CONCLUSION
Des bureaux arabes actuels. — Abus possibles. — Nécessités ehes les indigènes du pouvoir tel quil est constitué. — Améliorations à proposer; — Personnel des affaires arabes.
On sait que Tunitë administrative, en territoire militaire ou arabe, est le cercle.
Il y a en Algérie une quarantaine de cercles; chacun d'eux a à sa tête un commandant supérieur, qui a le commandement des troupes, la surveillance des administrations, et enfin le gouvernement des tribus indigènes qu'il exerce par Tintermédiaire d'un bureau arabe.
Dans la plupart des cercles, le commandant supérieur
ayant pleine confiance dans son chef de bureau arabe, ou
se sentant moins apte que lui, la direction réelle de l'ad-
ministration indigène est entre les mains de l'officier des affaires arabes.
Or, depuis quelque temps, Tesprit public s'est vivement préoccupé des excès constatés dans le fonctionna ment de ces bureaux arabes ; il veut connaître la source des abus, et demande qfu'on y porte remède.
Parlons d'abord des maniements de fonds.
Les règlements prescrivent que le commandant supérieur, par l'intermédiaire obligé de son bureau arabe, n'intervienne en matières de finances que pour l'établissement des rôles d'impôts, qui sont ensuite approuvés.en haut lieu, et pour la fixation des amendes à infliger aux délinquants divers. Les fonds perçus parles chefs arabes, d'après les chiffres arrêtés, doivent être portés directement par eux aux receveurs du fisc.
Ce mode, au premier abord, paraît assez régulier; il y a cependant toute une série d'abus possibles.
En effet, ces rôles sont établis par la bureau arabe sur les listes détaillées fournies chaque année ps^ les chefs de tribu ; mais ces derniers documents ne sortent pas du bureau arabe, ils ne sont pas transmis comme pièces à l'appui* Lés commissions consultatives des subdivisions^ le gouverneur, le ministre, ne peuvent être éclairés régulièrement sur la valeur des chiffres posés sur le rôle ; il manque là une garantie, qui pourrait être créée en or-
d'un chef de bureau arabb« 243 donnant l'annexion, aux rdles d'impôt, des listes des chefs indigènes, revêtues du cachet de ces fonctionnaires. Ceux-ci, voyant leur travail envoyé au contrôle d'autorités autres que celle du bureau arabe, seraient animés d'une crainte profitable aux intérêts du trésor.
Ce n'est pas qu'habituellement le bureau arabe ne contrôle efficacement les listes des agents indigènes et n'établisse consciencieusement son rôle d'impôt ; mais enfin l'on cherche les sources d'abus possibles; en voilà une : le bureau arabe pourrait engager un caïd à faire sa liste moins forte qu'elle ne devrait l'être, à verser par conséquent au trésor une sonune moins considérable, tout en percevant de tous les contribuables existant réellement les taxes habituelles, ce qui donnerait une différence disponible. Il pourrait aussi, sans prévenir le chef indigène, et sur une liste de celui-ci, composée de 500 charrues, par exemple, n'en porter que 450 sur le rôle, et prescrire qu'au moment du payement on versera le prix de 450 charrues dans les caisses de l'Etat, et le complément au bureau arabe.
Dans l'état actuçl des choses, les intérêts du trésor ne sont garantis contre les excès susmentionnés que par la moralité des fonctionnaires.
En fait d'amendes, l'abus possible consiste en ce que, sarcelles qui sont infligées, le couunandant supérieur ne
fait verser que la portion qu'il veut bien abandonner ; il peut /aire réserver, au contraire, celle dont il juge bon de disposer. Il existe bien un registre des punitions en argent, visé de temps en temps par les commissions consultatives des subdivisions ; mais on peut ne porter sur ce livre que ce qu'il convient d'y inscrire. Là encore il n'y a pas de garantie.
Pour régulariser toute cette perception des amendes, il faudrait peut-être ordonner que toute condanmation pécuniaire serait inscrite sur un feuillet d'un registre à souche, numéroté et parafé ; il faudrait ensuite arriver à ce que l'Arabe ne payât plus que sur le vu d'un semblable papier, qu'il viendrait apporter lui-même chez le receveur, avec le montant de son amende.
Mais comment faire connaître cette disposition à tous les indigènes? Pourquoi les forcer, à propos d'une amende de 10 francs, par exemple, à un déplacement de vingt à trente lieues pour l'aller et autant pour le retour? Et cependant, si l'on^mainfient encore comme intermédiaires entre le contribuable et le trésor des agents du pays, tous les abus sont possibles. De plus, les receveurs ne sont pas prêts à cet ordre de choses ; ils demanderont des interprètes, des secrétaires arabes, des chaouchs, etc.
D'une part, les réformes ne sont pas toutes faciles, et, de l'autre, il n'existe encore sur ce sujet d'autre garantie
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que le caractère du «fonctionnaire que l'on emploie.
Dans les produits en aident, moins habituels et ordonnés par Tautoritë supérieure, tels que confiscations, saisies diverses, les prescriptions régulières du gouvernement sont encore moins précises, ou, lorsqu'elles fixent quelques points, elles n'indiquent pas les moyens d'obtenir les résultats commandés ; elles ne présentent aucune garantie de Texécution de la règle, quelque peu exigeante que soit celle-ci.
Il a beaucoup été question dernièrement de fonds éventuels; ces fonds, "sous un titre ou sous un autre, considérables ou minimes, ont toujours existé en Algérie.
Il est absolument nécessaire que le commandement, en territoire militaire, ait à sa disposition des fonds que, jusqu'à ce jour, nulle prévision budgétaire ne lui alloue. Les personnes les plus opposées à toute irrégularité en conviennent, lorsque, sur place, on les met à même de se convaincre des exigences de la position.
Au milieu de la société indigène telle qu'elle est, et tant qu'elle ne sera pas organisée d'une façon qui se rapproche de la nôtre, le chef 4'une fraction du territoire est une sorte de Providence qui doit, sous peine de déchéance morale et d'impuissance effective en certains cas, parer à des éventualités fortuites.
Les agents de l'autorité reconnus et payés par l'État
sont très^peu nombreux en territoire arabe; mais le âé«^ lenteur du pouvoir a à sa disposition pour le service du commandement, sansqu'ils songent à 8*y soustraire» tous les habitants de la tente. On ne se fait pas faute de les employer, mais il est nécessaire de les récompenser ou au moins de les encourager de temps à autre.
Dans les premiers moments de Toccupation réelle, i l'époque rappelée naguère par un honorable général, ou pourvoyait à ces besoins au moyen d'une partie des contributions de guerre ou des prises nombreuses faites sur l'ennemi; les ressources étaient grandes, les besoins mvnimes. Il n'y avait point alors, surtout dans l'ouest, à proprement parler, d'administration indigène ; tout au plus était-elle dans l'enfance. On sourit involontairement au souvenir de ce qu'était alors notre action sur les Ara-^ bes, comparée à ce qu'elle est aujourd'hui.
Quelques chefs s'étaient sojimis à notre domination ; mais à chaque instant leurs, tribus levaient le pied et les entraînaient forcément. Nos ofiBciers en relation avec quelques rares personnages n'avaient point pris possession de la tribu elle-même, de l'individualité arabe.
Dans le principe donc, une partie des contributions de guerre a suffi pour couvrir les frais de l'admihistration non prévus par le budget ; la guerre s' apaisant, et les ressources qui en résultaient diminuant, on s'est rejeté,
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selon les localités et les circonstances, sur les impôts, les ameodes, les confiscations, les cotisations volontaires. Ces derniers produits financiers ont été réglementés, il est Yrai, récemment : ils ont une caisse et des comptables; mais comme ils sont fixés, en prenant pour base le rOle d'impôt, le peu de garantie que nous avons constaté i l'endroit de celui-ci se représente encore au sujet des cotisations volontaires.
Quoi qu'il en soit, s'il est pris des mesures sérieuses pour que tout maniement de fonds échappe au conunan-' dant supérieur et à son agent, le bureau arabe, il sera de tonte nécessité de pourvoir, par des crédits nouveaux, aux besoins que couvraient naguère des perceptions dont l'opinion publique s'est effrayée.
En dehors de ce qui précède, il y a tout un ensemble d'abus enrayants qui peuvent naître du contact de nos officiers avec les chefs arabes.
On sait que ceux-ci prennent à tout propos de l'argent i leurs administrés; ils les surveillent soigneusement, dans le but de connaîtra leurs ressources et de savoir à quel moment il est opportun de faire demander, et com-* bien il faut réclamer.
Quant aux motifs, ils ne manquent jamais. Les intimes de l'entourage du chef indigène lui font des présents pour certaines fêtes, -à chaque événement heureux ou malheu-
reux qui survient dans sa famille, à chaque voyage qu'il entreprend, toutes les fois qu'il est puni ou récompensé par l'autorité française, etc. ; ces affidés du chef de la tribu se répandent ensuite dans les douars, racontant ce qu'ils ont fait en faveur de leur seigneur, et ce que par conséquent doivent faire les autres habitants de la région ; les uns, protégés habituels du chef, s'exécutent pour ne pas perdre ses bonnes grâces; les autres, hostiles au caïd, n'en payent pas moins, dans la crainte que quelque mauvais tour ne leur soit joué ultérieurement.
C'est là le chapitre des cadeaux à peu près volontaires; mais le chef indigène bat encore monnaie de bien d'autres façons ; toutes les fois, par exemple, qu'il reçoit un ordre à faire exécuter dans la tribu : réquisition de mulets, goum à envoyer quelque part, diffa (nourriture des hommes) considérable à porter sur un point , le plus souvent alfa (nourriture des chevaux) à fournir à un groupe de cavaliers employés par le commandement. Le chef commence, en pareil cas, par exiger beaucoup plus (|u'on ne lui demande, et il donne ensuite des exemptions moyennant finance.
Chaque année le caïd distribue les terres aux cultivateurs : les meilleurs morceaux vont naturellement à ceux qui ont donné le plus d'argent pour les avoir.
Mais ce qu'il y a de plus hideux, au milieu de toutes
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ces choses honteuses, le chef musulman cache des délits, des crimes même; il déjoue les recherches de rautorité, les égare sur des ii^nocents, quand il est suffisamment indemnisé.
n y a encore dans le pays des habitudes tout à l'avantage du chef : au printemps, on recueille pour lui le beurre nouveau; il y a une mesure que doit remplir chaque tente; il y a aussi la quête du miel, des olives, des dattes suivant les régions, du bétail, du bois, de la laine, du poil de chameau, etc.
Les chefs arabes ont en out^e des droits réguliers et considérables, qui consistent en parts d'impôts ou d'amendes, et en un certain nombre de journées de travail que leur doivent tous leurs administrés, ce qui permet de faire labourer facilement bon nombre de charrues.
Ces chefs, pour ne pas être inquiétés dans leur industrie, ou simplement par habitude, cherchent à faire accepter des cadeaux aux officiers français; ils les présentent comme des témoignages d'attention, de politesse, des' preuves de dévouement, telles qu'il doit en exister entre le serviteur et son maître. Si l'officier n'a pas une roideur de principes suffisante, s'il prête l'oreille à ces suggestions captieuses, si plus tard même, allant au-devant des offres, il ordonne qu'on lui apporte, si, du poids de toute l'autorité qu'il a acquise, il exige impérieusement qu'on
lui fournisse sa part, la part du lion, nous ne voyons plus alors de limites aux scandales possibles.
Il est de toute importance, comme on le voit, de chovsir ses sujets avec le plus grand soin, et de ne pas négliger les officiers connus par leur probité ; ceux-ci peuvent arriver à se décourager, et en venir à se dire : « Quoi que nous fassions, on ne nous tient compte de rien : profitons donc de la position. >
Un autre genre d'abus, très-important, selon moi, consiste dans la façon dont se rend journellement la justice dans les bureaux arabes.
Ceux-ci doivent écouter et régler toutes les plaintes qui leur arrivent des divers points du cercle ; ils ont comme moyens de répression l'amende et la prison ; celle-ci pour quelques mois au plus, et dans un local dépendant habituellement du bureau arabe. Dans divers cas bien constatés, et suffisamment graves, ils peuvent livrer les coupa^ blés au conseil de guerre ; dans d'autres circonstances plutôt politiques, il est demandé au gouvernement et au ministre un ordre de longue détention pour Alger ou pour rile Sainte-Marguerite, sur les côtes de France.
Ces sortes de lits de justice, qui, pour moi, sont la partie la plus importante des fonctions du bureau arabe, w sont cependant pas compris ainsi partout.
Dans quelques cercles, on désigne un des officiers nou-
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veaux venus et inexpérimentés pour écouter les affaires ; autre part, on déploie un tel appareil d'intimidation, unô telle rudesse d*interrogation et d'expulsion , au cas où Id plaignant ne convient pas à TofiBcier juge, que Ton est à se demander, dans ces localités, si Tindigêne a beaucoup gagné à nous avoir à la place du Turc.
Quant aux exécutions sonamaires, heureusement fort rares, telles que celles dont on a beaucoup parlé récemment, on ne saurait trop se précautionner contre l6 renouvellement de pareilles atrocités, et surveiller les jeunes officiers qui ont surtout en vue^ en faisant sauter des têtes arabes , de se faire une réputation de suprême énergie.
D'autre part cependant, il ne faudrait pas trop effrayer des conséquences d*une résolution extrême certains militaires, et il y en a beaucoup, qui , très-braves de leur personne, très-dociles, perdent complètement la tête lorsqu'ils se trouvent chefs dans une position critique, et sont presque incapables de prendre un parti.
' Il faut avoir passé par ces épreuves pénibles, où, atl milieu d'une contrée subitement agitée ou mal disposée, on s'est trouvé sous le coup du moindre accident ; il faut avoir senti par soi-même combien peu pesait sa propre vie et celle de ses compagnons dans la balance des éventuali- ^s; il faut avoir vu l'existence d'une troupe entière, k
tranquillité du pays, à la merci du moindre fait, l'imprécation d'un marabout, le signal donné par un berger, les plaintes d'un fuyard ou les excitations d'un énergumène ambulant; il faut avoir souffert de ces diverses péripéties avant de condamner toiite espèce d'exécution sanglante.
Ce respect extrême de la vie humaine, que nous avon^ en France, ne saurait être transporté tout entier dans certaines parties de l'Algérie , surtout dans celles qui touchent aux frontières, aux tribus du Sahara et à celles de la Kabylie.
Je rappellerai à ce sujet un fait hors de doute : si Bouzian, l'inspiré de Zaatcha, au moment où son arrestation avortait et décidait l'insurrection, avait été tué surplace» nous aurions du même coup sauvé la vie à quelques centaines de soldats tués au feu ou morts du choléra dans cette rude campagne.
Que le magistrat se voile la face des plis de sa toge, mais qu'il ne se hâte pas trop de jeter Tanathème sur les conséquences souvent regrettables de l'emploi de la force ; qu'il veuille bien se rappeler, qu'au milieu de toutes nos conquêtes morales, s'il lui est donné de faire entendre, paisiblement assis sur son siège juridique, les maximes élevées et vivifiantes de la justice, c'est que le gendarme veille sans relâche à l'entrée du sanctuaire.
Enfin un reproche grave que l'on adresse encore aux
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bureaux arabes, c'est le manque de tact et d'intelligence avec lequel ils se montrent hostiles au développement de la colonisation. Cette répugnance'peut avoir été motivée, dans quelques cas particuliers, par les essais malheureux de colons adonnés à tous les vices, mais n'a aucune raison de se manifester d'une façon systématique.
Remarquons toutefois que le bureau arabe n'a, en aucun cas, de vélo à imposer ; en fait de colonisation, par exemple, il donne simplement des avis, des renseignements à l'autorité supérieure, et c'est un peu la faute de celle-ci, si ces avis et ces renseignenlents sont de préférence approuvés.
Pour toutes les autres parties de leurs fonctions multiples, les bureaux arabes reçoivent des ordres circonstanciés qu'ils exécutent ou font exécuter.
De tout ce qui précède , il serait dangereux de conclure que l'organisation du pouvoir doit être remaniée en Algérie, et que le temps est venu de voir surgir des institutions à peu près semblables à celles de la métropole.
Non, il est nécessaire, et pour longtemps encore, que l'autorité qui a le commandement des tribus, ait en main des pouvoirs très-larges ; l'indigène a besoin d'avoir audessus de lui, sous le rapport administratif, quelque chose qui ressemble à la puissance paternelle, patriar-
cale, et, tout le premier, il viendrait nous implorer pour qu'on lui rende ses chefs, si dès aujourd'hui, on le mettait en contact avec nos administrations telles qu'elles sont organisées, et telles qu'elles fonctionnent en France ou dans les villes algériennes du territoire civil. L'Arabe, ne l'oublions pas, a horreur de tout ce que nous appelons les rouages administratifs.
A ce propos, je me rappelle avoir vu dans nos villes du littoral africain, des indigènes venus des environs, pour, quelques petites affaires très-simples à régler devant divers bureaux d'administration , fatigués de démarches infructueuses , vexés de certaines façons d'agir qu'ils prenaient pour des affronts, se rendre, au bout de plusieurs jours, au bureau arabe militaire, et là, raconter leurs déboires, en priant qu'on leur donne l'aide de quelque employé secondaire, pour les tirer d'embarras. Généralement ces individus s'étaient présentés le premier jour , aux administrations devant lesquelles ils avaient à paraître, à une heure indue ; après plusieurs allées et venues malheureuses, ils s'étaient Sécidés à s'asseoir à terre, dès la pointe du jour, à la porte des bureau)^ intéressés, et à attendre l'arrivée des employés. Suivons l'un de ces indigènes dans son récit :
L'Arabe, qui i5*est muni d'un petit juif interprète,
entre enfin dans le sanctuaire. On lui indique brutalement une série de grillages, par lesquels il ne voit que des visages maussades et impolis ; il arrive à Tun d'eux, où un employé parcourt dédaigneusement le papier qui lui est remis, et répmid bien vite par une négation, en fermant son guichet. Il manque, en effet, une signature, un visa, et l'indigène recommence ses courses dans la ville pour remplir les formalités exigées ; pour chacune d'elles, les épreuves de temps précis, de fin de non-recevoir, de guichets entr'ouverts et refermés, se multiplient, et enfin, de guerre lasse, le malheureux impétrant ne se tire d'affaire qu'avec l'aide du bureau arabe devant lequel il trouve au moins à qui parler.
Au lieu de chercher à soumettre dès maintenant les indigènes, à notre régime administratif, il est préférable de remédier aux abus de l'administration actuelle du territoire arabe, et ce!a n'est pas très-difllcile.
11 est à remarquer, en effet, que plus les cercles sont petits, mieux ils sont administrés, ou plutôt, moins il y a de suspicion dans le public envers les bureaux arabes ; car dans ce cas, les chefs |indigènes , les intermédiaires qu'ils emploient sont connus, de la population ; celle-ci sait à peu près tout ce qui se passe et il ne pourrait se produire rien de scandaleux, sans qu'aussitôt la nouvelle s'en répande de toutes parts.
Dans les cercles, au contraire, qui comprennent un vaste territoire arabe, et où fonctionnent plusieui*s grands chefs musulmans ; ceux-ci et leurs agents n'apparaissent que rarement; on sait d'une manière vague qu'ils administrent à leur grand profit de nombreuses populations; on croit, quelquefois à tort, que le bureau arabe de la localité a intérêt à laisser faire, parce'que, de fait, il ne peut triompher de l'importance de la tâche, et l'opinion publique ne tarde pas à exagérer l'état . des choses.
Partant de là, je pense qu'il serait nécessaire de beaucoup diminuer l'étendue des cercles et de créer de nombreux annexes; au lieu de quarante cercles, par exemple, il faudrait arriver à avoir, dans quelques années, une centaine de ces circonscriptions ou d'annexés qui entraînent un peu moins de frais et pourraient être établis en utilisant une partie des maisons de conmiandement existantes.
Au lieu de vingt oj35ciers au plus, aptes aux affaires, et sufi^anunent expérimentés que nous possédons en ce moment, il serait urgent d'en former cent cinquante ou deux cents; ils sont faciles à trouver dans notre armée d'Afrique ; c'est une affaire d'autorité, avec beaucoup d'attention et un grand esprit de justice, elle aura bientôt réuni le personnel convenable.
d'un chef de bureau arabe. 257
Il est aussi besoin que la haute direction des affaires algériennes produise une sorte d'instruction circulaire, posant non-seulement des principes de gouvernement arabe , mais discutant la plupart des cas plus habituels, indiquant les voies conseillées par l'expérience. Il faudrait enfin que, chaque année, une inspection sérieuse 'fût faite dans les bureaux arabes, par des hauts fonctionnaires venus de la métropole, ainsi que cela se pratique pour tous les services de l'armée, quoiqu'aucun d'eux , en Algérie du moins, n'ait plus d'importance que l'administration des indigènes.
Il existe bien une décision ministérielle qui prescrit une inspection générale annuelle pour les bureaux arabes, mais c'est uniquement au point de vue des tableaux d'avancement à établir pour le personnel.
Le général commandant une province est l'inspecteur général de ses bureaux arabes.
U délègue les commandants de subdivision'; ceux-ci, le commandant supérieur de chaque cercle. [ Or, comtnent admettre* que le commandant d'un cercle, dans le compte qu'il a à rendre de l'administration de son bureau arabe, c'est-à-dire d'un service qu'il doit surveiller et diriger, puisse dire autre chose, sinon que tout est pour le mieux.
Le contrôle est illusoire. Les colonels ne sont jamais
chargés, que je sache, de l'inspection de leur propre régiment*
Nous n'avons fait qu'indiquer ces dernières pensées ; car ce n*est point ici le lieu de s'occuper à fond de questions trop graves pour ces simples récits.
Ajoutons, pour conclure , quelques mots du personnel des bureaux arabes.
Ce personnel a compté longtemps et compte encore» nous aimons à le croire, dans son sein l'élite des officiers de l'armée d'Afrique ; aussi , nouveaux maires du palais, sont-ils en général, plus intelligents, plus foncièrement aptes , plus actifs surtout que leurs chefs immédiats.
Il y a plus de facilités, du reste, pour le recrutement des bureaux arabes que pour celui des commandements supérieurs, car ceux-ci exigent avant tout un certain grade qui permette l'autorité sur les troupes stationnées dans le cercle, tandis que le dernier des sous-lieutenants français peut commander des khalifats indigènes : il n'y a là aucune difficulté légale.
Mais cet état de choses tend à se modifier ; un assez grand nombre d'officiers, sortant des affaires arabes, commencent à arriver aux commandements supérieurs, et, dans ce cas, l'ordre naturel est rétabli ; le chef nominal du pays est alors aussi le chef réel ; le directeur
des affaires aràBes n'est plua qu'un personnage secondaire, ainsi que cela devrait être partout.
En résumé, si, sur quelques points, l'opinion publique est fort préoccupée de certaines allures mystérieuses dans la direction des choses, nous croyons qu'une bonne partie des bureaux arabes méritent des éloges ; et si, pour les emplois supérieurs de l'administration indigène, pour les fonctions qui peuvent s'exercer dans le calme du cabinet, l'armée n'a pas le privilège, plus qu'une autre dasse de. fonctionnaires, de fournir les sujets convenables; au moins, pour les relations directes avec l'Arabe, je ne puis croire qu'ailleurs mieux que dans Tarmée, on puisse trouver l'habitude du commandement et des /atigiies, la bravoure , le désintéressement, le généreux dévouement si nécessaires à ceux des enfants de la France que nous mettons en contact avec les populations africaines de notre colonie.
Je rappellerai en terminant que, sur une quarantaine d'officiers que j'ai personnellement connus dans les affaires arabes, sept ont été tués au feu en Algérie, six sont morts de maladie ou d'accident , en plein exercice de leurs fonctions ; sept, à ma connaissance certaine, et probablement un plus grand nombre, ont été blessés. Tout ce sang, les fatigues, les veilles de ceux de ces fonctionnaires, sérieusement voués à leur tâche, les travaux
divers qu'ik ont entrepris, ' les documents innombrables qu'ils ont amoncelés, composent des états de service comme il est donné à peud'administrationsd'en présenter, et que peuvent revendiquer avec orgueil certains bureaux arabes.