‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabe (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · GE QUE C'EST QU'UN BUREAU ARABE · texte numérisé non relu

GE QUE C'EST QU'UN BUREAU ARABE

J'étais simple lieutenant lorsque je fus appelé aux fonctions de chef d'un bureau arabe sur une des frontières de notre Algérie, dans un cercle habité par des tribus montagnardes, remuantes et constamment en lutte avec les populations du pays voisin.

Je me donnai immédiatement pour but d'arriver à être maître de mes administrés, non-seulement par la force,

mais aussi par la justice, la bonté, l'énergie, le désintéressement; jeTésolus d'employer tout mon temps, toutes mes facultés, à devenir dans le pays le centre universel où toutes les passions, toutes les forces vinssent converger, pour recevoir de moi seul une direction. Il fallait, pour cela, me mettre au courant du langage grossier de ces montagnards, parler leur patois, puis leur donner publiquement, dans une occasion favorable, la preuve d'un courage incontestable, et enfin, dans les séances publiques que je me proposais de tenir, leur faire voir que je connaissais tous les détails de leurs mœurs, toutes les histoires où Tamour-propre de ces tribus était en jeu, tous les antécédents des principaux groupés de la population.

Au bout de quelques mois, j'avais à peu près réussi, et cinq ans après, lorsque je fus appelé à d'autres fonctions, j*étais assez maître de l'esprit de mes Arabes pour les amener à entreprendre des travaux industriels importants.

C'est en me rappelant ce séjour de cinq ans, que je transcris ici quelques épisodes qui feront mieux sentir que de simples théories ce qu'on peut obtenir des indigènes lorsqu'on veut se vouer tout entier à leur administration, en ne prenant jamais pour guide que des principes de loyauté et de désintéressement.

d'un chef de bureau arabe. s

Et d*abord, il faut expliquer ce que c'est qu'un bureau arabe.

L'institution du bureau arabe n'est comparable à rien dans le passé, d'après ce que je connais, au moins, des diverses espèces d'administrations ou de pouvoirs qui ont eu action sur les peuples. On compare quelquefois le bureau arabe à l'autorité des pachas d'Orient; le bureau arabe a sur les musulmans un pouvoir plus étendu, puisque, en outre de tout ce que peut faire un pacha, il contrôle en Algérie tout ce qui touche à la religion musulmane, et cela avec bien plus d'indépendance que ne pourrait le faire un successeur des satrapes. Le bureau arabe a aussi dans ses attributions le soin de répondre à tous les besoins, à toutes les demandes, à toutes les tentatives d'initiative de la race conquérante sur le territoire conquis, et ceci seul est une besogne bien grande et souvent bien ingrate.

Le bureau arabe est le trait d'union entre la race européenne qui s'est implantée en Algérie depuis 1830, et l'indigène qui occupait antérieurement ce pays et l'occupe encore.

Dès les premiers pas que nous avons faits en Algérie, les généraux et chefs militaires isolés se sont sentis mal à l'aise dans une contrée dont ils ne connaissaient rien; c'est là une situation dont on ne tient pas assez compte.

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Dans quelque coin de l'Europe qu'on soit appelé à combattre, il y a espoir pour notre état-inajor de trouver k Tavance des cartes, des livres, des renseignements expliquant le pays, tout au moins des voyageurs dont les récits peuvent éclairer. Lors de notre débarquement à Sidi-- Ferruch, nous n'avions pas ces ressources; on fut fort embarrassé pour tout. Mais aussitôt commencèrent à se montrer quelques jeunes officiers qui s'étaient occupés d'apprendre un peu de langue atabe et de se mettre en rapport avec les indigènes ; ce furent de simples essais de bureau arabe, car, dans le principe, nos officiers ne pouvaient guère s'adresser qu'à de misérables juifs à l'affftt de tous les gains, à des gens de bains, de cafés et autres établissements maures, tous citadins, n'ayant presque jamais été au dehors et ne pouvant nous être utiles dans nos projets sur le pays. Cependant ces premiers efforts furent appréciés ; de beaux avancements en furent la récompense; aussi les premiers officiers chargés des affaires arabes eurent-ils des imitateurs (1).

Pendant longtemps les officiers chargés des affaires ara^ bes eurent simplement à faire ce qui n'est maintenant

(l) Voici les noms de la pluparl des plus anciens officiers des affaires arabes, tous arrivés au grade d'offîeier général, excepté M, Pélissier, consul général, et M. Ducrot, colonel dans la garde: MM. Lamoricière, Duvivier, Pélissier (le consul), Marcy-Mouge, d'Allonville, Bosquet, Daumas, Walsin Eslerhazy, de Marllmprey,Herbillon, Rivet, de Bavral, nurrieu, Dourbaki, Bazaine, Deligny, Desvaux, Duerot.

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qu'une faible partie de leur tâche; il est vrai que c*est la plus brillante, et qu'à mesure que celle-ci va de plus en plus s'effaçant, ainsi que les chances de guerre, le recrutement des bureaux arabes militaires devient plus dififtcile: un service qui prend chaque jour un caractère plus administratif et civil, ne peut plus solliciter autant les jeunes ambitions de nos officiers.

Cette partie donc des affaires arabes qui faisait toute roccupatlon de nos devanciers, consistait à renseigner les généraux sur le nombre, la qualité, la position de l'ennemi, sur les directions générales, les sentiers à suivre, sur l'état présumable des pays où J'oi^ devait opérer, et enfin, si des partis hostiles, des chefs musulmans demandaient i faire des conventions provisoires, à préparer, discuter et conclure ces arrangements. Plus tard, lorsque noua eumes des contingents indigènes à notre service, les officiers chargés des affaires arabes eurent, indépendamment des fonctions susdites, le commandement de ces contingents; ils jouirent de l'insigne faveur, bien que dans un grade relativement inférieur, de pouvoir, à la tête des goums arabes, tenter des coups de main trop risqués, des pointes trop aventureuses pour être confiés k des troupes françaises, que l'on aurait pu compromettre.

Un peu plus tard encore, ces officiers furent chargés de surveiller l'administration de nos chefs indigènes,

lorsqu'il y en eut de réellement soumis à notre domination, et de préparer des commencements d'administration : impôts et corvées, domaines de TEtat, statistique, documents divers, religion, justice, travaux de toute sorte.

Enfin, de nos jours, le bureau arabe, dont Timportance dans les affaires algériennes absorbe celle des commandants militaires eux-mêmes, le bureau arabe n'a pas d'existence officielle comme administration ayant des attributions et une responsabilité ; il est en principe, tout simplement, l'instrument des commandants de cercle, de subdivision et de division. Le territoire militaire de l'Algérie est partagé en trois divisions ou provinces, quatorze ou quinze subdivisions et quarante à quarante-cinq cercles ou annexes. L'unité administrative indigène est le cercle. Sur ce territoire militaire , ce sont les commandants supérieurs qui ont officiellement tous les pouvoirs, ce sont eux qui signent toutes les décisions, tous les rapports, soit avec les autorités supérieures, soit avec les administrations diverses. Seulement il est attribué à chacun de ces commandants un bureau arabe pour tout élaborer ; celui-ci est alors le délégué du commandant et le représente dans tout ce qui suit.

Le bureau arabe surveille la population indigène; il se tient au courant de tout ce qui se passe chez elle ; con-

trôle l'administration des chefs arabes ; écoute Journellement les plaintes qui peuvent être portées par les administrés. Si l'affaire est purement judiciaire, c'est-à-dire héritage, mariage, conventions écrites, elle est transmise au kadhi, qui juge d'après la loi musulmane, sous le contrôle du bureau arabe. Si l'affaire est un délit grave, un crime prévu par nos lois, et qu'elle paraisse suffisamment élucidée, elle est soumise aux conseils de guerre, et cela sur les documents établis au bureau arabe.

Pour tous les autres cas, et ils sont nombreux, le bureau arabe juge avec plein pouvoir, sans règle établie à l'avance, cherchant seulement, autant que possible, à mettre d'accord les coutumes du pays et l'esprit, relativement meilleur, de nos lois. Les peines prononcées sont: la prison, l'amende, les dommages-intérêts, les restitutions ou frais, qui peuvent beaucoup varier; car il ne faudrait pas, sous ce rapport, comparer les habitudes des Arabes aux nôtres. Une fois que l'indigène a à sa disposition, pour régler ses petits démêlés, un chef en qui il a confiance, il lui soumet presque toute son existence.

Le bureau arabe propose la nomination et la destitution des divers chefs ou employés indigènes. Il surveille la conduite et l'administration des kadhis (juges musulmans) et de leurs assesseurs; il exerce une surveillance active sur les marchés arabes; il assure la 'sécurité

des routes, la tranquillité du pays arabe en général,

K la guerre, il commande les forces indigènes auxi^ liaires, prescrit les transports par corvées, et fait tout ce que nous avons expliqué avoir été la mission primitive des bureaux arabes.

Enfin il doit pousser la race indigène dans la voie du progrès et de la civilisation. Voilà son rôle vis-à-vis des indigènes.

En présence de la race conquérante, voici ce qu'il a k faire:

Il exécute les ordres du commandant supérieur, et lui communique tous les documents demandés de [divers côtés.

Aux tribunaux militaires ou civils il fournit des renseignements relatifs aux crimes ou aux criminels; il fait rechercher et arrêter les coupables; il réunit les preuves des crimes, les pièces de conviction.

Relativement aux services financiers, il établit seul les rôles d'impôt, recherche la matière imposable, demande les augmentations, diminutions ou exemptions, établittoutes les pièces à ce sujet ; puis, quand vient l'époque du payement, c'est encore lui qui ordonne aux chefs indigènes de recueillir l'impôt, qui veille à ce que les sommes soient complètes, les papiers en règle, les formalités remplies, et qui adresse le tout au trésor. Il assure de même le

d'un chef de bcbeau arabe. il

payement dea amendes et régularise les papiers qui les concernent.

Aux services forestiers, il donne lou^ les renseignements sur les forêts, au fur et à mesure que le paya est conver nablemant exploré. Il prend des mesures pour rendre possibles les tournées des agents forestiers et leur existence au milieu du pays arabe, lorsqu'ils y sont à de* meure fixe.

De même avec le domaine : renseignements divers, dénonciation au domaine de ce qui doit appartenir à rÉtat, location de biens domaniaux.

Pour les travaux publics, le bureau arabe, le premier, propose les travaux à faire en territoire arabe; il prescrit les corvées, les transports indigènes, et les fait exécuter; il fait percevoir, d'après les* ordres du commandant supérieur, les cotisations volontaires, ou dites voloU'taires.

Au point de vue de la colonisation, il étudie toutes les demandes de concession, fait des rapports à l'appui de ces demandes, veille aux relations des colons déjà installés avec les indigènes, écoute les plaintes réciproques.

Enfin, toutes les fois qu'il y a une action à exercer sur les indigènes, c'est le bureau arabe qui est tout d'abord saisi ; toutes les fois qu'ils ont à se manifester d une manière quelconque, courses, fêtes, etc., c'est le bureau

arabe qui les informe, les dirige, les commande et pourvoit à tout.

Je croyais avoir fini avec le rôle du bureau arabe, et j'ai omis la religion et Tinstruction publique; le bureau arabe les surveille également.

Dans les tribus, il n'y a pas de personnages officiels chargés de ces fonctions ; mais le bureau arabe ne doit pas perdre de vue les religieux autour desquels se réunissent volontairement les fidèles, ni les tolba de dernière classe, ou maîtres d'écoles, qui donnent aux enfants un enseignement tout à fait primaire.

On voit ce que c'est que le bureau arabe ; eh bien ! ce qui prouve la docilité du peuple indigène, la facilité avec laquelle il se laisse administrer^ c'est que, dans un cercle ordinaire, il suffit au bureau arabe, pour fonctionner convenablement, de :

Un bon chef de bureau et un adjoint.

Un kadhi et ses assesseurs.

Un secrétaire français.

Un secrétaire indigène.

Un chaouch (huissier ou garçon de bureau).

Et quelques cavaliers pour agir au dehors, porter des ordres, etc.

Je reviens à mon bureau arabe.

J'avais pour tout local une vaste salle, que*je me gardai

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dp faire diviser, comme beaucoup d'autres Tauraient sans doute fait, en antichambre, bureau de secrétaires, bureau public ne pouvant contenir que quelques individus, cabinet particulier, le tout disposé au point de vue du confortable de nos administrations. J'étais trop heureux d'avoir cette grande salle pour mes projets; je la gardai ainsi, et je commençai parfaire connaître que, du matin au soff, les jours où je serais au chef-lieu du cercle, je recevrais tous les indigènes qui se présenteraient.

Je les faisais entrer tant qu'il en pouvait tenir; ils s'accroupissaient à terre, serrés les uns contre les autres, et c'est quelquefois en présence d'une centaine de spectateui^s que je jugeais les affaires qui se présentaient, au grand étonnement de mes camarades de l'armée, qui avaient peine à comprendre comment je me résignais à rester ainsi dans une atmosphère fétide, en présence de gens couverts, pour la plupart, de la plus hideuse vermine.

Il est bon de dire, au préalable, quelques mots de mes administrés.

Mon cercle avait une petite partie de plaine, dont les habitants se rapprochaient du type indigène, plus généralement connu, qui avoisine nos principales villes algériennes. J'en parlerai peu.

Mais plus des trois quarts du cercle étaient occupés par

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