‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabe (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · POLITIQUE · texte numérisé non relu

POLITIQUE

Noi antécédents politiques Tto-à-vis des indigènes. — Effets de la lojanté. — Ma canne, — Retour de M itoud. ^ La fable du loup et de l'agneau y ou la raszia de pied ferme.

Au point de vue des relations'politiques, la nation indigène de l'Algérie a, je crois, une détestable réputation. Les musulmans, pense-t-on, sont fins, faux et perfides autant que possible.

C'est encore lî une erreur née de l'antagonisme des vainqueurs et des vaincus, et qui disparaît devant une observation des faits froide et raisonnëe. Essayons de le faire comprendre.

Remarquons d'abord, qu'il n'y a eu entre nous et le peuple indigène que des stipulations partielles, conclues avec des groupes isolés de population ; on ne trouve là, aucune de 'ces conventions générales, connues de tous, qui peuvent être considérées comme des traités. Le fameux pacte de la Tafna seul en a Tàpparence, mais on sait que Je jeune émir, tout-puissant pour nous faire la guerre et qui ne rencontrait que des adhésions sympathiques lorsqu'il s'agissait de nous combattre, éprouva de la résistance, dès qu'il voulut imposer un autre ordre de choses. Ainsi beaucoup de tribus lui dénièrent le droit de les avoir représentées, de s'être engagé pour elles, et se regardèrent comme étrangères aux arrangements pris par Ahd-el-Kader, le marabout des Hachem. Mais, à suivre l'interprétation même du traité de la Tafna, on trouve qu'en effet les chefs-musulmans ont pu se plaindre que nous-mêmes avions violé cette convention; beaucoup de nos avocats se chargeraient de gagner cette cause. Il y a surtout une clause, très-honorable sans doute pour nous, qui a toujours figuré dans les pactes écrits ou verbaux conclus avec les diverses tribus, et qui est toujours celle au moyen de laquelle les mahométans les premiers uous accusent de perfidie : c'est celle par laquelle les Français prennent l'engagement de respecter la religion, les mœurs et coutumes du peuple vaincu.

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Or, il est facile de comprendre que toute innovation de notre part, toute initiative sur le territoire de la tribu, peut à la rigueur être considérée comnfe une violation de cette clause. De sorte que, dans le cas d'une insurrection, si d'une part, nous parlons de rébellion» trahison, les révoltés, eux, ne se font pas faute de nous accuser de perfidie, mensonge et autres moyens honteux, employés soi-disant par nous, pour arriver à une domination complète et bouleverser les coutumes traditionnelles. Dans l'impossibilité où nous sommes de prendre une convention générale, connue de tous, pour sujets d'études, examinons comment, dans les détails de la conquête, se pratiquait la politique journalière. La manière dont j'ai vu procéder de 1848 à 1853, c'est-à-dire à une époque où les chefs, plus éclairés, avaient à leur disposition une plus grande quantité de notions acquises que précédemment, ne me laisse aucun doute sur ce qui se passait à plus forte raison antérieurement.

Une petite colonne, harassée de fatigue et de privations, finit par atteindre une tribu hostile et lui donne une leçon. Le chef français, voyant que pour beaucoup de raisons il ne peut tenir la campagne, et voulant cependant tirer le plus de fruit possible des faits accomplis, donne à entendre qu'au nom de la justice et de l'humanité, il veut bien pardonner et recevoir les vain-

eus à composition. Là tribu, de son côté, ne demande pas mieux que de se soumettre à u;i arrangement qui commencera par la débarrasser de la présence des Français,; cependant elle n'acceptera pas de conditions trop dures; elle va voir ce que propose le Roumi.

Des deux côtés donc on désire la paix, ou au moins une trêve; Ton sent de part et d'autre qu'il ne faut pas se montrer trop exigeant, de peur de tout compromettre, et après quelques pourparlers, voici ce qui se conclut verbalement :

En présence de tous les personnages marquants de la tribu, le chef français déclare, par l'intermédiaire d'un interprète, que le pardon est accordé pour tous les méfaits passés ; que les fractions de tribu rentreront tranquillement sur leurs emplacements habituels et y vivront comme autrefois, avec les mêmes chefs, et sans qu'il soit porté atteinte à la religion et aux mœurs. Seulement les vaincus doivent se résigner à payer quelques contributions de guerre, et«e soumettre à un impôt régulier.

Il ne se dit habituellement rien de plus ; on évite d'entrer dans des détails, de préciser des faits, parce qu'on sent bien qu'en insistant, on ne s'entendrait plus. Des deux parts donc, il y a une arrière-pensée mauvaise.

De son côté, le commandant de la petite armée firançaise est satisfait : il a tous les éléments de son bulletin ;

il ne manque pas de faire ressortir les avantages obtenus sur la tribu susdite ; il entre même dans des détails de mesures prétendues prescrites, dont il n'a pas seulement parlé aux vaincus, et cette portion du territoire passe désormais aux yeux de tous pour avoir accepté les conditions de la plus complète soumission.

Plus tard, ce même chef, ou mieux son successeur, qui s'est habitué à l'idée que les vaincus ont tout à fait accepté notre joug, se trouve, par la force des choses, amené à faire de l'autorité. La tribu inquiète se montre* récalcitrante, et de là à la révolte il ni'y a plus qu'un pas peu difficile à franchir; d'autant mieux que maintenant encore, et à plus forte raison était-ce vrai il y a quelques années, peu de chefs sont capables, dans un de ces moments critiques où la population indigène mécontente est prête à se soulever, de prendre les mesures eflBcaces pour apaiser l'agitation et ramener l'ordre.

La plupart du temps, les commandants de territoires ignorent l'état réel des esprits et la façon dont les choses se passent dans les douars; ils croient trop vite leur autorité compromise s'ils ne sévissent, et ils prescrivent habituellement des demi-mesures impuissantes peur arrêter le mal, mais très-propres à exalter l'irritation générale. •

Enfin, la tribu lève le fusil, et c'est alors que chez

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nous se répandent ces phrases de trahison, perfidie, appliquées à desr populations coupables certainement à notre point de vue de la conquête, mais qui ont quelques droits aux circonstances atténuantes.

Au milieu de toutes ces considérations, il faut bien remarquer que toutes les affaires dont nous venons de parler se traitaient, surtout autrefois, par' l'intermédiaire d'interprètes, et c'était encore là une cause de malentendu*

Le corps des interprètes, en effet, aujourd'hui entièrement bien composé, ne comptait primitivement que quelques fonctionnaires à la fois intelligents, instruits et honorables. Dans les petites colonnes chargées d'opérations actives, on voyait forcément, à une certaine époque, chargés de la mission délicate d'interpréter, des auxiliaires juifs ou maures de la plus infime classe, qui . ne contribuèrent pas peu à faire croire de part et d'autre ce qui n'était pas.

Cette fonction d'intermédiaire entre le chef français, impatient, précis, et qui voudrait arriver promptement à une solution, et le musulman, plus long, plus, habitué aux circonlocutions, aux phrases équivoques, est excessivement difficile à bien remplir, et c'est une particularité à faire valoir, lorsqu'on veut amener les' esprits à comprendre que. dans ces séries de soumissions et de ré-

voltes, qui n'ont pour le public d'autre explication que la perfidie des Arabes, il y a une foule de faits qu'il fau^drait examiner avant de se prononcer.

N(rtre conquête pied à pied du vaste territoire algérien a, du reste, amené sur certains points une suite d'événements qui doivent exciter notre commisération plutôt que notre indignation vis-à-vis des vaincus.

Dans la province d'Oran, au sud de nos postes, sur la lisière du Tell et du Sahara, de malheureuses tribus ont éprouvé, de 1842 à 1846, une série de désastres pénibles à rappeler. Ces infortunées populations étaient généralement razziées deux ou trois fois par an, soit par nous> soit par l'émir.

Les Français tombaient sur elles à l'improviste et les châtiaient, en disant :

-r Vous avez reçu Abd-el-Kader ; il a pris chez Y<ms des renforts, il s'est approvisionné dans vos douars. Nousf vous infligeons telle punition, et si vous recommencez^ nous redoublerons.

— Mais, hasardaient-elles, comment voulez-vous que nous résistions à l'émir ? U est plus fort que nous. Quand il s'approchera, nous vous préviendrons ; venez alors à notre secours.

— Point du tout : c'est à vous de prendre vos mesu? res, et aux premières nouvelles de vous réfugier au plu§

Yite à Tabri de nos postes, abandonnant cultures et tout ce que vous ne pouvez transporter.

Quelque temps après, c'est au tour de l'émir de se précipiter, irrité, sur ses coreligionnaires :

— Vous avez reçu le chrétien, disait-il, vous en serez puni pour l'exemple des musulmans.

Et la tribu de protester de son dévouement et de donner au fils de Mahi-Eddin tout ce qu'il pouvait désirer. Il n'est pas douteux qu'en présence du héros national, de ce jeune homme qui réunissait en lui les qualités qui exercent le plus de prestige sur les indigènes : beauté, distinction , dignité naturelle , caractère religieux et guerrier, grâce et habileté à cheval, éloquence, sentiments élevés, les tribus se sentaient émues au plus profond de leur cœur, et lui prodiguaient toutes leurs ressources; mais souvent elles ne l'appelaient pas, elles auraient voulu se trouver hors de sa portée, et elles n'en étaient pas moins, par leur position sur le sol, fatalement exposées à des visites cc^promettantes.

A l'apparition de l'émir succédait la nôtre, et ainsi de suite. C'étaient là les conséquences fâcheuses de notre établissement en Algérie, et je ne puis en accuser nos chefs ; je proteste seulement contre les termes trop fréquents de trahison dont ils qualifiaient la conduite des

tribus mentionnées, et l'impression mauvaise qui en est

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restée dans l'opinion géqérale, pour la physionomie indigène.

J'ai observé, au contraire, de mon côté, dans mes fonctions de chef des affaires arabes, à proximité de populations hostiles, qu'il y avait dans le caractère des gens du pays un sentiment réel de bonne foi qui ne iait pas défaut lorsqu'on sait l'exciter. Je m'étais acquis une certaine réputation de sûreté de parole, et, dans des relations difficiles à établir, faute d'une base quelconque reconnue des deux: côtés, c'était mon témoignage qui avait fini par en servir. Mon assertion suffisait presque toujours pour fixer les faits préliminaires sur lesquels roulaient ensuite les discussions et appréciations diverses.

Cette confiance des montagnards dans ma parole produisit un jour un trait assez saillant de mœurs locales.

Une colonne commandée par un colonel se promenait dans mon cercle, sur la frontière, amenée dans le pays par suite de l'état d'hostilité de quelques fractions de tribus étrangères. Le commandant en chef avait essayé, à mon insu, de faire venir près de lui, pour s'entendre sur un arrangement, les divers personnages marquants de ces populations, en leur promettant qu'ils pourraient en tout cas se retirer sains et saufs.

Ces individus répondirent aussitôt qu'ils neconnais-

salent en fait de Français, que Cid Gouni, et qu'ils ne se présenteraient qu'avec un gage de lui. Le colonel, assez fâcheusement étonné, me fit mander et m'invita à prendre les mesures nécessaires pour obtenir ce qu'il voulait, puisque ces moyens étaient à ma disposition seule.

J'envoyai une lettre avec mon cachet et ma canne, gros jonc que je portais ordinairement dans mes courses, et qui était bien connu dans les montagnes. Le lendemain, les gens mandés arrivèrent, le premier portant, cérémonieusement ma canne par le milieu et à hauteur de la tête ; ils ne voulurent se rendre nulle part d'abord qu'à ma.tente, d'où je les conduisis au commandant de la colonne.

Plus tard, et dans d'autres circonstances, j'eus occasion de constater par un fait plus saillant encore des sentiments réels de bonne foi et de loyauté.

Un nommé Miloud, jeune et beau cavalier de la frontière, dont je connaissais la droiture de caractère, avait des parents éloignés, émigrés chez l'ennemi, et en état d'hostilité avec nos tribus.

Cette position délicate, jointe à la jalousie qu'excitaient chez ses rivaux les succès de tout genre du jeun^ Miloud, amenait constamment des dénonciations dan3 lesquelles celui-ci était représenté comme un hommQ hostile, complotant d'une manière constante avec l'en-

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nemi. Miloud était donc Tobjet d'une surveillance plus apparente que réelle , qui était prescrite envers lui comme envers d'autres plus sujets à caution, et pour ne pas donner tort à la vigilance constamment recommandée à nos chefs et agents indigènes.

Il vint un moment cependant où cette surveillance prit, à mon insu, à Tégard de Miloud, un caractère irritant. On ne cessait de lui répéter de diverses parts qu'il était sérieusement dénoncé au bureau arabe, et qu'il allait être sans doute châtié d'une façon exemplaire. Des circonstances extérieures donnaient à ces propos un cachet de vérité. Bref, un matin, j'appris que Miloud avait passé la frontière avec sa petite famille, laissant toutefois sa tente et ses troupeaux, Je mis ceux-ci en garde chez un cheikh, et je ne fis paraître aucune irritation de ce qui était arrivé, attendant plus ample infor- ^nation ; je ne pouvais croire à l'entière culpabilité de Miloud, et je ne voulais pas me hâter de formuler un jugement qui aurait rendu tout retour impossible, et donné pour toujours à nos ennemis un brave cavalier qu'auraient suivi avec plaisir un grand nombre de partisans.

J'ai dit que j'avais dans les antécédents de Miloud les preuves d'une notable loyauté et générosité de cœur. Une fois entré autres, je me rappelle que l'ayant en-

voyé, sur de pressantes dénonciations, lui et quelques autres individus de sa tribu, au chef-lieu de la subdivision, où tous devaient rester quelque temps en otage, sous le prétexte de donner le temps de faire une enquête sur leur compte, mais, en réalité, pour causer un peu d'intimidation dans le pays, Miloud m'écrivit à peu près en ces termes :

f Seigneur, bien que tu aies sévi contre moi, et que tu m'aies envoyé ici où nos affaires seront examinées, j'ai la conscience tranquille, et je suis bien certain que je ne serai point reconnu coupable ; mais en attendant j'ai la plus grande confiance en ta bonté, et je te supplie de faire veiller sur mes intérêts. En mon absence, tu es le père de mes enfants, le mari de mes femmes. Ne perds pas ma tente de vue, envoie dans ma famille les ordres que tu jugeras convenables : on s'empressera de s'y soumettre, car on sait que c'est toujours m'être agréable que d'écouter tes volontés, etc. »

Mais, pour le moment, nous venons d*af)prendre que ce môme Miloud avait passé la frontière.

Dès le surlendemain de ce parti pris, je recevais de lui une longue lettre dans laquelle il m'expliquait qu'il avait en se retirant, cédé à des obsessions intolérables, mais que déjà il reconnaissait la faute commise. Il était fortement pressé de se joindre à nos ennemis, disait-il,

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mais il avait refusé toutes ces offres ; il ne se déciderait jamais à nous faire la guerre, et il ne pouvait plus vivre sans notre amitié et notre considération. Il finissait en me conjurant, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, de lui venir en aide.

Je lui fis répondre que tout n'était point encore perdu pour lui ; qu'il eût à se rendre tel jour, à un point déterminé sur la frontière, que je m'y trouverais moi-même et lui expliquerais ma décision dans une entrevue.

Au monàent fixé, je me rendis au lieu du rendez-vous avec quatre ou cinq cavaliers d'escorte seulement, et de la tribu même de Miloud. Quant à celui-ci, il était déjà sur un dçs mamelons voisins, escorté de plusieurs centaines de montagnards des tribus chez lesquelles il s'était réfugié, et qui avaient eu à honneur d'accompagner leur hôte, de veiller sur lui et de le protéger au cas où les choses ne tourneraient pas bien.

Je m'arrêtai à une demi-lieue à peu près du rassemblement étranger, et je désignai un mamelon de sable bien découvert, situé à moitié chemin entre les deux troupes, pour lieu de l'entrevue. Je m'y rendis moi-même seul, à pied, et je fis prévenir Miloud de m'imiter. Celui-ci ne tarda pas à se mettre également en route à pied; j'arrivai un peu sivant lui au point culminant, et m'assis. Miloud, pâle, fatigué, les traits altérés, pressa l'allure; ar-

rivé près de moi, il m*embrassa les mains avec effusion, en versant d'abondantes larmes :

— Que suis-je devenu, ô Dieu I je suis déshonoré, n'est-ce pas? Je ne puis plus me présenter devant les Français; je suis un chien, moi qui étais si fier de la considération avec laquelle on me traitait. Quel va être mon sort ? Mon seigneur, mon frère, ne m'abandonne pas!

J'étais touché du désespoir de ce jeune homme, et je le tirai de son malheur, à sa grande satisfaction : je lui permis de rentrer dans le pays, et je lui ordonnai de s'installer pour quelque temps dans un douar de l'intérieur loin de la sphère brûlante des luttes journalières, au milieu desquelles il avait eu à souffrir. Je lui promis enfin de l'emmener avec moi, dans mon escorte, lors de la première excursion que je ferais, ce qui devait le réhabiliter complètement aux yeux des populations. Après de nouvelles protestations nous nous séparâmes et tout le monde s'en revint content.

La scène que je viens de mentionner m'a laissé de vifs souvenirs, parce que tous ceux qui y assistaient subissaient l'influence de sentiments honorables. Je .pouvais très-bien être enlevé avec mes cinq cavaliers ; le coup devait être tentant pour des tribus étrangères, qui pouvaient ensuite espérer s'en faire honneur dans leurs relations

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avec les populations franchement hostiles. Tout se passa cependant dans le plus grand ordre.

Les circonstances extérieures étaient également dignes de description. Un soleil resplendissant, un ciel sans au* cun nuage ; au nord, la Méditerranée, à quelques centaines de mètres de nous ; à l'est, au fond du tableau, les hautes . et noires montagnes de l'ennemi, et en avant, quelques collines s'abaissant par gradins; au sud et à Touest, dé légers mouvements de terrain, des buissons de bruyères, des bouquets de lauriers-roses au milieu de frais ruisseaux, et au centre, en vue de tous, le mamelon de sable fin sur lequel Tentrevue se passa. Du côté des montagnes noires, Tescorte de Miloud, groupes de gens de montagne, sales, mal vêtus, mais aux traits énergiques ; et au milieu des arbustes, dans la partie riante du paysage, mes cavaliers dans le costume élégant et pittoresque qpe Ton connaît aux spahis, complétaient un ensemble dont la trace ne s'effacera probablement pas de longtemps de ma mémoire.'

Mais nous-mêmes, les conquérants, qui avftns si souvent jeté la pierre à ces malheureux indigènes, à propos de loyauté et de bonne foi, je ne sais si nous en avons complètement le droit : je connais quelques faits de notre part qui sont loin d'être irréprochables. Il y a surtout ce que, dans certains états-majors de l'armée d'Afrique, on

a appelé la razzia de pied ferme ; voici en quoi elle consiste :

Une colonne, commandée je suppose par un colonel qui voudrait bien devenir général, vient de faire une excursion dans le pays ; les ordres de Tautorité ont été exécutés, toutes les causes d'inquiétudes, de troubles ont disparu devant nos troupes; il est impossible d'espérer une affaire de vigueur. On va donc être obligé de rame- , ner la colonne dans ses cantonnements ; les troupes vont se séparer, le chef militaire regagner sa garnison. Pour lui, c'est une occasion perdue ; il se' demande avec déplaisir quand et comment elle pourra renaître. L'entourage du colonel, les officiers ambitieux et remuantsdu corpsde troupes,sontégalementpeinéset fort mal disposés. Dans ces circonstances, le commandant en chef dé la petite armée fait mander les principaux personnages des tribus sur lesquelles il est campé ; il les rudoie quelque peu et cherche des prétextes de remontrance (toujours par voie d'interprète).

— J'ai appris que vous n'étiez pas très-soumis ; vous avez laissé passer des révoltés chez vous, lors de la dernière insurrection, et, certainement, vous étiez un peu de connivence.

— Mais, seigneur, point du tout : nous avons, au contraire, garni nos positions, empêché les fuyards de passer

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chez nous; nous leur avons même pris du bétail. Renseigne-toi, tu verras que nous nous sommes montrés fidèles serviteurs.

— Ah bah ! je n'en crois rien f Et vos împôtSv les avezvous payés?...

— Seigneur, nops ne les payons chaque année qu'à h. notification du bureau arabe; il serait même gênant pour vos comptes, nous a-t-on dit, d'acquitter avant, mais nous sommes tout prêts.

— Je remarque que vous ne m'avez pas pas bieû reçu, ni moi, ni ma colonne; vous vous moquez de nous, mais prenez garde, vous pourriez le payer cher.

Là-dessus, protestations de plus en plus vives de la part des indigènes, qui finissent quelquefois par dire quelque chose de désagréable, tel que ceci, par exemple: « Seigneur, tu écoutes les mensonges de quelques juifs menteurs, mais on ne te dit que des choses fausses. >

C'est le moment que semble attendre le chef impatienté : € Vous voyez bien, s'écrie-t-il, que vous manquez au respect qui m'est dû ; je sais mieux que personne qui je dois écouter; vous êtes des insolents, vous serez punis, n Et aussitôt le signal est donné.

Un escadron à cheval au plus vite, des bataillons armés mais sans bagages^ ont ordre de parcourir lès environs et de saisir les troupeaux. Dans la bagarre, il n'est

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pas rare de voir un berger o.u un maître de bestiaux céder à l'irritation et faire feu sur les capteurs ; alors, le colonel triomphe, c Je savais bien, dit-il, cette fois, que j'avais affaire à une mauvaise population qui a besoin d'être menée rudement. » Et, heureux du coup de fusil accidentel, il ordonne une opération en grand qui amène encore quelques détonations, des prises copieuses, et surtout le thème d'un bulletin. C'est là ce qu'on appelle la razzia de pied-ferme ; ce n'est pas autre-chose que la mise en action de la fable du Loup et de l'Agneau^ cet apologue qu'on nous enseigne dès le plus jeune âge et que nous n'oublions jamais.

Il ne serait pas juste de dh:e cependaïit que des chefe commettent des actions semblables avec préméditation ; pour mou compte, je n'ai jamais osé le croire. Mais enfin, les dispositions personnelles, les circonstances locales et d'entourage, la maladresse des indigènes trop confiants dans leurs droits, et je ne sais quoi encore aidant, il est arrivé quelquefois, et cela presque sous mes yeux, que des populations qui ne méritaient aucune punition et sur lesquelles il n'y avaitaucunprojetderhâtiment,recevaieût une rude leçon amenëe'à peu près comme jel'ai indiqué.

Ces vexations iniques tendent heureusement à dispa** rattre, et avec elles les besoins de vengeance qu'elles font Battre chez nos nouveaux sujets.

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L'indigène ne trouve généralement pas les punitions trop fortes, toutes les fois qu'il y a réellement un délit commis. Dans ce cas même, la nature de son esprit le porte à approuver une certaine exagération de rigueur dans le châtiment infligé. Mais à la suite d'abus sembla-. Mes à ceux que je viens de rappeler, des haines sourdes et vigoureuses prennent naissance, et longtemps comprimées elles éclatent à Toccasion par des assassinats et 'des atrocités que nous ne savons alors expliquer qu'en nous rejetant sur le naturel barbare des Africains.

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