NAISSANCE — MON ENFANCE CHEZ UNE NOURRIC1 UNE FAMILLE AVANT
Ce fut le 30 mai 1768 que l'on vint annoncer à mon père la naissance d'un enfant, au moment où il partait pour la forêt du jour et de la nuit l , avec son chef d'atelier ; il fit signe qu'il n'avait pas le temps de descendre de cheval pour me voir ; on me baptisa sans bruit, je quittai Guingamp le lendemain avec ma nourrice, et il ne fut plus question de moi.
Je demeurai cinq ans à la campagne, plus aimé que
* Cott an e coët an noz, dans le département des Côtes-du-Nord. I. 1.
soigné par la bonne paysanne qui s'était chargée de me tenir lieu de mère à raison de cinq livres par mois, outre la chandelle et le savon. Elle me préférait pourtant à ses propres enfants, que j'avais le droit de battre, en ma qualité de fils de bourgeois. Mes caprices faisaient loi à la ferme, et tous me cédaient par indulgence ou par respect.
La moralité chez l'enfant n'est que l'expérience, et dès que vous lui ôtez le sentiment vrai des choses , îi se corrompt. Au lieu de me forcer à chercher ma place dans le monde, on avait essayé de me soumettre celuici; je crus être le but et le pivot de tout. Mes fantaisies ne trouvant point d'obstacles, se prirent elles-mêmes pour des droits. Mon cœur, dont la sensibilité n'était point entretenue par le sacrifice, s'endurcit; je devins dominateur, égoïste et cruel.
Ma nourrice vantait mes vices comme s'ils eussent été l'indice d'une race plus noble. A voir sa timide admiration devant mes mauvais instincts, on eût dit une poule toute fière d'avoir nourri , dans sa couvée , un oiseau de proie.
Les seuls enseignements raisonnables que je reçus à la ferme me venaient des animaux; eux seuls savaient se défendre de ma tyrannie. Il y avait surtout un chat fauve, qui, dès mes premières attaques, manqua de m'arracher un œil, et me tint, depuis ce temps, à distance. Je me rappelle encore l'espèce d'audace défiante
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avec laquelle il fixait sur moi ses yeux verts lorsqu'il me rencontrait, et la crainte mêlée d'estime que j'éprouvais en le laissant passer. C'était le premier être qui m'eût appris ce que peut le courage contre l'oppression, et son souvenir m'a plus d'une fois servi d'exemple depuis, dans les difficultés de la vie.
Ma mère et mes frères venaient me voir tous les ans à la ferme; c'était une fête pour tout le monde, excepté pour moi, car ce jour-là il fallait se laisser décrasser et porter des culottes !
Ma mère, qui tenait en outre à dépenser toute la tendresse qu'elle avait économisée pendant douze mois d'absence, me retenait près d'elle et m'accablait de caresses qui me semblaient des attentats à ma liberté ; elle me recommandait d'être sage et de me moucher, deux préceptes dont je n'avais jamais reconnu la nécessité, et finissait toujours par des doléances mêlées de quelques bourrades sur mon peu d'amour filial.
Quoique élevés à la campagne comme moi, mes frères s'étaient, en effet, montrés d'humeur plus facile; les gâteaux avaient toujours fait parler chez eux la voix du sang, tandis que moi , aucune friandise ne pouvait m'apprivoiser. Amoureux avant tout de ma brutale indépendance, je ne pouvais me résoudre à feindre, dans l'intérêt de ma gourmandise, une affection que je ne ressentais pas; il me manquait un vice pour que l'on me pardonnât ceux que j'avais.
J'appuie sur cette circonstance parce qu'elle décida de ma vie entière; lorsque je retournai dans ma famille, j'y trouvai tous les esprits prévenus contre moi; on y avait décidé que j'étais incapable d'aimer mes parents, et, à force de me le répéter, on finit par se le persuader.
Je dois dire pourtant que mon père resta en dehors de tous ces jugements et de toutes ces influences. Je ne l'avais vu que deux fois pendant les cinq ans passés chez ma nourrice, et, aux deux fois, il s'était contenté de me relever la tête pour savoir si je n'étais point borgne, et de me faire marcher devant lui afin de s'assurer que je ne boitais pas. Mon père était un homme froid et laborieux, qui avait eu des enfants par distraction; il n'y voyait qu'une dépense de ménage. Uniquement occupé des tanneries qu'il dirigeait, et ne cherchant parmi nous ni joie ni tristesse, il demeurait étranger à tous ces événements d'intérieur que le cœur ou l'habitude rendent importants. La famille se réduisait pour lui au compte de dépense qu'il réglait chaque soir avec ma mère. 11 agissait dans la maison comme ces grandes roues de moulin, qui font tout aller, mais du dehors et sans paraître tenir à rien.
A mon arrivée à Guingamp, j'eus beaucoup à souffrir de la part de mes frères, qui, plus grands et mieux établis dans la maison, voulurent faire de moi leur esclave ; mais je me rappelais l'exemple du chat fauve et je sus l'imiter. Quand ils virent que je mettais sans cesse mes
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droits sous la sauvegarde de mes ongles, ils renoncèrent à une domination qui leur donnait plus de mai que de profit.
J'évitai d'ailleurs toutes les occasions de débats, je renonçai moi-même à partager leurs jeux, et ils s'accoutumèrent à me voir user à part de ma liberté.
Outre mes trois frères, j'avais deux sœurs destinées dès lors au couvent. Ennoblis par l'échevinage, mes ancêtres avaient vécu autrefois comme de vrais gentilshommes, c'est-à-dire dans l'oisiveté. Plus tard, la nécessité força notre famille à reprendre notre industrie roturière; mais les traditions aristocratiques y étaient restées vivantes. L'aîné héritait seul, et les cadets n'avaient d'autre perspective que le voile ou le rabat.
Habituées à cette idée, mes sœurs se préparaient déjà à leur sort, en jouant au couvent comme on joue au petit ménage. La maison était pleine de poupées habillées en nonnes. Mes frères s'étaient faits les aumôniers de cette communauté de carton, et avaient transformé le bûcher en une chapelle dans laquelle ils disaient la messe tous les dimanches , à la grande édification de leur troupeau.
Quant à moi, je m'occupais peu des projets de mes parents pour mon avenir. Je n'étais point heureux, car, pour l'enfance surtout, le bonheur n'est que l'amour; mais je menais une existence sauvage, insoucieuse et libre; je m'accoutumais à tirer parti de moi-même-
j'étais perpétuellement en action pour résister ou conquérir; je vivais enfin !
Ceux qui voient aujourd'hui l'intérieur des familles ne peuvent deviner ce qu'elles étaient autrefois. La Révolution a eu ce grand résultat de resserrer tous les liens domestiques en essayant de les briser. Nous avons vécu pendant dix ans au milieu de nos sœurs , de nos femmes, de nos enfants, comme des naufragés attendant la vague qui va les emporter. La longueur de l'angoisse nous a fait prendre l'habitude de nous tenir cœur contre cœur. Et comment, en effet, ces grandes crises ne réveilleraient-elles point toutes les tendresses? Le dégoût ou l'effroi de la vie publique n'amènent-ils pas une réaction naturelle vers la vie privée? Après les révolutions inutiles, les programmes menteurs, les vaines agitations au forum, le moyen de ne pas rentrer au foyer? Une fois la croyance morte, à quoi se rattacher, sinon aux affections? Et quand tous les partis vous ont trompé , comment ne pas envelopper sa femme et ses enfants dans ses bras, en disant : Tout est là !
Soit que cette leçon eût manqué aux générations qui précédèrent 89, soit que les habitudes immorales de l'aristocratie eussent corrompu la bourgeoisie ellemême, on ne trouvait alors, dans la famille, ni cette égalité, ni cette caressante intimité que nous y voyons maintenant. Le mari, maître unique et sans contrôle,
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réglait les moindres dépenses; la femme ne pouvait acheter une chaussure sans lui en demander le prix; elle rendait compte de l'argent qui lui était confié, comme le fait aujourd'hui une servante, et, le plus souvent, avec aussi peu de fidélité.
Quant aux enfants, confiés, dès leur retour de nourrice, à des domestiques qu'ils ne quittaient plus , ils mangeaient à la cuisine et couchaient aux mansardes. On ne leur permettait guère avant quinze ans d'entrer au salon ni de prendre place à la table commune, qu'ils quittaient, en tous cas, avant le dessert.
Dans la petite bourgeoisie, les hommes seuls dînaient ensemble ; la mère et les filles les servaient debout.
Je fus élevé ainsi jusqu'à douze ans, âge où mon père, fatigué de ma paresse et de ma turbulence, m'envoya au curé de Coètmieu1 pour qu'il prît soin de mon instruction. Je savais à peine lire, et l'on n'avait pu encore m'apprendre à compter.
1 Bois de Saint-Mieu, nom d'une paroisse du département des Côtes-du-Nord.