‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 40 sur 58 · BRÉSIL · texte numérisé non relu

BRÉSIL

Rio-Janeiro.

On n'a jamais tout dit en parlant d'un pays aussi beau , aussi merveilleusement fécond que celui dont je vous ai fait connaître la capitale se mirant dans les eaux les plus limpides du monde, et les environs, que j'ai si souvent étudiés avec tant d'amour.

Notre séjour à Rio-Janeiro avait été trop vivement coloré de ces petits incidents qui remplissent la vie, pour que nos vœux ne nous appelassent pas une seconde fois au milieu de celte population de blancs si paresseuse, au milieu de cette mesquine agglomération de noirs si actifs sous la chicotte déchirante. Et d'ailleurs, ce qui amuse et intéresse dans un voyage, ce n'est pas seulement la comparaison d'un sol à un autre, mais encore celle d'un pays avec le même pays, alors que trois années peuvent en quelque sorte vous indiquer les progrès de l'industrie, des arts et de la civilisation. Ceci n"est pas seulement une ville, ce n'est pas une île jetée au milieu des océans : ceci est un vaste empire, ceci est un continent où fleurissent de grandes cités, et l'on est bien aise de comparer les impressions premières aux impressions récentes, afin de s'assurer si l'on avait bien vu d'abord, et de rectifier les erreurs nées du dégoût qui flétrit ou de l'enthousiasme qui égare et embellit.

Rio-Janeiro a quelques maisons de plus ; ses rues

sont toujours droites, excepté la rue Droite, comme je vous l'ai déjà dit. Ses pauvres noirs n'ont pas changé de nature; leurs fatigues sont les mêmes, leurs tortures n'ont pas varié, ou bien les modifications qu'on y a apportées les ont rendues plus cruelles. Là encore j'aperçois des négriers de retour et des négriers en partance avec leur pavillon royal à l'artimon ; là aussi, les mêmes figures de prêtres et de moines gonflés pendant mon absence, et d'autres petits moinillons, trottillant dans les rues avec leurs fraîches joues basanées, mais dures au toucher, car leur nourriture saine et abondante vient en aide à la paresse au sein de laquelle on les fait vivre. Rio-Janeiro se couronne toujours de son bel aqueduc, de son Corcovado si chevelu, de ses Orgues dans un lointain bleu, et de ses admirables plantations d'orangers qui embaument les airs sans cesse tourmentés par les myriades folâtres des plus riches papillons du monde, changeant depraya à toute heure, comme pour vous inviter à ne pas vous assoupir sous les larges parasols des bananiers au fruit si onctueux et si suave.

Comment! rien ne sera donc changé dans cette grande capitale qui attire à elle les navires voyageurs de l'univers!

Je verrai toujours ces rues non pavées, gardant les

eaux des pluies et colles des maisons, si pauvrement assainies! Je trouverai sur mes pas, chaque nuit, cet essaim de hideuses créatures enveloppées dans un

large manteau noir, disant tout bas de loin, ou tout haut de près, des choses que je suis forcé d'entendre et que je serais honteux d'avoir comprises !

La petite Tijulia. ^Page 374

Je passe devant la prison auprès de jaquelle on fustige si rudement les esclaves dont on dit avoir à se

plaindre ; puis voilà le même poteau que j'ai vu une fois; il est un usé, peu mais le sang le nivelle et rem-

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... Elle accepta l'n oiseau do paradis avec ses pattes. (Page 37o.)

plit le vide fait parla corde. De la croisée à barreaux où j naie. Je me garde bien de me laisser aller au piège, étouffent les prisonniers, descend encore une bourse , car la sentinelle vigilante qui se promène au pied du dans laquelle le passant jette parfois une pièce de mon- j mur décrépit est là pour veiller au départ du bienfai-

teur, et c'est | eut-être la même qui un jour, il y a trois ans de cela , délesta la sébile du malheureux pour s'approprier la chétive aumône que j'y avais versée.

Combien faut-il donc de temps aux législateurs, aux princes, pour étouffer les abus, pour châtier la corruption et proléger lcmalheur? Hélas ! les générations se chassent les unes les autres, et l'oppresseur frappe et écrase, et l'opprimé courbe le dos et tombe.

Je vous le dis, l'étude des hommes est une douleur de chaque instant, et mille fois on voudrait oublier pour ne pas avoir à haïr.

Le cœur se lasse à la torture, et je comprends que l'aspect des misères humaines rende méchant et cruel.

Voici pourtant un changement que je m'empresse de signaler pour ne pas trop enlaidir le tableau. Un institut scientifique à l'instar de celui de France fut érigé par Jean VI, il y a de cela cinq ou six ans. M. Lebreton arriva au Brésil comme directeur de celte société savante et artistique; avec lui, M. Taunay, sculpteur habile, et son frère, paysagiste du premier mérite. Ils arrivèrent à Rio sur la foi de pompeuses promesses. Celait un pays à régénérer, une nouvelle nature à traduire sur la toile; les deux artistes que je viens de nommer étaient en tout capables de donner aux Portugo-Brésiliens ce goût des arts qui fait glisser la vie si douce et si limpide, et il devait y avoir, pour celui qui avait enrichi tant de musées, ample moisson de gloire et de quadruples au sein du Brésil, que ses pinceaux ont traduit avec tant de fidélité. Hélas ! je le trouvai découragé de la tiédeur portugaise, établi dans une maisonnette blanche et charmante située sur un plateau contre lequel tombaient les flots mugissants de la délicieuse cascade appelée Petite-Tijuka. Quant à son frère, dont l'arc de triomphe du Carrousel garde les précieuses compositions, il était là aussi, oublié du peuple et des grands, qui ne comprenaient pas qu'on pût traduire avec du plaire et du marbre blanc des figures noires ou basanées.

Les bases de l'institut national avaient été bien établies, chacun les avait acceptées et voulait se montrer docile aux règlements apportés par M. Lebreton. Le vaste local dans lequel devaient se tenir les séances était prêt à notre premier passage à Rio. Eh bien ! j'ai hâte d'ajouter qu'aujourd'hui tout est mort.

J'avais sauvé du naufrage quelques bagatelles apportées de pays lointains; un Espagnol nommé Cogoï, bijoutier dans la rue do Ouvidor, me pria de lui montrer surtout deux tètes de rois zélanrlais fort richement tatouées et d'une conservation parfaite. Je cédai à ses instances, et, le lendemain, quand j'allai les réclamer, cet impudent voleur me soutint, en présence de deux ou trois de ses commis, que je les lui avais échangées contre une douzaine de petits brillants, un beau peigne en aigues-marines, et plusieurs autres objets en filigrane. Je crus d'abord que c'était une plaisanterie à l'aide de laquelle on voulait essayer un troc; mais les coquins persistèrent hautement dans leur dire, et je vis bien dès lors que les deux tètes étaient perdues pour moi. La mienne est naturellement calme et posée ; mon bras et ma main sont à l'unisson de ma tête; le cœur me battant fort de colère et d'indignation, je fis tomber sur la joue gauche du bijoutier voleur un de ces énergiques soufflets à poing fermé qu'on se rappelle bien loin dans la vie, car la mâchoire en est ébranlée et l'on garde un vide forcé entre les dents. Le voleur cria, les commis n'o-

sèrenl point bouger, mais ils sortirent, ainsi que le maître; les voisins accoururent; j'expliquai de mon mieux l'affaire aux curieux, et ceux-ci, pris à témoin du châtiment que j'avais infligé, lequel était tracé avec du sang sur le menton et les vêtements du misérable, avaient tant de respect pour maître Cogoï, qu'ils lui rirent au nez, me félicitèrent de ma vigueur et m'invitèrent à voix basse à recommencer mes exercices de pugilat. Deux hommes de la police survinrent, je demandai à être conduit chez un magistral, et l'on me mena près de la place do Rocio, dans les appartements du colonel Caille , Boussillonnais de naissance, ancien ami de toute ma famille, actuellement à Paris.

— Je suis instruit de tout, me dit-il en me voyant entrer. Il vous faut renoncer à vos deux têtes zélandaises, mon cher Arago; elles ont été vendues hier soir par ce fripon de Cogoï à M. Young, Anglais fort riche, qui en a fait cadeau au musée, ou qui du moins les a déjà promises.

— Mais je ne les ai pas vendues, moi, et je veux les reprendre.

— Notre argent est bon, acceptez-le en échange de ces deux objels fort curieux.

— Mais Cogoï ne m'offre point d'argent.

— Le premier ministre, Thomas-Antonio Vilanovae-Porlugal, vous en donnera... J'ai ordre de vous prier d'aller le voir demain matin à son hôtel.

— J'irai.

— Apportez-lui quelques autres objets de vos voyages et vous vous en trouverez bien.

— Au Brésil, les ministres protègent donc les voleurs, puisque vous ne me parlez plus de Cogoï?

— Mon cher ami, vous l'avez frappé chez lui, sur la joue; sa mâchoire disloquée atteste votre violence, et si vous saviez combien les lois brésiliennes sont sévères pour ces sortes de délits, vous laisseriez Cogoï en repos et prendriez les pataquès portugaises.

— Je verrai donc demain voire premier ministre. Thomas-Antonio Yilanova-e-Portugal me reçut avec

une extrême bonté ; il accepta un ornithorhynque, un opossum, un oiseau de paradis et quelques beaux coquillages que je lui offris; puis, en prenant congé de moi, il me pria de passer le lendemain chez son secrétaire particulier.

— Son Altesse Royale Léopoldinc, me dit celui-ci, désire que vous vous présentiez au château de Saint- Christophe dans la journée.

— J'aurai cette honneur.

— En attendant, monsieur, je suis chargé de vous offrir de la part de notre premier ministre un compte de reis (7,200 fr.), et vous avez la faculté de choisir dans notre musée les deux plus riches boites d'insectes et de papillons, que le directeur a ordre de vous livrer ; de plus, Cogoï est tenu de vous donner le peigne, les diamants et les autres objels qu'il prétend avoir échangés contre vos têtes. Si ce marché d'une si singulière espèce ne vous convient pas, dites, monsieur, nous serons trop heureux de vous satisfaire comme vous le désirerez.

— Je suis trop heureux aussi, monsieur, de trouver auprès de vous assez de politesse pour me faire oublier la lâcheté d'un voleur.

— L'occasion de le châtier ne se fera pas attendre, et je vous réponds de la saisir avec empressement.

Le soir même je me rendis au château de Saint- Christophe, où l'épouse de don Pedro, sœur de Marie- Louise , me reçut avec une bienveillance extrême. Sans exagération aucune, elle était vêtue comme une vraie gitana, aux pantoufles près : une sorte de cami-

sole froncée retenait des jupes tombantes d'un côté à l'aide de quatre ou cinq grosses épingles, et ses cheveux en désordre attestaient l'absence du coiffeur ou de la camériste depuis huit jours au moins. Point de collier, point de pierres aux oreilles, pas une bague aux doigts. La camisole attestait un long usage ; Ja jupe était fripée et blessée en plusieurs endroits. Eh bien ! cette femme m'imposa dès les premières paroles, comme me l'avait annoncé M. Bellart, mon interlocuteur. Elle parlait le français avec tant de pureté, elle trouvait dans sa bonté naturelle tant de bienveillance, ses habitudes de souffrance l'avaient rendue si parfaitement bonne, que je ne savais comment lui témoigner ma reconnaissance de son aménité. Elle me pria de lui raconter les détails du vol de Cogoï, et quand j'eus achevé, elle me demanda comme une grâce de lui laisser les deux têles zélandaises. J'y consentis de grand cœur et j'ajoutai que j'en avais déjà fait le sacrifice.

— Il m'en faut une pour le musée de Vienne, me dit l'excellente Léopoldine. Laquelle me donnez-vous? Je ne veux la devoir qu'à vous seul.

— Madame n'a qu'à choisir.

— Alors je prends celle dont le profil ressemble à celui d'Henri IV. Merci. Vous avez encore, conlinuat-elle, quelques autres curiosités à me montrer.

— Et à vous offrir, madame.

Léopoldine accepta une coiffure de Kamschadale faite en intestins de poissons, un petit kanguroo, deux ou' trois casse-tête, un beau cric timorien et un oiseau de paradis avec ses pattes.

— Voilà qui est fort curieux, me dit-elle ; vous m'obligez beaucoup, et je serais désolée de ne pouvoir rien faire qui vous fût agréable.

— Je suis trop payé, madame, par la bienveillance avec laquelle vous avez daigné m'accueillir.

Le lendemain je reçus la croix du Christ. Mes titres à cette haute faveur valent bien, je crois, ceux de tant de héros français décorés du ruban rouge, qu'ils prétendent avoir gagné à la prise de quelque citadelle ou par des services importants qu'ils mettent toute leur gloire à cacher.

J'eus l'honneur de revoir plusieurs fois l'excellente Léopoldine, avec qui je dessinais souvent aux environs de Saint-Christophe, et je ne me lassais point d'admirer la grâce de cette malheureuse princesse si cruellement traitée par son royal époux, et si tôt enlevée à l'amour des Brésiliens.

Un jour que, dans son cabinet, nous dessinions un bouquet de Heurs placé dans un vase, don Pedro passa, et s'adressant à moi d'un ton brusque :

— On m'a dit que vous étiez fort au billard.

— On vous a dit vrai, monseigneur.

— Vous êtes modeste.

— 11 n'y a pas de gloire à bien bloquer une bille, et j'avoue franchement que je suis très-fort sur les carambolages.

— Gagnez-vous Bellart?

— Bellart est un enfant.

— Je le gagne aussi, moi.

— Je le crois sans peine. Je lui donne dix points.

— Fanfaronnade !

— Et je le gagne encore, à moins que je n'y mette de la complaisance.

— Voulez-vous que je vous donne une leçon?

— J'allais, monseigneur, vous en proposer une.

— Eh bien! je l'accepte.

— Laissez-vous gagner quelques parties, me dit tout bas Léopoldine; mon mari est fort irritable.

— Pardon, madame, mais il ne faut point flatter

les princes, même dans les futilités. Je veux garder ici mes habitudes sauvages.

Deux hauts personnages occupaient le billard, qui nous fut à l'instant livré. Un chambellan prit la marque et compta les points. Dût l'ombre irritée de don Pedro m'en garder rancune, je dois dire que, de son vivant, le prmce était de cinquième ou sixième force au noble jeu, et qu'en vérité je pouvais le traiter comme un gamin. A chacun de mes carambolages qu'il ne comprenait pas, il s'écriait tout en colère : C'est un hasard ! et moi de sourire et de ne pas mollir en face de ses emportements. Ma vanité ne voulait accorder à mon maladroit, adversaire aucune satisfaction d'amour-propre, et c'est tout au plus s'il faisait dix à douze points par partie. Le chambellan aurait bien voulu reculer mon signet sur la marque et avancer celui du prince, furieux, mais j'étais d'un rigorisme de mémoire à tuer toute mauvaise foi, et il fallait bien céder à l'évidence des faits.

La lutte durait depuis une heure et demie, el. la victoire ne changeait pas de drapeau ; don Pedro jurait comme un vrai charretier, et, à l'en croire, tous mes coups étaient des raccrocs. A la dernière partie cependant, il avait treize points et moi neuf (mon malheur m'a laissé toute ma mémoire). Il vise, lait un beau carambolage et dit : Dix-sept.

— Pardon, monseigneur; quinze, répliquai-je.

— Dix-sept.

— Votre Allesse avait treize points seulement.

— J'en avais quinze.

— Je soutiens que vous n'en aviez que treize, et je puis vous les rappeler.

— J'en avais quinze, n'est-ce pas? dit-il au garçon paré de sa clef d'or.

Celui-ci, contraint par la force de la vérité, n'osa pas donner raison au prince, et dit du ton le plus soumis : 11 pourrait se faire que Votre Altesse royale eût quinze points en effet; cependant je n'en ai compté que treize.

Le prince s'élance comme un dogue, lève la queue et en donne un coup violent sur le chambellan, qui laisse la marque sur le tapis, s'incline, baise la main de don Pedro el sort.

— A un autre jour ma revanche, me dil le mauvais joueur en s'en allant sans me saluer.

La revanche ne fut point prise.

Je ne vous dirai pas ici la conduite du prince pendant toute cette partie de. billard où son amour-propre fut si rudement froissé, car vous croiriez assister à une scène de mauvais sujets dans un des plus méchants estaminets de nos faubourgs. On ose à peine raconter tout bas ces choses à l'oreille d'un ami.

Peu de temps après cette partie de billard, qui pour moi fut un événement, puisque je vis à quel prix on avait droit au Brésil de porter une clef de chambellan derrière son habit brodé, et que je pus encore juger par moi-même de la douce aménité du prince royal, il y eut course de taureaux à Saint-Christophe à propos de je ne sais plus quel anniversaire. Plusieurs des officiers de l'Uranie el moi, nous nous rendîmes par la grande et la petite rade à cette fêle, où s'étaient aussi donné rendez-vous les hauts seigneurs du royaume. Et avant la mesquine tuerie qui laissa tant de cœurs froids et secs, y compris celui du bon et noble monarque Jean VI, nous attendîmes dans une cour du palais que la foule se précipitât sur les estrades et dans les loges. Un officier d'ordonnance descendit et nous dit d'un ton passablement discourtois qu'il avait reçu l'ordre du prince royal de venir nous inviler à ôter nos chapeaux. En jetant les yeux autour

de nous, il nous fut aisé de nous convaincre que nous étions une humiliante exception , et que l'ordre de don l'édro n'avait été donné que pour nous blesser. Aussi répondimes-nous à l'envoyé que les officiers français, en grande tenue et avec le hausse-col, pouvaient, même à l'église, garder leur chapeau sur la tète, et que d'ailleurs; puisque nous nous promenions dans une cour du château, loin de tout membre de la famille royale, il nous semblait impossible de manquer en quoi que ce fût aux convenances et à l'étiquette. Au surplus, ajoutâmes-nous, tout le monde ici garde le chapeau sur la tête, et vous trouverez bon, monsieur, que nous fassions comme tout le monde.

Notre réponse fut porté sur-le-champ au prince, qui nous expédia peu d'instants après un de ses grands officiers pour nous engager à obéir aux premières invitations ou à nous retirer. Cette dernière proposition fut agréée, et nous nous jetâmes au milieu de la foule qui obstruait les abords du cirque.

Je trouvai mon ami Bellart arrivant avec quelques riches négociants et planteurs, et je lui racontai notre mésaventure.

— Eh! parbleu, me répondit-il, pourquoi donc jouez-vous si bien au billard? Vous vous promèneriez partout ici le front haut et couvert du feutre, si vous ne saviez point caramboler et faire un bloc de longueur.

Je me lins pour bien convaincu que je serais toujours un détestable courtisan, et que j'aurais bien de la peine à m'habituer à certains airs d'insolence, moins blessants encore chez les petits que chez les grands.

Les fanfares commencèrent ; en un moment les ga-

leries furent assiégées et envahies. Nous cherchâmes à pénétrer dans une loge touchant à celle de la famille royale; mais un officier de garde nous dit : On ne passe pas. A une loge plus éloignée, la même réponse nous fut faite d'un ton un peu plus brusque ; comme on nous répétait ce refrain brutal à une troisième, un officier s'élança et dit à la sentinelle : Laissez passer ces messieurs : des olficiers français ont le droit de se montrer partout et partout les premiers.

— Ne craignez-vous pas, monsieur, que votre politesse ne vous coûte cher?

— C'est possible ; mais j'ai combattu les Français en Portugal, j'ai été fait prisonnier par eux, et le souvenir de leur noble et généreuse conduite à mon égard ne sortira jamais de ma mémoire.

Sans amis, presque sans vêtements, je reçus pendant ma longue captivité de nombreux secours, et je n'appris que fort tard, alors qu'il me fut impossible de rendre les bienfaits que j'avais reçus, que c'était le chef de bataillon Foy qui me tendait dans l'ombre une main si généreuse. Vous voyez donc bien, messieurs , que j'acquitte bien faiblement la dette de la reconnaissance.

Hélas ! ce brave officier fut forcé de se cacher quelques jours après le service qu'il nous avait rendu, pour échapper à la sévérité d'un jugement qui l'aurait envoyé aux présides. Nous apprîmes avant notre départ que sur un navire de commerce il avait quitté le Brésil et s'était embarqué pour Bourbon.

Don Pedro est mort. Eugène, François, Michelet, Paysan, peuvent sans crainte partir pour le Brésil et y donner des leçons de billard.

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