F.-A. GEVAERT
» 4 mars 1869. »
Samson fut traduit en italien et en allemand. Ne pouvant le faire exécuter à Paris, je tentai ailleurs l'aventure; j'en donnai, au mois de septembre 1857, une audition sérieuse à Berlin. Je trouvai dans cette ville ce que je n'aurais sans doute pu obtenir à Paris, une cinquantaine de personnes appartenant à la meilleure société qui, à ma première demande, se prêtèrent à l'exécution de la partie chorale de l'œuvre. Je rappelai tout ce quej'avais appris d'allemand autrefois pour diriger moi-même mes répétitions; mais il paraît que, si je prononçais facilement, en revanche, je n'étais pas très fort sur la partie grammaticale de la langue; car, en dépit de tous mes efforts, mes phrases avaient des tournures extravagantes et incompréhensibles; si bien qu'une des dames qui voulaient bien faire partie des chœurs finit par me dire avec quelque accent, mais en très bon français : « Oh ! monsieur Duprez, si cela vous était égal de nous parler français, nous comprendrions bien mieux! »
Cette séance fut fort belle et me rapporta beaucoup d'honneur, mais ce fut tout. Lorsque je re^^nsàParis et que je parlai décela à Meyerbeer : « Dans ces grands centres de musique, me répondit-il, c'est toujours la même chose ; ils se ressemblent par la difficulté qu'on a d'arriver à quoi que ce soit, que l'on appartienne au pays ou qu'on y soit étranger. Combien de fois, avant que j'aie pris le dessus, a-t-on fait tomber de mes ouvrages à Berlin ! »
Dernièrei mésaventures. — Une mauvaise idée. — Accidents de la première représentation de Jeanne d'Arc. — Décoration.— Jugement dernier. — Pourquoi j'ai composé de la musique. — Proverbe de Néron.
Au nombre de mes élèves, il y avait une jeune fille douée d'une voix ordinaire et d'une mauvaise santé, mais d'un beau physique et de beaucoup de talent. J'écrivis pour elle quelques tableaux de la vie de Jeanne d'Arc et les fis exécuter chez moi. L'effet qu'ils produisirent m'ayant donné un vif désir de les faire entendre sur une véritable scène, je m'adressai à M. Garvalho, directeur du Théâtre-Lyrique. M Garvalho me fit les
plus belles promesses ; mais je ne lui servis guère que comme un contre-poids qu'il opposait aux prétentions d'Hector Berlioz, dont il était sur le point déjouer \esTroyetis, Voyant cela, je renonçai au Théâtre-Lyrique et présentai ma Jeanne d'Arc à Alphonse Royer qui dirigeait à ce moment l'Opéra ; j'en fus parfaitement accueilli et concevais déjà un sérieux espoir, lorsque Alphonse Royer fut remplacé par M. Perrin.
Dans cette occurrence j'eus recours à M. Camille Doucet, directeur des beaux-arts, lui dis quelles étaient les dispositions de M. Royer à mon égard et ajoutai que j'espérais bien qu'elles me seraient continuées par son successeur, si lui, M. Doucet, voulait m'appuyer de sa recommandation. M. Doucet me répondit que la chose ne se pouvait, parce que l'Opéra venait de commander une ^ean/îe d'Arc à M.Mermet.
Alors, je dois l'avouer, le dépit m'aveugla et m'inspira une des plus fâcheuses idées que j'aie eues de ma vie. Je pus croire (j'ai
payé cher cette erreur ! ) que loin de l'Opéra, loin du centre de tout mouvement, dans un quartier excentrique, je pourrais attirer le public parisien si attaché à ses habitudes ! Je trouvai, dans les alentours de la gare de Lyon, un local fort laid et mal agencé, décoré du titre de théâtre ; je m'entendis avec le directeur de ce lieu, homme aussi inconnu que les artistes soumis à son administration, pour monter Jeanne d'Arc. Il se chargea de la partie matérielle ; moi, de la partie artistique. J'engageai mes sujets : Mesdemoiselles Brunetti et Arnaud, MM. du Waast, Aubert, Engel, Henry, élèves de mon école, M. Gaspard, actuellement à l'Opéra, et nous entrâmes en répétitions. Jusque-là tout marchait bien, malgré les difficultés immenses inséparables d'une telle entreprise ; la répétition générale, qui eut lieu devant douze ou quinze cents personnes, fut superbe. Ce fut pendant cette période que je reçus la croix de chevalier de la Légion d'honneur, non comme professeur, — puisque, n'appartenant
pas au Conservatoire, ce titre chez moi n'avait rien d'officiel, — mais comme compositeur. M. Camille Doucet m'en communiqua la première nouvelle, et quelques jours après me donna l'accolade de réception (août 18G5). Cette nomination, à laquelle je ne m'attendais aucunement, compensa quelque peu le chagrin qui m'était réservé pour la première représentation de ma Jeanne d'Arc. Ce soirlà (octobre 1865), j'étais à peine arrivé, tout plein d'espoir, à mon théâtre, que mademoiselle Brunetti, ma première chanteuse, me fit appeler dans sa loge. Elle avait mal à la gorge, me dit-elle, et désirait que l'on fît une annonce. A une première représentation, c'était impossible!.. Je tâchai de le lui faire comprendre et la réconfortai de mon mieux, non sans être, moi-même fort inquiet sur le tour qu'allaient prendre les choses.
Le premier tableau, dans lequel mademoiselle Brunetti tenait le rôle principal, fut accueilli à la satisfaction générale. Bien-
tôt la toile se lève pour le second actte, le ténor et la basse sont en scène, on les applaudit vivement, le succès semble s'accentuer... La chanteuse reparaît... Elle ouvre la bouche, fait signe qu'elle ne peut plus chanter et se retire!.. Quel coup pour une pièce à sa première représentation! Quelle secousse pour les malheureux auteurs qui depuis tant de temps attendaient cette première !.. Je n'ai pas besoin de dire le tumulte qui se fit, les réclamations, les cris, les railleries, qui surgirent de toute part. Au milieu de ce désordre, le directeur paraît ; ne songeant qu'à sa recette qu'il voulait garder, il supplie le public, dans un langage inénarrable, de prendre patience; il demande la permission de continuer le spectacle en lisant le rôle de la prima donna. Les cris : Faites comme vous pourrez !.. lui répondent. On se remet à l'œuvre. Au bout d'un quart d'heure, le chef d'orchestre. Maton, quitte son pupitre et la représentation est arrêtée. Il n'y avait pas autre chose à faire. Dans un
pareil quartier, à une lieue du centre, il n'eût pas été possible de trouver une artiste pour remplacer, même tant bien que mal, celle qui faisait défaut, et, confiant en mademoiselle Brunetti, je n'avais pas pris la précaution de faire apprendre le rôle par une doublure ! Force fut donc au public de s'en aller.
Voilà dans quelles conditions déplorables ce malheureux opéra vint au monde. Il fut repris, à la vérité, quinze jours plus tard et donné seize fois de suite, non sans succès; mais il avait subi une de ces atteintes dont une pièce ne se relève pas.
Je payai mon personnel, le directeur ne paya ni les costumes, ni ses décors; cela me suscita quelques procès que, heureusement, je gagnai. Cette entreprise me coûta une soixantaine de mille francs; le double à peu près de ce que j'aurais dépensé si, comme un simple amateur, j'eusse fait les frais de mon ouvrage sur une des scènes de l'intérieur de Paris,
Aujourd'hui encore, sans avoir pu juger la pièce, sans examen de la partition, on porte à mon compte, dans les critiques qui me sont adressées, le fiasco de Jeanne df Arc. Qu'il me soit permis de faire une simple réflexion : sur la première scène du monde, avec des éléments de premier ordrç, un Rossini donne un Guillaume Tell, et la pièce tombe!... Je ne veux pas du tout me comparer au maître le plus grand, selon moi, de notre siècle ; mais croit-on qu'il aurait eu beaucoup plus de succès que moi, s'il eût fait représenter son chef-d'œuvre dans une baraque au pont d'Austerlitz, et que Mathilde eût déclaré qu'elle n'avait pas la force de chanter son duo? Allons donc! Il n'y a eu là qu'une immense maladresse commise. J'en ai assez porté la peine et je suis le premier à m'en ^ccuser.
Jeanne d'Arc clôt la liste de mes infortunes théâtrales. Depuis lors, j'ai écrit, inspiré par le tableau de Michel-Ange, les paroles et la musique d'un oratorio sur le
soivENiKS d'un chanteur 235
Jugement dernier. On l'a joué plusieurs fois clans le courant de l'hiver 18..., au Cirque de l'Impératrice. En 4845, j'avais publié, sous le titre de VArt du Chant, une méthode dans laquelle je résumais les principes de cet art par moi pratiqués pendant vingtquatre ans ; j'y ai adjoint, en 1874, un complément que j'ai intitulé la Mélodie. Enfin, j'ai publié en 1876 un recueil de motets et morceaux d'église, souvenir des études de mon enfance au Pensionnat royal de musique religieuse.
Comme on peut en juger par ce chapitre et par celui qui précède, le démon de la composition qui s'était emparé de moi à douze ans ne m'avait jamais quitté depuis. En aucun temps ma réputation de chanteur ne m'a fait renoncer à celle que je croyais pouvoir mériter comme compositeur, et lorsque prématurément je cessai de chanter, émettre mes propres idées musicales devint chez moi au contraire un véritable besoin. D'ailleurs, je me faisais à ce sujet un rai-
sonnement que je persiste à ne pas croire dépourvu de justesse: il n'est pas d'ouvrage dont j'aie été l'interprète qui n'ait gardé la tradition de ce que j'y ai mis, l'empreinte de ma personnalité; c'est bien la preuve ({u'il y eut en moi quelque chose de plus qu'un ténor, qu'un gosier; en dehors de cela, j'ai étudié dès mon enfance la science musicale: donc, je dois savoir écrire; je me sens de l'imagination, des idées : donc, je suis compositeur, et si le gosier, le ténor est fatigué, le compositeur, le musicien est en plein âge de vigueur et de force. Voilà ce que je répondrai aux nombreuses personnes qui, dans une intention même bienveillante, se sont étonnées que je continuasse d'écrire pour le théâtre après mes premiers déboires.
Quant à celles qui, animées de sentiments hostiles, m'ont constamment nié le droit de devenir auteur, d'interprète que j'avais été, sous le prétexte qu'un chanteur n'aura jamais que les idées d'autrui, et qui,
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systématiquement, sont parties de là pour rendre impossible la représentation de mes œuvres, voici ce que j'aurais à leur répondre: Pourquoi, plus que le [chanteur, l'instrumentiste, quel qu'il soit, aurait-il le droit d'exécuter et de faire exécuter ses propres inspirations? Lui conteste-t-on la connaissance approfondie des ressources de l'instrument qu'il joue? Nie-t-on que mieux que n'importe qui il soit capable de les faire valoir? Non pas; mais alors, pourquoi n'en serait-il pas de même du chanteur? 11 est très beau d'être pianiste, ou de pincer de la guitare comme feu Hector Berlioz; mais croit-on qu'un homme qui, pendant vingtcinq ans de sa carrière, s'est trouvé à même d'apprécier dans leur ensemble les œuvres des grands maîtres, qui a vécu en contact avec le public, en a senti et compris les aspirations, ne soit pas tout aussi capable de mettre en pratique l'expérience acquise par cette étude de tous les instants; en un mot, d'écrire dans cette partie dont il a,
ce me semble, plus que qui ce soit la connaissance?
, Il m'est pénible d'avoir à défendre ici mes droits à composer, ou plutôt, mes capacités de compositeur; je ne le ferais certainement pas, si l'occasion m'avait été offerte de rendre dans des conditions normales le seul public juge de ces capacités; mais, hélas! cela ne m'est point possible, j'en suis réduit à plaider moi-même la cause d'une musique que l'on ne connaît point; car je puis répéter au sujet de mes ouvrages le proverbe, familier à l'empereur Néron :
Occultœ musicœ nuUum esse respectum.
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Achat de propriété. — Inconvénient des rentes viagères. — Ma salle et mon école. — Création des Noces de Figaro.
— Le rebut du Conservatoire. — Concerts à Valmondois.
— Je deviens magistrat public. — Fleuve du Taye et Asile Héréditaire. — Enterrement d'Eileviou. — Mot d'un cocher.
— Marionnettes Lyriques. — Folies Scudo et Jullien.
Lorsque Aguado mourut en 1842, le bruit se répandit que j'avais hérité de lui un grand hôtel entouré de jardins situé dans le haut de la rue Rochechouart, là où plus tard a été percée la rue Gondorcet. La vérité est qu'au moment de partir pour l'Espagne, d'où il ne devait plus revenir, le marquis de las Marimas me mit en relations d'affaires avec le propriétaire de l'immeuble en question.
C'était un Espagnol de ses amis, vieux et valétudinaire, qui désirait se défaire de ses propriétés à Paris pour aller mourir plus doucement sous le ciel de l'Italie. Il ne demandait qu'une somme relativement modique, payée comptant, plus une assez forte rente viagère. L'affaire paraissait belle et l'eût été réellement si le brave homme n'eût mis à mourir infiniment plus de temps qu'on n'aurait pu le prévoir. Voyant la tournure que prenaient les choses je songeai à utiHser le vaste terrain à la tête duquel je me trouvais et me mis à bâtir; je bâtis même tellement que je faillis m'y ruiner. Enfin, ce fut là que je construisis ma salle de concerts, bien connue aujourd'hui du Paris musicien. Ma fille était alors à l' Opéra-Comique, sa position était faite, rien ne devait plus m'obliger à m'éloigner de Paris. Tranquille de ce côté, je pus songer sérieusement à un projet queje roulais dans ma tête depuis bien longtemps. Jusque-là, j'avais eu des élèves : je voulus créer une École, je voulus joindreà l'en-
de Giralda, etc., etc., rendues d'autant plus bouffonnes par le contraste des tournures et du jeu cocasse des pupazzi, avec la musique exécutée le plus sérieusement du monde par mes enfants ou par moi.
Je ne parlerais pas de cette folie si, comme je l'ai dit tout à l'heure, elle n'avait acquis alors une certaine notoriété. Les marionnettes lyriques avaient eu chez moi un tel succès de fou rire, que M. Grémieux, avec qui j'étais lié, nous demanda d'en donner une séance chez lui; nous y consentîmes pour lui être agréables; une autre fois, nous transportâmes notre guignol chez M. Pereire. L'amusement qu'en prirent les spectateurs fut si grand qu'on en parla même aux Tuileries. L'empereur désira voir cette curiosité, si bien que nous fûmes priés de donner une représentation devant la cour impériale. Elle eut lieu dans le salon d'Apollon, la veille du départ du malheureux archiduc Maximilien d'Autriche et de l'archiduchesse Charlotte pour le
Mexique. Le comte Bacciocchi me déclara que jamais on ne s'était tant amusé à la cour; il est de fait que ce fut quelque chose d'extraordinaire. Parmi tous ces grands personnages, dont quelques-uns fort graves, le nonce du pape, entre autres, toute espèce de sérieux ou de dignité disparut... On se roulait, on se tenait les côtes.
Le lendemain, un de nos amis, Edgar H..., camarade de mon fils, alla reprendre nos petits acteurs de bois et leur théâtre. C'était lui aussi qui les avait portés et la valetaille du palais, le voyant arriver dans un fiacre avec ces bibelots peu élégants, l'avait reçu avec un dédain suprême; mais, cette fois, ce fut bien différent, on le saluait jusqu'à terre. Voilà l'histoire des grandeurs humaines.
Après ce succès insensé, mainte fois il fut offert à mes enfants des sommes folles pour faire voir leur guignol dans de riches salons du faubourg Saint-Germain ; mais il n'entrait pas dans leurs vues de devenir
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montreurs de marionnettes, c'était bon pour une fois.
Toute ma \ie j'ai conservé le caractère assez jovial et l'esprit passablement porté à la bouffonnerie ; aussi, s'est-on toujours beaucoup diverti chez moi, soit à Paris, soit à la campagne. Malheureusement, tous ceux de mes souvenirs qui se rattachent à cette époque ne sont pas également gais. Quand on a passé la première période de la vie, on commence à voir tomber autour de soi les amis des années de jeunesse; j'en fis la douloureuse expérience. Sans parler des personnes de ma propre famille, dont l'existence ne fut nullement publique, je vis mourir, entre mil huit cent soixante et mil huit cent soixante-dix, deux hommes dont j'ai déjà fait mention au commencement et dans le courant de ce livre. Ce furent mon excellent camarade d'enfance, Le Carpentieret P. Scudo.Lafm de ce dernier fut précédée de telles circonstances, que je ne crois pas sans intérêt de rapporter ici ce que j'en ai connu.
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Je l'avais invité à passer quelques jours à Valmondois. Nous partînies ensemble de Paris par le chemin de fer. En route je fus surpris des idées saugrenues qu'il émettait et du décousu de sa conversation. Au milieu d'une foule de discours sur une chose et sur une autre, il me déclara que le violoniste Panofka était le plus grand maître de chant de Paris, puis, bien qu'il parlât lui-même avec une extrême volubilité, qu'il était très dangereux de parler en chemin de fer, et une foule de propos de ce genre. Que l'on juge de mon étonnement.
Enfm, nous arrivons à la campagne où ma famille s'empresse pour recevoir notre vieil ami. On se met à table; on sert le poisson. Le mari de ma fille aînée, qui est doué d'un organe puissant, se prend à dire : « Voilà un poisson magnifique !... » Scudo le regarde d'un air choqué, et au bout d'un moment nous demande la permission de se retirer. Nous le croyons pris d'un malaise quelconque et le laissons faire, mais le dîner se
passant sans qu'il revienne, je m'en vais à sa recherche.
Je le trouve dans le jardin auprès du bassin, gesticulant et marchant à grands pas, et lorsque je m'informe de ce qui l'empêche de dîner : « Mon cher, me dit-il, je te remercie, je n'ai pas faim et puis... on parle trop haut à table. Cela ne doit pas se faire ! Dans la bonne compagnie, voici comment on se parle. »Et, se penchant sur mon épaule, il me chuchota dans le creux de l'oreille je ne sais quelles phrases désordonnées auxquelles je ne compris rien. Je le regardai avec stupeur, il me parut évident qu'il avait perdu la raison; cependant je parvins à force d'instances à le ramener à table et il y resta jusqu'à la fin du dîner, le repas y perdit seulement quelque peu de sa gaieté.
Dans la soirée, il nous tint encore quelques propos extravagants, avant d'aller se coucher. Le lendemain matin, descendant de bonne heure au jardin, j'y trouvai l'infortuné Scudo en chemise, se plaignant de violents
maux de tête. Il m'était impossible de le garder à la campagne dans cet état, je lui proposai de le ramener à Paris ; il accepta avec empressement. Trois jours après, je reçus de lui une lettre d'excuses sur la manière dont il s'était conduit et cinq ou six jours plus tard il n'était plus de ce monde.
Scudo avait du discernement et du goût; mais une vanité excessive gâtait ses bonnes qualités. Il est même très probable qu'elle fut la cause première du dérangement de sa raison. Se croyant le premier, le seul juge en fait d'arts, il n'admettait pas que l'on soutînt une autre opinion que la sienne, et en général la sienne était de critiquer tout ce que faisaient les vivants au profit de ce qu'avaient fait les morts. Les seuls trépassés obtenaient grâce devant lui. Il est vrai qu'il est facile de louer des œuvres dont tout un siècle a proclamé la supériorité, on ne s'expose du moins pas à commettre d'erreur.
C'est ce qu'entendait Dietsch lorsqu'il disait
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ironiquement à Sciido:«Tu es courageux, toi, tu oses dire du bien de Mozart ! »
Notre commun ami Nicou Choron (élève et gendre du maître, dont il reprit le nom), joua un tour usité, je crois, dans toute école artistique de n'importe quel genre, et auquel cependant celui à qui il s'adresse se laisse toujours prendre.
Il composa une messe qui fut chantée à la Madeleine. J'étais de l'exécution. Il y intercala un offertoire écrit dans un style un peu différent du reste de l'œuvre qu'il donna pour un morceau d'un ancien maître italien. Scudo, dans son feuilleton, traita avec indulgence la messe en général ; mais il se répandit sur l'offertoire en éloges infinis, que du reste ce morceau, d'une fort belle facture, méritait.
Il en reparla ensuite à Nicou : « C'est superbe, lui dit-il. — Bah, dit son ami ; il est de moi. » Scudo s'emporta. « Comment c'est de toi? pourquoi ne l'as-tu pas dit? On ne trompe pas les gens comme cela! » Il aurait
dû se rappeler ce que nous avions fait à Choron, jadis, pour la musique de Rossini.
Il me souvient que Berlioz et quelques élèves de sa classe au Conservatoire, dont mon ami Le Carpentier, tendirent le même piège à Lesueur, leur maître, qui avait aussi le tort d'admirer les classiques aux dépens des vivants.
La folie de Scudo me rappelle celle d'un homme qui, dans son temps, c'est-à-dire il y a vingt-cinq ans environ, jouissait d'une réputation dans le monde musical. Ce fut le chef d'orchestre Jullien qui eut le premier l'idée, reprise et exploitée depuis avec tant de profit par M. Pasdeloup. J'étais avec Jullien en fort bons termes, il me portait une admiration particulière qui dégénéra en manie lorsque sa raison commença à se troubler. Il aimait son art jusqu'au délire, ce fut toujours une tête exaltée. Quand nous nous rencontrions dans les rues de Paris, nous nous prenions par le collet pour nous demander mutuellement lequel
était le plus fou de nous deux? Hélas! il a bien tristement prouvé que c'était lui.
Dans une soirée que je donnais, dans l'hiver de soixante-quatre ou soixante-cinq, il demanda qu'on lui apportât un peigne, et, ayant placé une feuille de papier entre les dents de cet instrument d'un nouveau genre, il se mit à siffler dessus pour faire danser, et il faut avouer qu'il obtenait ainsi des effets extraordinaires. Cela venait après une conversation fort véhémente sur la musique, dans laquelle il s'était monté à une exaltation inconcevable.
C'était un samedi. Le lendemain dimanche, je fus éveillé par les sons délicieux d'une petite flûte jouée sous ma fenêtre, dans la cour, avec un talent peu commun. Au même instant mon domestique vint me prévenir que « le monsieur » de la veille était là qui m'attendait. Je me hâtai d'aller à lui. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir Jullien, dès qu'il m'aperçut, se mettre à genoux d'un air égaré en m'appelant: « Dieu
de la musique », puis continuer ainsi son aubade ! Je ne savais vraiment quelle contenance prendre. Enfin, je réussis à le relever et il me dit alors: « Ce n'est pas tout, j'ai quelque chose à vous faire entendre .» Là-dessus, il courut au fiacre qu'il avait laissé stationner devant la grille, en sortit un ballot de partitions manuscrites et, entrant avec moi dans la salle de musique, il se mit au piano, ouvrit un cahier à vingtquatre portées et commença à m'en donner l'audition, sans s'inquiéter du frotteur qui s'escrimait pendant ce temps-là sur le parquet de la salle.
Ma situation devenait embarrassante ; je comprenais bien que Jullien avait perdu l'esprit, et je ne savais ni comment le calmer, ni même comment l'arrêter dans sa rage de musique, sans risquer de lui causer une exaspération peut-être funeste. Heureusement que le brave homme de frotteur, s'apercevant que quelque chose d'anormal se passait, alla prévenir ma femme que j'étais
aux prises avec un insensé. Madame Duprez descendi t aussitôt, elle pria doucement Jullien de remettre la partie à plus tard, sous prétexte que j'étais attendu pour une affaire pressée et réussit à le persuader. Il repartit donc, emportant ses partitions, et rentra chez lui.
Avec Jullien et sa femme demeurait une jeune Anglaise, leur pupille, excellente musicienne qui avait travaillé le chant avec moi pendant quelque temps. Le chef d'orchestre se servait d'elle souvent pour exécuter ses œuvres et lui portait une grande affection. Cette jeune fille se trouvait seule au logis; Jullien monte à son appartement, ferme la porte sur lui et lui dit d'un (on décidé: « Kate, tu vas mourir, je veux. te tuer. » Heureusement pour la jeune artiste qu'elle connaissait l'exaltation habituelle de son tuteur, elle comprit du premier coup que cet état avait dégénéré en aliénation mentale et, avec un rare sang-froid, elle répondit: « Par quiferez-vous donc chanter
votre musique quand je serai morte? » Le fou parut frappé de ce raisonnement; il abandonna son projet homicide, prit Kate par la main, la fît sortir et monter dans le fiacre qui l'attendait à la porte et monta lui-même sur le siège ^à côté du cocher; puis il reprit sa petite flûte et se mit à en jouer de toute la force de ses poumons, s'interrompant de temps à autre pour avertir les passants que cette voiture contenait un trésor et que mal en prendrait au téméraire qui se permettrait d'y toucher.
Un tout autre jour la police aurait mis un terme à cette scène étrange; mais le dimanche gras, on en voit bien d'autres dans les rues de Paris ; aussi personne ne songeait à s'en émouvoir, le cocher lui-même paraissait prendre tout cela pour une farce de carnaval. Seule, la pauvre Kate connaissait le secret de cette triste plaisanterie et se demandait avec inquiétude quel en serait le dénouement.
Elle en fut toutefois quitte pour la peur;
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après une longue promenade, Jullien la ramena chez lui; mais l'état mental de ce malheureux ne s'améliora pas. Peu de jours après cette scène, nous apprîmes sa mort.
1870, — Hospitalité d'un ami des arts. — Deuils. — Conclusion.
La malheureuse année 1870 me trouva presque fixé à Valmondois; les soins de la direction de mon école m'arrachaient seuls, trois fois par semaine, à ce charmant séjour où je comptais passer tranquillement le reste de mon existence. Hélas! il n'en fut pas ainsi! La guerre éclata; bientôt, les lignes ennemies menacèrent d'investir notre pauvre capitale, il fallait songera se mettre à l'abri, la campagne n'offrant déjà plus un asile sûr; mais je ne rentrai pas à Paris, où
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je fusse demeuré inutile. Je laissai l'école entre les mains de mon fils et partis avec madame Duprez pour Bruxelles.
L'encombrement était déjà grand dans cette ville lorsque nous y arrivâmes. Une foule de Français, fuyant comme nous le théâtre de la guerre, s'étaient comme nous réfugiés dans ce bon pays neutre où l'on parle notre langue et dont les habitants nous recevaient fraternellement ; il en résultait que se trouver un gîte quelconque était d'une difficulté extrême. Les hôtels, les maisons garnies étaient littéralement bondés de monde, et comme je n'avais alors dans la ville aucune connaissance qui eût pu me retenir et me meubler un appartement d'avance, je me vis forcé de me mettre en quête d'un abri pour le soir même et ne tardai pas à me trouver fort embarrassé.
Nous avions parcouru sans résultat je ne sais combien de rues, moi à pied, le nez en l'air dans l'espoir d'apercevoir quelque écriteau, madame Duprez me suivant avec
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les bagages dans une voiture, lorsque vers le milieu de la rue Montagne de la Cour, ayant un instant abaissé mes regards vers des régionsmoinsambitieuses, je vis en face de moi un visage masculin qui m'adressa aussitôt le plus aimable des sourires. Je crus avoir affaire à quelque connaissance dès longtemps oubliée (cela m'arrive trop souvent), et, à tout hasard, je me mis à lui sourire démon côté aussi gracieusement qu'il est en moi. Alors, le porteur du visage m'aborda : « Monsieur Buprez, n'est-ce pas ? » fitil. Je m'inclinai : « Permettez-moi, monsieur, de vous demander ce qui donne à notre ville le bonheur de vous posséder ? — Hélas ! dis-je, intérieurement très flatté d'une question si gracieuse, j'y viens, comme tant d'autres, chercher l'hospitalité jusqu'à la fm de la guerre... Mais jusqu'ici cette hospitalité reste assez problématique ; car je suis encore sur le pavé. — Eh bien! reprit l'inconnu, si vous le voulez bien, je vais m'associer à vos recherches, peut-être à deux aurons-
nous plus de chance de découvrir quelque chose. » J'acceptai de grand cœur et nous nous mîmes en route.
Mais ce fut de nouveau en vain ; la soirée s'avançait sans que nous réussissions à autre chose qu'à nous fatiguer très fort, ce que voyant : « Monsieur Duprez, me dit mon ami inconnu, je crois que nous perdrons notre temps à chercher un logement aujourd'hui ; faisons donc mieux : je viens de faire préparer chez moi l'appartement de ma jeune fille qui est en pension à Berlin et que j'irai chercher seulement dans trois semaines ; si vous voulez l'occuper en attendant, cela vous permettra de vous préparer tout à votre aise une autre installation, et, quant à moi, je serai trop heureux de vous recevoir. » Une pareille proposition, si inattendue, m'alla au cœur ; mais bien qu'elle me fût faite sur le ton de la plus parfaite franchise, je me serais cru indiscret en acceptant un tel service d'un homme dont je ne savais seulement pas le
nom. Je cherchai à la repousser, tout en protestant de ma reconnaissance pour son auteur; celui-ci se méprit s^ir le motif de mon refus: « Je comprends votre hésitation, fit-il, vous ne me connaissez pas ; mais informez-vous à qui vous voudrez, dans tout Bruxelles on pourra vous dire que M. Elkan, directeur du Graesham, est un homme auquel on peut se fier. »
En présence d'une insistance aussi généreuse, il n'y avait plus qu'à céder; c'est ce que je fis, et il s'en est suivi que j'ai passé les trois premières semaines de mon séjour en Belgique chez un hôte d'origine prussienne, mais aussi ami des Français que des artistes en général et que je m'honore de compter au nombre de mes amis.
Au bout de ces trois semaines, M. Elkan ramena sa fille et nous prîmes possession, ma femme et moi, d'un appartement que nous avions loué.
Là, je vis accourir nombre de jeunes gens qui venaient me demander des leçons. Cela
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me suggéra l'idée de créer un établissement dans le genre de mon école spéciale; c'était une contrefaçon .comme une autre. Je pris même une ou deux pensionnaires, comme je l'avais fait mainte fois à Paris. Peut-être, entouré d'élèves, d'agréables relations, de nombreuses sympathies qui s'étaient manifestées autour de ma maison, me serais-je définitivement fixé dans la capitale de la Belgique, sans l'événement fatal qui changea brusquement toute mon existence.
Le 27 février 1872, je vis s'éteindre la compagne de ma vie, après quarante-cinq ans de bonheur commun. Alors que rien ne faisait prévoir sa fin prochaine, elle fut atteinte d'une pneunomie et enlevée en quelques jours.
Dès lors, Bruxelles perdit à mes yeux tout son attrait. La paix était depuis longtemps rétablie à Paris; j'y revins. Toutefois, je n'y repris peint mes travaux. La direction de l'école de chant, par moi créée dix-huit ans auparavant, passa aux mains de mon
fils. Pour moi, attristé une seconde fois en 1876 par la perte de ma fille Caroline, je me suis retiré à Neuilly, afin d'être à portée de la capitale sans en supporter constamment le mouvement et le bruit. J'y vis tranquille, occupé de l'éducation particulière de quelques élèves qui me persuadent que je suis encore utile à quelque chose.
C'est au sein de cette retraite que, souvent abandonné à mes pensées, à mes souvenirs, j'ai pris et exécuté la résolution de les mettre en ordre et d'en livrer au public ce qui peut avoir une chance de l'intéresser. Si petite que soit aujourd'hui ma fortune, si modeste mon genre actuel d'existence, je suis heureux du sort qui m'a été fait ici-bas, et lorsque je jette mes regards en arrière, je bénis le ciel de m'avoir fait naître à une époque où il me fut possible, avec les dons qui m'étaient départis, de me créer un nom dont on veut bien se souvenir. Car, je le proclame bien haut, j'ai eu le bonheur d'arriver à mon temps ; au temps, veux-je dire,
OÙ le chanteur était à même dV»/^';' ses qualités personnelles sur les œuvres des grands maîtres qui recherchaient la vérité dramatique dans la mélodie. Aujourd'hui, il faut en convenir, la chose n'est plus praticable. La musique dont j'ai été l'interprète, la musique des Rossini, des Halé\-y, des Donizetti, des Meyerbeer même, est démodée, dédaignée, rejetée bien loin par ceux qui prétendent surpasser ces grands modèles. Deux genres parfaitement opposés et extrêmes lui succèdent : l'un, que nous nous permettrons d'appeler la musique cascadeuse, guilleret coquet, parfois spirituel, malheureusement presque toujours trivial, et que nous mentionnons seulement pour mémoire; car il est plutôt le fait des comédiens que des chanteurs ; — l'autre, que l'on a baptisé orgueilleusement du nom de grande musique et auquel nous maintiendrons ce titre, bien que nous le comprenions peu; car la première des grandeurs en fait d'art nous semble être la beauté. Remplie de sonorités
bruyantes, de formules harmoniques tourmentées et bizarres, dépourvue de la mélodie qu'elle évite, au contraire, comme une vulgarité, elle annule le talent du chanteur soliste qui vainement tenterait de s'y élever au-dessus d'un des bassons ou de tel autre instrument de l'orchestre. Cet art nouveau, qui ne s'adresse ni au cœur, ni à l'imagination, et qui souvent blesse l'oreille, peut cependant être trouvé supportable dans la symphonie ; mais, à coup sûr, il est aussi désagréable que choquant au théâtre, qu'il finira par tuer... à moins qu'il ne soit tué par lui.
Je terminerai cette appréciation par un mot de l'immortel maître dont les détracteurs mêmes ne peuvent nier le génie, et que lui-même m'a rapporté, la dernière fois que je le vis :
L'auteur de Guillaume Tell se trouvait à Paris en même temps que Fauteur du Lohengrin ; celui-ci lui rendit visite. Les deux compositeurs parlèrent de leur art, chacun,
bien entendu, d'après ses propres tendances; Rossini rappelait les gloires du passé ; Wagner soutenait avec feu les nouvelles théories, l'art de l'avenir : « Allons, monsieur, dit le grand maestro avec son fin persiflage habituel, je vois que vous vous faites le prophète d'une musique nouvelle... Je vous souhaite de n'en être pas le martyr!... »,