‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabeChapitre 10 sur 13 · GUERRE ARABE · texte numérisé non relu

GUERRE ARABE

Commandement des poums. — Courage arabe. — Position critique — Retour d’une grande razzia. — Petit coup de main sur les Chouchaoua. — Les Nalidi au combat. — Samou le vieux Mekkrazeni.

Je suis arrivé à cette partie brûlante et prestigieuse de la carrière des officiers des bureaux arabes, qui consiste dans l’accQuiplissement par le moyen des forces irrégulières indigènes, ougoums, de certaines entreprises de guerre.

Goums, combats, razzias, expressions magiques si puissantes sur l’imagination des jeunes militaires de l’Al-

gérie, représpn lent tout un ordre d’idées, nouveau pour les fonctionnaires de l’armée, et qui est bien fait pour les séduire. Etre chargé comme capitaine, lieutenant ou môme simple sous-lieutenant, du commandement d’un goum de plusieurs centaines de chevaux; avoir à remplir une mission lointaine et importante, telle que la punition d’une tribu où l’enlèvement de ses ressources; et seul, chef suprême, avoir à résoudre toutes les difficultés qui^ se présentent dans des opérations de ce genre: prendre des décisions sur les marclies, les directions, la manière de vivre, de camper, de transporter le matériel, la politique à observer avec les populations amies, douteuses ou hostiles, l’organisation du goum lui-même, l’action directe à exercer sur lui ; et enfin, au-dessus de tout cela, avoir la possibilité d’amener une belle action de guerre que l’on dirigera soi-même à son gré, la facilité d’aller se mêler à la poudre la plus épaisse, de s’y baigner comme disent les Arabes, d’en rassasier scs yeux, ses oreilles et surtout son cœur; ce sont là des tentations irrésistibles. D'autant mieux que les militaires qui ont déjà fait quelques campagnes, et assisté à des actions de guerre, savent par expérience que dans ces derniers cas ils sont fixés à un rang déterminé dont ils ne peuvent sortir, encadrés dans une troupe qu’ils ne doivent pas abandonner, et comprennentque la carrièredu soldat estuneaflaire toute

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de chance, que celui-ci attendra très-longtemps, peutêtre toute sa vie une occasion favorable de mettre son courage et ses autres qualités militafres en relief, tandis qu’un autre plus' heureux aura eu diverses occasions en , quelques années. Le comma'ndement des goums, au contraire, donne lieu à beaucoup d’occasions, ou de facilités de les faire naître.

Et puis, cette vie, de chef à l’orientale a bien d’autres séductions encore; ce prestige extraordinaire dont on est entouré; cette soumission mêlée de dignité et qui va cependant jusqu’aux attentions personnelles dans l’intimité, des chefs et agents indigènes ; ces grandes et somptueuses tentes ; ces beaux chevaux ; en un mot, cette constante disposition du sujet musulman à garder pour lui toutes les misères et à reporter vers ses chefs toutes les jouissances ; ces sensations nouvelles pour nous ont un attrait qu’il est difficile de méconnaître.

Mais je crains que certains lecteurs ne sachent pas bien • ce que c’est que le goum : quelques mots le feront comprendre.

De tout temps, les indigènes ont eu dans chaque tente des armes et des chevaux de selle munis des harnachements nécessaires. De nos jours, autour des villes et au milieu des tribus qui n’ont pas été troublées depuis longtemps, ces habitudes commencent à se perdre ; les armes

SOÜVEMRS

et les montures de guerre deviennent rares : mais sur les frontières, la lisière du Sahara et dans le Sahara luimème, les anciennes coutumes subsistent dans toute leur vigueur. Dès le plus bas âge, le jeune musulman commence à jouer avec les armes et les chevaux; à quinze ans, c’est un bon cavalier, apte à faire le coup de feu, et dès lors jusqu’à soixante ans au moins, il peut être appelé chaque fois que la tribu a besoin de ses hommes de guerre.

Au milieu d’une population virile aussi bien préparée, le chef d'une tribu a donc bientôt trouvé, lorsqu’il en reçoit l’ordre, et sans beaucoup gêner la population, un grand, nombre de cavaliers prêts à le suivre.

Ces contingents font eux-mêmes porter à leur suite, sur des mulets de bât, leurs vivres et tout ce qui leur est nécessaire pour camper.

Ils sont réunis pour une expédition, un coup de main, une opération déterminée, et rentrent ensuite dans leurs foyers.

C’est là une des obligations des sujets algériens envers l’autorité, c’est un précédent que nous avons trouvé éta- . bli de temps immémorial dans les mœurs arabes.

Les contingents des tribus ou fractions de tribu, sont commandés par les cheikhs, caïds, aghas, qui sont, comme on le sait, des chefs universels dans le pays. La

réunion de tous les auxiliaires qui doivent accompagner une colonne ou agir isolément, est mise sous le commandement d’un grand personnage musulman, ou plus habituellement d’un officier du bureau arabe.

Tout groupe de ces cavaliers irréguliers, petit ou grand, est désigné sous le nom de goum. On dit le goum de tel cheikh, qui n’a cependant que huit ou dix chevaux derrière lui, aussi bien que le goum du caïd, de l’agha, de l’officier français.

C’est ici le lieu de placer quelques réflexions naturellement amenées par l’étude de la guerre arabe; les indigè^ nés ont-ils du courage ?

L'affirmative n’est probablement aujourd'hui plus douteuse, pour ceux qui ont suivi les détails de la guerre de Crimée; mais tant de gens et de ceux précisément qui, ayant séjourné en Algérie, sont à même de donner des renseignements sur ce pays, répètent partout que l’Arabe fuit toujours et n’a aucune valeur guerrière, que je crois ■utile de consigner mes observations.

L’indigène , a beaucoup de courage naturel, son âme bien trempée peut envisager sans faiblir les dangers les plus imminents, les preuves en sont partout dans la vie arabe. Sur vingt hommes réunis, prenez-en dix, quinze et faites-vous raconter, si vous en avez la patience, toute leur vie passée ; vous serez étonné de cette série d’acci-

dents, de cas périlleux dont le moindre certainement inquiéterait beaucoup la plupart de nos campagnards ou de nos citadins.

Dès son enfance, le musulman de l’Algérie se trouve dans un milieu, où à chaque instant, il y a, en quelque sorte, pour lui un danger à redouter; aussi acquiert-il de bonne heure un grand courage personnel, c’est-à-dire que seul, dans un dédale compliqué de périls dont il doit se tirer, il ne s’affaisse pas, ne s’alarme nullement et trouve en luimême les ressources suffisantes pour faire face aux circonstances. C’est là même, je crois, iin avantage qu’il a sur nous en général ; car, en France, un homme pris au hasard et qui serait transporté brusquement et seul, dans une situation périlleuse, perdrait facilement toute assurance; parmi nos soldats même, il n’en est pas un grand nombre, qui, placés isolément dans les cas susdits, se montreraient prêts à la lutte; car, ce qui fait surtout rexcellence de nos troupes, c’est ce qu’on appelle le tact des coudes, l'émulation, l’amour-propre ; et tous ces soutiens font défaut à l’homme isolé.

Mais comment concilier ce grand courage des indigènes, avec les cas très-nombreux, où, lors de la lutte journalière qu’ils avaient contre nous, à l’époque où surgissait à chaque instant une hvée de fusils (expression arabe), on les voyait toujours fuyant, ne défendant à outrance

d’un chef de bureau arabe. 103 aucune position môme bonne, n’attaquant jamais résolùment un poste que nous défendions. L’explication est bien simple, il suffit de rédéchir un peu pour la comprendre; l’Arabe ne connaît pas le point d’honneur; ce sentiment que nous a laissé la chevalerie, lui est tout à fait étranger.

Ainsi, dans la pratique de la guerre, l’Arabe juge à l’apparence d'une affaire, qu’il ne peut avoir le dessus; il fuit, et se conserve pour des occasions meilleures; or, il paraît que ces dernières ne se sont pas présentôès souvent pour lui, vis-à-vis de nous; quoique cependant il y ait bien eu par-ci, par-là, quelques fractions de colonne, rudement traitées par les infidèles, et môme des combats acharnés, notamment une rencontre avec les réguliers de l’émir, dont je ne me rappelle plus les détails précis, si ce n’est, toutefois que les soldats rouges d’Abd-el-Kader venaient sur le versant d'une montagne où notre cavalerie était embarrassée, tirer par la queue les chevaux des soldats français, et combattre corps à corps avec ces derniers. Ceux qui avaient assisté à cette affaire, avaient conservé une grande estime de la valeur musulmane.

Pour nous, élevés avec les idées les plus rigoureuses sur les exigences du point d’honneur, nous qualifions infailliblement de lâcheté, la façon habituelle d’agir de nos ennemis africains; et cependant, il n’y a pas chez eux

défaillance de cœur, il n’y a que logique, simple bon sens ; et cela est si vrai, que par la manière dont il nous a combattus, l’indigène a fait durer la lutte aussi longtemps qu’elle pouvait réellement se soirtonir, et a même été, au dire des hommes politiques, sur le point de dégoûter la France de sa conquête; tandis que sous l’influence de nos sentiments, les choses eussent été bien simplifiées; après quelques batailles acharnées, les habitants de l’Algérie eussent été sinon anéantis, au moins réduits à l’impuissance pour de longues années.

Je le répète, le musulman de nos possessions africaines, est doué de courage, au plus haut point; il ne faiblit pas dans les circonstances critiques ; ainsi, par exemple, lorsqu’il juge toute retraite impossible, qu’il ne s’agit plus pour lui que de faire payer chèrement sa mort, il est plein lie résolution; et je me rappelle souvent à ce sujet, le récit d’une journée de combat, dans laquelle des indigènes cernés au sommet d’un rocher à pic, et privés de tout moyen de fuite, donnèrent des preuves d’une remarquable intrépidité. La plupart se défendirent avec vigueur jusqu’à ce qu’ils reçussent le coup mortel; mais, quelques-uns, animés d’une résolution sublime, se précipitèrent chacun sur un des assaillants, qui étaient des chasseurs à pied, et les enlaçant dans leurs bras, les entraînèrent avec eux dans les précipices, devançant ainsi

d’un chef de bureau arabe. 495 . la mort, de leur propre gré, mais la donnant du moins à un ennemi.

Il ne faut pas oublier non plus, que dans sa lutte avec nous l’indigène n’avait ni organisation, ni discipline, ces excellents ressorts au moyen desquels vingt bons soldats en maintiennent et entraînent cent médiocres. Aussi le jour où l’on a institué sérieusement des corps de troupes indigènes, avec de bons ofliciers français; le jouroùon leur a fait comprendre nos sentiments d’honneur militaire, nous avons vu les tirailleurs algériens rivaliser avec nos soldats, non-seulement sur le territoire africain, ce qui ne paraîtrait pas étonnant, mais en Crimée même, dans une guerre bien autrement terrible.

Sous ce rapport donc encore, je suis heureux de faire voir que ce peuple intéressant est tout disposé à accepter nos idées, si nous savons les lui présenter d’une façon convenable.

Je n’ai pas commandé de goum dans de longues opérations, à de grandes distances, telles que celles qui se pratiquent dans les parties méridionales de l’Algérie, le pays des oasis et des populations nomades; mais souvent et dans des circonstances assez difficiles, j’ai dirigé quelques-uns de ces groupes de cavaliers et fantassins auxiliaires, et voicice que l’expérience de ces commandements m’a fait reconnaître.

D’une troupe irrégulière indigène, on doit exiger fort peu de choses, mais que ce soit les choses essentielles, et . dans ce cas, employer une grande énergie, s’il le faut, pour les obtenir. J’ai vu des officiers trop habitués à nos coutumes militaires, vouloir prescrire des détails minutieux et inutiles, échouer contre l’inertie inévitable de leurs gens, et se mettre ensuite dans des accès de colère' d’autant plus ridicules, qu’ils étaient motivés, aux yeux de tous, par des causes excessivement lutiles. Avec de semblables dispositions on réussit rarement à bien mener un goum. En se bornant au contraire à exiger un ordre de marche, qui laisse une certaine latitude aux individus sans gêner l’ensemble des opérations, en donnant quelques indications bien nettes, sur le mode de camper, d’abreuver les bêtes, de faire le fourrage et le bois, de se garder, -en évitant de fatiguer son monde par de perpétuelles recommandations, on obtient tous les résultats possibles avec ces sortes de troupes.

Il n’esUpas sans importance pour le chef de ces contingents, d’avoir de beaux chevaux, de s’être acquis une réputation de hardi cavalier (tnouleî chahir^ maître de l’éperon), et d’avoir déjà accompli quelque action de guerre, que les partisans du Prophète puissent citer avec leur emphase naturelle.

En dehors de toutes ces conditions, la précaution la

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plus essentielle, je crois, pour bien noiener à fin une opéraion de quelque durée, c'est de connaître parfaitement par soi-même ou par renseignement, le pays dans lequel on doit agir.

Un examen attentif de la plupart des entreprises faites par nous et qui ont eu des résultats malheureux, m’a presque toujours fait reconnaître que la cause principale de ces échecs était dans l’ignorance des chefs, relativement au terrain qu’ils avaient à parcourir. Cette observation me donnait la clef de toutes les fautes commises, et me faisait comprendre comment telle série de positions n’avait pas été occupée, comment à un moment donné la troupe agissante avait été cernée sans pouvoir le pressentir, et accablée sans espoir de secours, sans possibilité de retraite. Et cela, non-seulement pour les'événements qui se sont passés de nos jours, mais pour tous ceux des temps passés, sur lesquels j’ai pu avoir quelques données, notamment en ce qui concerne les armées turques et espagnoles.

Lorsque l’on n’a pas vu une région par soi-même, il est difficile de se la faire expliquer par les indigènes qui sont tout à fait incapables de tracer des indications sur le papier; il faut alors avoir recours à des moyens tout primitifs. On peut sur le sol môme, en fixant d’avance quelques points principaux, se faire indiquer les mouvements de terrain, en se servant de tous les objets que l’on peut

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avoir sous la main, et qui représenteront les cours d’eau,

les montagnes, les collines, les bois, etc.

Dans ce cas, on ne saurait mettre trop de patience .dans les explications à demander, et il faut avoir soin de faire recommencer à nouveau la démonstration par plusieurs individus appelés exprès de divers côtés. Il arrivera encore malgré cela, que bien souvent la vue du pays modifiera grandement les images que l’on s’en était créées; tel défilé que l’on aurait cru inquiétant, n’est point dangereux, tel autre passage qui semblait devoir être facile, est périlleux à franchir.

J’ai failli payer cher, sous l’injonction d’un de mes chefs, l’inobservance des précautions que je viens d’indiquer.

L’ofiieier en question, commandant de cercle, venait de conduire quelques troupes de renfort à une colonne expéditionnaire, et nous revenions ensemble avec une cinquantaine de cavaliers et malencontreusement une vingtaine de bêtes de somme chargées. Nous ôtions sur un point de la frontière même, alors un peu en émoi; et le parti le jilus sage pour nous était de rentrer au plus vite au milieu de nos tribus soumises. Mais le commandant eut l’idée , sous prétexte d’étudier un projet de route stratégique à proposer au général, de nous faire faire parallèlement à la frontière, et dans un pâté de mnntagnes, une marche peu rassurante.

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— t Je connais le pays, disait-il, je l’ai déjà parcouru une fois, ce sera l’alTaire de trois heures au plus, il n’y a rien à craindre.

— » Mais, avais-je beau répliquer, songez donc, combien nous avons de ravins à traverser, de montagnes à couper; si nous sommes attaqués à mi-chemin, si nous avons des blessés, nous qui déjà conduisons un petit convoi de hôtes de somme, quel ne sera pas notre embarras?...

— > Le pays est abandonné, les tribus qui l’habitaient, viennent, vous le savez bien, d’émigrer.

— ». Raison de plus, insistai-je, sur ce territoire, où il n’y a plus ni douars ni troupeaux pour la sécurité desquels la population ait à craindre, il y a bien certainement au sommet des pitons, quelques jeunes gens armés, curieux de voir ce qui se passe, pour en rendre compte à leurs frères; si nous sommes aperçus, il est pos- ' sibfe que signal en soit donné, et que nous soyons assaillis dans une mauvaise position.

— » Ah bah I nous avons de la poudre, et vos objections m’étonnent de vous, qui dernièrement avez fait tel coup, et puis tel autre bien plus dangereux.

— » Ne le croyez pas, ce que j’ai lait qui vous paraît si extraordinaire, et qui en effet pour beaucoup d’autres officiers eût été impossible, vous semblerait moins difficile, si vous connaissiez toute la série de précautions, de

renseignements, d’indices certains que j’avais à ma disposition. La place d’un douar, d’une tente, la présence ou l’absence d’un individu, la réunion des troupeaux à un endroit plutôt qu’à un autre, et d’autres signes encore étaient pour moi des avis précieux ; j’avais de plus, des moyens d’action sur la population, et la possibilité, par exemple, de faire attirer les fractions hostiles, sur un point, loin duquel je passerais, tandis que les groupes amis avaient leurs contingents en mesure de me soutenir sur d’autres positions convenues à l’avance; en un mot, j’avais beaucoup de chances assurées de mon côté, dans la partie que je jouais. Ce n’est qu’à la condition d’avoir prévu toutes les difficultés et d’y avoir paré, que l’on peut tenter des coups qui paraissent ensuite très-hardis. Ici, rien de semblable, nous nous jetons en aveugles dans l’inconnu, votre détçrmination m’effraie...

— > Allons, allons, il faut être plus aventureux, marchons ! »

Il faut dire que ce chef était un de ces officiers, doués du reste de certaines qualités, mais pleins d’une confiance exagérée, gâtés par la facilité constante que donne l'exercice du pouvoir militaire dans l’exécution des choses ordinaires, et entre les mains desquels une troupe est fort exposée.

Gestes et regards, tout semble indiquer dans leur per-

d’un cqef de bureau arabe. 201 sonne impérieuse des dispositions précieuses pour le commandement, et cela est vrai du reste pour les circonstances habituelles, mais l’impression n’est plus la.méme, lorsqu’on les a vus aux prises avec de périlleuses difficultés.

J’ai fait cette observation, et beaucoup d’autres militaires, ainsi que moi, dans maintes occasions.

La marche commence enfin, j’étais très-soucieux, mon chef au contraire toujours plein d’assurance, se montrait légèrement railleur. Pendant une heure environ, aucun incident ne se produit, le pays était très-accidenté, mais désert; nous franchissons tranquillement quelques mouvements de terrain, lorsque tout à coup un petit berger qui se trouvait au fond d’une vallée trèsverte, en compagnie de quelques ânes qu’il faisait pâturer, s’effraie à la vue des burnouss rouges, et se sauve en abandonnant ses bêtes et criant de toutes ses forces.

•Au môme instant, sur un mamelon éloigné un autre jeune homme pousse des cris aigiis. On sait que les gens de montagne ont une façon de vociférer qui leur est particulière et qui s’entend de très-loin ; ce jour là, le temps était très-calme, et je ne sais par quelle circonstance atmosphérique malheureuse pour nous, les sons répercutés par de nombreux échos parcouraient le pays, pleins de vibration.

Le commandant comprit aussitôt la faute commise ; ce jeune homme impatientant, que l’on ne pouvait atteindre, allait peut-ôtre faire arriver contre nous de nombreux agresseurs, et dans ce cas, quelle fin absurde nous allions faire!

On pressa la marche, mon chef avait perdu tout esprit de raillerie. Les cris continuaient toujours ; bien mieux, sur un autre sommet, ce fut une vieille femme qui vint se mettre de la partie ; cette satanôe sorcière avait la voix encore plus stridente que celle du jeune homme. Nous étions impatientés et irrités au dernier point par ces appels pleins d’une féroce exaltation.

Enfin, un, deux, plusieurs coups de fusils sont dirigés sur nous, mais hors de portée et sans qu’on puisse distinguer les tireurs. .V quelques minutes d’intervalle, d’autres coups de feu retentissent un peu plus près de nous : cette fois, les balles passent en gémissant ( 1 ) sur nos tètes.

Je suis de ceux qui s’inquiètent bien plus avant l’arrivée des événements qu’ils prévoient, qu’une fois en présence de ces événements. Mon chef avait les dispositions

(I) Jedi?, gémixsanl, avre intenlion. Los personnes qui onl comballu les Arabes, onl dû remarquer, que quelqiieiuis leurs balles font Piileniire des sons (]ui rc ssi rnblenl à îles plaiiiles; ce qui lient dans ce cas, au peu de sphéricité du projeclilc, el à des points laissés en saillie sur sa surface.

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contraires; le voilà en ce moment véritablement bouleversé, parce qu’en outre du danger personnel, il y a surtout pour lui, la responsabilité. Il avait pâli légèrement, et abandonné tout à fait ses façons olympiennes, je m’étais senti, par contre, naître de la résolution, de l’entrain, les rôles étaient changés; par la force des choses, je devenais le chef véritable de la petite troupe.

— Voyons vite, mon cher, me dit le commandant, nous n’avons pas de temps à perdre, qu’allons-nous faire, vous qui avez l’habitude de ces situations, que pensezvous?

— Il faut faire la part du feu ; vous allez partir le plus

promptement possible, avec le gros de la troupe et le con-

voi ; je vais rester en arrière, avec les huit ou dix cavaliers les plus braves, que je vais désigner moi-môme ; s’il se fait des rassemblements, nous tâcherons de les attirer sur nous, et nous tiendrons le plus possible, pour vous donner le temps de vous tirer de ce guêpier...

— Ce n’est pas le beau rôle que vous me faites jouer là ?

— Certainement, mais vous ôtes le chef, et s’il doit rester quelqu’un ici , il vaut mieux que ce soit moi et quelques cavaliers, que la troupe entière et surtout vous; songezà l’effet produit à Alger, en France. Allcz-vous-en promptement et surtout ne vous arrêtez pas, ne revenez pas, quoi qu’il arrive.

L’ensemble de la troupe prit les devants;, et moi et mes dix hommes restés en arrière nous commençâmes à nous retirer lentement, en fouillant le terrain, pour laisser de suite une grande distance entre nous et nos camarades.

Après avoir passé un ruisseau, nous prenons position sur un joli petit tertre, il me semble le voir encore; le commandant et son monde étaient à peine à un quart de lieue, lorsque tout à coup des balles assez nombreuses nous arrivent des buissons environnants. Deux de nos chevaux sont blessés, et pour comble de contrariété, aux . jambes; plusieurs burnouss sont troués, j’ai un de ces énormes chapeaux de paille à l’arabe, éraflé.

Décidément la position empire; nous sommes cependant résolus à jouer notre rôle jusqu’au bout; une moitié de mes cavaliers reste en position, l’autre fouille les environs, mais on ne rencontre personne, et nous nous retirons d’autant-plus lentement que deux dé nos chevaux boitaient.

Sur ces entrefaites, le commandant au bruit des détonnations n’avait pu maîtriser cette voix intérieure qui crie à tout homme de guerre qui entend la poudre de s’y porter ; il arrivait à toute bride avec des cavaliers de renfort. Dès lors le restant de la troupe, inquiet de ce qui allait survenir, ne s’en allait plus qu’à petits pas, et regardant

d’ün chef de bureau arabe. 205 toujours derrière soi. La combinaison que j’avais fait prévaloir était manquée; il devenait certain maintenant qu’en cas d’attaque sérieuse, nous serions à peu près tous détruits.

Fort heureusement, nous ne vîmes plus rien , les quelques montagnards qui nous avaient assaillis, et qui étaient sans doute les seuls <à portée d’entendre les cris de la vieille femme et du jeune homme, n’avaient probablement pas de munitions pour recharger leurs armes. Nous revînmes sans encombre, ramenant môme les ânes du petit berger et quelques autres bêtes que nous trouvâmes en route.

On a souvent eu occasion de lire dans les relations ou bulletins, la manière dont se fait une razzia ou coup de main sur des tribus; les dispositions prises, la marche, le combat, le succès sont généralement expliqués ; pour éviter les redites je donnerai seulement quelques détails sur le retour d’une grande razzia, fait peu décrit habituellement.

Ces retours sont faciles dans- les immenses plaines du Sud, mais il n’en est pas de même dans les pays de montagnes, et lorsqu’on est à proximité de l’ennemi; j’ai observé par moi-môme, que ramener, dans ces conditions, de nombreux troupeaux était une rude besogne.

Après avoir fait, avec beaucoup de bonheur, à la tête

de 4 ou 500 auxiliaires du pays, la plupart à pied, une razzia considérable sur un grand nombre de troupeaux ennemis, que je savais devoir être réunis un certain jour, sur un point connu de moi, je fus fort désappointé de . voir, une fois la retraite commencée, la lenteur et les embarras de la marche. Dans ces sentiers de montagne, le bétail tenait un espace considérable; la tête du convoi était déjà à l’abri, en pays sûr, là où il était convenu que l’on conduirait la prise, que la queue de la colonne était encore, presque sur le terrain de la razzia, c’est-àdire à plus de trois lieues.

Je restai, on le pense bien, avec les hommes d’élite, à l’arrière-garde, là, où pouvait se présenter le danger, mais j’étais informé à chaque instant de ce qui se passait en avant; les bétes provenant de troupeaux différents étaient difficiles à conduire; les capteurs excités par l’action de l’enlèvement et l’appât d’un gain considérable, étaient dans une grande exaltation; il en résultait des clameurs qui, mêlées aux bêlements des moutons, aux beuglements des bœufs, lesquels, dans ces circonstances, semblent ainsi protester par leurs cris contre des événements inaccoutumés, entretenaient un désordre peu rassurant. Les hommes chargés de conduire la prise, après avoir coupé la queue des bœufs retardataires, ce qui est un moyen de les exciter à la marche, à bout de cette

d’un chef de bureau arabe. 207 ressource, lâchent à chaque moment des coups de fusil, ce qui est encore un autre procédé pour faire avancer le bétail.

Toutes ces causes diverses occasionnaient un tel désarroi, que, si des attaques sérieuses fussent tombées sur nos flancs, nous eussions certainement perdu beaucoup d’hommes et une grande partie de la prise. Bien que très-assuré des derrières de la colonne, que je protégeais par une retraite régulière déposition en position, j’étais fort inquiet des accidents qui pouvaient survenir sur d’autres points, et j’en conclus, pour nos opérations futures, qu’indépendamment des mesures à prendre pour le succès d’une razzia, il fallait encore se préoccuper d’avance des moyens de la ramener. Dans le cas dont il s’agit, nous n’eûmes heureusement à essuyer que quelques coups de fusil de protestation, ihais point de tenta- %

tive énergique de la part de l’ennemi.

Comme exemple d’une surprise à opérer sur un ennemi à proximité duquel on se trouve, j’ai en souvenir un petit coup de main, dont le narré sera comme l’énumération des diverses précautions à observer en pareil cas.

Les troupeaux sont à peu près les seuls intérêts considérables et saisissables des tribus; les leur enlever peut avoir autant d’importance pour la suite des événements.

que, dans une guerre européenne, la prise des villes. Or, j’étais informé que des fractions de tribu, étrangères et même hostiles, de notre frontière, faisaient pâturer leurs bestiaux, dans une certaine plaine, située dans la zone douteuse qui longe nos limites, et pour.des raisons trop longues à expliquer ici, j’en vins à décider qu’il fallait . faire sur ces groupes de populations, un coup propre à leur inspirer plus de circonspection. D’autre part, la situation des tribus limitrophes était telle, que, charger un chef indigène de la conduite du coup demain, c’était ou. faire échouer la tentative, ou amener une conflagration trop considérable ; et ce n’était pas ce que je voulais; je désirais seulement faire arriver une sorte d’avertissement vigoureux de l’autorité.

Les pâturages en question étaient à sept ou huit lieues du chef-lieu de mon cercle ; à mi-distance, j’avais dans un douar une quinzaine de cavaliers soldés pour le service du commandement.

J’envoyai pendant plusieurs jours de suite, et sous divers prétextes, un indigène, à moi, d’une tribu étrangère au cercle, ayant tout intérêt à nous bien servir, et qui avait du reste fait ses preuves, prendre des renseignements, et voir par ses yeux la marche et l’emplacement habituel du bétail convoité, puis un soir, vers dix heures, sans avoir prévenu à l’avance mon individu, je

lui fis dire de monter à cheval, et de m’accompagner, lui prescrivant de me conduire à travers bois, par un sentier détourné, au douar des cavaliers dont j’ai parlé plus haut.

Cette marche nocturne ne fut pas une des épreuves les moins dangereuses de ma vie d’Afrique; à chaque instant ma tête buttait contre les branches d’arbres, mes jafnbes frappaient contre les troncs; mais enfin, nos chevaux tenus en éveil par le voisinage des bêtes fauves dont ils sentaient les traces, ne démentirent pas les qualités précieuses de cette race barbe si adroite et si intelligente, et ils nous tirèrent d’embarras.

Vers une heure du matin, nous arrivons chez mes cavaliers; je les fais éveiller l’un après l’autre, et monter aussitôt à cheval, en leur annonçant sous le sceau du secret, un coup de main à exécuter sur une tribu qui avait donné lieu à notre mécontentement, mais qui se trouvait dans une direction autre que celle que nous devions suivre.

J'eus encore le soin d’ordonner que mes hommes ne montassent que des chevaux; la présence des juments dans le goum pouvant faire naître des hennissements dénonciateurs.

Nous nous mettons en marche dans la direction annoncée d’abord, puis, à un quart de lieue environ,

quand je n’ai plus à craindre d'indiscrétion, je fais faire un crochet bien prononcé et nous nous dirigeons sur la population que je voulais punir. Mes cavaliers comprirent aussitôt ce dont il s’agissait, et ne purent s’empêcher, tout en approuvant, de sourire de la façon dont l’entrept’ise était menée.

Vers quatre ou cinq heures du matin, longtemps avant le jour, car nous étions en hiver, nous nous mettons à l’abri sous un petit bois, dans un pli de terrain, qui nous cachait complètement, et où nous étions à proximité des lieux sur lesquels nous avions à agir. Je fis mettre pied à terre à tout le monde autour de moi, et je plaçai . en vedette, sur le point culminant, accroupi derrière un buisson, mon confident, celui qui était venu reconnaître l’emplacement et sur les indications duquel j’avais arrêté l’installation de l’embuscade.

Cet homme avait une de ces vues extraordinaires, comme on en rencontre chez les indigènes, parmi lesquels on trouve quelquefois des individus qui voient aussi bien avec leurs yeux que nous avec nos lunettes d’approche. Lorsqu’on parcourt l’horizon avec un de ces instruments d’optique, et qu’on croit fort étonner son entourage, en disant: « Je vois là-bas un groupe d’individus; », l’on n’est pas peu surpris d’entendre dire près de soi ; t Ah ! oui, vraiment, à côté de tel accident de terrain ; ces in-

d’un chef de bureau arabe. 211 dividus portent le haïk et le burnouss de telle ou telle façon, ils marchent dans telle direction, ils vont à tel marché, faire telle provision, etc. »

Au petit jour, mon éclaireur prévient qu’il voit briller quelques fusils; ce sontceux des jeunes gens qui viennent habituellement en avant pour voir ce qui se passe, et s’assurer que rien n’indique un danger. Et, en effet, quelque temps après, les bestiaux commencent à déboucher dans la plaine. Je fais monter à cheval, et quand un des troupeaux est au point où je le voulais voir arriver, pour l’enlever, hopl nous partons au trot, puis au galop, pour ne plus le quitter jusqu’à ce que tout soit fini. Atteindre le troupeau désigné, le cerner, l’entraîner en prenant la direction de nos tribus, fut l’affaire de quelques instants.

Des coups de fusil se font entendre derrière nous, nous

n’y répondons pas, l’important est de sortir au plus vite du terrain sur lequel nous sommes, le succès dépend de la vitesse.

Nous arrivions sur le territoire de nos tribus, lorsqu’accourent sur nos flancs de nombreux groupes armés qui nous couchent en joue; heureusement mes cavaliers ont reconnu les assaillants : « Que faites-vous, enfants,

» s’écrient-ils, sans tarder, c’est notre chef, si Gouni,

» (mon nom arabisé), et nous, nous sommes vos » frères. ».

C’étaient en effet des gens de nos douars, qui, aux premiers coups de fusil entendus, étaient accourus voir ce qui se passait, et nous apercevant lancés au galop, avaient cru à une attaque de l’ennemi. Cette circonstance, du reste, n’était pas faite pour encourager une poursuite à, outrance de la part des individus que nous venions de punir; nous avions môme trop d’avance pour être atteints ; le coup avait parfaitement réussi.

Je viens de parler de mon éclaireur ; c’est l’occasion de rappeler un fait qui le concerne; il m’avait communiqué un certain jour une très-bonne idée, c’était de profiter d’une de ces journées franchement pluvieuses, pendant lesquelles il est évident que l’eau ne cessera pas de tomber, pour fondre avec une cinquantaine de cavaliers armés de fusils à percussion, sur une tribu ennemie et de la razzer à fond, sans s’inquiéter du nombre de ses défenseurs qui munis de fusils à pierre, seraient presque dans l’impossibilité de nous nuire. J’avais jugé le coup très-faisable, et je ne me rappelle plus quels motifs nous empêchèrent de mettre ce projet à exécution.

Les montagnards de mon cercle aimaient beaucoup la guerre, mais réduite à de petites proportions, et> faite avec cet esprit que j’ai déjà signalé, et qui fait que l’état d’hostilité se perpétue, parce que le parti qui voit l’affaire tourner à son désavantage, cède aussitôt, quitte à

d’un chef de bureau arabe. 213 tenter la fortune plus tard ; et c’est toujours à recommencer.

J’ai assisté à plusieurs de leurs combats, j’en ai dirigé un entre autres qui m’a laissé de vifs souvenirs, parce que le succès se fit longtemps attendre pour nous. Une tribu de mon commandement était attaquée par une quantité considérable d’ennemis venus de fort loin, et réunis en une sorte de ligue contre le développement que prenait chaque jour notre influence sur la frontière.

Je m’étais rendu en toute hâte au milieu de la population menacée, et au moment où commence mon récit, la situation était fort critique. Notre position sur le terrain, assez bonne du reste, était défendue par environ deux cents hommes embusqués derrière des broussailles et des fragments de rocher ; les assaillants au nombre de douze ou quinze cents, occupaient un long pli du sol, d’où, accroupis contre des touffes d’arbustes ou des pierres, ils faisaient un feu très-nourrf. Ils étaient dans la tenue de combat du pays, c’est-à-dire presque nus, vêtus seulement d’une sorte de grande chemise relevée entre les jambes, et serrée à la taille par une ceinture à laquelle étaient attachés des poignards ou couteaux de diverses dimensions ; la cartouchière et le fusil complétaient l’armement, et une calotte graisseuse le vêtement.

La particularité la plus saillante de cette attaque consistait dans les cris féroces poussés par les agresseurs suivant une certaine mesure bizarre et sauvage, et il y avait assurément dans ces clameurs de quoi intimider de nouveaux débarqués. Mes gens se contentaient de se maintenir, attentifs à ne négliger aucune précaution, à ne découvrir aucune partie de leur position ; nous attendions ensemble pour prendre l’offensive l’arrivée des contingents que le bruit de la poudre devait amener, et, nos ennemis de leur côté continuaient à tirailler en criant, décidés à ne marcher en avant que lorsqu’ils auraient vu chez nous un commencement de désordre, un mouvement de retraite, ou une maladresse qu-elconque.

Enfin, les guerriers des fractions voisines commencèrent à arriver; quand il y en eut un nombre suffisant, j'ordonnai l’attaque et ce fut au tour de mes montagnards à pousser les cris de guerre. Je fis passer tout mon monde sur la droite de l’ennemi, avec l’intention marquée d’occuper une ligne de mamelons sur ses flancs et ses derrières. Le mouvement se dessina avec beaucoup de résolution, et j’eus alors l’occasion de remarquer mieux que je ne l'avais jamais pu faire, combien les habitants de ce pays étaient habiles à profiter de la moindre sinuosité de terrain pour se couvrir, êt arriver en tapinois aux points stratégiques des différentes positions ; sur un ver-

santqui, à l’œil, me paraissait très-uni, ils trouvaient le moyen de s’étendre en longs rubans, presque à couvert des feux ennemis. Le parti opposé en faisait autant de son côté, et je me trouvai pendant un moment, au milieu d’une atmosphère de poudre, de bruits enivrants de détonnations, de clameurs. C’est un de ces rares instants de bonheur, que l’on désire quelquefois bien longtemps, avant de pouvoir les rencontrer. La vie semble plus complète', peut-être parce qu’on est exposé à la perdre d’une minute à l’autre, l’air semble meilleur et plus pur, le cœur se dilate, les poumons fonctionnent plus librement.

Ce petit combat, au point où nous en sommes, ne resta pas longtemps douteux ; dès que notre mouvement tournant avait été commencé, l’ennemi avait pensé à se retirer; au moment où nous vîmes chez lui un peu de désordre, nous courûmes avec quelques cavaliers pour achever la déroute, et les assaillants disparurent de toute part. Il y eut, je crois, sept ou huit tués et une quinzaine de blessés chez les vaincus, et moitié moins de notré côté.

Je ne crois mieux pouvoir terminer cette partie dé mes récits, que par l’esquisse d’un vieux mekhrazeni (serviteur de l’autorité).

Samou avait de cinquante à soixante ans, on le désignait

habituellement sous le nom du vieux Samou, parce que depuis plus de trente-cinq ans, il agissait toujours dans les mêmes régions, et que dans le pays personne n’avait exercé d’une manière aussi constante et aussi longtemps son rude métier. Il avait assisté â une quantité considérable de combats, opéré un nombre fabuleux de razzias, et, la carte du pays en main, il se trouvait que soit avant notre conquête, soit après, il avait eu à sévir sur toutes les fractions de tribus, et même sur presc|ue toutes lés familles; aussi avait-il beaucoup d’ennemis, et s’entourait-il dans sa vie privée de certaines précautions/ Rien ne serait plus curieux que la biographie complète de ce personnage, j’en ai entendu quelques fragments par hasard dans les conversations, ce n’était qu’une suite de péripéties émouvantes ; Samou avait son cheval tué ou blessé, et était obligé de fuir à pied au milieu du pays ennemi et à travei’s mille dangers, ou bien il était blessé lui-même, et se réfugiait avec peine dans quelque fourré; il traversait à la saison des pluies des rivières torrentueuses et était entraîné an loin, roulé, meurtri et plus qu’à moitié mort ; échappé à une première embuscade, il avait à essuyer les attaques d’une seconde, et ainsi de suite pendant plus de trente ans.

Lorsque j’arrivai dans le cercle où se passait tout ce qui précède, Samou était le chef des cavaliers réguliers.

. d’ün chef de bureau arabe. 217 mis à la disposition de l’autorité, et c’était bien le poste qui lui convînt ; je fis promptement connaissance avec lui et appréciai ses qualités, seulement il ne fallait le mettre que sur un ordre d’idées, razzias, tueries, emprisonnements.

A peine avais-je prononcé devant Iqi le nom d’une tribu, qu’il intervenait aussitôt en demandant, combien veux-tu de troupeaux ? combien d’ôtages ? pour quelle époque les faut-il ? et déjà il ruminait tous ses petits plans. C’était un homme uniquement d’action, mais trèsbien doué sous ce dernier point de vue.

La première fois que j’eus à m’en servir sérieusement, comme je voulais arriver à diriger moi-même toutes les actions un peu importantes qui se feraient dans le pays, j’avais donné rendez-vous à Samou et à ses cavaliers, sur un point où je me promettais de le faire travailler en ma présence. Je le trouvai singulièrement accoutré, mais je compris de suite, à sa vue, tout ce que Kon m’avait déjà raconté du vieux serviteur.

Il avait pour tout vêtement un de ces petits cabans de

bure, comme en portent les marins de la Méditerranée ;

le capuchon de ce caban serré solidement autour de la ‘

tête avec une corde db chameau était sa seule coiffure,

une ceinture et une cartouchière bien assujetties liaient le

caban, au milieu du corps; il n’avait pas de burnouss, ce

vêtement si indispensable du musulman qu’on a fait sur

lui ce dicton :

Mcsiem bla burnous*,

Ki kelb bla bassous.

C’est-à-dire :

Un musulman sans burnonss,

(est) Comme un chien sans queue.

Il n’avait pas non plus de pantalon, et sa chemise relevée sur la selle entre ses cuisses, laissait voir ses membres inférieurs nus jusqu’au-dessus du genou ; les pieds étaient à moitié chaussés de savates du pays ; il n'avait même pas d’éperons, mais les coins des étriers étaient tranchants et remplissaient le même but que les éperons, sans être embarrassants comme eux. C’était une longue expérience qui avait indiqué à Samou ce simple et commode accoutrement. Le cheval luî-même avait été soumis à je ne sais quel mode d’entraînement, il avait perdu son ventre du jour au lendemain.

Samou bien installé sur sa monture, les jambes trèspliées, à l’orientale, les genoux hauts, le corps droit, les épaules un peu penchées en avant ainsi que la tête comme il convient à un guetteur, l’œil préoccupé, fixe et avide, la figure noire et rude, sèche et maigre comme tout l’individu, mais bien fournie de muscles, le fusil verticale-

d’un chef de bureau arabe. 219 ment et fièrement campé sur la cuisse droite, Samou avait tout l’aspect d’un grand oiseau de proie perché, et c’était bien le modèle le plus accompli du pirate de terre.

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