‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabe (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Oui, madame, c*est une douce chose de retrouver, après huit mois d'absence, son appartement en bon ordre, de revoir à leur place ses pantoufles et sa robe de chambre, de rentrer dans une atmosphère connue, et de penser qu'on va coucher dans un lit confortable ; mais je ne puis vous dire combien, lorsque

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ce premier élan d'amour domestique est un peu apaisé, on se sent pris de souvenirs vife et poignants des endroits qu'on a visités, au milieu des dangers et des fatigues, et combien on les regrette : cette réflexion, je l'ai faite encore bien loin de mon intérieur et de ma famille; c'était en voyant s'éloigner derrière le sillage du Caire la côte de Malte, et disparaître dans un horizon déjà gris les murailles prosaïques de ses fortifications aujourd'hui anglaises. Appuyés avec Saulcy contre un bastingage, nous regardions le ciel nuageux et obscur. Nous étions silencieux, ce qui nous arrivait rareniient : non que nous eussions à ce moment des idées poétiques, et je ne dis pas ceci par parti pris, c'est un pur mouvement de triste franchise, mais nous faisions ensemble intérieurement la réflexion suivante : « Je suis bien fâché d'avoir quitté la Syrie; le ciel y était plus beau. » Cette réflexion fut bientôt après exprimée par'mon ami, qui me dit paisiblement :

— 11 fait froid sur le pont. Quel vilain climat! Je descends dans la cabine, viens-tu?

Voilà comment, pour la première fois, j'ai regretté la Syrie et pourquoi je veux me la rappeler en vous en parlant un peu. Mais pour ne pas vous ennuyer de

lieux' communs qui ne m'amuseraient guère moimême à écrire, je vous raconterai seulement la partie la plus piquante de nos lointaines aventures, en vous initiant à notre existence pendant vingt et un jours sur les bords de la mer Morte; car vous savez que nous avons réussi à en faire le tour, ce qui n'avait jamais été fait avant nous d'une façon aussi comçdète.

Vous avez peut-être lu un article qui a paru je ne sais où, d'un monsieur ***, qui a écrit une course Éaite par lui à la mer Morte ; scientifiquement parlant, il n'a pas vu grand'chose, il n'a même rien vu du tout ; mais il raconte son excursion avec tant de bonhomie et de simplicité, que sa franchise rend son récit très-attachant. Je voudrais bien qu'il en fût de même pour le mien, et je vais vous mettre sous les yeux un vrai journal, un journal d'enfant que vous lirez peut-être tout entier, parce que vous me voulez du bien, mais dont vous êtes priée de sauter impitoyablement les passages qui vous paraîtront trop ennuyeux.

Nous étions à Jérusalem depuis huit jours, pris par les pluies et dans l'impossibilité de bouger de l'aubeige de monsieur Meshulam, infâme maison s'il ea

fut jamais. Le vent y entrait par tous les côtés; le matin, quand nous nous réveillions, nous avions le visage revêtu d'une couche de salpêtre tombé pendant la nuit du plafond, et il y faisait un froid humide et désolant. Vous savez, lorsqu'on est dans un gîte, ce qu'il faut y faire : mais le tout est de s'entendre sur le sens du mot gîte; car il y en a où je vous déclare que, tout enfermé qu'on y soit, il devient impossible de songer. D'ailleurs, qui n'a pas vu les pluies de Jérusalem, qui se plaint de ces fines averses dont on est parfois gratifié à Paris, ne sait pas ce que pleuvoir veut dire : à Jérusalem, sauf que les baquets ne tombent pas eux-mêmes en bois et en cercles, on croirait voir tous les régiments de l'armée céleste occupés à en verser le contenu sur les malheureux prisonniers, dupes de leur confiance dans ce soleil si promis de la Syrie. Bref, il y avait quatre jours, quatre mortels jours que nous ne songions plus, que nous étions abrutis, totalement abrutis, et que notre seule ressource consistait à tourmenter le fils de notre hôte, le plus sot animal que la terre ait porté. Quel passe-temps pour une expédition scientifique! Du reste, eussions-nous revu plus tôt ce soleil tant désiré, il n'y avait pas moyen de partir pour la mer Morte, nous n'avions pas encore trouvé de scheikh qui voulût se charger de nou^ pendant celte longue

course, et nous attendions, pour nous mettre en route, une protection quelconque qui rassurât notre conscience un peu troublée.

A notre service était un drogman que nous avions pris par charité en Grèce, appelé André lleboul, le plus grand comme le plus bête de tous les drogmans de la Syrie. Ce pauvre homme passait son temps à nous acheter des poules et des figues à des prix trèsélevés, dans la prévision de notre départ prochain, et à les revendre pour rien, voyant que nous ne partions pas. Je vous dis ceci, madame, parce que c'était encore un de nos amusements, pendant notre réclusion, que de calculer à combien pourraient monter les dépenses de notre excursion, pour peu que ces achats préventifs se prolongeassent indéfiniment. Vous voyez qu'il fallait absolument partir, si nous ne voulions pas être ruinés d'avance. D'ailleurs, on nous promettait sur les bords de la mer Morte un soleil éternel et une chaleur presque trop bienfaisante ; mais les protections nous manquaient!

Enfin, le 4 janvier, on annonça un scheilch, qui voulait bien nous prendre sous sa sauvegarde ; c'était le scheikh de Tâ'amera, tribu qui s'étend jusque vers Hébron, au sud de Jérusalem : il s'appelait Hamdan;

Suivant l'usage des gens comme il faut du pays, Hamdan ôta ses bottes rouges à la porte, baisa vingt fois sa propre main en la portant ensuite à son front, s'assit, but plusieurs tasses de café, fuma autant de tchibouks, et alors seulement on put commencer à causer; car ce sont là les préliminaires indispensables à toute conversation en Orient. Hamdan est un homme d'environ quarante-cinq ans : sa figure, belle et douce au delà de toute expression, se termine par une longue barbe grise, et ses yeux, cachés par des sourcils épais, brillent d'un feu qui donne un vif attrait à sa physionomie, 11 nous dit qu'il était en relation d'amitié avec beaucoup de scheikhs des tribus qui vivent sur la rive orientale de la mer Morte, qu'il avait des aboutissants avec tous, et qu'il se chargeait de nous faire faire ce que nous voudrions, moyennant une certaine somme et des récompenses en nature, le tout quand il nous aurait ramenés sains et saufs, et il répondait de nous sur sa tête. N'eût-il pas pris cet engagement, son simple intérêt lui dictait de nous sortir de tout embarras, car si un malheur nous fût arrivé, l'entrée de Jérusalem lui eût été à tout jamais interdite, et, par suite, toute chance de commerce avec la ville perdue pour sa tribu. 11 exigeait seulement que nous prissions avec nous une escorte de quatre hommes à pied et quatre hommes à cheval

pour nous éviter des veilles et des reconnaissances. Le marché fut aussitôt conclu que proposé, et devant le consul de France, Hamdan se chargea de tous les cavaliers français et de leurs bagages. La journée se passa en préparatifs de toute nature. André racheta ses poules à un prix de plus en plus exorbitant, nous munit d'une quantité immense de provisions de toute nature et assez inutiles; nous engageâmes un cuisinier appelé Mattéo, qui devait en même temps nous servir d'interprète, et le soir nous étions en mesure.

Le 5 janvier au matin, Thôtel de monsieur Meshulam était en grand émoi : on voyait dans la cour des muletiers se livrant à des disputes sans fin, distraction favorite de cette classe maudite; ceux que nous avions amenés avec nous de Beyrouth, fort mécontents de notre expédition , refusaient presque d'aller plus loin, à cause des fatigues et des privations qu'ils pressentaient; les autres, ceux de Jérusalem, trouvaient les charges trop lourdes pour leurs bêtes : c'étaient des cris et des vociférations insupportables. Les disputes sont pour les moukres un besoin de seconde nature : ils ne peuvent rien faire sans crier, sans appeler à leur secours le Prophète et perdre un temps inouï. Si l'on veut les presser par de simples encou-

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ragements, ils ne s'en hâtent pas plus; si, poussé à bout par leur nonchalance, on veut les maltraiter, alors ils pleurent, abandonnent complètement charges et mulets, et vont à vingt pas de leurs animaux et des bagages continuer leurs querelles. Ce jour de départ fut consacré presque en entier à prendre les derniers arrangements, et à deux heures seulement nous montions à cheval, prêts à dire adieu à Jérusalem, ne sachant pas trop si jamais nous reverrions ses murailles. Cette réflexion, au reste, ne nous vint guère, car nous avions une confiance illimitée dans notre étoile : déjà, depuis notre départ de France, nous nous étions tirés sains et saufs de mauvais pas, et d'ailleurs Hamdan avait l'air si tranquille, que nous croyions n'avoir rien à craindre. Le consul de France, notre ami, monsieur Botta, avait voulu nous accompagner jusqu'à une certaine distance de la ville, et à deux heures et demie nous étions en marche. En tête de la caravane s'avançait Hamdan, couvert de sa grande habayah rayée de noir et de blanc, la tête entourée de son joli kafieh en soie jaune et rouge, son fusil à la main et ses pistolets à la ceinture, sur une très-élégante petite jument grise marquée au poitrail d'un double signe, comme presque tous les chevaux du pays; autour d^ Hamdan chevauchaient ses cavaliers et ses hommes à pied; derrière lui se

tenait Saulcy sur son cheval gris, sorte de chronomètre vivant dont le pas régulier devait servir à faire la plus exacte des cartes; je venais ensuite sur le cheval alezan qui me servait depuis Beyrouth, le plus paresseux des animaux, au demeurant fort courageux et infatigable, puis nos deux compagnons de voyage Loysel et Belly , nos deux domestiques, et enfin G. de Rothschild qui nous avait rencontrés à Jérusalem, tous armés jusqu*aux dents, enfermés sur nos selles entre deux monceaux de manteaux, de fontes de pistolet, de boîtes à insectes, et ayant des tournures fort origmales. Notre guide et ami Mohammed * galopait à côté de nous , profitant des moindres endroits où le terrain devenait un peu uni pour faire de la fantasia, plaisir bien ennuyeux à la longue et qui fatigue moins celui qui en jouit que ceux qui Ten voient jouir. Nous étions parfaitement gais et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Le soleil paraissait enfin, nous nous rendions où personne n'avait encore été avant nous, et nous ne voyions de l'expédition que les apparences romanesques dont on entoure de loin ces sortes de voyages et dont le côté prosaïque vient beaucoup plus vite qu'on ne voudrait, je vous jure.

* Noos avions Mobammed k notre service depuis un mois environ.

En sortant de Jérusalem, notre route nous conduisait à Beit-Lehm , au travers de cette longue plaine dont je ne vous dirai rien maintenant, puisque j'aurai à vous en parler plus tard. A quatre heures nous passions devant le tombeau de Rachel, petit mausolée rond et entouré d*oliviers, à une demi-heure de Beit-Lehm. A cinq heures, nous étions à ce dernier endroit chez les bons moines du lieu, dans cette église où quelques jours auparavant nous étions venus assister à la solennité de Noël. Je vous donnerai peu de détails sur Beit-Lehm, ailleurs, je vous le décrirai de mon mieux : qu'il vous suffise seulement de savoir que c'est le plus singulier des villages, suspendu au flanc d'une colline fort aride, il faut l'avouer, mais dont l'aridité relève seulement le caractère. On y entre par une porte en plein cintre, et on côtoie la montagne au milieu d'une petite rue , semblable à toutes ceUes de ce pays, étroite, sale et bourbeuse. Ce qui console à Beit-Lehm, comme dans toutes les villes de l'Orient, c'est la variété des costumes, et surtout, ce qu'on ne voit pas souvent ailleurs, la beauté des femmes. Il y a une certaine petite fontaine, sous un toit de bois, à laquelle elles se rendent avec leurs vases placés debout sur la tête et retenus par leur main gauche, et là on voit la réunion des plus jolis visages de la terre. Nos

amis Loysel et Belly, grands amateurs de la beauté au point de vue de Tart, disaient-ils (je veux bien le croire), y passèrent un bon moment et ne quittèrent ce lieu tentateur que pour venir au couvent partager rordinaire plus que modeste des pères qui nous donnaient Thospitalité. J'ai oublié de vous dire qu'à notre caravane s'étaient joints pour deux jours le consul d'Autriche, monsieur Pizzamano, et le chancelier du consulat de France, monsieur Barbier, trèsaimable et parfait compagnon de voyage.

11 faut que je vous expose le menu du dîner des pauvres moines : soupe à l'eau, mouton à l'eau, poulet à l'eau et un morceau de fromage. Nous faisions des mines fort pileuses, mais il y a des cas où il faut parfois par-ler contre ses goûts, et nous nous confondîmes en remercîments pour l'excellence du repas. Avant de nous mettre à table, nous étions montés, Saulcy et moi, sur la terrasse du couvent afin de jouir des derniers rayons du soleil couchant; et en même temps mon ami, qui n'a pas l'habitude de perdre une minute en voyage, prenait des recoupements sur tous les points du paysage qu'on découvrait depuis le couvent de Beit-Lehm : c'était cette mer Morte, dont les eaux déjà cachées par les montagnes de la Judée disparaissaient dans l'ombre de la nuit en se

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noyant dans robscurilé; plus loin les montagnes arides du pays de Moab, encore éclairées par le soleil, mais éclairées de ces teintes qu'on ne connaît qu'en Orient, jaunes d'abord, puis dorées, puis roses et enfin violettes, d'un violet d'une indéfinissable douceur. Enfin, sur le premier plan nous voyions des collines complètement nues, des formes les plus bizarres, rondes, ovales, tantôt 4,pic, tantôt s'évanouissant graduellement les unes derrière les autres ; sous nos pieds s'épanouissaient, dans un petit enclos de murs dont l'église du couvent formait un des côtés, des orangers d'environ trente pieds de hauteur, couverts de fruits, et leur parfum, en montant vers nous, nous faisait oublier le froid très-vif de la soirée.

La cloche du couvent sonna alors annonçant l'heure du dîner; je dis à Saulcy qui s'en allait émerveillé de ce coucher de soleil, en lui montrant le pays de Moab alors dans l'ombre et en lui ra|)pelant le mot si connu de l'ivrogne : « Voilà pourtant où nous serons dimanche! » et Ton se mit à table.

Vous n'avez peut-être jamais passé de nuits dans un couvent, madame, et vous ne savez pas ce qu'il s'y dit de prières et de messes pendant ces quelques

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heures : entre le coucher du soleil et son lever, la cloche sonna bien souvent, et chaque fois on entendait dans le corridor le pas des pauvres moines, qui auraient mieux aimé, soyez-en certaine, dormir tranquillement que de faire tant de dévotions. Nous couchions, Saulcy et moi, dans la même chambre. Nos autres compagnons occupaient une cellule voisine. Le lendemain à huit heures du matin, et avant de partir, pendant que nos amis retournaient à la fontaine chercher de nouveaux types de visages et des émotions, nous allâmes avec Sauicy voir des citernes situées à un kilomètre environ de Beit-Lehm, sur la route de Jérusalem. Ces citernes sont en grande partie masquées par des pierres immenses qui en cachent l'ouverture : dçs rigoles d'environ vingt centimètres de profondeur, creusées dans le roc à fleur de terre, servaient jadis à y amener l'eau des pluies, et tout autour des fragments de mosaïques, épars sur le sol, indiquent la présence d'anciennes constructions aujourd'hui détruites. Ces citernes portent le nom de citernes de David. David a-t-il eu quelque cliose à faire avec elles? on l'ignore, mais la tradition le dit, et pourquoi ne pas la croire? (1) * Je suis

* Les chiffres entre parenthèses renvoient anx notes placées à la fin du volume.

sûr, madame, que vous ajoutez foi aux traditions, et je vous en félicite, car, indépendamment de ce qu'elles ont presque toujours une grande originalité à être entendues sur les lieux, elles s'accordent trèssouvent avec rhistoire. Laissons, croyez-moi, aux missionnaires évangéliques le triste privilège de repousser ces histoires du pays qui parfois sont si fraîches et si poétiques, qu'on les aime presque mieux encore fausses, si elles le sont, avec tout leur charme, qu'on ne les goûterait véridiques avec de moins gracieuses images; ou bien laissons encore le droit de tout critiquer, quand la Bible ne parle pas, à ces esprits positifs et étroits pour lesquels l'imagination est un livre absolument fermé, qui confondent le goût avec les systèmes et la vraie religion avec le parti pris.

Pendant que je levais le plan des citernes dont je viens de vous parler, Saulcy s'en était aller fureter ailleurs, et sa chasse archéologique avait amené la trouvaDle d'une inscription en caractères du moyen âge portant le nom de strosi^ et probablement du temps des croisades. Cette inscription est gravée sur l'aqueduc à fleur de terre qui amène à Jérusalem les eaux des trois magnifiques bassins appelés vasques de Salomon, et dont je vous parlerai plus loin. Voilà

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notre matinée finie. Le déjeuner du couvent était servi, copieux comme le dîner de la veille; vous sentez d'après cela qu'il fut vite terminé, et à onze heures les chevaux étant sellés et les pistolets dans les fontes, V expédition de la mer Morte se mit en chemin. C'est un nom pompeux, me direz-vous, donné à une réunion de sii individus (fui ne savaient pas seulement s'ils atteindraient les rives de ce lac mystérieux, ni s'ils découvriraient quelque chose, et ne feraient pas simplement une excursion infructueuse couronnée par un retour ridicule. Que voulez-vous? nous aimions à nous dire à nous-mêmes : « Je fais une expédition, » cela remontait notre courage en nous donnant un certain caractère militaire qui souriait à de simples mortels peu habitués à faire la guerre; Saulcy est hors de cause, bien entendu, puisqu'il a été soldat.

En sortant de Beit-Lehm, la route, si l'on peut appeler ainsi des rochers qui ne sont nullement taillés, et sur lesquels les petits chevaux arabes marchent comme des chèvres, la route, dis-je, descend immédiatement dans une vallée assez profonde que domine le village. Le fond de cette vallée se compose de terre végétale asseft maigre, et les flancs de la montagne sont couverts çà et là de petites touffes de

verdure que je désigne ainsi, parce que je ne veux pas contrarier les gens du pays. Pas un arbre, pas un pauvre buisson qui rappellerait un peu les contrées civilisées; partout une teinte grise et jaunâtre. Hamdan nous précédait, et de temps à autre, lorsque nous rencontrions quelques Arabes laboureurs poussant une chatrue traînée par deux ânes maigres et rétifs, il allait parler, avec une dignité qui faisait plaisir à voir, à ces mallieureux qui portaient une chemise blanche pour tout costume ; c'est qu'il marchait sur son territoire et, en vrai suzerain, il venait s'informer des chances de rapport de ses grasses propriétés. Après avoir ainsi cheminé pendant deux heures dans cette vallée aride et déserte, nous aperçûmes sur une colline quatre Bédouins armés de fusDs et assis dans l'immobilité la plus absolue, seul exercice qui leur plaise ; c'était le reste de notre escorte qui nous attendait : ils baisèrent la main de leur scheikh, et pendant ce temps-là nous regardions avec ébahissement le paysage placé sous nos yeux. C'était le comble de la désolation: pour premier plan, nous avions devant nous des montagnes d'environ trois cents mètres de hauteur, en argile blanche, contournées, tourmentées, affectant les formes les plus incroyables. Les pierres semblaient à la lettre brûlées, frites, rissoléesy puisqu'il faut

employer le seul mot qui rende leur couleur : la nature était bien morte; c'était la dévastation la plus parfaite. Au flanc et environ à cinquante mètres du sommet de ces collines crayeuses, une sorte de lisière en pierres calcinées formant les ondulations les plus bizarres, donnait un peu l'idée des convulsions volcaniques et terribles qui ont dû bouleverser ce singulier endroit : puis, dominant un mamelon isolé et comme placé là pour répandre sur le paysage encore plus de couleur locale, s'étendait un campement de Bédouins, c'est-à-dire vingt-cinq ou trente tentes noires, si Ton peut appeler tentes une toile à moitié déchirée , rayée de blanc et de noir, jetée sur des piquets mal enfoncés; plus loin brillait, à une profondeur considérable, la mer Morte unie comme une tache d'huile, et derrière, le pays de Moab, le tout noyé dans les rayons perpendiculaires d'un soleil dévorant. Telle est, à peu près, la vue des hauteurs qui précèdent Mar-Saba (2).

Mar-Saba est un couvent isolé au milieu de ce pays extraordinaire, suspendu aux deux parois d'un ravin à pic et aride comme ce qui l'entoure ; un mur de cinquante pieds de hauteur, en pierres grossièrement taillées, l'environne complètement du seul côté •par lequel les Arabes vagabonds pourraient venir

le piller, et Dieu sait, le cas échéant, quel serait leur désappointement I Ils y trouveraient une vingtaine de moines de la religion grecque, en robes foncées et en bonnets noirs, pauvres comme Job, dont le seul plaisir est de jeter sur le rocher cpii les avoisine la nourriture d'une espèce particulière de merles et de pigeons, dont les premiers, par leurs chants, les distraient de leur solitude; leur unique richesse consiste en une petite chapelle surchargée de très-médiocres peintures et d'ornements en or d'assez mauvais goût.

Nos mulets de bagages étaient devant le mur du couvent avec leurs conducteurs, venus 'directement de Jérusalem par un chemin plus court, et les moines, qui ne donnent pas l'hospitalité à première vue, leur avaient refusé tranquillement Taccès de leur maison avant notre arrivée, et causaient avec les moukres du haut d'une fenêtre trop élevée pour être escaladée. C'était donc là que nous devions passer notre véritable première nuit d'expédition. Sur la présentation d'une lettre que nous avait donnée le supérieur du couvent de Beit-Lehm, la porte fut ouverte. L'aspect de la cour est assez original ; les habitants de ce triste séjour ont dû, afin de pouvoir s'y établir, profiter de tous les accidents de rocher

et entasser terrasse sur terrasse et escalier sur escalier, de façon qu'en regardant d'en bas, on se croirait dans une ruche d'abeilles, dont le couvent du Mégaspiléon en Grèce nous avait déjà donné l'idée et dont celui-ci nous fournissait la réalisation. Avant le dîner, les moines nous conduisirent, sous les fondations du couvent^ voir une source d'eau froide à laquelle ils attachent une valeur religieuse, etpen dant que nous cherchions des insectes aux environs, un coup de fusil nous annonça que l'on venait, par une méprise, de tirer sur un des merles favoris des pauvres reclus.

Au moment de rentrer dans la salle à manger, le scheikh Hamdan, que j'appellerai maintenant Hamdan tout court, puiscpie vous le connaissez, s'appro cha de Saulcy, et lui dit que notre escorte n'était pas encore suffisante. « Le pays des bords de la mer est très-dangereux, Effendum* (il l'appelait ainsi), lui dit-il, et tes bagages sont bien nombreux : dans le cas d'une attaque, tu le sais, nous serons tués les premiers, car nous avons promis de te proléger, et par Dieu, nous tiendrons parole; mais aimes-tu mieux, pour une économie d'un millier de piastres,

♦ Effendum est nn terme de respect. ,

nous exposer tous à des dangers inévitables ? » La réponse fut favorable à sa demande, comme vous pensez bien. A dix heures nous étions tous enveloppés dans nos manteaux et profondément endormis, malgré quelques insectes qui, du reste, nous épargnèrent assez à Mar-Saba. Le lendemain à cinq heures du matin on commençait à charger les bagages, et à dix heures nous n'étions pas encore prêts. Mattéo, notre cuisinier, donnait force coups de cravache aux moukres, cause éternelle de retard, et nous, assis sur des pierres, nous fumions de modestes pipes de voyage, afin de modérer notre impatience. La nouvelle escorte Qtait arrivée, et les cavaliers, assis à terre avec leurs chevaux derrière eux, attendaient, comme nous, en causant avec leurs scheikhs ou même en ne causant pas, sans pour cela réfléchir davantage. Bref, on se mit en route,, côtoyant le flanc de la montagne qtti donne à pic sur le ravin occupé par le couvent de Mar-Saba. Avec les mulets de bagages, nos chevaux et ceux de nos Arabes, il y avait environ cinquante quadrupèdes dans notre caravane, et, en nous regardant défiler ainsi avec tout notre attirail, je ne pouvais m'empêcher de nous comparer à ces troupes de touristes anglais qui se lancent sur les glaciers au risque de s*y rompre mille fois le cou, pour le plaisir de mettre

les premiers leur nom sur la pointe d'un pic, ou bien encore d'attacher une bouteille àrexlrémilé d'un arbre placé horizontalement au-dessus d'un précipice. Cette fois seulement c'était pour la bonne cause que nous voyagions.

Les rochers de la vallée sont percés de mille niches qui ont servi de demeures à des cénobites, probablement aux Esséniens dont parle Pline. Quant à noioi, en tant qu'il fallût choisir une retraite, ce n'est pas à Mar-Saba que je voudrais finir mes jours. Aussi bien, nous nous en éloignions, non sans admirer l'incroyable caractère de ce pays étrange. Vous avez sans doute vu bien souvent ces gravures sur bois qui représentent le paradis avant la chute et le paradis après la chute. Eh bien, figurez -vous ce que doit être après, un paradis qui, même avant, n'était que de méSiocre fertilité, et vous aurez une idée du lieu.

Nous sommes entrés alors dans ces montagnes crayeuses et blanchâtres que je vous ai décrites avant Mar-Saba , attendant à chaque minute une mule quelconque, qui, pour faire de l'esprit, je suppose, s'écartait d'un air indépendant du sentier déjà bien mauvais, pour aller stupidement tomber

avec sa charge dans un trou ou sur un rocher glissant. Saulcy, occupera lever le trac^ du terrain, était particulièrement furieux de ces retards et me répétait, en rarrangeant à sa manière, le mot célèbre : « Ce qu'il y a de plus bête dans Thomme, c'est certainement le cheval. » Puis , comme il avait besoin de l'heure à chaque instant , afin de connaître la distance parcourue, il se retournait vers moi:

— Edouard, l'heure?

-^ Attends, j'allume ma pipe.

— Je ne peux pas attendre.

— Une seconde, je suis à toi.

— ^-Dépêche-toi donc!

— Onze heures quarante minutes!

Après avoir pendant trois heures gravi collines sur collines et passé des ravins sans fin, nous atteignîmes la dernière hauteur, et là nous avions sous nos pieds la mer Maudite et ses rivages.

J'aurais bien voulu faire pour la mer Morte, comme dans un autre pays M. de Chateaubriand, qui, arrivant d'Argos à Sparte en un seul jour, chose impossible, excepté à un poète, se mit à réciter, c'est

lui qui le dit, tous les beaux vers quMl savait à Tendroit du Taygète : mais, dans noire caravane, si la poésie était en bonne odeur, elle était par malheur peu cultivée, et elle se bornait à im seul vers que nous récitions religieusement au soleil en le voyant; du reste, cette satisfaction nous fut souvent donnée pendant notre excursion. Pour revenir à mon sujet, nous étions donc sur le théâtre de nos explorations les i^us intéressantes, et avant d'aller plus loin, Saulcy prit des recoupements sur tous les points en vue en ce moment, sur la presqu'île au sud-est de la mer, sur les montagnes de Moab, situées vis-à-vis de nous et sur la plaine de Jéricho au nord. Les eaux de la mer, n'en déplaise aux gens d'une imagination trop vive et qui les croient sombres et mystérieuses, étaient de la couleur bleue la plus admirable, légèrement ridées par une brise imperceptible et bordées sur le rivage, où elles venaient mourir en murmurant, par une frange blanchâtre que nous devions retrouver partout, et qui n'est autre que le sel dont elles sont, pour parler en termes précis, saturées. C'était là la première fois, mais non la dernière, que nous BOUS, trouvions en contradiction avec les idées erronées répandues partout sur le lac Asphaltite, où rien ne vit, dit-on, où la végétation est nulle, où tous les êtres organisés sont fraj^s de mort. Nous descen-

dîmes sur la plage par un sentier affreux, soit dit en passant, et là, à peine sur le bord de Teau, une troupe de canards sauvages s'envola et alla se poser sur la mer Maudite en plongeant, en agitant les ailes de Tair le plus heureux de la terre; nous continuâmes, et à quinze pas du bord, je ramassai un insecte magnifique, une pimélie, si j*ai bonne mémoire, vivant et se portant à merveille ; enfin, à cinq heures, afin de bien constater l'absence totale de végétation, nous campions au milieu d'un bois de roseaux de vingt-cinq pieds de hauteur, traversé par une source très-pure dans laquelle des milliers de mélanopsides^ petites coquilles noires, n'avaient nullement l'air de souffrir de l'atmosphère.

La source près de laquelle étaient nos tentes s'appelle Ayn-el-Rhomir, que l'expédition américaine conduite par le capitaine Lynch appelle Ayn-Ghu-veir, afin de ne pas prononcer comme les gens du pays, sous prétexte que ces derniers ne savent pas leur langue. Nous avions marché environ trois heures sur la plage, avec les montagnes que nous venions de descendre presque à pic à notre droite, et placées comme les parois verticales d'un immense cratère; des touffes de verdure étaient parsemées sur le rivage, et des détritus de bois.abandonnés par les eaux

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et placés en ce moment à environ quinze pieds du bord, indiquaient la limite atteinte par la mer dans la saison des pluies. Les tentes furent dressées sur un emplacement assez uni et sans trop de pierres, les lits et les armes mis à leur place assignée dans ces demeures de toile que nous ne devions plus quitter pendant vingt jours, et la nuit, qui venait calme et tranquille comme elles le sont sur les bords de la mer Morte, nous sembla une des plus pittoresques de tout le voyage. Et ce n'était pas sans motif; car ces petites tentes au pied des montagnes nues et sauvages, ces quatre feux qui les environnaient et dont la lueur rougeâtre éclairait les figures basanées de nos Arabes, ce bruit continuel des clochettes attachées au cou des mulets, le chant nasillard des muletiers, tous les détails, en un mot, de la vie du désert, qu'on a remplacés chez nous par le sifflet d'une locomotive, la flamme d'un bec de gaz ou le bruit étourdissant d'un orchestre habile, donnent un charme inouï à cette existence aventureuse. Nous étions cette première nuit-là les plus heureux des hommes; tout allait à souhait, nous n'avions pas encore souffert, le dîner était bon, les poules tendres, et les Arabes les plus nobles êtres de la création. Nous devions bien changer d'avis à l'égard de ces derniers! On dormit assez bien; mais nous n'avions pas éfléchi, avant de

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camper, qu'au même endroit les Bédouins avaient déjà élu leur domicile d'un jour, et par suite laissé des traces de leur passage.

A peine le jour venu, on commença à chaîner les mulets et nous nous préparâmes au départ. Notre ami Loysd avait, en général, une peine incroyable à se lever; il fallait, à la lettre, qu'on démontât son lit sous lui et qu'on le mtt dans l'impossibilité de rester couché pour qu'il consentît à se hâter. Aussi disaiton tous les matins, à son sujet, les mots les plus légers et les plaisanteries du plus mauvais goût; mais peu lui importait, pourvu qu'il y gagnât quelques minutes, il se souciait médiocrement du reste ; c'était certainement ie plus philosophe et le plus en traûa de toute la bande, toujours content de tout, ne voyant dans les choses que le bon côté, et satisfait pourvu qu'on ne le troublât pas dans ses réflexions morales; Dieu sait de quelle nature étaient ces réflexions!

A huit heures et demie nous étions à cheval et traversions le bois de joncs au milieu duquel nous avions campé, pour continuer notre route sur la plage. Les buissons qui avoisinent Ayn-el-Rhoueïr sont si touffus et si élevés, que c'est à peine si les mules y pouvaient passer avec leurs charges, et que

toute la caravane disparaissait dans cette végétation luxuriante. Ayn-ei-Rhoueïr est du reste une oasis comme tous les endroits de cette nature sur les bords du lac Asplialtite ; car après une demi-heure, nous nous retrouvions sur le riviige, côtoyant Teau, et sous les rayons d*un soleil perpendiculaire; on voyait la presqu'île qui s'avance dans la mer de manière à former une véritable passe à son extrémité ouest. Nous croyions y arriver presque dans la journée ; mais nous comptions sans les illusions d'optique, inséparables d'une marche dans un pays accidenté, et surtout sans l'atmosphère transparente qui a tant de fois induit les voyageurs en erreur ; il nous fallait encore deux jours de roule, de l'endroit où nous étions, avant d'y parvenir, A dix heures, c'est-à-dire deux heures après notre départ, la montagne s'avançait à pic sur les eaux, à ce que nous dit Hamdan, et le passage, par conséquent, nous était interdit par en bas; il fallut se résigner à entrer dans les^erres, afin de tourner les rochers qui nous séparaient de la continuation du rivage; c'était une assez grande contrariété d'apercevoir à six cents pas peut-être la plage que nous devions seulement rejoindre après deux jours. Hamdan et ses hommes partirent en avant pour chercher un chemin, et pendant ce temps nous nous mîmes à gravir le flanc de la montagne, en nous dirigeant vers

le sud-ouest. En haut d*un premier escarpement, on s'arrêta pour déjeuner et attendre que nos hommes eussent fixé la route que nous avions à suivre. C'est une chose merveilleuse que l'agilité et l'infatigable vigueur de ces Arabes pour faire des reconnaissances et éclairer le pays; ceux qui nous accompagnaient n'étaient jamais avec nous; on les voyait de temps à autre, sur des rochers, à l'état d'insectes microscopiques, ne se détachant sur les pierres sombres qui les entouraient que par leurs chemises blanches, toujours passant par les endroits les plus durs et les plus dangereux, voyant tout, prévoyant tout, prêts à faire feu de leurs longs fusils sur le premier étranger dont les intentions leur auraient paru tant soit peu suspectes.

Le lieu que nous avions choisi pour le rendre témoin de la débauche quotidienne que nous faisions avec des œufs durs et des poulets étiques, dominait la mer Morte, et je ne vous répéterai pas la description du paysage que je vous ai déjà faite. Ce jour-là, la vue, malgré l'entourage abrupte et sévère des montagnes de Moab et de la Judée, était très-riante, éclairée par le soleil brillant dans un ciel bleu ; la mer était plus limpide et plus azurée que jamais, calme conmoie la plus admirable pièce d'eau, encadrée par

AUX VnXBS MAUDITBâ 99

cette singulière frange blanche qui, seule, rappelait ses propriétés salines si puissantes.

Nous étions couchés sur les cailloux les plus acérés et les plus durs, seul lit de verdure qu'il nous fût alors donné d'avoir, un peu cuits par le soleil, un peu fatigués déjà par la chaleur, mais si enchantés de ce que nous voyions, des plantes dont se remplissait notre herbier, des insectes qui se pressaient en foule dans nos bottes, des beaux échantillons minéralogiques qui commençaient à écraser une de nos mules, que le soleil nous semblait seulement destiné à nous faire plaisir j et les cailloux à nous dégoûter de sièges plus moelleux. Nous venions d'achever le dernier œuf dur, et nous déchirions à belles dents la cuisse d'un coq plus dur encore, lorsqu'un son lointain, semblable au cri d'un homme, vint nous arracher à nos joies gastronomiques. Nous fûmes un temps infini avant de savoir d'où venait le bruit que nous avions entendu, et nous ne le sûmes que lorsqu'un de nos Arabes nous montra du doigt un pic à perte de vue, en produisant avec son gosier une sorte de hennissement, seule manière pour lui d'indiquer, ens'aidantdu geste, un endroit extrêmement éloigné. En suivant avec attention la direction de sa

main, nous finîmes par apercevoir au sommet d'une

dO VOYAGE

aiguille que nous croyions mille fois inaccessible, la silhouette imperceptible d'un cheval portant son cavalier : « Scheikh Hamdan, » nous dit-il, et un deuxième cri, poussé par notre ami et apporté par la brise, nous annonça que notre Arabe avait raison.

Hamdan, vu ainsi sur son aiguille, offrait assez de rapport avec cette statue du duc de Wellington placée vis-àevis de Hyde-Park, à Londres, et dont le bras droit, qui fatigue rien qu'à le voir,^ ressemble assez à ces mains peintes en noir dans les gares de chemins de fer, et dont le caractère est en général beaucoup plus celui de Tinàication que celui du commandement. Aussitôt on remonta à cheval, et nous nous dirigeâmes encore plus à l'ouest. Dès ce moment nous nous trouvâmes dans le désert ; le terrain était uniformément argileux et sans végétation ; des collines rondes pour la plupart, et dont la forme n'était plus celle des rochers du bord de la mer, s' devaient près de nous; le soleil brûlant nous accablait, et je me sentais appesanti par une somnolence presque insurmontable qu'interrompaient seulement les demandes d'heure de l'infatigable Saulcy. A une heure, nous rencontrâmes des tombes de Bédouins, c'est-à-dire de petits tas de pierres amoncelées dans un endroit, et qui recouvrent le corps; il y avait eu

là un engagement entre deux tribus ennemies; et .s^oQblables à ce Marseillais qui aimait mieux laisser le corps de son père à Paris que de payer son transport à Marseille, les Arabes aiment mieux abandonner leurs morts et les enterrer sur le champ de bataille que de les emporter avec eux. Du reste, il faut les en excuser, puisqu'ils sont, à vrai dire, partout chez eux, n'étant chez eux nulle part.

Je commençais à trouver que le soleil, pour s'être fait désirer à Jérusalem pendant si longtemps, semblait vouloir se ^venger, et j'étais tacitement d'avis que sa revanche passait la permission ; mon cheval allait où bon lui semblait, je pouvais à peine tenir mes yeux ouverts, je croyais avoir deux immenses poids suspendus à mes paupières, et j'allais m'impatienter, quand nous nous trouvâmes tout d'un coup devant un ravina parois parfaitement verticales qu'il fallait absolument traverser pour continuer en avant : c'est VOuad-eUIkûiradjeh. La somnolence disparut, et fit place à l'émotion la plus poignante en suivant les efforts inouïs de nos pauvres mules pour franchir ce mauvais pas ; ce n'était rien ejicore du côté où nous étions, elles descendaient, mais pour remonter en face de nousl figurez-vous un véritable escalier en marches d'environ deux pieds et demi de hauteur, et

3â TOYAGB

cet escalier franchi, il fallait que ces malheureux animaux longeassent le rocher sur une corniche d'environ quatre-vingts centimètres de largeur à quarante pieds au-dessus du sol. Vous ne vous imaginez pas ce qui s'est dépensé là de cris et d'imprécations, bien plus que de travail, je vous en réponds; les échos d'alentour répétaient les encouragements des muletiers traduits par un son guttural que je ne puis pas vous décrire, qui ressemble à un effort, suivi du petit mouvement que Ton fait avec la langue quand on blâme quelque chose; ou bien encore, quand la mule était rebelle, au lieu de la battre, ils passaient devant, Tarrêtaient tout court et lui crachaient à la figure, si toutefois les mulets ont une figure. Pardon de m'appesantir ainsi sur ces détails, mais c'est qu'ils ont tenu une grande place dans cette journée-là. Tant bien que mal, l'Ouad-el-Dahradjeh se trouva franchi, et les montagnes crayeuses et brûlantes recommencèrent; il était trois heures et nous marchions depuis sept heures , aussi avions-nous bonne envie de nous arrêter ; mais il n'y avait pas d'eau, et nous ne pouvions nous en passer; cela devait nous arriver plus tard.Hamdan connaissait, disait-il, une citerne voisine dans laquelle il y avait toujours de l'eau. En effet, on arriva à une citerne creusée dans le rocher : c'était bien une citerne; une seule chose manquait pour qu'elle

méritât ce nom, Teau. Nous trouvions la plaisanterie amère, je dois le dire, mais que faire? On continua, et nous entrâmes dans une gorge assez resserrée appelée Ouad-el-Haçaça (3); et avançant jusqu'àun endroit isolé entouré de rochers d^ toutes parts, on planta les tentes.

Je vous avoue, madame, que nous étions de médiocre humeur, n'ayant rien à boire que de mauvais vin, et comme il arrive toujours, quand on n*en a pas, n'ayant envie que d'eau. Enfin, au moment où nous allions en prendre bravement notre parti, un de nos Arabes vint nous dire qu'il y avait des mares dans le voisinage, et alla y chercher une sorte de liqueur blanchâtre semblable par sa couleur à l'orgeat, et au plâtre par sa saveur ; le nectar des dieux ne leur faisait certainement pas plus de plaisir à boire que cetle eau ne nous en fit ; nous étions encore sauvés de la soif pour un jour! La soirée se passa à rédiger les notes, à piquer les coléoptères, à sécher les plantes; et ce ne fut que vers dix heures que nous eûmes terminé notre travail. Avant de nous coucher, nous allâmes nous mêler au groupe d'Arabes qui entouraient Hamdan, pour causer avec lui près du feu de broussailles qu'il avait allumé : c'était un véritable tableau de genre; et la belle tête du scheikh, éclakée ainsi, était superbe à voir. Peu après, le campement

renlra dans le silence, et ce silence n'était interrompu que par les factionnaires auxquels Hamdan avait donné Tordre de l'appeler toutes les demi-heures, nfin qu'il ne s'endormît pas et pût veiller sur nous. Beau dévouement que celui-là, madame, surtout quand au milieu des fatigues les plus grandes il ne se dément jamais. « Yascheikh Hamdan, » disait lentement d'une voix nasillarde l'Arabe qui montait la garde, et Hamdan répondait sur un ton monotone et doux : « Thaïeb » [c'est bien), La nuit était adorable, et il faisait une température qu'on envierait chez nous aux plus beaux jours. du printemps.

Aucune alerte ne nous troubla pendant la nuit, et le jour nous trouva fort heureux de lever le camp et de regagner le bord de la mer, que nous devions rejoindre après quelques heures. De six heures du matin à dix heures, notre route continua dans les mêmes contrées que la veille, sans grande variété dans le paysage et sans grands résultats scientifiques. Cependant, il faut que je vous communique une petite remarque qui fut faite et qui nous mit sur la voie de découvertes curieuses. De temps en temps, les flancs nord des petites collines que nous laissions à droite et à gauche quand nous ne les franchissions pas, étaient couverts de déjections ayant tous les carac-

lères de celles que nous avions déjà remarquées aux environs de Mar-Saba: c'étaient des pierres calcinées d'une couleur brune très-foncée, assez grosses en général, et couvrant exclusivement les mêmes côtés des collines susdites. 11 y avait là un fait intéressait à noter : évidemment ces déjections volcaniques avaient une origine quelconque, et leur direction convergente la fixait à un cratère placé forcément au sud et lançant des pierres dans tous les sens, par conséquent au nord; à mesure que nous avancions, ces déjections se composaient de pierres moins grosses, ^t la conclusion toute simple qu'on en pouvait tirer était que celles qui avaient plus de poids avaient été lancées plus loin, et que les plus petites, offrant moins de masse, s'étaient arrêtées plu§ près de leur point de départ. Il fallait naturellement penser que nous marchions vers un volcan, éteint bien entendu, comme ils le sont tous dans ce pays; mais cette observation, faite alors pour la première fois, mit Saulcy en mesure de retrouver plus lard successivement tous les volcans dont il avait besoin pour confirmer d'autres découvertes : laissez subsister cette exprès* sion pour le moment, vous la comprendrez plus tard. Satisfaits de cette remarque, nous atteignîmes la crête d'où nous devions regagner la plage que nous avions abandonnée si à contre cœur. Le temps était devenu

96 * VOYAGB

mauvais sur les hauteurs où nous étions, et pendant que nous déjeunions, mouillés par une pluie assez forte, la mer Morte, à mille pieds au-dessous de nous, était éclairée par le plus beau soleil; nous voyions depuis là notre campement du soir, c'est-à-dire Ain- Djedy, TEngaddi de la Bible. Pendant que nous achevions notre frugal repas, nos mulets avaient commencé à gagner la plaine en suivant la route la plus incroyable que vous puissiez vous figurer; elle était tellement mauvaise, que leurs charges furent portées à bras jusqu'à moitié de la descente, et que les pauvres bêtes soulagées s'en allaient le nez au vent, choisissant le passage le moins escarpé, hésitant sans cesse avant de faire des sauts immenses pour rencontrer un espace uni, quelque petit qu'il fût, et y poser les pieds. Nous suivions, pouvant à peine maintenir notre équilibre et ne comprenant plus, après vingt pas faits, par où nous venions de passer. C'est un chemin semblable à celui de la Gemmi, en Suisse, avec un escarpement double et une difficulté plus grande encore. Mais nous étions en vérité protégés de la Providence : aucune boîte ne tomba, aucune charge ne fut endommagée, et après une heure de marche, nous reposions sous les arbres d'Engaddi *, attendant

* Ces arbres étaient des seyAl (gommiers).

que les tentes fussent dressées et que nous pussions nous y établir. C'est là qu'Abraham menait paître ses troupeaux, et je dois vous dire d'abord que ses troupeaux ne devaient pas être difficiles sous le rapport de rherbe qu'ils y trouvaient, car, à moins de manger des cailloux, je ne me figure pas qu'on puisse apaiser sa faim sur le gazon d'Ain-Djedy ; mais s'il n'y a pas de verdure de cette nature trop civilisée, il y en a une qui est bien la plus admirable du monde : des niimosas dont les branches s'étendaient au-dessus de nos tentes et nous défendaient contre les rayons du soleil, des asclepias procera, avec leurs fruits qu'on appelle l'orange de Sodome, et dont Josèphe et d'autres disent qu'ils s'évanouissent en fumée.

Ce fruit figure assez bien une petite calebasse, de teinte verdâtre et assez dure; pour peu qu'on l'ou- Tre, il ne s'évanouit pas, comme le dit l'historien, mais il s'en échappe une petite poussière blanche très-fine, et cette poussière envolée, il reste une touffe de graines qui ressemble beaucoup au duvet des petits oiseaux. 11 y avait aussi aux environs des solanum melongena. Enfin, au milieu de ce singulier assemblage de si belles plantes, des joncs immenses . ^'élevaient à vingt pieds^e hauteur, abritant la source la plus abondante et la plus pure. L'Ain-Djedy est un

charmant endroit, et la transition était si brusque entre le pays désolé que nous venions de parcourir, que nous nous croyions transportés dans une serre remplie de fleurs rares. Les ruines d'un moulin et de deux tours, environ à cent pas de la source, sont les seules constructions que j'aie remarquées à Ain- Djedy. Vous jugez de notre joie en nous trouvant si richement partagés sous tous les rapports, et si nous fîmes honneur à la source bienheureuse- Nous nous livrions en toute confiance au bonheur de camper dans un lieu si propice, lorsque Hamdan nous dit que le scheikh du pays où nous entrions, Dhaïf-Oullah- Abou-Daouk, arrivait pour nous voir et convenir d'un prix afin que nous pussions parcourir son territoire sous sa sauvegarde. Nous devions entamer à Ain-Djedy la série denégociations qui, plus tard pour changer de personnages, ne changèrent nullement de nature, et nous étions assez inquiets de ce qu'il plairait à Abou-Daouk de nous demander. Mais nous commencions, depuis deux jours que nous traversions des contrées inexplorées encore, à nous satisfaire du chemin de la journée, incertains de ce que nous pourrions faire le lendemain, décidés seulement à aller le plus loin possible, en réfléchissant que c'était toujours autant de gagné. En effet, Abou-Daouk, suivi de deux cavaliers, arriva quelques instants

après, et donnant son cheval à garder à un de nos Arabes, s'avança gravement vers Ha nidan, qu'il embrassa lui-même, puis ses deux compagnons ensuite. Saulcy le salua à son tour en arabe, le sourire sur les lèvres, et Abou-Daouk lui rendit son salut sans le moindre symptôme (|e gracieuseté. C'était bien, avec son frère, les deux plus véritables figures de brigands qu'on pût voir. Abou-Daouk possédait un nez assez régulier, mais une bouche démesurément grande avec deux dents, les incisives, s'avançant d'une manière indécente à l'extérieur, mais des yeux très-renfoncés, très-petits et de plus très-rouges, et enfin un visage presque noir, le tout accompagné d'une physionomie hardie et sauvage. Son frère était le portrait en vieux de l'un des membres du gouvernement provisoire de 1848, que je ne veux pas nommer; tous les deux âgés, mais des guerriers de toute bravoure et d'une influence souveraine sur le pays que nous voulions traverser. La première réflexion qui nous vint en voyant ces sauvages figures, fut que nous allions nous mettre dans de tristes mains, mais celle qui nous vint ensuite fut plus consolante ; car il était très-politique, n'est-ce pas, pour éviter les voleurs, de se lier d'amitié avec les plus voleurs do tous. Ces braves scheikhs n'avaient pas mangé depuis la veille au soir, et il était -quatre lieures de

raprès-midi ; ils commencèrent donc par demander du pain, qu'on leur donna, puis tout le monde s'assit à terre sous les mimosas, les pipes furent allumées, et nous pouvions croire qu'on allait parler d'affaires. De temps à autre, Hamdan, assis à côté d'Abou- Daouk, lui adressait gravement deux ou trois paroles. Abou-Daouk répondait ou ne répondait pas, et tout rentrait dans le silence ; peu habitués que noiîs étions encore à cette méthode, nous ne savions pas trop quand notre négociation allait s'ouvrir et nous attendions, comme de pauvres victimes, qu'il voulût bien plaire à nos futurs maîtres de fixer notre sort. Au bout d'une bonne heure de contemplation à peu près muette, nous n'avions pas encore touché un mot des sujets qui nous intéressaient: tout d'un coup Abou-Daouk, son frère et Hamdan se levèrent, allèrent à cinquante pas des mimosas, sur les ruines des tours dont je vous ai parlé, et là se rassirent paisiblement. Saulcy et moi fûmes admis au conciliabule ; nouvelles pipes, nouveau silence. Enfin, impatienté de cette lenteur, mon ami entama l'affaire de but en blanc, sans user de préliminaires qui auraient peut-être semblé naturels à ces diplomates par nature, et demanda à Abou-Daouk ce qu'il nous ferait payer pour nous mener jusqu'à la montagne de sel et de l'autre côté de la mer Morte, dans le pays des Moabites.

Cette ouverture prosaïque Délaissa pas d'étonnernotre futur allié. Il répondit que les tribus de la rive orientale étaient en guerre entre elles, qu'elles se battaient tous les jours, etc. Enfin Saulcy fut la dupe, et Abou- Daouk le pria pour toute réponse de vouloir bien, ainsi que moi, nous retirer du cercle pendant qu'il allait causer avec Hamdan.

Je serai plus court qu'eux, madame, et je vous dirai que Hamdan vint nous répondre, après une longue discussion, que nous pourrions voyager en toute sécurité sur le territoire d'Abou-Daouk pour la somme de cinq cents piastres comme présent pour lui, un habillement complet pour son frère, et de plus la même solde que celle des hommes de Hamdan pour ceux qu'il emmènerait avec lui. Il nous promettait aussi de nous accompagner sur la rive orientale, et vous verrez plus tard qu'il y avait pour lui du mérite à le, faire. Le marché fut conclu, et le soir, après dîner, nos scheikhs vinrent prendre le café dans notre tente, pendant que Saulcy arrangeait l'herbier et que je piquais force insectes, à la plus grande satisfaction des susdits naturels du pays, qui me prenaient au moins pour un médecin, sinon pour un fou. La nuit que nous avons passée à Ain-Djedy a été une des plus belles de notre excursion. Je n'ai jamais vu une telle douceur de tem-

pérature, un tel repos dans la nature ; la lune, qui était alors dans son premier quartier , éclairait toute la mer Morte que nous avions sous les pieds encore, en répandant cette teinte uniformément blafarde et triste qui lui est particulière sur les montagnes de Moab ; on n'entendait absolument aucun bruit, et Ton aurait pu avoir des moments de rêverie, si les rires qui sortaient de la tente, suivis du bruit des voix de nos amis et de leurs propos peu faits pour inspirer la poésie, n'avaient pas ramené l'esprit à la réalité prosaïque, mais bien consolante cependant, de gens prêts à tout dans le pays le moins sûr de la terre.

Le matin, la jolie source reçut tous nos hommages, et les soins les plus minutieux furent donnés à notre toilette; c'était comme une précaution instinctive dans la prévision de l'abstinence à laquelle nous devions (être condamnés le soir même. A neuf heures, nous descendions doucement la côte d'Ain-Djedy, et nous rejoignions le bord de la mer en marchant au sud. En bas et une fois sur la plage, il y a un assez grand espace de terrain couvert de pierres répandues çà et là sans forme architecturale quelconque, mais ayant servi jadis à des constructions; c'était la première fois que nous rencontrions des ruines de cette nature, et nous n'y attachions pas encore Timpor-

tance qu'elles. méritaient; car partout, dans ces pays bouleversés à une époque si reculée, les ruines sont ainsi faites, n'ayant de caractère distinctif et reconnaissable que cette quantité de matériaux sans forme, mais dont la présence est inexplicable, si Ton ne veut pas admettre qu'ils ont jadis été employés à composer des habitations et des villes. C'est là ce qui reste de l'Engaddi, à la source de laquelle les troupeaux du patriarche venaient se désaltérer. A partir de ces ruines et de notre campement, nous avons toujours côtoyé la mer : dès deux heures le soleil était devenu accablant; le sol argileux et salé réfléchissait ses rayons d'une façon terrible, et nous étions tous pris de cette envie de dormir si pénible quand on sent qu'on a besoin de toute son attention pour observer les objets environnants. Saulcy en particulier souffrait cruellement de la vue, obligé qu'il était d'avoir constamment les yeux sur le calepin où il écrivait en marchant et de ne jamais s'oublier une minute. Avant de nous avancer de nouveau sur la plage, nous eûmes à traverser l'Ouady-el-Areidjeh, large ravin creusé par les torrents qui se précipitent dans la mer pendant la saison des pluies, puis nous remontâmes sur le côté opposé du ravin, et, dès ce moment, nous étions sur l'espace plat qui sépare les eaux des montagnes. Un peu après l'Ouady-el-Areidjeh, nous pas-

sions sur un endroit complètement aride et enduit de cristallisations salines, appelé par les Arabes Birketel-Khalil, vis-à-vis de TOuady du même nom, lorsque Abou-Daouk nous arrêta pour nous raconter la tradition suivante :

c( En-Naby-Ibraliim-el-Kbalil (Abraliam) vint pour prendre du sel à l'endroit où tu es, Effendum : c'était de son temps une mine exploitée par les habitants d'El-Khalil. Le patriarche, en trouvant un jour quelques-uns occupés à charger de cette denrée sur des chameaux, leur demanda de lui en donner. Ils refusèrent même de lui en vendre, et Ibrahim, irrité, leur prédit que désormais ils ne pourraient plus en trouver à cette place, et que, de plus, le chemin d'El-Khalil leur serait à jamais fermé. »

En effet, aujourd'hui, à la place du sel que venaient récolter les habitants d'El-Khalil, des cristallisations mélangées de terre couvrent l'emplacement; de plus, un mouvement volcanique a coupé l'Ouadel-Khalil, et rend le passage impraticable. Pour les Arabes, la prédiction est donc accomplie.

Depuis Birket-el Khalil, le terrain était d'une nature toute différente de celui que nous avions foulé

jusqu'alors; les collines ressemblaient aux vagues d'une mer agitée, et, sans être tourmentées comme celles qui précédent Mar-Saba, elles avaient cependant cet aspect bizarre que présentent toutes les créations nées de convulsions géologiques. Ces collines rondes durèrent un certain temps, puis nous passâmes devant Touverture de l'Ouad-es-Seyâl (des Gommiers), et dès lors la physionomie des lieux changea comme par enchantement.

Nous étions vis-à-vis de la presqu'île que nous voyions depuis si longtemps sans pouvoir l'atteindre ; à notre droite, des rochers immenses et à pic, surmontés de ruines, dominaient notre tête ; au milieu de ces ruines un pan de muraille se détachait, contenant une fenêtre à travers laquelle on apercevait le ciel; devant s'étendait le fond de la mer, que nous commencions à voir dans un brouillard assez sombre, et enfin, à gauche, une réunion de mamelons, en matière crayeuse et en argile; ronges par les eaux torrentielles de la mauvaise saison, mais rongés de façon à présenter, à la lettre, l'aspect d'une ville fantastique. 11 y avait là des palais, des dômes, des clochers, des minarets, un assemblage de constructions fantasmagoriques qui causaient une illusion complète. Damas, lorsqu'on arrive par la plaine et qu'il

brille au soleil avec tous ses toits éclatants de blancheur, produit assez l'effet de ce que nous voyions alors. C'était un à-peu-près de ville orientale, comme un de ces tableaux qui, s'ils n'ont pas le mérite de la vérité matérielle, ont du moins celui d'une physionomie qui rappelle l'original' à s'y méprendre. Nous marchions d'étonnement en étonnement à la vue de tous ces édifices d'argile qui, lorsque nous nous approchions, redevenaient rochers et pierres, et perdaient leur physionomie d'emprunt pour se transformer en un terrain volcanique et mouvant. 11 était quatre heures, nous étions très-fatigués par la chaleur, et nous demandions sans cesse à nos Arabes s'il y avait de l'eau dans le voisinage et si nous allions arriver à une source pour y arrêter. Ils évitaient avec grand soin de nous répondre, car les Arabes ont quelquefois des scrupules de dire non^ quand bien même ils sont parfaitement sûrs que c'est non qu'ils devraient dire. Cependant il fallut bien le prononcer ce mot fatal, car nous ne voulions pas aller plus loin.

—Fi moié? (y a-t-il de l'eau?)

— Moié mafich! (il n'y a pas d'eau!) fut la réponse, et nous n'avions qu'un tonnelet à moitié plein pour une trentaine d'hommes et autant d'animaux :

nous allions donc nous en passer cette fois complètement, et nous étions, je Tavoue, fort ennuyés. Au moment où nous mettions pied à terre, cinq Arabes arrivèrent , embrassèrent les nôtres et se mêlèrent à eux ; c'étaient les hommes d'Abou-Daouk qui nous attendaient pour nous escorter. Nous campions au pied du rocher surmonté de ruines que nous voyions une heure avant, et notre intention était d'y monter le lendemain malin, car pour le moment nous ne demandions qu'à nous reposer et à repartir au plus tôt. Notre dîner fut peut-être moins gai ce jour-là que de coutume, et le manque d'eau nous ôta un peu l'appétit : cependant nous fîmes honneur aux poules et au riz, et nous étions tous, à neuf heures , fumant , assis sur des pierres devant nos tentes, et admirant ce ciel unique où les étoiles sont de véritables diamants, et où l'atmosphère, transparente comme la gaze la plus fine, permet de voir de si loin, d'entendre de plus loin encore et de respirer les brises du climat le plus favorisé I

Nous allions nous coucher, lorsque le son d'une musique sauvage et inconnue à nos oreilles nous attira derrière nos tentes vers les feux allumés de nos Arabes , et voici ce dont nous fûmes témoins. Nous assistions à une danse et^à un chant de guerre : les

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hommes d'Âbou-Daouk et de Hamdan, se tenant par le bras, s'inclinaient de droite à gauche et de gauche à droite, frappant leurs mains l'une contre Fautre en cadence, et chantant ime phrase musicale, monotone comme leurs mouvements, nasillarde comme toutes les chansons arabes : c'était là le chœur; devant cette rangée de bizarres figures noires, à moitié cachées derrière le classique mouchoir lié par une corde de chameau qui leur donne un si sauvage aspect, se tenait un Arabe isolé, le yatagan à la main droite, soutenant de la main gauche sa longue robe, et découvrant ainsi ces jambes fines , délicates et composées uniquement de muscles qui donnent aux Bédouins tant d'élégance dans la tournure. 11 s'avançait en chantant tout seul et en passant son sabre sur la tête des hommes qui faisaient le chœur : ceux-ci se baissaient ensemble comme pour éviter le coup , puis se relevaient avec une grande vivacité et marchaient sur lui en chantant toujours plus fort et en s'inclinant de plus en plus vite, comme je vous l'ai dit. L'autre agitait son sabre, la danse se rapprochait, se rapprochait toujours de lui, puis enfin l'entoura complètement, poussa un grand cri, et tout fut fini. Les échos du voisinage répétaient la psalmodie de cettç troupe d'acteurs improvisés ; mais la pièce qu'ils jouaient était bien une mie représentation.

kVH TILLES MAUDITES 49

je vous assure, et en voyant leurs figures éclairées par la lueur du feu s'animer graduellement, de riantes devenir peu à peu sérieuses et prendre enfin une expression de férocité effrayante, nous pensions assister au départ de la tribu pour le combat, sujet que leurs chants célébraient, et notre émotion était grande. C'est là l'effet que produisent les choses vraies, dites sur le sol même où elles doivent se dire. Amenez nos Bédouins à Paris, dans la rue Saint- Honoré, comme jadis les Joways , faites-leur danser la danse du sabre et chanter le chant de guerre de la tribu , ils ne seront jamais que des hommes Irèsbrûléspar le soleil, portant une chemise fort sale et une ceinture de cuir ; mais voyez-les sur le bord de la mer Morte , dans leur vie de privations et de fatigues, couchant sur les pierres, marchant tout le jour, tout le jour exposés à être tués mille fois dans les embuscades dont le pays fourmille, alors ils prendront à vos yeux un tout autre aspect, et vous finirez par les aimer mieux avec leur misère, leur avidité et leur sauvagerie, que tant d'autres qui ne sont ni misérables, ni avides, ni sauvages !

En récompense du plaisir que nous avions goûté en assistant à cette scène curieuse, nous fîmes donner un peu de café à chaque Bédouin, qui s'assit auprès

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du feu, reprit sa pipe, Talluma tranquillement, comme si de la soirée il n*avait pas bougé ; toute trace de l'excitation causée par la danse, qui leur rappelait à tous tant de souvenirs, disparut, et la veiDe de la nuit commença. Je fus assez longtemps avant de m'endormir ; ce spectacle m'avait fait une très-vive impression, et , pour la première fois depuis notre départ , "je comprenais quels étaient les hommes au milieu desquels nous vivions. Mais il y a quelque chose de plus fort que les impressions en pareil cas, c'est la fatigue, et je ne me souviens guère de ce qui s'est passé ensuite; seulement le lendemain matin, mes amis m'ont dit que j'avais ronflé d'une manière indécente, et qu'on désirait que pareille chose ne se renouvelât pas.

A cinq heures, nous étions prêts à monter le ro cher de Sebbeh, car je ne vous ai pas encore dit son nom ; j'ose à peine vous en parler, un autre l'a fait mieux que je ne pourrai certainement le faire; aussi je veux vous donner textuellement le récit de l'historien, persuadé que vous le lirez avec intérêt. C'est Josèphe qui, en racontant les conquêtes des Romains, a été conduit à parler de la prise de certaine citadelle placée sur le bord de la mer Morte, et à laquelle, quelques siècles plus tard , votre serviteur montait

dans un but plus pacifique, brûlé par un soleil affreux, et sur le point de renoncer mille fois à son entreprise. Et maintenant je vais laisser parler Josèphe, en vous prévenant seulement que la citadelle était occupée, lors de l'expédition de Silva, par un certain Éléazar qui avait pris les armes contre les Romains, à la tête de neuf cent soixante Juifs, y compris les femmes et les enfants ; mais croyez que ses sicaires, comme les appelle Josèphe, étaient d'autres hommes que ceux d'aujourd'hui , et il n'y a pas beaucoup d'Israélites de notre siècle qui consentiraient à s'entre-tuer jusqu'au dernier, condamné à mettre lui-même fin à ses jours; ou du moins, en pareil cas, toute leur habileté consisterait peut-être à briguer ce dernier rôle, afin d'en éviter, sans crainte d'être trahis, la partie désagréable. Voici donc comment Josèphe raconte l'épisode de la prise de Mas- . sada, et je ne l'interromprai pas :

« Le général romain, à la tête de son armée, marcha contre Éléazar et les brigands qui occupaient Massada. Après s'être emparé immédiatement de tout le pays, il plaça des postes dans les lieux les plus favorables, entoura le château d'im mur pour empêcher les assiégiés de s'enfuir, et y distribua des corps de garde. Lui-même choisit pour son camp l'empla-

cément le plus favorable, où les rochers de Massada touchaient à une montagiie voisine. En ce lieu, il est vrai, ses approvisionnement étaient difficiles; car ce n*était pas seulement des vivres qu'il fallait apporter de très-loin et avec de grandes fatigues pour les Juifs qui en étaient chargés, mais il fallait amener Teau dans le camp, aucune source n'existant dans cet endroit. Après avoir pris ces premières dispositions, Silva commença le siège, qui demandait beaucoup d'habileté et de fatigues, à cause de la position de la forteresse, dont voici la description :

» C'est un rocher très-élevé dont le circuit est considérable. Il est entouré de tous côtés par des vallées tellement profondes qu'on n'en peut voir l'extrémité ; il est abrupte et inaccessible, excepté dans deux endroits, où la montée est encore très- difficile. Un de ces chemins vient du lac Asphaltite, vers l'orient, et l'autre de l'occident; ce dernier est le moins malaisé. On appelle le premier la GoulemTe, à cause de son peu de largeur et des sinuosités nombreuses qui expliquent cette similitude. Ce chemin tourne le long des précipices, revenant souvent sur sa première direction et s'avançant de nouveau peu à peu, de manière à toucher presque les parties du sentier qui restent à parcourir. Quand on gravit cette montée, il faut se

glisser de côté, et avancer tantôt d'un pied, tantôt de l'autre. Une chute serait la mort ; car des précipices profonds s'ouvrent à droite et à gauche, de façon à remplir de terreur les plus audacieux. Quand on a monlé ainsi pendant trente stades, on arrive au sommet du rocher, qui ne se termine pas en pointe aiguë, mais qui présente une surface plane. C'est sur cet espace que, le premier, le pontife Jonathas bâtit une forteresse qu'il appela Massada. Ensuite le roi Hérode se plut à y faire de nouvelles constructions. Il entoura tout le sommet d'un mur ayant sept stades, construit en pierres de taille, haut de douze coudées, large de huit et flanqué de trente-sept tours de cinquante coudées; ces tours communiquaient à des bâtiments construits à l'intérieur et adossé à l'enceinte : car pour le sommet du rocher, couvert de terre végétale et pouvant recevoir la charrue, le roi le donna à la culture, de manière que si les aliments venaient à manquer du dehors, les gardiens de la forteresse n'en souffrissent pas.

» // y construisit aussi un palais près de la montée occidentale^ placé en dedans des murailles de la citadelle et tourné vers le septentrion. Le mur du palais était d'une grande élévation et fort, aj^ant quatre tours de soixante coudées aux angles. Il renfermait

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de somptueux appartements, des portiques et des salles de bain soutenus partout par des colonnes monolithes. Le sol et les parois des appartements étaient revêtus de placages variés ou de mosaïques. Auprès de chacun des bâtiments d*habitation, sur le sommet du rocher, autour du palais et devant le mur, plusieurs grands réservoirs furent creusés dans le roc pour conserver Teau, de manière à en donner en aussi grande quantité qu'en aurait pu fournir une source naturelle. Un chemin eœcavé menait du palais aupoint le plus élevé sans qu'on pût le voir de dehors. Du reste, les routes visibles n'étaient pas même facilement accessibles aux ennemis. Le chemin de Torient, comme nous Tavons dit, est par sa nature impraticatjle, et une tour placée dans un passage trèS'étrqit ferma celui de V occident. Cette tour, éloignée de la citadelle d'au moins mille coudées, était difficile à prendre, il était impossible de passer devant (ou de la tourner). Bref, il était malaisé de sortir d'un pareil lieu, n'y eût-on pas rencontré d'obstacles étrangers. Et ainsi la nature, en même temps que l'ouvrage des hommes, défendait ce château contre des attaques ennemies.

» Quant aux approvisionnements, il fallait en admirer encore davantage Fabondance, et les précau-

tions prises pour leur durée ; car il y avait beaucoup de blé en magasin et en quantité suffisante pour un long temps. Il y avait aussi du vin, de Tbuile, des graines de toute nature, et des dattes en grand nombre. Éléazar trouva tout en bon état quand il s'empara par ruse de la forteresse avec ses sicaires, et aussi bien cpnservé que ce qu'on y avait déposé tout récemment, bien qu'il se fût écoulé près de cent ans depuis que la plupart de ces munitions avaient été préparées pour résister aux Romains. Bien plus, les Romains trouvèrent jusqu'à des fruits qui, après tant de temps, étaient restés intacts. On peut attribuer à l'air cette conservation extraordinaire, e^r la hauteur de la citadelle la défendait de toute émanation terrestre et corruptrice. En outre, on y voyait une quantité d'armes suffisante pour armer dix mille hommes, du fer brut, de l'airain et du plomb : de façon qu'on aurait cru que ces préparatifs avaient été pris pour un motif très-sérieux. On dit qu'Hérode s'était préparé ce château comme une place de refuge, dans la prévision d'un double danger, d'abord une révolte du peuple juif qui, après l'avoir déposé, serait revenu à ceux qui auparavant avaient été ses rois; ensuite, et c'était le plus pénible, la haine de Cléopâtre, reine d'Egypte. Celle-ci ne cachait pas ses projets, et s'en entretenait souvent avec Antoine, demandant qu'on

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tuâf Hérode et suppliant qu'on lui donnât à elle le trône de Judée. Et s'il faut s'étonner de quelque chose, c'est qu'Antoine n'obéit jamais à son ordre, esclave comme il l'était de son amour, tandis que tout semblait faire croire qu'il céderait à ses obsessions. Monument des craintes d'Hérode, Massada restait debout, dernier boulevard des Juifs contre la conquête romaine.

» Lorsque Silva eut entouré tout le rocher d'un mur de circonvallation, comme nous l'avons dit plus haut, et qu'il eut mis tous ses soins et sa vigilance à empêcher que personne ne pût s'enfuir, il commença le siège, n'ayant trouvé qu'un seul endroit qui permît d'y élever une batterie. Après la tour, qui fermait le chemin de l'occident conduisant au palais et au sommet le plus élevé, il y avait une éminence de rocher d'une assez grande étendue, mais plus basse que Massada d'environ trois cents coudées. On Vap^ pelait Leucée. Sitôt que Silva l'eut gravie et occupée, il y fit amasser de la terre par ses soldats. Grâce à un travail opiniâtre, une jetée fut élevée d'environ deux cents coudées de hauteur; cependant, le terrain ne parut pas assez solide, ni l'élévation assez grande pour les machines; au-dessus, on construisit une plate-forme composée de rochers énormes, haute et

large de cinquante coudées. 11 avait aussi des machines toutes semblables à celles que Vespasien d'abord et Titus ensuite avaient imaginées pour prendre les villes; une tour fut construite, ayant soixante coudées, entièrement revêtue de fer, d'où les Romains, à l'aide de beaucoup de scorpions et de batistes, repoussaient ceux qui combattaient sur les murs et les empêchaient de montrer la tête. En même temps, ayant fabriqué ^un immense bélier, Silva ordonna qu'on battît la muraille sans relâche, et à grand'peine il parvint à y pratiquer une brèche. Les sicaires aussitôt se hâtèrent d'élever un autre mur en arrière, qui pût résister aux coups des machines. Afin qu'il fût mou et qu'il amortît les coups les plus violents, Is le firent ainsi qu'il suit. Us assemblèrent deux rangs de poutres couchées bout à bout; les deux rangées n'étaient distantes entre elles que de la largeur du mur, et dans l'espace intermédiaire ils mirent de la terre; mais pour qu'en élevant ce parapet la terre ne s'éboulât pas, ils reliaient par des traverses les poutres horizontales. Cela formait une espèce d'échafaudage. Les coups des machines s'amortissaient sur le bois et la terre, qui, en se tassant par l'effet des chocs du bélier, rendait l'ouvrage plus solide encore. Quand Silva eut reconnu ce nouvel obstacle, il pensa qu'il en viendrait à bout plus facilement par le

feu, et il ordonna à ses soldats d'y lancer force brandons ardents. Alors le mur, en grande partie construit en bois, prit feu de tous côtés, et produisit une flamme immense. D'abord, un venf de nord-est rendit la position des Romains horrible : car abattant la flamme, il la portait sur eux au point qu'ils désespéraient déjà et tremblaient de voir brûler leurs machines. Mais ensuite le vent, étant subitement passé au sud-ouest, rejeta la flamme avec violence sur le mur, qui fut consumé jusqu'à sa base. Les Romains, favorisés par Dieu, revinrent joyeux au camp, se pro posant de monter à l'assaut le lendemain, et ils redoublèrent de vigilance pendant la nuit, afin que personne des assiégés ne pût s'enfuir.

» Du reste, Éléazar n'y songeait pas pour lui-même et ne voulait pas se séparer d*un seul de ses compagnons. Voyant le mur consumé, aucun salut possible, même à force de courage, et ayant sous les yeux ce que les Roumains vainqueurs feraient à leurs femmes et à leurs enfants, il résolut de mourir avec tous ceux qui l'entouraient. Persuadé que c'était le seul parti qui lui restât, il réunit les plus braves de ses compagnons et leur adressa la parole... Il leur fit voir les conséquences d'une soumission, leur mon Ira la volonté de Dieu dans le malheur qui les frappait, en-

tourés comme ils l'étaient encore de munitions de toute espèce, dans l'endroit le plus inaccessible du monde. Cette volonté était si manifeste, leur disaitil, que le feu lui-même s'était refusé d'abord à les consumer ; mais c'était la colère de Dieu qui leur amenait tous ces malheurs. Il valait mieux mourir libres, afin d'avoir une sépulture honorable, mais auparavant il fallait brûler l'argent et la forteresse, et n'épargner que les provisions, pour bien montrer que ce n'était pas la famine qui triomphait d'eux, mais qu'ils étaient d'avance» résolus à préférer la mort à l'esclavage.

» Ainsi parlait Éléazar, et ceux qui étaient présents ne partageaient pas tous sa résolution ; d'autres, au contraire, se préparaient à lui obéir avec enthousiasme, pensant que la mort était une belle chose. Les plus timides avaient pitié de leurs femmes et de leurs familles, et à ces préparatifs terribles se regardaient les uns les autres, les larmes aux yeux, indiquant qu'ils ne voulaient pas suivre le dessein désespéré de leur chef. Éléazar, les voyant trembler et s'abattre devant ce grand projet, craignit que leurs suppUcations et leurs larmes n'affaiblissent ceux qui l'avaient écouté avec courage. Il ne cessa donc pas de les exhorter; s'animant déplus en plus, il leur

fit un discours sur Timmortalité de Fâme, et sa sauvage éloquence les entraîna de telle façon, dit Joséphe, que tous l'interrompirent pleins d'une ardeur diabolique, et se mirent à l'œuvre à Fenvi l'un de l'autre. Chacun voulait faire preuve de courage et de résolution et tenait à gloire de ne pas être vu parmi les derniers vivants, tant ét^it devenue grande la fièvre qui les avait saisis de se tuer eux, leurs femmes et leurs enfants. Et cette fièvre, comme on pourrait le croire, ne s'apaisa pas lorsqu'ils approchèrent du moment fatal, car ce qu'ils avaient promis de faire lorsque Éléazar les eibortait, ils se mirent résolument à l'exécuter. La même fureur les animait tous dans cette pensée qu'en préparant la mort de leurs enfants, c'était faire acte de pitié et les sauver d'un malheur plus grand. En même temps ils embrassaient leurs femmes, prenaient leurs fils dans leurs bras et les pressaient sur leur cœur en leur donnant les derniers baisers. Puis, comme agissant avec des mains qui ne leur appartenaient pas, ils les transperçaient eux-mêmes. Ils se consolaient de la nécessité qui les condamnait à la mort, en songeant aux maux qu'ils auraient eu à souffrir en étant soumis aux Romains. Enfin, personne n'hésita pour accomplir ce crime horrible, et chacun tua ses plus proches parents. Malheureux pour lesquels c'était

une nécessité et auxquels le meurtre de leurs femmes et de leurs enfants, de leurs propres mains, semblait le plus léger de tous les maux 1 En conséquence, ivres de rage et de remords, et persuadés que c'était une offense pour leurs amis que de leur survivre un instant, ils entassèrent toutes leurs richesses pêlemêle et y mirent le feu, puis, tirant au sort dix hommes pour les tuer, ils se couchèrent près de leurs femmes et de leurs enfants étendus à terre, et les embrassant, tendaient le cou à leurs camarades chargés d'un si triste ministère. Quant à ceux-ci, après avoir égorgé tous les autres sans hésitation, ils établirent le même ordre entre eux, de façon que celui à qui le sort le réservait, après avoir tué les neuf autres, devait se percer lui-même sur leurs corps. Telle était leur confiance les uns dans les autres ; ils savaient que pour tuer ou pour mourir, personne ne trahirait ses compagnons. L'un après l'autre, tous présentèrent la gorge au glaive; un seul, et celui-là était le dernier, après avoir examiné la multitude des corps qui l'entouraient, afin de voir s'il y avait encore quelqu'un qui eût besoin de lui, assuré que tous étaient morts, mit le feu au palais, et, se traversant le corps de son épée, tomba près des siens. Ils moururent croyant qu'il ne restait aucune âme vivante pour être prise par les Romains ; mais ils n'a-

jHîrçurent pas une vieille femme, et une parente d'Éléazar, distinguée par son savoir et sa sagesse, avec cinq enfants, qui s'étaient cachés dans les conduits servant à amener Teau sous terre, tandis que les autres ne pensaient qu'au massacre. Ils étaient neuf cent soixante avec les femmes et les enfants. Cette boucherie eut lieu le quinzième jour du mois de Xanticus.

» Les Romains, s'attendant au coiïibat, se tenaient dès le point du jour sous les armes; bientôt de leur batterie ils jetèrent des ponts volants et s'avancèrent à Fesc^lade. Ne trouvant personne de leurs ennemis, mais tout autour d'eux la solitude, le feu et le silence, ils étaient loin encore de deviner la vérité. Enfin, ils poussèrent un grand cri, comme au choc du bélier, pour défier ceux qui restaient encore dans la forteresse. Les pauvres femmes entendirent le bruit, et sortant de leur retraite, racontèrent ce qui s'était passé, et l'une d'elles dit avec grands détails les dernières paroles des sicaires et leurs derniers exploits. D'abord les Romains refusèrent de les croire ; un coup si hardi leur semblait impossU)le. Ils essayèrent d'éteindre l'incendie, et, s'ouvrant un chemin au milieu des flammes, pénétrèrent dans le palais. Eu rencontrant des masses de cadavres, ils ne se laissé -

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rent pas aller à la joie du triomphe, mais ils admirèrent la noble conduite d*hommes de cœur en si grand nombre, qui exécutaient une action si hardie et méprisaient tant la mort. »

Tout ce que je puis vous dire maintenant, Madame, c'est que les choses sont telles aujourd'hui qu'elles étaient du temps de Josèphe. Le chemin de la Couleuvre, c'est celui que nous avons suivi pour monter à Massada ; la tour d'entrée, nous l'avons retrouvée, nous avons levé le plan de ce palais d'Hérode et reconnu ces mosaïques dont il était pavé ; les conduits pour l'eau, et où s'était cachée la pauvre femme qui adonné les précieux détails conservés par Josèphe, existent encore, ainsi que les citernes, ainsi que certaine grande cave dans laquelle on pénètre par des marches, et qui pourrait bien avoir servi de magasin pour toutes ces provisions amassées dans la crainte d'une attaque ; le sommet est bien uni et en terre labourable, les habitations sont rejetées au nord de la place, et l'on en peut reconnaître les enceintes et la forme ; une porte ogivale donne entrée dans la citadelle, et la présence de cette ogive, dont on ne peut contester la date, a par ellemême bien son mérite.- Le mur construit par les Bomains pour entourer la forteresse et empêcher les

assiégeants de s'enfuir, est parfaitement reconnaissable, et il s*étend sur toute la montagne, au sud et . au nord de Massada, semblable à un ruban, dont la hauteur où Ton se trouve permet de voir tous les contours. Enfin, maintenant que vous connaissez la citadelle et son histoire, laissez -moi seulement ajouter, et je n*en parlerai plus, qu'on la voit, en y entrant, comme le j.our où les Romains y ont pénétré vainqueurs; c'est l'aspect d'une place forte dont les murailles ont été renversées et démantelées, dont l'intérieur est en ruines, niais en ruines encore fumantes. Le temps a fait l'ouvrage des œuvres du siège ; la fumée du mur incendié par Éléazar s'est évanouie, mais la citadelle reste telle qu'elle était alors. Nous aurions voulu y passer la journée entière, et ne pas laisser une pierre sans la dessiner, un pan de mur sans en lever le plan ; malheureusement, le temps nous pressait, nos bagages avaient pris les devants, le soleil était haut dans le ciel, et nou3 avions une longue journée à faire pour attendre une source où nos pauvres chevaux, à jeun depuis la veille, pussent reprendre des forces. Nous-mêmes, accablés par la chaleur, nous avions hâte, malgré notre ardeur d'archéologues, de continuer notre route, et en conséquence le retour s'effectua. Il est plus facile de monter par le chemin de la Couleuvre que de des-

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cendre , et les précipices que nous ne voyions pas bien en leur tournant le dos, nous les avions perpendiculairement au-dessous de nous, obligés de mettre , comme le dit Josèphe, les pieds l'un devant l'autre en longeant des parois de roches verticales. Nous avions avec nous deux Arabes qui s'étaient écartés, depuis cinq minutes environ, à moitié chemin, et qui revinrent nous dire qu'ils trouvaient un peu d'eau dans un creux de rocher, à cinq cents pas de là. Vous dire avec quelle activité on courut à cette mare croupie et sale, est inutile ; ce fut une des plus vives jouissances de la journée ; on rejoignit le chemin, et nous continuâmes notre route un peu restaurés par cette boisson saumâtre et amère. A moitié de la hauteur du rocher de Massada, nous remarquâmes des ouvertures pratiquées comme celles de toutes les nécropoles que nous avions déjà vues en Syrie ; mais celles-là sont dans un endroit parfaitement inaccessible, et je vous promets que ces chambres sépulcrales, si chambres il y a, étaient bien à l'abri de violations de tout genre. Après trois quarts d'heure de marche sur des pierres, tantôt unies comme des glaces, tantôt roulantes, et sur lesquelles il était difficile de se tenir, nous pouvions voir notre campement, et nos pauvres chevaux, la tête basse, ayant renoncé à toute pensée de se désaltérer, et

paraissant commencer à s'habituer tristement à ce nouveau régime. Au moment de les rejoindre, nous trouvâmes Loysel ayant à côté de lui son fidèle écuyer, et fumant philosophiquement sa pipe. Voyant que la chaleur devenait trop forte, et que nous allions trop vite lors de notre départ, il avait inmiédiatement pris la résolution d'attendre notre retour pour fixer invariablement ses impressions sur la ville de refuge d'Hérode, après avoir au préalable inscrit dans son journal : a Le 11 janvier, visité la citadelle de Massada. » Satisfait de ce résultat, il avait dessiné la vue de la presqu'île, et nous avait attendus. Les œufs durs et les poules dévorés, nous montions à cheval en suivant une direction sud-ouest pour regagner le bord de la mer. A un quart d'heure du campement, et environ à cinq cents mètres du rocher de Sebbeh, nous passâmes au travers de deux enceintes tîarrées, en fragments de rochers amoncelés; l'intérieur de ces enceintes était occupé par des lignes de pierres en tous sens, formant ainsi plusieurs compartiments; des entrées en biais étaient parfaitement visibles aux côtés sud; il n'y avait pas moyen.de se méprendre sur Torigine etla destination de ces ruines: c'étaient là les deux camps placés en avant du mur dont les assiégeants avaient entouré Massada, et ayant ces portes en clavicules que nous savons se rencon-

trer toujours dans les dispositions stratégiques que prenaient les Romains en pareil cas. Nous traversions, depuis notre départ, les mêmes mamelons crayeux dont les formes nous avaient tant intrigués la \eille; vers midi, Belly, qui avait cru apercevoir des pigeons ou des perdrix égarés dans ces parages, et qui marchait à côté de la caravane, le fusil à la main, accourut nous prévenir qu'il venait de reconnaître sur le sable des traces d'un animal énorme ; et en effet, nous vîmes bientôt nous-mêmes ces traces, se dirigeant vers un ouady appelé Ouad-el-Nemrieh (du tigre) ; vous voyez qu'il est bien nommé : c'était la forme de la griffe d'un lion avec la marque des cinq ongles à environ deux centimètres de l'empreinte des doigts. Cette griffe, au moment où nous ne nous y attendions pas le moins du monde, sans nous faire la même impression que le pied du sauvage dans iloètmon Crusoé, ne laissa pas de nous donner à penser, d'autant mieux que l'animal avait dû se retirer depuis peu de temps; mais ce n'était qu'une empreinte, après tout, et nous étions bien armés. Dans la journée, nous trouvâmes des'fragments de lave très-nombreux qui venaient jusqu'au bord de la mer, auprès de laquelle nous marchions, séparés seulement de la presqu'île que nous avions à notre gauche par une sorte de détroit de mille mètres de largeur tout au plus; la mer était

os YOTÀ6B

tout à fait calme et de la plus grande pureté ; nous attendions à tout moment de lui voir prendre une teinte sombre quelconque qui nous autorisât à confirmer le récit de tant de voyageurs célèbres, mais malheureusement le lac Asphaltite semblait avoir à cœur de démentir toutes leurs fables; nous en étions enchantés, du reste , car c'est une des plus grandes satisfactions, dans une expédition scientifique, que de trouver ses devanciers en défaut, surtout quand ceux-ci concluent aussi affirmativement sur des choses qu'ils n'ont pas vues. Les fragments minéralogiques que nous rencontrions ne laissaient pas de nous intriguer, lorsque nous passâmes sous un rocher noirâtre qui n'était autre chose qu'une de ces coulées de lave semblables à celles qu'on voit si fréquemment aux environs de Pompéi et du Vésuve. En suivant la direction ascensionnelle de cette coulée, on arrivait à une sorte d'amphithéâtre immense, formé par des rochers calcinés d'une grande hauteur et coupés en tous sens, constituant un cratère énorme, tel que nous en avons rencontré depuis cet endroit plusieurs fois, car nous approchions du théâtre de la catastrophe célèbre des villes maudites. Nos Arabes nous apportaient sans cesse des morceaux de bitume et de soufre qu'ils ramassaient sur la plage; un bloc de bitume, entre autres, de la grosseur d'une tête humaine, et de la plus

grande beauté. En continuant toujours le long de l'eau, nous croisâmes deux ouariys successifs portant le même nom, Ouad-el-Hâfaf.

Enfin, madame, après une route de deux heures encore, rendue bien pénible parla chaleur, la fatigue de nos montures qui mouraient de soif, et la nôtre, résultat de notre promenade du matin et du manque d'eau qui nous faisait aussi cruellement souffrir, nous atteignîmes Fembouchure d'un ouady coupé exactement comme ces tranchées ouvertes chez nous, dans les collines, pour les voies de fer; au bord de cette embouchure s'élèvent les ruines d'une sorte de station carrée de même construction que Massada, et portant le nom de Galaat-Embarrheg. Elles commandent tous les pays d'alentour et défendent l'entrée de la gorge béante dans laquelle nous nous engagions pour passer la nuit, ignorant encore si nous y trouverions de quoi nous désaltérer et nous reposer en sécurité* Cette gorge de Maïet-Embarrheg, composée de calcaire jaunâtre d'une dureté extrême, est à son entrée de la plus grande sauvagerie ; on croirait pénétrer dans un volcan, et rien ne donne l'idée de ce qu'elle peut contenir ; mais en tournant un coude presque à angle droit, on se trouve tout à coup dans une sorte de salle gigantesqueàlaquelleilnemanquequ'un

plafond pour être parfaitement régulière; un ciel pur en tenait lieu ce jour^là, et quelle ne fut pas notre joie en apercevant nos tentes déjà dressées, tous les mulets déchargés, notre cuisine établie et Matléo surveillant notre modeste festin ; du reste, nous y fîmes peu d'attention, pour admirer plus à notre aise le magnifique spectacle qu'offrait le vrai paradis terrestre où nous venions d'entrer; au fond de cet espace à peu près rectangulaire où était le camp, et s'enfonçant à l'ouest dans les montagnes, continue l'Ouady- Maïet-Embarrheg, et là un ruisseau d'une limpidité incomparable se perd dans le sable le plus fin et le plus frais. Les roseaux énormes d'Engaddi y croissent par bouquets d'une élévation colossale; mais ce n'est plus dans un endroit ouvert, c'est dans un véritable couloir, dont les côtés, élevés d'environ huit cents pieds, surplombant et presque réunis à leursonunet, ne permettent au soleil de pénétrer que pour entretenir la végétation sans détruire cette fraîcheur de tous les lieux où coulent des sources vives. Le ruisseau, bondissant de rocher en rocher, tantôt passant au milieu des roseaux dont il mouille le pied, tantôt formant de petits bassins naturels au-dessous des pierres énormes qu'il franchit en murmurant, donne à ce délicieux endroit un aspect vraiment eni\Tant. De cette côte brûlante qui nous avait épuisés toute la

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journée, nous nous trouvions de nouveau dans un aulre monde, et , comme toujoilîs, sans y être préparés par rien. Nous ne pouvions nous lasser d'écouter couler cette source tant désirée, et, laissant nos chevaux avaler à longs traits son eau précieuse, nous voulions, avant de nous rassasier nous-mêmes, avoir le bénéfice de notre soif et la défier au moment de la satisfaire. Joignez à ce spectacle les échos qui répétaient les bruits du camp, la vue de nos Arabes, le yatagan à la main et faisant tomber ces grands roseaux, sorte de réserve placée par la Providence dans le pays le plus aride pour nourrir leurs montures, l'aspect d'une vie civilisée au milieu de cette solitude si riche, et vous vous figurerez facilement Tespèco d'enthousiasme dont nous étions saisis à la source d'Embarrheg; nous ne vouhons plus nous en aller, et il fallut la faim qui nous dévorait pour nous faire regagner, au milieu des détours de cet ouady bienheureux, nos tentes et notre dîner.

Le silence le plus absolu dans ce bel endroit, un air de sécurité, peut-être effet de l'imagination, mais bien doux pour des gens aussi fatigués , et le ciel parsemé d'étoiles, voilà notre nuit d'Embarrheg: , aussi le repos fut-il complet, et nous étions prêts le matin, très-dispos et impatients de repartir, car nous

approchions de Sodome, et, sans le savoir aussi, de la partie la plus curieuse de notre voyage. Le chemin que nous suivions longeait la mer dans une direction sud, et nous avions dépassé la presqu'île que les Arabes i-ppellent El-Liçan (la langue); en effet, c'est bien une véritable langue qui s'avance dans les eaux, formant ainsi un second bassin d'environ trois lieues de longueur sur trois de largeur. Les Arabes disent que, dans le plus chaud moment de Tété, on peut passer à gué de la presqu'île sur le rivage ouest de la mer, et deux voyageurs an^ais, Irby et Mangles, qui ont seuls examiné la presqu'île avant les Américains et nous, rendent le même témoignage. Cependant, les sondages de l'expédition du capitaine Lynch,* qui donnent une profondeur des deux brasses, rendent ce fait difficile à admettre. Ce second bassin est infiniment moins profond que le reste de la m^r, qu'il termine par un contour à peu près circulaire. La côte, depuis Maiet-Embarrheg, était presque verdoyante : des touffes d'une végétation un peu rabougrie et maigre, il est vrai, éparses sur le rivage, suffisaient cependant à lui donner un air plus gai et plus vivant. Vers neuf heures, nous croisâmes un ruisseau trèsfaible et dont les eaux arrosaient à peine le terrain; mais ces eaux répandaient une odeur de soufre ^ extrêmement forte qui rappelait exactement celles

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de Baréges ou de Saint-Sauveur ; de plus, la saveur acre et salée de la mer était devenue complètement intolérable au goût, et des exhalaisons, qui étaient évidemment sulfureuses aussi, révélaient sur quel t^raiuvvolcanique nous marchions. A dix heures, nos scheikhs nous firent arrêter, afin de nous rassembler tous ; nous approchions de la montagne de sel, et nous avions, avant d'y arriver, à traverser des bouquets d'arbres ou plutôt des buissons assez clairsemés, mais derrière lesquels il y avait probablement, nous disaient-ils, des vagabonds cachés qui pouvaient très-bien nous dévaliser, pour peu que nous fussions écartés les uns des autres ; car il faut vous dire que la partie de la caravane qui aimait la chasse , à la moindre occasion, sautait à bas de cheval et se promenait de' tous les côtés, furetant, cherchant un gibier un peu imaginaire, malheureusement pour nos dîners! mais enfin, cédant à ce bonheur des vrais chasseur^, qui est de chercher là même où ils sont sûrs d'avance qu'ils ne trouveront rien. Pour moi, j'aime la chasse, uj^s quand il ne faut pas marcher; aussi mon fusil restait invariablement couché Wr mes genoux, et ne s'en éloignait que lorsque des oiseaux passaient tellement près que je pouvais les ajuster sans me déranger. D'ailleurs, je tire fort mal, vous le savez, et je ji'ai*à me reprocher que peu

de meurtres; ayant été assez heureux pour tuer par hasard un pauvre aigle à moitié gelé par le froid du matin, aux environs de Djenin, près de Nazareth, je m'en tenais là et je me reposais sur mes lauriers; du reste, j'étais, comme je vous Tai dit, attaché au cheval de Saulcy, afin de donner les heures à chaque instant, ce qui m'interdisait toute réjouissance de chasseur. Pardonnez-moi cette digression, mais eHe vous exphquera comme quoi nous étions quelquefois (hsséminés, et près de la montagne de sel ce n'était pas le moment. Quand tout le monde fut réuni, nous reprîmes notre marche avec nos Arabes d'escorte, dispersés en éclaireurs au milieu des buissons, et n'en laissant pas un dont ils he fissent le tour. Cette espèce de forêt qui, pour être ex|ict, ne méritait pas ce nom, dura environ trois quarts d'heure, puis nous rentrâmes dans le désert, et l'aridité ; mais cette aridité était amplement expliquée dans cet endroit par le terrain que nous foulions aux pie(is : nous éfîoDs sur le territoire de Sodome* et nous allions toucher à l'extrémité de la mer Morte ; à notre droite, nous avions un cratèi>B de volcan masqué par une colline, mais bien reconnaissable à ses pans perpendiculaires et taillés en amphithéâtre : c'est l'Ouad-ez-Zouera ; à gauche, la mer se rétrécissant et borijée à l'est par des rochers immenses préfeque noirs, et enfin devant

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nous, une montagne isolée d'environ cinq kilomètres de largeur, et auprès de laquelle nous étions obligés de passer pour atteindre le sud et pouvoir ensuite traverser la plaine immense qui sépare l'ouest de Test. C'est une montajgne célèbre dans l'histoire; nous n'a vions plus devant nous un sol ordinaire, fertile ou non : c'était une espèce de croûte de sel mélangée d'un peu de terre, sur laquelle les pieds de nos chevaux marquaient une assez profonde empreinte ; la teinte de la montag'ne était jaunâtre en général, et sa forme à peu près ronde. A environ deux kilomètres avant d'arriver à sa base, on nous fit faire un .petit détour pour éviter un endroit où, il y a un an, un diameau chargé disparut dans un gouffre qui s'ouvrit subitement à environ quatre-vingts pieds de profondeur : c'était cette couche assez légère qui, fondue par suite des pluies, avait entr'ouvert l'abîme qu'elle recouvrait ; ce détail peut vous faire comprendrel'intérêt d'un genre tout à fait particulier qui s'attachait à notre marche sur un sol aussi trompeur; mais le terrain ne s'effondra pas, et à onze heures nous passions l'angle nord de la mouttagne de sel. Là se trouve une ruine assez considérable, composée d'un amas de pierres informes : c'est le Redjoum-^l-Mezorrhel (le Monceau bouleversé) ; à droite et couvrant un espace d'environ trois kilAnètres, sont d'autres rui-

nés, mais ruines comme celles d'Engaddi, à fleur de terre, comme seraient celles d'une maison qu'on raserait exactement et dont il ne resterait de visible que les fondations, conservant de certains angles qui indiquent la présence d'anciennes constructions : nous avons constaté une grande quantité de ces angles si importants, puisqu'ils attestent la présence d'une ville, et de quelle ville : de Sodome (4) ! La conviction acquise que Sodome était là, non pas sous les eaux, comme se plaît à le penser le public intelligent qui ne croit que ce qu'il veut bien croire, comme l'a affirmé très-légèrement l'expédition conduite par le capitaine Lynch; cette conviction, dis-je, nous sembla la première récompense de nos fatigues; ce n'était, du reste, que le commencement, mais nous connaissions Sodome, Sàoum^ comme le disaient nos Arabes, près de la montagne qui porte son nom, Djebel-Sdoum *, il n'y avait pas là à douter.

Continuant toujours sa marche, la caravane longeait le pied du Djebel-Sdoum. C'est bien du sel, madame, du bel et bon sel que ce rocher haut de trois cents pieds et long de douze kilomètres ; .nous

* Le Djebel-Sdoam est appelé aossi par les Bédooios Djebel-el-Melehb, oo montagne de tel.

en avons brisé des fragments à toutes les distances et de toutes les teintes, afin de nous trouver détrompés, mais tous les fragments étaient sans exception du sel à peine mélangé d'un peu d'argile. Trois teintes différentes divisent à peu près également la montagne : verdâtre vers le sornmet, rosée au milieu, puis jaunâtre et grise vers la base. Des stalactites sont suspendues aux flancs du Djebel-Sdoum jusqu'à sa cime, et ces flancs eux-mêmes sont ouverts en plusieurs endroits par des crevasses, résultat des pluies de l'hiver qui déterminent des mouvements dans la masse et par suite des déchirements à la superficie. Des blocs de toutes dimensions, détachés par les mêmes causes, couvrent le terrain d'environ cent mètres qui sépare à son extrémité nord la montagne de la mer. Quant à cet espace, il va toujours en se rétrécissant, et d'ailleurs on ne peut en fixer exactement l'étendue, parce qu'il diminue ou augmente suivant les saisons, selon que les çaux s'élèvent plus ou moins. De temps à atftre, des mares d'eau complètement blanches se trouvaient devant nous, et deux Bédouins s'occupaient à en extraire le sel pour l'emporter dans leur campement. Nous ne pouvions pas revenir de notre élonnement à la vue de ce singulier rocher de nouvelle composition, isolé ainsi au milieu de tant de montagnes environnantes, et toutes sortes

de souvenirs bibliques venaient nous assaillir; mais j'ai moins d'imagination que le capitaine Lynch, et si cet habile explorateur a pu voir la statue de la femme de Loth et aller jusqu'à en donner un dessin, je ne pourrai, moi, ni vous en attester la présence, ni vous en fournir la représentation : car j^ ne l'ai pas vue, et, qui plus est, je crains fort qu'on ne puisse pas la voir; le capitaine Lynch s'est peut-être autorisé de certains vers de Tertullien, qui donne des détails très-précis sur cette prétendue statue, ou d'œuvres d'autres écrivains, plus crédules encore ou plus... inexacts; mais dans ce cas il aurait dû lire la fin de tous les passages op. il en est question, et où l'auteur qui parle a soin d'ajouter : « Je ne l'ai pas vue, n'y étant pas allé. » Nous aurions bien voulu leur donner raison à tous. Quelle gloire pour un musée national que de posséder la statue de la femme de Loth ! mais cette gloire leur sera refusée à tous, je vous le garantis. ^

Nous côtoyions depuis deux heures la montagne, ramassant force échantillons et regardant de tous nos yeux, et nous venions de franchir l'extrémité de la mer Morte, dont les eaux vont en dimmuant de profondeur se terminer, comme je vous l'ai dit, en for mant un demi-cercle , lorsque nous passâmes devant

une grotte naturelle dont une crevasse formait l'entrée. Hamdan et Abou-Daouk nous conseillèrent de rester à cette place pour y déjeuner. Il était midi, et ne voulant pas que les bagages pussent être ^n'êtes dans des embuscades, toutes les mules furent amenées près de nous. Nous nous assîmes sur un rocher de sel, et le déjeuner commença. Depuis le matin, Hamdan avait Tair très-soucieux ; il n'avait plus sur les lèvres le doux sourire qui les animait toujours; au lieu de relever son kafieb et d'en faire Télégant turban qui encadrait si bien son visage, il l'avait fait retomber en le retenant seulement par la corde de chameau; il avait examiné avec soin ses armes; enfin, tous ses hommes ne nous quittaient plus, même pour éclairer la route, surtout depuis que nous longions le Djebel-Sdoum. Nous nous doutions bien que nous entrions sur un territoire sujet à caution, mais iMtos ne nous savions pas si près du danger que noifô Tétions en effet. Le déjeunej terminé, nous remon-^ tâmes à cheval et nolïs quittâmes la grotte, formant une colonne serrée et commençant à avoir de certains pressentiments qui trompent rarement en pareil cas; à peine avions-nous fait cinquatite pas que nous aperçûmes la tête d'un chameau dépassant à peine un pMit pli de terrain. Hamdjn, s'approchant de moi, me dit:

— Les vois- tu?

Je ne voyais absolument rien ; ce mot fut immédiatement répété à Saulcyrqui nous dit : a Messieurs, préparez vos armes, approchons des mules, que tout le monde reste près de moi en cas d*attaque et mette immédiatement pied à terre. »

A ce moment, le bruit des batteries de fusil qui s'armaient fut le seul qu'on entendît, car nos muletiers ne chantaient plus, tout le monde marchait silencieusement, occupé à mettre à portée balles, poudre et capsules; en moins de troîs minutes tout fut disposé, et Saulcy, se tournant de mon côté, me dit : « Je croîs que voilà le moment. » A l'instant où il prononçait ce peu de mots, dont je saisissais à merveille la portée, Abou-Daouk et Hamdan, qui marchaient en tête, partirent à fond de train vers le pli de terrain qù ils voyaient ce que nous n'apercevions pas nous-mêmes f mais quelque rapide que fût la course de leurs chevaux, elle ne l'était pas plus que celle de tous leurs Arabes. En effet, sitôt que ceux-ci avaient compris de quoi il ^'agissait, ils avaient relevé leurs robes autour de leurs ceintures, détaché leurs fusils, regardé si leurs yatagans sortaient bien du fourreau, et immédiatement entouré

leurs scheikhs respectifs. Rien n'était plus émouvant que de voir tous ces hommes qui, sans connaître le danger dont ils étaient menacés et uniquement parce que leur chef y courait, le suivaient sans aucun ordre venant de lui, par un de ces dévouements qui, chez eux, ne raisonnent jamais. Un des Tâ'amera d'Hamdan, entre auties, qui était resté en arrière de la caravane, doublait d'efforts pour rejoindre ses compagnons et s'associer à leur sort, avec une ardeur qui réjouissait à voir. Ils disparurent bientôt tous, et nous, avançant toujours, nous ne tardâmes pas à atteindre l'endroit qui nous inquiétait : là, quarante Bédouins environ étaient accroupis et nous attendaient. Lorsqu'ils virent accourir notre escorte, ils furent immédiatement debout, et on put voir qu'ils avaient réuni toutes les armes en leur possession. Heureusement qu'elles se réduisaient à quelques fusils à mèche, à des massues de bois très-dur et à des sabres mal attachés. Tandis que nous, bien que peu nombreux, et sans compter nos Arabes, qui portaient chacun leur fusil, nous avions soixante balles à tirer avant de recharger nos armes. En approchant de ces étrangers, nous fûmes de suite à terreMes uns près des autres, et les Bédouins commencèrent à nous regarder avec grand soin» nous et nos bagages surtout ; puis, sans que rien fût dit ni rien convenu, chacun d'eux, pre-

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nant un de nos hommes, mit son front contre le sien et l'embrassa ensuite de Fair le plus affectueux du monde. Les figures de ces Bédouins étaient ce que vous pouvez imaginer de plus hideux : la moitié au moins était des nègres avec ce nez plat et ces lèvres énormes qui donnent à la figure Tair si repoussant; le reste se composait de nègres également, moins lés traits, tous à peine défendus contre le soleil par des haillons misérables. Un d'eux, entre autres, nu jusqu'à la ceinture, brandissait une énorme massue d'un air de sauvagerie terrible. Au même moment et avaftt que nous pussions comprendre ce dénoûment qui avait Fair de la paix ou peut-être d'une trahison, deux cavaliers accoururent à bride abattue : l'un était le frère d'Abou-Daouk, sur son cheval gris ; l'autre un jeune homme armé d'une lance et monté à poil sur un poulain bai sans bride. Voici ce qui avait eu lieu.

Abou-Daouk, qui ne faisait pas de fantasia et ne se montrait qu'aux moments difficiles, avait bien pensé que les Bédouins de l'autre rive de la mer étaient instruits de notre venue depuis nptre départ même de Jérusalem, et en arrivant aux environs du Djebel-Sdoum, il avait expédié son frère de Fautre côté de la mer, chez les' tribus qui y tenaient leur

campement, pour négocier la grande affaire de Fhospitalité à des prix un peu modérés. Il y était allé en effet, avait suivi les instructions de son frère, et sans rien spécifier il avait promis au scheikh du premier campement qu'il serait bien traité et n'aurait pas à se plaindre de nous. Là-dessus le scheikh avait dit qu'il serait satisfait de nous voir, mais ses hommes avaient ajouté que s'il recevait un présent, ils voulaient en avoir leur part, que sinon ils nous refusaient l'entrée de leurs tentes. Le scheikh avait ré^ndu qu'ils n'auraient rien et qu'ils voulussent bien s'occuper de leurs affaires. C'était bien leur intention, comme vous allez le voir, car ils répondirent que puisqu'il en était ainsi, -ils allaient venir nous dévaliser. Le frère d'Abou-Daouk leur avait dit tout simplement : a Libre à vous, mes chers amis, mais je vous donne une minute et demie tout au plus pour être tués jusqu'au dernier; maintenant, allez. » Ils étaient veaus nous attendre et avaient reconnu à l'inspection de nos armes que notre ami disait vrai; c'est ce qui avait décidé cette effusion amicale et spontanée dont nous ne pouvions nous rendre compte. Cet épisode nous avait retenus environ trois quarts d'heure, après lesquels^ nos Arabes et les Bédouins se séparèrent, les uns pour suivre leurs scheikhs et nous

accompagner, les autres pour regagner leur campement, en suivant l'hypoténuse du triangle que nous étions obligés de tracer pour traverser la plaine qui s'ouvrait devant nous. Nous continuâmes alors le long de la montagne de sel, toujours au sud, n'ayant plus à notre gauche les eaux de la mer conmae le matin, mais une plaine immense d'environ trois lieues de large, complètement nue, entièrement composée de celte croûte des environs du Djebel-Sdoum ; des détritus d'arbres morts, apportés du Jourdain par les courants, rompaient seuls la monotonie de cette étendue de terrain désolé. Cette plaine, appelée par les Arabes Sabkhah (la Fangeuse), était terminée à l'est par une verdure que nous apercevions à peine, et au sud par une rangée de collines qui fermaient l'horizon, et derrière lesquelles s'allonge le désert où se trouve Pétra. Au sud-ouest un ouady unique donnait passage à un torrent alors desséché, mais dont les eaux se dirigent du sud au nord dans la mer. Environ à deux lieues de l'extrémité de la montagne de sel, nous prîmes une direction complètement est pour traverser la Sabkhah; les Bédouins du matin ne se voyaient plus que comme de petits points noirs dans la direction que nous suivions, et nous, derrière nos scheikhs, nous commencions à nous avancer sur ce terrain uni, obligés de nous en rapporter aveuglé-

ment à la connaissance des lieux que possédait notre escorte. La plaine, alors facile à traverser, n'en était pas moins un mauvais pas : cette nature de sol argileux et salé, toujours un peu liumide, même par les chaleurs, cédait sous les pieds des chevaux qui entraient jusqu'au-dessus du paturon; les mules, comme c'est leur habitude en pareil cas, voyant un espace immense devant elles, se livraient à tous les écarts permis à leur étroite intelligence, et considérant la nécessité de se suivre comme l'effet d'une prudence mal entendue , préféraient choisir les endroits où la terre n'avait pas encore été foulée, et alors enfonçaient jusqu'aux genoux dans des fondrières. Du reste, il n'y avait pas de danger ce jourlà à franchir la Sabkbah , et à trois heures nous n'étions plus qu'à une demi-lieue de cette végétation dont nous ne distinguions pas de loin la nature, et qui n'était autre chose que ces joncs immenses dont je vous ai parlé déjà plus haut. Nous eptrions dans ces roseaux à trois heures et demie , très-peu rassurés; ils dominaient notre tête d'environ douze pieds ; de toutes parts on entendait des voix humaines dans les environs. No\fS défilions les uns à la suite des autres, dans l'impossibilité, en cas d'attaque , de nous porter mutuellement secours , voyanf de temps à autre, quand les joncs s'éclaircissaient un

peu, passer la chemise blanche d'un Arabe, surtout n'ayant pas oublié que nos brigands du matin venaient de nous précéder de quelques instants dans le même endroit , et craignant qu'ils ne voulussent prendre. là leur revanche. Enfin, après une heure de route au milieu des joncs, on se trouva tout d'un coup dans un tout autre pays, et dans quel pays! Ce n'était plus rien de ce que nous avions vu jusque-là. Engaddi n'était qu'un désert en comparaison, et Embarrheg (5) un lieu désolé; les plantes de ces deux endroits se retrouvaient dans cette oasis, mais avec une abondance et une richesse admirables; de plus, des arbres épineux et couverts de fleurs rouges et blanches, entrelacés ensemble, réunis en faisceaux inextricables , formaient des llouquets immenses dont les longues branches retombaient de tous côtés et leur donnaient l'aspect de gerbes colossales. Dans ces bouquets d'arbres, on entendait le gazouillement de petits oiseaux délicieux : c'était le sucrier des Indes avec sa gorge vert-doré et ses ailes taclietées de feu , c'étaient mille autres petits habitants de ces demeures si bien défendues, des tourterelles ravissantes avec la poitrine "S'un violet grisâtre et chantant; au milieu d'eux, d^s éperviers, des chouettes et des hiboux, et la terre, de temps à autre ensemencée, était labourée en tous sens par les sanghers

qui, à la forme de leur pied, devaient être énonnes. Vous voyez, madame, qu'il y a des êtres organisés vivant sur les rives de la mer Morte 1 Nos amis les chasseurs faisaient à ces pauvres colombes les yeux les plus meurtriers, ne pouvant leur nuire d'une autre façon, car Saulcy, dans un but bien facile à comprendre, avait positivement défendu qu'on tirât un seul coup de feu, afin de ne pas mettre sur pied les Bédouins du voisinage, et par suite nous amener de nouvelles difficultés. Les cris continuaient toujours autour de nous, et nous nous tenions le fusil armé, prêts à tout; précaution bien naturelle, surtout dans un pays aussi rempli d'arbres. A côté de nous chevauchait, depuis notre aventure delà grotte, le jeune homme sur \isÊ poulain bai, avec sa lance sur répaule, les jambes nues, ressemblant assez à ces figures qu'on voit sur les bas-reliefs antiques, d'autant mieux que son cheval avait la crinière coupée en brosse et la queue très-courte; comme les autres il avait un nez plat et la bouche assez proéminente, mais il était moins noir et avait une manière d'être qui sentait un peu le ton du commandement. Il dit à Saulcy qu'il était le scheilii de ceux qui étaient venus à notre rencontre , ce qui fut loin de nous faire plaisir; que son campement était à deux pas de là, et que nous allions y passer la nuit, ce qui acheva

de nous déplaire. Saulcy me transmit les paroles du scheikh et ajouta, en employant une expression aussi originale qu/énergique et que vous me dispenserez de reproduire : « Cela va bien. » Quelques minutes plus tard, le son de bêlements de. chèvres, les cris qui se rapprochaient, les chameaux dispersés dans les buissons et choisissant sur le^ arbres avec leur long cou celles des feuilles qui leur convenaient le mieux, tout cela, dis-je, nous annonça l'approche d'un endroit habité, et débouchant sur une clairière, nous vîmes une réunion de vingt tentes environ : c'était le campement de la tribu des Ahouethât, Bédouins nomades, possesseurs de Pétra, qui viennent là pendant Thiver.

Notre joie fut médiocre en retrouvant dans les habitants du heu nos aimables étrangers du matin. Mais il n'y ava\t pas à choisir, le mieux était de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et d'avoir une figure satisfaite devant les hôtes giacieux cliez qui nous déftarquions. A peine fut-on arrêté, que le village entier, composé d'environ deux cents liommes, sans compter les femm^ et les enfants, nous entoura et vint nous regarder^ absolument comme des bêtes curieuses ; les femmes n'étaient pas jolies, je puis l'affirmer, et portaient dans leurs bras d'iior-

ribles petits nourrissons auxquels elles donnaient un sein épuisé. Le costume des femmes se œmpose invariablement, chez tous les Bédouins , d'une robe bleu-foncé, attachée autour du corps par une ceinture; un voile de la même étoffe leur couvre souvent la têle, et elles en ramènent sur leur visage un coin de manière à le faire passer devant le nez et à le rattacher au-dessus du front, ce qui laisse voir les yeux des deux côtés et produit un bizarre effet. Du reste, elles ne sont pas dans ces endroits-là trèsscrupuleuses pour se cacher le visage, car nous en avons vu beaucoup qui venaient nous considérer avec la figure découverte ; et cependant la coquetterie devrait bien consister pour elles à faire supposer leurs traits plus séduisants en les dissimulant un peu mieux ; sans cette précaution l'illusion n'est • "pas possible. Quant aux enfants, ce sont les plus vilains monstres qu'on puisse voir : ils ont une bouche immense, des yeux souvent très-renfoncés, à moins qu'ils ne soient à fleur de tête, et pour coiffure une touffe de cheveux par derrière, le reste du crâne dépouillé et une mèche par devant, au-dessus du front , comi^pB une véritable visière. Ils portent une robe ou plutôt un fantôme de robe, et sont à vrai dire nus. Tout cela vit pêle-mêle sous ces misérables lentes de toile à peine élevées de tvois

pieds au-dessus du sol, avec les chevaux, les chiens et le reste. La polygamie existe très-peu chez eux, car elle serait là, comme un peu partout en Orient, la conséquence dé la richesse. En France nous avons, quand notre fortune nous le permet , deux ou trois chevaux dans noire écurie , suivant notre revenu ; chez les Bédouins, on nourrit plus ou moins "fte femmes dans son harem; c'est donc par économie et non par principe qu'on n'en a souvent qu'une. Pendant que les tentes se dressaient et qu'on déchargeait les chevaux, le scheikh arriva, traînant par la tête deux chevreaux ; il était précédé de son fils qui portait une jatte en bois pleitie de lait de chamelle. Toute désillusion à part sur le motif plus ou moins désintéressé de ce présent , l'attitude de ce Bédouin, qui était probablement couvert des mêmes vêtements que jadis ses pères, venant offrir à ses hôtes le seul revenu dont la quantité plus ou moins grande constitue son influence sur ses sujets, avait quelque chose d'assez saisissant; aussi nous disions -nous avec Saulcy : <f Gomme ces gaillards-là ont de belles tournures et comme ils ont l'air noble dans leurs haillons etMans leur misère; ♦était ainsi qu'étaient Jacob et les autres. » Nous ignorions encore que si les autres et Jacob eussent été comme les Ahouethât , ils auraient été de profonds scélérats; mais cela fait tant

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de plaisir de voir sous leur bon côté leschoses icibas que nous nous sentions pour le moment parfaitement heureux et rassurés, d'autant mieux qu'après nous avoir offert ces présents, le scheikh nous dit que nous étions chez lui ses hôtes , que nous pouvions disposer de tout ce qui lui appartenait (nous ne connaiftions pas encore la valeur de cette formule) , et qu'il répondait que pas un cheveu de notre tête ne serait touché ; en même temps il fit tracer un cercle autour de nos tentes, puis tendre une corde que personne ne pouvait dépasser. Nous nous retirâmes pour coordonner les résultats de la journée , rédiger les notes et nous mettre en devoir de passer la nuit tranquillement. Nous savions que les Bédouins, à défaut d'autres vertus, ont celle de l'hospitalité, même pour leur plus grand ennemi , à qui ils donnent, ainsi qu'à tous leurs hôtes, une journée entière pour s'éloigner, avant de se croire le droit de l'attaquer, et cette pensée nous mettait à l'aise, pour la nuit du moins. Peu à peu les chameaux des Ahouethât rentrèrent du pâturage avec les chèvres; la nuit arriva étoilée comme les autres, et à neuf heures on n'entendait plus que le bêlement du troupeau*et ce bruit guttural et rauque que font les chameaux quand ils sont couchés et se rappellent avec bonheur une plante qui leur a fait plaisir à manger.

Quand le soleil fut levé, nous Tétions déjà nousmêmes, faisant charger nos mules et discutant entre nous de quelle manière nous reconnaîtrions Thospitalité que nous venions de recevoir chez les Ahouethât; les drogmans étaient d'un avis, nous d'un autre, Hamdan d'un troisième; mais malheureusement nous n'avions pas encore consulté les seuls intéressés dans la question, et nous faisions des calculs basés sur des probabilités de délicatesse déplacées chez des populations comme celles-là. Tout était prêt, et nous allions partir; il était six heures, et nous voulions tâcher de faire une longue journée, afin de séjourner le moins possible dans des campements, et par suite donner peu de prise à la cupidité des Bédouins. Hamdan fut donc dépêchp auprès du scheikh pour lui proposer une somme d'argent largement égale au prix des deux clievreaux qui nous avaient été offerts, et de plus nous donnions pour sa femme xme paire de bracelets en argent apportés par nous de Paris exprès pour des présents de cette nature, et des colliers de corail ; nous croyions ainsi l'indemniser du droit qu'il nous avait accordé de passer la nuit au milieu de son campoment. Mais nous étions encore sous l'influence de ces sentiments qu'on appelle géaéreux chez nous, et nous ne faisions pas davantage dans la crainte fort sincère de blesser sa fierté.

C'était de la simplicité , car immédiatement les hommes influents du campement tinrent conseil, en s'asseyant par terre, pour discuter sur l'opportunité qu'il y avait à accepter nos offres; appuyés sur nos fusils et contre nos chevaux, nous croyions que nous allions recevoir des remerctments et des témoignages de gratitude ; mais à sept heures, après une heure de conciliabule à voix basse, Hamdan, la figure un peu troublée, vint nous dire que le prix n'était pas assez fort et que nos hôtes étaient loin d'être satisfaits. « Ceci prend une vilaine tournure, me dit Saulcy, c'est tout bonnement la carte à payer qu'ils sont en train de fixer ; je le prévoyais déjà hier soir. » Alors nous fîmes répondre de nouveau, toujours par Hamdan, que nous voulions bien doubler la somme d'ai^ent, et que nous étions heureux de donner cette nouvelle preuve de notre munificence, croyant que les grands mots avaient la chance de produire un effet quelconque sur ces natures que nous supposions primitives. Il en résulta un nouveau conseil dans un autre endroit; celui-là dura une heure et demie* au moins; jugez de notre bonne humeur. Le mot d'infâmes brigands approchait singulièrement de nos lèvres, mais nous n'étions pas assez sûrs de son à-propos pour le laisser échapper encore, lorsque HajDdan revint cette foÈé complètement bouleversé.

a Ils demandent six cents piastres, nous dit-il, sans lesquelles ils ne nous laisseront pas partir. » Le mot fatal fut alors exprimé sans aucun ménagement, mais c'était bien pour satisfaire notre amour-propre, car il fut immédiatement décidé qu'on compterait au scheikh son argent, puis qu'on se sauverait ^ plus vile vers des lieux habités par des gens moins rapaces. L'argent fut déposé en effet entre les mains de notre hôte, qui le recompta lui-même pour plus de sûreté : alors on lui donna les deux petits bracdets, qui étaient, il faut le dire, un peu légers, mais enfin en vrai argent, et les pesant l'un après l'autre dans * se$ mains, il nous demanda à plusieurs reprises si nous ne le trompions pas, et si la matière n'en était pas fausse. Sur nos déclarations réitérées, îl prit les bracelets d'un air très-méfiant et disparut. Notre première rançon était payée, nous pouvions donc partir: nous ne nous le fîmes pas répéter, et la cai:avane quitta les Ahouethât, *en perdant sa première illusion sur la noblesse des sentiments arabes.

Après la clairière dans laquelle était établi4e campement, nous nous sommes retrouvés dans le même jardin que la veille, au milieu des beaux arbres épineux et des plantes de toutes espèces dont les échantillons furent pris avec soif, comnig cela se faisait

toujours ; à notre droite, sur une colline à environ trois kilomètres, était une ruine appelée par les Bédouins Safieh, que nous n'avions maUieureûsement pas le temps de visiter : par bonheur, il n'y avait rien à y voir ; derrière se dressaient ces rochers noirs que n(ms voyions depuis la montagne de sel, en calcaire DÎtumineux et en lave ; au milieu de cette oasis qui, chez les Bédouins, porte le nom de Rhôr-Safieh (marais de Safieh), coule un admirable cours d'eau qui vient d'un des ouadys du sud, et qui se jette dans la mer Morte au-dessous de la presqu'île; nous avions à peine marché pendant une heure, escortés par le scheikh des Ahouethât, qui avait voulu nous accompagner en signe d'honneur avec quelques-uns de ses hijmmes, faveur dont nous nous serions bien l>assés, que nous tombâmes au milieu de nouveaux troupeaux et de chameaux en très-grand nombre, paissant aux alentours dans le Rliôr ; à quelques pas de là , nous passions sur la lisière d'un campement de tentes noires comme celles des Ahouethât, mais trois fois aussi nombreuses et rangées en rond, de manièj!^ à former une sorte de cercle coupé à Tinté • rieur par d'autres lignes de même nature. A presque toutes ces tentes, et attachée au poteau qui les soutenait, se balançait une lance d'environ vingt -cinq pieds de longueur ; quelgues-unes d'entre elles por-

(aient au-dessous du fer ces touffes de plumes d'au- Iruche^qui leur donnent un air farouche. Nous venions d'entrer sur les terres de la plus puissante tribu de toutes celles qui vivent sur la rive orientale de la mer Morte, les Béni-Sakhar. Cette tribu compte environ mille à douze cents chevaux, et sa puissanoe est redoutable. Nous voulions pousser plus loin, ignorant, dans la simplicité de notre cœur, qu'on ne franchit pas ainsi les frontières d'une tribu sans payer le prix du passage; mais les propriétaires du pays nous firent bien voir que nous n'étions pas les maîtres, et nos moukres, sans même se le faire dire, dfessèrent nos tentes en dehors du campement , mais à côté de celles de nos nouveaux hôtes. A peine nos dispositions furent-elles prises, et toutes choses à peu près à leur place, que nous fûmes envahis par toute la population du camp , qui vint, comme celle de la veille, examiner nos vêtements et nos armes avec la curiosité la plus minutieuse; les femmes se pressaient aux portes des tentes, et pour peu qu'un de nous sortît, tirant derrière elles leurs enfants, elles nous suivaient en riant comme des folles ; m n'était pas par coquetterie, je vous l'assure, car jamais Gendrillon dans ses plus vilains jours n'a eu une toilette aussi peu soignée ; ce n'était pas non plus pour faire notre conquête , mais pour chercheç à se rendre

compte de Tutilité possible de tant d'objets nouveaux pour elles. Pour ne vous en citer qu'un exemple, elles regardaient, en poussant de petits cris de surprise, les boulons en corne de nos vestes de voyage, ne pouvant s'imaginer leur destination. Un quart d'heure après que nous étions établis, maudissant mille fois la chance contraire qui nous condamnait à faire une si courte journée, les deux scheikhs du campement vinrent nous voir et nous souhaiter la bienvenue. Us portaient tous deux, sous ce manteau noir rayé de blaùc commun à tous les Bédouins, une longue robe rouge en ftrap comme Ifes cardinaux chez nous, retenue àla^aille par une ceinture de cuir dans laquelle se prélassaient im yatagan et une paire de pistolets. Ceuxlà avaient bien le ton de l'autorité, et quand ils adressaient la parole à quelques-uns de leurs hommes, on aurait cru que ces derniers allaient rentrer sous terre. Ils firent immédiatement évacuer notre tente et les abords, et, s'asseyant sur nos lits de voyage, se mirent à fumer tranquillement dans nos pipes, sans plus de façon que s'ils nous avaient connus depuis vingt années; nous leur montrâmes nos armes en grand détail. Les fusils à deux coups leur semblaient une belle invention très-extraordinaire; mais ce fut bien autre chose quand on leur présenta un de nos pistolets à huit coups. Jamais surprise ne fut égale à la leur.

Nous leur disions que ces pistolets, quand on avait commencé à tirer, se rechargeaient d'eux- naêmes au moyen de balles placées en réserve dans la crosse, et comme c'est toujours le coup inférieur qui part dans ces sortes d'armes, ils croyaient assez volontiers que le feu était étemel; enfin, les baïonnettes excitaient prodigieusement leur admiration. Après avoir causé un certain temps, ils proposèrent à Saulcy de lemener promener dans le campement, course que flous acceptâmes après avoir au préalable mis cliacun une paire de ces fameux pistolets dans il^s poches : les deux scheikhs béni-sakhar .Paient une *voix assez douce et cet air impénétrable qui est si frappantchez les Arabes ; riant peu, n'ayant l'air de s'étonner en rien de nos manières, et enchantés que Saulcy leur parlât leur langue et leur vantât leur religion ; du reste, mon ami a le talent de se faire goûter par tous ceux qui l'approchent, et indépendamment de sa manière qui est si franche et si accueillante, il sait mieux que personne dire à chacun ce qu'il lui faut dire. Hamdan avait été tout d'abord sou#le charme ; quand Abou-Daouk l'avait vu pour la première fois, il avait €lit que sa figure Ip mènerait partout où il le vou*ait, et enfin le scheikh des Ahouethât lui avait offert de le suivre au bout du monde. Sans être déjà aussi enthousiastes, les scheikhs béni-sakhar conri-

mençaient à restimer beaucoup depuis qu'il leur avait récité un verset du Coran, et qu'il avait répété un ou deux de ces dictons populaires qu'on est si heureux de savoir en pareil >cas, à cause de la connaissance qu'ils indiquent du pays et des mœurs.

Nous passions devant une tente sous laquelle grouillaient une douzaine d'enfants en bas âge, au milieu de trois ou quatre femmes, et où l'on cuisait le pain de la tribu, sorte de crêpe faite avec de la farine et de l'eau, très-bonne au demeurant, et un des scheikhs allant nous ei?cherche^quelques-unes, nous les offrit en nous priant de les manger, chose infiniment plus facile à dire qu'à faire, par suite de la nature peu digestive de cet aliment. Du reste , on a toujours la ressource, en semblable occurrence, sans blesser l'amitié, de dissimuler l'offrande en l'introduisant dans sa poche ; c'est ce qui fut exécuté avec succès.

En quittant cette sorte de boulangerie patriarcale, nous reprîmes le chemin du logis, après avoir examiné les diux chevaux des scheikhs, dont l'un était un étalon noir magnifique avec la tête bien carrée, le bel œil des vrais chevaux arabes et la croupe^légante d'un cheval anglais; à côté de lui paissait la jthnent alezan-clair de l'autre scheikh, ressejnblantfort par la finesse à un de nos chevaux de coift'se. Ces deux ani-

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maux, en nous voyant, se reculèrent avec frayeur; leurs crins se hérissèrent, et produisant avec les naseaux ce frémissement, pour eux signe de terreur, ils cherchaient à s'enfuir ; nous étions donc les premiers Européens qui fussent venus chez les Béni- Sakhar du Rhôr-Safieh. Les tentes étaient à moitié remplies de Bédouins qui se couchaient sur nos lits, regardaient tout, sans toutefois rien prendre, il faut leur rendre cette justice; mais s'ils ne prenaient rien, en revanche ils nous laissaient des souvenirs de leur séjour dont nous nous serions bien passés, je vous le promets! Il n'était que midi à ce moment, et ne sachant trop comment atteindre l'heure du dîner, une chasse de coléoptères fut' résolue, et partant avec Saulcy et Pl^ippe bien armés, suivis d'un de nos Arabes appelé Ahouad, garçon infatigable et brave comme un lion, nous cofïimençâmes à parcourir le Rhôr en tous sens; la chasse ne fut pas merveilleuse, le terrain où nous nous étions avancés s'approchant de la lisière des arbres et devenant trop salé; mais nous recueillîmes une sorte de calcaire très-dur, qui, lorsqu'on arrivait à le briser, répandait une odeur des plus nauséabondes; s'il plaît à Dieu, nous en aurons dans quelque temps les échantillons* et nous saurons à quoi nous en tenir sur son compte. A

* Celte collection est arrivée intacte à Paris à Tlieure qu'il est.

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droite, en avant du campement où nous nous étions arrêtés, nous vîmes au pied de la montagne d'autres tentes, et partout des chameaux au pâturage dans des buissons d'une riche verdure. Ne voulant pas nous aventurer seuls vers des demeures inconnues, nous revînmes, rapportant le calcaire odorant et quelques insectes en petit nombre. En atteignant notre tente, nous trouvâmes Loysel et Belly de retour d'une chasse qu'ils avaient été faire dans les environs, et qui ne leur avait pas donné toute la satisfaction désirable. En effet, avec un des Bédouins du campement, ils avaient battu le Rhôr, lorsque, à l'endroit le plus fourré, leur guide, poussant un petit cri, s'était enfui à toutes jambes en avant d'eux, et s'était couché à plat ventre; au même instant, une vingtaine de Bédouins armés étaient sortis des buissons et s'étaient avancés vers eux. Le bon Loysel, poussé par un instinct franc et sociable, voulait aller leur parler; mais Papigny, qui avait servi en Afrique et connaissait mieux que son maître les caractères arabes en général, l'avait supplié de n'en rien faire, et ils avaient tous les trois battu en retraite en bon ordre, tenant les Bédouins en respect par leur attitude froide et Calme. C'était une première leçon de prudence dont il était bon de profiter. Ces diverses promenades nous avaient amenés à l'heure du dîner; înais avant de

nous mettre à table, nous vîmes rentrer environ trois cents chameaux qui revenaient du pâturage et qui s'avançaient majestueusement par troupes de quinze ou vingt, obéissant à l'appel monotone de leurs "maîtres; il y en avait de blancs, de %ris, de jaunâtres, des vieux, des jeunes, quelques-uns à peine en état de se tenir, ayant Tair de ces jouets d'enfant auxquels il est difficile de faire prendre une position verticale ; jamais nous n'avions vu tant de chameaux réunis, et ce n'était pas le quart de ce que possèdent les Béni-Sakhar ; d'après cela, jugez de leur richesse!

Les Bédouins commençaient de leur côlë à se retirer dans leurs tentes aut approches de la nuit, n'étant pas de ces gens-là qui prolongent bien avant la journée. Quant à nous autres Européens, avant que de les imiter, nous avions l'habitude de nous asseoir ou de nous promener autour de la tente en fumant une pipe et en faisant un peu de ce kief auquel le climat et le bon tabac du Djebeli engagent si puissamment. Nous commencions à peine à joifir des résultats de cet état bienheureux et à causer entre nous de la singulière existence dont nous étions appelés à jouir depuis notre départ de Jérusalem, lorsque n<n# crûmes entendre dans le lointain la voix d'un homme criant régulièrement de certaines paroles qui resaeÈa-

blaient à une proclamation ou à un appel. Nous ne savions que penser de ces sons lointains, et ils commençaient à nous inquiéter, d'autant plus que la nuit était venue et qu'une trahison nous eût été fatale. Le bruit de cette voix se rapprochant lentement, apporté par la brise, attira peu à peu Tattention de nos Arabes ; mais après avoir écouté un instant, ils reprirent leurs conversations autour des feux, d'où nous tirâmes la conclusion qu'il n'y avait rien là de sérieux pour nous ; enfin, la voix devint plus distincte, et l'honmie qui prononçait ces mystérieuses paroles passa assez près du campement pour que nous pussions distinguer le mot d'Abou-Daouk, ce qui ne fit que nous intriguer davantage. Notre incertitude ne fut pas longue. Voici ce que c'était.

Je vous ai promis de vous dire pourquoi Abou- Daouk avait du mérite à se charger de nous pour aller sur la rive orientale de la mer Morte. C'est qu'il y a

*sept ou huit ans^ un homme de sa tribu avait volé au Béni-Sakhar douze chameaux, et qu'à la suite de ce larcin la guerre avait été déclarée entre lui et ces derniers, guerre qui avait entraîné des morts de part et d'autre, et, par suite, des dettes de sang, aussi sacrées chez les Arabes que la vendetta chez les Corses,

. Or cette guerre n'était pas terminée lors de notre

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arrivée, et Abou-Daouk, résolu à y mettre fin, n'avait pas craint de venir chez ses ennemis avec huit hommes seulement, pour faire la paix, au risque d'éprouver un refus, et après avoir vu s'écouler le délai accordé à l'hospitalité, de recevoir une balle pour lui et autant pour chacun de ses hommes. Il y avait dès lors du mérite , n'est-ce pas, à s'exposer ainsi de gaieté de cœur à une pareille chance; heureusement, sa négociation avait réussi, les Béni-Sakhar avaient consenti à faire la paix, et ce que nous entendions était la voix d'un Bédouin monté sur dm chameau, qui parcourait tous les campements de la tribu ep disant :

« Paix entre nous, paix entre nous, au nom de Dieu, Abou-Daouk a promis qu'il me rendrait mes chameaux, que la paix soit sur lui ! que la paix soit sur lui! » Se faisant ainsi l'organe de la tribu en parlant à la première personne. On n'entendait autour du campement que les miaulements des chacals qui tous les soirs nous favorisaient de leurs chants, et ce son de voix lent qui de loin ressemblait, à s'y tromper, aux commandements de cavalerie entendus à distance : l'effet était très-saisissant.

C'était aussi un événement heureux pour la tribu,

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et il fallait que tous les membres de cette grande communauté en fussent instruits par les moyens connus d'elle. Heureux peuple , qui pour apprendre une bonne nouvelle n'a pas besoin de télégraphes ou d'ambassadeurs, mais simplement d'un homme qui crie dans le silence du désert et des échos qui répètent sa voix !

Enchantés d'avoir assisté a une pacification d'aussi nouvelle espèce, j;ious nous couchAmes heureux malgré tout d'avoir encore fait un pas de plus dans ce pays inconnu, et décidés à tenter l'aventure pour aller plus loin. Le soleil nous trouva debout attendant notre soupe quotidienne, car nous étions soumis à un régime militaire, et tous les matins nous mangions la soupe, suivant l'expression consacrée, nous buvions un petit verre d'eau-de-vie, et nous partions. Hamdan, en venant nous souhaiter le bonjour, avait l'air plus soucieux que la veille , et nous lui demandâmes ce qu'il fallait donner aux Béni-Sakhar pour être à même de continuer notre voyage ; il se retira alors, et allant chercher les scheikhs, on s'assit à terre, la discussion s'organisa comme chez les Ahouethât. Les scheikhs, après la première heure de pourparlers, firent répondre qu'ils consentaient è nous laisser passer pour mille piastres, quatre ha-

bayas, autant de machlahs * et des bottes pour eux ; nous étions en train de calculer si nous pouvions faire ce sacrifice, lorsqu'on nous fit dire que la proposition était retirée et que ce n'était pas assez; nouveau conseil, augmentation, diminution, augmentation nouvelle, et enfin réponse définitive : leur dernier prix serait deux mille cinq cents piastres, et ils s'engageaient à nous mener sur tout leur territoire et à Karak, qui est la ville des Bédouins par excellence. Vous comprenez, madame, que si nous avions calculé pour mille piastres, nous avions encore ïftus à calculer pour deux mille cinq cents, d'autant mieux que Hamdan s'était chargé à Jérusalem de nous faire voyager partout sans aucune dépense extraordinaire, et qu'en conséquence nous n'avions que peu d'argent avec nous. Un de nos drogmans, François, homme très-entêté, disait qu'il ne fallait pas accepter un pareil marché, qu'en refusant il se faisait fort de nous faire diminuer le prix, et que les Bédouins reviendraient immédiatement nous faire des offres plug raisormables. Ils revinrent en effet! mais au lieu de deux mille cinq cents piastres, ils n'en demandèrent plus que trois mille, et je vous prie de croire que nous nous hâtâmes d'accepter, persuadés que pour peu que

* Sortes de vêtements. •

BOUS nous fissions prier davantage, la rançon monterait au double; il fut donc convenu que, pour ce prix, nous pourrions parcourir avec une escorte de la tribu tout son territoire, et monter à Karak sans plus . nous occuper de rien. Mais Saulcy, voyant que ce prix de trois mille piastres n'avait pas Tair de satisfaire encore les Béni-Sakliar, et qu'ils faisaient mine de rompre le marché, s'avança bravement au milieu d'eux, et s'adressant au scheikh, lui dit : « Tu as donc plus d'une parole à ton service ? tu as dit que tu me* mènerais partout pour deux mille cinq cents piastres, et voilà que tu en demandes trois mille. Quelle garantie aurai-je que tu ne vas pas en exiger davantage tout à l'heure ? Nous autres Français nous n'avons qu'une parole ; aussi nous allons jurer ensemble devant Dieu que tu as fait prix avec moi pour trois mille piastres. » Et il entama la formule du serment arabe. Les sch^hs, pris au dépourvu devant tous leurs^Arabes et les nôtres, jurèrent, et voilà comment que demi-heure après nous étions partis. Nous avions avec nous dix Béni-Sakhar à cheval, tous armés de lances, à leur tête les deux scheikhs du campement.; avec les vingt Tâ'amera de Hamdan et les Djahâlin d'Abou-Daouk, le personnel de la troupe s'élevait à près de cinquante hommes, mais c'était peu encore pour le pays qu'il fallait passer.

En sortant du campement, nous continuâmes quelque temps encore dans les bois qui composent le Rbôr-Safleh, puis nous atteignîmes la lisière, et derrière s'étend la plaine de sable qui mène aux eaux de la mer , dont nous n'étions plus qu'à deux kilomètres. Cette 1 laine de sable, recouverte de sel, était tantôt solide, tantôt très-peu sûre ; mais les Arabes, quand ils sont dans un espace plan quelconque, ne peuvent pas résister au plaisir de faire de la fantasia, au risque de disparaître mille fois dans le sable : ils courent à bride abattue, les uns sur les autres, en se menant de la lance et en arrêtant leurs chevaux par le seul mouvement du bras, qui fait le simulacre de frapper : l'animal tourne sur-le-champ sur les pieds de derrière et repart au galop ventre à terre. Nous nous amusions assez de voir tous ces hommes si bons cavaliers et ces semblants de guerre, mais nous n'étions pas sans crainte pour eux à cause de la nature du terrain : tout d'un coup Moliammed, qui pendant quelque temps avait résisté au désir de ^e joindre à la bande joyeuse, partit lui-même, et à peine avait-if isii cinquante pas qu'il disparut dans le sable au milieu d'un tourbillon de poussière. Je Ee puis vous dire quelle affreuse sensation cette disparition nous fit éprouver : nous le croyions perdu. Lorsque la poussière fut évanouie, nous le vîmes sur le bord de l'a-

bîme qui s'était ouvert sous lui, retenant son pauvre cheval qui enfonçait à chaque instant davantage et dont le cou seul restait en dehors, littéralement suspendu par la bride. Vous dire maintenant avec quel admirable dévouement tous les Arabes à cheval furent à pied et tous ceux à pied près du gouffre est impossible : de toutes parts, avec ce fatalisme qui n'existe que chez les musulmans, ils accouraient secourir le pauvre animal, et entonnant un chant sauvage, le saisissant par les oreilles, les naseaux et la crinilre, ils le sauvèrent de la mort; mais pour nous, spectateurs de leurs efforts et du danger, nous étions dans des angoisses inexprimables, car à chaque seconde nous croyions voir s'effondrer le terrain et disparaître Mohammed, les Arabes et le cheval. Le pauvre animal, en se retrouvant libre, poussa un hennissement de joie; il était couvert d'écume, mais heureusement sans blessures. Nous étions à peine remis de notre émotion, lorsqu'une panthère énorme partit à cent pas de nous, se dirigeant vers la mer. Un des Bédouins la suivit de toute la vitesse de son cheval; mais la panthère eut bientôt gagné du terrain sur lui, tantôt rasant la terre comme un serpent, tantôt distançant son ennemi par des bonds prodigieux : elle était occupée à dévorer le corps d'un chameau que nous vîmes ensuite, et d'où s'envolèrent huit

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vautours superbes. Notre Bédouin revint un quart d'heure après, la lance sur Tépaule et son cheval ruisselant de sueur; la panthère avait continué sa route vers la montagne de sel, sans s'inquiéter davantage de nous.

Nous longeâmes après cette plaine les eaux de la mer, que nous atteignîmes à onze heures environ, à l'endroit opposé au Djebel-Sdoum. Là nous rentrâmes de nouveau dans les arbres et la végétation, et traversant une sorte de maquis composé d'herbes gigantesques et foulées en plusieurs endroits par des bêtes sauvages, nous atteignîmes un campement de Béni-Sakhar où nous devions passer la nuit; nous avions vu pendant toute la journée à notre droite ces rochers bitumineux et noirs de la veille, et nous avions reconnu deux volcans évidents, moins considérables cependant que ceux de la rive ouest et plus enfermés dans la montagne.

Ce nouveau camp couvrait un espace moins fertile, c'est-à-dire les bouquets d'arbres étaient un peu plus éloignés, mais les fleurs étaient les mêmes, les oiseaux aussi nombreux et l'aspect aussi riche ; nous étions là, du reste, chez les mêmes Arabes que le matin ; noè tentes furent placées à environ quarante

pas de celles des Bédouins, nos scheikbs étaient bien connus et partout respectés ; on nous laissa donc parfaitement tranquilles pendant toute la soirée; et pour ne pas vous ennuyer de détails insignifiants, le lendemain matin nous étions tout prêts à nous mettre en marche sans encombre ; seulement, avant de partir, le scheikh de l'endroit pria Saulcy de venir prendre le café chez lui : mon ami y alla avec Abou- Daouk et Hamdan , et là on lui servit une boisson consistant en une décoction de clous de girofle dans laquelle la seule chose qui manquât était le café ; après une dem^heure de conversation, Saulcy revint,' mais il avait rapporté avec lui des souvenirs qu'il garda pendant plusieurs jours, de cette visite si courte sous imé lente bédouine. On reprit la même route que la veille, droit au nord, après avoir seulement donné au scheikh un petit présent en argent et une paire de bottes. Celui-là avait une très-douce figure et Tair très-avenant. Aussi, cédant à l'influence d'un goût subit pour notre aimable société, voulut-il nous accompagner lui-même, et, prenant son cheval et sa lance, il se joignit à notre troupe.

Le payis, après avoir été pendant un certain temps moins varié que la veille, reprit bientôt la même pliysionomie, et nous nous arrêtâmes pour déjeuner

au bord d'un petit ruisseau, à Tombre d'un mimosa inunense sous lequel nous avions une fraîcheur ravissante, bien précieuse par le soleil brûlaut qui nous dévorait pendant la route; les insectes rares y fourmillaient , et l'on fit une herborisation d'une grande abondance, surtout pour ces petites fleurs si délicates et si fraîches qu'on ne trouve que dans les gazons. Nos Arabes, profitant de l'occasion, se défirent de leurs vêtements, c'est-à-dire de leurs chemises, qu'ils nettoyèrent dans le "ruisseau, en s'y baignant eux-mêmes, nous laissant voir pendant le bain les formes les plus nerveuses et les plus distinguées ; car c'est une race magnifique comme conformation que les Bédouins, en faisant en général abstraction du visage, sauf les exceptions de beauté qui peuvent s'y rencontrer. Quand leur bain fut pris, ils remirent leurs chemises, et nous repartîmes, nous dirigeant au nord-ouest ; nous traversions la presqu'île à ce moment, et la ligne d'arbres se terminait à environ un kilomètre à gauche pour céder la place à cette nature de terrain blanche et crayeuse que nous avions déjà vue sur l'autre rive, vis-à-vis de Sebbeh ; à notre droite s'élevaient toujours les mêmes rochers dont la physionomie ne changeait pas depuis trois jours, uniformément noirs et désolés. Vers une heure, nous passâmes une ruine de vingt-

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