elles venaient s'entortiller.
Le boa ne serre pas plus solidement la proie qu'il Livp. 47.
vient d'atteindre. On m'avait dit, et j'avais lu sans y ajouter foi, que lors des premières conquêtes des Espagnols en Amérique, il arrivait souvent qu'une sentinelle postée sur les bastions de terre qui protégeaient le camp retranché, voyant venir auprès d'elle un Gaoucho sans arme à feu, se dressait pour admirer la rapidité de ses mouvements; mais celui-ci, arrivé près d'elle, lançait la fatale courroie et enlevait le soldat, surpris au milieu de son extase. Aujourd'hui je croisa la vérité du récit, et je regarde leGaoucho armé de son lacet comme infiniment plus à redouter que le plus habile tireur armé de son fusil. Dans le vaste enclos où s'était faite la vente des chevaux sauvages, il arriva deux fois que le coursier abattu se cassa une jambe dans sa chute ; le Gaoucho alors s'approcha de lui, posa attentivement sa main gauche sur le poitrail de la victime, tira son poignard de la gaine, en frappa l'animal, qui mourut deux minutes après. Un cheval coûte ici deux ou trois piastres; il en coûte quatre ou cinq pour en louer un pendant toute une journée, parce qu'avec lui on est tenu de vous fournir de selle, de bride et d'éperons. Au surplus, ne montez les chevaux du pays que si vous êtes un habile écuyer; ils ont encore trop de leur vieille liberté dans leur récent esclavage pour ne pas
en essayer de temps à autre aux dépens de celui qui leur fait sentir le frein et l'aiguillon.
Sont-ils indigènes ou datent-ils des premières conquêtes des Espagnols? La question est diversement jugée parles voyageurs.
Toutefois, il me semble difficile de supposer que leur propagation ait été si rapide, puisqu'on trouve dans les pampas qui entourent Monte-Video et Buénos- Ayres des myriades de ces animaux sauvages, et que la Patagonie n'est peut-être pas moins riche sous ce rapport que les bords du P«io-de-la-Plata et les solitudes du Paraguay.
D'un autre côté, l'effroi que les Indiens éprouvaient à l'aspect des coursiers amenés par les armées de Cort'ez et de Pizarre plaiderait l'opinion contraire; car, pourquoi, du sud de l'Amérique, quelques-uns de ces quadrupèdes ne se seraient-ils pas élancés vers l'équateur et même vers le nord ? C'est d'ailleurs une. de ces questions de peu d'importance, dont la solution peut rester douteuse sans que l'histoire morale des peuples y perde quelque chose.
Mais quittons ces jeux d'enfant du Gaoucho et suivons-le, là-bas, près du cimetièredeMonte- Video, assez près du rivage, où l'attendent d'autres distractions, où il va se livrer à d'autres délassements.
Cbez lui, le calme c'est la mort; la vie qu'il s'est faite le déborde, il faut qu'il s'agite avec violence pour que le désoeuvrement n'attiédisse pas ses forces, et lorsqu'il repose, ses ennemis reposent aussi. Voici donc cinq ou six de ces hommes extraordinaires, assis d'abord sur le tertre qui borde la route sablonneuse, et agitant diverses questions tandis que leurs chevaux paissent le gazon dans le pré voisin. Il s'agit de paris, d'enjeux ; ce soir ce seront des piastres, une autre fois ce seront des quadruples; la partie sera modérée si les courses ne le sont pas. Il parait que toute émulation sommeille aujourd'hui dans leur âme ou qu'ils ont envie de succomber au sommeil. N'importe, le Gaoucho ne restera pas longtemps dans cet état anormal, et peut-être qu'à la lutte qui se prépare il se réveillera avec toute son énergie.
Un tuyau de faïence est posé à terre sur un caillou horizontal ; ce tuyau, de dix pouces de grosseur, porte douze piastres, car chacun des jouteurs en a mis deux; puis ils se séparent et jouent à la plus courte paille, qui est le jeu universel, à qui commencera la course; cela fait, chaque homme appelle d'un cri et d'un coup de sifflet son coursier, et celui-ci dresse l'oreille, bondit, et vient se frotter amicalement à son maître.
Les cavaliers sont en place; ils s'éloignent, ils s'échelonnent, etle premier s'élance. Le cheval n'a point de selle, l'homme se cramponne de ses jarrets aux lianes du quadrupède, qu'il dirige de la voix seule ou plutôt de la parole. Ils passent au grand galop à côté du tuyau, etle cavalier, se courbant jusqu'à (erre, doit enlever un certain nombre de piastres sans renverser le bois ou le tuyau de faïence sur lequel elles reposaient; le petit instrument tombe, l'argent est remis en place, et c'est au second cavalier à commencer la course.
Ceci, c'est pour se mettre en train, pour prendre élan, pour se dégourdir.
Après ces jeux tout bénins, qui pourtant auraient offert quelque danger, même à nos écuyers les plus habiles, les Gaouchos, emportés parleur colère contre un jeune lutteur de dix-neuf ans à peine qui avait enlevé presque toutes les piastres, lui proposèrent le jeu des boules, que celui-ci accepta avec une insolence toute martiale; ses rivaux vaincus lui "ardaient visi-
blement rancune, lui lançaient des regards de colère, et semblaient attribuer son succès au hasard plutôt qu'à l'adresse; mais le jeune Antonio sifflotait et se préparait tranquillement à une nouvelle victoire.
Ici la lutte offre les plus grands dangers, non pas qu'on y perde la vie, mais il y a presque toujours quelques membres fracturés, et l'on comprend que de pareils exercices ne doivent être inventés que pour des hommes de fer. Ce ne furent plus des piastres qu'on mit au jeu, mais bien des quadruples, et l'on voyait cependant que c'était moins l'appât du gain qui excitait la fougue des combattants que le besoin du triomphe.
La coalition contre le jeune homme était flagrante; tous les lutteurs se donnèrent la main avant de monter sur leurs coursiers, etnul ne la présenta à Antonio, qui, du reste, ne se montra guère sensible à cette impolitesse, qu'il savaitbien être de la rancune.
Le terrain sur lequel la course allait s'exécuter est un peu sablonneux, uni, droit, resserré. Un homme, placé à moitié chemin au bord de la route, attend le passage du coursier en agitant le lacet à boules audessus de sa tête.
Sitôt que le cheval, emporté de toute la rapidité de ses jarrets, passe auprès de lui, le lacet est lancé, le coursier s'abat, et l'adresse du cavalier consiste à tomber debout, à cinq, dix ou quinze pas de là, sans toucher à terre de ses mains ou de ses genoux. Celui que le choc et la chute portent le moins loin est proclamé vainqueur, et ici, comme au premier exercice, ce fut encore Antonio qui gagna le pari. Tous s'exécutèrent assez gracieusement, excepté un vieux brutal, inaigre et laid, qui, furieux de sa défaite, se répandit d'abord en injures, puis en menaces, et acheva par donner un soufflet au jeune homme. Celui-ci s'en appliqua à l'instant même un autre sur lajoue opposée et dit à son agresseur :
— Tiens, c'est pour toi !
Puis, tirant ses deux poignards de ses jarrets :
— Je gage cet or que je viens de gagner que lu ne recommenceras pas.
— Tu es trop jeune.
— C'est que tu ne serais plus trop vieux. Quant à cet or, à ces piastres, voilà le cas que j'en fais... Et il les jeta au loin dans la plaine, où nul des lutteurs n'alla les chercher.
Les Gaouchos se retiraient, lorsque celui dont je vous ai parlé, et qui pouvait avoir de soixante à soixante-cinq ans, s'approehant de son cheval, qui s'était rudement blessé, le gourmanda, le menaça, le frappa du poing, lui tira violemment l'oreille, etenfin le perça au poitrail de son poignard aigu.
La pauvre bête tomba et expira quelques instants après.
— Veux-tu le mien, maintenant? lui dit le jeune Gaoucho.
— Tope !
— A une condition pourtant.
— Laquelle?
— C'est que tu me reprendras le soufflet que lu m'as donné.
— Je le veux bien.
Et le vieux Gaoucho appliqua de sa droite sur sa propre joue un vigoureux soufflet, après lequel les deux adversaires échangèrent une cordiale accolade. J'appris quelques jours plus tard, à Monte-Video, que lejeune Antonio Rosa, qui m'avait paru si noble, si généreux, si plein d'adresse, était déjà sorti vainqueur de trois luttes avec les jaguars; et qu'il pas-
sait pour l'un des plus habiles laceurs qu'on eût jamais vus.
Un soir que le temps était horrible et que je m'étais trouvé avec lui dans un café, il me pria de l'accompagner au désert, à une chasse au jaguar ; il me fit un si magnifique tableau des dangers à courir, il me parla avec tant de calme du terrible moment où les deux adversaires sont en présence, que je me décidai... à le laisser partir tout seul.
Et maintenant, c'est à l'exercice le plus difficile et peut-être aussi le plus périlleux. 11 s'agit de dompter un de ces chevaux sauvages, aux jarrets fins et nerveux, embrassantl'espace avec la rapidité de la pensée, d'autant plus rétifs au joug qu'ils ont eu de plus vastes plaines à parcourir, d'autant plus indociles à la voix de l'homme qu'ils ont souvent été réveillés aux ténébreux rauqueinents du jaguar.
La lutte est sanglante, terrible, ardente des deux côtés. Il s'agit de l'esclavage d'un coursier ou de la mort d'un homme: l'un et l'autre acceptent le sort qui les attend, et vous comprenez s'il y aura du courage et des efforts des deux côtés. Quand le Gaoucho a lacé et abattu un cheval loin d'un lieu propre au combat qu'il a provoqué, il le fait conduire ou porter hors de la ville, afin que le péril qu'il va courir ne menace que lui.
— Où va ce cheval lié par les pattes el par le cou ? dis-je un jour à un de nies nouveaux amis de Monte- Video.
— Près des glacis.
- — Est-ce qu'on va l'abattre?
— On va le dompter.
— Qui?
— Ce petit homme qui suit le chariot.
— En "viendra-l-il à bout?
— C'est un Gaoucho.
— Le connaissez-vous?
— Nous le connaissons tous ici.
— Est-il renommé?
— C'est un des plus célèbres. S'il manque un jaguar une fois, il ne lui est jamais arrivé de le manquer une seconde.
— Il a l'air bien tranquille !
— Aussi l'est-il en effet, et pourtant je suis sûr que la querelle sera vive.
— A quoi jugez-vous cela?
— Ce cheval a été essayé déjà par deux Gaouchos habiles qui ont renoncé à la tâche et qui vont être témoins du combat.
— J'en serai témoin aussi, moi, car je les accompagne.
— Je ne vous quille pas; mais tenons-nous bien à l'écart.
— A vous entendre, on dirait un taureau furieux.
— C'est plus que cela, mon cher monsieur,
— Eh bien ! nous verrons.
— Alerte, alerte !
En ce moment le dur licol qui serrait à demi la tèleest dénoué ; les courroies qui retenaient les jambes captives sont enlevées à la fois par deux hommes qui se sauvent après l'opération, et le Gaoucho qui va lutter se tient debout, touchant le ventre de son ennemi. Celui-ci, que l'esclavage de ses jarrets avait rendu immobile, essaye encore, mais sans effort, un mouvement de liberté. Ciel ! ses pieds jouent, il doute et recommence, ses naseaux s'enflent, ses yeux s'animent, il se dresse comme frappé de vertige en sentant sur son dos un poids inaccoutumé.
11 bondit pour être plus libre, et le fardeau retombe avec lui. Le fougueux coursier n'a ni selle ni couver-
ture, le cavalier a gardé ses éperons. Point de frein à sa bouche, point de guides à la main.
Il y a un moment de calme, de réflexion ; chacun des deux lutteurs s'étudie, s'observe, se mesure. Celui qui est dessus saisit la crinière flottante, celui qui est dessous cherche par de rapides chocs à secouer ce nouvel obstacle ; mais cet obstacle est le bras d'un Gaoucho, et à moins qu'il ne soit brisé il ne lâchera pas prise.
Cette immobilité des deux adversaires n'est point du repos, comme je crois vous l'avoir déjà dit tout à l'heure : c'est de la rage, mais une rage qui fermente, bouillonne, sans avoir encore éclaté; c'est le silence de l'atmosphère qui précède l'ouragan, c'est le mutisme de l'air et des flots qui précède le redoutable raz de marée, c'est la chaleur lourde qui pèse sur les fronts avant que le Vésuve ou l'Etna ouvre ses fournaises bouillonnantes.
Le cheval veut être seul, le Gaoucho ne le veut pas; il abesoin d'un compagnon, il l'aura, carill'a résolu, car il l'a promis, car il l'a juré.
Un hennissement se fait entendre, puis un cri lui répond. C'est comme un appel, un défi accepté. Le cheval se dresse verticalement, le Gaoucho ne tombera que si le cheval tombe aussi ; eh bien ! le cheval se roule à terre, et tandis qu'il fait un demi-tour à droite, le Gaoucho collé à lui fait un demi-tour en sens contraire et évite d'être foulé sous la masse. A ce jeu le cheval se lasse plutôt que le cavalier, aussi le devine-t-il et essaye-t-il une nouvelle manœuvre. 11 estlemaitre de l'espace, lui ; voyons si l'homme qui veut le vaincre pourra résister à ses élans. Suivezle de bien loin ; mais gare ! ce n'est pas une course, c'est un dévergondage, un délire bachique : il saute, il rue, il tournoie, il s'allonge, se rapetisse, il s'élance dans un fossé, gravit une côte, se précipite de nouveau vers la base, et il roule sur le gazon ou sur les cailloux... Le Gaoucho est fait à ces violences, à ces fureurs, et n'abandonne pas la crinière, et de ses éperons aigus il déchire les flancs du coursier. Encore debout tous les deux, encore un temps de repos. La terre ne peut venir en aide au fougueux quadrupède, il s'élance dans les eaux et veut noyer son adversaire. Le Gaoucho est plus dominateur là qu'autre part... Il faut revenir sur la plage, où la lutte recommence avec une nouvelle colère, avec de nouveaux efforts, et toujours le dos du coursier reçoit le maître...
Enfin, les yeux s'abattent, les naseaux se ferment, le cœur bat moins violemment, les jarrets setaisent, la main du Gaoucho donne un dernier mouvement : le cheval, à demi vaincu, obéit pour la première fois, il part; le Gaoucho se baisse et ramasse à terre le frein qu'il y a fait déposer, il s'allonge, il le présente à la bouche, on n'ose pas lui résister : il a un compagnon, il règne au désert.
L'horizon est large, tant mieux pour le Gaoucho, qui étouffe dans un cercle trop étroit. A lui point de sentiers battus, point de routes frayées; tout ce qui impose des lois lui est odieux, et peut-être n'irait-il pas dans ses immenses solitudes si on le lui ordonnait.
Le Gaoucho et le Patagon sont les seuls hommes vraiment libres sUr la terre. Deux couteaux, sonman teau de ratine ou de laine, son lacet, des cigarettes, un briquet, de l'amadou, son coursier et son courage, voilà les seuls compagnons du Gaoucho qui va partir pour la chasse au jaguar, moins grand que le tigre du Bengale, mais aussi vorace et plus leste peutêtre.
Quand le Gaoucho a faim, il s'élance contre un
âT.
troupeau de chevaux sauvages dont les plaines du Paraguay sont inondées. 11 en lace un, l'abat, lui coupe un morceau de chair sur la cuisse, donne la liberté à la bête blessée, allume du feu, et dine d'un succulent bifteck.
S'il a sommeil, il s'étend à terre, pose sa tète sur une pierre ou sur la carcasse blanchie d'un cheval, et dort la bride d'une main et le poignard de l'autre, à côté de son fidèle et vigilant compagnon. Sa boisson, c'est de l'eau.
Cependant Ierauquement du tigre se fait entendre, et le Gaoucbo, qui jusque-là avait laissé faire à son coursier, veut être maître à son tour; celui-ci devine et comprend qu'il doit obéir, que son règne est passé, et qu'il n'y a pour lui de salut que dans l'esclavage. Chacun à son tour règne et trône : dans le calme c'est lecbeval, dans la tempête c'est le Gaoucbo.
Au cri du tigre répond le cri prolongé de celui qui vole à sa poursuite ; l'écho les guide l'un vers l'autre. Soyez tranquille, ils se sont entendus une fois, ils ne se quitteront plus désormais que l'un ou l'autre ne soit victime.
Le cri du jaguarse rapproebe, et les crins ducoursier sont hérissés, et les yeux perçants du Gaoucbo fouillent de tous côtés.
Voyez comme il caresse les ondulations de son lacet redoutable, comme il s'étaye sur ses étriers, comme il essaye la liberté de ses bras 1... Lui aussi a répondu au second appel de la bête féroce, lui aussi a voulu lui épargner la moitié du chemin et il a pris le galop.
Les voilà tous les deux face à face, à peu de distance l'un de l'autre, œil sur œil, menace contre menace, ongle contre poignard.
Le tigre s'étonne qu'on ose l'altendre ; le Gaoucbo s'indigne qu'on ose le combattre. Il ne dit plus rien maintenant, sinon quelques holà I hé donc!... hé! hé ! tout bas à l'oreille de son cheval piétinant, qui comprend les intonations, les soupirs de son maître.
Dès que dix ou quinze pas seulement séparent les deux adversaires, le Gaoucbo, qui sait son métier, fait tournoyer sa fatale courroie d'une main, tandis que de l'autre il force le cheval à se dresser. Le tigre a vu le maître elle poitrail du coursier," il parteomme un éclair ; mais le lacet a volé à sa rencontre, et le triple nœud le serre par le cou ou par les flancs. Le cheval a fait volte-face, il s'élance alors de toute la vigueur de ses jarrets, traînant après lui la bêle féroce, qui n'a ni le temps ni la force de résister, qui ne peut se débattre ni se délier. Le Gaoucho retourne la tête, suit ses mouvements, et s'il s'aperçoit que le lacet a parfaitement rempli son devoir, il descend de son cheval, s'élance sur le tigre, et lui perce le cœur d'un ou de deux coups de poignard. Ainsi finit cette lutte. Mais il arrive parfois que le tigre esquive le lacet et saute sur le poitrail du cheval. Oh ! alors le combat est terrible. Armé de ses deux couteaux, le Gaoucho frappe à coups redoublés la bête furieuse, qui lâche prise et respire un moment à l'aise pour recommencer l'attaque.
Le Gaoucho ressaisit son arme favorite, caresse son cheval cruellement déchiré, et le guide de nouveau vers son ennemi.
La lutte n'est plus égale, le tigre est blessé, et le Gaoucho ne manque jamais deux fois de suite sa victime ; mais il fait peu de cas d'un pareil triomphe, car dans le premier choc il a blessé le tigre sur le dos ; sa peau ainsi percée n'a presque plus de prix à ses yeux, et elle atteste sa maladresse, si elle atteste son courage.
Un Gaoucho ne retourne jamais à Monte-Video sans porter avec lui deux ou trois peaux de tigre. C'est comme vous, intrépides chasseurs européens, qui vous pavanez d'orgueil après un terrible et périlleux carnage de deux féroces lapins et d'un redoutable faisan.
Lequel de vous ou du Gaoucho a le plus raison dans sa vanité?