I.cs batteries intérieures du rocher de Gibraltar. (Taye
aux bras innocents de leurs jeunes et pieux confesseurs. Mais nous courûmes au large, et les côtes d'Espagne s'affaissèrent et disparurent en nous jetant les derniers rayons des forges de Palafox, qui brillaient comme un volcan dans une nuit sombre.
Ce furent alors les Baléares qui s'élevèrent devant nous, avec leurs sommets âpres et noirs. Majorque, Minorque, Yviça, Eormentera, et Cabrera, sont îles débris osseux que quelque révolution sous-marine a découpés du continent, Ces îles, jadis célèbi es par les
Habitants de Gibraltar. (Page 7.)
habiles frondeurs qui retardèrent si vaillamment les conquêtes des Maures, ne nourrissent plus maintenant que des enfants dégénérés.
C'est l'Espagne, mais l'Espagne au quinzième siècle, c'est-à-dire encore l'Espagne de nus jouis, triste, décrépite, corrompue, avilie. Ainsi meurent les peuples, ainsi s'effacent les grandes pages des nations qui ne comprennent pas que les arts, les sciences et la civilisation ne peuvent marcher qu'avec la liberté.
Minorque a un port sûr et commode ; le maréchal de Richelieu s'en est emparé après un beau fait d'armes ; et, de toutes les conquêtes de l'illustre roué, celle-ci, à coup sûr, n'est pas la moins noble ni la moins glorieuse.
A côté de Minorque est un rocher pelé, où, pendant les guerres de l'Empire, les Anglais jetèrent sans secours, presque sans vivres, 12,000 Français, faits prisonniers de guerre par suite de la capitulation du
général Dupont. Los hideux pontons de Portsmouth et Fàlmouih ont fait le tour du monde, sans respecter même Sainte-Hélène, L'île des grands souvenirs.
Là aussi, à Cabrera, un observatoire fut établi pour mesurer un des degrés du méridien à l'époque de la première invasion française en Espagne. La science, qui avait établi ses stations à Valence, à Dénia et autres lieux, se vit traquée comme si elle eût voulu servir de signaux aux troupes ennemies. Un homme à qui l'Institut de France venait de confier de si savantes opérations, fut arrêté comme espion, traîné de cachot en cachot, jugé, condamné à mort. Echappé des prisons de Palamos, il se sauva en Afrique, où il erra longtemps en fugitif, gardant toujours auprès de lui les précieux résultats des travaux qui lui avaient été confiés. Il repartit enfin pour sa patrie, après avoir, par un bonheur inouï, passé inaperçu au milieu de la vigilante escadre anglaise qui bloquait tous nus ports et foudroyait nos côtes.
Cet homme, encore enfant, avait nom François Arago.
A peine les Baléares eurent-elles glissé derrière nous, qu'un triste et douloureux spectacle nous appela tous sur le pont. La mort venait de frapper un de nos jeunes et courageux élèves de marine, M. Prat-Bernon, parti le cœur plein d'espérance et de joie. Hélas ! c'était lui, studieux et brave, qui commençait cette série d'amères douleurs dont nous devions être frappés pendant notre longue campagne. Déjà! se disait-on de toutes parts; et les cœurs se serrèrent, et les yeux se mouillèrent de larmes: nous n'étions pas encore façonnés aux catastrophes.
Un cadavre est là, dans la batterie, sur un cadre ballotté par le roulis et le tangage. Deux hommes vont le visiter, ils le toisent, et découpent, à l'aide d'énormes ciseaux, un grand lambeau de vieille toile à voiles qu'ils étendent sur les bordages. L'un saisit rudedement la tète, l'autre les pieds, et le fardeau tombe avec un bruit sourd sur sa bière ; un troisième s'approche, traînant deux boulets placés dans un petit sac qu'il lie fortement aux pieds de celui qui n'est plus; et voilà mes ouvriers fumant leur cigare, chiquant leur tabac, cousant la voile roulée autour du corps. C'est fait... Hisse maintenant! et en deux tours de main et au bruit aigu du sifflet, le cadavre est sur le pont, déposé un instant à coté de la drome.
Silence!... L'équipage muet se presse sur l'avant du navire; une planche, celle sur laquelle le coq découpe les rations des matelots, est placée sur le bastingage, presque tout en dehors, et dominant le flot qui passe. Les fronts se découvrent; l'abbé de Quélen, notre aumônier, jette un peu de terre sur le corps de notre malheureux ami, et au mot : Envoyez! gravement prononcé par M. Lamarche, lieutenant en pied de la corvette, la planche fait la bascule, le cadavre glisse, une trouée se fait à l'eau, un remous l'efface, le navire file. Tout est dit !
Dans le sein de nos cités, un homme meurt, ses amis sont là, des larmes lui disent qu'il est regretté ; ses restes seront déposés dans un lieu où tout ce qui s'intéresse à lui ira jeter des fleurs... Ici un homme meurt; les flots s'ouvrent, ils se ferment; il ne reste de lui que le souvenir de ses vices ou de ses vertus.
Le ciel était toujours bleu, et la brise vive et régulière; mais une forte houle, venant de l'avant, nous annonça qu'il y avait, déjà lutte violente entre la Méditerranée refoulée et l'Atlantique, qui verse chez sa faible rivale ses régulières marées. Le courant nous drossa, en dépit de toute la toile que nous jetions à l'air, et les écrasantes bordées ne nous faisaient
pas gagner une lieue en un jour. En mer surtout, ce n'est pas la distance qui fait l'éloignemenl ; vous êtes près de moi, et je suis loin devons. Un canot parti de Gibraltar serait à notre bord en peu d'instants, et voilà dix jours que nous luttons vainement pour franchir les cinq ou six milles qui nous séparent de notre première relâche; mais le spectacle était beau, et mes crayons ne furent pas oisifs. En face, le détroit; à notre gauche, le Mont-aux-Singes, géant africain, noir comme les enfants qui s'agitent autour de sa base; à droite, leroclier aride de Gibraltar, dont les lianes ouverts cachent des centaines de bouches à feu prêles à vomir la mort sur tous les points de l'horizon. Ces deux colonnes de granit et de lave, qu'on dirait séparées par le courroux des flots atlantiques, figurent admirablement les sphinx ou les lions de bronze placés aux deux bords des larges portes de nos parcs royaux, comme pour en défendre l'entrée. Singulier spectacle! Ici, sur la pointe méridionale d'Espagne, une ville de guerre capable de résister aux attaques de toutes les escadres coalisées du monde, et où l'Angleterre voit flotter son pavillon dominateur; là, à quelques lieues, Ceuta, sur la côte d'Afrique; Ceuta, que les Anglais convoitent depuis tant d'années, et qu'ils n'ont pu arracher aux Espagnols vaincus à Gibraltar, au camp de Saint-Roch et à Algésiras. Les hommes de tous les pays n'ont de courage et de patriotisme qu'à certaines heures et à certaines époques.
Cependant, la brise devenant plus forte, les courants furent vaincus; nous avancions toutes voiles dehors, et, en attendant que le vent se maintînt frais et régulier, nous mouillâmes à peu de distance de la ville bâtie au pied et sur les lianes du mont célèbre où Hercule posa ses insolentes colonnes. Protégés contre les tempêtes marines par un môle solide parfaitement entretenu, nous fîmes nos préparatifs pour descendre à terre, après avoir salué le gouverneur de onze coups de canon, qui nous furent courtoisement rendus coup pour coup.
Nous avons un consul à Gibraltar. 11 paraît fier de voir flotter le pavillon de son pays sur un navire de guérie, et cela lui rappelle, dit-il, le beau combat de l'amiral Linois, qui, avec des forces inférieures à celles des Anglais, se rendit maître, à peu de dislance du point où nous sommes mouillés, de deux vaisseaux de 74, après un combat où il se couvrit de gloire.
Milord Don était gouverneur de la place, et nous nous rendîmes à son hôtel, autour duquel stationnaient des troupes parfaitement équipées. Dans le salon de réception où nous attendions Son Fxcellence, je remarquai quelques grands tableaux protégés par une légère gaze; le premier représentait un basset vu de face, le second un basset vu de profil, le troisième un dogue, le quatrième un lévrier, le cinquième un barbet. Dans l'antichambre, j'avais arrêté déjà mon attention sur un beau portrait de femme largement peint, et à demi couvert de toiles d'araignées. J'aurais fait volontiers mon salon de l'antichambre.
.Milord Don nous reçut avec une polilesse froide, cl il regretta beaucoup d'avoir envoyé son cuisinier à la campagne ; car il aurait voulu nous garder à dîner le lendemain. Mais il nous permit, en forme de compensation, une visite dans les batteries de la montagne; et c'était là, certes, agir avec courtoisie, car peu d'étrangers obtiennent la même faveur.
Oh ! c'est une chose vraiment imposante que l'aspect de ces masses énormes de rochers, au travers desquels la mine s'est ouvert un large passage, et où
l'on se promène deboul aujourd'hui par raille et mille sinuosités, jusqu'au sommet du mont, sans cosse protégé par une casemate naturelle, à l'abri dos boulots et des balles. Là, chaque pièce, propre et luisante, est à son embrasure, sur son affût solide ; là, chaque artilleur reste assis à son poste, sans s'inquiéter dos feux croisés dirigés contre le rempart de lave et de granit Si l'ennemi se rend maître de la ville cl cherche à s'y maintenir, les liantes batteries l'eu délogent et le mitraillent. Ici, il faut tout avoir ou ne compter sur lien. La reddition même des souterrains inférieurs ne déterminerait pas la prise de la place, car la mine jouerait et vous engloutirait sons mille et mille débris de roc, de bronze et de fer. Ce que vous avez le plus à craindre, ce n'est pas ce que vous voyez; l'angle sous lequel vous vous croyez à l'abri est dentelé de petites embrasures cachées dans les anfractuosités du roc, où le fusil joue le principale rôle, et la mort vous arrive de droite„de gauche et de face, sans que vous sachiez d'où vient le plomb qui vous fait tomber. Les officiers <|iii nous accompagnaient dans notre visite étaient fiers de notre admiration, et semblaient nous dire que leur pays ne serait jamais déshérité de ce formidable boulevard de la Méditerranée, et serait maître, quand il le voudrait, de tout le commerce du Levant. Ces messieurs avaient oublié Malte et le court séjour qu'y lit Bonaparte à la glorieuse époque de nos conquêtes républicames. Nous le leur rappelâmes sans trop de façons.
Le rocher de Gibraltar a 1,340 pieds de haut sur une longueur de plus de 6,000.
La cité qu'il protège est petite, étroite, raboteuse; peu de maisons se font remarquer par un extérieur propre et coquet. Quelques-unes cependant sont d'une assez belle apparence, surtout vers la pointe d'Afrique, où l'air est plus libre et où les riches Anglais ont établi leur domicile.
I! y a douze mille âmes à Gibraltar, si l'on peut donner ce nom à ces Espagnols dégénérés qui, pour quelques réaux, traînent le matin d'énormes ballots, s'attellent à de lourdes charrettes, et se reposent le reste de la journée pour écraser la vermine qui les dévore. Approchez-vous, le soir, de ces malheureux, proposez-leur les moyens d'utiliser leurs moments, ils riront de vos offres, fumeront paisiblement leur cigare, se coucheront sur un tas de pierres et s'endormiront en comptant un jour de plus, sans s'embarrasser de celui qui va suivre. Heureux de leur indolence, ils se lèveront le lendemain avant le soleil, mendieront de nouvelles occupations, et dès que leur pitance sera gagnée, les promesses les plus brillantes ne les forceront pas à quitter la pierre ou le banc sur lequel ils étalent leur sotte arrogance et leur avilissante paresse.
l'eut-on appeler habitants de Gibraltar ces juifs cosmopolites qui ne se fixent dans un pays qu'autant qu'il y a des dupes à dépouiller ou d'infâmes bénéfices à faire?
Le nombre en est fort grand ici; on m'assure qu'ils composent les deux tiers de la population; qu'eux, seuls y sont considérés et traités avec faveur. . . Pauvre Gibraltar!
En l
emps de guerre, les forces de la garnison son)
toujours proportionnées aux craintes qu'on éprouve. En temps de paix, elles varient selon les caprices du gouverneur ou la situation politique des esprits. Lorsque Cadix secoue au soleil son vieux manteau d'esclave, lorsque Malaga se réveille de son assoupissement, lorsque Algésiras est traversé par d'audacieuses guérillas autromblon meurtrier sur l'épaule, Gibraltar, à son tour, se pavoise fièrement de son léopard, sa garnison rouge s'abrite sons les casemates, quelques coups de canon annoncent que la lutte est acceptée .. tout redevient muet et calme autour de la montagne britannique.
Les habitants de Gibraltar conservent le costume et les mœurs de leur pays. Quelques-uns cependant s'habillent à l'anglaise et m'ont paru adopter les manières et le ton de leurs dominateurs. Les femmes se couvrent, en général, d'une mantille rouge, bordée de velours noir, ornée d'une frange de dentelle ; et sous ce costume peu favorable à l'élégance de leur taille, elles trouvent encore le moyen de s'embellir, en se drapant avec autant de coquetterie que la plus jolie et la moins superstitieuse des Andalouses.
Les juifs n'ont pas de costume (ixe, mais ils adoptent adroitement celui de l'individu qu'ils veulent duper. Ils endossent donc un manteau, s'ils traitent avec un Espagnol; un habit long, pointu et serré, s'ils sont en relation avec un Anglais , et se coiffent d'un turban , si c'est un Turc qu'ils ont choisi pour victime.
Le commerce, dit-on, est considérable à Gibraltar. Je n'ai pu me le persuader, quand j'ai vu le petit nombre de bâtiments croupissant dans la rade, moins sûre mais plus grande que celle de Toulon. Nul luxe, nulle société, nul empressement à fêter les étrangers ; chacun vit chez soi et pour soi. Les Anglais cependant ont établi une bibliothèque fort belle où se réunissent journellement ceux d'entre eux qui ont le goût des lettres. J'y suis allé plusieurs fois, sans y rencontrer personne. Enfin j'y trouvai le bibliothécaire, qui est Français , et un colonel anglais sérieusement occupé à regarder des caricatures.
On prétend que le consul algérien est parvenu à embellir pour lui ce séjour de tristesse, et qu'il affiche en tous lieux un luxe asiatique. Un juif m'a assuré (pie son hôtel lui coulait plus de 800,0110 francs, et que, s'il le voulait, il achèterait à lui seul le port , la ville et tous les habitants.
« Mais les juifs se vendraient-ifs ? lui dis-je. — Les juifs vendent de tout! monsieur. » Pendant noire séjour à Gibraltar , nous apprîmes que le dey d'Alger avait été décapité par ses lidèles et bien-aimés sujets. Sans être émule moins du monde, le consul barbaresque continua paisiblement ses opérations, acheva ses correspondances diplomatiques, et se contenta du soin qu'il prenait toujours de ne pas mettre le nom de son souverain sur le couvert de ses missives.
Heureux le pays où la mort d'un prince est regardée connue une calamité générale !