‹ Souvenirs d'un chanteurChapitre 7 sur 11 · E. SCRIBE · texte numérisé non relu

E. SCRIBE

Dans le courant de la même année, j'inaugurai la salle des séances de mon école spéciale de chant, rue Turgot, par un petit opéra écrit tout exprès. Le sujet, choisi par moi et traité fort joliment par mon frère, était une aventure supposée d'un de mes devanciers à l'Opéra, le fameux Jéliotte, ténor à la mode en 1760. Deux de mes amis.

artistes charmants et aimés des Parisiens, Roger et Alocker, furent, avec ma fille, deux de mes élèves et moi, les interprètes de cette composition légère.

Quand on invite chez soi, pour une audition, deux cent cinquante ou trois cents personnes, on peut être assuré d'en avoir au moins les trois quarts pour critiques; cependant Jéliotte fut très goûté, et, chaque fois que depuis je l'ai fait exécuter dans ma salle, il a toujours été très applaudi. Ce qui n'empêcha point Fiorentino d'en dire du mal ; mais qu'en savait-il, lui, qui n'était point convié à cette petite fête?

J'écrivis ensuite, sur le sujet biblique de Samson, un oratorio en deux parties. J'avais choisi cette forme de l'oratorio qui n'exige pas de mise en scène, précisément parce que je voyais qu'il ne me serait jamais possible de me faire jouer sur un théâtre; mais d'après les conseils d'Alexandre Dumas, je le convertis en opéra en y ajoutant deux parties, qui devinrent, comme le reste, des

actes. Notre spirituel écrivain aida même mon frère, auteur des premières paroles, à développer son sujet en forme de pièce, et devint de la sorte mon collaborateur.

Cet opéra de Samson a été, je dois le dire, mon œuvre chérie, celle où j'ai mis le plus, de mon cœur, de mon esprit, de mon temps, de moi-même enfin. J'y réalisai de plus une idée qui m'appartient et que je crois bonne; je la livre à mes lecteurs. La voici :

On en conviendra, le grand opéra, tel qu'on Ta compris de temps immémorial, n'est pas toujours amusant; une très petite partie du public, même du public intelligent, du public initié, supporte sans lassitude les quatre ou cinq actes de longue haleine dont se compose ce genre de spectacle. Or, remarquons-le bien, plus l'action dramatique est développée, compliquée, moins l'assistance échappe à l'impression de fatigue que nous signalons. Que faut-il en conclure? Que la musique se prête mal aux subtilités de l'intrigue théà-

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seignement vocal l'enseignement dramatique, rompre dès leurs premiers pas mes élèves à l'habitude des planches, bien persuadé que c'est en forgeant qu'on devient forgeron, et qu'en fait d'art rien ne vaut l'expérience que donne une constante pratique. Mais l'exécution de ce projet, par moi tant caressé, rencontra une vive opposition de la part de ma famille et de mes amis. Ils craignaient que cette entreprise coûteuse et hasardeuse ne réussît point; c'eût été m'exposer au ridicule; ils me disaient que j'en avais assez fait, ils me conseillaient de m'en tenir là. Ce n'était nullement mon avis, le repos ne convenait pas à ma nature active ; je n'écoutai donc pas plus les remontrances des miens que les prophéties railleuses et décevantes de mes adversaires, prétendant que je me trompais de beaucoup, si je comptais sur l'argent des élèves à venir pour rentrer dans mes frais. Malgrétout, je tinsbonetle temps ne m'a pas donné tort.

11 serait long d'énumérer la pépinière

d'artistes qui sont sortis de mon école : pour en citer seulement quelques-uns de ceux qu'on a entendus à Paris, c'est dans cette salle de la rue Gondorcet que se sont formés les ténors Sylva, Engel, les barytons Agnesi, Morlet, mesdemoiselles Masson , Battu, naguèreà l'Opéra, Singelée, Marimon,Heilbron, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Lyrique, les deux sœurs Devriès, et la dernière étoile des Italiens, mademoiselle Albani.

On a déjà vu l'inauguration de ma salle par la représentation de Jéliotte avec le concours de deux artistes de mes amis. J'y instituai par la suite des séances hebdomadaires pour habituer les jeunes gens dont je faisais l'éducation à s'exercer devant le public sans préjudice des concerts de bienfaisance et autres où figuraient, avec mes élèves du moment, les anciens élèves déjà lancés et connus qui revenaient toujours au bercail.

A l'une de ces occasioffs, madame Garvalho et ma fille chantèrent le duo des

Nozze di Figaro, de Mozart « Sull'Aria, etc. ». L'effet de ce ravissant morceau fut indescriptible, on le bissa, on ne se lassait pas de l'applaudir. Il est vrai que Meyerbeer, qui était présent, déclara ne l'avoir jamais entendu exécuter avec autant de charme et de style, Garvalho était là aussi, il ne connaissait sans doute pas l'œuvre de Mozart, car il vint me demander si ce duo était extrait d'un opéra. Sur ma réponse affirmative, il fit traduire le Noz-e en français et les monta à son théâtre avec madame Garvalho, Caroline Duprez et madame Ugalde pour interprètes. Le succès qu'obtint cette création n'est pas encore oublié, ce fut une véritable bonne fortune pour le public parisien.

Une autre fois, dans un concert que je donnai à la salle Herz au bénéfice des anciens élèves besoigneux de l'école Choron, je fis exécuter par dix soprani à l'unisson VlnfJammatus du Stabat de Rossini. Ces dix jeunes filles, choisies parmi l'élite de ma

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maison, chantant avec des talents de solistes et dans un ensemble parfait cette pièce de musique si enlevante, produisirent un effet extraordinaire; la salle Herz faillit crouler sous les applaudissements. Le lendemain, M. le ministre Fould fit appeler Auber et se plaignit vivement à lui de ce qu'avec le rebut du Conservatoire, (telle fut son expression), M. Duprez accomplissait des choses dont le Conservatoire même n'avait pas seulement l'idée. Sans vouloir corroborer les termes de M. Fould, il est de fait que bien souvent j'ai reçu au nombre de mes élèves des jeunes gens qui n'avaient pu trouver place dans l'école du gouvernement et qui ont fait ensuite d'excellentes carrières.

Ce ne fut pas uniquement à Paris que j'eus le bonheur d'attirer du monde pour entendre de la musique. J'avais, en 1848, fait l'acquisition d'une jolie maison de campagne aux abords du village de Valmondois. Dès l'année suivante j'organisai

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au bénéfice des pauvres de la commune un concert qui attira, en dépit de la distance, une société choisie et éminemment parisienne. Encouragé par ce résultat, je renouvelai la même chose tous les étés jusqu'en 1869, et toujours avec le même succès. Il est vrai que, pour l'obtenir, rien n'était épargné dans la composition de mon personnel artistique; outre mes élèves dont quelques-uns," on a pu s'en convaincre, n'étaient pas sans mérite, des artistes tels que Mocker, Délie Sedie, Achard, Gueymard, Stolchausen ne dédaignaient pas d'apporter leur concours à ces petites fêtes de bienfaisance.

L'espace nous manquant à Valmondois même, c'était au village voisin, l'Isle- Adam, que nous donnions nos séances.

Une salle de danse villageoise à l'un des bouts de laquelle on agençait une estrade, pour le reste, meublée de bancs de bois et de chaises de paille, tel était le lieu de ces réunions, plus brillantes par les éléments

artistiques et par la composition de l'assistance que bien des concerts pompeusement donnés dans les plus élégantes salles de la capitale.

Les fenêtres de cet humble local, où se rassemblaient deux cent cinquante ou trois cents personnes, restant ouvertes, le public du dehors se faisait aussi nombreux que celui du dedans, et les arbres qui l'entouraient se peuplaient de jeunes et joyeux auditeurs, souvent eux-mêmes bénéficiaires de l'œuvre.

Presque toujours, les amis qui me prêtaient leur concours venaient loger chez moi deux ou trois jours à l'avance ; on se rendait au village en voiture, tous ensemble. Quelle gaieté tout le long de la route ! et à cette table qui nous réunissait vingt ou vingt-cinq sous les arbres de Valmondois ! Que de plaisanteries ! que de bons rires ! que de joyeux moments passés ! . . .

En 1853, il fut question de me nommer maire de ma commune, où j'avais déjà la

qualité de conseiller municipal. D'abord, cela m'effraya un peu : moi qui ai toujours eu tant de peine à administrer ma propre personne, être chargé de l'administration d'une population de quatre cents âmes, cela ne laissait pas que d'être grave! Je commençai par me récuser. Mais les autorités supérieures, notamment M. d'Auribeau, notre sous-préfet, revinrent à la charge d'une manière si pressante que je me laissai faire. Ce qui contribua peut-être le plus à me convaincre, ce fut une lettre adressée à M. d'Auribeau par le juge de paix du canton. Elle me frappa, parce que c'est bien la lettre d'un homme d'esprit et je la cite pour la même raison. D'ailleurs, elle est trop flatteuse pour moi, pour que je n'éprouve quelque plaisir à la faire lire. Elle était ainsi conçue :

« Monsieur le Sous-Préfet,

»Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni. M. de P... vient de donner sa démission : les

principes sont sauvés, la France aussi. Je vous propose pour le remplacer M. Duprez, membre du conseil municipal. Ce n'est qu'un grand artiste, il n'a pas cent mille livres de rente; mais il a l'intelligence élevée, le cœur chaud, généreux; sa bourse, son talent, sont depuis six ans à la disposition des pauvres de Valmondois et des environs. Sous la Restauration, Elleviou, retiré de l'Opéra-Gomique, fut maire de Fourvière, près Lyon : il y a entre ces deux artistes la différence d'entre « Fleuve du Tage))et« Asile héréditaire». Les habitants de Valmondois verraient, j'en suis sûr, avec reconnaissance la nomination de M. Duprez comme maire de leur commune.

» Veuillez recevoir, etc., etc. »

Tl y avait quelques années déjà, lorsque cette lettre fut écrite, que l'aimable chanteur de « Fleuve du Tage » n'était plus de ce monde. Par une singulière particularité, je n'ai eu de rapports avec cet artiste, comme

jadis avec Garât, qu'à l'occasion de ses funérailles. J'étais alors de mode à l'Opéra; c'est sans doute à ce titre que la famille d'Elleviou m'invita au service funèbre de l'ancien ténor, car je ne le connaissais nullement. Je me fis un devoir de me rendre à cette invitation. A l'heure indiquée je me trouvai à Saint-Roch où se célébrait le service. Persuadé que l'enterrement d'un chanteur ne pouvait se faire sans musique, j'entrai. par la petite porte de la sacristie, croyant retrouver dans le chœur quelques musiciens de ma connaissance. Ma surprise fut grande de n'y voir, autour d'un immense catafalque, que chaises vides et pupitres nus; le seul maître de chapelle, Masson, un de mes amis, à son poste. Il m'expliqua alors que, depuis sa retraite du théâtre, Elleviou avait complètement rompu avec tout le monde artistique, sauf Martin, son vieux camarade, chez lequel il était venu mourir. Les artistes sont généralement rancuniers, ils en avaient voulu très fort à l'ancien

chanteur de l'Opéra- Comique de ce dédain qu'il affectait à leur égard ; bref, pas un des musiciens convoqués pour la cérémonie funèbre n'avait répondu à l'appel.

Quoique je comprisse jusqu'à un certain point ces suceptibilités, j'aurais cru peu convenable de m'y conformer dans une telle circonstance. « Il n'est pas possible, dis-je à Masson, de laisser un ténor s'en aller comme cela ! As-tu là quelque chose que je puisse chanter? — J'ai un offertoire de Monpou, me dit-il. — Eh bien ! donne-le. » Au moment venu, je chantai au grand étonnement de la famille du défunt qui m'en a su le plus grand gré.

Le nom d'Elleviou, ou plutôt celui de son ami Martin avec lequel, dans leur carrière à l'Opéra-Comique, il partagea ses succès, me rappelle une anecdote dont le Frontin qui a laissé son nom à l'emploi par lui si bien tenu pendantprès de trente ans fut le héros.

Martin possédait un organe des plus étendus et des plus flatteurs, dont il était

assez fier. Son faible était peut-être de rechercher les compliments à ce sujet.

Étant un jour en cabriolet dans les rues de Paris, il voit un passant traverser étourdiment la rue, au risque de se faire écraser par la voiture.

« Heup ! » crie-t-il d'une voix sonore. Le cocher se tourne vivement vers lui. « Oh! monsieur, quel beau heup, fait-il du ton d'une admiration sincère. Ah! sapristi, si j'avais cette voix-là!... — Eh bien, qu'est-ce que vous en feriez? demanda, avec un sourire, Martin, se croyant déjà reconnu par son automédon. — Ce que j'en ferais, monsieur?.. Eh! parbleu, je serais le premier cocher de la place!... » Martin mourut en 1836.

Mais revenons au moment où je fus revêtu de l'écharpe tricolore et investi du droit de marier devant les hommes nos braves paysans.

Je n'ai pas encore parlé d'une création dont je fus l'auteur et qui obtint dans son temps une certaine noUjriété; elle date, du

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reste, à peu près de cette époque. Ce ne fut rien moins qu'un théâtre; oui, un théâtre et même un opéra; seulement un opéra en miniature dont les acteurs lilliputiens ne mesuraient pas un pied de haut, bref, ce fut un guignol lyrique et dramatique. Je l'inventai pour le plaisir de mes enfants, qui plus tard s'en emparèrent et me surpassèrent dans cet exercice; mon fils Léon, surtout, armé de dix longs doigts, maniait merveilleusement ces grotesques figures qu'on appelle des marionnettes.

Trois planches et un rideau composèrent tout l'édifice qui fut construit à la maison; mais nous avions un certain luxe de décors : un cimetière pour le dernier acte de la Favorite, un palais, un jardin

Mon ami Le Garpentier, qui avait un goût décidé pour la peinture décorative, nous aida de son talent et embellit de figures extraordinaires la devanture de notre théâtre portatif, où nous représentâmes des scènes entières de Robert, de la Favorite,

traie ; que, pour être saisi par son charme, Tesprit doit être dispensé de tout travail ; que, par conséquent, pour l'allier efficacement à un sujet dramatique, ce sujet doit être simple en lui-même et simplement présenté.

Un opéra n'est pas une comédie, ce n'est pas non plus un cours d'histoire ; le pourquoi et le parce que des faits qu'on y représente importent très peu à ceux qui viennent l'entendre ; suivre un raisonnement ou une idée philosophique à travers la musique est une tâche fatigante ; aussi, la presque totalité des spectateurs s'en abstientelle, pressée d'arriver aux points culminants qui doivent fournir un aliment à son besoin d'émotions. Tout ce qui n'est pas essentiel à l'action, dans cet ordre de choses, y devient donc nuisible ; tout ce qui ne l'accélère pas l'entrave. Facta et non verba, telle doit être sa devise.

Supprimer l'encombrement des détails, les enchaînements d'une situation à une

autre, les scènes explicatives qui le plus souvent n'expliquent rien; en un mot, condenser, si je puis m'exprimer ainsi, le sujet, le réduire à sa plus simple expression, le présenter, non plus en actes entraînant de longs développements, mais en tableaux où ce qui doit pénétrer l'imagination frappe vivement les sens : tel est le plan que je propose et que j'ai réalisé dans Samson. Il serait d'autant plus applicable dans la pratique que la plupart des faits historiques (ou réputés tels), qui sont toujours les plus goûtés du public et les plus justement recherchés des compositeurs, s'y prêtent merveilleusement. Nous en trouverons la preuve dans ceux-là mêmes qu'ont traités le plus fréquemment ou avec le plus de bonheur nos grands maîtres; en examinant les opéras historiques, nous verrons les traits les plus saillants s'en détacher pour ainsi dire d'eux-mêmes, prêts à se former en tableaux tels que je les entends, et nous remarquerons que ce sont toujours ces

mêmes traits qui commandent l'intérêt du public, se fixent dans sa mémoire et à ses yeux constituent, en quelque sorte, toute la pièce. En voulons-nous un exemple?

Prenons, je suppose, Guillaume Tell; nous y aurons :

Au premier acte :

La fête des pasteurs l^^ tableau.

Au deuxième acte :

Les amours d'' Arnold 2« tableau.

La conjuration 3* tableau.

Au troisième acte :

La scène de la pomme 4^ tableau.

Au quatrième acte :

Le châtiment de Gessler .... 5" tableau.

Choisissons-nous un autre exemple? Othello nous fournira :

Au premier acte (l""*^ scène) :

Le triomphe d'Othello à Venise . 1" tableau.

Au deuxième acte :

Son amour, sa jalousie, sa fureur. 2^ tableau.

Au troisième acte :

La mélancolie et la mort de Desdémone 3^ tableau.

En appliquant ce système à d'autres sujets du même genre, une histoire de Marie Stuart nous présenterait :

Ses amours avec Rizzio et la

mort de ce favori l**' tableau.

Son jugement 2*^ tableau.

Sa mort S^ tableau.

Un Masaniello :

La conjuration 1«' tableau.

Le triomphe de Masaniello . . 2^ tableau. Sa folie, — le Vésuve 3« tableau.

Et ainsi de suite '.

C'est, du reste, un peu la manière dont les Italiens entendent l'exposition de leurs opéras; ils évitent autant que possible les détails pour arriver plus tôt aux morceaux

1. Il est bien entendu que nous parlons ici non des morceaux de chant qui impressionnent plus ou moins agréablement l'auditoire, mais des scènes qui peuvent frapper l'imagination du spectateur sans exiger d'explications.

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à effet de la pièce; aussi leurs œuvres sontelles en général moins fatigantes que nos grands spectacles lyriques. Le public y gagne, nous l'avons vu; le compositeur, qui n'est point obligé d'user son inspiration sur des dessins d'orchestrç sans intérêt, y gagne également, du moins peut-on le supposer.

Quoi qu'il en soit, c'est d'après cette méthode que j'ai écrit mon Samson.

Le premier tableau représente Gaza, où a lieu la première rencontre de Samson et de Dalila; — le second est à Sorec : l'on y voit la séduction de Samson et la trahison de sa maîtresse; — au troisième, Samson vaincu tourne la meule des Philistins ; — le quatrième se termine par l'écroulement du temple de Dagon.

Je n'ai pas besoin de dire que ces nombreux décors ne figurèrent point aux auditions successives que je donnai des principaux fragments de mon ouvrage.

Néanmoins, montées sous le rapport artistique avec un soin peu ordinaire, elles

furent toutes fort belles; la première surtout eut un véritable caractère de solennité.

Madame Viardot, ma fille, M. Puget en étaient les principaux interprètes; un public d'élite, composé de ce qu'il y avait dé distingué ou d'éminent aux titres les plus divers dans la société parisienne, des artistes, des hommes de lettres, d'illustres représentants de l'armée, des membres du Sénat, des députés, des ministres, des femmes du plus grand monde, y assistaient. Seul le directeur de l'Opéra, M. Grosnier, n'avait pas daigné se rendre à mon invitation.

Le succès de cette exécution devant ce brillant auditoire fut tel que je ne l'aurais jamais imaginé; il est impossible de dire l'effet que produisit madame Viardot dans le personnage de Méhala, mère de Samson. La grande artiste y déploya tout son talent chaleureux et grandiose; elle fut admirable. Quant au ténor Puget, c'est à l'issue de ce spectacle qu'il fut engagé à l'Opéra.

Je l'avoue, l'espérance m'était venue

qu'après un pareil essai mon œuvre serait prise à ce théâtre, où pendant douze ans j'avais renouvelé, soutenu, créé un répertoire; il n'était peut-être pas une des personnes qui assistaient à l'audition dont ce ne fût également la pensée. Tout rempli de cette illusion, je me présentai quelques jours après chez M. Fould, ministre des beaux arts, qui me reçut fort bien et commença par me féliciter chaleureusement sur la musique qu'il avait entendue. « Je ne me connais pas, il est vrai, en musique, ajoutat-il; mais tout le monde dit que c'est fort beau. » Je le priai alors de vouloir bien faire recevoir Samson par la direction de l'Opéra. Aussitôt, il changea de langage: C'était impossible, je devais le comprendre; l'Opéra était réservé aux grands compositeurs en renom; d'ailleurs, à lui tout seul, le décor de la fin coûterait plus de cent mille francs, ce serait une dépense exorbitante, etc., etc.. Je tâchai de dissimuler la cruelle déception que me causa ce lan-

gage : « Monsieur le ministre, répondis-je seulement, je regrette d'être Français! si j'étais Italien ou Allemand, vous seriez trop heureux d'accepter l'œuvre que je vous présente. » '

Cependant l'observation de M. Fould sur la dépense qu'occasionnerait le tableau de la chute du temple m'ayant fait réfléchir, je fis retoucher le poème en adaptant les mêmes situations et presque les mêmes paroles à un fait de l'histoire des croisades qui offrait une grande analogie avec notre sujet primitif. Sous cette nouvelle forme et sous le titre de Zéphora, la partition fut communiquée à M. Gevaôrt, directeur du Conservatoire de Bruxelles, par l'intermédiaire d'une tierce personne et sans nom d'auteur, dans l'année 4869.

Voici la réponse adressée à ce sujet par M. Gevaërt à M. de Beyens, qui avait bien voulu se charger de cette afl'aire :

« Mon cher Beyens,

» Pardon d'avoir tardé si longtemps à vous donner mon avis sur la partition que vous avez bien voulu me soumettre. J'ai tenu à la lire d'un bout à l'autre avant de me prononcer. A présent j'ai achevé cet examen, et mon opinion est formée... C'est une œuvre musicale très remarquable, écrite avec un soin et une conscience extraordinaires. Les mélodies sont toujours distinguées, l'harmonie a de l'originalité, et le sentiment scénique fait rarement défaut.

Parmi les morceaux qui m'ont le plus frappé, je citerai, etc., etc

» Je regrette de ne pas avoir lu la partition d'orchestre; mais je suppose qu'un compositeur capable d'écrire cinq actes de cette force doit avoir des connaissances approfondies en fait d'instrumentation. Voilà mon avis motivé, au moins tel que je puis le formuler à la hâte,... etc., etc.

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