JOSEPH SORT DU COUVENT — UN PRÊTRE CONSTITUTIONNEL
Depuis mon retour à Guingamp, mon commerce m'occupait presque exclusivement. Je m'étais associé à deux jeunes gens de mon âge, qui me secondaient avec intelligence; mais les affaires devenaient chaque jour plus difficiles. On était à la fin de l'année 1791 ; l'ennemi menaçait nos frontières, la plus grande partie de la noblesse avait émigré, et le clergé tout entier s'était soulevé contre la nouvelle constitution civile. Sa résistance hâta les mesures révolutionnaires que l'on songeait à prendre contre lui. On proclama la suppression des monastères et des anciens évêchés, la régularisation du clergé ordinaire, la vente des biens de l'Église, avec la fixation d'un nouveau traitement pour ses membres. On devine combien de tels changements durent apporter de troubles en Bretagne, où les sentiments religieux étaient encore profonds et les prêtres tout-puissants. Trop d'intérêts spirituels ou temporels étaient froissés, pour qu'il n'y eût point douleur, colère et révolte. Ce ne furent point seulement les campagnes qui s'émurent : les villes, qui perdaient 1. 12
leur évêché, leurs chapitres et leurs couvents, réclamèrent également. Ainsi, à Saint-Pol, la municipalité, composée de patriotes, déclara à l'unanimité que s l'on ôtait son évoque à cette ville, renfermant au plus cinq mille âmes, il était au moins indispensable qu'elle eût : «un curé en chef, dix vicaires, un prêtre sacristain, quatre chantres, un serpent, trois musiciens, un maître de psallette, quatre enfants de chœur, un organiste, un souffleur d'orgue, quatre porte-dais, un sonneur de cloches, un armurier-horloger et une blanchisseuse. » A Morlaix, les administrateurs, sommés d'apposer les scellés sur les archives de l'évêque de la Marche, s'excusèrent, leurs principes religieux ne leur permettant point de remplir une pareille mission. Quant aux prêtres, les uns s'étaient embarqués à Benodet, a Binic, au Légué pour l'Espagne et les îles anglaises; d'autres avaient quitté leurs presbytères en refusant le serment; presque tous excitaient, de près ou de loin, les fidèles à la révolte. Les couvents, de leur côté, refusaient de donner l'état de leurs biens, d'ouvrir leurs portes et de reconnaître la loi d'après laquelle ils devaient se constituer pour former une communauté régulière ; il fallait entrer de force, chasser les nonnes ou les moines et mettre le monastère sous les scellés. A Carhaix, les calvairiennes avaient été sommées vingt fois d'obéir à la loi, mais en vain; les officiers municipaux se présentèrent enfin, suivis de soldats. La cour
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était pleine de pauvres femmes et d'enfants auxquels on venait de distribuer l'aumône de chaque jour. Le syndic demanda la supérieure; elle parut bientôt derrière la grille, entourée de ses sœurs.
— La loi vous ordonne de sortir sur-le-champ, dit-il.
— Mon vœu me commande de rester, répondit la sainte femme.
— Au nom de la nation, ouvrez cette porte.
— Au nom de mon Dieu, je ne puis l'ouvrir.
— Alors, qu'on la brise!
Des soldats s'avancèrent pour exécuter cet ordre; mais les nonnes étaient tombées à genoux, et, d'une voix claire, entonnaient le miserere Dei. La grille vola bientôt en éclats. Les officiers municipaux pénétrèrent dans le parloir; ils prièrent chaque nonne d'indiquer ce qui lui appartenait dans le couvent.
— Tout ici est à Dieu et aux pauvres, répondit la supérieure.
— Mais vos meubles?
— Nous avons notre croix et notre rosaire.
— Vos lits?
— Nous pouvons coucher sur la terre.
— Vos livres de prières, au moins?
— Nous les savons par cœur.
— Emportez donc tout, dit l'officier municipal aux soldats.
Ceux-ci coururent aux cellules; ce qu'elles coule-
liaient fut entassé au hasard dans des chariots. On ordonna aux calvairiennes d'y monter à leur tour. Alors, elles se tournèrent une dernière fois vers les tilleuls du jardin, la vieille cour herbeuse, le puits tapissé de lierre, et embrassant d'un long regard la retraite où la plupart avaient vieilli, sans dire un mot, sans répandre une larme, elles croisèrent les mains sur leurs chapelets, prirent place dans les chariots et partirent.
J'étais inquiet de savoir ce que pouvait être devenu Joseph dans ce bouleversement. J'avais d'abord espéré m'en informer moi-même en allant à Morlaix ; mais, toujours retenu par les affaires, je m'étais décidé à lui écrire. Je m'étonnais déjà de son retard à répondre, lorsqu'un matin je le vis entrer lui-même; je jetai un cri de joie et je courus l'embrasser.
— Vous ne m'attendiez pas, monsieur Baptiste? dit-il en souriant tout attendri.
— D'où venez-vous donc et comment êtes-vous ici? demandai-je.
— Notre couvent a été fermé.
— Ah ! voilà ce que je craignais !
— Tout s'est passé sans querelle et sans violence. Messieurs les municipaux de Morlaix ont remis à chacun de nous ce qui lui appartenait. Je suis arrivé hier soir avec mon petit bagage.
— Et vous venez habiter Guingamp?
— Non; j'ai tout laissé à Plouaret, chez une vieille
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tante qui m'a donné une chambre. Je serai là plus tranquille et plus ignoré; je pourrai presque me croire encore dans notre beau couvent.
Sa voix avait un accent de tristesse en me parlant ainsi. Je lui pris affectueusement les mains.
— Vous resterez au moins quelques jours ici? repris-je.
— Excusez-moi, monsieur Baptiste, je voulais seulement vous dire où j'étais; maintenant que je vous ai vu bien portant et bien heureux, je vais m'en retourner content à Plouaret. Ici, voyez-vous, il y a trop de bruit et de mouvement pour moi; je suis habitué à la tranquillité du cloître ; au milieu de vos rues, je me sens étourdi comme sur la mer. Là-bas, j'ai une vallée où l'on n'entend que le murmure des feuilles et le bruit du moulin. Je pourrai côtoyer les bois en lisant mon bréviaire, dire mon chapelet aux croix de carrefour, entrer dans l'église à toute heure, sans que personne le remarque. Que faut-il de plus à un pauvre moine qui attend que Dieu veuille de son âme? Seulement, monsieur Baptiste, s'il vous reste jamais une fin de journée et que vous n'ayez nulle part où aller prendre du plaisir, n'oubliez pas que vous trouverez à Plouaret un lit clos, de la paille fraîche et du lait.
— J'irai, Joseph, j'irai, répondis-je attendri.
— Ce sera bien de l'honneur et de la joie pour moi, monsieur Baptiste, dit-il avec une émotion reconnais-
santé... Jl n'y a rien de bien beau avoir dans notre pauvre village, mais nous irons dans la clairière lire quelques chapitres de l'Imitation, et vous aurez un rossignol niché sous vos fenêtres.
— Samedi prochain je serai chez vous.
— Merci, monsieur Baptiste. Je m'en vais avec cette bonne promesse. Que Dieu vous aime toujours ! Il y aura la moitié de ma prière pour vous.
Nous nous embrassâmes encore, et Joseph partit. Sa vue m'avait rappelé mon enfance. J'attendis avec impatience toute la semaine; enfin, le samedi venu, je me hâtai d'expédier les affaires les plus pressées et je me mis en route pour Plouaret. Joseph était venu audevant de moi; en m'apercevant, il fit un signe de joie et accourut à ma rencontre.
— Vos promesses sont aussi sûreo que celles des saints, monsieur Baptiste! s'écria-t-il.
— Je désirais trop vous revoir pour y manquer, répondis-] e en lui tendant la main.
Il la serra dans la sienne.
— Vous êtes venu à pied, reprit-il, et vous avez chaud, sans doute; venez, il y a ici, à quelques pas, une fontaine sous des graigonniers... vous pourrez vous reposer et vous rafraîchir.
Et comme je le suivais, il ajouta en souriant :
— Pardon, si je vous traite comme les pères du désert leurs visiteurs; mais je n'ai, comme eux, d'autre
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richesse que celle des oiseaux : les fleurs des champs, les fruits de la haie et l'eau du rocher!
Nous trouvâmes, en effet, à peu de distance, une source ombragée de pruniers sauvages, au pied desquels nous nous assîmes. Je promenais les yeux autour de moi. Le jour allait finir, le vent du soir faisait ondoyer au loin les saulaies, comme des champs de blé mûr; les prés, émaillés de fleurs d'automne, exhalaient une odeur de miel, et l'eau qui s'échappait de la fontaine allait se perdre, en bruissant, dans les glaïeuls. La vue de ce paysage me rappela la vallée de la Perche et tant de douces stations faites au bord de ses eaux murmurantes. Je le dis à Joseph.
— J'Jr pensais, me répondit-il : voilà, à l'horizon, des collines pareilles; ici, les mêmes touffes d'aulnes et de noisetiers; pour nous croire à ce temps, il ne nous faudrait plus que votre Plutarque.
— Et dix années de moins, observai-je.
Il secoua la tête.
— Oui, vous avez raison... il y a de cela dix années ! Les jours ont passé dans ma vie comme le vaisseau sur la mer, sans laisser de sillon. Parce que mon cœur -a le même âge, il me semble toujours que je n'ai pas vieilli! Et pourtant, quand j'y pense, monsieur Baptiste, que de tristes choses se sont passées depuis! que de malheurs déjà accomplis, et combien d'autres vont arriver !
— Que craignez-vous donc, Joseph?
— Je crains tout, monsieur Baptiste, tout, car l'humilité et la soumission s'en sont allées du monde. Voilà que les hommes veulent imiter la justice de Dieu : ils font le déluge pour tout changer ici-bas; mais une fois les eaux venues, qui pourra les renvoyer?
— Elles s'écouleront d'elles-mêmes, et un nouveau monde naîtra, fécondé par le limon qu'elles auront laissé.
— Hélas ! ce limon sera formé de cadavres et fera germer peut-être autant de maladies que de moissons.
— J'ai plus de foi que vous dans l'avenir, Joseph.
— Parce que vous êtes plus jeune, monsieur Baptiste. L'avenir, voyez-vous, c'est comme ces palais que l'on voit dans les nuages : tant qu'on est loin, ils paraissent beaux, et lorsqu'on approche, ils se fondent en tonnerre ou en pluie.
— Ainsi, vous n'attendez aucun bien de la révolution qui s'accomplit?
Il hésita.
— Comment oserais-je répondre? dit-il. Tant de changements auront-ils un but heureux, ou n'est-ce qu'une révolte d'orgueil, comme celle des mauvais anges? Que sais-je et que suis-je, pour deviner la providence de Dieu? Mais "quoi qu'il arrive, mon cœur saigne en voyant les ruines qui s'accumulent.
— Ce qui a été abattu devait l'être, repris-je ; c'était
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un édifice fondé par la violence et l'injustice. Votre foi vous a fait supporter la société qui s'écroule sans vous plaindre et comme une dure condition du premier péché; mais tous n'ont pas votre résignation. La patience sans bornes qui fait les saints, fait en même temps les tyrans. Empêcher l'iniquité sur la terre est aussi une mission sacrée. Ces bouleversements, d'ailleurs, qui vous effrayent, ne font tant de bruit que par l'égoïsme de ceux qu'ils froissent. Si la noblesse et le clergé avaient généreusement sacrifié leurs odieux privilèges au bonheur de tous, ce qui semble une ruine lugubre ne serait qu'une fête de joie et d'union. Le peuple ne vous traite pas en ennemis lorsqu'il demande la liberté et l'égalité, car il ne fait que réclamer des droits ; c'est vous qui lui déclarez la guerre en les lui refusant.
— Vous pouvez avoir raison , monsieur Baptiste ; j'ignore le fond de ces débats.
— Et vous avez tort, Joseph.
— Quand je les connaîtrais assez pour porter un jugement, que pourrait un homme simple et pacifique comme moi ?
— Donner l'exemple de la soumission aux nouvelles lois.
Il secoua la tête.
— Vous oubliez que nous avons une loi vivante qui domine toutes les autres, dit-il; un maître dont la
volonté est notre volonté, la conscience notre conscience? Le catholique n'a pas la vérité en lui; elle lui vient d'ailleurs, comme la lumière. Quand le chef a parlé, l'examen est pour l'inférieur un péché. Nous ne marchons plus, monsieur Baptiste ; nous sommes des enfants que l'Église porte dans ses bras.
La nuit était venue ; nous nous levâmes pour gagner le village. Joseph me conduisit dans sa chambre. J'y trouvai l'humble mobilier de moine que les administrateurs de Morlaix lui avaient laissé emporter de sa cellule : c'était un lit à ciel, une table, deux chaises, une lampe de travail, une cage vide et quelques volumes rangés au pied d'une croix; il avait ajouté pour moi deux vases remplis de fleurs des bois. Je m'assis, enchanté, au milieu de cet humble ménage, il y avait dans son indigence même je ne sais quoi de touchant ; on y sentait le culte de l'intelligence mêlé à celui de l'amour : la plus belle place était pour les livres et le crucifix ! La tante, qui était avertie, avait préparé un repas breton : nous soupâmes de blé noir et de lait en causant du passé. La cloche de l'église me réveilla le lendemain; je m'habillai à la hâte et je sortis; Joseph m'attendait sur le seuil.
— Je vous croyais à la messe, lui dis-je.
— Je ne puis y aller, me répondit-il en soupirant; la paroisse est desservie par un prêtre assermenté, et nous avons défense d'assister à leurs prières. Ah ! vous
ne savez pas, monsieur Baptiste, tout ce qu'un cœur vraiment chrétien souffre de ces querelles! La maison sainte nous est interdite, nous ne pouvons plus approcher des sacrements qu'à la dérohée et comme si nous commettions un crime. Chaque matin, quand la cloche sonne, mon premier mouvement est de courir à l'église, puis je pense à la défense des chefs et je monte tristement dans ma chambre pour prier; mais je ne puis trouver dans mon âme les mêmes élans. Ce n'est pas en vain que le Christ a dit : Partout où vous serez réunis en mon nom, je serai parmi vous. Pour bien adorer Dieu, nous avons besoin de l'adorer ensemble. Comme il finissait de parler, la porte de l'église s'ouvrit; c'était le prêtre qui retournait au presbytère. Personne n'avait assisté à la messe qu'il venait de dire, et il sortait seul. Lorsqu'il passa devant nous, Joseph s'inclina.
— Bonjour, Joseph, lui dit le curé conslilulionnel avec une affection douce et triste.
— Vous le connaissez donc? demandai-je étonné.
— Oui, me dit-il; c'est un ancien camarade de classe, celui que j'aimais le plus ! Nos mansardes étaient porte à porte; tout était commun entre nous, travail et plaisirs; nous n'avions qu'un seul dictionnaire pour nos devoirs, qu'une seule cage pour nos oiseaux. Louis m'aidait quand je ne pouvais comprendre, car c'était un esprit vif et droit. Qui m'eût dit, mon Dieu I que
j'aurais un jour le crève-cœur de le voir perdre son âme ! Ah ! monsieur Baptiste, puisque celui-là a failli, je comprends que les anges aient péché dans le ciel.
— Ainsi, vous ne lui parlez plus? demandai-je.
— Cela ne m'est point permis, répondit-il les larmes aux yeux; mais je l'aime toujours et je prie pour lui.