‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 4 sur 58 · TOULON · texte numérisé non relu

TOULON

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Toulon est une ville de guerre, forte et patriotique; les beaux souvenirs de 89 l'ont rendue orgueilleuse, et on lit quelque chose de martial et d'indépendant sur cette population incandescente qui se rue avant le jour sur les quais et les marchés publics. L'idiome du peuple est nerveux, abrupt comme les montagnes qui emprisonnent la cité; ses manières sont brutales comme le mistral qui ravage ses vignobles, et, ses refrains favoris semblent un écho de ces rapides tourmentes qui, liées sur les côtes africaines, bouleversent son port et sa rade.

Quand vous arrivez à Toulon, vous devez vous défaire de vos manières musquées de cité intérieure, si vous voulez être compris ; mais aussi, pour comprendre, il faut vous aider d'un dictionnaire local savamment annoté, sans lequel vous vous croiriez à mille lieues de tout pays classique.

La jeune fille qui sort vient d'appareiller pour prendre le large; le papa cloué dans un fauteuil dérape à l'instant pour courir des bordées sur le port ; l'ami qui appelle un ami, lui dit d'accoster ; celui qui vous heurte dans la rue vous prie de le pardonner, s'il vous aborde ; on ne fait halte qu'afln de se mettre en panne, et l'on ne marche plus ou moins vite que pour filer ]).! us ou moins de nœuds ; tout étourdi fuyant un créancier ou tout bambin esquivant son école, louvoie afin de se cacher ; il hisse ses bonnettes et largue ses cacatois pour doubler ï 'ennemi; et si vous avez le malheur de demander à un homme du port une barque pour aller vous promener au large, soyez sûr que vous payerez le double de celui qui, en s'asseyant dans un sabot, dira d'une voix brève : « En rade, et fais-moi peter un lof. »

J'ai connu, à Toulon, un capitaine de vaisseau dont la gloire militaire est égale à celle des plus grands marins du grand siècle, qui, dans son habitude quotidienne de manœuvrer un navire, faisait louvoyer sur la grande route l'âne sur lequel il était monté, quand il avait le vent debout, c'est-à-dire en face.

Un jour que l'entêtement de sa monture l'avait mis

dans une colère horrible, on l'entendit s'écrier: « Gredin ! je ne le ferai pas virer de boni lof pour lof, moi qui fais virer une frégate ou un trois-ponts !... » Et aussitôt il se mit à orienter le pauvre baudet, comme s'il s'était agi d'une yole ou d'une chaloupe.

Si vous ajoutez au langage des habitants de Toulon leurs gestes si variés, si rapides, si parlants, vous croyez voir des hommes qui ont hâte de dépenser leur existence, de peur que le temps ne manque à leur vie sans cesse mouvementée.

Et puis, des matelots dans toutes les rues, des jurons sur toutes les lèvres, des gens ivres sur toutes les places publiques, des pugilats dans tous les cabarets, des chants rudes, inharmonieux, des officiers marchant gauchement par l'habitude du roulis et du tangage, et parlant du Chili, de la Chine ou du Bengale comme on parle partout ailleurs d'une maison de campagne voisine.

J'oubliais encore le cliquetis lugubre de la chaîne des forçats, qui fait taire, le rire et vous surprend au milieu d'une joie. C'est le côté hideux du tableau. Vous dirai-je, pourtant, que parmi ces hommes innocents ou coupables, mais que la société a flétris, on en trouve parfois qui, libres dans la ville, vêtus du hideux uniforme et ferrés légèrement, entrent en plein jour dans les maisons, prennent place à côté d'une famille de bourgeois, s'asseyent à une table ou à un piano, donnent des leçons de français ou de musique à de jeunes filles, loin de leur mère imprudente ou de leur père inattentif?... Ces choses-là je les ai vues à Toulon, et je me suis souvent demandé si la morale avait quelque profit à tirer de semblables épreuves.

Toulon est célèbre par son magnifique arsenal, dû à la munificence de Louis XIV; sa rade est large et sûre. Il est défendu par le fort la Malgue et d'autres batteries élevées sur des hauteurs et plongeant sur la ville et le port. Les rues sont droites, propres, arrosées nuit et jour par de rapides rigoles, et là, sur le quai, vous admirez, soutenant le balcon de l'Hôtel-de-

Ville, deux cariatides de Puget, chefs-d'œuvre que le frottement du temps achève de détruire.

Nos préparatifs de départ étant terminés, l'ordre d'appareiller retentit, et. nous voici, après un triste adieu à nos amis et à notre patrie, longeant le goulet et saluant, ainsi que le faisaient courtoisement les Anglais quand leurs flottes insolentes venaient jeter un regard avide jusqu'au fond de la rade, le tombeau de l'amiral Latouche, dont l'Angleterre, plus encore que nous peut-être, se rappelle les heaux faits d'armes. 11 y a dans chaque pays du respect pour toutes les gloires.

Enfin, nous sommes en mer, dans ce criquet de vlat-à-barbe des navigateurs, pour me servir des méprisantes expressions des Ponantais façonnés aux voyages de long cours. — Quelle mare fangeuse !

disent-ils encore, quand ils veulent blesser l'orgueil des Levantins. — Ou ne peut ici virer de bord sans avoir le beaupré sur la terre... Les Ponantais ont tort: si les lames de la Méditerranée se dessinent courtes et grêles en comparaison des houles creuses et larges de l'Atlantique et des autres océans, .elles n'en sont que plus turbulentes et plus rageuses : ce sont de ces colères vives qui remuent jusqu'au fond des entrailles, c'est le bond rapide du chacal sur une proie facile. Les Alpes et les Pyrénées, se joignant par des lignes sous-marines, en partant de IVice jusqu'au cap Creùs, sont sans doute la première cause de cette humeur querelleuse qui a brisé tant de navires et englouti tant de richesses.

Une bien rude épreuve vint mettre à nu le courage rival de nos matelots ; car la première nuit de notre

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Toulon. (Page 4.

départ fut marquée par une de ces tempêtes méditerranéennes où le tonnerre en éclats ne se tait sur aucun point de l'horizon, où le vent fait en quelques minutes le tour de la boussole, et où toute l'habileté du pilote est nécessaire au salut du navire. Chacun fut fidèle à son poste, et moi plus que tous. Le tangage et le roulis m'avaient si cruellement tiraillé, que je m'étais laissé tomber dans le faux-pont, à côté de quelques malles et coffres non encore arrimés, jelé tantôt à bâbord, tantôt à tribord, maintenant au pied d'une caronade et en un clin d'œil enlevé de l'avant à l'arrière. Inquiet de mon sort, mon domestique me cherchait partout et ne me trouvait nulle part; car le lieu qu'on lui indiquait, où je venais d'être foulé sous les pieds, était celui que j'avais déserté par un soubresaut inattendu. 11 me trouva enfin à l'entrée de la fosse-aux-lions « Eh quoi ! c'est vous? me dit-il d'un air piteux, car il soufflait aussi, le pauvre homme; que faites-vous donc là, monsieur? vous allez être broyé sous les câbles. » Je répondis par un gémissement profond. « Debout! debout! continua-

t-il, la foudre vient de tomber à bord, le navire esl en feu. — Tant mieux, répliquai-jc , je souff. .. » Un choc violent nous sépara. Et, le matin, lorsque le vent et la mer se furent calmés, il me retrouva meurtri et déchiré, entre deux barils d'eau-de-vie, où j'étais arrivé après mille évolutions et cascades, auxquelles j'ai survécu comme par miracle. Oh ! le mal de mer est, sans contredit, la plus horrible des tortures ! Personne ne vous plaint, ne vous console ; nul ne cherche à vous soulager, et quand le râle des convulsions vous brise et vous tue, vous entendez autour de vous les ironiques éclats de rire des joyeux matelots, qui vous lancent en passant leurs quolibets les plus railleurs, sur la manière ridicule dont vous comptez- vos chemises. Dans ces longs moments de poignantes angoisses, toute joie est impossible, tout sentiment de douleur, autre que celui du mal de mer, ne peut vous atteindre ; vous êtes mort à tout, et vous remercieriez du fond de l'âme le voisin généreux qui, vous traînant par les pieds, vous jetterait aux flots... J'en sais quelque chose, moi, que près de quatre an-

nées consécutives de voyage ont trouvé comptant mes | la Catalogne, a été doublé. Nous voici devant Barce-

chemises, dés eue nous allions vent arrière ou que loue, dominée par le mont Jouy, citadelle protectrice

nous naviguions à la bouline. de la ville, niais qui l'écrasera, soyez-en sûr, dans un

Mais le temps est beau ce malin, la mer calmi , lé- de ses jours de chaude et sérieuse rébellion. A l'aide

gèrement frisée par une brise d'est qui nous pousse de nos longues-vues, nous aurions pu distinguer les

en avant. Le cap Creiis, qui sépare le Roussillon de sémillantes Catalanes se promenant sur la Rambla,

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