GUERRE FRANÇAISE
CompoBition d’une colonne. — Expédition dans le Sud. — Marches forcées. — Sirocco. — Privations. — Anecdotes. — Marche dans le TclI. — Grandes pluies. — Maladies. — Anecdotes diverses.
A mon avis, l’on peut diviser la carrière fournie par l’armée d’Afrique, depuis 1830j.usqu’à nos jours, en trois ‘ phases distinctes.
La première période qui s’étend de 1830 à 1842 à peu près est surtout l’époque guerrière ; c’est celle pendant laquelle il y a le plus de combats partiels, la plus grande somme de dangers provenant de la lutte avec le peuple
indigène. Le manque de ressources suffisantes, l’ignorance des généraux qui n’avaient pas encore trouvé le mode de guerre convenable à la situation, furent les principales causes des événements qui se produisirent de 1830 à 1839. On ne voit alors dans les annales de l’Algérie, que détachements surpris, convois enlevés, posles trop disséminés, défendus par de faibles garnisons qui vont chaque jour s’éteignant, par la pression active de l’ennemi, les maladies, le manque de vivres et de communications régulièresavec les villes principales.
Vers 1840, etaussitôt que le général Bugeaud eûtappris à l'armée africaine, quelle devait être désormais la constitution de la guerre en Algérie, l’état des choses, tout en ayant pour caractère distinctif la lutte armée, change cependant d’aspect, en ce sens que la race conquérante prend définitivement le dessus, sur les habitants hostiles du pays et établit d’une manière incontestable sa supériorité guerrière.
Pendant la seconde période, qui irait à peu près de 1842 à 1847, l’armée d’Afrique a surtout à endurer de grandes fatigues. Cette époque est caractérisée par des marches extraordinaires; l’ennemi qui ne résiste plus guère nulle part, doit être sans cesse poursuivi et son extrême mobilité nous force à de grands déplacements pénibles à obtenir.
d’un chef de bureau arabe. 161
Enfin depuis 1847 jusqu’à ces derniers temps le rôle de l’armée d’Afrique consiste principalement dans l’exécution des grands travaux de route, et l’achèvement de la conquête des massifs.Kabyles.
J’ai assisté, de 1843 à 1845, aux expéditions qui ont eu lieu dans les subdivisions de Mascara et de Tlemcen, et qui sont restées, je crois, les constatations les plus complètes, des efforts surhumains dont sont capables nos soldats.
Ce sont des exemples de cette vie de fatigues, que je voudrais essayer de faire connaître.
J’étais, dans la brigade active de Tlemcen, sous-lieutenant de chasseurs à pied ; les troupes expéditionnaires de cette brigade se composaient habituellement de deux bataillons de ces chasseurs, excellente troupe qui venait d’être formée à Saint-Omer, avec l’élite de l’infanterie française; d’un bataillon de zouaves, vétérans de l’Algérie, dont le nom n’a pas besoin de commentaires; d’un ou de deux escadrons de chasseurs d’Afrique, et de deux obusiers de montagne.
Le général, un de ceux qui ont acquis le plus de renommée, sur la terre africaine, avant d’entreprendre une marche qu’il jugeait devoir être très-rude, passait quelquefois en revue, ces bataillons, homme par homme ; il inspectait chacun minutieusement, s’informait depuis
quelle époque il était en Algérie, combien de fois il avait été malade, et décidait ensuite si l’individu ainsi examiné marcherait ou resterait. En choisissant ainsi, même dans des corps d’élite, on arrivait à former une troupe capable d’elTorts prodigieux.
Il s’agit d’une marche dans le Sud, mais avant d’entrer en matière, n’est-il pas nécessaire d’expliquer Tcomment est outillé le soldat d’Afrique, au moins le fantassin. On connaît ses armes et son sac, voici le complément de ses impedimenta :
— Une trousse qui contient : fil, aiguilles, boutons et diverses variétés de petites pièces d’étoffes propres au raccommodage des vêtements ;
— Quarante cartouches dans le sac, vingt dans la giberne ;
— Les petits ustensiles et cotps gras nécessaires à l'entretien des armes ;
— Le morceau de toile qui, réuni aux deux ou trois autres morceaux semblables des camarades, formera une tente-abri à trois ou quatre hommes ;
— Une couverture ou demi-couverture selon la saison ;
— Le petit bidon do fer-blanc, recouvert en drap, et contenant un litre, porté en sautoir;
— Une sorte de tasse en fer-blanc qui de mon temps
, d’un chef de bureau arabe. 163 était de la contenance d’un quart de litre, mais qui a beaucoup grandi depuis, attachée à la poignée du sabrebaïonnette.
Au départ de Tlemcen, le soldat portait habituellement huit jours de vivres réglementaires en biscuit, riz, sel, sucre et café, et huitjours de vivres d’ordinaire, c’està-dire provenant des deniers que reçoit la troupe pour achats de denrées complémentaires de celles allouées par . l’Etat; ces vivres consistaient en riz, sucre et café, pain blanc pour la soupe, et légumes frais.
Enfin, par escouade, ou réunion de sept à dix hommes mangeant à la même gamelle, il y a trois objets de cuisine à porter à tour de rôle, le bidon, la marmite, la gamelle; un homme se charge d’un de ces ustensiles qu’il lie sur son sac, de sorte que tous les deux ou trois jours à peu près il a ce surcroît de chargement.
Heureusement, la viande se transporte elle-même, une troupe de bœufs accompagne la colonne; chaque jour on abat la quantité nécessaire.
L’administration militaire faisait en outre transporter, par les mulets du train des équipages, ou des bêtes de somme louées aux tribus arabes, des subsistances pour dix à quinze jours au plus; On voit dès lors, que les marches vers un but éloigné de la base d’opérations, ne pouvaient et ne peuvent maintenant môme encore se prolon-
ger longtemps, à moins d’avoir à sa suite, d'immenses ressources toujours didiciles à traîner; il fallait au bout de quelques jours revenir chercher des approvisionnements au point de départ, ou au moins se rapprocher de la région tout à fait soumise, et d’un facile parcours, et s’y faire amener un convoi de ravitaillement. Les hamoys de gueule^ comme disaient nos pères, ont une très-grande importance dans la pratique de la guerre africaine, et c’est une considération à ne pas oublier, lorsque l’on veut se rendre compte des retraites et mouvements divers de nos colonnes actives.
L’ordre est donné; la petite colonne expéditionnaire, composée comme nous l’avons dit, doit partir le lendemain. Le soldat sait déjà que la marche doit avoir lieu dans le Sud, et il a fait la grimace, car nous sommes au mois d’août, la chaleur est grande, les fatigues seront rudes. Expéditions dans la montagne, ou dans le Sud, telle est la manière générale dont le troupier qui ne se pique pas d’étudier les détails géographiques, a divisé les opérations auxquelles il prend part; et, en effet, les marches de la brigade de Tlemcen avaient lieu ; soit, autour de la
ville, dans le Tell, beau pays, accidenté et très-bien pourvu \
d’eau, de bois, et de tout ce qui convient à l’installation d’un camp; soitf sur la lisière du Sahara algérien, région dénudée et sans ressources pour une colonne.
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d’dn chef de bureau arabe. 165
Le premier jouri la marche offre peu d’incidents dignes de remarque ; on est parti à l’apparition de l’aurore; d’heure en heure on fait une halte de cinq minutes; vers 10 heures, on s’arrête pendant une heure pour déjeuner. C’est la grande halte, que l’on appelait dans la brigade de Tlemcen, le café, parce que c’était la seule préparation que les soldats avaient le temps de faire sur le feu.
Après le café, la marche se continue jusqu’à 4 ou 5 heures du soir; le bivouac est installé près d’une belle eau, à proximité du bois; on a fait une dizaine de lieues; rien ne manque encore à la troupe ; le fantassin n’est pas trop fatigué; il est gai, et fait entendre de joyeux refrains. Les anciens exercent leur esprit de raillerie aux dépens des nouveaux; ils ne cessent de répéter à ceux-ci qu’ils doivent se hâter de jouir des belles eaux, des bons feux, des herbes tendres dont on a fait des matelas pour la nuit, de tous les agréments de la montagne, enfin, car ils vont faire connaissance avec une région où on ne trouve que du soleil et du sable. On sQmmeillede bonne heure; un homme par escouade veille pour préparer la soupe que les camarades doivent manger avant de se mettre en route le lendemain.
Le second jour, les arbres sont plus clairsepiés, les collines moins hautes, les sources, les cours d’eau plus
rares; la troupe a fatigué; mais-il n’y a pas encore une ■ grande différence avec ce qui s’est passé la veille; le bivouac est bon ; le soldat, rafraîchi et repu, se livre satisfait à un sommeil réparateur.
La troisième journée, ou part une heure avant l’aurore; il faut prendre l’avance, on commence à entrer dans la sphère des événements qui peuvent nécessiter de grands mouvements, il n’y a pas de temps à perdre. Quand le départa ainsi lieu de nuit, il n’est pas rare de voir les officiers grelotter de froid, même en été, et rechercher leurs cabans d’hiver, tandis qu’à quelques heures de distance, épuisés, tout couverts de sueur, ils suffoqueront presque de chaleur.
On approche de la lisière du Sahara, le lorrain est plus sablonneux; on ne voit* plus que de loin en loin, quelqucsbroussaillcschélives; à grand’peine a-t-on trouvé de l’eau pour le café, on n’en rencontre plus jusqu’au soir, au moment d’installer le bivouac. Mais, attention à l’ordre donné;
On ne dressera pas les tentes, on va seulement se reposer pendant trois heures, on fera une marche de nuit, on a espoir de surprendre un camp ennemi le matin suivant. € Allons, murmure l’homme do troupe, voilà que » ça commence, on sait ce que ça veut dire ; nous allons 1 marcher comme des dératés, et quand nous croirons
d’ün chep.de bureau arabe. 167 » mettre la main sur quelque chose, c’est au contraire » nous qui serons surpris de ne rien surprendre. >
On marche toute la nuit, qu’elle est longue! Le fantassin déjà fatigué en se remettant en marche, commence à se roidir et à faire de grands efforts; le moment où il est tout à fait atteint par le besoin de sommeil, est surtout pénible ; dans cet état de somnolence, le piéton s’endort, butte, s’éveille et se rendort plusieurs fois par minute, et le supplice dure ainsi nombre d’heures.
Cette première épreuve se passe assez bien, cependant quelques hommes, cinq ou six seulement, ont dû être portés en cacolets, c’est-à-dire sur les mulets de bât, attachés à l’ambulance. L’amôur-propre est excessivement excité, l’esprit de corps et d’émulation est dans toute son énergie, les zouaves et les chasseurs à pied, puis les compagnies, les escouades ulles-mômes, tous ces groupes rivalisent, c’est à qui produira le moins d’hommes fatigués. Le matin, comme d’habitude, on n’a pas rencontré l’ennemi, et cependant, malgré de nombreuses déceptions antérieures, on avait été soutenu par l’espoir d’un beau coup. Un jour de succès, une belle affaire, consolent de toutes les journées de souffrance.
Le camp est installé, la colonne va pouvoir se reposer, elle en a grand besoin. L’aspect du pays est triste, c’est
une immense plaine, couverte çà et là de touffes d’alfa, de thym, d’absinthe et autres petites plantes; de trèsrares broussailles fournissent à peine de quoi alimenter les feux de cuisine; l’eau est de médiocre qualité. Le soldat a perdu sa gaieté, mais l’ancien est encore un peu railleur : € Gueux do pays, murmure-t-il, avec ses deux bons Dieu (Jésus-Christ et Mohammed sontchargés du commandement chacun à leur tour, suivant le dire des troupiers), c’est Mohammed qui prend la semaine, nous allons en voir de dures ! »
Le lendemain, la marche continue, on est prévenu qu’il n’y, aura pas d’eau ni de bois pour le café; chaque homme fait un petit fagot, qu’il joint à sa charge sur son sac ; dans chaque escouade que nous avons dit être de sept à dix hommes, on remplit d’eau le grand bidon et la marmite. Deux hommes portent celle-ci au moyen d’un bâton de tente passé dans l’anse de l’ustensile, et deux autres, le bidon. Quelle gène pour ces fantassins déjà si chargés, si embarrassés 1
La journée s’annonce chaudement, on n’a pas cheminé pendant trpis heures, que l’on sent déjà la fatigue; l’eau sans cesse agitée dan^les récipients qui la contiennent, exposée à une température élevée, et recevant à chaque instant de la poussière du dehors, devient bourbeuse; les hommes impatientés de la gène imposée à leur marche
d’ün chef de bureau arabe. 1G9
par cette exigence de porter à deux, un peu d’eau, souffrent et murmurent. On s’arrête pour faire la grande halte, le café, qui devrait couper en deux la journée de marche, et il est à peine sept heures du matin.
A huit heures, il faut se remettre en route, le* pays devient de plus en plus triste; la chaleur est très-grande; de distance en distance, on peut entendre un vieil africain, marmoter : « Gare tout à l’heure, je sens ma douleur, ma blessure, bien certainement nous allons avoir le sirocco I » Et en effet, l’horizon ne tarde pas à se colorer de teintes rongeâtres, semblables aux lueurs provenant d’un incendie lointain ; l’atmosphère se remplit de poussière brûlante, on entend comme le bruit de la mer, ou un tonnerre très-éloigné ; il n’y a pas à s’y tromper, c’est bien lui, le sirocco, la terreur du désert, il arrive impétueux et brûlant, il lècbe tout de ses langues de feu ; le palais se dessèche, la salivation devient impossible, toutes les parties intérieures de la bouche deviennent rugueuses et font éprouver des sensations imprévues de douleur ; une poussière fine comme la cendre des foyers, soulevée par la marche de la colonne et le vent, pénètre dans les yeux, dans les narines qu’elles obstruent ainsi que les oreilles.
Alors commence un supplice difficile à décrire ; que
faire? on est aussi loin de l’eau qui est en arrière que de
celle qui est en avant, il faut marcher quand môme, le* soldat le sent instinctivement, il va, il va, mais dans quel état 1 C’est au milieu de ces souffrances, lorsqu’elles se prolongent trop longtemps, que l’on voit des hommes se suicider ; d’autres deviennent momentanément fous, ou pris de délire; tous sont dans un état d’exaltation nerveuse, d’irritation concentrée qui donne à celte troupe d’ôtres humains l’aspect d’une réunion d’aliénés; les traits altérés, l’œil sortant de son orbite, ardent, égaré, le malheureux fantassin est soumis à une épreuve terrible. C’est le moment des visions décevantes et irritantes, chacun a constamment devant les yeux une source fraîche à l’ombre d’un arbre touffu; oh ! se dit-on, si jamais je puis revenir prés de certain ruisseau^ j'y passerai ma vie ; que peut-on désirer de plus, quand on peut se tremper dans l’eau froide, la faire dégoutter le long de ses bras, dans ses mains, la boire, la savourer I
Mais que se passe-t-il à l’avant-garde? Ce n'est pas un bruit qui se répand; on ne parle plus depuis que le sirocco soufïle,maisil y a un certain mouvement, un empressement, qui ne peuvent se produire que par suite de la présence de l’eau. b]n effet, le détachement qui est en tête a vu une sorte de citerne qui doit contenir de l’eau, il approche ; déception : le petit puits est rempli de cadavres de moutons, qui sont venus de loin, probablement chassés par
d’un chef de bureau arabe.
le vent du Sud, mourir sur quelques gouttes d’eau. Cependant, il y a peut-ôtre encore un peu de liquide, les premiers venus rejettent au loin les moutons crevés, pour débarrasser la source, mais c’est en vain ; un peu de boue saumâtre, c’est tout ce qu’ils trouvent, et encore se hâtent-ils de l’absorber. Pendant ce temps-là, les soldats venus en seconde ligne sucent la laine des moutons morts, laquelle leur paraît encore un peu humide.
Une sorte de mouvement machinal en avant continue, on n’a plus souci que de conserver assez d’énergie pour arriver aux sources, le plus tôt possible ; le vent est toujours aussi fort, aussi chaud, il s’engouffre dans la bouche, empêche la respiration, il aveugle, il assourdit, et un soleil désespérant ne cesse de brûler de ses rayons. Enfin la nuit arrive, et amène un peu de soulagement, si le sirocco souffle toujours, le soleil au moins a disparu, et l’on se traîne jusqu’à l’eau ; cette bonne et belle eau, comme on la caresse, comme on y plonge les bras, la tête, comme on bénit le Créateur qui a fait l’eau; l’eau, en ce moment, est la première des merveilles de la création. Mais que de souffrances pour la conquérir, combien sont encore sur le chemin, couchés tout haletants, combien ne rejoindront que longtemps après, les premiers arrivés I
L’émir est dans le voisinage, il faut se remettre en route, et tâcher de prendre son camp, sadéïra: la zmala
avait été prise, il fallait enlever maintenant la deïra ou
petite zmala.
La colonne est prévenue qu’elle va peut-être déterminer de graves événements, se couvrir de gloire; le général
a fait appel à l’énergie habituelle de scs soldats, il a parlé d’honneur, de sentiments généreux, il peut donc tout obtenir de nos excellents troupiers.
On leur fait savoir que le pays à traverser ne produit absolument rien : il faut porter l’eau, le bois; bien mieux il faut encore se charger de l’herbe qui doit nourrir les bœufs qui accompagnent la petite armée. J’ai en effet vu ce cas extraordinaire, des fantassins portant, outre leur chargement habituel, de l’eau deux à deux, comme je l’ai expliqué, un petit fagot de bois et un botillon d’alfa pour les bœufs; ce botillon placé sur le sac, dépassait la tête des hommes, et leur faisait une montagne sur le dos qui les rendait invisibles de trois côtés au moins.
Dès le commencement de la marche, les chasseurs se plaignent, mais en plaisantant ; c Comment cela finira- * t-il, qu’est-ce que nous ne porterons pas bientôt, est-ce J* que ces paresseux de bœufs ne pourraient pas porter » leurs vivres sur le dos, avec des cordes ? eh ! breton, » bourguignon (les soldats entre eux se désignent encore » volontiers par la désignation de leurs provinces na- » taies), tu verras qu’un jour on nous mettra les cacolets
d’dn chef de büreao arabe. 173 » sur les épaules, et que c’est nous qui porterons les » mulets 1 »
La troupe est encore obligée de faire le café de bonne heure, pour profiter du peu de liquide vaseux qui est resté dans les bidons ou marmites ; puis l’on reprend la marche. Nous sommes tout à fait dans le Sahara algérien, dans une de ses parties les plus mauvaises : on ne voit que poussière et soleil.
Partis à deux heures du matin, à sept heures nous avons fait le café, vers cinq heures de l’après-midi nous rencontrons des puits ; on va s’arrêter pendant deux ou trois heures, le temps de préparer le riz.
Dans la triste région où nous sommes, l’eau ne se trouve plus que dans de petits puits, pressés les uns à côté des autres, comme des tuyaux d’orgue, ou les alvéoles d’un gâteau de miel. Et, chose étonnante au premier abord, de ces puits les uns sont salés, les autres non ; sans que l’on puisse remarquer dans leur disposition un ordre quelconque. Sur cinquante puits, par exemple, il y en aura trente d’une façon, vingt de l’autre, tout à fait mêlés quant à leur emplacement sur le terrain.
La colonne restaurée, la course recommence; bien entendu qu’il y a marche de nuit ; le matin la fatigue est extrême, il y a plus de vingt-quatre heures que l’on est
en mouvement, et l’on n’a fait que deux grandes haltes.
< On va bientôt s’arrêter, un peu de patience, dit un » chasseur en grognant. Ah I oui ! s’arrêter, réplique son » camarade, regarde donc là bas, le général ; voilà deux » moricauds qui viennent de l’accoster; tu sais bien que » quand on voit ces mal blanchis venir conter des * blagues, c'est nous qui en pâtissons, il faut redoubler » la corvée. »
On fait cependant une halte : on a trouvé des puits, il faut préparer un repas ; mais en voici bien d'une autre, crie-t-on de toute part, tous les puits sont salés, pas un ne contient de la bonne eau. On se rafraîchit un peu en se lavant, et l’on espère que par la cuisson l’eau perdra de son goût; espoir encore déçu, le café, le riz doivent , être jetés, il est impossible de les avaler. Il faut se contenter de grignoter du biscuit et l’on repart; la prédiction du chasseur se réalisait. Du reste, de toute façon, on ne pouvait camper auprès d'une eau qu’il n’était pas possible d’employer.
Peu après la reprise de la marche, la fatigue commence à se montrer excessive, il faut avancer cependant, on ne cesse de répéter de la part du général que l’émir est là, tout près, que l’on peut prendre son camp. Les dispositions sont réglées d’avance : une fois en présence de la deïra, un bataillon se dirigera sur la droite, un second sur la gauche, le troisième fondra droit devant lui; la
d’dn chef de bureau arabe. 175 cavalerie ira couper les lignes de retraite de l'ennemi.
Tout cela surexcite et fait encore patienter pendant quelque temps, mais vers les deux ou trois heures de l'après-midi du second jour, il y a plus de trente-six heures que l’on est en route, et il n’est pas question de camper.
< Décidément, c’est trop fort, entend-on dans les » rangs, cette fois-ci, nous allons plus loin que le Sud, » le fameux Sud est dépassé; on abuse de nos jambes, » encore quelques jours comme çà et nous rentrerons en > France par terre. »
Alors commence une véritable marche au calvaire, les hommes exténués ne tiennent plus que d’une manière incertaine sur leurs pieds endoloris, beaucoup boitent, presque tous avancent péniblement en sautillant sur la pointedespieds,dansrimpossibilitôoùilssontdes’appuyer franchement sur ces parties inférieures du corps. Il est difficile de faire comprendre cette façon de se mouvoir, d’hommes accablés de fatigues, souffrant de tous côtés, et continuant à se porter en avant, par la puissance d’une volonté énergique. L’allure tient à la fois de l'idiot, de l'ivrogne et du paralytique. A chaque instant le général est obligé de faire arrêter l’avant-garde pour laisser au gros de la colonne la facilité de rejoindre; on fait peu de chemin en beaucoup de temps.
Cependant les exemples de courage abondent ; un chasseur donnait^ depuis quelques instants, des signes d’une grande faiblesse ; il avait failli tomber plusieurs fois ; on lui conseille de demander un cacolet, * Moi, répondit-il, je ne suis jamais allé sur les mulets, et j’espère bien ne pas faire leur connaissance ; » et il continue de se traîner. Enfin il s’affaisse et s’évanouit ; on le porte aux cacolets d’ambulance, quelques minutes après il était mort. Quel héroïsme plus digne d’admiration que celui de ce simple chasseur, qui sans autre mobile que celui de sa réputation de soldat infatigable vis-à-vis dé scs camarades, ne veut pas céder quoiqu’épuisé complètement, et lutte avec lui-méme jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Nous atteignons ainsi la fin du jour et nous approchons de la position indiquée au général, comme contenant le camp ennemi. A une dernière halte nous nous rallions le plus possible ; chacun s’apprête à produire un effort suprême. La colonne avance en silence ; elle est proche du dernier mouvement de terrain qui lui cache la deïra ; elle arrive; ^rien devant elle. Le fils de Mahi-Eddin, le vigilant et infatigable Âbd-el-Kader, a levé le camp, aux premiers signaux de ses vedettes; il était encore là, il y a une heure au plus, on trouve dans l’emplacement qu’il occupait, des restes de feu non éteints, des peaux de bêtes nouvellement abattues, de nombreuses traces toutes
d’un chef de bureau arabe. 177 fraîches. Avec quoi,commentlepoursuivre;il estpartiavec tout son monde bien reposé, il a une avance considérable. Nos hommes, certes, pouvaient encore soutenir un combat de pied ferme et faire honneur au drapeau, mais une marche forcée, aux allures vives, était de toute impossibilité.
Le général se décide à faire bivouaquer après avoir tenu sa colonne en marche, pendant quarante-deux heures.
L’excursion en avant continue encore quelques jours, de la môme manière, et puis on revient dans le Tell,' pour rentrer dans Tlemcem même, ou prendre un ravitaillement qui permette de se livrer à de nouvelles pérégrinations.
La marche de quarante-deux heures est ce que j’ai vu de plus fort'; dans une expédition, à laquelle mon bataillon ne se trouvait pas, on a été jusqu’à cinquante-deux heures, mais les conditions d’eau et par conséquent de nourriture étaient meilleures.
Ces sorties dans le Sahara se payaient chaque fois, au retour, par un grand nombre de malades atteints généralement de dyssenteries aiguës ou de fièvres rebelles.
En présence de l’énergie extraordinaire de nos soldats d’Afrique, j’ai souvent cherché, dfins un but de comparaison, des détails sur ce qui concernait le piéton des légions romaines, dans les courses qu’il a faites dans le
SODVEÎCIRS
Sahara où il a laissé de nombreases traces ; j’aurais voulu savoir au juste ce qu’il portait, et, comment il- était organisé poùr la marche dans le Sud. Je n’ai pu trouver que les renseignements connus sur les armes et les provisions dont était habituellement chargé le Romain à pied, mais rien de particulier s’appliquant aux excursions dans la région sèche et dénudée de l’Algérie méridionale. Toutefois d’après les notions générales de l’histoire, et à se rappeler la façon dont les nourrissons de la louve traitaient les pa^s conquis, je suis amené à croire que les hastaires, princes, triaires, vélites et autres fantassins romains, devaient utiliser les indigènes comme bétes de somme, et dans des cas analogues à ceux que j’ai signalés plus haut, faire porter auprès d’eux, tout ce qui n’était point armes proprement dites.
La guerre d’Afrique donne aussi naissance pour le soldat, à des épreuves d’un genre tout opposé, je veux parler des souffrances d’une colonne au milieu de la neige et des grands froids amenés par des ouragans qui durent quelquefois plusieurs jours de suite.
Je n’ai pas, pour mon compte, avec mon bataillon, éprouvé sous ce rapport des rigueurs comparables à ce que j'ai dit d’une marche dans le Sud ; autant que je puis me le rappeler, chaque fois que l’hiver s’est fait fortement sentir au milieu de notre colonne, nous avions du
d’ün chef de bureau arabe. 179 bois à discrétion, et si le sob était trop froid sous la tente, pour s’y reposer, on pouvait s’accroupir en plein air près du feu, pendant la durée de la nuit, et n’être pas encore trop malheureux.
Les chasseurs à .'pied munis chacun du sabre-baïonnette, avec lequel ils coupent facilement les arbres en se mettant à plusieurs, avaient tous les jours de trèsbeaux feux; ils éclaircissaient tellement les bouquets de bois, qu’à une certaine époque on ne les appelait plus que les défricheurs. Ils causèrent, un jour, par là, un vif chagrin au général, qui faisait tracer la carte du pays par son état-major. Celui-ci s’était beaucoup servi, à ce qu'il paraît, dans l’établissement de cette carte et comme point important, d'un grand arbre, isolé sur un immense plateau au sud et à quelques lieues de Tlemcen. Le général et toute la colonne du reste connaissaient beaucoup cet arbre. Mais à une marche qui eut lieu de ce côté, le général ne vit plus son point de repère ! t Un arbre topographi- > que, comprenez-vous cela, répéta-t-il, plusieurs fois, » ce sont ces diables de chasseurs,' ces défricheurs qui » m’auront fait ce beau coup là ». Et en effet, un détachement de cette troupe avait bivouaqué près de cet indice topographique et en avait fait une bûche de Noël.
Dans la saison froide, on le comprend facilement, bien que l’on ne manquât généralement pas de feu, presque
tons les hommes étaient atteints de toux plus ou moins aiguës, et la tranquillité nocturne du camp en était troublée. Une nuit, le général impatienté sort de sa tente, et va se promener autour des abris des chasseurs pour considérer leur installation ; il remarque alors que quelques hommes ont la figure découverte, et les couvrant avec affectation de tout ce qui lui tombe sous la main, voire môme des gamelles, il ne cesse de répéter à haute voix : € Ils ne se couvrent pas, ces hommes, ce n’est pas éton- * nant s’ils toussent, les officiers n’y veillent pas. *
Ce n’était qu’un prêté pour un rendu, à quelque temps de là, je me rappelle que c’était dans la nuit de Noël, nous passions la Tafna à gué, l’eau était glacée; il était tombé de la neige pendant plusieurs jours; et le fantassin qui traversait la rivière, était baigné jusqu’à mi-ventre, ce qui, dans de semblables circonstances, produit une sensation très-pénible. Le général était sur la rive, surveillant le passage autant que possible, car la nuit était un peu sombre, et il y eut un homme entraîné, qu’on ne retrouva jamais. Les chasseurs se rappelaient la semonce du général remontant à quelques jours ; en sortant de l’eau ils toussaient avec exagération, et arrivés assez loin du général pour être entendus sans être suffisamment distingués, ils répétaient tour à tour : * Ils ne t se couvrent pas, ces hommes, c’est pour cela qu’ils
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» toussent ; couvrez-vous donc, vous ne serez plus en- » rhumôs. >
L’épreuve la plus rude que je me souvienne d’avoir enduré en ce genre, consiste dans une marche qui fut fort pénible, non pas précisément par suite du froid, mais plutôt parle fait de la grande humidité provenant d’une immense inondation. Nous ôtions au milieu d’un système de montagnes, marchant dans la direction de Tlemcen ; à peine avions-nous quitté le bivouac, qu’une pluie tout à fait torrentielle vint à fondre sur la contrée; tous les petits ravins, les enfoncements, les dépressions de terrain se reiuplirent d’eau en quelques instants; nous marchions presque constamment dans des flaques liquides dont le niveau nous arrivait à mi-jambe. Sur la fin de la journée, et sans qu’il y ait eu de grande halte, nous fûmes arrêtés par un dernier ruisseau qui était devenu une véritable rivière. A l’aide de quelques cavaliers établis de manière à préserver les fantassins du courant, une partie de mon bataillon passa; mais le cours d’eau grossissant à vue d’œil, et devenant dangereux, on interdit le passage, et je fus de ceux qui restèrent arrêtés par les eaux. La pluie accompagnée d’un fort vent d’orage, ne discontinuait pas; il fut impossible d’allumer du feu; tous les vêtements étaient mouillés, ainsi que les couvertures;
la nuit fut terrible à passer ; il mourut 7 ou 8 hommes
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du bataillon, ce qui indique sulTisamment les souffrances de ceux qui survécurent.
Fort heureusement 1e lendemain, la pluie ayant cessé, le ruisseau baissa beaucoup de niveau, et nous pûmes reprendre notre route.
Un des spectacles les plus poignants qui se présentent à mes souvenirs, est celui de jeunes soldats bien constitués, n’ayant aucune partie essentielle de l’organisme sérieusement atteinte, et s’éteignant cependant sans qu’on puisse les sauver, par 1e fait seul d’un épuisement momentané. Combien de fois n’ai-je pas entendu les médecins militaires déplorer ces malheurs et dire : * Voilà deshommeé qui vont mourir, et cependant si l’on pouvait d’un coup de baguette les transporter sur le bord de la mer, et leur faire boire du vin, demain ils seraient en état de danser.
J’ai du reste éprouvé la chose par moi-méme ; à la fin dé 1845, j’étais à Lalla Magbnia, poste, très-malsain à cette époque, que nous avions élevé l’année précédente et qui nousavait valu la belle campagne du Maroc de 1844 (Isly) à laquelle j’ai été heureux de prendre part. Dans ce camp fortifié, trois bataillons venaient d’étre successivement désorganisés dans l’espace d’une saison; à un point que mon bataillon par exemple, sur 700 et quelques hommes présents, n’eut un jour que 22 chasseurs à
d’un chef de bureau arabe. 183 présenter pour le service. Parmi eux tous, une dizaine seulement parut avoir échappé aux maladies régnantes, mais quelques mois après, ces malheureux tombèrent tout à coup très-gravemcn’t malades, quelques-uns perdirent la vie. Le venin ne les avait que plus réellement et profondément atteints.
J’étais de mon côté, dans un état presque désespéré, car, je me rappelle avoir entendu mon médecin dire à un capitaine malade qui demandait ma couchette à l’ambulance, de prendre patience, que si je n’étais pas évacué promptement je mourrais en quelques jours, etqu’ainsi la place serait de toute façon vacante. J’avais une dyssenterie aiguë, une gastrite, un commencement de maladie de foie, et une fièvre constante. Bref, je fus compris dans un convoi d’évacuation de malades, que l’on envoyait de Lalla Maghnia à Oran, par Nemours. Pour arriver.de notre point de départ à ce dernier petit port de mer, il y a une chaîne de montagnes à franchir, et quand on est au point culminant, on voit, on sent la mer Méditerranée.
Tant que le convoi fut sur la partie du trajet qui va de Lalla Maghnia au sommet de la chaîne, les malades ne cessèrent de gémir; il en mourut môme trois ou quatre dont un jeune sous-officier de cavalerie; encore quelques instants de répit, et ils auraient probablement été sauvés. Mais à peine sur la crête, beaucoup d’évacués se^ sentirent
comme régénérés par le changement subit d’air; il ne mourut plus personne jusqu’au moment de l’embarquement; loin de là, 'un bon nombre se trouvaient déjà convalescents. Moi-méme, je me rendis à bord sans l’aide de personne, je bus, je mangeai très-bien, ne me lassant pas de respirer à pleins poumons. Enfin en arrivant à üran, je ne voulais pas aller à l’hôpital sur lequel j’étais évacué, je me sentais tout à fait rétabli; les médecins qui avaient en main les pièces me concernant, ne pouvaient en croire leurs yeux. Pour le moment je fus guéri, et beaucoup d’autres comme moi, seulement pendant les sept ou huit années suivantes, j’eus souvent des accès de fièvre, .suites des maladies antérieures.
Et maintenant que nous avons vu les souffrances du fantassin d’Afrique, si nous nous demandons quelle récompense il retirait de son séjour de plusieurs années sur cette terre inhospitalière, nous trouvons qu’il épuisait ses forces, se condamnait à des douleurs, à des infirmités précoces, mais qu’il rentrait dans scs foyers, sans distinction honorifique, sans avantages matériels; bien plus il quittait l’armée avec des vêtements en guenilles, usés par la guerre, ce qui, deux ans de suite, excita une vive indignation chez tous ceux qui furent témoins d’un si . triste spectacle.
Aujourd’hui du moins, grâce à l’initiative impériale.
d'dn chef de bdreau arabe. . 185 un soldat qui aurait à endurer les épreuves que j’ai vu subir à mes braves petits chasseurs, serait certain de ne pas quitter le service sans recevoir un signe distinctif, et même annuellement une petite rémunération pécuniaire.
C’est avec un vrai bonheur que j’ai enfin constaté une attention généreuse pour nos incomparables soldats.