TÉNÉRIFFE
Ancienne Atlantide de Platon. — Gouanches. — Mœurs. — 1 11 Grain.
Cependant la brise se leva de l'est, foi'te et presque carabinée; nous virâmes au cabestan avec les chants et les jurons d'usage, et, une heure après, nous courions vent-arrière dans le détroit , saluant de nos derniers regards la niasse imposante de granit que nous nous estimions heureux d'avoir pu étudier.
Le navire glissait et bruissait entre l'Europe et l'Afrique, cette Afrique inconnue que nous retrouverons plus tard au cap de Bonne-Espérance, celte belle Europe que beaucoup d'entre nous sont con-
damnés à ne plus revoir! De loin, nous saluâmes de la main les royaumes de Eez et de Maroc, où le sol et les moines pelés se dessinent noirs, sur un ciel rouge et brûlant. La houle grandissait et nous étions balancés avec majesté; les mouvements de la corvette avaient pris une allure plus grave, moins saccadée; nous naviguions enfin dans l'Atlantique.
Ce sont surtout ces premiers passages d'une navigation sur les côtes à une navigation au largequi laissent dans l'âme de profonds souvenirs. Là se fait une vie
.Je fis cadeau de quatre mauvais madras. (Page 10.)
nouvelle, là se dressent de nouvelles émotions. Le ciel et l'eau, le bruit des vents et le mugissement des vagues, c'est tout ce qui vous est accordé pour tromper la lenteur des heures ; et lorsque, après une belle journée de roule, vous avez tracé sur la carte la petite ligne indiquant les quarante ou cinquante lieues que vous avez franchies, vous jetez un regard sur l'immensité qui se développe devant vous vous sentez le courage s'éteindre, l'affaissement se mêler à l'ardeur de l'élude, et vous regrettez une terre, une patrie, des amis, que vos vœux les plus ardents ne peuvent vous rendre. Mais ces premiers regrets n'ont guère de durée, la mer aussi a ses joies et ses fêtes, les relâches, leurs plaisirs et leur ivresse; et bientôt ce n'est plus derrière soi qu'on regarde, c'est là-bas, là-bas, à l'horizon, pour voir s'il ne pointe pas au-dessus des (lois un roc, une île, un promontoire, un continent que vous avez hâte de fouler et de connaître. Ne vous l'ai-je pas dit? une terre se lève devant nous, elle grandit sous mille formes bizarres; ce sont les Canaries, c'est Ténériffe. Amène et carsue! mouille! L'ancre tombe sur un
fond de laves et de galets brisés. Nous sommes à Sainte-Croix.
Vous voyez que je suis généreux et que je ne Vous liens pas longtemps en mer. Autour du navire voltigent à l'instant quelques légères embarcations d'où s'échappent des voix rauques et sourdes qui nous offrent du poisson frais, des oranges et des bananes. Oh ! que d'attraits dans les voyages! le bonheur sans cesse à côté d'une catastrophe ; l'abondance près des privations, et le passage presque imprévu d'une atmosphère rude et froide à un ciel bleu et à une zone tempérée. Mais nous avons touché à Gibraltar, nous voici en quarantaine ; et ce n'est qu'à l'aide de longues perches que nous faisons nos emplettes et nos échanges. Voilà encore les vicissitudes de la mer.
Cependant la nuit est calme et douce; avides des premiers rayons du jour, nous couchons tous sur le pont en attendant que l'orient africain se colore. Les cimes des monts où sont bâtis, comme des nids de condor, des bastions crénelés, s'empourprent, se réveillent, et le grave et imposant panorama qui s'offre à nous peut être étudié avec profit. La côte, sous quel-
que aspect que l'interrogent vos regards, est raboteuse, tranchante, écaillée, coupée de petites criques peu profondes, où le flot se brise eu échos prolongés. Partout des aspérités, des pyramides de lave indiquant la violence d'une secousse sous-marine; et, sur les flancs des mornes, des couches horizontales, serpentenses, diversement colorées, disant au géologue la marche et presque la date de chaque éruption. Désespérez de traduire fidèlement sur le papier ou sur la toile ce terrible paysage, que vous garderez bien mieux dans vos souvenirs. A chaque pas du soleil la scène change, les ombres des clochers naturels qui s'élancent dans l'air, se rapetissent, s'allongent, se croisent, se brisent, se heurtent, et vous avez à peine le temps d'admirer une scène de grandeur, qu'une scène nouvelle l'efface et lui succède.
Dites-moi donc ce que font à Paris tant de grands artistes dans leurs tranquilles ateliers! Je maudis et ma faiblesse et mon impuissance, en face de si sauvages et de si gigantesques tableaux ! Gudinet Roque-
plan doivent pourtant étouffer dans leur vieille Europe.
Après les émotions, l'histoire; elle a aussi son intérêt et son drame.
L'archipel des Canaries, connues des anciens sous le nom de Fortunées, est composé d'un groupe de sept îles, dont les plus grandes sont Canarie, Fortaventure et Ténèriffe. Cette dernière est la plus fertile et la plus peuplée. On y récolte huit mille barriques de vin par an, et vous savez qu'on en boit à Paris seulement, dans un temps égal, plus de vingt mille, qui, à coup sûr, n'ont pas toutes traversé les mers.
Les écrivains du quatorzième siècle qui ont parlé de Ténèriffe ont assuré, sur la foi de leurs navigateurs, que dans cette île, ainsi que dans celles qui l'avoisinent, il se trouvait un arbre d'une hauteur prodigieuse, qui ramassait les vapeurs de l'atmosphère, de manière qu'en le secouant on obtenait toujours une eau claire et bienfaisante. Il y a toujours du mensonge dans la vérité; mais je vous parlerai
Ténèriffe.
plus tard de l'arbre du voyageur, dont le nom seul rappelle un bienfait, et vous ne trouverez pas ridicule alors le récit des trop crédules historiens de cette époque, si féconde en grandes choses.
Si nous les en croyons encore, l'île de Palma a été découverte par deux amants qui, exilés de Cadix leur patrie, achetèrent un petit bateau, s'abandonnèrent aux vents, et résolurent de ne pas se survivre. Après avoir longtemps erré au gré des oncles, ils aperçurent cette île, où ils abordèrent avec beaucoup de difficultés, et qu'ils appelèrent Palma, à cause de la grande quantité de palmiers dont elle était couverte. On sait ce qu'il faut ajouter de foi à tous ces contes d'amants, et combien l'histoire du monde serait courte si l'on en retranchait les rêves d'une imagination peu réfléchie et toujours avide de merveilles.
Ces îles sont volcaniques, ainsi que toutes celles de cet océan. On y compte environ cent quarante mille habitants, dont soixante-quatre mille appartiennent à Ténèriffe. Sainte-Croix, où réside le gouverneur, quoique l'audience royale soit établie à Canarie, est une petite ville assez sale, s'étendant du nord au sud. La moitié des rues à peu près sont pavées, et les Espagnols y conservent les mœurs et les habitudes de leur Livr. 2.
pays, sauf les modifications nécessitées par le climat.
Le bord des maisons est peint de deux bandes noires et larges qui ne tendent pas mal à leur donner un aspect lugubre. De loin, on dirait le drap blanc avec la frange funèbre d'une vierge au cercueil.
La rade, ouverte à tous les vents, excepté au vent d'ouest, si rare dans ces latitudes, n'a de remarquable que son peu de sûreté, car le fond en est excessivement mauvais et les atterrissages très-dangereux. Nous y trouvâmes deux ou trois bricks de commerce français et américains qui faisaient de l'eau, et une demi-douzaine de pinques espagnoles, montées par des hommes dont l'existence tient du prodige. Figurez-vous un navire à moitié pourri, où sont attachées deux poutres, en forme de mâts, soutenant quelques fragments de vergues, auxquels on a collé deux lambeaux de toile de diverses couleurs, recevant à peine un souffle de vent qui se joue parmi leurs débris; placez à leur sommet un morceau de chemise rouge, ou une queue, de requin, en guise de pavillon; jetez sur un navire ainsi équipé une quarantaine d'êtres velus et bronzés, entassés les uns sur les autres, sautant, jurant, faisant aussi rapidement qu'ils le peuvent
Il)
SOUVENIRS D'UN 4VEUGLE;
le trajet drifiap-Blanc, où ils vont pêcher, à Ténériffe,
où ils vendent leurs poissons, ne se nourrissant que de quelques légumes et de pâte faite avec du maïs; et vous n'aurez encore qu'une faible idée des mœins et de la vie de ces hommes étrangers aux coutumes de toutes les nations, et soumis seulement au code de lois qu'ils se sont créé.'
Leurs témoignages d'amitié sont des cris; leurs querelles, des vociférations; leurs armes, des couteaux; leur vengeance, du sang. Il y a là, sur chaque navire, fait du débris de vingt navires, deux ou trois femmes jaunes, maigres, sales, en guenilles, qui sont la propriété de tous les hommes; elles dorment au milieu d'eux, elles rient, elles jurent, elles se promènent sur le pont et fument de volumineux cigares; dans les tempêtes, elles sont les premières aux manœuvres les plus difficiles, et bien des fois l'équipage entier a dû son salut à leur dévouement et à leur courage. Il y là aussi, couchés sur des cordages noueux et suives, des enfants encore insensibles aux dangers d'une vie si effrayante, qui appellent papa tous les matelots, et roulent au tangage au milieu des barils de poissons, d'où on les retire souvent déchirés et meurtris, sans que leurs mères en soient alarmées. Je me suis fait conduire sur une. de ces pinques de malheur, où ma présence fera époque et sera rappelée pendant bien des années. Prévoyant l'aisance que je pourrais y apporter, je m'étais muni de quelques bardes et j'avais à grand peine escaladé jusqu'à ces hommes de bitume et de fer; les saluant alors en espagnol d'une voix que je m'efforçais de rendre caressante, je demandai à plusieurs d'entre eux la permission de les dessiner; il s'y prêtèrent tous de la meilleure grâce du monde, et jamais modèle de nos ateliers ne garda une plus impassible immobilité. Polonais en eût été jaloux. Une des femmes surtout prit un air si grave et si ridiculement imposant, que j'eus beaucoup de peine à garder mon sérieux. Je venais d'achever mon travail, quand je me fis donner par un de nos matelots, qui n'avait pas osé se frotter à des malheureux si visiblement dévorés par la vermine, le paquet que je lui avais remis ; et, généreux et compatissant, je jetai sur l'un des petits enfants, qui me regardait et faisait entendre à peine quelques paroles de prière, un mouchoir et une chemise. Aux deux femmes je fis cadeau de quatre mauvais madras réunis qui pouvaient leur servir de jupe, d'une paire de ciseaux et de trois ou quatre peignes à démêler; et à quelques autres, je distribuai tout ce qui me restait de ma petite pacotille. Tout fut reçu par eux avec une expression de reconnaissance, avec des paroles de tendresse et de dévouement qui me touchèrent jusqu'aux larmes. Mais ce qui, surtout, leur causa une joie vive et spontanée, ce fut une image coloriée représentant la Vierge des Douleurs au pied de la eroi.r, que je déroulai dévotement à leurs yeux comme une sainte relique. Oh! jamais je n'oublierai cet élan de béatitude qui se manifesta dans tout l'équipage! C'était de l'amour, du délire, du fanatisme; peu s'en fallut qu'on ne m'adorât comme l'image que j'offrais. Elle fut à l'instant portée à toutes les lèvres; posée au pied du mât, et tous à genoux, et d'une voix formidable, entonnèrent un cantique latin. Quel latin, bon Dieu ! Jamais la marmite de Lucifer n'a retenti de vibrations plus terribles ; jamais les damnés n'ont eu de pareilles convulsions, ne se sont tordus avec une plus effrayante frénésie; et pourtaut ces trépignements, c'était de l'amour; ce délire, des joies de deuils; ces transports, un culte; cette effervescence, du respect; tout cela, une religion! Comment
doivent donc maudire de pareils hommes, puisque leurs prières ont tant d'énergie et de feu? Si j'étais tombé à la mer, tous à la fois s'y seraient jetés pour me sauver au milieu des requins et des crocodiles.
Quand je partis, nul n'osa me tendre sa main calleuse, pas môme les femmes, qui comprirent seulement alors, dans le respect que je leur imposais, pourquoi j'avais dédaigné d'abord leurs séduisantes caresses. J'étais pour elles le roi du monde, et elles durent en rêver bien des nuits. L'équipage me dit adieu à genoux et me promit de prier tous les jours la Vierge des Douleurs pour un apôtre si compatissant et si généreux. Us prièrent tous sans doute avec ferveur, car, malgré cette visite, je n'eus ni la gale, ni la lèpre.
Cependant une bonne brise soulflant du large me permettait de courir quelques bordées au nord et au sud de Sainte-Croix.
J'en profitai pour continuer mes observations et mes études. La nuit commençait à descendre de la montagne ; de suaves émanations m'arrivaient de la côte sans défense, contre laquelle les brisants venaient mourir à une encablure du môle. Je touchai à terre, et j'essayai de pénétrer incognito dans la ville, dont l'entrée nous était encore interdite. Ce fut pour moi un nouveau sujet d'élonnement et de stupeur. Là, entre le flot et la large base d'un cratère éteint, je trouvai, m'attendant avec impatience, une trentaine de jeunes filles, protégées par leurs vieilles mères, qui me demandaient avec instance l'aumône d'une conversation intime. « Leurdemeure n'estpasloin, j'y serai reçu avecl'hospitalité la plus généreuse, j'y mangerai de douces oranges, de délicieuses bananes; je m'y reposerai de mes fatigues. » Et l'on me prenait familièrement par le bras, et l'on me tirait par mon habit, et l'on ne voulait me permettre de retourner à bord qu'après avoir répondu à leurs désirs. C'est avec des cris, des prières, des menaces et presque des larmes, que ces curieuses instances m'étaient faites, et j'aurais été peu courtois de ne pas y répondre avec quelques égards. Si je l'avais voulu, il y aurait eu pugilat entre ces jeunes filles, et je vous prie de croire que je n'en tire pas vanité, car tout autre que moi eût été assailli avec la même ardeur. On ne sait pas ici le sens des mots pudeur et modestie. Hélas! la plus âgée d'entre elles n'avait pas quinze ans! C'est la misère et non pas la débauche, c'est le besoin et non pas la cupidité, c'est peut-être aussi l'effet d'un soleil chaud et presque d'aplomb. Voyez : une petite et légère camisole ouverte, et laissant à nu des épaules rondelettes et une poitrine brûlée par les feux du jour, camisole en lambeaux ou remise à neuf, à l'aide de fragments d'étoffes de diverses couleurs; une simple jupe, nouée à la ceinture et descendant à peine jusqu'aux genoux; puis des cheveux noirs, chez les unes flottants, chez les autres assujettis par un grand peigne de corne ou de bois grossièrement ciselé, et sous cette couronne de jais des fronts purs et larges, de grands yeux protégés par des cils longs et serrés ; un nez légèrement épaté, des joues rondes et colorées, une bouche admirablement articulée, et des dents d'une blancheur éblouissante; puis, sous ces guenilles qui voilent des formes sans les cacher, un sein dont David et f'radier eussent fait l'objet de leurs études les plus passionnées, des bras jeunes et potelés, des mouvements pleins de hardiesse, une démarche indépendante; c'est la vie qui circule active dans les artères. Et avec tout cela des prières ferventes, des attaques réitérées, une nuit calme et douce, les premières fatigues d'un voyage de circum-
navigation, et un ardent besoin d'étudier les mœurs des peuples que nous allions visiter. Toute science est coûteuse; mais, pour apprendre, je n'ai jamais reculé devant certains sacrifices.
J'eus beaucoup de peine à rallier mes matelots; mais enfin nous rejoignîmes la chaloupe, et délestés de quelques-uns de nos vêtements les moins nécessaires, nous arrivâmes à bord de la corvette, sans trop oser nous vanter de notre excursion et de nos fatigues.
Sur notre parole, les jeunes filles nous attendirent le lendemain; mais cette première visite fut aussi la dernière, car les lois sanitaires doivent être respectées, et nous fûmes bien imprudents et bien coupables de les avoir bravées une fois...
Nous étions en rade depuis deux jours, et nous n'avions encore vu le fameux pic que de fort loin dans un horizon douteux. Je brûlais de le gravir; mais comme il est à huit lieues de Sainte-Croix, et que nous eu ignorons la route, le gouverneur aplanira sans doute pour nous les difficultés du voyage. Le Français qui remplissait les fonctions du consul nous assura, avec un sourire malin, que le gouverneur ne répondrait pas à la lettre officielle que notre commandant lui avait adressée. Comme on nous avait dit à Gibraltar que c'était le général Palafox, il me fut difficile de deviner le motif de son silence; mais le consul, en nommant don Pedro de Laborias, nous donna d'autres raisons. — M. le gouverneur ne sait pas écrire. — Et son secrétaire? — 11 ne sait pas lire. — C'est différent! De pareils hommes représentent une nation !
La nôtre est-elle mieux représentée à Ténériffe ? et n'est-ce pas une insulte faire à notre pavillon que le silence injurieux qu'on a gardé à notre égard?
Nous allons faire nos observations au lazaret, distant d'une demi-lieue de la ville. Une rangée de petits cailloux séparait les malades des habitants. Un soldat de la garnison, portant sur l'épaule une arme qui ressemblait assez à un fusil, était là pour veiller à la sûreté publique. Il mangeait, en se promenant, une boule de pâte qu'il pétrissait dans la main. « Que mangez-vous, camarade? — Du pain! (Je cherche en vain à me persuader qu'il ne me trompe pas.) — Est-il bon? — Excellent! Goûtez! (Ma langue se colle à mon palais.) — Et de l'argent? — Jamais. — Vous n'en avez donc pas? — Pour 10 réaux je ferais à pied le tour de l'île. — Voulez-vous accepter cette demi-piastre pour boire à ma santé? ■ — La somme est trop forte ; on croirait que je l'ai volée. — Acceptez! — Ma foi, monsieur, je craignais de ne pas vous entendre répéter votre offre généreuse. Mille remerciments ! »
Un regard d'un de nos grenadiers eût fait reculer le piquet qui vint relever la sentinelle : ce ne sont pas des Espagnols.
Quand je vois deux ou trois forts irréguliers, placés de manière à être facilement bombardés ; quand je n'aperçois qu'un petit mur crénelé sur les sommets qui dominent la ville; quand je sais que sur presque tous les points de l'île on peut sans difficulté opérer des débarquements à l'aide de cbaloupes, je me demande comment il est possible que l'amiral Nelson soit venu laisser ici un bras, toutes ses embarcations, ses drapeaux et ses meilleurs soldais, sans pouvoir s'emparer de Sainte-Croix. Qu'un de nos amiraux y soit envoyé, il n'y laissera ni ses vaisseaux, ni ses soldats, ni ses drapeaux, et nous aurons l'île.
Nous étions décidément condamnés à une quarantaine de huit jours. Plaignez-moi d'être forcé au repos
et à l'inaction. J'ai devant les yeux une nature sauvage et rude, au loin un pic neigeux et volcanisé à gravir; dans l'intérieur de l'île, des mœurs moitié espagnoles, moitié gouanches, à dessiner, pour ainsi dire, au profit de notre histoire contemporaine, et rien ne m'est permis, par je ne sais quelle humeur bizarre d'un homme à qui nous donnions pourtant toute sécurité pour la sanlé des habitants, sur lesquels il règne en véritable magister de village.. Allons, il faut essayer de se consoler dans d'utiles recherches sur les événements successifs qui les ont soumis à la couronne d'Espagne.
Jean de Béthencourt, secondé de quelques Normands et Gascons, aventurier heureux, conquit, en 1402, Lanzerole, Forlaventure et Gomère. Ses tentatives ne furent pas heureuses sur les îles voisines, puisque la Grande-Cauarie et Ténériffe ne se soumirent que quatre-vingts ans après, et contèrent beaucoup de sang, à cause de la la défense héroïque des Gouanches, premiers habitants de toutes ces iles. Le roi de France, trop occupé de ses guerres avec lçs Anglais, ne put donner aucun appui à son chambellan, qu'il oublia, le croyant en enfer, parce qu'on nommait alors Ténériffe Infierno, probablement à cause de ses volcans. Ce fut Henri 111, roi de Castille, qui lui fournit quelques secours, à la suite desquels le pape se hâta de lui envoyer un èvèque, et de le reconnaître roi feudalaire du saint-siége, et vassal du prince qui l'avait soutenu et couronné.
On peulreinarquer en passant que les grands génies de tous les temps ont rarement trouvé des soutiens dans leur pays, et que beaucoup de découvertes, dues à l'audace et à la persévérance, ont été la conquête de protecteurs étrangers. La mortseulerend un grand homme à sa patrie.
M. Bory de Saint-Vincent, dans son grand ouvrage, modestement intitulé : Estais sur les iles Fortunées, a donné une histoire complète du pic de Ténériffe, envisagé sous tous les points de vue. Il a rapporté tout ce qu'on avait écrit jusqu'à lui, en ajoutant à ces relations comparées et discutées ses propres observations, avec un catalogue fort étendu des productions zoologiques, botaniques et minéralogiques de Ténériffe. 11 retrouve dans cette île et dans les archipels voisins le véritable mont Atlas de l'antiquité, les Hespérides et leurs jardins ornés de pommes d'or; les Gorgones et le séjour de leur reine Méduse, les champs Elysées, les iles Purpuriennes ; enfin, l'ancienne Atlantide de Platon, et le berceau de ce peuple atlante qui civilisa la terre après l'avoir conquise, mais dont les éruptions volcaniques ont anéanti les monuments et tout détruit jusqu'au souvenir.
11 est possible que M. Bory de Saint-Vincent trouve quelques contradicteurs; mais s'ilse trompe, il est difficile de le faire avec [dus d'éloquence.
M. de Humboldt (et l'indulgente amitié dont il m'honore m'enhardit à citer un nom si illustre dans de si faibles esquisses), M. de Jluinboldl a visité le pic de Ténériffe et son cratère; n'est-ce pas dire (pie le cratère et le pic n'ont plus rien de caché?
Cependant, honteux sans doute de son obstination, le gouverneur nous releva enfin de notre quarantaine ; et nous fûmes autorisés à parcourir et à étudier l'île. Aussi, touchés d'une générosité si courtoise el si peu attendue, nous levâmes l'ancre et partîmes, non sans lui dire adieu par une seule bordée. Adieu aux petites filles de la plage de galets! adieu aussi aux pinques espagnoles, d'où viennent jusqu'à nous des refrains bruyants et joyeux.
Le pic dégagea sa tète blanche des nuages qui la
voilaient ; il se montra dans toute sa majesté, menaçant et dominateur, et le lendemain, à plus de quarante lieues de distance, nous le voyions encore audessus de l'horizon.
Tonte terre s'effaça de nouveau, nous naviguâmes dans une mer tranquille et belle. Ici, point de ces tempêtes horribles qui démâtent et ouvrent les navires; point de ces temps orageux qui rendent si pé ni blés les courses des navigateurs dans les zones élevées; point de roulis qui l'aligne, point de tangage qui torture; j'écris et je dessine à mon aise. La traversée jusqu'au Brésil sera trop courte et trop paisible; n'importe! il faut savoir se résigner.
Mais là-bas, là-bas, loin de nous, un petit point blanc, d'abord imperceptible, grandit bientôt, s'étend comme un vaste linceul, et semble appeler à lui tous les nuages qui l'entourent. Le ciel est voilé ; quelques zigzags de feu, exhalant une odeur de soufre, sillonnent l'espace; la mer, au lieu d'être ridée comme tout à l'heure, devient turbulente et clapoteuse; on la croirait en èbullition. Une chaleur étouffante nous brûle, pas un souffle pour enfler les voiles qui coif-
fent les mâts, et la corvette tourne sur elle-même, privée d'air. Tout à coup la mer moutonne... Amène et cargue ! laisse porter!... et nous sommes lancés comme une flèche rapide. Le tonnerre roule avec fracas, la foudre éclate et tombe, le flot frappe le flot, les mâts crient et se courbent ; une trombe, tourbillonnant sur notre arrière, est prête à nous écraser ; la vague est aux nues, elle nous envahit de toutes parts; la pluie et la grêle nous fouettent avec un fracas horrible , et l'intrépide matelot , perché sur la pointe des vergues, ne sait si ce sont les flots ou les eaux du ciel qui l'inoudent et le brisent. Il est nuit, nuit profonde, sans horizon, sans étoile au zénith ; froide, menaçante encore dans le silence solennel qui succède à la lutte des éléments. Déjà le ciel se dévoile, la corvette reprend son allure d'indépendance; nous voyons autour de nous, et le soleil nage dans une atmosphère d'azur.
Avons-nous été assaillis par une tempête, par un ouragan ? le matelot, souriant, dit que ce n'est qu'un grain. A la bonne heure! j'aime les points de comparaison, et l'ouragan sera le bienvenu.
DES CANARIES A L'ÉQUATEOR
B»rise d'un requin. — Cérémonie du passage de la ligne.
c vorace animal s'élance, se retourne sur le dos... (Page 15.
Dans ces latitudes équatoriales, où le soleil, presque toujours d'aplomb, exerce une si puissante inlluence sur l'atmosphère, il est rare que les mauvais temps soient de longue durée. En général, on ne passe la ligne qu'à l'aide depetitsdecoups vent, d'orages, et, après le grain, le ciel redevient limpide et bleu. La tourmente fut courte, l'élégant damier voltigea autour
de nos mâts avec un calme confiant, indicateur d'une journée tranquille; les marsouins, dans leurs brillantes migrations, ne faisaient plus jaillir les flots écumeuxpar leurs soubresauts pleins de folie ; la gigantesque baleine se pavana majestueusement entre deux eaux et nous montra de temps à autre son dos immense, sur lequel l'albatros pélagieu , arrivé la
veille des régions glacées, se précipitait comme une flèche et se relevait à l'instant pour chercher une nourriture plus certaine, tandis que le navire, bercé sur sa quille de cuivre, roulait et tanguait au gré de la vague, contre laquelle le gouvernail était sans puissance.
— Requin! dit tout à coup un de nos matelots; requin à l'arrière! En effet, un requin monstrueux, l'œil aux aguets, attendait avec sa voracité accoutumée les débris de bois, de linge, de goudron, dont on débarrasse le pont et les batteries. Voici donc un épisode au milieu du calme plat que déjà nos impatients matelots commençaient à maudire avec leurs jurons accoutumés.
A L'instant, un solide émérillon est, recouvert par un énorme morceau de lard salé et jeté à la traîne, fortement noué avec un gros filin. L'amorce n'est pas
restée deux minutes à l'eau que déjà le pilote, ce petit poisson pourvoyeur du requin, par un frétillement plus lapide, dit à son maître qu'il y a là une proie facile. Le vorace animal s'élance aussitôt, se retourne sur le dos pour mordre avec plus de sûreté, il serre avec force le fer aigu, dont la pointe pénètre dans les chairs et sort toute rouge par la mâchoire supérieure. Le monstre a beau s'agiter, plonger, se tordre et remonter à la surface, il nous appartient désormais ; et nous voilà tous pesant sur lui, l'arrachant de son domaine et le jetant prisonnier et vaincu sur le pont, dont il frappe les -bordages avec violence. Le pilote ne l'a pas abandonné; fidèle au souverain qu'il s'est volontairement imposé, il se cramponne au ventre du requin et vient généreusement mourir avec lui.
Cependant plusieurs de nos matelots, heureux de celte capture, se sont munis de haches tranchantes
.Quand vint le tour des matelots, nul ne fut épargné. (Page 15.)
el ont commencé leur œuvre de dissection avec des cris d'enfant, car ils n'avaient pas compté sur du poisson frais pour dîner. En deux coups, Marchais a séparé le corps de la queue au-dessus de la dernière nageoire, et un aviron placé à l'instant même dans la bouche du requin est broyé sous son triple rang de dents fortes, .aiguës et tranchantes. Il y avait péril à s'approcher de trop près du requin, dont une caronade el le filin amarré et tendu maîtrisaient à peine les rapides convulsions.
On le traîna sur le gaillard d'avant, où il fut suspendu et ouvert. Marchais et Yial firent l'opération en hommes habitués à ce genre d'exercice ; et, bouchers implacables, ils répondaient aux tortillements saccadés du monstre par des lazzi et des quolibets qui mettaient en bonne humeur le reste de l'équipage. Cependant les intestins et le cœur avaient été arrachés; il ne restait plus intacte que la carcasse, dont chaque escouade choisissait déjà de l'œil sa part huileuse, et le vivace animal se tordait toujours par un mouvement fiévreux. Deux heures après l'o-
pération, le cœur battait violemment dans nos mains et les forçait à s'ouvrir par des secousses inattendues tandis que ses débris mutilés, et plongés dans l'eau pour être conservés plus frais, donnaient encore signe de vie le lendemain.
Ce requin avait, douze pieds de longueur; il était de la grande espèce, et les tortures que nous lui fîmes subir durent vivement exciter sa colère et donner de la vigueur à ses mouvements, qui furent, en effet, rapides et tourmentés. Mais n'ajoutez aucune foi, je vous prie, à tous les contes absurdes qu'on vous fait de bordages défoncés par les coups de queue des requins étendus pleins de vie sur le pont d'un navire; ce sont là de ces hyperboles de voyageurs casaniers qui ont recours au merveilleux pour faire croire aux périls des courses lointaines qu'ils n'ont faites qu'autour de leur foyer domestique. Certes, un homme serait renversé et blessé par les mouvements imprévus d'un requin captif à bord ; mais il n'y a rien à craindre, je vous assure, dans ces luttes prolongées, pour les bordages et la sécurité du navire.
SÔUVENIUS D'UN AYEVGLE.
Quelques heures plus tard, nos observations nous placèrent presque sous la ligue, et les incidents de la veille furent oubliés dans les préparatifs d'une fête solennelle et boulforine à la fois, consacrée par l'usage de tous les peuples de la terre, et de laquelle la gravité même de notre expédition éminemment scientifique n'avait pas le droit de nous affranchir. Rien n'est despote comme un antique usage.
Le passage de la ligne est une époque mémorable pour tout navigateur. On cbange d'hémisphère, de nouvelles étoiles brillent au ciel, la grande Ourse se cache sous les flots, et la Croix-du-Sud plane éclatante sur le navire. Lors des premières conquêtes des navigateurs du quatorzième siècle, le passage de la ligne était un jour religieux de terreur et de gloire ; il devint plus tard un sujet de raillerie et de mépris. L'art nautique, agrandi par l'astronomie, science exacte et féconde, fit justice du merveilleux dont on avait coloré les phénomènes rêvés sous des zones jusqu'alors inconnues. Dès ce moment aussi la peur s'évanouit, et les dangers furent bravés avec insouciance ; dès qu'on les supposa moindres, on osa les supposer nuls, et le sarcasme succéda aux prières. Ainsi marche toute chose qui s'appuie sur la philosophie et le progrès. Cependant des obstacles restaient encore à vaincre et d'autres luîtes devaient se préparer plus tard; les périls soumis donnaient de l'audace, et des cris de joie retentissaient alors que le cap de Bonne-Espérance, le cap Horn et le détroit de Magellan n'avaient pas encore appris aux Colomb, aux Cabrai, aux Dias de Solis, aux Vasco de Gaina, que les mers les plus tempétueuses leur restaient à vaincre. Ainsi ce fut d'abord la frayeur qui institua la cérémonie du passage de la ligne, dont il faut bien que je vous parle un peu, puisque c'est un des plus graves épisodes de notre longue campagne.
Remarquez ici avec moi, à la honte de l'humanité, que toutes les religions du monde sont filles de la peur, et, qu'au profit, ou plutôt au préjudice de leurs dogmes , les prêtres de chaque croyance donnent une langue aux tortures pour les enseignements de leur foi. Au Mexique, le serpent eut ses autels avant que le soleil eût son culte; le jaguar fut le dieu desPaïkicé, des Mondrucu>, des Routicoudos; dans une grande partie des archipels de la mer du Sud, ainsi qu'à Madagascar et dans le Gange, le crocodile a reçu l'adoration des peuples ; les idoles des sauvages habitants de l.awack et de Waiggiou, avec leur gueule ouverte et leurs grands ongles crochus, nous disent assez qu'on leur rend un hommage de respect et d'amour, par le sang et le meurtre; j'en dirai autant des îles Sandwich, où des sacrifices humains étaient faits naguère encore, malgré nos fréquentes visites, aux idoles grossières et indécentes dont les moraï sont toujours décorés... Partout la peur, partout du fer et des tortures pour apaiser la colère du ciel... Hélas! que de prêtres chez nous, terre decivilisation, semblent penser aussi que l'encens et les prières sont moins agréables à Dieu que les flagellations et les supplices ! Voici donc, puisque mon devoir veut que je vous en parle, quelques détails sur la cérémonie du passage de la ligne, où, bon gré, malgré, chacun de nous fut contraint de jouer un rôle.
Dès la veille, un bruit inaccoutumé retentissant dans la batterie nous disait que les héros de la fête savaient les us et coutumes des anciens. Les caronades résonnaient sous les coups précipités des marteaux qui façonnaient avec de la tôle les chaînes des diables, la couronne du monarque, son sceptre et son glaive sans fourreau. Les matelots-poëtes (et ils le sont tous
plus ou moins) improvisaient des refrains joyeux et gaillards d'où les images grivoises étaient bannies avec mépris, comme ayant des délicatesses incomprises par eux. La poétique d'un équipageen goguette a un délire à part, une énergie exceptionnelle, sautant à pieds joints sur toutes les convenances, dédaignant les périphrases, appelant sans grimacer chaque cbose par son nom, et traitant l'enfer et le ciel, Dieu et Lucifer, avec la même irrévérence et la même brutalité. Un recueil exact de chansons de matelots serait, je vous jure, une publication bien curieuse et bien instructive.
Cependant l'heure est venue, la batterie est déserte, le pont se peuple, les visages sont gais et rayonnants. Tout à coup les fouets sifflent, les trompettes sonnent; et de la grande hune descend un luron botté, éperonné, s' avançant avec gravité vers le banc de quart et demandant d'un ton impérieux, le chef de l'expédition.
— Qu'il accoste sur-le-champ ! ajoute-t-il ; j'ai affaire à lui, ou plutôt il a affaire à moi.
Notre commandant, humble et soumis, se présente bientôt revêtu de son grand uniforme.
— Que voulez-vous? dit-il au courrier.
— Te parler.
— J'écoute.
— Que viens-tu faire dans les parages du roi de la ligne?
— Des observations astronomiques.
— - Relise !
— Et compter les oscillations du pendule pour déterminer l'aplatissement de la terre dans toutes ses régions.
— Que c'est plat!
— Etudier aussi les mœurs du peuple.
— On s'en bat l'œil, des mœurs à étudier ! Qu'estce que peut te rapporter tout ça !
— De la gloire.
— Et la gloire donne-t-elle du vin, du rhum, de l'eau-de-vie?
— Non, pas toujours.
— Alors je me fiche de ta gloire comme d'une chique usée ! Au surplus, c'est votre affaire, à vous tous, pékins de l' état-major, qui vous dorlotez dans vos cabines quand nous sommes trempés comme des canards. Mais il s'agit d'autre chose en ce moment. Maître Eouque, roi de la ligne, t'écrit ; je suis son courrier, voici sa lettre. Sais-tu lire?
— Un peu...
— Mon neveu. Tiens, j'attends ta réponse. L'épître était ainsi conçue :
« Capitaine, je veux bien que ta coquille de noix aille de l'avant, si toi et ton piètre état-major consentez à vous soumettre aux lois de mon empire. Y consentez-vous? Largue tes voiles, hisse tes bonnettes et file tes douze nœuds. Si tu n'y consens pas, paravire, lof pour lof, et navigue à la bouline !
« Signé: Eouque, second maître d'équipage de la « corvette, actuellement roi de la ligne. »
— Je connais mon devoir, répond le capitaine ; dès ce moment je suis le sujet du roi ton souverain.
— A la bonne heure! Sais-tu marcher la tête en bas, les pieds en haut !
— J'apprendrai.
- Rien n'est plus facile quand on ne porte pas de jupe. As-tu mangé du phoque et du pingouin?
— Pas encore.
-Tu en mangeras, je t'en réponds; aiguise tes dents, et après cela, si le vent t'est favorable, si au-
cune roche ne t'arrête en route, si ton navire ne sombre pas au large et si tu ne crèves pas, tu reverras Ion pays; c'est moi qui te le dis.
— Je vous remercie de vos prédictions.
— Ce n'est pas encore tout; il fait bien chaud.
— Ah! c'est ju;-le, j'oubliais... Vite une carafe d'eau filtrée à l'ambassadeur!
— Tu te fiches de moi !
— Alors du vin.
— Merci! aujourd'hui je ne bois que de ce qui soûle.
— Voici une bouteille de rhum.
— C'est mieux; mais on boite avec une seule jambe, et il m'en faut deux.
— Les voici.
■ — C'est faire les choses en vrai gabier; lu arriveras. Adieu, à bientôt.
Les fanfares recommencent, le courrier remonte triomphant vers la hune où l'attend le roi, entouré des meilleurs matelots ; et tandis que l'équipage impatient et joyeux se rué sur le pont, le nez au vent et l'oreille aux écoutes, maître Fouque fait tomber sur lui un déluge d'eau salée, faible prélude des ablutions plus complètes qui auront lieu le lendemain. Pour nous, gens à privilèges, placés au gaillard d'arrière, nous reçûmes sur les épaules une violente grêle de blé de Turquie et de pois chiches, qui, sai^aOMS blesser, nous força à la retraite.
Mais le grand jour est arrivé, et de la baira» jolivée monte par les écoutilles la mascarade Tr^mis grotesque, la plus bizarre, la plus hideuse que jamais imagination de Callot eût pu jeter sur la toile. Les peaux de deux moutons écorchés la veille servent à vêtir le souverain; son froid est paré d'une couronne et son cou desséché est orné d'un double rang de pommes de terre taillées à facette. Son épouse, le plus laid des matelots de l'équipage, voile ses appas sous des jupes fabriquées à l'aide de cinq ou six mouchoirs de diverses couleurs. Deux melons inégaux que convoitent les yeux amoureux de l'époux monarque embellissent sa poitrine velue et ridée. Le chapeau tricorne de M. de (Juélen, notre indulgent aumônier, coiffe le chef du notaire (je ne sais pourquoi il y a des notaires partout). Deux ânes portent le roi ; leur rôle a été vivement disputé, et on ne l'a obtenu qu'après avoir donné des preuves éclatantes de hautes capacités et d'entêtement. Lucifer, avec son bec fourchu, ses cornes aiguës et traînard de longues chaînes, est vigoureusement fustigé par une badine de trois pieds de long et de deux pouces de diamètre. Il feint de vouloir s'échapper, mais, épouvanté par l'eau sacrée dont l'inonde le prêtre, choisi parmi les moins sobres des matelots, il ronge ses fers, fait entendre d'horribles rugissements et pousse du pied la tille du monarque, qui se jette sur le sein de sa mère et le mord avec voracité. Huit soldats armés ferment le cortège, qui prend des bancs, des tabourets ou des fauteuils, selon la dignité de chaque personnage.
— Vous avez donc froid? disions-nous à sa majesté La Ligne qui grelottait.
— Hélas! non, répondait maître Fouque, j'étouffe, au contraire, sous celte épaisse fourrure, mais l'usage veut que je tremble, que je frissonne ; et mes gens sont tenus de m'imiter en tout point, sous peine d'être privés de leur emploi. C'est bête, j'en conviens, mais ainsi l'ont ordonné nos anciens, qui apparemment étaient plus frileux que nous.
Cependant le trône est occupé, les grands dignitaires prennent gravement leur place autour d'une
énorme baille de combat sur le bord de laquelle est adaptée une planche à bascule où doit s'asseoir le patient. La liste de tout l'équipage est entre les mains du notaire, qui se lève et lit à haute voix les noms et prénoms de chacun de nous. Le premier appelé est notre commandant.
— Votre navire a t-il déjà eu l'honneur de visiter notre royaume? lui dit le monarque.
— Non.
— En ce cas, grenadiers, à vos fonctions!... A ces mots, quatre soldats armés de haches s'élancent sur le gaillard d'avant et font mine de vouloir abattre la poulaine à coups redoublés. Deux pièces d'or tombées dans un bassin placé sur une table arrêtent l'ardeur des assaillants, qui reprennent leur poste d'un air satisfait : ce diable de métal fait partout des prodiges. L'étal-major est appelé nominativement, et chacun, à tour de rôle, se place à califourchon sur la planche à bascule qui domine l'énorme baille à demipleine d'eau salée. Là, on doit répondre d'une manière positive et sans hésiter à la formule suivante et sacramentelle, lue à haute voix parle notaire.
« Dans quelque circonstance que vous vous trou- « viez, jurez devant sa majesté La Ligne de ne jamais « faire la cour à la femme légitime d'un marin. » Le patient doit répondre : Je le jure! sous peine d'immersion, et jeter dans le bassin quelques pièces d'argent réservées, pour la première relâche, à un gala général où les rangs et les grades seront, confondus. La décence (car il en faut même dans les choses les moins sérieuses), la décence ne permettait pas qu'un seul de nous reçût l'ablution totale; on se contentait d'ouvrir une des manches de notre habit et d'y infiltrer quelques gouttes d'eau en prononçant les paroles d'usage : Je te baptise. Mais quand vint le tour des matelots, nul ne fut épargné. Plongés dans la baille, ils ne parvenaient à en sortir qu'après les efforts les plus inouïs, les contorsions les plus grotesques; et les énergiques jurons frappaient les airs, et les éclats de rire se mêlaient aux jurons, et les bons mots de cabaret se croisaient sans que pas un martyr eût osé se fâcher. C'était une joie bruyante, tumultueuse, une joie de matelot en délire qui oublie que là et là, sous ses pieds, sur sa tète, il y a une mer et un ciel dont le caprice et le courroux peuvent le broyer et l'engloutir aujourd'hui ou demain Hélas ! ces heures sont si courtes à bord que je ne vis pas sans un vif regret l'horizon se charger de nuages et la cérémonie près d'être close par une bourrasque ou une tempête.
Mais un incident inattendu devait varier encore les émotions de la journée. Un nom répété plusieurs fois reste sans réponse; on se questionne, on s'émeut, nu s'agite, on fouille de tous côtés, dans les hunes, sous les câbles ; on descend dans la batterie, et l'on apprend enfin qu'un profane, fier de son étal de cuisinier, est décidé à tout prix à s'affranchir de la règle commune. — Tout le monde à la batterie!... crie une voix formidable. Et la batterie est aussitôt envahie par les écoutilles et les sabords. — Sur le pont ! sur le pont!... à cheval sur la bascule! Point de grâce ! point de merci ! Que la noyade soit complète ! s'écrie-t-on de toutes parts, qu'il en perde la respiration !
Dans la batterie, en effet, était un héros, cuisinier de l'état-major, lequel avait juré en partant de ne pas recevoir le baptême, et qui aurait regardé comme un grand déshonneur qu'une seule goutte d'eau salée vint outrager l'harmonie de ses cheveux bouclés avec une coquetterie dont il lirait une si ridicule vanité. Son front ruisselant est coiffé du bonnet blanc de
l'ordre, où voltigent çà et là quelques légères plumes, dépouilles ensanglantées de ses victimes du jour; ses yeux sout rouges de colère, sa mâchoire contractée, ses lèvres violettes, crispées et frémissantes ; son tablier, relevé avec grâce sur l'épaule, le drape à la grecque ; un grand couteau de cuisine pend à son côté et figure un glaive hors du fourreau; delà main droite il tient serrée une longue broche où est empalé un chapelet de pigeons à demi consumés, qui, la tète tournée vers les assaillants, semblent les menacer d'un sort pareil au leur ; son pied, chaussé d'une pantoufle verte , presse fortement une caronade; et, bien disposé à se défendre, il adresse d'abord la parole aux plus audacieux de ses ennemis.
— Que me voulez-vous? qui vous amène dans mes foyers ?
— L'ordre de notre roi.
— Obéissez, puisque vous êtes esclaves ; moi, je n'ai pas de roi et je trône seul ici.
— Tu dois être baptisé comme nous.
— J'ai reçu mon baptême de feu, et cela me suffit ; je ne veux pas de votre baptême d'eau.
— La loi est pourjtous.
— Mon code à moi est celui que je me suis fait, et vous êtes des renégats qui abjurez votre première religion pour une religion nouvelle. Ici est mon doinaine , mon empire; ici sont mes dieux et ma croyance ; ces fourneaux, ces casseroles, ces broches, ces pelles, ces lèchefrites, ce sont là mes armes, les insignes de ma souveraineté, de mon indé-
pendance. Quel rapport existe-t-il donc entre vous et moi? Sms-je le coq, sale fricoteur de vos monotones et maigres repas? Ai-je l'habitude de manquer les ragoûts? Non; de ne point épieer mes sauces ou de brûler mes fritures? Non. Qui vous a donné le droit de m' attaquer, de me poursuivre, de me traquer chez moi comme une bète fauve, comme un marsouin, requins que vous êtes ! Oh ! je ne vous crains pas ! car moi, voyez-vous, je n'aurais pas salué le chapeau de Gessler,je ne me serais point courbé devant le cheval de Caligula, et je ne serai pas baptisé. 11 dit et plante dans le bordage sa broche aiguë qui tremble jusqu'à ce que la rage de Mars et le poids des étiques pigeons aient cessé de ranimer.
— En avant les pompes! dit Marchais, de sa voix rauque et caverneuse ; en avant les pompes !
Et mille jets rapides inondent de l'avant et de l'arrière l'intrépide cuisinier, dont les sauces grandissent sans devenir plus mauvaises. Celui-ci reste cloué à son poste d'honneur, pareil au roc battu par la tourmente ; et il sort, sinon vainqueur, du moins invaincu de cette lutte acharnée, à laquelle un grain violent, pesant sur le navire, vient mettre un terme.
L'orage dura quelques heures, l'effervescence des matelots se calma avec les vents, une nuit silencieuse et douce plana sur la corvette mollement balancée, etj^iis nous vimes jetés de nouveau sous les zones >s des vents alizés1, qui, soufflant également deux hémisphères, devaient voyager avec m;!! ■rfisqu'au Brésil.
EN MER
PetiJ. — Marchai*.
Pour être conséquent avec le programme que je me suis tracé, et puisqu'une brise régulière et monotone nous pousse à petites journées vers notre destination, puisque la mer tranquille et belle ne nous offre aucun de ces incidents pleins d'intérêt, qui surgissent, pour ainsi dire, à chaque pas dans les régions élevées, ou aux jours de tempêtes et de périls, permettez-moi de vous parler du bord, de notre équipage si actif, si brave, si tranché, mais surtout de deux de nos matelots, qui résument en eux seuls toutes les tristesses, toutes les alternatives, toutes les misères de la vie de mer. Ce ne sont pas là deux exceptions, mais bien deux sommités, et la philosophie et la morale peuvent puiser de précieux enseignements dans leur chaude carrière.
L'un s'appelle Marchais; il vous dira, lui, comment sont bâtis les cachots et les prisons de toutes nos villes de relâche. Il sait mieux que personne au monde l'art d'improviser les querelles avec les gens les plus pacifiques ; les yeux fermés il vous mènera dans les cabarets de tous les lieux qu'il a visités; il vous dira les noms et les prénoms des aubergistes, et surtout des servantes pour lesquelles il a eu, avec ou sans motif, mille combats à soutenir, mille blessures à cicatriser. Le bord, les prisons et le cabaret, c'est tout ce qu'il sait, c'est son monde, ce sont ses autels. Nul mieux que lui n'applique sur une joue maigre ou rebondie ce qu'il appelle une giroflée à cinq feuilles, et pas un Breton ou Normand ne lui donnerait de leçons
1 Voyez les notes à la fin tlu volume.
sur
si noble et s
on ou
de la
Marchais.
savait'. Peu lui importe la taille de son adversaire; nain ou géant, tout lui est égal, pourvu qu'il y ait là un œil à pocher, une mâchoire à démettre, une épaule à écraser, un nez à aplatir. Ses pieds sont des cornes dures, écaillées, ses mains des battoirs raboteux, sa peau goudronnée est nuancée de mille plaies et trouée de mille crevasses. Quand son poing fermé tombe, poussé par sa volonté d'enfer et le levier de son bras nerveux, il y a brèche et fracture au corps sur lequel il s'applique. Le sang, c'est pour lui de l'eau tiède ; la douleur, il ne la comprend pas. Amarré un jour au bastingage, il reçut à bord vingt-cinq coups de garcette cinglés vertement, je vous l'atteste. Pendant l'opération j'observais le mouvement de sa physionomie, et je n'y vis que le dédain mêlé à un peu de honte. 11 chiquait tranquillement sa pincée de
tabac en regardant couler le Ilot, comme si rien ne se passait derrière lui. Cinq minutes après le châtiment, il buvait un verre de vin que je lui avais envoyé, à la santé du contre-maître qui venait de le fustiger. Marchais ne mâclie plus maintenant qu'à l'aide de ses gencives dépouillées. Cinq ou six juifs de Gibraltar lui tirent tomber les incisives; deux autres dents quittèrent leur place à Rio-Janeiro sous un bâton noueux qui lui ouvrit la lèvre supérieure ; le reste suivit les premières dans nos suivantes relâches; et quand vous le plaisantez sur la disette de sa bouche, il se /'. .. de vous, et, tirant une petite boîte de sa poche , il vous prouve que vous avez tort, en vous montrant les débris mutilés qu'il a sauvés de ses combats et de ses naufrages. Avez-vous rendu un petit service à Marchais, soyez sans inquiétude; au moment
Petit.
du danger, Marchais mourra avant vous et [mur vous. Si j'étais tombé à l'eau et si un requin m'eût emporté une cuisse, Marchais se serait jeté à la mer armé de son couteau , il aurait lutté contre le requin. Mais pour peu que Marchais ait de la rancune contre vous, songez à votre défense : non pas qu'il veuille vous prendre en traître et vous frapper par derrière , mais parce que, si vous êtes son égal, il ne manquera pas une seule occasion de vous chercher noise , et , à la première réplique, le marteau tombera sur l'enclume. Marchais est un loup de mer , un marsouin, un phoque; dès qu'on lève l'ancre, il jure contre l'état de malelot, d jure pendant toute la traversée, il jure dans le calme et dans la bourrasque, il jure encore dès qu'on arrive; et, à peine débarqué , il demande avec colère si c'est pour se promener sur le plancher des vaches que l'on construit des navires, que les vents ont ordre de bouleverser les Ilots, et que le ciel a jeté tant d'eau sur la terre. Marchais ne vous demandera jamais rien, mais il acceptera tout ce que vous voudrez lui offrir, pourvu que ce que vous lui offrez lui donne l'espérance d'une orgie bachique. Il ne méprise pas le vin de Bordeaux, Livr. 5.
il aime assez le bourgogne, il raffole du roussillon, il se ferait sabrer pour une bouteille d'eau-de-vie et hacher pour un flacon de rhum. La science devrait analyser ce qui coule dans les artères de Marchais ; à coup sûr ce n'est pas du sang.
Voici le second type que je vous ai promis, c'est Petit.
Petit est rond , rabougri, rouge de la figure , des mains, des sourcils et des cheveux. Marchais l'avait surnommé la carotte. Petit a cinq pieds un pouce, ni plus, ni moins; il se tient debout dans l'entrepont sans jamais craindre les bosses à la tète, à moins qu'il ne soit gris, ce qui ne lui arrive guère que deux fois par jour; quand il marche, il ligure à merveille une gabare au roulis avec ses larges flancs et son tranquille sillage ; à quelques pas de dislance, on dirait un morceau de bois qui se promène entre quatre parenthèses, tant ses jambes sont arquées et tant il a donné à ses bras la courbure de ses jambes. Le plaisir et le bonheur sont incompris par Petit ; sa nature estime nature à part, jetée en holocauste à la douleur et à la fatigue depuis sa plus tendre enfance.
Sa vie entière a été un combat à outrance contre les hommes et les éléments. 11 est aujourd'hui , ainsi que Marchais, matelot de première classe; il ne sera jamais que cela. Marchais sait lire; lui, Petit, ne connaît pas seulement une lettre, et il rougirait, dit-il lui-même, si l'on pouvait croire qu'il est capable de signer son nom. 11 est resté six ans mousse à bord de plusieurs navires marchands, puis il a été fait matelot de troisième classe , puis matelot de seconde classe , et il a conquis aujourd'hui son bâton de maréchal.
Petit n'a jamais eu de souliers que sur notre corvette et sous son grand et mngnifique costume de matelot, lequel le gênait horriblement; jamais il n'avait voulu qu'un rasoir effleurât ses joues et son menton, et personne n'a pu lui faire comprendre l'usage des gants. Sur Petit, les moustiques et les abeilles sont sans aiguillon, et d'autres insectes plus incommodes encore sans venin. Sa peau , tatouée de rousseurs, est un rude parchemin. La fluxion que vous croyez remarquer sur l'une ou l'autre de ses joues, ne provient que d'une énorme pincée de tabac, dont la privation serait pour lui un coup funeste à sa santé robuste, sans pourtant rien ôter à sa gaieté, si triste et si communicative à la fois. Petit était à bord plus aimé que Marchais , parce que dans l'amitié qu'on avait pour celui-ci se mêlait toujours un peu de crainte : et puis Marchais était railleur et ne voulait pas être raillé, tandis que Petit riait le premier des lazzi et quolibets dont il était sans cesse poursuivi. L'un et l'autre, en temps de calme, se signalaient par leur paresse à l'épreuve des menaces et des coups ; mais quand le gros temps venait, quand il y avait péril à une manœuvre, oh! alors , il fallait voir mes deux lurons , cramponnés à la pointe des mâts et des vergues, en butte au courroux des éléments, lutter contre eux de toute la force de leurs doigts crispés, recevoir avec une stoïque impassibilité les flots salés de la mer et les rapides ondées du ciel , qu'ils regardaient toujours comme les revenants-bons de leur métier de damné. Marchais, à la flèche d'un cacatois, avait l'air d'un vampire ; on eût dit, en voyant Petit sur un bout-dehors, une de ces figures grotesques et fantastiques dont Cal lot -a peuple son admirable Tentation de saint Antoine.
Marchais a eu jusqu'à six chemises dans son magnifique bagage; plus, deux pantalons, trois gilets, deux paires de souliers, une casaque et cinq chaussettes. Petit, dans sa plus grande foi tune, n'a possédé qu'une chemise et demie et un pantalon dépassant à peine le genou, un gilet à (rois boutons au pectoral, une veste et une blague à tabac, plus des boucles d'oreille en laiton et une bague en cheveux : son trousseau de bord appartenant à l'Etat, il n'a jamais osé espérer, dans ses rêves d'ambition, qu'après la campagne on lui en fit généreusement cadeau.
Voilà, à peu près, nos deux hommes. Heureux les navires qui en possèdent de pareils à leur bords! J'achèterais par bien des sacrifices le plaisir d'avoir aujourd'hui, auprès de moi, au moment où j'écris, ces deux étranges et "braves compagnons de mes courses et de mes périls, auxquels j'aimais tant à les associer. Si jamais ces lignes leur sont lues, je suis bien sûr que les yeux de Petit et de Marchais se mouilleront de pleurs au souvenir de mon amitié pour eux, et qu'ils iront, s'ils le peuvent, au plus proche cabaret, boire au retour à la lumière de celui qui leur a fait si souvent oublier les tristes et douloureuses journées de notre longue campagne.
La nuit, quand la brise régulière laissait oisifs les bras des matelots, Marchais et Petit, sur le gaillard
d'avant, présidaient le quart et égayaient la traversée. Petit racontait mieux que Marchais , probablement parce qu'il avait plus souffert, et l'habitude de narration était si bien prise par lui, qu'on eût dit un homme lisant à haute voix dans un livre.
Dans les lentes et paisibles soirées tropicales, j'aimais, après les travaux du jour, à faire une station à côté des matelots qui entouraient Petit, quand il racontait ses tribulations et ses misères, et les angoisses de la faim sur les hideux pontons de Portsmoutb. Oh ! cela faisait pitié à entendre ! Cependant son récit était si naïvement coloré, qu'il l'achevait toujours au milieu de bruyants éclats de rire de son auditoire attentif. La laideur de l'historien avait un caractère à partielle était singulière, mais non repoussante; on regardait Petit avec étonnement, mais non avec dégoût, et l'on n'eût pas été surpris d'apprendre qu'il eût pu achever une conquête : les femmes sont si capricieuses !
Il fut un jour confronté avec un autre prisonnier, et l'on proclama à la presque unanimité, sur le ponton, que la face de Petit était d'une encablure plus hideuse que celle de son compétiteur. Aussi eut-il d'abord à souffrir toutes les railleries, tous les sarcasmes, toutes les bourrades des appointés du lieu, d'autant plus intolérants qu'il y avait profit pour eux dans ces méchantes attaques.
Après une partie de jeu, Petit se trouva privé de ration complète pendant une semaine entière ; la ration était si faible, hélas ! pour les prisonniers, qu'à peine la plupart d'entre eux avaient-ils la force de ne pas mourir de faim. De sorte qu'un emprunt, même forcé sur les vivres, devenait impraticable. Dans une circonstance si critique, Petit eut recours à mille ruses, à mille stratagèmes presque toujours sans succès, aussi était-il fluet comme un bout-dehors, selon sa pittoresque expression.
Dans cette rude extrémité, notre héros trouva cependant encore le moyen de lutter victorieusement contre sa mauvaise fortune. 11 vendit la doublure de son gilet, sa chemise, à part le col et le bout des manches, la semelle de ses souliers, qu'il remplaça par des fils carrés qui retenaient l'empeigne. 11 trompa de la sorte la vigilance des inspecteurs qui, chaque dimanche, faisaient la visite du ponton, où la vente des effets élait sévèrement punie. Petit vécut donc presque nu pendant les six mois les plus rudes de l'année, quand on le croyait vêtu assez chaudement ; car il ne retrouva aucune chance favorable pour reconquérir, au jeu, la partie de ses effets dont un de ses camarades s'était enrichi à ses dépens. Petit nageait comme un marsouin ; il disait que si l'on voulait lui servir sa ration sur l'eau, il s'engageait à ne pas aborder pendant quinze jours. Lui, huitième dans une embarcation qui n'avait pas pu embouquer le goulet de Toulon, il se vit forcé, avec tout l'équipage, de courir des bordées toute la nuit. En virant de bord, le canot chavira ; voilà nos pauvres matelots Jouant des pieds et des mains contre les lames violentes qui les couvraient; la brise venait de terre. Petit mit le cap sur les îles d'Hyères, les voilà en route. Le trajet était long et difficile ; mais l'intrépide nageur comptait sur ses forces, et tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, et après cinq heures d'une lutte incroyable, il arriva à terre et se traîna douloureusement sur la grève vers une batterie où brillait quelque lumière.
Qui vive? lui cria la sentinelle. Petit veut répondre, mais les forces lui manquent, sa voix meurt sur ses lèvres. Qui vive? cria-l-on une seconde fois, puis une
troisième. Petit love la main, fait un geste d'amis et s'avance faibleet déchiré. Un coup part, la balle siflle et Petit tombe la cuisse percée d'une balle. Mais ce qu'il y a de plus drôle dans l'affaire, disait Petit, en racontant sa déplorable aventure, c'est que le scélérat de phoque qui me visa si bien était un cousin à moi, que, par mes protections, j'avais fait engagerdans \ps gardes-côtes . Gredin! lui dis-je, tu gardes bien les côtes , mais tu brises mieux les cuisses.
Pauvre matelot, que Dieu te donne une vieillesse tranquille, et que le ciel te dédommage de tant de misères et de douleurs !
Les histoires de Marchais étaient toujours à Y encre rouge. Des pugilats, des duels, des batailles rangées, des bouteilles casséessur des crânes ouverts, des rixes sanglantes de cabarets, des mêlées tumultueuses dans les cachots, il ne sortait pas de là ; mais alors aussi son style avait de la chaleur, de l'entraînement : on eût dit toujours le héros de la lutte et non le narrateur de l'action. Mais ce qu'il y avait de particulier dans le caractère de Marchais, c'est qu'il ne mentait jamais, et qu'il racontait ses défaites avec autant de franchise que ses prouesses. Quant à Petit, ses récits avaient toujours une te-inte religieuse ; mais sa religion était un culte bizarre, une dévotion incomplète, mêlée d'ignorance, d'humilité et de raillerie. Un voyait que les principes étaient purs, mais on sentait le tort que le monde, où il s'était trouvé jeté, lui avait fait. Tantôt ses prières s'adressaient au ciel, tantôt à l'enfer ; aujourd'hui c'était à saint François, ou à saint Laurent, il invoquait demain Belzébuthou Lucifer. La prière, pour lui, était une affaire d'habitude, prière sans réflexion, sans foi, sans piété; il priait, parce qu'il se souvenait peut-être qu'auprès de son berceau (hélas ! Petit a-t-il jamais eu un berceau?), il avait vu sa mère à genoux, les maiiis jointes et les yeux tournés vers le ciel.
Avant de le quitter, et puisque je n'aurai que peu d'occasions de vous parler de mon honnête et malheureux matelot, je veux .vous dire une des mille anecdotes qu'il nous raconta. Je l'ai écrite sous sa dictée.
« C'était sur la côte de Bretagne, où je vivais en « compagnie de mon brave homme de père, qui
« avait alors cinquante-quatre ans, vu que l'année « suivante il en eut cinquante-cinq, dont sa femme « en possédait trente-sept et quelques mois. Notre « existence était en calme plat comme celle des « huîtres du rivage, que nous vendions très-bien, « mais que nous mangions fort peu, car nous n'ait vions aucune espèce de liquide pour les arroser, « ce qui était embêtant tout de même. Chaque jour, « père et moi, nous démarrions le sabot et nous al- « lions au large, la ligne ou la fouine à la main, nous « occuper de la pêche. Un soir que les hameçons « avaient fait bonne prise, voilà que la brise souffle « plus fort que de coutume et que nous étions pas « mal imbibés. Petit à pelit elle grandit à faire plier « le pouce, à décorner des bœufs; elle gronde, elle « menace, elle pèse sur nous, et votre serviteur ! Nous
« nous crûmes f , foi de matelot, à trente-six.
« Moi, je pensais à ma pauvre mère, que je ne comp- « tais plus embrasser; lui, le patron, pensait au ciel, « qui était vêtu de nuages noirs comme l'âme de Mar- « chais. » (Marchais, qui écoutait, lui détacha aussitôt un violent coup de pied quelque part.) Petit continua : « Tout à coup, une lame énorme nous prend « de bout en bout et nous enlève ; elle nous quitte et « nous retombons encore sur la quille. Oh! ma foi, « c'était un miracle; et si jamais j'ai cru à Jésus, « c'est bien cette nuit-là. Papa se jeta à genoux : « Sainte Vierge! dit-il, tire-nous d'ici, et je te pro- « mets pour demain un cierge gros comme un beau- « pré de soixante-quatorze. — Papa, papa, lui dis-je, « tu promets beaucoup : un beaupré c'est pas un lil « carré. — Tais-toi donc, bêta! me répliqua mon « finol de père; quand la sainte Vierge nous aura « sauvés, je ne lui donnerai pas un cierge plus gros « que le petit doigt. Et le lendemain, nous avalions « tranquillement une friture de goujons, et le surit lendemain père pensa à son vœu, et le cher homme « est mort en y pensant encore.
« MORAMTÉ.
« Vous voyez, chiens de matelots, qu'il est toujours « bon, dans un moment de péril, de faire des vœux « à la sainte Vierge. »