SOU V EMUS
importante, dans laquelle il se trouvait intéressé, nécessitait l'envoi d'un mandataire.
Quoique située à l'extrémité de la Bretagne, la ville de Brest n'est pas une ville bretonne : c'est une colonie maritime composée d'habitants de toutes les provinces de la France, et dans laquelle s'est formée je ne sais cruelle race douteuse, sans caractère propre et sans aspect spécial. L'observateur attentif peut bien découvrir, dans cette population habillée de toile cirée et de cuir bouilli, qui vit les pieds dans l'eau et la tête clans les brumes, quelque chose des dur* garçons de VArmorique* ; mais ce n'est qu'une trace fugitive. Du reste, la ville n'a guère mieux conservé aujourd'hui son air matelot : on sent bien encore un peu le goudron dans le premier port de France; on entend bien encore des marteaux de calfats sous les bassins couverts ; on rencontre bien encore, dans la rue des Petits- Moulin s, quelque vaillant maître au teint bistré, à la chique proéminente, aux escarpins enrubannés, venant de manger en trois jours la paye de quinze mois, et cherchant d'un œil curieux un pousse-caillou à éreinter; mais à part ces quelques traits maritimes, répandus çà et là comme des vestiges d'antique beauté sur un visage décrépit, le grand port n'offre plus à l'œil rien de saillant ni d'animé. On sent que le vent de la faveur
i M callet deus an Anmricq. (Proverbe breton.)
a cessé de souffler sur ce Versailles maritime, et que ses jours de splendeur sont passés. Ses longues files de vaisseaux désarmés dorment sous leurs toits peints; ses quais, presque déserts, sont couverts d'ancres gigantesques, que rouille l'eau du ciel, de canons numérotés et de piles de boulets verdis par la mousse. A peine si, de loin en loin, quelques coups de marteau, quelques grincements de fer, quelques (hauts de travail s'élèvent dans les immenses ateliers. De vieux gardiens en cheveux blancs et en livrées se promènent devant les magasins fermés, et des escouades de forçats passent lentement, avec leur cliquetis de chaînes, traînant quelques débris de navires démolis, tandis que, le long du canal encombré, glissent silencieusement des bateaux de passage, délavés par la mer et conduits par des chalandous en sabots. Rien ne peut rendre la sèche et monotone tristesse de ce tableau. Cela n'a môme pas la poésie des ruines; c'est la décadence dans sa désolante laideur. En vain voit-on s'étaler sur les deux montagnes des lignes immenses d'édifices bien entretenus, des cales, des usines, des machines somptueusement décorées de fer, de cuivre ou de plomb; je ne sais quoi de languissant perce à travers cette magnificence arrangée. Ce qui manque au port de Brest, ce n'est ni le soin ni l'opulence, c'est le bruit, c'est le mouvement ! Brest rappelle la régularité de ces vieilles femmes qui, une fois leurs sourcils repeints et leur
corset lacé, ont encore un faux air de vigueur et de sève ; mais regardez dans leurs yeux : la vie y. est éteinte, l'enveloppe fraîche et jeune couvre un cadavre ' ! Non pourtant qu'il faille regarder le port breton comme condamné sans retour; mais, quelque changement que le temps y apporte, nul ne le verra tel que je l'ai vu autrefois. Brest, ce vaisseau à l'ancre sur la plus belle rade du monde, pourra bien cesser d'être un ponton délaissé ; il pourra regréer ses mâts, reprendre son air marin et guerrier; mais il ne retrouvera plus les anciens équipages que j'ai vus sur ses gaillards : on ne reverra plus le vieux Brest royaliste ni le vieux Brest républicain. La physionomie morale du grand port a changé avec les hommes et les idées, et c'est seulement par les récits que l'on peut désormais connaître ce qu'il était. Quoique je n'eusse jamais vu de port militaire avant mon premier voyage à Brest, je fus peu frappé de celui que j'avais sous les yeux; je le trouvai petit, étroit, mesquin. Mais si la vue du port n'éveilla point chez moi l'admiration qu'il méritait, en revanche l'aspect de la population brestoise me causa une singulière surprise. Je trouvais là un peuple chez lequel je cherchais en vain un type national, et qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusqu'alors. Ce
1 Ce chapitre a été écrit il y a plusieurs années, sous le ministère de M. de Rigny. Aujourd'hui, 1839, le port de Brest a repris en partie son importance.
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n'étaient ni des Européens, ni des Asiatiques, ni des Africains ; c'était quelque chose de tout cela à la fois. Brest avait tant reçu dans son port de ces grandes escadres sur lesquelles naviguaient des renégats de toutes les nations, que le libertinage y avait confondu tous les sangs de la terre. Son peuple présentait je ne sais quel indéfinissable mélange de toutes les couleurs et de toutes les natures, depuis le Lapon huileux jusqu'au nègre de la côte de Feu; depuis le Chinois vernissé jusqu'au Mohican des grands lacs. Les classes supérieures elles-mêmes, quoique restées à l'abri de cette promiscuité brutale, en avaient ressenti le contrecoup. L'Inde, dont nos navires couvraient alors les mers, avait habitué notre marine à ses sensualités orientales, et tous, officiers et matelots, en avaient rapporté je ne sais quelle soif de volupté, quelle fièvre licencieuse qui s'était communiquée de proche en proche et avait bientôt envahi tous les rangs. La noblesse, qui occupait exclusivement les positions élevées, donnait l'exemple à cet égard. On trouvait encore chez elle tous les débordements libertins du siècle précédent : c'était la Régence avec des passions plus sauvages, plus sincères; la régence avec d'ardents marins calcinés par les tropiques, au lieu de pâles roués en jabots de dentelles; la cabine de six pieds et le hamac africain, au lieu de la petite maison et du sofa à franges de soie. Du reste, ce n'était pas seulement i. 10
par son libertinage que Brest rappelait une époque passée. Il n'existait point, en 89, dans toute la France, une autre ville qui eût conservé aussi intacts les préjugés nobiliaires. Des idées révolutionnaires commençaient à y germer vigoureusement, comme partout, mais sans pouvoir détruire l'aristocratique despotisme de La marine. Ce corps se partageait alors en deux catégories bien distinctes : l'une, nombreuse, riche, influente, recrutée dans la noblesse, formait ce qu'on appelait le grand corps; l'autre, presque imperceptible, pauvre et méprisée, était composée des officiers de fortune que le hasard ou un mérite supérieur avait tirés de la classe des pilotes, et que l'on désignait sous le nom d'officier*; bleus. Avant de faire partie du grand corps, les cadets des familles titrées passaient par l'école des gardes de pavillon, qui, à de très-rares exceptions près, leur était exclusivement réservée. Cette école, soumise à une discipline fort relâchée, était pour Brest une cause perpétuelle de désordres. Rien n'arrêtait cette jeunesse gâtée et vaine, accoutumée dans le manoir paternel à la servilité complaisante de vassaux tremblants, et qu'on lançait tout à coup, sans frein, avec un uniforme et une épée, au milieu des licences de la vie de mer. Chez les vieux officiers, du moins, l'expérience et le bon sens assouplissaient l'orgueil héréditaire; le frottement du monde en émoussait le tranchant; l'âge éteignait l'ardeur des passions; mais, chez ces enfants
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rien n'en adoui -issait la grossière manifestation. Leur vanité s'exerçait (tens toute sa naïveté; ils se faisaient un point d'honneur de leur insolence ; ils mettaient leur amour-propre à se rendre insupportables, et ne se trouvaient jamais assez affronteurs, assez odieux. Aussi avaient-ils pris possession de la ville et s'y conduisaient-ils en conquérants. Tout ce qui ne portait pas, comme eux, la culotte et les bas rouges, leur était ennemi. Ce n'était pas seulement l'expression d'un orgueil insolent que le bourgeois avait à supporter, c'étaient les taquineries tracassières d'écoliers effrontés; c'étaient des impertinences assez adroites, assez multipliées pour trouver les jointures de la patience la plus solide. Et nul moyen de se préserver de ces attaques, car elles venaient vous chercher partout, sur les promenades, au spectacle, dans votre maison. La nuit surtout, nul ne pouvait s'en croire à l'abri : souvent, au milieu de votre sommeil, vous étiez réveillé par une voix lamentable qui vous appelait par voire nom ; vous couriez ouvrir votre fenêtre, et. à peine aviez-vous passé la tête dehors, qu'une brosse insolente vous peignait la figure à l'huile, aux grands éclats de rire des gardes de marine qui tenaient l'échelle du barbouilleur. Un autre jour, en vous levant, vous ne trouviez plus ni portes ni fenêtres à votre rez-de-chaussée; tent avait été muré pendant la nuit. Ici, c'étaient des enseignes dont on avait changé la place* de telle
sorte que l'affiche d'une sage-femme se trouvait sous le balcon d'un pensionnat déjeunes filles; là, le réverbère que l'on s'était amusé à descendre dans le puits banal, tandis que le seau avait été bissé à la potence du réverbère. Et ne croyez pas que l'insolence des gardes de pavillon se bornât à ces insultes anonymes et individuelles; parfois elle s'adressait à la population entière. Un jour, par exemple, ils se disaient : « Il n'y aura pas de spectacle ce soir, » et quand vous arriviez, avec votre fille ou votre femme, pour voir la pièce nouvelle, vous trouviez deux de ces messieurs à la porte, le chapeau sur l'oreille, l'épée à la main, qui vous disaient tranquillement :
— On n'entre pas.
On vous mettait la pointe au visage, et il fallait rebrousser chemin. Un autre jour, c'était une promenade qui était ainsi mise en interdit. A ceux qui se présentaient, on criait de loin :
— Les gardes de marine se promènent, monsieur !
Et il fallait se retirer. Anciennement, cette audacieuse licence était allée plus loin; les officiers supérieurs eux-mêmes en avaient donné l'exemple : on tendait des filets dans les carrefours, on prenait au piège les jeunes servantes qui sortaient, le fanal à la main, pour aller chercher leurs maîtresses, et on ne les relâchait que le lendemain. Les bourgeoises elles-mêmes ne pouvaient se montrer dans les rues, une fois la nuit
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close, sans s'exposer à être insultées. La fille d'un marchand de la rue des Sept-Saints (alors fort différente de ce qu'elle est aujourd'hui) fut enlevée, en sortant des prières du soir, et quand, huit jours après, on la rendit à son père, elle était folle ! Cette fois, l'affaire fit du bruit; le peuple murmura; on trouva l'espièglerie trop forte, et les chefs voulurent faire un exemple sur les quatre officiers coupables de l'enlèvement : ils furent mis aux arrêts et condamnés à placer à leurs frais la fille du marchand à l'hôpital. Ce fut à la même époque qu'un capitaine de frégate, partant pour l'Inde, réunit ses créanciers à bord, fit lever l'ancre, et ne consentit à les débarquer qu'à vingt lieues de Brest, et après avoir exigé quittance de chacun d'eux. Cette escroquerie ne lui attira aucun châtiment. Si la conduite des officiers était telle, on conçoit quelle devait être celle des matelots. La licence des chefs servait de modèle et d'excuse à celle de leurs inférieurs. Quand des équipages arrivaient de mer, ils s'emparaient de la ville comme du pont d'un navire pris à l'abordage. Alors il fallait faire rentrer les enfants et les femmes, fermer les fenêtres, baisser les rideaux, car le regard ne pouvait tomber dans la rue sans rencontrer une image sanglante ou obscène. Mais, la nuit venue, c'était bien autre chose : on n'entendait plus que clameurs furieuses, cris de meurtre et hurlements d'ivrognes! La ville, qui avait été tout le jour un lupanar, devenait t. 10.
Mi SOUVENIRS
alGrs un coupe-gorge. Les matelots et les soldais s'assassinaient à chaque carrefour, sans que personne songeât à s'y opposer et sans que le paisible habitant prît garde à une chose aussi vulgaire. Le lendemain seulement, les laitières de la campagne, en parcourant les rues encore solitaires, s'arrêtaient un instant autourdès cadavres que l'orgie avait laissés après elle, puis passaient en disant tranquillement :
— Il paraît qu'il y a des navires du roi en rade.
Tandis que le bourgeois devant la porte duquel 1 "homme était tombé, faisait débarrasser le seuil, laver le pavé, et rentrait pour déjeuner. Comme je l'ai déjà dit, cet état de choses s'était modifié en 89. Sans avoir perdu son orgueilleuse suffisance, le corps de la marine était forcément plus circonspect à l'égard des habitants, qui se montraient moins patients que par le passé. Cependant des rixes fréquentes avaient encore lieu, et je me rappelle avoir été forcé deux fois de mettre l'épée à la main, en pleine promenade, pour faire respecter des dames que je conduisais. Ces faits, d'ailleurs, étaient journaliers. Quant au dédain que le grand corps avait toujours témoigné aux officiers sans naissance, il restait le même qu'autrefois; c'étaient toujours les officiers bleus ou les intrus, comme ils les appelaient, hommes de fer qui, malgré les mépris, étaient allés droit devant eux; dont le courage et le talent avaient grandi au bruit des risées, et qui étaient entrés dans le
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corps aristocratique comme sur le pont d'un vaisseau anglais, le pistolet au poing et la hache à la main. Du reste, la hauteur injurieuse que les privilégiés affectaient à leur égard avait une autre source que la cause avouée. L'orgueil couvrait de son pavillon les sentiments de haine et de jalousie que l'on n'aurait osé étaler au grand jour. Les nobles sentaient que la seule présence de ces hommes dans leurs rangs était une protestation vivante du talent contre la naissance, un cri sourd d'égalité jeté par te. nature au milieu des inégalités consacrées. Puis, les officiers bleus avaient l'impardonnable tort d'être habiles. On pouvait les humilier, mais non s'en passer. Il fallait donc leur faire payer le plus chèrement possible leurs indispensables services. Aussi rien n'était-il épargné à cet égard. L'insolence envers un intrus était non-seulement permise, c'était un devoir sacré qu'on ne pouvait oublier sans s'exposer soi-même au mépris de ses camarades. Lorsque je visitai Brest, on me montra un vieux capitaine qui, dans sa vie, avait fait amener pavillon à soixante navires anglais de toutes forces, qui comptait trentedeux blessures reçues dans quarante combats; ses deux fils, sortis depuis peu des gardes de marine, avaient tout à coup cessé de le voir : surpris et affligé m de cet abandon, le vieillard leur adressa un tendre reproche; les jeunes gens baissèrent les yeux avec embarras ; enfin, pressés par les questions du vieux marin :