‹ Souvenirs d'un Aveugle: Voyage Autour du MondeChapitre 7 sur 58 · DE L'EQUATEUR AU BRÉSIL · texte numérisé non relu

DE L'EQUATEUR AU BRÉSIL

Couchers du soleil. — lî io> Janeiro.

Nous venons de sillonner l'Atlantique de l'est à l'ouest, et la monotonie de notre navigation ne s'est trouvée interrompue que par quelques-uns de ces incidents auxquels les navires ne peuvent échapper dans une route longue et tracée. Des grains, des trombes, des rafales, des calmes, etpuisle rapide passage des baleines voyageuses qui se promènent dans leur vaste empire ; l'élégant damier voltigeant sans cesse sur la tête de l'équipage attentif, etlestupide/b?/ qui venait se poser sur une vergue et se laissait bêtement abattre, comme si la vie lui était à charge ; et puis encore Yalbatros, nommé poétiquement Yoiseau des tempêtes et mouton du Cap; maintenant, à votre zénith, et plus rapide que la flèche, se perdant bientôt après à l'horizon, et se jouant avec la vague écumeuse, la frappant de son aile robuste, comme pour insultera son impuissante rage, et s'élevantd'un seul bond jusqu'aux régions de la foudre, dont il se plail

à entendre le terrible roulement, le goéland, adroit pêcheur, planant immobile au plus haut des airs et tombant comme un plomb pour saisir sa nourriture, nageant entre deux eaux ; et puis encore les myriades de marsouins chassant devant eux les innombrables légions de poissons volants, qui viennent s'abattre sur les porte-haubans du navire; et les élégantes frégates, orientées toujours selon le vent; et les méduses phosphorescentes qui éclairent l'espace, et les mollusques si variés, si curhux, qu'on prendrait tantôt pour des insectes ailés, et tantôt pour des grappes de raisin, ou des bouquets de Heurs. Bien n'est perdu pour l'observateur dans cette traversée heureuse, où les études sont sans périls et sans fatigues : pas une heure n'est lente pour qui veut voir et pour qui sait tenir un pinceau ou une plume. Mais, ce qui lait fortement battre le cœur dans la poitrine, ce qui surtout fait, vibrer l'âme, et qui révèle la présence du Dieu de

l'univers, ce sont ces admirables couchers de soleil, après une journée ardente.

Là-bas, là-bas, dans un océan de feu, sur un ciel de feu, brillent, d'un jet à blesser la vue, les contours bizarres des nuages, se dessinantsousles formes les plus fantastiques; ce sont des niontagnes avec leurs crêtes arides, leurs volcans ouverts et en aclivité, sillonnés par des torrents de laves, s'effaçant et renaissant comme un jeu d'optique qu'on admire sans le comprendre ! ce sont des armées ennemies qui se ruent, turbulentes, les unes contre les autres, et font jaillir au loin mille millions d'étincelles dans leur terrible choc; ce sont des plaines à perte de vue, des champs de blé nourrissant la flamme sans l'assouvir; ce sont des villes immenses avec leurs dômes, leurs clochers, leurs minarets, leurs tours, leurs citadelles,

et tout cela bâti sur le feu, avec du feu ; ce sont des cliarbons ardents au sommet ; partout le ciel et l'enfer, partout un brasier immense dans lequel le navire va bientôt s'engouffrer.

Oli ! oui, je vous l'atteste, un beau coucher de soleil sur un ciel tropical est le plus imposant, le plus •majestueux spectacle dont l'bomme puisse jouir. Tempêtes, ouragans, calmes, naufrages, la mémoire peut tout oublier, personne n'oubliera un beau couclier du soleil sous la zone torride; car, si toutes les tempêtes offrent le même chaos, si tous les calmes ont la même tranquillité, nul coucher du soleil ne ressemble à celui de la veille, nul ne ressemble à celui du lendemain. Dieu est là, grand, incommensurable, éternel.

Cent fois, à coup sûr, les premiers navigateurs qui

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Vue do Rio-Janciro. (Page 21.)

sont allés à la recherche de ce nouveau monde, si hardiment deviné par Colomb, ont dû se croire arrivés au terme de leurs courses à l'aspect de ces puissants phénomènes devant lesquels l'âme tombe en adoration. Comme eux aussi, nous avons souvent crié terre! mais une heure après que le soleil s'était plongé dans les flots, l'illusion s'effaçait, l'horizon devenait une réalité, et nous nous retrouvions désenchantés entre le ciel et l'eau, attendant une brise plus vigoureuse qui vînt offrir un nouvel aliment à notre curiosité. Cependant si le point est exact, si les courants ne nous ont pas drosses, nous devons, ce matin, voir devant nous la terre découverte par le Portugais Cabrai...

La voilà, en effet, Terre! crie la vigie à cheval sur le beaupré, terre de Va.va.nt ! Chacun est sur le pont, l'œil à sa longue-vue et interrogeant l'horizon ; la corvette fend les flots, et le point signalé s'élargit, montre sa forme tranchée, se dessine bientôt, et les heures de langueur et d'ennuis s'effacent dans ce premier moment de joie et d'ivresse. Le cap Frio a levé la

tête, comme pour nous indiquer la roule de Rio; derrière lui, la terre, que nous longeons à l'aide seulement de peu de voiles, est unie, basse, sans aspérités, couverte d'une végétation vierge et gigantesque. Autour du bord, voltigent quelques oiseaux de terre, dont les ailes faibles et paresseuses n'osent pas s'éloigner du rivage. Ce sont toujours là des visiteurs bien reçus, bien fêtés, car ils apportent de bonnes nouvelles, du calme, du repos.

Pendant la nuit, nous avons viré de bord , malgré le présage d'un ciel protecteur; et , au lever de l'aurore, nous mettions le cap sur Rio-Janeiro, cité royale où nous laisserons bientôt tomber l'ancre pour la seconde fois.

Je dessine la côte : elle est partout d'une richesse merveilleuse, et je mets la dévotion du zèle à en reproduire le plus fidèlement possible les contours bizarres et variés. L'entrée nous est signalée par deux petites îles, dont l'une s'appelle île Ronde, sans doute parce qu'elle est carrée, et entre lesquelles tout navire peut hardiment prendre passage. Voici le pain de

sucre, rapide, aigu, sans verdure; c'est le pied d'un géant qui doit servir de point de mire aux navigateurs. La tète est là- bas, à l'ouest de la rade; tête bien dessinée avec son front découvert, sa chevelure, vaste forêt; son œil, grotte humide; son nez, pic osseux, et son menton déprimé; puis vient le cou, figuré par une large vallée, puis les pectoraux dominant une roche taillée en forme d'épaule et de bras, puis l'abdomen, puis la cuisse, le genou , la jambe, et enfin le pain de sucre, dessinant le pied : c'est un véritable géant couché sur le dos, plus ou moins allongé, selon la position du navire, mais toujours taillé comme l'eût lait un statuaire. Je ne saurais trop recommander aux capitaines la vue si heureuse et si singulière de cette chaîne de montagnes, afin qu'ils ne puissent pas manquer l'entrée de l'immense rade que le pied du géant leur indique d'une manière exacte et précise, mieux encore que ne le ferait un phare.

La joie est sur tous les visages , l'avidité dans tous les regards ; chacun est debout , curieux , attentif, excepté Petit et Marchais, assis sur la drôme et levant les épaules de pitié, à notre impatience et à nos cris d'admiration. Des nuées de papillons de mille couleurs se jouent parmi les cordages, luttent entre eux de variété, de coquetterie, résistent à la brise de mer qui les repousse, et pénètrent avec nous dans le golfe où ils viennent d'éclore. Ces nouveaux hôtes sont respectés comme les riches oiseaux de la veille, et nous saluons enfin, bord contre bord, celte terredu Brésil, dans laquelle l'Atlantique s'est ouvert un passage comme pour donner asile aux navires qu'elle vient de tourmenter.

Le goulet est bientôt franchi; nous entrons dans la rade: quel ravissant spectacle! Ni la superbe Gênes avec ses palais de marbre et ses jardins suspendus ; ni la riante Naples avec ses eaux limpides, son Vésuve

Le marchant! do gâteaux, if'agc 23.)

et ses villas si fraîches; ni Venise la riche avec son architecture mauresques, ses coupoles et ses ciselures; ni même le Bosphore avec ses immenses dômes, ses kiosques et ses minarets jusqu'aux nues, n'offrent à l'œil étonné un plus magnifique panorama. A droite, à gauche, devant nous, derrière nous, une nature puissante étale ses coquettes richesses de toute l'année, des arbres d'une hauteur surprenante, des îles joyeuses, semées pour ainsi dire dans toute l'étendue de cette masse d'eau limpide sur laquelle passent et repassent des myriades de papillons voyageurs, gris, jaunes, rouges, diaprés; un ciel plus haut, peuplé de perroquets criards et d'élégantes perruches, de goélands et d'essaims nombreux et crainlifs d'oiseaux-mouches, qu'on prendrait pour des abeilles s'ils n'étaient trahis par l'or, les émeraudes et les rubis de leur plumage ; et puis des anses dominées par des églises à l'architecture bizarre; de délicieuses habitations éparses çà et là, à demi voilées en quelque sorte par des plantations de palmistes et les larges parasols des bananiers; et puis encore des milliers de pirogues, allant d'une praya à l'autre, lancées à l'aide de la courte vagaie du nègre esclave, qui hurle

son chant national pour se donner du courage; vous voyez encore là une immense forêt de mâts et de pavillons de tous les pays du monde, une ville grande et belle, un superbe aqueduc qui la domine et l'alimente ; dans le lointain , posées là comme une barrière puissante aux envahissements de l'Atlantique, les montagnes îles Orgues avec leurs aiguilles si aiguës et si régulières, qu'on les dirait taillées par la main des hommes. Oh ! tout cela est magnifique, imposant, radieux , tout cela ne peut se décrire , c'est assez de l'admirer.

A peine est-on arrivé dans un pays nouveau que l'on veut tout voir , tout étudier, tout connaître, les fleuves et leurs richesses cachées, la terre et ses trésors, les hommes et leurs mœurs. On craint de manquer d'air ou de courage, ou de patience : les heures volent si vite dans l'étude et la méditation !

Voici donc le Brésil, terre féconde parmi les plus fécondes du globe ; on dirait une nature à part , une nature privilégiée. Pour s'enrichir, la cupidité n'a qu'à fouiller le sol; pour vivre, l'homme n'a qu'à respirer, car la brise de mer, qui souffle le matin , vous donne des forces contre la chaleur du jour; et

le vent de terre, qui a traversé les hautes montagnes de l'intérieur, vous fait vite oublier le soir la température d'une zone écrasante.

Ici nagent trop de poissons dans les rivières, trop d'oiseaux volent à l'air, trop de fruits pèsent sur les arbres, trop d insectes glissent sous l'herbe. Ici les montagnes cachent des pierres précieuses, les ruisseaux roulent des paillettes d'or et de diamants aussi beaux que ceux de Golconde. Au Brésil, point de ces maladies épidémiques ou contagieuses qui déciment les populations, et dont le souvenir seul est un fléau.

Si vous aimez une vie indolente et tranquille, si pour vous le repos est le bonheur, suspendez votre hamac aux troncs écaillés des palmistes, ou cherchez une douce habitation près de la plage frappée par le flot paresseux; mais si vous craignez la monotonie des plaisirs exempts de péripéties, restez chez vous, vieillissez chez vous; car, au Brésil, chaque malin de la veille ressemble au matin du lendemain ; et vous croiriez que le nuage qui passe aujourd'hui sur votre tête est le nuage qui est venu hier vous protéger de son ombre ou vous rafraîchir de sa rosée.

Au Brésil , on dirait que cette nature forte et vigoureuse qui pèse sur le sol est la même depuis des siècles et qu'elle ne se renouvelle jamais. Elle est verte, diaprée, riante : c'est une richesse de tons à décourager toute palette ; c'est un parfum suave; c'est un silence mystérieux qui pénètre l'âme et la pousse à la rêverie; c'est une quiétude qui repose sans énerver; c'est un demi-rêve, un demi-réveil; on sent glisser doucement la vie sur les pores, on aspire l'air, on se laisse mollement aller au repos du sommeil, comme si le jour devenait delà fatigue, et l'on s'assoupit aux sifflements et aux cris aigus des insectes et des colibris, comme à un céleste concert qui ne meurt que longtemps après que le soleil s'est couché sous l'horizon.

Je vous ai parlé, je crois, de l'aqueduc qui , partant du pied vierge du Corcovado, descend et serpente de colline en colline, garde fraîche et limpide la source qu'il a reçue à sa naissance , et alimente toute la ville. Cet aqueduc aura aujourd'hui ma première visite, et je vais le suivre dans toutes ses sinuosités.

De loin, on dirait un ouvrage des liomains au temps de leur grandeur; 'mais, eu se dépouillant de toute prévention , on n'y voit qu'un travail de patience et d'utilité publique : le courant d'eau arrive à une colline voisine , à l'aide d'un double aqueduc où l'on compte quarante-deux arcades à l'étage supérieur , et qui offre un aspect assez monumental. Du pied du couvent de Sainte-Thérèse jusqu'aux flancs déblayés du Corcovado, c'est un mur de briques et de grosses pierres bien cimentées, long d'une lieue et demie, haut de quatre à cinq pieds, lié par .une voûte à un autre mur parallèle, le tout servant de rigole au courant d'eau. De temps à autre, de petits jours carrés sont pratiqués sur les parois, et à chaque cent pas de dislance un petit bassin latéral, où l'eau tombe par un tuyau de plomb, a été creusé pour les besoins des piétons et des voyageurs. Pour qui s'est l'ait une juste idée des mœurs paresseuses des Brésiliens, cet aqueduc est une œuvre grandiose qui fait l'éloge du prince sous lequel il a élé bâti.

Après deux heures démarche à travers les sites les plus b zarres et les plus pittoresques, j'atteignis l'extrémité de la bâtisse , et je me reposai quelques instants sous un magnifique bertholletlia ombrageant la nappe d'eau qui, s'échappanl de la végétation puissante où elle était prisonnière, coule en liberté sur un tuf dur et poli, où les curieux ont l'habitude de

faire halte avant de gravir le Corcovado. Le paysage offre ici , plus encore que partout ailleurs , un de ces panoramas fantastiques que Claiule Lorrain avait soupçonnés, mais que Martin, ce peintre de l'espace, a si admirablement poélisés.

Au Brésil, il ne faut point aimer les arts, si l'on ne veut à chaque instant être dévoré des regrets de sa propre impuissance. Gudin , Isabey, Boqueplan, Dupré , Cabat , briseraient leur palette de honte et de désespoir.

La journée était avancée, et, au lieu de m'enfoncer dans celte masse informe et compacte de verdure qui me dominait, je me décidai à renvoyer au lendemain la course instructive que j'avais projetée, et, descendant de coteau en coteau, je repris la direction de la ville à travers champs et plantations de caféiers , de bananiers et d'orangers. Je vous l'ai dit , le Brésil est un immense jardin.

A peine avais-je marché pendant une demi-heure, que je me trouvai comme enfermé dans un enclos, au milieu duquel était bâtie une pelite maisonnette peinte en vert, et entourée d'un treillage au travers duquel serpentaient des fleurs, riches de couleurs éblouissantes. J'avais soif; je m'avançai vers la porte d'entrée, et j'appelai; personne ne me répondant, je supposai que le maître de l'habitation serait assez poli pour me pardonner mon indiscrétion ; je mis le doigt sur le loquet et j'ouvris.

Quel ne fut pas mon élonnement! Un magnifique portrait à l'huile enrichi d'un beau cadre arrêta mes regards. C'était celui d'un général français, dont l'uni l'orme était décoré de crachats, de la croix d'honneur et de plusieurs ordres étrangers; à sa main droite était une lettre cachetée ; sur une taille , près de lui, on voyait le plan d'une ville de guerre, d'un port. La figure du vétéran se dessinait fiôre et calme sur un large rideau de soie verte. L'œil interrogeait , le front méditait , et la légère contraction qui faisait baisser les deux coins de la bouche annonçait le dédain mêlé à un peu de colère. Dans le lointain pointait la cime vaporeuse de quelques mâts pavoises.

J'allais appeler encore, quand un vieillard, appuyé sur sa bêche et arrivant du dehors, me frappa sur l'épaule.

— Que voulez-vous ?...

— Eh quoi! des paroles françaises!

— A la bonne heure, vous êtes Français aussi?

— Et vous?.'..

— Tête, bras et cœur à la France.

— Quel est ce portrait ?

— Ce portrait est celui d'un général lâchement calomnié ; il a élé aide de camp de l'Empereur et gouverneur dans les deux hémisphères... Il lut le probe défenseur d'une ville opulente confiée à la garde de son honneur et de sa fidèle èpée, que vous voyez là, rouillée, inutile. Ce portrait, gage d'amitié de Napoléon, est celui d'un homme qui a voulu vivre pour protéger la mémoire de l'Empereur; c'est le général Ilogendorp, c'est moi !...

• Je serrai fortement la main du soldat et m'assis près de lui sur un canapé d'osier. Dieu! que l'exil change les hommes! Les yeux du brave défenseur de Hambourg étaient à demi éteints ; de profondes rides sillonnaient son front et ses joues amaigries, ses cheveux étaient rares, son teint hâve, brûlé. Le malheur n'avait rien épargné, ni l'âme, ni le corps ; il y avait de la misère dans cette haute. charpente qui s'était roidie contre tant d'orages, mais une misère noble et dignement supportée. Ilogendorp était une

de ces ruines graves et solennelles devant lesquelles on ne s'arrête que le front découvert.

Nous gai dames quelques intants le silence; lui, pour savoir qui j'étais, moi, pour attendre quelque nouvelle confidence. Cependant, afin de chasser de sa mémoire les douloureuses idées qui semblaient le poursuivre, je lui dis mon nom, la mission dont j'étais chargé, l'heureux hasard qui m'avait conduit, chez lui, et je lui demandai un verre d'eau.

— Et de vin aussi, monsieur, si vous voulez : je suis maintenant marchand de vin d'oranges, et charbonnh r Us ont dit là-bas que j'avais volé une banque, et à peine ai-je pu solder mon passage jusqu'au Brésil; ils ont publié que je possédais en ce pays des plantations immenses et que je commandais à trois cents nègres, Zinga est mon seul domestique; si vous faites cinquante pas autour de cette maison, bâtie par moi, vous aurez parcouru tout mon domaine; si j'ai sur mes épaules une blouse à peu près neuve, c'est que je l'ai achetée avec le prix du vin d'oranges que je fabrique; si j'ai des souliers à mes pieds, c'est que j'apporte du charbon à la ville et que le commerce est l'échange du superflu contre le nécessaire... Demandez-moi donc, monsieur, du mauvais vin, des oranges, des bananes, mais ne me demandez pas de pain, le général français n'en a pas aujourd'hui.

Le pauvre exilé avait lu dans mes regards tout l'intérêt qu'il m'inspirait, et m'en remercia comme d'un bienfait.

— Vous reverfai-je, monsieur?

— Oui.

— Consentirez-vous à jeter un coup d'œil sur les mémoires que j'écris?

— De toute mon âme.

— Je vous les confierai, monsieur; votre nom est une garantie de probité, et, de retour en France, vous les publierez si vous le jugez convenable. Ce que je veux qu'on sache avant tout, c'est que je suis pauvre, malheureux, exilé, près de la tombe; mais que je renaîtrais fort et jeune si mon pays avait encore besoin de moi. Adieu, monsieur.

— Non, général, au revoir.

— Au revoir donc; n'oubliez pas votre promesse, je vous attends. Le jour baisse, voici mon nègre, mon brave Zinga, le seul compagnon de ma vie solitaire. Je ne puis vous offrir un hamac; suivez vite ce sentier, et doublez le pas, car des esclaves pourraient vous arrêter s'ils vous rencontraient loin de la ville.

La nuit me surprit en route; nuit èloilée, rafraîchissante, harmonieuse surtout par son silence et ses parfums, réveillée à de courts intervalles par les soupirs à demi voilés de quelques oiseaux de nuit, et le bruissement régulier de la vague qui venait expirer sur le bord.

11 était près d'une heure quand j'arrivai au débarcadère, où nulle pirogue ne stationnait. J'allais m'acheminer vers la rue do Ouvidor pour y chercher un asile, quand la voix glapissante d'un esclave arrêta mes pas. Le malheureux portait dans une petite corbeille une vingtaine de gâteaux; seul et debout à côté de la fontaine élevée en face du Palais-lioyal, il poussait vainement son cri, perdu dans le silence. Je m'approchai de lui.

— Que vends-tu là?

— Des gâteaux. Oh! je serais bien reconnaissant si vous vouliez m'en acheter quatre.

— Pourquoi quatre?

— Parce que si je n'en vends pas quatre encore, je recevrai en rentrant vingt-cinq coups de chicote.

— Mais il est bien tard, et personne ne t'achètera de gâteaux à cette heure-ci.

— Vous êtes compatissant, vous m'en achèterez.

— Et si j'achetais tout ce que tu as là?

— Alors j'aurais trois jours de grâce et je prierais le bon Dieu pour vous.

— Tiens, prie le bon Dieu pour toi, mange ces gâteaux, et dis à ton inaitre que tu les a vendus.

Le pauvre esclave allait vivre trois jours entiers sans craindre le fouet.

Avant de frapper à la porte de l'Ilôtel-de-France, où je comptais passer la nuit, je me retournai, et j'aperçus dans les ténèbres un objet qui, pareil à un fantôme, semblait suivre mes pas.

— Qui va là? dis-je d'une voix forte.

— C'est moi, bon maître, me répondit-on, c'est moi ; je vous ai suivi, en mangeant les gâteaux : les nègres marrons auraient pu vous attaquer; ils m'auraient tué avant vous.

Et l'on croit qu'il n'y a pas d'égoïsme dans la bienfaisance!...

J invite les voyageurs sans asile, la nuit, à Rio- Janeiro, à se promener le long de la plage ou dans la rue Droite plutôt que d'entrer à l'Hôtel- de-France. On m'y offrit pour lit un canapé rude, étroit, sale, dans une vaste pièce, sans papier, sans rideaux, sans moustiquaire, où d'autres canapés attendaient de nouveaux piétons égarés. Grâce à mon apparence aisée et à mes vêtements assez confortables, on jeta sur ma couche une large nappe timbrée des sauces de la journée, et après un salut très-respectueux, on me souhaita une bonne nuit. J'eus tout loisir de penser au général Hogendorp.

Le lendemain, bien fatigué, bien meurtri de cette nuit d'auberge brésilienne, je retournai à bord pour être témoin d'une ridicule cérémonie. Quelques instants après avoir mouillé dans la rade, un de nos officiers s'était rendu à terre pour traiter du salut. « Je tirerai sept, neuf, onze ou vingt et un coups de « canon pour vous saluer, mais à condition que vous « me rendrez ma politesse coup pour coup. » C'est comme si l'on disait, en entrant dans un salon : « Monsieur, je me courberai jusqu'à telle distance du « parquet, si vous me promettez d'en faire autant. » L'usage a consacré des formalités bien frivoles.

Quoi qu'il en soit, nous saluâmes de vingt et un coups de canon les forts, la cité royale; mais un de nos matelots nommé Merlino, passant sur les porlehaubans en face d'une caronade, fut atteint par une forte gargousse et jeté à l'eau tout mutilé, à demi mort. A l'instant, deux de ses camarades, Astier et Petit, s'élancèrent dans la mer; le premier, plus leste que son compagnon, saisit Merlino par les cheveux et le ramena à bord ; l'autre, désespéré d'avoir été prévenu, se donnait de grands coups de poingsur la face et s'adressait à lui-même les épilhètes les plus énergiques. Quant à Merlino, couché dans la batterie, il faisait entendre les plus douloureux gémissements. Quelques heures après, il avait cessé de vivre; Astier et Petit burent le soir au repos de son âme. Les dernières paroles de Merlino avaient été une invitation à l'agent-complable de donner une piastre à chacun des deux généreux matelots.

Le lendemain, j'allai chez quelques personnes pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation, et je parlai du général Hogendorp. Quel noble cœur! quel brave soldat! quel courage et quelle résignation dans l'infortune! disaient tous les Français.

— C'est un fou et un sot, ajouta un noble brésilien.

— Comment cela?

— Croyez-vous, monsieur, qu'on lui a offert un bel emploi clans les armées de notre gracieux souverain, et qu'il a refusé sous le ridicule prétexte que les deux royaumes pouvant un jour être en guerre, il se verrait forcé de manquer à la reconnaissance ou de tirer l'épée contre sou pays?

— En effet, répliquais-je eu haussant les épaules; c'est un sot et un fou que monsieur ne comprendra jamais.

De la maison de M. Durand, où avait lieu cette conversation, je me rendis à la chapelle royale pour admirer ce chef-d'œuvre dont les Brésiliens ne parlent qu'avec un ridicule enthousiasme. De l'or à la nef, de l'or aux corniches, aux pilastres, au dôme, aux chapiteaux, aux autels, de l'or et des pierreries partout, partout des topazes, des rubis, des diamants, partout d'immenses richesses dans le temple d'un Dieu de pauvreté. Il n'y a point de chaises dans celte église. Les hommes se tiennent constamment debout ou à genoux, et les femmes, même les plus élégantes, sont à genoux ou accroupies à terre sur les talons. A chaque côté du maitre-autel de la chapelle royale, sont deux vastes loges d'où le souverain, les princes et les grands dignitaires assistent aux offices divins. Ce jour-là il y avait grande fête, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que j'arrivai au centre de l'église. La musique avait quelque chose de grave et de solennel à la fois, et les chants les plus harmonieux visitaient tous les échos de la nef.. . Tout à coup de douces voies féminines retentissent, la musique s'est faite en un instant coquette et mondaine; on écoute

comme on écoute dans un concert. Toutes les tètes font face au chœur; de sa place, le prince- royal bat la mesure et semble prêt à applaudir; les princesses le félicitent des yeux et de la main; peu s'en faut que des bravos n'éclatent dans le saint temple.

La musique de cette messe était de don Pedro luimême ; les femmes qui chantaient .. c'étaient des castrats. L'un d'eux avait à la boutonnière l'ordre du Christ.

Je sortis de la chapelle royale comme on sort d'un bal.

L'Espagne et le Portugal sont frères pour les cérémonies religieuses ; il y a chez les deux nations un mélange de dévotion et de fanatisme, le même culte fervent pour des niaiseries, une même confiance dans quiconque est revêtu de l'habit de prêtre, de quêteur, de moine, de capucin, de pèlerin ou de chartreux. Si l'histoire n'était pas là pour l'instruction des peuples, on croirait qu'à Madrid, à Lisbonne et à Rio surtout, la religion a ses plus dignes apôtres, la foi, ses plus intrépides défenseurs. Je vois là, au pied du maitre-autel de cette magnifique chapelle royale, une trentaine de prêtres tout couverts d'or, de soie et de dentelles ; ils s'agenouillent à un signal convenu, ils baisent la terre périodiquement de leurs lèvres rosées, l'église retentit des coups de poing dont ils se frappent la poitrine... Maintenant, voyez-les dans la rue, courant et papillonnant comme s'ils étaient las du rôle qu'ils viennent de jouer, comme s'ils voulaient se venger de la retenue qui leur a été imposée !

Au Brésil, un moine ou un prêtre a toujours dixhuit ans.

RIO-JANEIlld

Lie l'orcovado. — Le Négrier.

Je veux aujourd'hui bien employer les heures au profit de mon cœur et de ma curiosité. Le général Hogendorp m'attend peut-être ;je lui ai promis quelques provisions. Le ciel est pur et embaumé, une brise fraîche et rapide chasse devant elle les nuages arrondis comme des flocons de neige. Un nègre est là, à mon service ; un nègre aux robustes épaules, à l'allure intrépide, et pourtant au regard esclave, car il sait qu'il est à moi jusqu'à minuit, qu'on me l'a vendu, loué pour quelques pièces de monnaie. Il n'ignore pas que, s'il refuse de m' obéir, demain son corps, à une plainte de ma bouche, sera zébré de cinquante coups de lanière noueuse. Son maître et moi avons conclu le traité, il m'a cédé sa marchandise, je puis en disposer.

Oh ! l'esclave noir ne sera pas frappé demain, car je sais, moi, qu'un noir est un homme.

— Peux-tu porter aisément ce paquet ? lui dis-je avec bonté.

— Moi ! dix comme ça.

— Alors tu ne te plaindras pas si j'en place deux sur ton clos.

— Moi me plaindre jamais ! si moi me plaindre une seule pelite fois, moi recevoir cinquante coups de rotin.

— Je n'ai jamais fait donner de coups de rotin à un esclave.

— Vous pas dire vrai.

— Si.

— Alors vous pas Brésilien?

— Non.

mm

Nègre d'AngoIe.

— Tant mieux.

Nous nous mîmes en route et longeâmes l'aqueduc. Mon noir bondissait plutôt qu'il ne courait ; sa poitrine large, haletante, brillait et ruisselait sous les

premières atteintes du soleil levant, et ses muscles fortement dessinés accusaient une nature puissante et vigoureuse. A mesure que nous perdions de vue les derniers édifices de la ville, mon noir soufflait pins à l'aise, sa démarche prenait un caractère d'indépendance tout à l'ait en harmonie avec cette végétation tropicale qui nous protégeait de ses vastes parasols, et l'on eût dit qu'il germait de généreuses pensées de liberté dans l'âme de cet homme abruti sous le fouet.

— Pourquoi ne chantes-tu pas ? lui dis-je.

— Notre maître veut rire.

— ■ Non, chante. ,

— Je chante dans moi, mais pas en dehors, maître nous l'a défendu ; lui vouloir que nous jamais penser au pays.

■ — Moi, je te le permets. D'où es-tu ?

— D'An» oie.

— Y a-l-il longtemps que tu es au Brésil ?

— Longtemps, bien longtemps.

— • Quel âge as-tu ?

— Vingt-deux ans.

— Voudrais-tu retourner à Angole ?

— Trop loin; moi pas nager jusque-là.

— T'es-tu vendu volontairement '!

— Point ; c'est père à moi.

— Très-cher?

- Oui, un baril d'eau-de-vie tout plein.

— Avais-tu une sœur, un frère ?

— Oui, une sœur, vendue, avec moi pour dix aimes d'étoffe bleue.

— Où est ta sœur ?

— Sur les nuages.

— Comment cela ?

— .le l'ai étranglée en arrivant

l'ne forêt vierge au Brésil (Page 20.)

Et Zaé, mon nègre, s'arrêta tout court; ses yeux rouges étaient immobiles, ses dents craquaient et ses doigts se crispaient convulsivement.

— Tu as étranglé ta sœur, m'as-tu dit; pourquoi?

— Je l'aimais, nous allions nous marier ; car frère et sœur se marient à Angole. Quand nous arrivâmes au Brésil, on nous sépara. Moi vendu à un homme riche, elle à un moine... Un jour, moi la trouvai à la fontaine, et je vis sur son dos des marques de coups de chicote qu'on lui avait donnés la veille. Moi lui serrai la main et lui demandai si elle était heureuse ; elle me montra ses épaules déchirées. — Demain tu ne souffriras plus. — Le lendemain j'attendis au coin de la rue d'Alfandéga maître à ma sœur. Quatre autres prêtres l'accompagnaient. Moi pas assez fort, pour les tuer; aussi j'entrai dans la maison... et sœur à moi ne souffrit plus.

■ — Mais c'est un meurtre que tu as commis là que je peux dénoncer.

— Ça m'est égal, j'irai rejoindre ma sœur. Je rassurai l'esclave, et lui fis jurer, avant d'à

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et

er

plus loin, qu a ne s échapperait pas lorsque nous serions arrivés au Corcovado.

— Je le jure, me dit-il en faisant un grand effort sur lui-même ; mais je voulais m'en aller marron; la chicote de mon maître est trop dure.

— Ainsi tu ne t'échapperas pas?

-- Non.

Je trouvai le général llogendorp soufflant, alité; une fièvre ardente le dévorait, et il n'avait que son fidèle Zinga pour veiller à ses besoins et sur sa vie.

— C'est bien, me dit-il, vous avez pensé au pauvre exilé, vous lui avez apporté quelques provisions et les consolations de l'amitié ; que le ciel vous en récompense !

— Je vous promets de nouvelles visites, général ; aujourd'hui je ne viens chez vous que connue un oiseau de passage. Le Corcovado est là sur notre tète, je vais le gravir pour faire connaissance aveevos forêts vierges qu'on dit si imposantes.

— C'est un spectacle magique, poursuivit le gêné-

rai ; cela se voit, s'étudie, s'admire; cela ne se décrit, pas.

— J'essayerai.

— A propos, prenez garde aux nègres marrons; ils sont nombreux sur le Corcoyado, audacieux surtout. Mais vous avez de Irons pistolets, sans doute, faites-les-leur voir ; ils ont grand'peur des armes à feu ; le bruit les épouvante plus que la mort. Si j'avais un peu plus de force, je vous accompagnerais ; nous plongerions nos regards vers cet horizon oriental derrière lequel est une patrie absente ; et peut-être quelque douce émanation du pays natal raviveraitelle mon énergie prête à s'éteindre. Allez donc seul, mon ami, je vous attends au retour.

Zaé voulut m'accompagner, je le lui défendis, dans la crainte que les solitudes que j'allais parcourir ne fissent renaître en lui cette soif d'indépendance dont nul homme n'est jamais déshérité. Zaé me bouda, mais il obéit ; je le recommandai à Zinga, et je priai le général de leur permettre une petite orgie.

— Soyez tranquille, elle est déjà méditée : ils sont d'Angole tous deux ; ils vont s'enivrer au souvenir de leurs cases de jonc et de leur sauvage Afrique.

Voici enfin une de ces forêts vierges où l'on ne peut, dit-on, pénétrer qu'à l'aide de la hache et de la flamme ! Armons-nous de résolution , et avançons sans regarder en arrière.

La source qui alimente l'aqueduc est là, étendue sur une large roche, polie et. brillante : c'est le point de départ, où l'on voit serpenter un sentier assez bien tracé, mais qui s'efface peu à peu, à mesure que l'on gravit les flancs de la montagne. C'est que les tentatives sont fréquentes, et que le péril et la lassitude arrêtent bientôt les explorateurs, maisje voulais "voir, et rien au monde ne m'eût forcé à rétrograder. De temps à autre, à l'aide d'une petite hache, je m'ouvrais un chemin plus direct dans cette masse compacte et serrée de feuillages divers, larges, carrés, aigus, ciselés, âpres ou polis, et de bi anches qui se croisaient, se heurtaient, se confondaient sans qu'on pût deviner, à quel tronc elles étaient attachées. I.a nuit devenait sombre, et pourtant le soleil, ce large soleil du Brésil, était à peine au tiers de sa course. Sur ma tête, à mes côtés, des dômes touffus de verdure arrêtaient tout rayon aii passage ; et depuis des siècles peut-être le sol où mon pied glissait n'avait reflété l'azur du ciel.

J'avançais avec une lenteur désespérante ; les couches immenses des feuilles mortes et à demi pulvérisées qui couvraient le sol s'affaissaient sous mes pas et m'ensevelissaient quelquefois jusqu'à la ceinture.

Harassé, épuisé, j'écoutais alors, immobile et recueilli. Tantôt c'était le cri aigu de la perruche verte et coquette, qui tombait jusqu'à moi des cimes les plus élevées comme pour saluer ma bienvenue ; tantôt c'était la voix plaintive du singe ouistiti, si joli, si propre, si vif, si caressant... quand il ne vous déchire pas de ses crocs pointus comme des aiguilles. Maintenant c'est une écorce calcinée, arrachée d'une tête séculaire, se posant un instant sur une arête de palmiste, faisant une trouée, glissant le long d'une tige polie et s'arrêtant après mille cascades sur le sol, qu'elle alimente et vivifie. Et tandis que, le regard tourné vers le ciel, vous cherchez à pénétrer ce dôme immense qui vous couvre, un rapide bruissement échappé de vos pieds et se prolongeant au loin vous dit que vous venez de réveiller un serpent effrayé pour la première fois du nouvel ennemi qui le poursuit jusque dans son paisible domaine.

Au surplus, je dis en passant que les voyageurs doivent se défier des récits exagérés de certains écrivains dont la plume présente le Brésil comme sillonné par une immense quantité de venimeux reptiles qui, selon eux, rendent si dangereux la promenade et le repos. Il va sans doute un grand nombre de serpents au Brésil, il y en a même de redoutables ; mais personne n'apu m'assurer ici en avoir vu dont la morsure fût mortelle et qui osassent attaquer l'homme. Quant à moi, quelque fréquentes qu'aient été mes excursions dans les lieux les plus solitaires de cette contrée si puissante, je dojs à la vérité de déclarer, dût en souffrir mon amour-propre, que je n'ai jamais eu à combattre aucun de ces terribles reptiles dont tant de narrateurs m'avaient épouvanté, et qu'il est certaines provinces en France où les vipères sont en plus grand nombre que les serpents au Brésil. J'ajouterai toutefois que des lézards monstrueux peuplent ici toutes les ruines et les masures ; que le nombre en est immense malgré la guerre acharnée qu'on leur déclare, tant leur chair est délicate ; mais leur voisinage, assez peu dangereux, n'en est pas moins inquiétant pour le repos et la tranquillité, car ils sont d'une familiarité extrême et ne fuient que devant le bruit et le mouvement.

Je continuai ma trouée avec énergie et persévérance ; plus la pente devenait âpre et rude, plus je me roidissais contre les obstacles ; plus le chaos m'environnait , plus je me plaisais à m'y plonger, impatient du jour que j'étais bien sûr d'atteindre. Cependant, après une heure de luttes ardentes contre les ronces, les troncs raboteux, les flèches des pendanus et les obstacles de toute natiue qui surgissaient pour ainsi dire à chaque pas, j'étais près de renoncer à mon entreprise, lorsqu' un incident innattendu vint ranimer mon courage et mes forces. Je crus entendre quelques voix humaines assez près de moi ; j'écoutai attentivement, et je visitai l'amorce de mes pistolets. Le bruit faiblissant peu à peu, je m'armai de résolution et me dirigeai vers l'endroit d'où il s'était échappé. Une gigantesque liane, née au pied du tronc auquel je m'étais d'abord adossé, serpentant en mille festons et allant couronner le sommet des arbres les plus élevés, favorisa mon entreprise. Je me suspendis à elle et la suivis dans tous ses détours sans mettre pied à terre, jusqu'à une clairière où plusieurs géants séculaires abattus attestaient les ravages récents de la fondre. Trois dames étaient là debout, immobiles, arrêtées par deux nègres entièrement nus, dont elles semblaient mépriser les gestes et les menaces. Elles me virent et me prièrent de leur venir en aide. A mon aspect, les deux noirs reculèrent et semblèrent attendre le résultat de notre délibération.

A deux mille lieues de son pays et au sein d'une forêt sauvage, une amitié est bientôt faite et consolidée.

— Seules ici, Mesdames?

— Absolument seules?

— D'où venez-vous ?

— De Rio.

-- Et avant ?

— De Paris.

— Par quel hasard dans ces solitudes ?

— Ce n'est pas le hasard, c'est le désir de voir, le besoin de connaître, d'étudier. Nous avons parcouru l'Europe, n us sommes venues visiter l'Amérique ; l'Afrique et l'Asie auront leur tour : voyager c'est vivre. Et vous, monsieur ?

— Je viens de Paris comme vous ; comme vous, la

soif des voyages me brûle ; je commence une course autour du monde, l'aehèverai-je ?

— C'est l'incertitude qui fait le bonheur; quand le dénoûment est prévu, il n'y à plus d'intérêt dans le draine.

— C'est bien ! je vous comprends, mais je vous admire.

— Parce que nous sommes femmes, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Toujours, et chez tous les hommes, des préventions et de l'orgueil !

— C'est qu'en général les femmes sont si faibles, si pusillanimes !

— Tant mieux si nous sommes une exception. Au surplus, monsieur, vous êtes arrivé fort à propos ; voici les nègres marrons qui se réunissent en une bande assez nombreuse ; que ferons-nous s'ils nous attaquent ?

— Poursuivons notre route ensemble, sans nous occuper d'eux ; j'ai de bons pistolets.

— Prêtez-moi votre hache.

— Moi j'ai un poignard.

— A la bonne heure! marchons.

Trois heures après nous étions au sommet de la montagne ; nous planions sur Rio, sur la rade, sur l'Océan, et nous saluions de la main les navires voyageurs, qui, du point élevé où nous étions placés, ressemblaient à des papillons étourdis, égarés dans l'espace.

Cependant les nègres nous avaient accompagnés jusqu'à notre dernière halte, et nous menaçaient parfois d'assez près pour nous alarmer. Las de leurs importunités, j'en mis un en joue, et, à l'aspect seul de monpistolet, il tomba à genoux et demanda grâce, tandis que les autres se réfugiaient derrière les plus gros arbres.

— Écoute, lui dis-je, que nous veux-tu?

— Nous avons faim et froid.

— Tiens, voici ce que nous pouvons te donner, à toi et à tes camarades, prends et va-t'en.

Je lui donnai une volaille, une tranche de jambon, un gros morceau de pain blanc, une chemise, un gilet et un caleçon, dont par prudence j'avais chargé mon petit havresac.

— Oh ! vous un bon maître Dieu! inédit l'esclave, merci; vous n'avoir rien à craindre.

11 rejoignit ses compagnons, et trois cris éclatants retentirent dans les airs : c'étaient des cris de reconnaissance et de joie.

Une heure après nous nous remîmes en route, constamment précédés par les noirs, qui cherchaient à nous guider età nous ouvrir un passage facile. Avant que le soleil se fût couché derrière les Orgues, nous avions de nouveau serré la main au général Hogendorp à qui un verre de bordeaux avait rendu quelques forces. Quant à Zaé, il avait oublié son pays, sa sœur et ses projets de vengeance ; Zinga et lui s'étaient traités en compatriotes, et le vin d'oranges est aussi capiteux que le vin du Roussilldn.

— Je ne vous quitterai pas sans vous demander votre nom, dis-je aux trois intrépides voyageuses, en arrivant à Rio.

— Dubuisson, me répondit la mère.

— Au revoir, monsieur.

— Où donc ?

— Au Thibet, peut-être.

Une ville régulière et belle, une cité presque européenne, au pied d'une montagne vierge et sauvage, est chose assez curieuse à interroger. Le peintre et le moraliste aiment les contrastes. A Rio, toutes les rues

sont droites, excepté celle appelée rue Droite. Suisje chargé defouetter tous les ridicules ? Dans la rue (la Ouvidor ou Grand-Juge, se sont coquettement établies les marchandes démodes parisiennes; n'estce pas vous dire que la fashion du Brésil en a presque fait une promenade ? — Voici la vaste place do Rocio, sur laquelle est bâtie la salle de spectacle ; je vous parlerai plus tard du théâtre et des pièces qu'on y représente. Au milieu de la place s'élève une potence charmante, à quatre branches, surmontée des armes du royaume, et où les nobles seuls ont le droit d'être étranglés.

L'orgueil à la porte du néant ! le privilège sur le bord de la tombe !

J'aime mieux des images plusriantes, etjepoursuis mes investigations. Un homme m'arrête en plein jour par le collet au détour d'une rue, et me demande si je veux lui faire le plaisir d'accompagner un petit Jésus au ciel.

— Que faut-il faire pour cela?

— Me suivre.

— Je vous suis.

Nous entrâmes dans une maison de belle apparence, et nous montâmes à un premier étage. Une centaine de cierges allumés, dans une chambre close, éclairaient une petite ligure pâle que deux dames paraient de fleurs, de rubans et de pierres précieuses, tandis qu'une jeune fille lui fardait les joues d'un rose brillant, comme l'ont les acteurs au théâtre, et plaçait coquettement des mouches sur son front décoloré. Le maître de la maison vint me baiser la main el me présenta un cierge allumé.

Je m'assis quelques instants au milieu d'un groupe de femmes richement parées et caquetant à voix basse, bientôt le cortège se mit en marche pour l'église voisine. Après quelques prières, la bière, toujours découverte, fut déposée sur le maître-autel, et la foule se dispersa. — Je venais A' accompagner un enfant au ciel, bonheur bien grand sons doute, car chez tous les invités à la fête, les yeux étaient secs, et les vêtements mondains. Je fus à coup sur le plus pieux des assistants. L'argent ouvre ici les caveaux des églises aux cadavres, de sorte que, dans les cérémonies religieuses, les vivants se promènent sur les morts.

Les dames brésiliennes se mettent avec luxe, mais sans grâce, sans élégance; et les rubis, les perles et les diamants dont elles surchargent leurs doigts, leurs oreilles et leurs cheveux, ne contribuent pas mal à rehausser l'éclat de leur teint olivâtre. Dans les rues elles marchent constamment seules, les unes à la suite des autres, à deux pas de distance, comme un vol de grues, tandis que des esclaves proprement vêtus, mais nu-pieds, ferment la marche et protègent le dernier rang. Au moindre obstacle, l'ordre est rompu, et il faut toujours quelques minutes d'ii> tervalle entre le temps du repos et celui du mouvement, car la plus stricte étiquette règne ici à ce sujet dans toutes les familles.

D'autres dames se promènent le soir et une partie de la nuit dans les rues et sur les places publiques de Rio, mais seules cette fois et couvertes des pieds à la tète d'un manteau noir dont elles se drapent à la manière des Arabes avec leur burnous. Est-ce coquetterie? Non, c'est adresse et prévoyance ; car elles sont presque toutes d'une laideur repoussante, et leur langage est parfaitement en harmonie avec leurs mœurs. Vous voyez que l'Europe a son reflet au Brésil, et que les vices sont d'actifs explorateurs. A Rio, plus qu'ailleurs, peut-être, la noblesse s'est faite in*

souciante et paresseuse : de là la sottise et l'ignorance ! — Dans un salon pérorait une sorte de grandesse portant une ciel' à son habit; je parlai de Gamoëns, celte gloire portugaise rivale de tant d'autres gloires.

— Eh! eh! me répondit le chambellan, votre Napoléon a bien son prix aussi, et ne le cède en rien à notre Garâoëns.

Les lettres de recommandation peuvent vous ouvrir ici les maisons de quelques grands personnages ; mais il est rare qu'après une première visite et de banales politesses, vous soyez accueilli de nouveau. On ne fête les étrangers à Rio que tout juste assez pour ne pas leur dire en face que leur présence est importune. Au surplus, modérez vos regrets; rien n'est triste et monotone comme une soirée d'apparat bré-

silienne. J'ai hâte d'ajouter que chez M. Marcelino- Gonzalves, l'un des gérants de la banque et grand de première classe, j'ai trouvé une réunion d'hommes instruits et aimables, (pie le maître de la maison, actuellement en Fiance, avait façonnés aux mœurs et aux habitudes des grandes cités européennes. Une dame faisait les honneurs de la maison : c'était une Française, qui voulait, disait-elle, régénérer le Brésil. Jamais vanité féminine n'a été poussée plus loin ! En sortant de chez M. Marcelino-Gonzalves, j'allai chez M. R.... : ses deux jeunes et très-jolies demoiselles, à demi étendues sur une belle natte de Chine, s'essayaient, à l'aide d'un fouet, à frapper telle partie désignée du corps d'un esclave à qui elles avaient ordonné une parfaite immobilité. Ce malheureux avait les joues et les reins déchirés, sanguinolents, et n'o-

. Une jeune fille lui fardait les joues d'un rose brillant. (Page 27.)

sait pousser un seul cri de douleur. J'allais témoigner aux deux gracieuses personnes tout le mépris et toute Fhorreur que m'inspirait une telle conduite, lorsque le père, en 'entrant, fit entendre de sévères paroles, et me pria d'oublier ce qu'il appelait la légèreté de ses enfants.

Peu s'en faut que le nom de ces- demoiselles n'échappe de ma plume ; elles s'appellent Rovira...

Au Brésil, les femmes surtout traitent les noirs avec la plus épouvantable brutalité, et s'éloignent d'eux comme d'une bète venimeuse.

Voici le Palais-Royal en face du débarcadère. 11 n'\ a pas de maison dans la rue de Richelieu qui n'ait une plus belle apparence.

Voici les équipages du roi, des princes et des ministres, traînés par des mules : nos fiacres ont une allure plus élégante et une forme plus coquette. Il y a trois siècles entre le Brésil et l'Europe, et cependant si vous voyiez les carosses et les harnais des grandes cérémonies, peut-être modifieriez-vous votre opinion ; les arts et le luxe de France et d'Angleterre

ont franchi l'Atlantique, et sont venus jusqu'ici proclamer leur puissance dominatrice.

La siesta espagnole est en grande faveur au Brésil. En plein jour les étrangers, les commis et les noirs seuls parcourent la cité assoupie.

J'entrai hier, par hasard, dans une vaste salle attenante à une église et à un hôpital, espèce de morgue où la police fait transporter chaque matin les cadavres trouvés la nuit dans les rues ou sur la plage. — c 11 n'y a personne, dit en sortant un Brésilien à une dame qu'il accompagnait. » — Moi j'y vis trois cadavres de nègre. L'un avait reçu un coup de couteau au bas-ventre ; l'autre était percé à la poitrine de quatre coups de stylet ; le troisième avait le front brisé par quelque marteau ou bâton noueux. Personne n'était là, avait dit le Brésilien ! les noirs ne comptent pour rien ici ; et le meurtrier d'un noir dort tranquille.

En sortant de là je passai en face d'une maison sombre et isolée, autour de laquelle plusieurs soldats montaient la garde. On m'appela, moi étranger, en m'honorant de l'épithète d'altesse, et une voix

raUque me demanda 1 aumône à travers une double grille de fer. Je vis ca même temps une petite ficelle qui descendait presque jusqu'à terre une bourse de cuir. J'allai y déposer quelques pièces de monnaie ; mais je ne savais pas qu'il fallait tirer la ficelle pour prévenir les malheureux que l'aumône était faite. Aussi qu'arriva-t-il ? Un des soldats du poste s'approcha de la bourse, la visita, en retira une partie de mon offrande, et donna le signal convenu. La bourse remonta délestée. Indigné, je voulus défendre les droits du malheur et réclamer pour lui. — An large ! nie dit la sentinelle ; au large ! on ne s'approche pas ainsi deux fois de suite de la prison. — J'avais fait, sans le savoir, la charité à des voleurs.

Près delà, surveillés et accroupis, plusieurs esclaves attendaient que leur tour arrivât. On frappait à coups redoublés de cltieute les noirs amarrés les uns après

les autres à un poteau : le sang coulait dans un fossé creusé à cet usage. Au surplus, les bourreaux lassés se succédaient comme les victimes. J'étais sans puissance contre ces châtiments ordonnés par des maîtres assez humains pour ne [tas les infliger euxmêmes. Aussi m'éloignai-je bien vite et la douleur dans l'âme.

Dès que la civilisation fait une trouée quelque part, on est toujours sur de voir couler autour d'elle des larmes et du sang.

Mais je vous parle depuis assez longtemps de maîtres et d'esclaves, de viclimes et de bourreaux, et je ne vous ai pas dit encore d'où et comment venaient chez les peuples civilisés ces hommes au front d'ébène et aux cheveux crépus, faits exprès, sans doute, pour creuser la terre et mourir sous le fouet. Ecoutez, écoutez.

.On les frappait à coups redoublés de chicote. (Page 20

Je vous dirai bien des choses à ce sujet, car je viens de visiter dans ses plus petits détails un de ces effrayants, et lugubres tombeaux où ont retenti tant de douleurs et succombé tant de courages. Oh! c'est horrible à voir, cela est cruel à l'âme, cela précipite et glace le sang au cœur.

Jugez des autres navires par celui-ci, vaisseau de luxe, m'avait-on dit; jugez aussi des autres capitaines par celui que j'ai entendu, capitaine généreux et compatissant, selon le portrait- flatteur qu'on m'en avait fait. C'est un Irois-mâls de 350 tonneaux, gros, lourd, large, sale, puant; ses cordages sont mal tenus, ses mâts bariolés de mille couleurs ; son pont boueux et marqueté de petits bouts de cigares éteints et de débris de manœuvres, d'avirons et de voiles. Il y a là quatre caronades sur chaque bord, et entre les caronades sèchent au soleil des nattes jaunes où se dessinent de larges plaques de sang, et sur lesquelles sont encore adhérents des cheveux noirs et crépus Un pavillon royal flotte à l'arrière et dit à tous les peuples que le navire vogue sous la haute protection d'un trône.

On me lit les honneurs du bord et l'on m'invita à descendre. Le faux-pont est bas et sans air, raboteux

aux pieds et menaçant pour la tète : car de gros pitons et de forts anneaux de fer sont fixés aux courbes par de solides vis à écrous qui heurtent le front avec violence. Là dorment, roulés dans de fétides couvertures de laine ou suspendus dans des hamacs noirs et déchirés, quinze ou vingt matelots, écume des vagabonds et des malfaiteurs de tous les pays du globe. L'atmosphère pèse sur la poitrine dans ce faux-pont de malheur; et cependant, c'est là le lieu de repos, la chambre de luxe, le boudoir du bord, la salle des galas, l'asile mystérieux des débauches, alors que les marchés conclus à la côte d'Angole ont donné au capitaine quelques jeunes filles eu échange d'une étoffe, d'un baril d'eau-de-vie ou de plusieurs centaines de cigares.

A fond de cale tout est rangé, symétrique, arrimé avec soin : c'est un ordre méticuleux qui fait l'éloge du décorateur et de l'architecte. Une énorme barre de fer, bien et solidement fixée aux côtes et bordages du navire, a reçu des anneaux parfaitement commodes pour retenir captif le pied d'un esclave. Celui-ci a la faculté de se lever, de s'asseoir, de se coucher sur des caisses et des tonneaux ; il peut, sans trop d'efforts, se tourner à droite, à gauche, parler et prêter

secours à son voisin, sans que le maître se fâche. A la vérité, il ne fait pas jour dans le cachot et l'air y est mortel ; mais à quoi bon l'air et le jour à des poitrines robustes, à des yeux de lynx qui percent les ténèbres les plus épaisses? Et puis, qu'est-ce que l'air, le jour, le ciel, l'horizon, les étoiles au firmament, un large soleil qui réchauffe? C'est le luxe de la vie ; tous les hommes sont-ils donc faits pour en jouir? Et d'ailleurs, sont-ce des hommes ces infortunés que vous avez rivés là, à ces anneaux de fer, à ces barres de fer? Non, sans doute, ce sont des bêtes fauves, des chacals arrachés à leurs steppes sauvages pour venir peupler et enrichir une terre civilisée et bienfaisante. C'est bonne et sainte justice, n'est-ce pas, que de les enchaîner, de les mutiler, de les broyer !...

Une ou deux fois par heure le capitaine ou le second du navire, le maître ou le contre-maître, armé d'une lanière longue et noueuse, descend dans l'égout et fait l'inspection des fers. S'il s'aperçoit d'un effort tenté ou seulement s'il le soupçonne, l'air siffle, et les jambes, les cuisses et le dos nus du coupable sont zébrés de rubans ronges d'où le sang coule à flots sur le voisin. L'opération achevée, et à un signal donné, des chants nationaux se font entendre comme un concert de loups affamés; malheur alors à qui n'enfle pas sa poitrine pour hurler sa joie et son bonheur !

Ainsi se font les mœurs, ainsi se dres-e la domination et se courbe l'esclavage.

Mais l'heure du repas vient de sonner, et tout nègres et tout esclaves qu'ils sont, il faut bien que ces malheureux mangent et vivent. Je dis plus, il faut qu'ils mangent beaucoup; car ils ont besoin de beaucoup de forces pour tant de tortures. — Aussi les maîtres l'ont-ils compris à merveille , et vous les voyez , pleins d'une tendresse toute généreuse et compatissante, donner une poignée de farine de manioc, et présenter à chaque lèvre brûlante un énorme baquet contenant une grande quantité d'excellente eau croupie et saumàtre, sur laquelle on se jette avec avidité. C'est tout : la cérémonie a lieu deux fois par jour. Vous voyez donc bien que l'humanité n'a pas perdu tous ses droits.

Au surplus, chaque esclave, à tour de rôle, a la permission de monter sur le pont. 11 se promène entre deux matelots, et il voit tout à son aise ce ciel pur et bleu qui favorise la traversée, ces eaux limpides et phosphorescentes qui le bercent, cet horizon lointain où s'est effacée sa terre natale, et cet horizon plus rapproché où il va continuer sa vie de repus et de bonheur.

Je vous ai dit que l'inspection à fond de cale se faisait une fois par heure, et plus souvent encore. Dès qu'un râle dit au maître que l'agonie et les tortures ont saisi un passager, on le déferre, on lui roue une corde autour des reins, on le hisse à l'aide d'une poulie, on le laisse tomber sur le pont, et on l'étend sur une de ces nattes jaunes dont je vous ai déjà parlé. Ces premiers soins donnés, le roulis promène çà et là le fantôme noir, qui se tord sous la douleur ou se laisse aller insensible au balancement du navire. Alors le matelot qui le trouve sous ses pas le pousse du pied, et le remet à sa première place. — Un quart d'heure après, tout l'équipage attentif, penché sur l'abîme regarde en sifflant comment le requin saisit sa proie, et combien il lui faut de minutes pour mâcher et avaler un homme... La mer, vous le voyez, a ses distractions et ses jours de fête.

Mais d'autres incidents, plus dramatiques encore, ont lieu pendant les longues travers fois qu'un navire

met le cap, toutes voiles debors, sur un de ces bâti ments de damnés contre lesquels le ciel n'a pas assez de foudres! Qu'arrive-t-il alors? le capitaine aux abois, s'il est vaincu dans sa marche, fait hisser des tonneaux sur le pont, les emplit d'esclaves, les ferme et les jette aux Ilots. C'est un amusement comme un autre.

Puis, -en arrivant dans le port, le capilaine va voir l'armateur.

— Eh bien?

— On m'a donné chasse, j'ai été forcé de me délester.

— Allons, préparez-vous à repartir au premier vent favorable ; la place manque de marchandise.

. u.ersees ; il arrive parde guerre, en chasse des négriers,

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