‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabeChapitre 2 sur 13 · MŒURS · texte numérisé non relu

MŒURS

Affaires de justice. — Anecdotes diverses.

Des gens des Beni-Mara étaient venus se plaindre d’un vol de nuit commis à leur prgudice ; les traces des hôtes, quatre ou cinq chevaux ou mulets, conduisaient à la montagne des Trad, encore insoumis. Un homme du douar des plaignants, sorti de nuit pour affaire amoureuse, prétendait avoir vu filer les bêtes et avoir reconnu

parmi les voleurs un autre homme des Beni-Mara, Mohammed. Il y eut de suite de fortes présomptions contre celui-ci ; il avait des cousins à la montagne des Trad, il pouvait très-bien s’être entendu avec eux pour faire voler ses voisins. D’autre part, Mohammed faisait prouver qu'il était, le soir susdit, dans sa tente, qu’il y était aussi le lendemain matin : il pouvait bien s’être levé pendant la nuit, avoir facilité le coup, reconduit quelque temps les voleurs, et être rentré; mais comment le convaincre?

Tout d’abord il prétend que l’accusateur est un de ses ennemis personnels. Quant à lui. Mohammed, il est homme d’âge et sa barbe grisonne, il est au-dessus de tout soupçon :

« Justice de Dieu !... ô prophète ! s’écric-t-il, suflirat-il qu’un jouvenceau vienne accuser un homme comme moi pour qu’on me croie coupable ? Il n’y a donc plus de justice? Où sont-ils les serviteurs de Dieu? On me parle de mes cousins de la montagne ; je suis brouillé avec eux depuis plus de dix ans ; ils m’ont mangé une dot, je ne les ai pas vus depuis^ce sont des enfants du péché, il n’y a rien de commiiiÉ||Btre nous. Faut-il pas que je sois responsable de leurs méfaits, moi qui, tout le premier, voudrais leur arracher la langue? Si on me prouve que je les ai visités depuis dix ans, je paye les bêtes vo- '■‘lées, une amende et plus encore. »

Je réfléchis quelque temps. Je sais que cette montagne des Trad est fertile en blé, et que des gens du cercle y ont des relations avouables pour s’approvisionner ; je compte là-dessus pour arriver à mes fins- — Je dis à l’accusé qu’en effet il n’y a pas de preuves contre lui, mais qu’on l’a dénoncé, et qu’il faut bien que j’écoute toutes les plaintes ; que je vois bien, du reste, à qui j’ai affaire.

— « Un homme comme toi, lui dis-je, chef d’une tente considérable, qui voit déjà les fils de ses petits-fils, un serviteur du prophète, un homme de bien, dont l’hospitalité est connue, dont le cœur est large et la main ouverte, ne peut se compromettre avec des coureurs de nuit. »

Mohammed est dupe de ma tactique, et semblable à ses coreligionnaires, qui croient toujours être plus fins que nous, il n’hésite pas à me complimenter à son tour, et à me suivre dans mes raisonnements.

Après mainte et mainte phrase échangée : c Tu sais, lui dis-je, que je tiens beaucoup à connaître le pays ; tu es un des hommes qu’il me faut pour m’instruire à ce sujet, » et là-dessus mille choses sur les anciennes guerres delà tribu, son territoire, ses impôts, scs marchés, les personnages qui ont marqué, les voyageurs, les pèlerins, les marabouts. Mon discours dure une demi-heure ou plus.

Inutile d’ajouter que, depuis l’abandon apparent de l’affaire, j’ai fait approcher l’accusé, j’ai changé de ton avec lui, je parais tout à fait convaincu que j’ai affaire à un homme recommandable. Quand je le vois suffisamment animé, je lui dis très-vite et de manière à entraîner une réponse également vive :

— € Et quand la récolte est mauvaise, comme l’an dernier, où t’approvisionnes-tu ? — Je vais chez les cousins des Trad ; il n’y a pas un mois que j’y suis allé, i- Là-dessus on se figure l’impression générale. — Ah 1 bo, bo, bo, bo (1) ! murmure l’assistance. Mohammed est tout confus, il regarde comme une grâce d’être emmené dehors, et ne peut se plaindre du jugement rendu contre lui.

Je veux citer un second exemple semblable.

On avait encore dérobé quelques bêtes à un petit douar de cinq à six tentes ; les voleurs présumés étaient des gens d’une tribu étrangère voisine ; les complices soupçonnés, trois jeunes frères, assez mauvais sujets, les seuls habitants du douar jugés capables de ce méfait. Les bêtes avaient, été prises au pâturage, à la tombée de la nuit. Vaincs recherches... seulement les traces menaient près

(1) Sjllabe par laquelle les Arabes manifeslent un grand élonnemenl ou leur admiration en présence d’un résultat tout à fait inattendu et dépassant leurs prévisions.

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de là à une petite fontaine, autour de laquelle se trouvaient beaucoup d’écorces de pastèques et de nombreux vestiges de pas d’hommes.

Un peu avant le moment présumé du vol, des témoins qui avaient passé par là n’avaient vu ni débris de pastèques, ni traces de plusieurs hommes. Un peu après, au contraire, les victimes du vol trouvent à la fontaine les restes de pastèques, les traces d’hommes et de bêtes, celles-ci se rapportant parfaitement aux animaux enlevés.

En calculant le temps qu’il faut pour dépecer et manger plusieurs pastèques, et en le comparant à l’intervalle qui s’est écoulé entre le moment où il n’y avait encore pas d’écorce à la fontaine, et le moment où l’on constata leur présence, je fus certain que les mangeurs de pastèques étaient les voleurs eux-mêmes, et, comme ils ne pouvaient les avoir apportées de chez eux, c’étaient les affidés du voisinage qui les avaient fournies.

Gardant tout cela par devers moi, je fais comparaître les trois jeunes gens. Ali, Moussa et Messaoud. Je leur reproche leur méfait, ils nient; j’insiste, j’invective, je cherche à les exciter le plus possible.

€ Vous êtes des lâches de voler en cachette, au lieu de faire la guerre à l’ennemi ; il faut que tout cela cesse ! Vous avez déjà volé, et pas une seule fois encore vous

n’avez paru un jour de poudre; vous ôtes des fatma, des

frères de juifs ! »

Quand l’animation est suCQsante.

— i Et toi Messaoud, qui a porté les pastèques ?

— Ce n’est pas moi, reprend vivement Messaoud, c’est Ali et Moussa qui les ont por...»

Il n’a pas achevé qu’il veut se reprendre, mais il est trop tard. Le jugement est rendu, et tout le monde approuve.

J’arrive à un fait pour le récit duquel il faudrait une plume plus habile que la mienne.

Un homme des Sassi avait promis sa fille, Yamina, dès sa naissance, au fils d’un de ses amis de la tribu des Âskar. Lorsque la fille eut de onze à douze ans, le futur, jeune homme de vingt-cinq ans, Bcl-Gassem, cavalier du bureau arabe, beau gaillard, d’une ligure mûle et sévère, réclama sa fiancée.

Le père de Yamina prévint sa fille; mais celle-ci protesta, jeta les hauts cris et ne voulut pas se laisser conduire chez son promis.

De là, grande alfaire; Bel-Gassem et tout son parti prétendirent qu’il y aurait insulte pour la tribu des Àskar, si une fille des Sassi refusait d’accomplir la promesse de son père envers Bel-Gassem, surtout lorsque la cause de ce délit était, d’après les bruits courants, un simple

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petit berger des Sassi, Ahmed, pour lequel la jeune fille s’était prise d’une belle passion.

Le père ne pouvant se décider à violenter sa fille, soumit l’affaire au bureau arabe,' et, à un jour désigné, j’eus devant moi tous les intéressés. Bel-Gassem, appuyé des siens, commence ainsi :

— « Monseigneur, je suis un de tes serviteurs ; tu me connais, tu sais si je suis un homme de peu, un homme qu’on peut insulter impunément. Or, voici une fille des Sassi qui m’a été promise, et qui aujourd’hui refuse ma main; si c’était il y a quelques années, moi et mes amis nous aurions enlevé de force ma future au milieu de son douar; nous aurions sauvegardé notre honneur. Nous sommes des créatures à barbe. Les Askar n’ont jamais enduré un affront, ce n’est pas toi qui voudras nous noircir la face aux yeux des musulmans. »

Au moment où Bel-<jassem a parlé d’enlèvement, un jeune homme des Sassi, de la famille de Yamina, a poussé une exclamation ; il s’avance vivement, à son tour il s’écrie :

— « Enlever une fille au milieu de notre douar!... N’y a-t-il donc plus d’hommes chez les Sassi? Pour qui nous prenez-vous, ô .\skar? Et quand donc les Sassi ontils vu pareille chose? Sommes-nous les marchands de légumes de la ville voisine? Nous attendons la décision de

la justice; mais ce ne sont pas les Askar qui nous couperont le nez (infliger un affront) , plutôt mille morts. »

La chose était ardue; habituellement ces difficultés sont réglées par la justice musulmane du kadhi, mais dans «e cercle il n’y avait pas encore de kadhi installé. Depuis plusieurs siècles, ces tribus réglaient elles-mêmes leurs affaires en présence des notables; depuis quelques années seulement elles commençaient à venir chercher la décision du bureau arabe.

Je fis retirer 'tous les intéressés, excepté Yamina; là était toute la difficulté, il fallait obtenir le consentement de cette petite fille.

Yamina s’approcha. C’était la plus charmante enfant qu’il fût possible d’imaginer; petite et très-mince même pour son âge, elle avait toutes les grâces de la gazelle effarouchée; une figure d’un ovale* très-pur, un son de voix plein de charme, et, sans forfanterie, comme sans fausse honte, elle répondait aux objections par des pensées si naturelles, si poétiquement exprimées, si bien senties, que je ne pouvais m’empêcher d’admirer la puissance providentielle qui, dans un milieu si grossier, si sauvage, faisait naître et grandir une créature si exceptionnelle.

Je fis aussitôt appeler le commandant supérieur et

d’un chef de bureau arabe.

d’autfes officiers, et ce fut en leur présence qu’elle nous répondit des phrases dont voici le sens :

— Voyons, ma fille, sois raisonnable; vois les conséquences de ton refus; tu sais bien que ton père t’a fiancée.

— Pourquoi l’a-t-il fait? il n’en avait pas le droit; ce n’est pas lui qui est à marier, c’est moi. Pourquoi a-t-il parlé pour moi?

— Mais c’est l’habitude chez vous; et maintenant voilà deux tribus qui veulent se battre.

— Est-ce ma faute, à moi ? Pourquoi les grands du pays s’occupent-ils de moi, moi si petite, qui ne leur demande rien.

— Mais enfin ton fiancé est un de nos meilleurs et de nos plus beaux cavaliers; sa tente est bien considérée.

— Je ne l’aime pas; j’aime mieux Ahmed, le petit

berger; je suis petite, il est petit; nous sommes faits l’un pour l’autre; c’est Dieu qui nous a réunis; nous sommes si heureux ensemble ! .

— Tu seras heureuse chez Bel-Gassem; tu y auras peu de travail ; il a d’autres femmes et une mère qui s’occupent de la tente.

— Olîl sa mère, j’en ai peur; elle a de grands poils

noirs sur les bras. J’aime mieux mon petit Ahmed tout

seul; nous vivrons bien ensemble, sans l’aide de per-

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sonne. Pourquoi donc faire souffrir ainsi des créatures du bon Dieu? Toi qui es puissant, ne peux-lu faire le bien?

— Je ne veux pas laisser mettre le désordre dans le pays à cause de toi. Veux-tu épouser Bcl-Gassem?

— Non, non, monseigneur; pardonne-moi, mais je ne le veux pas 1 je ne le veux pas I

— Eh bien ! tu vas aller dans une prison que j’ai fait préparer pour toi.

— Oui, j’aime mieux la prison ; enferme-moi avec le petit Ahmed ; nous serons heureux si nous sommes ensemble.

On l’enferma seule quelques heures, mais elle ne changea pas de résolution.

J’arrivai cependant à un compromis qui fut agréé par tous les partis : il fut convenu que Bel-Gassem recevrait publiquement sa fiancée à un jour fixé, qu’il l’épouserait et divorcerait presque aussitôt après, laissant Yamina libre d’écouter son cœur.

Je placerai ici un souvenir drôlatiquc, qui peint l'aplomb des malfaiteurs arabes, pris même en flagrant délit, à l’instar de nos habitués de la police correctionnelle.

Je vois arriver, un beau jour, le nommé Kaddour, du douar de Tain, amenant avec lui de nombreux témoins, et le jeune Ali, déjà mal famé près du bureau arabe» Kaddour dit :

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« — Monseigneur, hier, à la tombée de la nuit, j’allai chercher ma vache attachée près du douar ; je ne la trouvai pas, mais je vis ses traces encore fraîches ; je les suivis et j’arrivai au douar de Houta au moment où Ali, que voici, y entrait conduisant ma vache. J’ai appelé, et tous les témoins |que voici m’ont vu reprendre ma vache des mains d’Ali que je t’amène.

— Le cas est bien simple; qu’en dis-tu, Ali? Tout cela est-il vrai ?

— Oui, monseigneur.

— - De mieux en mieux; tu avoues; ainsi, en prison!

— Comment I Mais je sU& innocent.

. — Ah çà, te moques-tu de moi? Tu viens d’avouer...

— Quoi? Ce qu’a dit Kaddour est vrai, mais je suis innocent.

— C’est un peu fort !

— Veux-tu m’écouter? Tu vas voir.

— Parle.

— Hier, j’étais' allé au douar de mon beau-frère; tout le monde te le dira; veux-tu d^;^pioins ?

— C’est bien ; je t’accorde celà ;^êontinue.

— En revenant de ce douar, la nuit commençait à venir; je passai près du douar de Tain ; je vis une grosse corde sur un buisson ; nous aimons beaucoup les cordes; nous nous en servons pour entraver les chevaux; nous

nousen servons pour. . . Veux-tu te renseigner? Tout le

monde te dira que nous utilisons beaucoup les cordes.

— Oui, oui, passe; il y a môme un usage de la corde que tu ne connais pas, et qui te serait bien dû; continue.

— Donc, voyant cette corde, je la prends à la main, et je continue mon chemin sans me retourner, me pressant un peu, car la nuit tombait. Arrivé près de ma tente, je me retourne; que vois-je 1 une vache attachée à la corde que je traînais. Et Kaddour qui m’appelle voleur! O infamie ! un homme comme moi 1 »

Il me revient un autre souvenir, la contre-partie de l’épisode de la petite Yamina, un exemple d’une dégradation morale aussi prononcée que possible.

Une femme enceinte se présente : c’est Mouna, femme complètement mûre, sale, les traits rudes, la voix rauque. Elle n’a de féminin que sa grossesse. Elle est entre deux hommes; l’un, Ben-Tahan, est le mari avec lequel elle a divorcé, il y a quelques mois; d’autre, Bou-Nif, est le mari qu’elle a pris récemment.

Ben-Tahan est aussi u||i homme mûr, d’apparence vigoureuse, très-sale ; physionomie brutale et grossière.

Bou-Nif est plus jeune et un peu moins repoussant; mais le trio est d’un aspect répugnant.

Mouna frappe sur sa rotondité :

< — Ceci est à mon nouveau mari, Bou-Nif! »

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Ben-Tahan vivement : — « C’est ce que je ne veux pas permettre; cet enfant est à moi, c’est mon bien, il a été conçu quand tu étais encore ma femme.

— C’est ce qui sera à vérifier plus tard, dis-je ; certainement si l’enfant a été conçu pendant que Mouna était encore la femme de Ben-Tahan , celui-ci sera le père.

— A quoi bon, réplique Mouna, tous ces calculs? les femmes en savent plus long sous ce rapport que les hommes; cet enfant est à Bou-Nif. »

J’avais aussitôt pensé à attendre la naissance de l’enfant, et à appliquer le jugement célèbre d’un ancien kadhi, qui, dans un cas pareil, s’était fait apporter un peu du sang de l’enfant, et une égale quantité du san" des deux pères réclamants, et, après un examen plus ou moins sérieux de ces divers échantillons de sang, avait indiqué quel était le père véritable. Mais Ben-Tahan, après avoir entendu tranquillement le cynique aveu de sa femme, reprend avec animation :

— « Tout cela est superflu; ma femme est mon champ, tout ce qui pousse sur mon champ est à moi; ma femme a produit cet enfant quand elle était à moi; cet enfant est mon bien. »

Ainsi ce misérable ne dispute pas la paternité réelle; il ne voit là qu’une question de propriété; la femme étant sienne, le produit de celle-ci doit être à lui.

Scandalisé de cet exemple d’immoralité, je fis de vio lents reproches aux coupables, et je les prévins que je ferais prendre des renseignements pour préciser le jour du divorce, et qu’au moment de la naissance de l’enfant

je ferais le calcul. Je me réservais en moi-môme, si l’époque du divorce ne pouvait être suffisamment précisée, d’arriver à une décision qui favoriserait Bou-Nif. L’enfant à venir me semblant devoir être moins malheureux avec > celui-ci qu’avec Ben-Tahan.

Je n’entendis plus parler de cet incident, et je crois que l’enfant vint au monde mort-né.

C’est ici le cas de placer une croyance arabe qui rend parfois de grands services aux femmes dont le mari a fait une longue absence et trouve, en rentrant, un enfant nouveau-né :

Les Arabes croient que l’enfant, dans le sein de sa mère, peut tomber tout à coup dans l’engourdissement et rester dans le stafu quo^ sans croître ni dépérir, et puis, un beau jour, se réveiller et continuer son mouvement de croissance. On va jusqu’à croire que l’engourdissement peut ainsi durer plusieurs années. Les Arabes disent : L’enfant dort, a dormi pendant tant de temps.

On peut voir, d’un seul coup d’œil, le rôle utile d’une semblable croyance. J’ai vainement tenté, quelquefois, de combattre ce préjugé ; mais on me citait tant d’exemples I

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Les Beni-Mzab qui, ainsi que nos Savoyards, vont travailler plusieurs années au dehors pour ramasser un petit pécule et rentrer dans leurs foyers, sont tellement pénétrés de la croyance susdite, et en ont sans doute tellement besoin, que les Arabes eux-mémes ont fait sur eux ce dicton : « Quand un Mzabi quitte son [pays, il laisse à sa femme une chemise et un pantalon qu’il a portés, et lui dit : € Quand, dans ta couche solitaire, mon image se » présentera à toi, si tu mets ma chemise, tu conce- » vras une fille; si tu revêts mon pantalon, tu auras un » garçon. »

J’avais grande attention de n’arriver à formuler un jugement que lorsque l’accusé était à peu prés convaincu de son délit, en présence de l’assemblée ,->et lorsque la condamhation pouvait être considérée comme émanant de la bouche de tous, même de celle du coupable.

Dans les affaires longues, embrouillées, et que je ne puis citer ici, tous mes considérants, toutes mes conclusions ne mettaient en évidence que les principes bien nets de la plus stricte équité. Jamais rien de caché, jamais de décision que l’on pût attribuer à un autre mobile qu’à un sentiment de justice ; et toujours avec le plus de publicité possible. Ces points, sur lesquels j’insiste, sont généralement négligés; on se contente trop

souvent de faire connaître aux indigènes des volontés, et

rien de plus.

Aussi j’arrivai vite à une notoriété des plus honorables, et les témoignages de sympathie dont je fus entouré aussitôt me convainquirent que je répondais au besoin le plus pressant du peuple indigène.

Je ne réussissais cependant pas toujours à éclairer mes plaignants et à leur faire partager ma conviction ; je vais en citer un exemple qui servira, en môme temps, à faire comprendre l’habitude qu’ont les Arabes de vouloir tout soumettreà l’appréciation d’un juge, lorsqu’ils en ont un qui a su gagner leur confiance.

Messaoud, père de famille, chef d’une bonne tente avantageusement connu déjà au bureau arabe, se présente, un jour, devant moi, en séance publique, et me dit ;

— « Monseigneur, il y a quelque temps, Bou-Kcurche,

un de mes amis que tu connais, m’a invité à sa noce; j’y suis allé, et, après la fête, j’ai donné quatre douros aux musiciens. Or, il y a quelques jours, j’ai invité Bou- Keurche à ma noce, à moi; car j’ai pris une nouvelle femme. Bou-Kcurche est venu, mais il n’a donné qu’un douro, aux muciciens.

— Eh bien !... que veux-tu que j’y fasse?

— Comment ? est-ce que tu ne penses pas que Bou-

d’un chef de buueau arabe. 33 Keurche s’cst mal conduit envers moi? Est-cc qu’il n’esl pas au moins aussi riche que moi? Que lui manque-t-il? N’est-il pas juste qu’il donne comme j’ai donné ?N’est-ce pas, au contraire, un affront qu’il m’a fait?

— Je suis de ton avis, mais ce sont là des choses dans lesquelles la justice ne peut intervenir ; tu as donné volontairement tes quatre douros, il n’en est résulté aucune convention entre toi et Bou-Keurchc; la justice ne peut poursuivre ce dernier.

— Hélasl il n’y a plus de justice, ô Dieu!... ô prophète!... Je vois que tu ne veux pas me faire droit; tu dis que Bou-Keurche a mal agi, et toi, notre chef suprême, tu ne peux pas le punir, le forcer au moins à faire pour ma noce ce que j’ai fait pour la sienne !

— Non, tu peux dire que Bou-Keurche est un homme impoli, un avare, tu peux rompre toutes tes relations avec lui; mais, je te le répète, ce n’est pas [là une affaire que la justice puisse régler. Réfléchis un peu, et tu seras convaincu comme moi.

— C’est bien, je vois que tu ne veux pas me donner la justice que tu donnes à tous; j’en suis peiné, je me retire. »

Et voilà un plaignant qui s’en va mécontent, persuadé qu’il a trouvé le chef mal disposé pour lui, ne voulant pas faire droit à une juste réclamation.

Heureusement ces cas étaient très- rares, et j’arrivai peu à peu à une autorité morale considérable.

Certes, j’ai rendu beaucoup de services à ces tribus; comme, on le verra plus tard, j’ai empéchédes collisions près d’éclater, et qui auraient ensanglanté le pays ; j’ai dirigé des combats, des razzias, dont quelques-unes ont été très-avantageuses à ces populations. Au point de vue politique, je leur ai aussi été très-utile, et cela en écoutant tout simplement un peu ma conscience ; c’est-à-dire qu’en présence de forces françaises considérables qui ne demandaient qu’à frapper, j’aurais pu présenter mes . administrés sous un mauvais jour, et entraîner des événements qui pouvaient servir mes intérêts et mon avenir; mais, comme, selon moi, mes gens ne devaient pas être châtiés, je me regardais comme obligé de l’affirmer. Or il paraît que les Arabes sont si peu habitués à cette façon consciencieuse de régler leurs affaires, qu’ils en furent très-étonnés, et m’en surent gré.

L’énumération de ces services est établie dans ce but seul, de faire ressortir que de tout cet ensemble, c’est ma manière de rendre la justice qui me paraît avoir le plus séduit les esprits, avoir apporté dans le pays le plus de véritables consolations, le plus de satisfactions intimes.

J’en conclus que c’est là le rôle principal, important,

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du bureau arabe : rendre bonne et prompte justice à tous, en tout lieu.

Dans quelques cercles, on considère, au contraire, cette fonction comme accessoire ; pn en charge même un agent nouveau et secondaire; c’est un malheur, car alors, dans les affaires un peu graves, le chef, sollicité de divers côtés, et n’ayant pas l’habitude d’élucider suffisamment les questions, se contente de prendre l’avis de quelqu’un de son entourage; le pli se prend, et dès-lors, l’autorité morale est perdue.

Il m’est arrivé quelquefois, lorsque ma réputation de bon justicier fut bien établie, de voir, à la fin de mes séances, et la salle évacuée, un retardataire se retirer lentement après avoir été présent pendant tout le cours desdébats, et n’ôtre cependant intervenu dans aucun. Un jour, le retardataire était le vieux Ben-Ali.

— f O vieillard, lui dis-je, qu’es-tu venu faire ? Je l’ai vu dans le coin là-bas toute la journée, et tu n’étais intéressé dans aucune affaire.

Pardonne-moi, mon seigneur; j’ai été malade pendant quelque temps; il y avait déjà quelques mois que je ne t’avais vu, et je suis venu voir ta figure ; j’ai rassasié mon œil et inon cœur ; je t’ai vu délier les serrement» des cœurs, dégager les contractions des âmes des musulmans (j’ai cherché à traduire les expressions arabes), etmain-

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