AUX
Ailles maudites 113
huit mètres carrés , construite en pierres réunies entre elles, comme celles de la piscine de Salomon à Jérusalem, par de petites pierres intercalées entre les plus grosses ; puis, à une heure de là, des ruines immenses reconnaissables seulement aux fragments épars sur lé sol. Les Arabes les appellent Kliarbeten-Nemaïreh (6). Les bagages étaient en avant', et nous marchions juste sur la petite anse formée par la presqu'île à l'endroit où elle se retire pour devenir la Langue [El-Liçan). A deux heures de l'après-midi nous mîmes pied à terre près de Tunique village qui existe sur les bords de la mer Morte, celui de El- Mezrâa, le seul qui ne soit pas habité par des Bédouins errants. En effet, quelques huttes, moitié en boue, moittë recouvertes de feuillages, prouvaient que les habitants du lieu y vivaient à demeure fixe. Autour de ces huttes, des tentes nombreuses étaient destinées, je pense, au surplus de- la population, peut-être à la partie nomade de la tribu. Enfin, le village todt entier était entouré par des trous de loup qui servent à le défendre contre des attaques d'hommes à cheval. Nous nous croyions toujours chez les Béni-Sakliar, mais c'était une erreur qui ne nous fut connue que beaucoup plus tard, et lorsque nous étions bien loin de la mer Morte et de ses aimables habitants. Les possesseurs du village de El-Mezrâa
étaient presque tous nègres, et auprès d'eux les Ahouethât du Rhôr-Safieh étaient le type du beau idéal. Les Ahouethât avaient du moins l'air hypocrite et peu insolent ; on aurait pu s'entendre avec eux, mais ces Bédouins-ci avaient des figures impu(ïentes et horribles. A peine étai)Ues, nos tentes furent envahies à l'instant même ; ils se couchaient sur les lits et ne laissaient rien sans y porter les mains; l'agitation était dans le camp et les choses prenaient une mauvaise tournure; de plus, il faisait une chaleur étouffante, et vous savez, madame, que lorsqu'il fait très-chaud on est disposé d'avance à la mauvaise humeur.
Après avoir mis les plantes de la matinée en herbier, Saulcy me pria d'aller chasser un peu aux insectes aux environs, parce que l'endroit semblait très -favorable ; je le laissai seul, Belly et Loysel tirant force coups de fusil depuis notre arrivée dans le Rhôr aux environs, et j'allai avec Rothschild chercher mes coléoptères. Nous avions priS avec nous un de nos Arabes qui nous aidait avec beaucoup de bonne volonté, mais nous ne restâmes pas longtemps, car nous étions suivis par une vingtaine de Bédouins qui riaient grossièrement en nous voyant faire ; un instant, poussé à bout, je me retournai brusquement
vers eux la main sur un pistolet, mais je ne rencontrai sur leurs visages que la hardiesse de gens qui sesentent les plus forts. Alors , après avoir encore chassé quelques minutes, nous reprîmes le chemin de la tente, et pour mon compte j'étais assez tourmenté. En y entrant, nous trouvâmes éaulcy oecupé à passer à Tencre le figuré du terrain depuis le campement du matin : il leva paisiblement la tête et dit à Rothschild :
— Monsieur, vos armes sont-elles toutes prêtes ?
— Pourquoi me demandez- vous cela ainsi? dit Rothschild.
— Parce que très -probablement nous aurons à nous battre ce soir.
Puis il se remit, sans ajouter un mot, à travailler comme si de rien n'était. .Rothschild se retira alors dans sa tente pour faire ses préparatifs, et Ton attendit les événements. A chaque instant des querelles très-violentes s'élevaient entre nos moukres et les Bédouins du village, qui sans cesse rôdaient autour des piquets auxquels étaient attachés nos chevaux, une rixe commença même au sujet d'une fonte qui avait été volée et qu'on ne put pas retrouver. Nos scheikhs avaient beau se mettre en colère et crier, leur
voix n'était point écoutée et les mêmes disputes recommençaient sans cesse ; enfin nous atteignîmes ainsi rheure du dîner, fort inquiets de la nuit et persuadés que cette mauvaise volonté finirait par une bataille.
Pendant le, repas nous fûmes assez tranquilles ; les Bédouins avaient regagné un peu leurs huttes, et il n'en restait plus que quelques-uns qui cherchaient à s'emparer de tout ce qui était laissé par hasard à terre sans être surveillé ; ainsi, ils jetèrent leur dévolu sur un tas de bois mort que les moukres avaient rassemblé pour se chauffer pendant la nuit, ce qui causa une nouvelle querelle ; néanmoins le dîner se termina paisiblement : les encriers et les plumes reparurent, et le journal quotidien reprit sa rédaction accoutumée. A huit heures moins un quart, et je vous promets que je n'oublierai de ma vie cette heure-là, d'autant mieux que j'ai cru que ce serait notre dernière à tous, un bruit de voix terrible s'éleva dans le camp, et nous arrêta au milieu de nos travaux ; sans savoir ce que c'était, nous prêtions l'oreille lorsque notre brave Ahouad, l'œil en feu, le yatagan à la main, se précipita dans notre tente et nous cria d'une voix vibrante' :
« Ya Khaouadja, Khod el baroudil » (Cavalier, prends ton fusil ! )
Saulcy nous transmit de suite cette traduction que nous avions déjà comprise à demi-mot à la physionomie de Ahouad. Sauter sur les fusils, y glisser deux balles, vérifier si les pistolets étaient bien chargés et mettre sur nous ce que nous avions de plus précieux, fut l'affaire d'une seconde. Saulcy avait conservé l'air souriant qu'on a quand on va faire une visite h sa maîtresse, et nos amis Belly et Loysel avaient froidement préparé leurs armes, ainsi que nos excellents domestiques Philippe et Louis. Saulcy, s'approchant alors de moi, me dit d'une voix très-émue : « Je suis bien heureux que mon fils soit en sûreté, et je n'ai qu'un profond regret, mon cher enfant, c'est de t'avoir amené ici. » 11 mè donna une bien affectueuse poignée de main et ajouta tout haut : « Maintenant, . mes petits amis, il faut nous préparer à nous battre en honnêtes gens; surtout ne tirons pas les premiers et restons tous ensemble. » Puis nous sortîmes en toute hâte de la tente pour nous mettre en bataille derrière et attendre les ennemis. Pendant ce trèscourt espace de temps, les cris du camp avaient augmenté encore, une poussière épaisse s'élevait audessus des huttes éclairées par nos feux : tous les Béni-Sakhar étaient déjà à cheval, la lance au poing, nos Arabes rangés en partie devant nos tentes pendant que les autres se joignaient à leurs scheikhs au
milieu de la mêlée ; nous ne savions rien de ce qui se passait, nous croyions seulement que nous allions en venir aux mains, et notre seule pensée était de nous défendre jusqu'à ce que nous n'eussions plus de munitions, et de tâcher ensuite, à la faveur de la nuit, de nous enfuir, en abandonnant tous nos bagages, jusqu'au campement que nous avions quitté le matin et où nous aurions été en sûreté; ce projet était du reste presque impraticable, à cause du pays fourré où nous étions et où nous eussions été tués jusqu'au dernier; nos muletiers, que nous croyions des lâches, avaient trouvé, je ne sais où, d'immenses branches d'arbres noueuses qu'ils agitaient avec une ardeur N toute guerrière, et un nègre, domestique du drogman François, qui s'était approché de l'un d'eux pour lui dire de ne pas faire de démonstrations hostiles, reçut le plus affreux soufflet qui l'envoya rouler à vingt pas de là. Il se passa alors un quart d'heure assez critique, pendant lequel la poussière du camp, la lueur rougeâtre des feux, le bruit des voix les plus rauques et les plus sauvages, tant des femmes que des hommes, le hennissement des chevaux et les aboiemtents des chiens furent les seules choses qu'il nous fut donné de voir ou d'entendre. Vous ne vous imaginez pas ce qu'on peut faire de réflexions excentriques pendant les quinze minutes qui précèdent
une lutte dont Fissue ne saurait être douteuse. Si Ton ne parlait pas, on n'en pensait que plus ; tous nos amis arabes étaient au milieu des Bédouins, et nous étions demeurés seuls, attendant le moment de prendre part à Faction. Enfin, Hamdan, le sabre à la main, accourut à nous en nous disant que tout était fini, que c'étaient les Béni-Okba qui étaient venus de la montagne pour nous servir d'escorte, et qu'on leur avait refusé leur demande, ce qui avait causé tout le tumulte. Mais d'abord les Béni-Okba étaient trop loin dans la montagne pour jamais avoir songé à pareille chose ; ensuite le village n'était pas aux Béni- Sakhar, mais bien appartenant aux Rhaouarna, tribu fixée là. Nous sûmes la vérité plus tard, je vais vous la dire de suite, bien que vous l'ayez déjà devinçe : c'était tout simplement le campement qui venait pour nous attaquer et nous dévaliser, et qui dès le matin méditait cette affaire; par bonheur, notre escorte veillait sur nous, et dès le principe nos scheikhs, le Vieil Abou-Daouk en tête, avaient déclaré qu'on ne passerait pour venir à nous que sur leurs corps et sur ceux de leurs hommes : les querelles avaient commencé, les yatagans chez les Bédouins sont vite hors du fourreau, et nos alliés avaient de suite mis cinq ou six des Rhaouarna hors de combat, ce qui avait éteint l'affaire. En effet, le bruit de voix s'arrêta in-
stantanémenl ; les chevaux cessèrent de hennir, les chiens d'aboyer, et peu à peu nos amis revinrent près de notre tente, le poignard à la main, gesticulant avec une vivacité nerveuse et tout inusitée. Un d'eux, il me semble le voir encore, le plus beau garçon de la terre, qui habituellement avait le regard doux et paisible, s'approcha de Saulcy, .les yeux complètement injectés de sang, le visage tout blême et lui dit : « Regarde, Effendum ! »
Puis saisissant son poignard à sa ceinture, il le sortit du fourreau, fit le geste d'en donner un coup de bas en haut avec la rapidité de la foudre, et, avant que nous ayons pu voir la lame, le remit dans sa ceinture : les scheikhs béni-sakhar vinrent ensuite nous dire que tout était terminé et que nous pouvions élre sûrs qu'on ne recommencerait pas, "qu'ils y avaient mis bon ordre. Abou-Daouk arriva après tous les autres : il avait voulu conserver la dernière chance possible de faire agir son sabre, et n'avait quitté lé champ de bataille que lorsqu'il n'y avait plus eu d'eanemis. Voyant que l'agitation avait cessé, nous rentrâmes dans la lente, et sans quitter nos armes, nous reprîmes notre travail. Je vous avoue, à ma* honte, que ma main tremblait im peu ; Saulcy m'a dit depuis qu'il avait tremblé aussi, et dès lors je suis justifié.
Pour célébrer Theureuse fin de cette affaire, quî eût été notre mort à tous en cas de combat, on donna du café à tous nos scheikhs, qui, cinq minutes \après, étaient aussi impassibles que si rien ne s'était passé. ' Ce sont des hommes bien braves, et il semble qu'ils ne vivent que lorsque les cris de guerre retentissent dans le camp; c'est alors qu'il faut les voir 'courir à l€urs armes, essuyer la lame de leur yatagan et de leur poignard, s'exciter par des cris et des chants de triorpphe, et relever leurs manteaux pour être plus libres. Vous pourrez appeler cet épisode, madame, une alerte chez les Rhaouarnal
Quand tout fut complètement calmé, nos Arabes s'assirent autour de leurs feux, mais en regardant avec un soin tout particulier vers chaque arbre de l'endroit. Pour nous, nous nous tirâmes au sorties différentes heures de la nuit ; celui qui était de faction le premier sortit de la tente, et la veille commença; les autres s'étendirent sur les lits, avec les fusils à côté d'eux et les pistolets à la ceinture, et, bien qu'en se réveillant mille fois au moindre bruit, on atteignit le jour. Nous croyions que les.Béni- Okba, dont nous avait parlé Hamdan, allaient venir en grand nombre prendre leur revanche; mais nous partîmes à six heures du matin sans rien rencontrer,
en prenant une direction est vers la montagne, afin d'entrer dans Tintérieur des terres, les rochers étant, depuis Ël-Mezrâa, à pic sur la mer. Au sortir du camp, • les Béni-Sakhar, qui ordinairement menaient leurs chevaui par le licol, les bridèrent sans descendre, en leur prenant tout simplement la tête depuis leur selle. Aussi Mohammed nous dit-il de nous tenir sur nos gardes, caries Bédouins ne brident leurs chevaux que lorsqu'ils se croient près de se battre. Nous entrâmes peu après dans un fourré de roseaux, traversé par un ruisseau admirable de pureté, et près duquel une fontaine en pierre qu'il alimentait disparaissait sous des joncs immenses et des bouquets de verdure, puis la route suivit le flanc de la montagne pour la gravir en traçant des zigzags sans nombre ; à peine au-dessus de la plaine, nous étions dans des gorges d'une sévérité terrible, longeant les parois de ces rochers noirs que nous côtoyions depuis notre arrivée sur la rive orientale; environ à moitié de la hauteur, les traces d'une voie romaine étaient trèsvisibles, faisant mille contours qui adoucissaient la pente; puis, à mesure que nous approchions du hadi. de la gorge, il y avait des ruines tantôt carrées, tantôt circulaires, qui ont dû servir à des postes ou stations. A la manière dont ces stations sont disposées, se commandant mutuelleinent les unes les
autres, et d'après leur nombre, rOuad-Béni-Hammid, car c'est le nom de la gorge, devait, du temps des Romains, être imprenable. Le sentier qui jadis constituait la voie domine presque toujours le précipice, et les rochers sont uniformément brun-foncé ou d'un gris presque noir. De temps en temps nous reconnaissions aussi des déjections volcaniques. Les eaux de la mer Morte avaient disparu et nous étions dans la montagne, continuant à l'est afin de gagner le pays des Moabites et de pouvoir reprendre au nord. Après avoir franchi le dernier escarpement, une vallée assez verdoyante s'ouvrit devant nous, et nous nous y arrêtânies une heure pour faire souffler les chevaux et déjeuner pendant que les mules de bagage nous rejoignaient. Le temps était aussi chaud que les jours passés, mais un vent assez violent commençait à s'élever du sud-est et nous gênait. On se remit en route, suivant le fond de cette vallée qui va droit à l'est, et à moitié de la longueur, qui est de cinq kilomètres environ, nous rencontrâmes des chameaux chargés de bagages et de voyageurs : c'était un campement %. bédouin qui changeait de séjour.
« Selam aleikoum, » nous dirent -ils en nous croisant (la paix soit sur vous), et dans ces cas-là on répond : « Aleikoum es Selam » (sur vous soit
la paix), puis on passe outre. A midi, nous tournâmes à gauche, au nord, au fond de cette vallée, et nos deux amis Hamdan et Abou-Daouk poursuivirent dans cette direction, pendant que nous, prenant de nouveau à Test, nous restions tout seuls sans* trop savoir où nous allions. C'était un peu l'habitude de nos scheikhs, quand ils nous voyaient dans le bon chemin, de nous quitter pendant un certain nombre d'heures, pour nous rejoindre à la nuit et veiller sur nous : seulement il arriva ce jour-là qu'après avoir fait boire nos chevaux à des citernes qui se trouvent au pied de la dernière crête, nous cheminâmes toujours à l'est jusqu'à un endroit où le chemin se bifurque à droite et à gauche. Là, nous ne savions plus par où prendre ; les deux ou trois Arabes qui nous suivaient n'étaientjamais venus dans le pays, et nous n'avions plus que les deux scheikhs béni-sakhar, que nous ne connaissions pas encore bien : ils nous indiquèrent le chemin de droite, ce qui nous menait au sud, et nous ne comprenions pas le moins du monde comment, pour aller au nord, on nous menait au midi. Bref, dans un endroit couvert de gazon, OQ nous fit planter nos lentes; une hauteur de cent mètres environnons séparait seulement du sommet des montagnes de Moab, et depuis le matin, non avions toujours monté pour regagner tout simple
ment le niveau de la Méditerranée ; depuis une éminence à laquelle étaient adossées nos tentes, on voyait toute Textrémité sud de la mer Morte, la presqu'île qui se détachait en blanc sur le bleu des eaux, le Rhôr et El-Mezrâa; plus bas l'étendue de sable où Mohammed avait disparu, le Rhôr-Safieh, la plaine fangeuse, et de Tautre côté la montagne de sel, les volcans des environs de Sodome, et le rocher isolé de Sebbeh. Par suite de l'élévation du lieu, la température s'était singulièrement abaissée; de plus, le vent, devenu d'une violence extrême, nous coupait la figure, pour peu que nous sortissions des tentes : du reste, à l'intérieur même, nous en étions peu garantis, et aux chaleurs des jours précédents avait succédé un froid très-vif. Peu à peu des Bédouina accouraient des environs pour nous voir; nous ne savions pas d'où ils sortaient, lorsque Loysel découvrit derrière la colline contre laquelle nous grelottions, un campement assez considérable. Nous crûmes alors à une trahison de la part de Hamdan et d'Abou- Daouk, et nous nous préparions à veiller nous-mêmes, bien que tout fatigués encore de la nuit précédente et du travail de la journée, lorsque nous vîmes venir à sept heures et demie une jument grise : c'était celle de notre scheikh. Il avait été voir de ses amis dans les environs, et manger un mouton avec eux. 11
y avait laissé Âbou-Daouk, qui aimait encore mieux que lui peut-être les débauches de cette nature. Hamdan nous apprit que nous foulions le territoire des Béni-Hammid, ses plus fidèles alliés, et que nous étions aussi en sûreté que dans ses possessions, il leur avait rendu jadis des services : aussi, quand ceux qui étaient près de nos tentes le virent arriver, ce furent des baisers et des coups de front sans fin.
La soirée fut très-belle, mais nous étions gelés, et nos manteaux suffisaient à peine à nous gaa-aotir. Aussi ce fut une véritable jouissance de se lever dès le premier rayon du soleil, afin d'en profiter au plus ^ite et de nous mettre en route. Les Béni-Hammid, pour faire honneur à Hamdan, voulurent Vaccompagner, et au nombre de vingt environ se joignirent à nous; ils avaient tous l'air assez honnête, ou, pour mieux dire, moins scélérat que les autres. Comme vous l'avez vu, nous campions au pied de la dernière crête à gravir pour entrer dans le pays des Moabites; nous ne tardâmes pas à y atteindre, et quelle ne fut pas notre surprise en débouchant smr la plus immense plaine bordée par un horizon brumeux à l'est , et dans les directions sud et nord fermée par des collines éloignées de quatre ou cinq lieues! Immédiatement
aussi nous nous trouvâmes en face d'une ruine carrée, tout entière construite en blocs délave; la structure de cette ruine était celle de Tyrinthe et de Mycène, c'est-à-dire des morceaux énormes placés les uns à côté des autres sans symétrie pi sans autre ordre que leur forme respective qui en avait décidé la position : une double enceinte, également en lave, l'entourait pour la fortifier; enfin la porte, primitive comme le reste, se composait de deux blocs de lave placés verticalement et surmontés d'un troisième en sens horizontal. Quant à l'intérieur, il était comblé^ par des constructions de mur en arceaux d'une époque évidemment postérieure, probablement du temps des Romains. A vingt pas de cette ruine se trouvent deux citernes sans eau, creusées dans le roc vif en voûte carrée : enfin, tout autour et à perte de vue du ♦ côté du nord, des enceintes de lave qui se coupent en tous sens indiquent suffisamment la présence d'une ville importante. Les Bédouins appellent l'enceinte carrée et les ruineif qui l'entourent immédiatement : Sarefa ; après en avoir levé le plan et dessiné plusieurs parties, nous nous dirigeâmes au nord en traversant la plaine qui, presque partout, présente une terre fertile et souvent couverte de gazon. En approchant des enceintes de lave, nous vîmes qu'elles étaient séparées en plusieurs endroits par des espaces de ter-
yGoOgfe
i28 VOYAGE
rain bordés des mêmes matériaux, mais marquant des ligaes droites dans tous les sens. Les deux bordures de pierres, si je puis m'exprimer ainsi, étaient écartées d'environ quinze mètres, et formaient des allées droites immenses, traversant toutes les ruines. Il était facile de reconnaître dans ces allées les routes royales dont parle sans cesse la Bible ; de plus, la grande étendue des enceintes en lave qui couvraient environ douze kilomètres carrés, nous expliqua comment on pouvait,,dans ces temps reculés,être roi d'une ville seulement; une ville, c'était un pays. Nous marchâmes dans une de ces allées pendant deux heures, toujours au nord. Le vent avait redoublé pendant la nuit et nous faisait beaucoup souffrir, n'étant plus à l'abri, exposés complètement à sa violence. Nous nous cacliâmes pour déjeuner dans un petit ravin qui se trouvait à gauche de notre itinéraire, puis nous rentrâmes au milieu des ruines. A deux heures, nous passions près d'un petit tertre en forme de tumulus, auquel les Arabes donnent le nom de Tertre de V esclave (7), lorsque, en le tournant, un morceau de lave sculpté nous arrêta tout d'abord; en nous approchant, nous vîmes un bas-relief de toute beauté. C'est le portrait d'un roi moabite qui lève sa lance comme pour frapper; il est nu et n'a qu'un vêtement trèscourt autour de la taille; derrière lui est son arc, et
à côté un lion debout ; la figure est moitié plus grosse que nature, sculptée avec un grand soin, et le mouvement des deux bras qui se lèvent est plein de noblesse; par malheur, ce bas-relief est brisé au-dessous des genoux : la physionomie et le style de cette sculpture, son aspect étrange, jusqu'à la matière qui le compose, en fixent Forigine à une époque extrêmement reculée ; certes, cette pierre n'a pas été ap portée là^car la masse en est énorme; elle ne peut pas être du temps des Romains; pourquoi ne serait elle pas, comme je le disais, la représentation d'un roi moabite? Son geste et le lion qui est derrière lui indiquent bien sa puissance, et le tertre qu'il dominait s'appelle Tertre de V esclave. Je laisse à Saulcy le soin de traiter au long cette question curieuse, et je vous dirai que nous nous décidâmes à camper à l'endroit même, afin de jouir à notre aise de cette précieuse découverte ; mais avant de nous arrêter devant le bas-relief moabite plus longtemps, il y avait une excursion de deux heures à faire pour visiter une ruine appelée Schihan (8), probablement construite pjr le roi de Bassan lorsqu'il s'empara du pays. Laissant donc les bagages au camp, nous continuâmes notre route au nord avec un des scheikhs béni-sàkhar seulement et deux Béni-Hammid. Les ruines avaient cessé, et nous ne passions plus que sur une terre
130 TOYAGE
fertUe et grasse; du reste, c'est à peine si des pentes insensibles donnaient au pays une variété quelconque ; une seule petite éminence se montrait au loin« c'était la ruine que nous allions visiter.
Schihan est une construction cyclopéenne comme les autres dans les environs; du côté sud «ne avenue de pierres d'environ cent mètres de longueur et aboutissant à un endroit semi-circulairç servait, je pense, d'accès dans le palais. L'intérieur est rempli de pierres très-grossièrement taillées, et de quelques chapiteaux ornés d'oves immenses près de toutes petites volutes; enfin, vers l'entrée, deux citernes très-grandes, à moitié comblées par les décombres, mais très-visibles, subsistent encore. Nous étions en train d'en lever le plan, Saulcy et moi, pendant que Loysel et Belly dessinaient des fragments d'ardûteoture cachés tous par le mur que nous tournions, lorsque, en franchissant le dernier angle contre lequel attendaient nos chevaux, gardfe par notre scheikh et ses deux hommes, nous vîmes à quarante pas accourir six Bédouins armés des pieds à la tête. Or, comme je vous l'ai dit, madame, la plaine était parfaitanent plate, et aucun ravin, quelque petit qu'il fût, n^ pouvait dissimuler l'arrivée d'un seul homme, à fortiori de six ; il m'est encore impossible aujour-
d'hui que j'y pense, en rappelant tous mes souvenirs, de me figurer un trou d*où ils pouvaient sortir; mais enfin le fait était là, et ils venaient droit sur nos trois gardiens. Pendant ce temps, nous tenant derrière le mur, nous préparâmes nos fusils et arrivâmes pour être témoins du plus beau coup de massue qui ait éié donné de mémoire d'homme. Il avait été provoqué par les Bédouins qui étaient venus offrir à nos trois amis de les aider à nous voler et de partager le produit du vol avec eux; nos amis avaient répondu que nous étions sous leur sauvegarde et qu'ils nous défendraient ; un des Bédouins les avait mis en joue et reçut sur l'épaule un coup de massue qui le fit tournoyer trois fois sur lui-même. Sans faire semblant de les voir, nous remontâmes à cheval, en faisant négligemment jouer les batteries de nos pistolets que nous tenions à la main, ce qui, comme toujours, produisit son effet immédiat sur les Arabes qui ont peur; nos ennemis vinrent nous baiser les mains et nous offrir leurs services. Cependant on crut prudent de ne pas les accepter, et la petite colonne, se serrant de manière à marcher militairement par deux, rentra au campement; une demi-heure avant de l'atteindre, Içs six Bédouins avaient disparu dans le ravin qui précède Fougoua*, sans que nous pussions voir
* Fougona est le nom de la place où nous avions campé.
comment. Il faisait un froid très-grand et un vent affreux dont le soleil n'atténuait que peu Teffet pénible; nous tremblions à cbaque instant de vpir les tentes enlevées, et elles ne nous garantissaient presque pas, de façon que nous étions morfondus et à peine en état d'écrire. Nos pauvres Arabes ne savaient où se réfugier pour se protéger contre la rigueur du temps, et ils avaient fini par se glisser dans des sortes de grottes très-basses, voisines du camp, creusées au milieu de ravins, et qui servent de retraite aux chèvres. Le soir, après dîner, en sortant de la tente, la lune brillait dans tout son éclat et répandait sa clarté sur la plaine immense de Schihan, dont le fond se perdait dans le brouillard de la nuit ; tout d'un coup l'astre parut s'obscurcir, bien qu'il n'y eût pas un nuage dans le ciel, et au bout d'une heure les deux tiers de son disque étaient éclipsés. Des anciens auraient pu regarder ce phénomène comme de mauvais augure et se percer immédiatement de leur épée;mais nous aimions trop la vie et nous croyions trop peu aux présages, pour imiter ces braves gens en assistant à une éclipse de lune; vous conviendrez toutefois qu'il était piquant d'en voir une près du palais d'un roi Moab, dans un pays inexploré, tandis que peut-être, en regardant votre almanach, vous lisiez : « Le 17 janvier, éclipse totale de lune, invi-
sible à Paris. » Et vous vous impatientiez probablement comme on s'impatiente en pareil cas , en se disant : « C'est bien la peine de l'annoncer , alors ! »
La nuit fut glaciale et nous ne pouvions pas nous décider à sortir de nos manteaux pour nous mettre en route. De tous nos Arabes un seul était demeuré pour veiller autour des feux, le pauvre Ahouad, qui entra au jour dans la tente grelottant et accablé de fatigue, mais toujours gai. Les Béni- Hammid allaient retourner chez eux; nous ne voulions pas les laisser partir sans leur faire de présent, et Hamdan nous fixa une somme qu'il se chargea de leur distribuer ; quand la somme fut comptée, nous nous aperçûmes qu'il ne nous restait presque plus d'argent, et nous avions encore au moins huit jours à vivre au milieu des Bédouins. 11 y eut là un moment humiliant pour nous à passer, parce que tout en nous fiant beaucoup à nos avantages personnels, l'expérience nous avait appris qu'après les premiers élans de la politesse qui caractérise ces populations, nos hôtes futurs demanderaient des preuves plus positives de nos richesses, et nous ne savions comment faire. Le hasard ou notre bonne étoile nous vint encore en aide; car en vérité nous avons été tout le temps protégés par la Provi-
134 VOTAGE
dence. Depuis notre départ de Jérusalem, et se tûélant aux muletiers sans que nous eussions fait autrement attention à lui, nous suivait un marchand de moutons qui se rendait pour son commerce à ICarak, et qui avait jugé convesai^ p^mr sa sûreté de s'associer à nous sans se faire remarquer. ]|Mtéo,' à qui nous avions fait part de notre misère, alla le trouver et lui proposa de nous donner tout l'argent qu'ià portait avec lui, en lui promettant comme dédommagement le bénéfice. probable qu'il comptait faire, payable à notre retour à Jérusalem. Le marchand de moutons, assez tourmenté lui-même quand il s'agissait de se promener dans un pays aussi dangereux, fut enchanté de la proposition et l'accepta de suite. Seulement, comme la loi de Mahomet défend de prêter à usure, il convint avec Mattéo que, pour soulager sa conscience, il lui vendrait fictivement son cheval pour la somme qui constituait son indemnité, et qu'alors le reste serait im présent qu'il nous faisait. En effet, ils vinrent dans notre tente tous les deux, et là Mattéo , lui prenant la main, lui dit : « Je t'achète ton cheval pour telte somme I » et l'autre répondit : « Je te le vends. » Après quoi le Prophète n'eut plus rien à y voir, tout le monde était à l'abri de l'impiété, et nous avions de quoi continuer notre voyage. Le boucher s'en alla, et nous ne savons pas
ce qu'il est devenu ; c'est à son frère que l'argent fut remis à Jérusalem.
Ce marché conclu, malgré le vent qui n'avait nullement diminué, nous essayâmes par tous les moyens possibles de prendre un estampage de notre beau bas-relief 11^ mais ce fut sans succès ; le vent emportait chaque feuille après qu'elle était collée 5ur la pierre. Il se prononça dans cette opération*malheureuse les plus horribles blasphèmes. Notre abbé*, qui seul par sa présence arrêtait quelquefois des expansions trop vives de colère, n'était pas là, et nous nous sommes vengés à Fougoua des privations que nous imposait son caractère de prêtre. Un peu plus de patience aurait peut-être fait réussir l'affaire, mais nous étions trop pressés par nos s(4>eikhs, et force fut d'abandonner Fougoua et l'estampage, non sans avoir promis aux Béni-Sakliar une forte somme d'argent s'ils arrivaient à amener le précieux fragment à Jérusalem; il y arrivera peut-être un de ces jours, et sera bien étonné ensuite de nous revoir à Paris; mais ce n'est là qu'un rêve basé sm des probabilités bien incertaines.
* M. l'abbé. Michon, qai n'avait pu noas accompagner à la mer Morte; je le dis plus loin.
Nous partîmes alors dans la direction opposée à celle de la veille, mais en nous écartant plus à Test, au sud-est. Nous eûmes à traverser le même pays que le jour précédent, les allées de pierres et les ruines h perte de vue; à dix heures et demie nous étions à la hauteur de TOuad-Béni-Hammid et continuant au sud; à onze heures et demi environ, nous rencontrâmes les ruines d'une ville antique de même construction que celles mentionnées ci-dessus, appelée Tedoum par les Bédouins. Il y a encore là les murs d*un petit temple; c'est à peu près tout ce qu'il en r^ste; un chapiteau garni de fleurons, de palmes et de palmettes, mais impossible à rattacher à aucun ordre d'architecture, gisait devant la porte, surmontée d'une architrave assez élégante; le plan de ce temple fut levé avec soii^ Nous comptions passer la nuitdans les ruines de Er-Rabba, qui est à trois heures de là, mais les Bédouins nous dirent qu'il n'y avait pas d'eau et que par conséquent il fallait forcément aller plus loin. A une heure environ de Tedoum, nous vtmes à gauche du chemin que nous suivions une grande ruine carrée qui extérieurement ressemblait à une forteresse romaine; nos Arabes nous disaient qu'il n'y avait rien à y voir, et ce fut précisément ce qui nous décida à aller nous en assurer, car depuis le commencement de notre voyage , nous
étions surtout attirés par les endroits qu'on nous disait n'avoir aucun intérêt pour nous, et c'était toujours là que nos recherches produisaient le plus de fruits. Jl en fut de cette ruine comme de toutes les autres; après avoir marché à Test en ligne directe, nous touchâmes au pied du mur extérieur, haut de vingt-cinq pieds environ et long de trente mètres sur vingt de large. En tournant Tangle nord-est, quel ne fut pas notre étonnement de reconnaître l'entrée d'un temple tétrastyle énorme! Les quatre colonnes sont éparses sur le sol en morceaux de six pieds de diamètre ; des chapiteaux gigantesques, une ornementation des plus riches, voilà l'extérieur; ce temple a* été ainsi ordonné vers le temps d'Adrien probablement, car le style de l'architecture et ses proportions sont exactement identiques .a^vec ce qu'on voit à Bâalbek; l'épaisseur des murs d'enceinte est d'un mètre cinquante centimètres; mais c'était là un temple que les Romains ont évidemment reconstruit, et qui avait dû servir jadis à honorer Bâal. Ce qui nous le fit penser, c'est un masque de soleil que nous avons trouvé sur un fragment mal conservé, et les substructions en lave qui recouvrent le terrain en avant du temple. Celui-ci porte le nom-de Beit-^UKerm (maison de la vigne). Derrière s'élèvent des ruines romaines également, au milieu desquelles des morceaux de
sculpture d'uneridiesse exquise jonchent le sol, deux gargouDles entre autres, représentant une tête de lion et ayant neuf pieds de longueur sur troi$ pieds d'épaisseur. Nous avions donc lieu de nous féliciter de notre visite à Beit-el-Kerm , et ce nous fut une leçon de plus pour ne jamais écouter les guides en matière d'antiquités,
11 était midi et demi quand nous quittâmes Beit-el- Kerm afin de reprendre notre course sud vers er- ^abba. Toujours la même plaine, adroite, à gauche, devant et derrière nous. Nos bagages nous précédaient, et avec eux le déjeuner, de façon que nous désirions fort les rejoindre, n'ayant pas, malgré nos découvertes archéologiques, oublié encore que nous étions hommes avant d'être antiquaires. Une heure après, nous aperçûmes deux colonnes isolées debout, et entourés d'un espace assez grand, qui jadis avait dû être pavé ; mais il n'y avait que peu de vertiges de ruines alentour, et je ne saurais trop dire à quel monument ces colonnes pouvaient appartenir. A cent pas de là une petite colline, la première que nous vissions depuis le matin, fermait la vue. Après l'avoir gravie, on remarque une voie pavée, encaissée; des fragments sculptés annoncent qu'on touche à Er- Rabba; en effet, nous entrâmes au milieu (9);i
ruinés de l'ancienne Rabbat-Moab de rÉcriture, ou Aréopolis des Romains, et là nous trouvâmes toute la ville aussi bien conservée qu'on peut Tespéren après tant de siècles. Quatre colonnes surmontées de chapiteaux richement ornés sont encore à leur place, ^ainsi que la porte composée d'une grande voûte qui devait avoir environ sept mètres de profondeur, et de deux petites portes latérales en plein cintre ; cette entrée a été ébranlée par un tremblement de terre, et comme elle n'est plus soutenue, le sommet acédé, et c'est à la courbe des pierres qu'il faut reconnaître la plus grande des trois portes; une maçonnerie grossière remplit les deux autres; les côtés^ont encore sur pied, mais ils ont été inclinés par le tremblement de terre et se tiennent debout maintenant en décrivant un arc de cercle. Une piscine de vingt mètres de longueur sur quinze de largeur s'ouvre derrière la porte, . puis il y a des rues et des ruines de maisons à fleur de terre, avec des citernes, sur un espace d'un kilomètre carré au moins; de plus, des colonnes renversées, des chapiteaux et des fûts d'une grande richesse attestent l'élégance passée deEr-Rabba et demanderaient des journées entières pour qu'on les étudiât en grand détail. Nous n'y restâmes malheureusement que le temps nécessaire pour lever quelques plans ^t prendre les dessins les plus importants, car nous
avions encore quatre heures de chemin jusqu'à Karak où nous devions coucher le soir. Nos Arabes •nous avaient dit vrai quant à Feau ; il n'en existe pas aux environs de Er-Rabba, qui est située dans Templacenaent le plus nu de la terre, bien que le sol aux alentours 3oit presque partout labourable et en apparence fertile. Au sortir de l'ancienne Aréopolis, nous rentrâmes dans la plaine pour marcher au sud, sans rien rencontrer de digne d'observation que des ruines sans nom et sans détails intéressants. A trois heures, le pays commença à devenir plus accidenté; des collines couvertes d'herbe venaient faire diversion à sa physionomie uniforme depuis le matin, et en même temps nous abriter de temps à autre contre le vent du sud-est qui ne s'était point ralenti et nous avait gênés toute la journée. A quatre heures, nous avions à notre droite une petite hauteur surmontée d'un village détruit, mais d'apparence moderne, placé à environ cinq cents mètres de nous ; nous allions nous trouver vis-à-vis de cette ruine , lorsque cinq Arabes à cheval et armés de lances en sortirent et descendirent au grand galop vers la plaine en se dirigeant de notre côté. ^
Par un mouvement que vous vous expliquerez au point de mon récit où je suis parvenu, madame, nous
nous étions tous réunis et nous préparions nos armes; nos scheikhs passèrent en tête de la caravane, et nous, restant en arrière d'environ vingt pas, nous noua demandions ce que voulaient ces étrangers. Ceux-ci arrêtèrent leurs chevaux tout court devant notre escorte, appuyèrent leurs lances à terre et atteudirent que Hamdan et Abou-Daouk allassent leur souhaiter le bonjour. En effet, nos amis s'approchèrent et embrassèrent les nouveaux Venus très-solennellement, les uns après les autres ; puis Saulcy vint à son tour et salua, mais son salut lui fut à peine rendu, et tout le monde, repartant, s'avança comme auparavant. Nous sûmes alors que c'était le neveu du scheikh de Karak qui était venu au-devant de nous avec quatre de ses antis. ils montaient des juments pleines assez belles, et ressemblaient du reste à tous les Bédouins que nous avions vus jusque-là. Le neveu du scheikh cependant avait une figure assez régulière, une très-grande taille, mais par malheur il était très-marqué de la petite vérole ; de plus, il avait Tair profondément méchant et ironique. 11 lui prit pendant la route Tenvie de funœr ; alors, s'approchant paisiblement de Lôysel, il lui ôta sa pipe de la bouche et la mit dans la sienne, sans que celui-ci eût le temps de la lui offrir ou du moins de consentir à ce qu'elle luifût enlevée. La conversation se re-
142 TOYAGE
froidissait, et nous marcliions ea silence les uns à côté des autres, sans trop savoir à quoi nous pensions. Le soleil s'abaissait déjà à Thorizon, que nous étions encore à cheval, franchissant des collines sans fin, et à six heures seulement nous nous trouvâmes tout d'un coup au-dessus d'un précipice, avec la ville de Karak devant nous. N'allez pas vous figurer, d'après ce nom pompeux, madame, que ce soit une ville comme tant d'autres.
Karak était habitée du temps des croisades par un de nos compatriotes, le sire de Krak, qui y avait élu domicile, et il fallait que ce brave sire fût un fieî' misanthrope, car sa retraite est une triste demeure. C'est un rocher rond d'environ deux kilomètres de circonférence, parfaitement isolé, au milieu de trois vallées environnantes se réunissant en une seule, rOua-dKarak, qui descend à la mer Morte. Ce rocher, élevé de huit cents pieds à peu|près au-dessus de ces vallées, a l'air complètement inaccessible; sur le sommet une vieille tour et une ruine de cette architecture du moyen âge qui ne trompe jamais, même à première vue, et quant ali reste, des fragments de murailles à moitié détruites, voilà Karak. Pour entrer dans la ville, il nous fallut d'abord descendre au fond de la vallée, ce qui nous prit environ une demi-
AUX VILLES MAUDITES i4S
heure ; ea bas, un rocher percé de deux caves sépulcrales vides et grossièrement taillées domine une fontaine assez bien alimentée. Hamdan voulait que nous missions nos tentes dans cet endroit, sans monter à la ville ; mais, comme on dit, le vin était versé, il fallut le boire ; carie neveu du scheikh de Karak nous attendait dans la plaine où il nous avait rejoints, depuis deux nuits et un jour, ayant appris notre arrivée dans ces contrées, et voulant avoir sa part de nos dépouilles.
La montée du rocher de Karak est une des plus verticales et des plus dangereuses que nous eussions encore rencontrées; nous avions immédiatement sous nos pieds ceux qui nous suivaient, et nous voyions au-dessus de nos têtes le ventre des chevaux de ceux qui nous précédaient ; c'est une sorte d'échelle dont les échelons, pour être trréguliers, n'en sont pas plus commodes. La nuit était venue quand nous débouchâmes sur une sorte de place voisine de la tour en ruine ci-dessus mentionnée, et couverte de Bédouins presque tous armés. La ville enliète, composée d'en-, viron trois mille âmes, était sur pied pour nous voir passer ; il y avait de très-laids Bédouins, je vous jure, et qui plus est, tous avaient fort mauvaise mine. Nous traversâmes une suite de ruelles qui longent des ma-
sures ruinées et des demeures à moitié souterraines, où végètent les habitants de ce joli endroit, suivis par tous et conservant le plus que nous pouvions nos positions respectives, n'étant rien moins que satisfaits de cet accueil tout à fait honorifique. Après mille détours, nous mîmes pied à terre devant un bâtiment un peu mieux construit et plus élevé, dans lequel on pénètre en passant sous une petite porte d'environ cinq pieds de hauteur. Cette porte donne accès dans une cour, d'où Ton monte à une maison arabe habitée par deu^ moines grecs, et devant laquelle est l'église chrétienne de Karak. Une grande salle inférieure fut destinée à nos bagages et à nos Arabes, et nous, nous prîmes possession de l'étage supérieur, auquel on parvient par un petit escalier en pierre sans rampe ; là sont deux chambres assez petites, dont l'une, celle où nous nous fixions, contient pour tout mobilier deux peintures t)yzantines affreuses, et où le jour pénètre par deux fenêtres sans vitres, de façon que si l'on ne voulait pas s'y morfondre de froid, il fallait fermer deux volets à peine joints et s'interdire ainsi la lumière du jour.
Tel était le palais où nous allions passer les deux nuits de notre visite à Karak. Tout mauvais qu'ih était, c'était la première fois, depuis dix jours, que
ALX VILLES MAtDlIKS 145
nous allions coucher sous un toit, à peu près à l'abri du vent, et nous étions enchantés. Nous fûmes reçus à notre entrée dans ce qui s'appelle le couvent, par le scheikh des chrétiens de la ville, Abd- Allah, vieux bonhomme ayant une assez belle figure et parlant avec une volubilité incroyable; il se mit à nos ordres, et, allumant sa pipe, nous offrit de la fumer. Par malheur les habitants de Karak ne cultivent pas de tabac et fument du datura stramonium^ ce qui, pour des gens asthmatiques, est peut-être bienfaisant, mais ce qui produit un effet fâcheux sur des gens en bonne santé ; les moines, ensuite, nous apportèrent du café sans sucre, fort mauvais, et ce ne fut qu'à neuf heures qu'on nous servit un dîner à la fumée, qui nous restaura cependant beaucoup. N'étant pas en confiance, malgré le toit qui nous abritait, nous couchâmes habillés, comme tous les soirs depuis notre départ; nous comptions dormir, mais les vermines de toute nature abondaient dans notre chambre, en apparence si propre, et compromirent fort notre sommeil.
Le lendemain matin, c'était le dimanche 19 janvier, nous ne nous levâmes qu'à dix- heures; le temps, beau tous les jours précédents, était devenu affreux, la pluie et le vent battaient avec une grande violence, et nous avions très-froid. Sur ces entrefaites, Hara-
dan entra chez nous et ferma la porte derrière lui ; car il faut vous dflre que depuis notre arrivée, nous avions environ trente Bédouins dehors de notre chambre, qui épiaient chacun de nos mouvements. Hamdan nous dit que le scheikh musulman de Karak, Mohammed-el-MidjielU, était très-irrité de ce que nous n'avions pas été lui faire visite aussitôt après avcâr mis pied à terre la veiDe, et que sa colère nous présageait des ennuis. Saulcy répondit qu'il en était bien fâché, mais qu'il ne se croyait pas obligé à faire une visite comme ceDe là lorsqu'il arrivait à neuf heures du soir, épuisé de fatigue; qu'il irait dans la journée suivante. En attendant, il appela Mattéo, lui donna une lettre du pacha de Jérusalem pour Midjielli, en lui recommandant de la porter de sa part, persuadé qu'à la vue de ce papier le scheikh s'adoucirait et nous ferait bon accueil; mais nous comptions sans notre hôte. Mohammed répondit en prenant la lettre du pacha et en la jetant à dix pas de lui, ajoutant : c( Je me soucie bien de ce papier : voilà neuf ans que je ne paye pas de tribut ; si le pacha n'est pas content, qu'il vienne chercher sa lettre ; du reste, réponds aux étrangers- que je me satisferai d'un lulé * de pipe et du tabac nécessaire pour le remplir. »
* Un telé est un fonmeau.
AV\ VILLBS MAUDITES 147
Cette réponse, favorable en apparence, nous fit craindre un guet-apens. Au même instant, le scfaeikfa des Béni-Sakhar, assez animé, vint nous dire qu'on lui refusait de Torge pour lui et ses hommes, et qu'on ne voulait pas même lui en vendre. Pendant ce temps, nous étions sans cesse encombrés par des Bédouins qui entraient dans notre chambre, et sous aucun prétexte ne voulaient en sortir; on pouvait facilement comprendre dès lors que nous étions prisonniers et serrés de près; nous comprenions aussi que la moindre violence nous serait fatale, et qu'il y aurait plus de courage à supporter toutes les vexations qu'à céder à des mouvements de colère qui nous eussent tous perdus. Nous faisions donc la meilleure figure que nous pouvions, lorsque, à midi, im Bédouin se fit introduire, et s'asseyant sur un de nos lits, dit à Saulcy : « Midjielli s'est conduit très-hautetement avec toi ; c'est un vilain homme, et il y en a d'autres aussi forts que lui ici ; si tu le veux, noust'en débarrasserons. » Saulcy répondit que notre intention était d'avoir la paix avec tout le monde, qu'il le remerciait de sa bonne volonté et en ferait usage à l'occasion. Le Bédouin se retira, et nous ne l'avons pas revu; il est probable que ses propos auront été surpris par les espions qui nous gardaient, et qu'il aura payé cher sa proposition.
148 VOYAGB
Lorsqu'il fut parti, on déjeuna, et à peine le repas était-il terminé, que le scheikh Midjielli se présenta dans notre retraite, suivi de son neveu et d'environ vingt-cinq Bédouins, les pistolets à la ceinture. Midjielli s'assit ^ns autre façon sur le lit de Philippe et prit la pipe qu'on lui prépara, sans dire un seul mot et sans regarder personne en face. Pour nous, nous étions tous occupés à examiner son visage, qui est un des plus fins qu'on puisse voir. 11 ressemble prodigieusement à Abd-el-Kader, m'a dit Saulcy; mais comme je crois que vous n'avez jamais vu ce grand personnfi^e, cette comparaison est pour vous complètement inutile. Celui-ci avait donc le nez extrêmement droit et fin, des narines qui se dilataient avec une vivacité extraordinaire à cliaque mouvement de ses traits, une bouche d'une forme charmante entourée d'une barbe noire et soyeuse, mais dont les lèvres minces et serrées faisaient bien deviner un caractère dominant et cruel. Le père et le grand-père de Midjielli ont été pendus par Ibrahim-Pacha, quand il s'empara de Karak, et celui que nous voyions est maître absolu de la ville, qu'il gouverne en tyran. Après avoir fumé quelque temps en silence ainsi que son neveu, Midjielli leva la tête et nous regarda avec une fixité pleine de hardiesse et d'insolence; on aurait dit qu'il voulait nous écraser de son regard,
AUX TILLBS MAUDITES f49
auquel la couleur noire de ses yeux donnait une sauvagerie indescriptible. 11 nous âemanda jusques à quand nous comptions rester à Karak, et le silence recommença. Tous ses amis, pendant ce temps, s'étaient établis sur nos lits et nos tabourets, et c'est à peine si nous, possesseurs de la chambre, avions de quoi MOUS asseoir. Après être resté environ une demiheure dans cette attitude méprisante, Midjielli se leva avec son neveu et sortit sans ajouter un seul mot.
— Quel brigand! dit Saulcy en refermant la porte sur lui, et dire que nous sommes entre ses mains et à sa merci !
Nous commencions à ne pas trop savoir comment tout cela finirait ; on ne nous avait pas encore parlé de rançon, et ce silence ne pouvait que présager de plus grandes extorsions encore qu'habituellement*; mais ce qui nous tourmentait surtout, c'était ce temps devenu abominable, et nous craignions que pour peu que nous perdissions un ou deux jours, la plaine fangeuse de la montagne de sel ne fût impraticable ; du reste nous ne songions à la Sabkhah que dans un avenir bien vague, et notre unique pensée était de
sortir de Karrak par quelque moyen que ce fût. A quatre heures, car je prolonge à dessein, et au risque de vous bien ennuyer, le récit de cette éternelle journée, Midjielli vint nous chercher pour nous faire voir sa ville ; et en effet il nous mena visiter les ruines d'une tour carrée du temps des croisades, dont les trois pans sont encore debout; c'est celle qu'on voit en arrivant : une galerie, placée à quarante pieds au-dessus du sol, contient des fenêtres murées en ogive, et à vingt-cinq pieds environ une longue inscription relative au sultan Bibars, gravée sur une plaque de marbre et terminée par deux lions, est encastrée dans le mur. Le vent et la pluie nous forcèrent de revenir ; mais en rentrant nous passâmes près d'une grande piscine, à moitié remplie, d'une époque beaucoup plus ancienne. Pendant que nous la regardions, je prévins Saulcy qu'un des nombreux Bédouins qui nous entouraient venait de lui cracher dans le dos; il se retourna comme un éclair en armant un pistolet, mais la réflexion le lui fit remettre à sa place, et une sueur de rage coula sur son front, ^ous regagnâmes le couvent en passant sous les ruines d'une mosquée à moitié conservée. Midjielli s'assit en arrivant et demanda sans plus de façon à manger aux moines; on lui apporta une omelette, et, avec son neveu, ils l'avalèrent en entier en se servant de
leurs doigts, ce qui leur semblait beaucoup plus commode.
Lorsqu'il nous quitta de nouveau, Saulcy le pria de revenir le soir pour nous entendre avec lui sur le présent à lui faire pour son aimable hospitalité. Vous voyez combien les voyages rendent menteurs! Pour la première fois de la journée, notre chambre se trouva habitée par nous seuls. Après le dîner, qui fut fort gai, malgré notre emprisonnement et les Arabes qui nous gardaient à vue, Midjielli revint de nouveau avec son neveu et Hamdan, pour discuter sur notre sort. Alors Saulcy, s'armant de toute son éloquence, voulut faire du chevaleresque, et s'adressant au scheikh, lui dit qu'il le considérait comme trop noble pour lui offrir de l'argent ; mais qu'il ne voulait pas quitter son pays sans lui laisser un présent qui le fît souvenir de l'expédition française dans sa ville ; qu'en conséquence, il lui donnait son fusil à deux coups, une des plus belles armes qu'on fU en France, et d'une très-grande valeur, et à son neveu une paire de pistolets. Il avait employé pour ce speech toutes les ressources de l'art oratoire et les figures les plus poétiques ; puis il attendit que l'effet se produisît. Midjielli dit quelques mots à voix basse à son neveu, et, levant tranquillement la tête, dit à Saulcy :
« Qu'est-ce que valent ton fusil et tes pistolets? »
Un des blocs de lave de la plaine deSchihan, tombant sur notre tête, ne nous eût pas fait un effet plus désagréable que ces paroles de Midjielli. Mais il n'y avait pas à reculer, Saulcy ayant dit que les armes avaient une grande valeur, il était pris par ses propres paroles. Nous voyions enfin la rançon se montrer. On répondit que le fusil et les pistolets valaient quinze cents piastres; sur quoi le scheikh et son neveu discutèrent encore et finirent par dire qu'ils ne pouvaient pas se servir d'armes à percussion, qu'ils le regrettaient, mais qu'ils préféraient de beaucoup l'argent. Alors, madame, toute idée chevaleresque sur les Bédouins s'évanouit pour nous, et ils restèrent, à nos yeux, ce qu'ils sont les trois quarts du temps, d'horribles coquins.
Pour abréger, après deux heures de pourparlers dans lesquels Hamdan était pâle d'indignation de la rapacité des scheikhs, et nous pâles de colère, le prix de notre liberté fut fixé à deux miUé piastres et à des vêtements pour Midjielli et son neveu ; ils se levèrent enfin et sortirent pour se faire payer, parce que nous ne voulions pas qu'on leur comptât l'argent devant nous. Us étaient à peine partis , que
Midjielli rentra et demanda dix pièces d'or pour son frère. Accordé à Tunanimité, pourvu qu'il voulût bien nous laisser tranquilles définitivement. Telle fut la délicatesse de cet liomme qui ne voulait d'abord qu'un lulé de pipe ! Nous allions nous coucher, irrités de tant de mauvaise foi, lorsque le scheiklj des chrétiens, Abd-AUah, vint nous souhaiter le bonsoir, accompagné de trois ou quatre autres, et nous demander de vouloir bien lui montrer une tabatière à musique que nous portions avec nous, et qui fut pour tous un sujet d'étonnement muet pendant trois quarts d'heure. Enfin, épuisés de fatigue et d'ennui, nous les priâmes de s'en aller; on barricada la porte, et nous nous disposâmes à nous reposer. Loysel n'était pas en train de dormir, mais bien de rire et de plaisanter, comme toujours, dans les plus mauvais moments; car je vous déclare que notre position était alors très-délicate, et c'est à notre honnêteté que nous avons dû de nous en tirer; voici comment. En effet, Midjielli voulait que nous renvoyassions let Béni-Sakhar pour nous servir d'escorte lui-même, et nous refusâmes, à cause de notre engagement vis-à-vis des autres. Nous avons su ensuite que c'était pour nous avoir tout à fait en son pouvoir et nous traiter comme bon lui semblerait. Loysel donc, loin de se démonter, n'avait jamais été
154 TOYAGB
si en train et si aimable, et avant de se coucher, il nous rappela mille folies de nos jours les plus gais en France ; et si la répétition de plaisanteries parfois insignifiantes est monotone à Paris et à l'abri du danger, elle prend un tout autre caractère quand on s'y livre en étant prisonniers et à la merci de trois mille brigands. Puis, après nous être dit bonsoir plus affectueusement encore que de coutume, chacun s'enveloppa de son manteau, et l'on s'endormit incontinent.
Le vent souffla accompagné de pluie pendant toute la nuit, et nous étions peu garantis par les volets des fenêtres qui n'étaient qu'une protection illusoire et d'aucune utilité. Cependant le matin, nous nous mîmes en mesure de partir de bien bonne heure, et nous fîmes demander les muletiers et les chevaux. Voilà que François le drogman , furieux d'avoir été amené dans une pareille bagarre et avec cet esprit faux qu'ont parfois les gens inférieurs, et qui leur, fait préférer de rester dans l'embarras quand ils y sont malgré eux, pour donner une leçon à ceux qu'ils servent, ne voulait plus se mettre en route, en disant que les chevaux n'étaient pas ferrés. Vous devez bien penser comment il fut reçu à cette nouvelle, et il dut trouver moyen de se disposer au plus vite. A neuf
heures du matin, on nous annonça la visite du frère de Midjielli, pour qui celui-ci demandait dix pièces d'or la veille : nous les lui donnâmes, mais après les avoir comptées, il les refusa, disant qu'il avait la même puissance que son frère, qu'il ne savait pas pourquoi on ne le traitait pas sur le même pied. Cette nouvelle exigence nous mit hors de nous, et Saulcy lui déclara qu'il ne pouvait rien lui^donner de plus en argent ; mais l'autre ne se laissait pas démonter si facilement, et il ne s'en allait pas : alors une idée lumineuse nous traversa la tête, l'idée de la boîte à musique; aussitôt on mit la machme sur un verre et on la fit jouer. En entendant le Ranz des vaches, ou je ne sais quelle autre mélodie plus ou moins européenne, le Bédouin commença à se calmer et à écouter avec un respectueux ébahissement : on lui fit croire que cet objet à lui seul valait tous les présents faits à ses parents ; après bien des hésitations, on lui livra la tabatière, et K la première impulsion qu'il donna au petit ressort qui la fait mouvoir, il le cassa. On lui recommanda, voyant cet accident qu'il n'avait pas aperçu, de laisser reposer l'instrument jusqu'au soir et surtout de ne pas parler devant ses amis d'un don si considérable. Le soir nous devions être loin, et peu nous importait sa colère : c'est ainsi que nous commencions, comme on dit, à hurler (wec les loups. >
Pendant que les moukres achevaient de diai^er les mulets, Midjielli, devenu un peu moins sauvage, exigea que nous allassions avec lui voir le château de Karak, et partant seuls, nous nous y rendîmes de suite. C'est une construction du moyen âge, entourée d'un glacis en pierre descendant d'environ cinquante mètres le long du rocher qui supporte la ville : des cours intérieures, des galeries couvertes avec des meurtrières donnant sur le précipice ; en un mot, un de ces châteaux où chez nous Ton voit écrits tant de noms de visiteurs anglais ou allemands : il n'y a à Karak, pour une bonne raison, que les noms qui manquent. Au milieu du château se trouve une petite église, où Ton reconnaît encore des traces de peintures du douzième siècle, mais sans grand mérite ; au-dessus de la porte extérieure, un fragment de lave sculptée nous frappa ; il représentait cet œil égyptien si respecté par ce peuple ; le retrouver là, c'était constater une singulière coïncidence entre la religion moabite et la religion égyptienne. Belly fut chargé de le dessmer, et pendant qu'il s'acquittait avec zèle de celle commission, un Bédouin, qui s'intéressait moins à l'archéologie, le dérangea en l'insultant d'une façon aussi lâche que dif- Qcile à raconter, et dans laquelle le pied du Bédouin jouait un grand rôle... A bon entendeur, salut!
Belly accourut furieux se plaindre auprès du sclieikh, qui se mit à rire en haussant les épaules comme pour dire : « Mon Dieu, pour si peu de chose, plaignez- , vous donc ! Vous êtes encore bien heureux ! » Làdessus nous rentrâmes, et il était temps. Pendant notre absence, mon brave Philippe avait eu à repousser, le pistolet à la main, des Bédouins qui voulaient envahir notre chambre et prendre nos armes; ils n'avaient pu voler qu'un sabre appartenant à François. François avait crié comme si on Técorchait, et quand nous arrivâmes, les scheikhs béni-sakhar , s'approchant de Midjielli, l'accablèrent des injures les plus cruelles sur sa rapacité et la mauvaise foi de ses Arabes.
c( Si pareille chose avait lieu dans mon camp, lui disait l'un, je rendrais plutôt dix sabres qu'un à l'étranger, pour lui faire oublier ce qu'on lui aurait pris. »
On cria le sabre par toute la ville, mais vous n'avez pas besoin que j'ajoute qu'il ne se trouva pas. Les chevaux s'impatientaient devant le couvent, et nous nous hâtâmes de sauter en selle pour nous esquiver au plus vite. Les toits des maisons étaient couverts des Bédouins de Karak; nous étions nous-mêmes entourés, mais avec nous toute notre escorte prête à
nous défendre. Au moment de nous mettre en marche, Midjielli, s'approchant de Saulcy avec son neveu, lui dit :
— Hier soir, tu nous avais promis un fusU et une paire de pistolets?
— Oui, mais je t'en ai donné la valeur en argent.
— C'est vrai. Eh bien , maintenant donne-moi les armes.
Saulcy, ne se contenant plus, lui répondit à tout risque :
— Tu n'auras plus rien de moi; seulement on a volé un sabre à un de mes domestiques, si tu le retrouves, je te le donne.
Et le misérable s'en alla en remerciant, ce qui nous fit supposer qu'il savait assez bien où était le sabre; puis, prenant sa jument, il nous accompagna. Pour sortir de Karak, il faut passer sous une voûte qui trace un arc de cercle; cette voûte, haute de vingt-cinq pieds, large de quinze, se termine par une ouverture au-dessus de laquelle est ime inscription mutilée, du temps de Bibars, comme celle de la tour. A peine fûmes-nous dehors que
nous reçûmes et vîmes passer près de nous plusieurs pierres : c'étaient les adieux des habitants de Karak!
Afin de faire un semblant de protection vis-à-vis denouSjMidjielli, en rencontrant un de ses Bédouins qui se trouvait sur le chemin, lui asséna de toutes ses forces sur la tête, sans plus de commentaires, un coup avec le tuyau de sa pipe : le Bédouin s'en alla sans répondre et comme habitué à de semblables présents. Le chemin, en sortant de la voûte dont je viens de vous parler, contourne la tour, dont j'ai pu prendre un dessin. A l'angle de cette tour, Midjielli nous souhaita bon voyage d'un air fort sec et rentra dans la ville au galop. Pour nous, nous étions, sans qu'on nous l'eût recommandé, comme Loth et ses deux filles, et nous ne voulions pas regarder derrière nous, tant nous étions heureux de nous sentir libres; il nous semblait que lorsque nous atteindrions la rive occidentale de la mer, nous serions sur notre terre natale. Après avoir descendu le rocher de Karak, nous nous trouvâmes au bord d'un ruisseau magnifique qui met en mouvement deux moulins arabes, les seuls que nous ayons vus dans le pays. Il coule entre des arbres d'une vigueur peu commune, des palmiers-dattiers entre autres , dont les larges
bouquets étincellent de verdure. La route côtoie alors continuellement leflancgauche de rOuad-Karak,tantôt sur le gazon, tantôt sur des rocliers qui ne sont plus dépouillés comme ceux du bord de la mer; presque tous sont couverts de fleurs. Vers midi, nous nous écartâmes de Fouady pour marcher plus au sudouest et traverser un cours d'eau sortant d'une vallée qui se prolonge au sud* Il y a là un petit espace plat. Le sclieikh chrétien voulait que nous y demeurassions, assurant qu'il n'y avait plus d'eau potable que quatre heures plus loin; mais en nous retournant sur nos selles, nous voyions, comme à dix pas de nous, les murailles de Karak, et nous les connaissions trop bien pour désirer séjourner dans des environs aussi proclies ; à la grande déplaisance des muletiers, dont la fainéantise reparaît sitôt que le danger diminue, nous reprîmes donc notre course. Nous n'avons jamais bien su pourquoi Abd- Allah voulait nous faire camper si près de Karak, et nous sommes convaincus que nous avons déjoué, en descendant plus bas, de mauvais projets.
Hamdan et Abou-Daouk s'en allèrent manger un mouton chez des brigands de leur connaissance, et nous, nous continuâmes avec leurs hommes : à trois lieures, nous aperçûmes de nouveau la mer Morle et
nous la saluâmes de grand cœur; nous longions toujours le flanc de la montagne à côté des plus singuliers rochers du monde; les eaux des pluies, des bouleversements géologiques, ou, pour être plus court, je ne sais quelles causes, les ont minés et creusés intérieurement dans toutes les formes; je ne parle pas de ceux que des tremblements de terre évidents ont détachés et fait rouler dens la vallée ; j'entends ceux qui composent le corps de la montagne. Les cavités de ces rochers formaient souvent de véritables petites chambres, et parfois la pierre, ménagée dans de certaines places et rongée des deux côtés, était taillée en véritables colonnes qui semblaient sortir du ciseau d'un sculpteur. L'aspect général de ce passage, qui dure une heure et précède la crête d'où Ton descend au bord de la mer, est, sous beaucoup de rapports, celui de cet endroit fameux dans les Pyrénées, qu'on appelle le Chaos, et qu'on traverse une heure avant d'arriver à Gavarnie. Ces traces de tremblements de terre devaient avoir leur origine et nous ne tardâmes pas à en être convaincus, en arrivant au-dessus 9e la mer Morte et devant un cratère de volcan très-étendu, mais d'une autre composition que ceux que nous Jurions déjà vus; la nature du sol et des pierres était complètement bitumineuse ; nous voyions des fragments qui étaient recouverts de bitume, et plusieurs
traînées de cendre qui descendaient du sommet et s'élargissaient à la base présentaient une teinte unifonnément noire. La lave abondait, le sol était bouleversé ; partout de petits mamelons ronds et qui semblaient avoir été comme soufflés inférieurement; aucune végétation quelconque ; de la cendre et du bitume. Indépendamment de la curieuse observation de cette dernière matière en si grande quantité, la vue lugubre et sauvage par elle-même aurait bien suffi pour rendre intéressant cet endroit étrange. Au sortir du cratère, on domine tout le Rhôr-el- Mezrâa; nous voyions l'endroit où nous avions été attaqués, mais nous le laissions à notre droite et nous descendions dans la direction du deuxième campement des Béni- Sakljar, où, comme vous l'avez vu, l'hospitalité n'avait pas été payée trop cher. Le temps était devenu très-mcertain, le ciel se charçeâit de nuages ; mais nous étions dans un pays que nous connaissions, et surtout hors de portée de Karakl On dressa les tentes à mi-côte , sur le dos d'un mamelon isolé et abruptCj à l'entrée de l'Ouad-el-Drâa, et au pied duquel coulait un petit torrent charmant bordé de palmiers-dattiers sans nombre.
Le bruit du camp, que nous avions oublié depuis trois jours, recommença; les muletiers, couchés près
des feux, avaient rallumé leurs narguilhés, et leur chef, le grand Anton, chantait à tue-tête les chansons du pays, en les accompagnant de la pantomime qui convenait aux paroles. Pour nous, nous nous retrouvions dans notre tente, tout à fait chez nous, et nous rédigions, sans inquiétude et sans crainte, pour le moment du moins, ces curieuses pages de notre journal. Vers minuit, la pluie se déclara et ne tarda pas à tomber assez fort. Au commencement d'une averse , il y a un moment pénible dans une tente jusqu'à ce que la toile soit imbibée d'eau , parce qu'alors la pluie ne traverse plus, glisse par-dessus et tombe à terre ; jusque-là on est mouillé à Tintérieur, mais, pourvu qu'on soit bien endormi auparavant, on ne s'en aperçoit que le lendemain à l'humidité de ses vêtements. C'est ce qui nous arriva. On se leva joyeux, malgré le mauvais temps , et nous étions à cheval à huit heures; le lieu du campement était joli, mais il y avait trop de scorpions ; un de nos hommes, en serrant la tente, fut piqué, heureusement très-légèrement , par un de ces animaux qui s'était glissé dans un pli de la toile pour avoir plus chaud ; de plus, chaque pierre que nous retournions pour y chercher des coléoptères en recelait un ou deux : du reste, on s'habitue si bien à leur présence qu'on finit par n'y plus faire aucune attention. Le scheikh
t6i YOYAGB
Abd-Allah, qui nous avait accompagnés jusque-là, reçut cinq cents piastres et des vêtements, puis oa se sépara, lui pour rentrer dans sa ville hospitalière, et nous pour gagner le territoire des Béni- Sakhar.
En quittant le campement, nous continuâmes au sud-ouest, longeant les montagnes, et descendant en biais par-dessus des collines rondes et d'arg'de mélangée de cendre. A dix heures, nous commençâmes à voir des déjections volcaniques nombreuses qui se succédaient à des intervalles très-courts, et nous nous trouvâmes au miUeu de ruines immenses d'environ trois kilomètres d'étendue, et placées exactement devant le cratère d'un volcan. Ces ruines s'appellent Sebâan (10). De Sebâan à Sebotmy y a-t-il loin? c'est à vous de le décider : pour nous, la question n'est pas douteuse; il nous sera donc permis de n'être pas ici de l'avis du docteur Robinson et des voyageurs qui seuls sont descendus à El-Mezrâa, c'est-à-dire d'Irby et Mangles, qui placent là Zoar ; je vous dirai pourquoi un peu plus tard ; en attendant, qu'il vous suffise de savoir qu'enchantés d'avoir retrouvé Seboïm, nous déjeunâmes au milieu de ses ruines, en ramassant des fragments géologiques d'un grand intérêt par leiir composition. Après Seboïm, nous descen-
AUX VILLES IMALDITES iê5
(ttmes encore au sud-ouest, et nous ne tardâmes pas à rejoindre l'enceinte du second campement des Béni-Sakhar. Nous avions reconnu , en bas des mamelons volcaniques au milieu desquels est Seboïm, cette végétation, du Rhôr à laquelle notre court Séjour dans ces endroits nous avait déjà habitués. Nous passions successivement tous les lieux que nous avions remarqués. lors de notre première visite; le second campement n'était plus là ; seulement, autour de son emplacement marqué par des traces de feu et des trous pour les piquets des tentes, on voyait tdus les arbustes dépouillés de leurs feuilles inf^ rieures par les chameaux, et la verdure dévorée par les troupeaux ; les habitants avaient donc été forcés d'aller chercher ailleurs leur existence. Singulier genre de vie que celui d'homfmes qui ne s'amusent pas, comme chez nous, à poursuivre en vain la meilleure forme de gouvernement, mais seulement un endroit où leurs troupeaux puissent ne pas mourir de faim, et eux recueillir de l'eau pour apaiser leur soif I
Dès lors, en rectifiant nos notes, qui étaient du reste fort exactement prises, par le soin que nous avions de les écrire presque minute par minute, nous atteignîmes la plaine de sable qui nous avait valu une sipoignanle émotion et la vue d'une pan-
thère, puis nous entrâmes dans le Rhôr-Safieh et au milieu des *€bameaux des Béni-Sdkhar; seulem^it, au lieu de traverser la plaine, nous nous tenions toujours le long de la montagne , pour éviter de nouveaux malheurs. Nos Bédouins ne faisaient plus de fantasia ; d'ailleurs, leurs chevaux étaient épuisés et peu en train de courir. En côtoyant les rochers, nous crûmes en reconnaître des blocs entiers ayant des teintes variées , non pas provenant de veines coDome dans le marbre , par exemple, mais d'une accumulation de matières de différentes couleurs, rôuges> jaunes, oranges, etc., etc. A un plus minutieux examen , nous reconnûmes dans ce minéral la brèche universelle^ si renommée du temps des Romains , mais dont le gisement n'avait pas encore été retrouvé. Il y aurait là une riche exploitation à faire, et je féliciterais do. tout mon cœur le spéculateur hardi qui viendrait demander aux Béni-Sakhar la permission de tirer parti d'un trésor jadis si estiihé. Malheureusement , je me figure difficilement la mer Morte sillonnée par l3s embarcations nécessaires à une pareille entreprise, et je crains bien que, d'ici à quelque temps , nous ne soyons les seuls qui rapportions de cette précieuse matière. Une demi-heure après notre entrée dans le Rhôr, nous nous arrêtâmes pour la nuit dans le campement qui se trouve le
AUX YILLBS MAUDITES 167
plus près de la lisière des arbres, et qui avait mis \m terme à notre promenade lors de notre venue. On nous donna, pour la première fois depuis notre séjour chez les Bédouins, une très-cordiale hospitalité, Les scheikhs béni-sakhar firent inamédiatement évacuer la place où étaient les tentes, et nous pûmes à loisir nous reposer. Pendant que nous attendions le dîner, on vint prier Saulcy d'indiquer un remède à un homme qui venait d'être mordu par un des cliiens du camp. En effet , on apporta ce malheureux , qui avait la moitié du talon enlevé ; on lava la plaie avec ft sel et de Feau , ce qui cause toujours une piqûre très-douloureuse ; mais il semblait qu'il fût de fer, il ne souffla pas un mot et se laissa panser en souriant, sans remercier toutefois, car jamais je n'ai surpris un air de reconnaissance sur le visage d'un Bédouin. Un seul , notre vieil Abou-Daouk, avait témoigné la sienne par son dévouement. Saulcy, qui se faisait passer pour médecin , l'avait guéri d'une ophthalmie très-violente , et depuis ce moment le vieux Bédouin se serait fait couper en morceaux pour nous.
La soirée était obscure, et la pluie ne tarda pas à venir; nous tremblions que la Sabkhah, que nous devions passer le lendemain pour atteindre la mon-
tagne de se], ne fût impraticable ; et, dans ce cas, nous serions encore tous chez les Béni-Sakhar, car ce n'aurait été qu*à la belle saison qu'il eût été possible de francbir ce mauvais pas, et nous n'avions pas d'argeni en quantité suffisante pour touraer la plaine au milieu des tribus qui habitent sur ses limites. Nous recommandant à la Providence, et mettant les lits le plus possible au milieu de la tente, pour éviter l'eau qui commençait à y pénétrer, nous nous couchâmes. Vers le milieu de la nuit, un coup de feu se fit entendre, suivi d'aboiements dans tout le camp. Nous étions si habitués à ces émotions, qu'on entendit quelques mouvements, comme ceux de gens qui se réveillent ^en sursaut; pour mon compte, je me dis tacitement : « C'est un voleur qu'on tue ; » puis je me tournai de l'autre côté pour me lever avec le soleil.
Le jour nous amena avec lui les nuages et les averses; nous étions très-inquiets de notre journée, et nous avions hâte de nous mettre en marche. On nous apprit alors que c'était Hamdan qui avait tiré le coup de fusil de la nuit. En faisant une^ ses nombreuses rondes, il s'était aperçu que ses hommes, accablés par les marches successives et prolongées, s'étaient endormis ; il s'était approché de l'un d'eux
AUX V1IXE8 XAUDITES 169
et avait déchargé sa carabine à deux pouces de ses oreilles, en Taccablant d'injures et probablement de mauvais traitements; et cependant, si sommeil méritait de rindulgence , c'était bien celui de ces pauvres gens; mais les Arabes, quand ils sont engagés, servent avec un dévouement abs(4u, et depuis quinze jours, Hamdan, qui avait juré de nous garder, n'avait pas * dormi une nuit. A quelque heure qu'on se réveillât, on entendait sa voix et celle du factionnaire qui l'appelait pendant la veille. Avant de dire adieu aux Béni- Sakliar, nous distribuâmes aux femmes du camperiient cinq cents aiguilles que nous avions avec nous, et qui obtinrent un immense succès. Un des sclieikhs proposa à Saulcy de rester dans sa tribu et d'y choisir une femme qui lui conviendrait, offre déclinée par mon ami, qui commençait à se fatiguer de la vie bédouine ; puis, après leur avoir donné à tous de bonnes poignées de main, nous quittâmq^e campement, nous dirigeant vers la Sabkhah. A onze heures, nous tournions le camp des Ahouetliât : nous avions rassemblé toutes les mules, et nous nous tenions serrés les uns contre les autr^; mais les Ahouethât, soit qu'ils eussent peur des Béni-Sakhar, soit qu'ils fussent engourdis par l'humidité, ne bougèrent pas, et nous traversâmes sans encombre la lisière de roseaux dont je vous ai parlé, et où nous étions entrés pour
170 YOTAGB
la piemière fois sur la rive ori^tale. À peine dans ce fourré, le terrain, d'humide qu'il était, devint fangeux; les mules enfonçaient jusqu'au poitrail; à chaque instant les charges se défaisaient et il fallait les remettre. Nous n'étions pas encore dans la Sabkhah ; alors une inquiétude sérieuse s'empara de nous, car ce n'est rien d'avoir à se défendre des hommes, mais se trouver dans l'alternative ou de périr dans la fange ou de s'établir chez les Bédovdns à demeure fixe, vous la figurez-vous? Nous préférâmes courir la chance de la plaine bourbeuse, dans la pensée que si les bagages y restaient, nous pourrions nous en tirer personnellement. £n faisant ces réflexions, nous étions parvenus à frandiir les roseaux» et nous touchions à la plaine redoutable. Là, tous nos Arabes relevèrent leurs robes au-dessus deleurs ceintures et se mirent à suivre le frère d'Abou-Daouk, qui frayait le chemin avec un sang-froid et une intelligence merveilleux. Vous connaissez bien, madame, ces tableaux qui vous représentent des patineurs en Hollande, l'aspect brillant que les peintres cherchent à donner au terrain poU et glissant sur lequel leurs personnages s'aventurent. Les ombres portées sur la glace sont d'une grande transparence; mais sur l'incroyable miroir où nous nous engagions, les mêmes ombres étaient complètement opaques. Cette illusion de glace n'était
que pour les yeux, car nous fûmes de suite ramenés à la redite par l'incroyable difficulté d'avancer sur cette mer d'argile et de sd délayés. Notre position était exactement celle d'une mouche qui tombe dans un pot de pommade et qui, après avoir à grand'peine retiré une de ses pattes, est obligée de recommencer les mêmes efforts pour celle qui suit. Avec la bonne volonté et l'activité habituelles des moukres, vous vous imaginez aisément ce que nous serions devenus ; car sachez que jamais un moukre ne songe à aider la mule qui appartient à son camarade ; il la verrait plutôt s'effondrer mille fois que de la sortir d'un mauvais pas : cet échange de bons procédés vous expliquera la distribution uniforme pour tous de coups de cravache, qui leur fut généreusement accordée, sans autre résultat que de leur faire appeler le Prophète à leur secours. Nous avions à peine fait cent pas dans la plaine fangeuse, que nos chevaux avaient de la boue jusqu'au ventre, et plusieurs fois nous avions déjà regardé en arrière, sur le point de renoncer à un pacage où le danger était si inévitable. Nous atteignîmes alors le premier des ruisseaux qui se jettent des montagnes sud dans la mer ; mais il était rempli jusqu'au bord, et coulait avec une violence effrayante. Deux ou trois de nos Arabes, en cherchant l'endroit le moins profond pour nous, furent renver-
ses par le courant et eurent l>eaucoup de peine è g^^er l'autre bord. Toutes les mules passèrent toutefois saines et sauves; il n'en restait plus qu'une qui, refusant absolument de suivre le même chemin, alla prendre l'eau un peu plus bas; emportée par le torrent, elle perdit pied et disparut à deux reprises différentes ; puis elle reparut à la surface à vingt pas plus loin, mais sans pouvoir remonter à terre, les rives étant à pic et en véritable terre glaise. Alors nos Arabes, sans calculer l'imminence du péril pour eux, se laissèrent glisser jusqu'au bord et saisirent le malheureux animal par les oreilles; puis, avec des peines inconcevables, en se tenant les uns aux autres pour ne pas être eux-mêmes entraînés, et entonnant un chant sauvage qui secondait leurs efforts, ils parvinrent à sortir la mule et à la remettre sur ses jambes; elle fit quelques pas, puis tomba de nouveau et ne se releva plus ; il fallut l'abandonner. Après ce ruisseau, un autre se présenta, mais moins fort peut-être, et il fut passé sans accident ; puis nous commençâmes de nouveau à cheminer sur un terrain uni. Nous nous suivions les uns les autres, tâchant de faire mettre les pieds de nos chevaux dans les trous faits par ceux qui nous précédaient et tremblant de voir arriver de nouveaux malheurs. Nous fûmes bientôt disséminés dans toute la plaine par petits groupes, autour des
AUX YILU» MAUDITES f73
mules qui successivement tombaient toutes sans pouvoir reprendre pied, et si nous avions été attaqués, nous aurions été perdus sans ressource ; mais nous songions peu aux embuscades en ce moment, et notre unique craintQ était de perdre le fruit de tant de travail et de fatigue, en voyant disparaître nos herbiers, nos insectes et nos minéraux. A moitié cbemin à peu près, nous rencontrâmes le plus large des torrents, mais, par une chance inouïe, il était à peine rempli d'eau, car sans cette drconstance nous aurions été arrêtés, sans possibilité d'aller outre, à cause de l'escarpement de ses bords. A peine au bord, les chevaux glissèrent jusqu'au fond sur leurs quatre pieds, et l'un d'eux, tombant le nez dans la vase, fut étouffé et mourut sur place. De l'autre côté de ce torrent, cette vase devint de plus en plus glissante, et à un moment, le cheval de Saulcy, manquant des pieds ^ derrière, entra jusqu'à la selle; une sueur froide me coula sur tout le corps à cet instant; je croyais mon ami perdu, mais sa pauvre monture fit un td effort qu'elle sortit du trou o^i elle s'était enfoncée, et se tira d'affaire.
Enfin, madame,après des émotions sans nombre, des peines inouïes, et grâce au dévouement et à l'ardeur incessante de nos Arabes qui, couverts de boue de la
tète aux pieds, couraient de Fun à Vautre pour ipotïer les secours les plus efficaces, car les moukres maudits ne voulaient pour ainsi dire point s'occuper de leurs animauY,nous gagnâmes le pied de la montagne desd. Notre lutte sur la Sabkhah avait duré deux heures, et une protection divine a seule pu nous faire sortir ainsi de ce mauvais pas, car nous n'avions perdu que deux animaux et l'orge destinée à la nourriture des chevam, et les collections étaient préservées. Nos Arabes étaient épuisés et ruisselants de sueur : aussi, dès que nous touchâmes les rochers, on s'arrêta pour se réunir, et nous déjeunâmes après avoir, au préalable, distribué quelques piastres à notre brave escorte ; un de ces pauvres gens, le même qui était si animé à El- Mezrâa, si vqus vous en souvenez, fut pris de douleurs très-violentes à l'estomac et de convulsions qui nous inquiétèrent beaucoup. Voyez ce que peut le fanatisme religieux sur ces hommes : ne sachâoit que faire pour le soulager, nous lui offrions de l'eau-devie, mais il refusait formellement de boire, et n'y consentit que lorsque ses compagnons l'eurent bien assuré que ce n'était pas du vin. On indemnisa aussi les muletiers dont la mule et le cheval avaient péri, puis, soulagés d'un grand poids, nous reprîmes joyeusement notre marche. Bien que tout proche de la montagne de sel, le terrain était encore complète-
m^^t détrempé et très-fatigant pour nos montures; mais peu nous importait, la Sabkhah était franchie!
Nous passions à deux heures devant la grotte près de laquelle les Ahouethât étaient venus nous attendre, et à quatre heures sur les ruines de Sodome ; là, au lieu de reprendre au nord, nous obliquions à Touest, nous dirigeant vers TOuad-ez-Zouera et ce cratère dont je vous ai parlé, devant lequel est une hauteur. Pour. Tatteindre, il faut traverser ces buissons d'arbres derrière lesquels, lors de notre venue, on nous avait fait craindre des embuscades, puis nous commençâmes à gravir la colline : sur le flanc de cette colline il y a de nouvelles ruines assez étendues, moins toutefois que celles de Sodome; les Arabes les appellent Zouera (11) : cela ne ressemblet-il pas à s'y tromper à Zoar? Maintenant il faut que je vous explique en deux mots, et sans empiéter sur le domaine de la science, pourquoi nous croyons que c'est Zoar; je ne vous en dirai qu'une seule raison, persuadé qu'elle vous suffira : c'est qu'il est écrit dans la Bible, qui, après tout, est le seul livre à consulter sur ces matières, que Loth, parti de Sodome avec ses deux filles à la fin de la nuit, arriva au lever du soleil à Zoar. Or de Sodome à notre Zoar il y a
176 VOYAaiî
environ une heure de chemin, et pour bSIbi à la Zoar supposée de Robinson et dlrby et Mangles, qui n'est autre que notre Seboïm, il eût fallu, même en supposant que la mer ne s'étendît pas jusqu'à Sodome, au n;ioins huit heures; or je crois que notre hypothèse, indépendamment des ressemblances de nom, est au moins très-ralionnelle. Je n'insisterai pas davantage là-dessus, et je vous expliquerai, quand je vous reverrai, plus en détail cette importante question, que nous avons, Dieu merci! assez étudiée pendant les journées de pluie qui ont suivi notre retour. En attendant, lorsque nous fûmes en haut de ladite colline, nous entrâmes dans le cratère que nous voyions de loin déjà, et qui est entièrement composé de pans de rochers perpendiculairte, tout en véritables cendres mélangées d'argile et souvent recouvertes d'une couche de pierres calcinées : l'ouady est très-étroit et rempli de blocs de rochers gigantesques dispersés partout, ce qui ajoute à la sauvagerie du lieu. N'ayant pas les mêmes engagements à tenir que le personnage biblique célèbre, nous voulions dire adieu à cette mer Morte, que nous aimions comme on aime souvent les choses ou les personnes auxquelles on doit d'avoir souffert : pour nous saluer, elle s'était parée de ses plus beaux atours.
AUX VltUtS MAUDITES 177
Le soleil se couchait à droite, é^clairant d'une véritable teinte de flammes ardentes les rochers noirs de Moab ; à leur pied on voyait une fraction assez petite des eaux de la mer d'un vert foncé; le reste du lac était caché h nos yeux par des rochers, et un nuâgd noir immexise que le beau temps repoussait au nord et qui, éclairé parle soleil,élait devenu opaque, nous dissimulait toute l'extrémité septentrionale du lac. Un arc-en-ciel admirable encadrait ce tableau extraordinaire ; les nuages s'étaient entr'ouverts, et au travers de la lumière qui venait en dorer les contours, nous pouvions apercevoir le bleu le plus pur. Tout était étrange dans ce panorama bizarre, et nous croyions assister à l'embrasement des villes maudites. Afin qiiB l'impression fût complète, le soleil se cacha très-rapidement, la vue disparut comme au coup de baguette d'un enchanteur, et une teinte uniformément sombre enveloppa la mer Morte, Seboïm, Sodome et Zoar!
On mit les tentes au fond de l'ouady appelé En- Nedjid, dans un cirque dont les parois avaient environ mille pieds de hauteur, et en cherchant des insectes, en remerciant nos Arabes de leur fidélité, iY)us attendhnes le moment de nous mettre à table. Hamdan n'était plus le même homme, son sourire
178 YOYACB >
était revenu, il ayait remis nonchalamment sa grande habayah sur ses épaules, et son kafieh, abattu depuis douze jours, avait repris la forme d'un turban pour entourer son beau visage. Quant à nous, nous n'avions pas de turbans à reconstruire, mais nous regardions avec inquiétude l'état de nos vêtements, cpie l'obligation où nous avions été de ne pas les quitter une seule fois avait rendus méconnaissables ; puis de nos vêlements nous portions les veux avec une^'ouissance bien légitime sur nos caisses en bon état et notre riche herbier; puis enfin, allumant nos pipes, nous arrivions à ne penser plus à rien!
Le lendemain matin, Abou-Daouk voulait absolument nous faire aller chez lui et passer la nmt dans son campement; mais nous avions hâte d'abréger notre retour à Jérusalem, nous étions très-fatigués et avions peu envie de perdre une journée inutilement. Nous sortîmes donc du cratère où nous avions campé pour remonter à l'ouest les montagnes qui nous séparaient d'Hébron : au sortir du camp, nous rencontrâmes tout d'abord un bloc de rocher en cendres calcinées, d'environ soixante pieds de hauteur sur soixante de largeur; sur ce rocher s'élève une construction à moitié détruite, en apparence 4|i moyen âge; au pied de cette ruine, carrée et assez
AUX VILUB MAUDITES 179
grande, deux citernes rectan^es sont creusées dans le roc, mais elles étaient vides pour le moment. Le rocb^ qui entoure et touche presque à ce ^obe isolé est percé au sud d'une sorte de fenêtre précédant une petite chambre et ressemblant fort à une meurtrière. Enfin, cet endroit s'appelle Zouera-el- Fouqah, ou la Zoar supérieure. Peut-être au-dessous de ces constructions sont enfouies d'autres ruines qui portaient le même nom que cdles de la plaine, avec répithète supérieure ajoutée seulement.
De Zouera-el-Fouqah, nous achevâmes de gravir la montagne, en recueillant une plante * qui possède les mêmes propriétés hygrométriques que la rose de Jéricho, mais qui mérite bien mieux qu'elle le nom de rose, car elle y ressemble beaucoup plus ; la couleur de ses pétales est grise, et lorsqu'elle s'épanouit, quand la pluie la mouille, son calice devient d'un brun foncé ; mais elle pousse tellement à fleur de terre, qu'il faut se baisser de très-près pour la voir. A propos de la rose de Jéricho, il faut que je vous raconte la légende qui a cours parmi les Arabes. Ils disen que Setti Mariam ou mère de Atssa (Jésus) faisait ua jour sécher son linge sur des roses, et que Dieu or-
* Notre plante a reça le nom de saulcya.
180 VOTAGB
donna à toutes celles que sa main avait touchées de ne jamais se flétrir; en effet, vous savez qu'en mettant une rose de Jéricho qui semble entièrement morte, dans de Teau, elle s'ouvre peu à peu, se referme quand on la retire , mais conserve toujours inaltérable cette propriété curieuse de s'épanouir au contact du liquide. C'est ainsi que les Arabes ont sans cesse de ces traditions pleines de grâce, dont les figures sans nombre, empruntées à la nature et qi^^nrichissent leur langue, donnent tant d'attrait à leur poésie. J'ajouterai ici que certains botanistes ont prétendu que c'était le vent du désert qui apportait la rose de Jéricho; ils sont dans l'erreur, car nous l'avons trouvée nous-mêmes tenant au sol par une racine d'une longueur environ double de celle de la plante; de plus, nos Arabes nous affirmèrent l'avoir vue en fleUr.
En haut de la crête, nous entrâmes dans une vallée très-ouverte mais complètement nue , bordée des deux côtés par des montagnes dont les parois calcinées nous indiquaient assez la nature ; à gauche, une grotte était en vue, à moitié d'un rocher noirâtre; c'est la grotte où Lolh s'est retiré, dit-on, avec ses filles. Permettez-moi ici de vous renvoyer à la Bib^e pour la fin des aventures de ce malheureux père ;
AUX VILLES MALDITES 181
elles sortent du cercle que je me suis tracé dans ce récit, et d'ailleurs, vous me trouveriez inconvenant si j'étais plus explicite.
Nous tournâmes un peu à droite du fond de cette vallée, pour nous enfoncer dans 'des gorges resserrées, mais sans aucune végétation. Ces gorges portent le nom 'HOuad-et-Thcmneh. Ce nom nous frappa tout d'abdii ; puis, une demi-heure après, un défilé se présenta, assez ouvert, mais évidemment bouleversé par des éruptions volcaniques ; les rochers avoisinants affectent des teintes violettes et cuivrées comme celles d'un terrain brûlé depuis peu : c'est Souqet-Thaemeh (ou marché d'Adamah) (12). C'était donc la quatrième ville de la Pentapole dont nous fou* lions aux pieds l'emplacement. Au sortir de VOuadet-Thaemeh, nous fûmes assaillis par une pluie mêlée de grêle et amenée par un vent d'ouest fort bas et violent ; la marche était très-dure , et nous fûmes immédiatement hors d'état de continuer nos récoltes, et Saulcy de faire sa carte. Notre roule se dirigeait à l'ouest, voilà tout ce que je puis vous dire, et nous franchissions des collines rondes qui s'abaissaient et perdaient à chaque minute de ce caractère extraordinaire des montagnes que nous avions habitées pendant toute notre expédition. La grêle de-
vint bientôt si insupportable, que les chevaux ne voulaient plus avancer, et que, tournant leurs têtes dans le sens opposé , il nous fallut attendre; immobiles et transpercés , que la tourmente fût calmée ; à la grêle succéda une averse qui ne nous quitta plus jusqu'au soir. Saulcy était au désespoir d*être hors d'état de continuer son travail; mais à l'impossible nul n'est tenu, et c'était bien impossible. A peine pouvions-nous retenir autour de nous nos manteaux, et diriger nos pauvres montures éreintées.
Nous espérions gagner Hébron le soir, mais force fut de camper au pied d'une montagne boisée, et dans un endroit voisin de rochers percés en cavemes^ et en grottes qui ont l'air d'être sépulcrales : c'est Djembeh. Ces grottes offrent beaucoup de rapport dans leur ordonnance avec les constructions druidiques qu'on rencontre en Bretagne, par exemple. On alluma d'immenses feux , et nous nous séchâmes un peu ; la pluie s'était arrêtée momentanément, mais nous étions assez mal en train, par suite du déplorable temps qui nous avait accompagnés depuis le matin. C'était à Djembeh que devait nous quitter Abou-Daouk; mais nous avions pris tant d'amitié pour le vieux Bédouin, qu'avant de partir nous payâmes ses hommes, et que, quant à lui, nous lui
demandâmes de venir avec nous jusqu'à Jérusalem, pour y recevoir la récompense de ses services. En effet , nous donnâmes une grasse solde à ses soldats qui nous avaient si bien défendus, et, leur promettant , sans rien spécifier, de revenir leur faire une visite dans un avenir certain, nous congédiâmes la moitié de notre escorte ; les Bédouins s'en allèrent alors à leur campement, et nous , à peine reposés et mouillés encore , nous remontâmes à cheval pour franchir les dernières montagnes qui précèdent El- Khalil. A peine partis du campement , le même vent et la pluie de la veille recommencèrent, notre bonne étoile semblait pâlir, et c'était comme si la Providence, en échange des chances d'être pillés qu'elle nous enlevait , voulait nous imposer des vexations d'un autre genre. Cependant , nos aventures, de ce côté, n'étaient point encore à leur terme, car, à trois quarts d'heure de Djembeh, en passant un ravin assez escarpé, une vingtaine de Bédouins en armes accoururent d'un campement que nous ne voyions pas; le frère d'Abou-Daouk courut à eux et leur dit en propres termes : « Ce n'est pas de la viande à manger pour vous, mes amis, tenez-vous tranquilles. »'Et nous continuâmes sans être inquiétés.
Nous prîmes alors une direction nord , au milieu
de ruines qui se présentaient très-fréquemment, la plupart sans nom, mais d'une époque fort ancienne; deux seulement étaient connues de nos hommes, Tune appelée Omm-el-Aâmid , la mère des colonnes^ et l'autre une tour carrée du temps des croisades, nommée Kourmoul , au pied de laquelle gisent des fragments de colonnes. Nous étions rentrés dans ce pays de la Judée que nous connaissions si bien, pays grisâtre, monotone et triste ; nous retrouvions la végétation rabougrie de ces contrées peu fertiles; à peine, de temps à autre, un petit champ labouré venait-il nous annoncer que nous foulions des territoires habités : d'ailleurs, l'aspect du ciel nuageux et sombre nous disposait mal à jouir des points de vUe divers : nous n'avions plus qu'une pensée, Hébron ! et une maison autre que nos tentes, dont le séjour commençait malgré nous à nous sembler désagréable par le vent et la pluie. Ces maudites collines se succédaient sans fin , la mauvaise humeur de l'impossibilité où nous étions de poursuivre nos recherches commençait à nous prendre, et nous allions devenir ingrats envers le sort lorsque, en tournant un mamelon désert et rocailleux, nous aperçûmes des oliviers superbes et les minarets d'une petite ville charmante. Une demi-heure après, nous entrions dans la maison d'un chrétien d'Hébron, et nous attendions, ruisse-
lants d'eau et mourants de faim, nos bagages et no- Ire déjeuner. Ils ne tardèrent pas à venir, et, à deux heures , nous étions tous assis autour d'un immense réchaud rempli de charbons ardents qui nous rendaient la vie et la gaieté.
Je vous ai amenée un peu vite peut-être, madame, dans la maison du chrétien d'Hébron, sans vous parler de la ville en elle-même et de son apparence. Elle occupe le milieu d'une petite vallée dont les flancs sont couverts de terrasses et de jardins se dominant les xms les autres, invariablement entourés d'oliviers séculaires ; une grande mosquée et une quarantaine , stupide institution créée pour la vexation des voyageurs , voilà les monuments de cette ville. Vous me dispenserez de vous raconter tous les souvenirs qu'Hébron rappelle, et dans lesquels Abraham joue le premier rôle ; d'autres l'ont fait en grands détails , et je m'en rapporterai à eux. Avant d'entrer, on nous avait demandé d'où nous venions, afm de bien s'assurer que nous n'étions pas atteints d'une maladie contagieuse ; puis , satisfaits de notre apparence, de santé, les gardiens nous avaient ouvert les portes de la cité, d'un air trèsméfiant encore ; le scheikh d'Hébron vint nous faire une visite à quatre heures, mais celui-là est soumis
à Tâutorité turque, et il venait simplement nous seuliaiter la bienvenue avec un désintéressement , qui, pour être obligatoire chez lui, n'en était pas moins nouveau pour nous : aussi fûmes-nous très- Qattés de sa visite. La soirée ne se prolongea pas très-avant, car je ne connais rien qui fatigue autant que d'avoir été mouillé. La plume tombait des mains de Saulcy , et je pouvais à peine tenir mes yeux ouverts pour piquer le peu d'insectes ramassés malgré les averses.
Nous occupions une chambre dans laquelle le vent ne pénétrait que par une seule fenêtre, et cette absence de courants d'air nous paraissait une amélîorar lion sensible ; mais les appfitrences, dans les maisons d'Orient, sont bien trompeuses, et les ennemis qu'elles renferment bien fins, car notre sommeil fut fort agité, malgré notre fatigue. A notre réveil, nous eûmes un de ces chagrins domestiques que des collectionneurs seuls peuvent apprécier à leur juste valeur : nous avions tué dans le Rhôr-Safieh un petit colibri, ou plutôt un sucrier magnifique, et, ignorant que nous en aurions d'autres aux environs de Jéricho, nous soignions avec amour notre oiseau, dont la présence dans ces parages constitue un fait intéressant Bpur l'ornithologie; mais pour notre malheur, nous
désirâmes exposer cette conquête à Tair, afin qu'elle ne se gâtât pas étant renfermée, et le matin du 25 janvier, il ne restait de notre colibri qu'une plume et une patte. Ce ne pouvait être ni nos Arabes ni les muletiers qui avaient dévoré le pauvre animal ; il était si petit que c'eût été un bien maigre régal pour eux : nous n'avons jamais connu le coupable, mais notre douleur était grande; peut-être était-ce un chat, car il y en avait dans la maison. Cette supposition ne manque certainement pas d'un certain fondement. Comme c'était notre dernier jour de marche, nos muletiers ne nous firent pas attendre et encombraient la rue dès l'aube pour charger nos bagages. Profitant avec empressement de cette bonne volonté à laquelle ils ne nous avaient pas accoutumés, nous sortions d'Hébron à neuf heures du matin, par un chemin que les habitants appellent pavé parce qu'il est semé de pierres, et presque impraticable à cause de l'ordre bizarre dans lequel elles sont disposées. Le pays, depuis Hébron, ressemble beaucoup à celui que nous avions parcouru la veille; cependant, il faut être juste, il y avait plus de verdure et nous avons traversé des ruisseaux bordés d'arbres en pleine végétation.
A une heure, après force collines et force vallées
• i8S VOYAGE
ennuyeuses à périr, nous aperçûmes les vasques de Salomon, auprès desquelles nous déjeunâmes. Ce sont trois immenses piscines rectangulaires placées les unes à côté des autres, qui servaient jadis à porter de l'eau à Jérusalem; on les prêle à Salomon jene sais pourquoi; il est possible qu'il ait eu l'idée de les creuser, mais à coup sûr ce n'est pas lui qui les a fait fair^ telles qu'on les voit aujourd'hui; car elles sont d'une construction toute romaine, et certes la confusion entre les architectures de ces deux époques n'est pas possible. Toujours est-il que ce sont de beaux travaux, bien exécutés ; une source d'eau très-abondante alimente les citernes, et un bâtiment du moyen âge, placé derrière, les commande toutes les trois. Nous ne nous sentions pas de joie d'approcher de Jérusalem ; mais nous avions une certaine allure régulière et fort lente, que le cheval de Saulcy nous avait fait adopter, de façon que nous atteignîmes Peit-Lehm à trois heures et demie et que le soleil baissait' prodigieusement lorsque les murailles de Jéi^usalem nous apparurent. Au dernier tournant, derrière lequel la mer Morte devait encore se laisser voir un instant, nous déchargeâmes nos fusils dans la direction de Karak, fanfaronnade d'un goût médiocre, mais que nos scheikhs considérèrent comme un tr^it d'esprit fort piquant ; et ce petit incident nous
rehaussa encore beaucoup dans leur estime. La joui* née finissait d'une manière superbe et le ciel était sans nuages. Nous traversions à cinq heures et demie la vallée de Hinnom, et à six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes de Judée, nous étions au Bab-el-Khalil ou porte ^Eébron. Nous y fûmes reçus d'abord par notre bon abbé Michon, qui avait sacrifié à l'amitié le déafar le plus vif de partager nos fatigues et nos privations, pour ramener à Beyrouth le fils de Saulcy, hors d'état de continuer le voyage, à cause des fièvres prises en Grèce. Avec lui, une foule assez nombreuse était venue' pour nous vç^ir rentrer de la mer Morte, et pour des gens apathiques comme les Turcs et lès Arabes, c'était assez dire que nous venions de faire une course dont les chances étaient grandes. Enfin, tournant l'angle d'une rue étroite et sale qui* se trouve à vingt pas du Bab-el-Rhalil, nous mîmes pied à terre dans la cour du couvent de Casa-Nuova, pour n'en plus sortir qu'à peu près restaurés. Nous voilà donc de retour à Jérusalem, madame, après l'expédition la plus curieuse et la plus intéressante.
Ck)mme résultats scientifiques nous rapportions
avec nous la collection complète des rochers de ce
bassin inexploré, l'herbier de tout le règne végétal «i
riche du Rhôr-Safieh, de El-Mezrâa, des sources du bord de la mer et du pays de Moab, Fentomologie entière de toutes ces contrées. Comme archéologie, nous avions retrouvé les traces d'un genre d'architeo ture tout nouveau et non décrit, dans les chapiteaux de Tedoum et de Schihan; comme géographie, Saulcy avait la carte parfaitement exacte de toute la rivftipccidentale, sud et orientale de la mer Morte, jusqu'à rOuad-el-Moubjeb où coule TAmon, et qui n'est qu'à six lieues peut-être de l'extrémité septentrionale de la mer. Quant aux villes de la Pentapole; nous en avions retrouvé quatre, Seboïm, Sodome, Zoar et Adama ; dans une excyrsion postérieure, à Jéricho, et que je vous écrirai plus tard, nous retrouvâmes Gomorrhe sous le nom de Goumram, où plusieurs voyageurs avaient déjà été sans jamais la voir. Pour les observations de mœurs, elles sont uniformément défavorables aux Bédouins ; mais vous avez dû me trouver souvent en contradiction avec moi-même ; car je les ai tantôt beaucoup exaltés et tantôt condamnés d'une façon impitoyable; dans les deux cas j'étais véridique, j'en prends à témoin tous mes compagnons. Leur caractère réunit le mélange le plus incomprSiensible de sentiments nobles et bas, de fierté et d'impudence. Vous les verrez discuter leurs services piastre par piastre, ne laisser échapper
aucune occasion de se faûse donner de Fargenl ou des présents ; mais, quand ils ont juré devant Dieu de vous servir et de vous garder, ne reculer devant aucune privation, courir en chantant et sans rien calculer au-devant du danger, infatigables dans la veille et dans la marche, d'une sobriété inouïe. C'est là ce qui vous expUquera peut-être comment ils sont attachants, malgré leurs vices qui les font parfois^ détester ; et cette impression est si sincère, que je me prends sans cesse à avoir des souvenirs d'amitié très-vifs pour eux, quand je me rappelle les journées passées dans leurs campements.
J'ai parlé de dangers dans le courant de mon récit, ce n'est point pour me rendre intéressant le moins du monde, mais parce qu'ils ont été nombreux et souvent très-sérieux; aussi n'ai-je pas pu résister au désir de vous les raconter. Je sais bien le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin ! » mais je compte sur votre amitié pour ne pas croire une minute que j'aie pu exagérer en aucune façon mon récit; ensuite si une personne bienveillante, comme il y en a tant, venait vous dire que nous profitons du bénéfice que nous accorde le proverbe, répondez-lui que du temps de Pline les bords de la mer Morte étaient considérés comme des plus dangereux, et qu'ils n'ont pas
changé, tant s'en faut. Fuis, si cette même personne in»stait, soyez assez bonne pour la prier d'aller s'assurer par elle-même de tout ce que je vous ai raconté des mcBurs bédouines, et de vous rapporter ensuite sa réponse. On vous objectera, je le sais, que pas un de nous n*a péri, ou n'a même été blessé ; la raison est spécieuse; mais lorsqu'on est eiposé à la mort, faut-il absolument, pour que la raison vulgaire fsoit satisfaite, être tué? Pour moi, j'avoue que je ne le crois pas.
Aussi bien je ne veux pas insister et vous ennuyer plus longtemps de mon bavardage ; je suis de retour à Paris et bien réconforté de mes misères, mais je ne puis vous dire a^ec quel bonheur je me reporte sur les bords de la mer Morte, dans notre tente si joyeuse et si animée, au milieu de cette existence composée tout entière d'aventures et d'émolions, et combien je me sens alors pris de désirs immodérés d'en jouir encore. Quanta ces désirs, l'avenir en décidera, et je ne suis pas encore assez reposé pour vouloir trop rapprocher l'avenir.
Adieu, chère madame; croyez à mes bien affectueux sentiments.
FIN d'or TOTAGE aux VILLES MAtlDITES.