CE QUE C’EST QU’UN BUREAU ARABE
J’étais simple lieutenant lorsque je fus appelé aux fonctions de chef d’un bureau arabe sur une des frontières de notre Algérie, dans un cercle habité par des tribus montagnardes, remuantes et constamment en lutte avec les populations du pays voisin.
Je me donnai immédiatement pour but d’arriver à être maître de mes administrés, non-seulement par la force,
mais aussi par la justice, la bonté, l’énergie, le désintéressement; je résolus d’employer tout mon temps, toutes mes facultés, à devenir dans le pays le centre universel oîi toutes les passions, toutes les forces vinssent converger, pour recevoir de moi seul une direction. Il fallait, pour cela, me mettre au courant du langage grossier de ces montagnards, parler leur patois, puis leur donner publiquement, dans une occasion favorable, la preuve d’un courage incontestable, et enfin, dans les séances publiques que je me proposais de tenir, leur faire voir que je connaissais tous les détails de leurs mœurs, toutes les histoires où l’amour-propre de ces tribus était en jeu, tous les antécédents des principaux groupes de la population.
Au bout de quelques mois, j’avais à peu près réussi, et cinq ans après, lorsque je fus appelé à d’autres fonctions, j’étais assez maître de l’esprit de mes Arabes pour les amener à entreprendre des travaux industriels importants.
C’est en me rappelant ce séjour de cinq ans, que je transcris ici quelques épisodes qui feront mieux sentir que de simples théories ce qu’on peut obtenir des indigènes lorsqu’on veut se vouer tout entier à leur administration, en ne prenant jamais pour guide que des principes de loyauté et de désintéressement.
d’un cukf de bureau arabe. 5
Et d’abord, il faut expliquer ce que c’est qu’un bureau arabe.
L’institution du bureau arabe n’est comparable à rien dans le passé, d’après ce que je connais, au moins, des diverses espèces d’administrations ou de pouvoirs qui ont eu action sur les peuples. On compare quelquefois le bureau arabe à l’autorité des pachas d’Orient; le bureau arabe- a sur les musulmans un pouvoir plus étendu, puisque, en outre de tout ce que peut faire un pacha, il contrôle en Algérie tout ce qui touche à la religion musulmane, et cela avec bien plus d’indépendance que no pourrait le faire un successeur des satrapes. Le bureau arabe a aussi dans ses attributions le soin de répondre à tous les besoins, à toutes les demandes, à toutes les tentatives d’initiative de la race conquérante sur le territoire conquis, et ceci seul est une besogne bien grande et souvent bien ingrate.
Le bureau arabe est le trait d’union entre la race européenne qui s’est implantée en Algérie depuis 1830, et l’indigène qui occupait antérieurement ce pays et l’occupe encore.
Dès les premiers pas que nous avons faits en Algérie, les généraux et chefs militaires isolés se sont sentis mal à l’aise dans une contrée dont ils ne connaissaient rien; c’est là une situation dont on ne tient pas assez compte.
SOUVC.MKS
Dans quelque coin de l’Europe qu’on soit appelé à combattre, il y a espoir pour notre état-major de trouver à l’avance des cartes, des livres, des renseignements expliquant le pays, tout au moins des voyageurs dont les récits peuvent éclairer. Lors de notre débarquement à Sidi- Ferruch, nous n’avions pas ces ressources; on fut fort embarrassé pour tout. Mais aussitôt commencèrent à se montrer quelques jeunes officiers qui s’étaient occupés d’apprendre un peu de langue arabe et de se mettre en rapport avec les indigènes ; ce furent de simples essais de
bureau arabe, car, dans le principe, nos officiers ne pou- %
valent guère s’adresser qu’à de misérables juifs à l’affût de tous les gains, à des gens de bains, de cafés et autres établissements maures, tous citadins, n’àyant presque jamais été au dehors et ne pouvant nous être utiles dans nos projets sur le pays. Cependant ces premiers efforts furent appréciés; de beaux avancements en furent la récompense; aussi les premiers officiers chargés des affaires arabes eurent-ils des imitateurs (1).
Pendant longtemps les officiers chargés des affaires arabes eurent simplement à faire ce qui n’est maintenant
(I) Voici les noms de la plupart des plus anciens ofOciers des afTaires arabes, tous arrivés au grade d'oflicicr général, excepté M. Pélissier, consul général, et M. Ducrot, colonel dans la garde: MM, Lamoricière, Duyivier, Pélissier (le consul), Marcy-Monge, d’Allonville, Bosiiuet, Üaumas, Walsin Esterhazy, de Martiinprcy, Ilcrbillon, Rivet, de Barrai, Uurrieu, Bourbaki, Bazaine, Deligny, Desvaux, Ducrot.
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qu’une faible partie de leur tache; il est vrai que c’est la plus brillante, et qu’à mesure que celle-ci va de plus en plus s’effaçant, ainsi que les chances de guerre, le recrutement des bureaux arabes militaires devient plus dilBcile: un service qui prend chaque jour un caractère plus administratif et civil, ne peut plus solliciter autant les jeunes ambitions de nos officiers.
Cette partie donc des affaires arabes qui faisait toute l’occupation de nos devanciers, consistait à renseigner les généraux sur le nombre, la qualité, la position de l’ennemi, sur les directions générales, les sentiers à suivre, sur l’état présumable des pays où l’on devait opérer, et enfin, si des partis hostiles, des chefs musulmans demandaient â faire des conventions provisoires, à préparer, discuter et conclure ces arrangements. Plus tard, lorsque nous eûmes des contingents indigènes à notre service, les officiers chargés des affaires arabes eurent, indépendamment des fonctions susdites, le commandement de ces contingents ; ils jouirent de l’insigne faveur, bien que dans un grade relativement inférieur, de pouvoir, à la tête des goums arabes, tenter des coups de main trop risqués, des pointes trop aventureuses pour être confiés à des troupes françaises, que l’on aurait pu compromettre.
Un peu plus tard encore, ces officiers furent chargés de surveiller l’administration de nos chefs indigènes.
lorsqu’il y en eut de réellement soumis à notre domination, et de préparer des commencements d’administration: impôts et corvées, domaines de l’Etat, statistique, documents divers, religion, justice, travaux de toute sorte.
Enfin, de nos jours, le bureau arabe, dont l’importance dans les affaires algériennes absorbe celle des commandants militaires eux-mémes, le bureau arabe n’a pas d’existence officielle comme administration avant des al-
tributions et une responsabilité; il est en principe, tout simplement, l’instrument des commandants de cercle, de subdivision et de division. Le territoire militaire de l’Algérie est partagé en trois divisions ou provinces, quatorze ou quinze subdivisions et quarante à quarante-cinq cercles ou annexes. L’unité administrative indigène est le cercle. Sur ce territoire militaire , ce sont les commandants supérieurs qui ont officiellement tous les pouvoirs, ce sont eux qui signent toutes les décisions, tous les rapports, soit avec les autorités supérieures, soit avec les administrations diverses. Seulement il est attribué à chacun de ces commandants un bureau arabe pour tout élaborer; celui-ci est alors le délégué du commandant et le représei^te dans tout ce qui suit.
Le bureau arabe surveille la population indigène; il se tient au courant de tout ce qui se passe chez elle ; con-
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trôle l’administration des chefs arabes; écoute journellement les plaintes qui peuvent être portées par les administrés. Si l’affaire est purement judiciaire, c’est-à-dire héritage, mariage, conventions écrites, elle est transmise au kadhi, qui juge d’après la loi musulmane, sous le contrôle du bureau arabe. Si l’affaire est un délit grave, un crime prévu par nos lois, et qu’elle paraisse suffisamment élucidée, elle est soumise aux conseils de guerre, et cela sur les documents établis au bureau arabe.
Pour tous les autres cas, et ils sont nombreux, le bureau arabe juge avec plein pouvoir, sans règle établie à l’avance, cherchant seulement, autant que possible, à mettre d’accord les coutumes du pays et l’esprit, relativement meilleur, de nos lois. Les peines prononcées sont: la prison, l’amende, les dommages-intérêts, les restitutions ou frais, qui peuvent beaucoup varier; car il ne faudrait pas, sous ce rapport, comparer les habitudes des Arabes aux nôtres. Une fois que l’indigène a à sa disposition, pour régler ses petits démêlés, un chef en qui il a confiance, il lui soumet presque toute son existence.
Le bureau arabe propose la nomination et la destitution des divers chefs ou employés indigènes. Il surveille la conduite et l’administration des kadhis (juges musulmans) et de leurs assesseurs; il exerce une surveillance
active sur les marchés arabes; il assure la 'sécurité
des routes, la tranquillité du pays arabe en général.
A la guerre, il commande les forces indigènes auxiliaires, prescrit les transports par corvées, et fait tout ce que nous avons expliqué avoir été la mission primitive des bureaux arabes.
Enfin il doit pousser la race indigène dans la voie du progrès et de la civilisation. Voilà son rôle vis-à-vis des indigènes.
En présence de la race conquérante, voici ce qu’il a à faire :
Il exécute les ordres du commandant supérieur, et lui communique tous les documents demandés de [divers côtés.
Aux tribunaux militaires ou civils il fournit des renseignements relatifs aux crimes ou aux criminels; il fait rechercher et arrêter les coupables; il réunit les preuves des crimes, les pièces de conviction.
Relativement aux services financiers, il établit seul les rôles d’impôt, recherche la matière imposable, demande les augmentations, diminutions ou exemptions, établit toutes les pièces à ce sujet; puis, quand vient l’époque du payement, c'est encore lui qui ordonne auxchefs indigènes, de recueillir l’impôt, qui veille à ce que les sommes soient complètes, les papiers en règle, les formalités remplies, et qui adresse le tout au trésor. Il assure de même le
d’un chef de bureau arabe. il
payement des amendes et régularise les papiers qui les concernent.
Aux services forestiers, il donne tous les renseignements sur les forêts, au fur et à mesure que le pays est convenablement exploré. Il prend des mesures pour rendre possibles les tournées des agents forestiers et leur existence au milieu du pays arabe, lorsqu’ils y sont à demeure fixe.
De même avec le domaine : renseignements divers, dénonciation au domaine de ce qui doit appartenir à l’État, location de biens domaniaux.
Pour les travaux publics, le bureau arabe, le premier, propose les travaux à faire en territoire arabe ; il prescrit les corvées, les transports indigènes, et les fait exécuter; il fait percevoir, d’après les ordres du commandant supérieur, les cotisations volontaires, ou dites volontaires.
Au point de vue de la colonisation, il étudie toutes les demandes de concession, fait des rapports à l’appui de ces demandes, veille aux relations des colons déjà installés avec les indigènes, écoute les plaintes réciproques.
Enfin, toutes les fois qu’il y a une action à exercer sur ^s indigènes, c’est le bureau arabe qui est tout d’abord saisi ; toutes les fois qu’ils ont à se manifester d’une manière quelconque, courses, fêtes, etc., c’est 1e bureau
arabe qui les informe, les dirige, les commande et pourvoit à tout.
Je croyais avoir fini avec le rôle du bureau arabe, et j’ai omis la religion et l’instruction publique; le bureau arabe les surveille également.
Dans les tribus, il n’y a pas de personnages officiels chargés de ces fonctions ; mais le bureau arabe ne doit pas perdre de vue les religieux autour desquels se réunissent volontairement les fidèles, ni les tolba de dernière classe, ou maîtres d’écoles, qui donnent aux enfants un enseignement tout à fait primaire.
On voit ce que c’est que le bureau arabe ; eh bien ! ce qui prouve la docilité du peuple indigène, la facilité avec laquelle il se laisse administrer, c’est que, dans un cercle ordinaire, il suffit au bureau arabe, pour fonctionner convenablement, de :
Un bon chef de bureau et un adjoint.
Un kadhi et ses assesseurs.
Un secrétaire français, .
Un secrétaire indigène.
Un chaouch (huissier ou garçon de bureau).
Et quelques cavaliers pour agir au dehors, porter des ordres, etc.
Je reviens à mon bureau arabe. ’•
J’avais pour tout local une vaste salle, que je me gardai
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de faire diviser, comme beaucoup d’autres l’auraient sans doute fait, en antichambre, bureau de secrétaires, buremi
public ne pouvant contenir que quelques individus, cabinet particulier, le tout disposé au point de vue du confortable de nos administrations. J’étais trop heureux d’avoir cette grande salle pour mes projets; je la gardai ainsi, et je commençai parfaire connaître que, du matin au soir, les jours où je serais au chef-lieu du cercle, je recevrais tous les indigènes qui se présenteraient.
Je les faisais entrer tant qu’il en pouvait tenir; ilss’accroupissaient à terre, serrés les uns contre les autres, et c’est quelquefois en présence d’une centaine de spectateurs que je jugeais les affaires qui se présentaient, au grand étonnement de mes camarades de l’armée, qui avaient peine à comprendre comment je me résignais à rester ainsi dans une atmosphère fétide, en présence de gens couverts, pour la plupart, de la plus hideuse vermine.
Il est bon de dire, au préalable, quelques mots de mes administrés.
Mon cercle avait une petite partie de plaine, dont les habitants se rapprochaient du type indigène, plus généralement connu, qui avoisine nos principales villes algériennes. J’en parlerai peu.
Mais plus des trois quarts du cercle étaient occupés par
des tribus de montagnards dont le caractère a beaucoup )^||affinité avec le type kabyle. Comme le Tell de l’Algérie contient beaucoup de montagnes, il est à croire qu’une bonne partie des habitants de l’Algérie cultivable, en laissant le petit Sahara en dehors, a de la ressemblance avec mes administrés.
Ils sont de taille moyenne, trèsrhâlés, plus bruns de peau, ce quicst étonnant pour des gens de montagne, que les habitants du sud de l’Algérie; ils onl la figure ouverte, franche; ils sont très-vifs, très-enclins cà la colère et aux sentiments extrêmes; ils mentent, mais, peu habiles au mensonge, ils oublient vite ce qu’ils étaient convenus de dire, et se coupent facilement dans leurs explications, pour peu qu’ils soient animés; ils sont peu obséquieux, ont de grandes babiludcs d’indépendance, qui ressortent dans leurs gestes et leurs expressions. Trèssouvent en guerre avec leurs voisins, ils aiment les coups demain, les surprises, et je les ai vus, comme je le dirai plus tard, parfaitement conduire des attaques. D’ailleurs, nullement religieux, quoique se disant musulmans, peu portés au fanatisme de la religion, dont, du reste, ils ne connaissent point les pratiques.
Lcurdanguc est l’arabe corrompu, au milieu duquel se sont introduites quelques expressions toutes locales.
Je dois signaler, comme caractère peut-être tout à fait
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distinctif de ces tribus, qu’elles n’ont point pour nous cette sourde répulsion de parti pris que l’on remarque trop souvent sur d’autres points du territoire. Elles avaient bien primitivement de la répugnance pour nos coutumes ; elles ne pouvaient voir avec plaisir notre rôle de dominateurs; mais ces sentiments tombèrent vite après les premiers rapports que nous eûmes avec elles.
.Te crois que ces tribus sont originairement de race arabe pure, et qu’un long séjour dans les montagnes, une indépendance séculaire, les ont modifiées. Comme nous allons d’abord parler de justice, et que nous connaissons le caractère général de nos justiciables, je dirai qu’entre autres précautions, je laissais toujours l’accusé parler, vociférer tant qu’il voulait; je l’y excitais même, et je l’amenais ainsi à dire lui-môme tout ce qui, aux yeux de tous, devait le faire reconnaître comme coupable lorsqu’il l’était. Alors, honteux lui-méme devant l’improbation générale, l’accusé se retirait, ne pouvant se plaindre du jugement rendu.
J’en veux d’abord citer deux exemples qui sont encore bien présents à ma mémoire et qui, s’étant passés devant de très-nombreuses réunions, ont eu du retentissement.
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