LE CHATEAU DE KERJEAN — MORT DE MES PARENTS
La liquidation de M. Dumery, et quelques nouvelles affaires dont il me chargea, me retinrent à Brest près de trois mois. Je voulus profiter de ce séjour pour visiter les villes voisines; une rencontre inattendue que je fis à Saint-Pol dérangea mon projet. J'y trouvai le docteur Launay, qui se rendait au château de Kerjean. Il avait été médecin de madame de Côatansecours lorsqu'elle habitait le pays de Tréguier, et allait la voir; il me proposa de l'accompagner. J'acceptai d'autant plus volontiers, que la marquise s'était montrée de tout temps l'amie, ou plutôt la patronne de notre famille. Madame Suzanne de Côatansecours avait longtemps été
célèbre en Bretagne pour sa beauté, et l'était encore pour son faste et son orgueil. On répétait à ce sujet mille anecdotes, que Launay eut soin de me raconter en chemin. Une, entre autres, me frappa. Quelques mois auparavant, M. de la Marche, évêque de Léon, était venu visiter madame de Côatansecours avec six ou huit curés du voisinage. L'heure du repas venue, le prélat s'aperçut que son couvert seul avait été mis; il demanda au sommelier où devaient dîner les prêtres qui l'avaient accompagné.
— A l'office, monseigneur, répondit l'officier de la bouche.
M. de la Marche prit vivement son couvert et s'avança vers la porte.
— Où allez-vous? lui demanda madame de Côatansecours, étonnée.
— Dîner avec mon clergé, madame, répondit l'évêque. La marquise, confuse, s'excusa et ordonna de mettre
à sa table les couverts des curés. Nous trouvâmes, en arrivant, le château de Rerjean défendu comme une forteresse. Les remparts étaient garnis d'artillerie, les herses en état; on exhaussait chaque soir les ponlslevis, et toutes les clefs, môme celle de la poterne, étaient déposées sous le chevet de la marquise. Nous ne pûmes arriver jusqu'à celle dernière qu'après avoir donné nos noms à une sorte de chambellan, chargé de les transmettre à une dame d'honneur, qui les répéta
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elle-même a une camériste, encore fallut-il faire antichambre près d'une heure. On eût pu se croire à Versailles, au petit lever de la reine. Nous fûmes enfin reçus, et le bon accueil de la marquise nous fit oublier bien vite les ennuis de l'étiquette dont elle s'était entourée. Madame de Côatansecours était déjà fort vieille, mais d'un esprit vif, original et facile à prévenir. Je lui plus au premier coup d'oeil. Elle me parla longuement de ma famille, m'obligea à lui raconter mon histoire, qui parut l'amuser beaucoup, et me déclara qu'elle me retenait à Rerjean pour quelques jours. Je ne sais si Launay fut jaloux du bon accueil que me faisait la marquise, et piqué .de se voir éclipsé par moi, mais il résista à toutes les instances et repartit dès le lendemain, me laissant plus embarrassé que ravi de mon succès. Le château de Rerjean était alors le rendezvous de toute la noblesse. La marquise donnait des fêtes auxquelles on venait de Quimperlô et de Dinan. J'eus occasion d'en voir une où les plus illustres noms de la Bretagne se trouvaient représentés ; elle fut suivie de grandes chasses dans les bois du château. J'avais d'abord éprouvé quelque répugnance à me mêler aux hôtes de madame de Côatanseccurs; je craignais des dédains, que j'eusse difficilement endurés; mais je m'aperçus bientôt que chacun avait déposé sa vanité pour songer à la joie, et que les plus aimables étaient les* plus recherchés. Rassuré de ce côté, j'oubliai ma
timidité (cet autre orgueil des humbles), et je m'abandonnai naïvement au plaisir. Joie ou douleur, tous les épanchements de l'âme amènent vite l'intimité. Je fus bientôt lié d'affection et d'habitude avec la plupart des hôtes de la marquise. Celle-ci, de son côté, continuait à me retenir, et mon séjour à Rerjean, qui ne devait d'abord durer que quelques heures, se prolongea pendant plusieurs semaines. Enfin, pourtant, des lettres de M. Dumery me rappelèrent à Brest. Je terminai les affaires qui m'y avaient appelé et je repartis pour Rennes, en prenant cette fois la route de Guingamp. Je voulais seulement y passer quelques heures, pour embrasser ma- mère et voir mes sœurs à leur couvent; mais j'appris en arrivant que mon père venait d'être atteint de la petite vérole. Je courus au comptoir, où je trouvai mes deux frères; ils étaient occupés à feuilleter le grand-livre et à inventorier les cartons. Ils firent, à ma vue, un mouvement de surprise et comme de désappointement. Je n'y pris point garde et leur demandai comment était le malade.
— Fort mal, me répondit Laurent.
— Et où est ma mère?
— Près de lui.
J'allais la rejoindre, lorsque je rencontrai sur l'escalier mes sœurs qui accouraient. Nous nous embrassâmes en pleurant, puis nous entrâmes. Ma mère se détourna et vint à nous. Je me jetai dans ses bras.
— Vous arrivez dans un triste moment, Baptiste, me dit-elle avec une sorte de calme.
— N'est-il donc plus d'espoir? demandai-je.
Elle secoua la tête. Je la laissai avec mes sœurs, et je m'avançai doucement vers le lit du malade. Il était plongé dans une somnolence agitée, le visage taché de rougeurs livides, les paupières gonflées et les lèvres entr'ouvertes. Ses deux mains crispées retenaient convulsivement le drap dont il était couvert, et ses cheveux gris semblaient hérissés de douleur. Tous mes ressentiments s'évanouirent; un nuage de larmes couvrit mes yeux. Je m'assis près du lit, penchant doucement mon visage vers celui du malade; j'aurais voulu aspirer toul son mal et mourir à sa place. Il entr'ouvrit ses paupières, me reconnut et sourit. J'étais déjà attendri; ce sourire, le seul que m'eût jamais adressé mon père, m 'alla jusqu'à l'âme et me fit fondre en pleurs. Je saisis sa main, que je couvris de baisers; il la retira vivement.
— Ne me touche pas, dit-il d'une voix altérée, tu gagnerais mon mal.
— Que m'importe ! m'écriai-je en la pressant de nouveau.
Mes sœurs s'approchèrent alors ; il leur jeta un regard languissant, murmura leurs noms, puis referma lesyeux.
— Ne le fatiguez point, dit ma mère à demi-voix. Nous nous retirâmes à l'écart. J'avais le cœur plein,
j'aurais voulu pouvoir pleurer tout haut, serrer mon
père dans mes bras et lui crier de m'aimer. Après quelques instants de silence, il releva la tête, regarda autour de lui et demanda où était Laurent. Je descendis le chercher. En m'approchant du comptoir, j'entendis que l'on parlait haut.
— Il faut que ces six mille livres se retrouvent, disait vivement François.
— On les a dépensées dans la fabrique, répondait Laurent.
— Vous devez le prouver.
— Les comptes ont été égarés.
— Alors, vous en êtes responsable.
— C'est ce qu'il faudra voir.
— Les tribunaux se chargeront de vous le répéter.
— Attendez au moins que le mourant soit dans la châsse ! m'écriai-je.
Ils se détournèrent en tressaillant.
— Il nous espionnait, s'écria Laurent avec colère. Je lui jetai un regard de mépris.
— Que voulez-vous? reprit-il.
— Je venais vous chercher pour fermer les yeux de notre père.
Tous deux me suivirent. A leur aspect, le malade se souleva avec effort, il nous fit signe d'approcher et nous tendit les deux mains. Ma mère et moi fûmes seuls à les prendre. Quelque chose d'étrange se passait dans ce cœur : on eût dit que le mur de glace dont il
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avait été entouré se fondait, et qu:à l'approche de la mort, ce qu'il y avait d'homme en lui se réveillait subitement. Pour la première l'ois je sentais mon âme communiquer avec son âme, jusqu'alors fermée. Il promena un instant son regard de l'un à l'autre.
— C'est Dieu qui vous a tous réunis, dit-il d'une voix entrecoupée; j'ai du moins la consolation de vous voir une dernière fois... Vous êtes tous d'âge maintenant à vous passer de moi... Travaillez avec courage et tâchez de rester d'honnêtes gens.
Mes sœurs et moi nous ne pouvions retenir nos sanglots; ma mère, les mains jointes, pleurait tout bas; quant à François et à Laurent, ils étaient immobiles et les yeux secs. Mon père fît une assez longue pause; puis s'adressant à mes frères et à moi :
— Vous pourrez avoir besoin l'un de l'autre, dit-il avec une tendresse que je ne lui avais jamais vue, promettez-moi de rester unis et prêts à vous secourir.
— Je vous le promets, mon père, répondis-je. Il s'arrêta encore ; puis, faisant un nouvel effort :
— Laurent, continua-t-il, se chargera de régler les affaires de la fabrique et d'établir le bilan.
— N'avez-vous pour cela aucune instruction à nous donner, mon père? demanda François avec une sorte d'embarras précautionneux.
— Aucune; les livres sont à jour, vous y trouverez tout expliqué.
— Sauf l'emploi des six mille livres provenant de la créance Dupuis, observa François.
— Les six mille livres, dit le mourant étonné, ne sont-elles pas en caisse?
— Elles n'y sont pas.
Mon père leva la tête.
— Que dis-tu? je les avais données à ton frère... Que sont-elles devenues? où sont-elles?... Et s'adressant à Laurent : — Qu'en as-tu fait? réponds, qu'en as-tu fait?...
Laurent, pâle, les yeux baissés, balbutia quelques mois inintelligibles.
— Les aurais-tu dépensées, malheureux?
— Non.
— Alors, tu les as?
Il fît, tout confus, un signe affîrmatif.
— Vous êtes témoins qu'il l'avoue ! s'écria François.
— Il l'avait donc nié? demanda mon père. François allait répondre; sur un signe que je lui fis,
il s'arrêta. Mais mon père avait tout deviné : il se dressa sur son séant, les deux poings fermés. Son haleine sifflait, ses yeux lançaient des flammes !... Il étendit le bras vers Laurent, comme s'il eût voulu le foudroyer.
— Voleur! s'é'cria-t-il... Il prenait ses précautions avant ma mort... Voilà le fruit de ma préférence î... Et moi qui pour lui dépouillais les autres !... pour lui !... Ah ! mais je puis tout changer encore...
Il fouilla au chevet de son lit et en tira un papier dont il défit l'enveloppe.
— Tu vois, dit-il à Laurent... c'étaient mes dernières volontés... La fabrique, la maison, tout était pour toi... mais tu n'es pas digne d'être traité en aîné... je te fais l'égal de tes frères...
En prononçant ces mots, il ouvrit son testament et le déchira avec une sorte de rage. Nous étions demeurés interdits. Laurent avait caché son visage dans ses mains; quant à mon père, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il se laissa retomber en arrière et ne parla plus. Son agonie commença peu après; elle dura environ une heure. J'avais passé mon bras pour soutenir sa tête, et approché mon visage du sien. Il fit tout à coup un mouvement vers moi, me regarda fixement, poussa un soupir et ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. Cette mort me causa une impression singulière : ce fut un regret poignant, mêlé de je ne sais quel contentement douloureux. J'avais obtenu le dernier regard et la dernière étreinte de mon père; il m'était permis de croire qu'il était mort en regrettant de ne m'avoir pas mieux connu, et, pendant quelques instants du moins, j'avais été vraiment son fils. Rien, certes, ne pouvait m'avoir appris à l'aimer : en tout temps mes plus cuisantes douleurs m'étaient venues de lui; mais tous les ressentiments du passé ne se perdaient-ils pas dans cet embrassement de l'heure su-
prôme? Qu'importaient les anciens jours? je ne voulais me rappeler mon père que tel qu'il m'avait quitté. Qui ne connaît, d'ailleurs, le charme attendrissant que donne la mort à tous les souvenirs? Les défauts de celui qui n'est plus s'oublient, parce que nous avons cessé d'en souffrir ; nous ne voyons que le vide qu'il a laissé, et, quelque coupable qu'il eût été, nous savons trouver dans sa vie une heure qui fut belle, un sentiment qui fut noble et touchant ! Le premier soin de mes frères fut de s'occuper du partage. Ils espéraient me trouver facile et peu attentif; mais, outre mes intérêts, j'avais à défendre ceux de ma mère; je veillai à ce que les droits de chacun fussent respectés scrupuleusement. Ma défiance eût dû les irriter; elle leur inspira pour moi une sorte d'estime. Après un long débat dans lequel je les forçai à rectifier un compte dont ils croyaient avoir fort habilement déguisé V erreur, toute à leur avantage, Laurent m'avoua qu'il ne m'avait pas cru si au courant des affaires, et il me proposa une association. Il est inutile de dire que je refusai. Aussitôt après la mort de mon père, j'avais écrit à M. Dumery; j'appris, par la réponse d'un des commis, qu'il venait luimême d'être emporté presque subitement. Je balançais déjà à quitter Guingamp, où je croyais voir des chances de réussite : cette nouvelle me décida. Nous avions hérité chacun d'environ vingt mille livres. C'était assez, à mon âge et dans noire petite ville, pour entrer dans
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les afiaires et conquérir, en travaillant, une honorable position. Ma mère vint demeurer avec moi. Son affection pour mon père n'avait jamais eu cette ardeur qui rend les séparations impossibles. En me rappelant l'oppression qu'elle avait subie pendant trente années, j'avais môme cru, au premier instant, que son veuvage ne tarderait pas à lui paraître une délivrance; mais je pus comprendre bientôt quelle était la puissance de l'habitude sur certaines âmes. La servitude dans laquelle ma mère avait langui si longtemps ne lui avait pas seulement rendu le joug facile, il lui était devenu nécessaire. Lorsqu'il lui manqua, elle se sentit chanceler, comme si un appui lui était ôté. Une lonpue abdication de la volonté lui en avait fait oublier l'usage. Vouloir était pour elle, désormais, un dérangement et une fatigue. Lorsqu'elle se trouva maîtresse d'ellemême, sa liberté lui parut de l'abandon; semblable à ces malades que l'on a longtemps soutenus dans leur marche, et qui, au premier pas qu'ils font seuls, s'effrayent et étendent les bras. Puis, tout avait changé autour de ma mère : il avait fallu quitter la maison où elle était venue jeune, où elle avait vieilli; les meubles qu'elle avait eus pendant trente ans, et qui étaient pour elle comme l'air et le soleil; le jardin, dont elle connaissait tous les arbres, toutes les fleurs! J'avais en vain cherché une demeure élégante et gaie; ce n'était ni le même aspect ni la même lumière; il fallait en ap-
prendre les détours î Les habitudes de la main, de la voix, du regard, n'y convenaient plus; le corps ni l'âme de ma mère n'étaient façonnés à cette nouvelle enveloppe; ce n'était point la coquille dans laquelle elle avait vécu. De toute manière il fallait donc recommencer une nouvelle vie. Une nature plus active l'eût au moins essayé; mais, je l'ai déjà dit, le long esclavage de ma mère l'avait brisée. Transplantée ainsi, tout à coup, dans une nouvelle existence, elle ne la compara point à l'ancienne; par cela seul qu'il y avait changement, il lui sembla qu'il y avait exil. Comme ces Suisses qui pleurent la misère de leurs chalets et le froid de leurs glaciers, elle en vint à regretter la monotone servitude d'autrefois. Je voulus combattre cette impression; mais comment persuader une âme qui n'aspire qu'au sommeil? M'écouter seulement était une souffrance pour ma mère, car ce qu'elle regrettait, c'était cette somnolence sans rêves* qu'elle s'était accoutumée à regarder comme la vie. Minée par un vague malaise, je la vis s'affaisser de jour en jour. J'appelai en vain à mon aide la tendresse, puis la science; tous mes efforts restèrent inutiles. L'habitude était la vie de ma mère; pour la guérir, il eût fallu recréer le passé. Ce qui manquait à chaque chose, c'était de ne pas être depuis longtemps. Elle languit près de moi environ deux années, puis mourut sans que j'eusse pu même avoir la joie d'adoucir ses derniers moments.
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