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Souvenirs d'un bas-breton

La physionomie d'une époque ne se révèle pas seulement par les grands événements qui l'ont illustrée ou flétrie ; derrière ceux-ci il y en a toujours d'autres non moins importants, qui sont comme la vie privée des nations.

Cette vérité si simple n'a pourtant point été toujours comprise. Avant les publications de notre admirable Augustin Thierry et les beaux travaux de Michelet, l'histoire ne s'était occupée, chez nous, que de généralités banales : c'était une sorte de procès-verbal où les faits étaient racontés, abstraction faite de l'homme, et où l'on trouvait tout, sauf la vie, sans laquelle il n'y a rien.

Cette vie, c'est dans l'appréciation des détails que les deux historiens nommés plus haut l'ont cherchée ! Sans négliger l'existence officielle des peuples, ils ont curieusement étudié leurs coutumes, leurs adorations, leurs tendances. Après les chartes, ils ont interrogé les chroniques; après les chroniques, les légendes; après les légendes, les chants populaires ; rien de ce qui révélait l'homme ne leur a paru à dédaigner, et ils semblent avoir pris pour devise la sentence du poëte latin : Homo sum, nihil humani a me alienum puto.

Or, si l'histoire continue à être écrite ainsi (et nous l'espérons pour la gloire de la France ! ) tout récit partiel des faits contemporains, toute esquisse sincère de mœurs ou de caractères deviendra, pour l'avenir, un précieux élément d'informations.

Par malheur, ces détails sont livrés le plus souvent à la tradition orale ; on les répète sans les recueillir, et, au bout de peu de temps , on les oublie. Que de précieux renseignements ont été perdus ainsi depuis vingt ans ! que de choses entendues au coin du foyer, lorsque nous étions enfants, et dont nous n'avons gardé qu'une réminiscence confuse ! La plupart de nos jugements sur la fin du dernier siècle et sur le commencement de celui-ci sont, à notre insu, le résultat de ces récits oubliés, mais dont l'impression nous est restée. Nos pères étaient semblables aux antiques rapsodes, qui chantaient Homère par fragments ; chacun d'eux

connaissait quelque partie différente du terrible poëme de 93, et, pour l'avoir complet, il eût suffi de réunir les souvenirs de tous.

C'est là ce que nous avons essayé de faire, au moins pour une province. Le livre que nous publions a été écrit tout entier d'après des notes inédites ou des causeries de vieillard *. Nous avons essayé de réunir des renseignements épars, de révéler des faits inconnus, d'en rappeler quelques-uns auxquels on ne songeait déjà plus. Seulement, comme il fallait un lien commun qui rattachât entre eux ces faits divers, nous leur avons donné à tous un même spectateur qui les raconte et les commente.

Cette forme de Mémoires nous permettait à la fois plus d'analyse et plus de mouvement; elle rendait surtout moins apparentes les lacunes de notre récit, et l'on devine d'avance combien celles-ci doivent être fréquentes. L'histoire est, en effet, pour les contemporains, comme un livre déchiré dont chacun possède une page; mais combien la brûlent ou l'égarent! Si, à toutes les époques, les gens qui voient sont peu nom-

i Ajoutons que pour vérifier les renseignements qui nous étaient ainsi donnés, nous avons eu fréquemment recours à l'Histoire de Nantes, parle docteur Guépin, aux Archives curieuses, de M. Verger, et surtout à l'important ouvrage de M. Duchatellier, sur le Mouvement révolutionnaire dans les départements de l'ancienne Bretagne. Nous devons aussi à notre ami, M. Ducrest de Villeneuve, de Rennes , homme de style et d'études sérieuses, des notes pleines d'intérêt, dont nous avons tiré profit.

breux, les gens qui se rappellent sont encore bien plus rares; car le souvenir suppose l'intérêt aux choses et le discernement, deux facultés qui font difficilement bon ménage.

La première partie des Souvenirs d'un bas-Breton est consacrée à la peinture de la Bretagne avant la Révolution. Il nous a semblé curieux de montrer quelles étaientalors lespréocupations et les habitudes de chaque condition, comment la famille était constituée, et dans quel état la crise qui se préparait allait trouver cette société, où l'esprit de résistance avait autant de ténacité que l'esprit d'innovation pouvait avoir d'ardeur.

La même lutte se produisit partout sans doute, mais dans la Bretagne et la Vendée elle prit un caractère particulier de violence. Ce fut le seul terrain sur lequel les deux principes, se combattirent à armes égales et avec des chances balancées. En courage comme en cruauté, en intelligence comme en folie, tout y dépassa les limites du probable, et presque du possible. On exagéra l'exagération même. Ailleurs, la Révolution ne se fit connaître que par échantillon; là elle se montra dans son effroyable splendeur, et la République fut forcée, pour rester victorieuse, de faire disparaître une population entière sous la terre et les eaux.

On ne s'étonnera point si notre récit renferme parfois d'étranges choses. Nous avons à parler d'un temps où rien d'ordinaire ne se faisait, et où l'épopée courait

les grands chemins. Faut-il môme l'avouer? plus d'une fois nous avons craint qu'une narration fidèle ne fût prise pour une invention bizarre , et , impuissant à rendre le vrai vraisemblable, nous nous sommes abstenu. Que l'on ne nous accuse donc point légèrement d'avoir plus consulté la fantaisie que la vérité : sauf la fable crue nous avons dû adopter pour donner une sorte d'unité à notre travail et lui faire justifier son titre, tout y est sincère et réel. Nous n'avons point voulu écrire un roman, mais des études sur le mouvement révolutionnaire en Bretagne.

Nous ajouterons que si ces Mémoires renferment des erreurs (et qui peut s'en garantir !) , on aurait tort, du moins, de s'en prendre à la précipitation, car nous nous occupons du livre qui parait aujourd'hui depuis bientôt six années ; les fragments insérés dans la Rente des Deux Mondes peuvent le prouver au besoin.

C'est la seconde fois que la Bretagne nous fournit les éléments d'un travail sérieux, et cependant nous n'oserions dire que ce sera la dernière. Tant de merveilleuses découvertes restent encore à faire dans cette mine de poésie, que nous y retournerons peut-être comme malgré nous. Là, d'ailleurs, les routes nous sont connues, les horizons familiers ; les hommes et les choses y parlent la langue de notre enfance, et nous sommes plus sûr de les comprendre.

Puis, pourquoi nier ce charme secret qui nous réat-

tire sans cesse, et presque à notre insu, vers la vieille patrie ? Pourquoi ne point avouer que nous touchons à son passé, avec l'espèce d'attendrissement mélancolique que l'on aurait à retrouver les gages d'un premier amour? Que la France ait gravé ses armes sur l'écusson effacé de nos vieux ducs, nous nous en réjouissons; mais il n'en restera pas moins toujours pour nous une Bretagne que rien ne peut nous enlever; c'est la Bretagne aux valions ombreux et aux grandes bruyères, où les souvenirs de nos jeunes années sont ensevelis !

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