‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabeChapitre 5 sur 13 · GO SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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des coups de pistolet, des éclats de rire, des battements de main en cadence, dont les Arabes s’accompagnent souvent dans leurs chants.

Ddfaulsdes indigènes. — Inertie. — Fourberie. — l’résoinption religieuse. — Exactions des chefs.

Il existe sur les populations indigènes de l’Algérie un ensemble d’opinions bien peu flatteuses. Dos officiers ayant dirigé des alTaires arabes ont eux-mêmes, par leurs publications, contribué à répandre ces idées, et il paraît difficile aujourd’hui d’ameper les esprits à admettre que la société arabe n’est pas plus que toute autre l’expression de toutes les abominations imaginables, la réunion de toutes les immoralités connues.

Les officiers dont je parle n’ont pas assez senti, je crois, qu’ils devaient se dégager tout à fait de leurs préoccupations journalières pour pouvoir juger et parler sans être taxés d’exagération.

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d’un chef de bureau arabe. 61

Sur un territoire grand quelquefois comme une ancienne province de France, et jamais plus petit qu’un département de nos joui's, le bureau arabe est à peu près la seule autorité sérieuse qui reçoive les plaintes de tout genre ; de plus, la comparution devant le bureau arabe et l’instruction des affaires sont gratuites; le temps n’est rien pour l’indigène et il le gaspille volontiers; enfin, le musulman de l’Algérie n’a pas les mômes idées que nous sur ce qui est réellement matière à contestation et à plainte; au moindre froissement, il vient exposer ses griefs. Il est donc facile de comprendre que le bureau arabe soit journellement encombré. Il reçoit une quantité considérable de plaintes, et celui qui, dans ce milieu, veut peindre la physionomie arabe tombe facilement dans l’exagération.

Si, chez nous, dans notre France civilisée, tous les degrés de juridiction étaient supprimés ; si, pour y suppléer, il y avait’ dans chaque département une seule autorité chargée de tout entendre et de tout régler; si, enfin, des circonstances analogues à celles que nous avons indiquées favorisaient la production des plaintes de toute sorte, quel ne serait pas t’embarras du fonctionnaire en question ? Et s’il voulait ensuite dépeindre notre état social, quel tableau alarmant n’en ferait-il pas!

Les Arabes de l’Algérie ont de grands défauts, rien de

plus vrai; mais ils ont aussi de belles qualités que nous pouvons leur envier. Examinons les défauts.

Ce qu’il faut reprocher aux indigènes, c’est leur paresse, leur répugnance à tous progrès dans le sens de notre civilisation, et leur esprit habituel de mensonge et de fourberie. Ces infirmités, toutefois, ne sont pas incurables. Il est bon de rappeler à ce sujet que les indigènes n’ont pas toujours été ce que nous les avons trouvés à notre débarquement à Sidi-Fcrruch; ce que nous avons rencontré alors est le produit de trois cents ans do pillage et d’un arbitraire aussi stupide quebarbare. De là l’inertie de l’Arabe du Tell; elle n’a pas toujours été le trait caractéristique de ce peuple, car, si l’on consulte les vieux livres, les manuscrits, les traditions qui existent, soit dans le pays, soit en Italie et en Espagne, on voit que, du onzième au seizième siècle, l’Algérie actuelle était partagée en plusieurs divisions politiques où régnaientde petits princes de race indigène, notamment à Tlemcen, Mostagaiiem, Tenès, Alger, Bougie, Médéab, Constantine.

Alors, cette contrée ne ressemblait en rien à celle que nous avons conquise; alors, les indigènesavaient de nombreuses cultures, des plantations variées; ils entretenaient des systèmes d’irrigation, et l’industrie était développée : il suffit de rappeler les cuirs, les soies, les tis-

d’lN €11EK DE BinEAU ARABE. 63

SUS brodùs, l’orfévreric, les manuscrits, les essences, les produits du Soudan, les minerais de plomb, etc.; on soignait et améliorait les races animales. Les princes qui gouvernaient ces petits Etats faisaient élever des constructions d’une architecture élégante, dont les vestiges trop rares subsistent surtout dans l'Ouest; ils avaient généralement auprès d’eux des chrétiens d’Europe, des Francs, qui, traités avec distinction, contribuaient à faire adopter les idées d’amélioration qu’ils avaient apportées de leur patrie; ils s’entendaient surtout, dit la tradition, à la tenue des comptes et à l’organisation des services financiers. Aussi, la situation de ces contrées était-elle trèsprospère; on ]ieut le voir par ce qui reste des traités passés à cotte époque entre les divers Etats africains des bords de la Méditerranée et d’autres peuples, tels que les Génois, les Pisans, les Livournins, les Napolitains, les Tabartins, etc.

A cet état de choses succède la tvrannie des pachas turcs, lesquels chassent les dynasties régnantes, sèment partout la discorde, s’aident des uns pour piller les autres, et enfin, par leur odieuse et facile exploitation, amènent forcément la .situation que nous déplorons. Si l’on veut bien remarquer que, depuis quinze à vingt ans seulement, nous indiquons à ce peuple un ordre d’idées tout opposé à celui qu’il était habitué à supporter, on ne trou-

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vera pas étonnant qu’il n’y ait pas encore eu chez lui un

changement complet.

Nous croyons avoir beaucoup fait quand, par une circulaire, nous octroyons des primes d’encouragement pour certains produits; et cependant combien l’indigène est loin d’être en mesure de comprendre ces procédés de notre part !

En voici un exemple :

Il n’y a pas plus de trois ans que des primes ayant été accordées aux indigènes pour les poulains et pouliches qui seraient reconnus les mériter, il fallut d’abord user d’autorité pour faire comparaître les candidats, sans quoi, il n’y aurqit pas eu de concurrents, malgré toutes les lettres et publications possibles. Puis, lorsqu’après examen des animaux et leur inscription détaillée et régulière, on offrit les primes, il est arrivé, à ma connaissance, que dans une des principales villes de l’Algérie, les indigènes récompensés refusaient l’argent offert, répétant qu’ils ne voulaient pas vendre leurs bêtes : « Vous m’avez inscrit, disaient-ils, bien certainement mon cheval est au Beylik (l’Etat) et, un jour, il me le fera réclamer. * Toutes les explications possibles ont été données, et la résistance des individus a été vaincue; mais je suis assuré que la plupart se disent encore : c Ce que j’ai vu là n’est pas possible : donner de l’argent et ne rien prendre

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en place n’est pas naturel ; il y a quelque chose là-dessous; que Dieu nous soutienne! ®

C’est cette difficulté, toujours la même sous diverses formes, qu’il faut vaincre par l’attention continuelle, le dévouement sans bornes de nos agents.

Ce qui précède, sur l’inertie de l’Arabe, entraîne, par une série de mômes raisonnements, l’explication de son esprit de mensonge et de fourberie.

Il est si vrai que ce vice est le produit de la mauvaise administration des Turcs, que, dans les pays un pou accidentés et difficiles, où les pachas n’avaient aucune action (1), on retrouve le caractère franc et loyal de l’homme primitif. Tout le monde connaît, sous ce rapport, le type kabyle. Chez les populations montagnardes que j’ai administrées, et qui, du reste, n’étaient point soumises aux Turcs, j’ai constaté beaucoup de dispositions à la franchise, à la sincérité; il en est, je pense, à peu près ainsi dans presque toutes les montagnes du Tell, et c’est la majeure partie du territoire de l’Algérie cultivable.

A ce propos, je ferai remarquer que la dénomination

(1) Il est noter que les Turcs, maîtres des villes et do quelques plaines, ne faisaient que des coups de main sur le reste du territoire, et ne possédaient réellement, après trois cents de violence, qu’une faible partie de la surface de l'Algérie. N’est-cc pas la plus éclatante condamnation de leur stupide pouvoir?

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SOUVKMnS

d’Arabes, appliquée à tort par moi jusqu’à présent, par suite d’une mauvaise habitude, aux indigènes de l’Algérie, ne convient en réalité qu’aux gens du Sahara et à quelques tribus du Tell, qui représentent à peu près les descendants des conquérants venus de l’Arabie et sont plutôt nomades que cultivateurs. Le reste de la population, qui forme la très-grande majorité et où domine le sang berbère, sera divisé, dans la suite de mon récit, en Telliens de plaine et Telliens de montagne^ et on se rappellera enfin que mes souvenirs concernent surtout les Telliens de montagne.

Que dire de la prétendue mauvaise foi doi)t on gratilie généralement les Telliens, en matière commerciale, par exemple ?

Pour mon compte, j’ai toujours observé dans leurs affaires de commerce entre eux une extrême bonne foi. Ce n’est pas dans leurs relations avec nos colons européens qu’il faut les juger; là, toutes les bases qui peuvent servir à une appréciation sont faussées. Avant de pouvoir se prononcer, il faudrait être à mémo d’établir de quelle manière ont commencé les rapports de commerce, quels ont été les premiers trompeurs, quels mauvais procédés en sont résultés réciproquement.

Ilicn de plus primitif, au contraire, que la bonne foi qui existe dans les relations commerciales entre indi-

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gènes; rien de plus notoire que la fidélité des dépositaires, la confiance rarement trompée des trafiquants les uns dans les autres. Ce que je me rappelle de plus fort en ce genre est la tranquillité d esprit avec laquelle un certain marchand de bœufs attendait, depuis deux ou trois ans, une sorte d’associé auquel il avait confié pour cinq à six mille francs de bétail avec mission de le conduire et le vendre à Alger. Mon négociant n’avait aucune nouvelle de son fondé de pouvoirs, mais il n’en était pas inquiet; il aura, pensait-il, entrepris quelque longue opération au loin, mais je suis sur de lui; si, du reste, il n’a pas paru à telle époque, j’irai dans tel pays, à tel marché, me renseigner; là, je saurai par ses amis ou sa famille ce qu’il sera devenu.

Dans les grandes entreprises commerciales qui ont pour terrain le Sahara, le Soudan, le Maroc, Tripoli, Tunis et nos oasis, une bonne foi complète est de première nécessité ; sans celte garantie, le commerce ne pourrait se faire dans ces contrées où le règlement du moindre désaccord, devant une autorité, exigerait des déplacements de plusieurs mois et serait le plus souvent impossible, par la grande difficulté de réunir en temps utile les preuves et témoignages.

Mais le fanatisme religieux? Ah ! là, il y a un obstacle plus réel. Sur le terrain de la religion le musulman est

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plus difficile à manier; il est convaincu qu’il est l’enfant ' chéri de Dieu. De quelque manière que l’on aborde les questions religieuses, le mahométan se place de primeabord à une distance incommensurable au-dessus de nous. Aussi la meilleure conduite à tenir consiste-t-elle dans l’indifférence la plus complète; il ne faut ni aider ni gêner le musulman, au point de vue religieux. Ainsi, lorsque nous faisons élever des mosquées, lorsque nous favorisons, avec les navires de l’Etat, le pèlerinage de la Mecque, nous obligeons des ingrats. « Notre culte est d’essence si supérieure, disent-ils, la doctrine de notre seigneur Mohammed si sublime, que les chrétiens euxmêmes ne peuvent s’empêcher de le reconnaître dans leur for intérieur, et qu’ils s’empressent de nous être agréables, pour se ménager la bienveillance du Prophète. »

Je crois que le plus sage est de s’abstenir de toute intervention dans le domaine de la religion, et de créer en d’autres matières le plus possible d'intérêts nouveaux. Déjà, du reste, il y a amélioration : ce fanatisme si révoltant lorsqu’il est excité, n’existe habituellement qu’à l’état latent. Nos Algériens tendent à se refroidir ; ils deviendront de plus en plus sourds à la voix des chérifs exaltés, lorsque ceux-ci n’auront pas à s’étayer de quelque cause d’agitation, étrangère d’abord à la religion, mais

d’L'.N CHKF de lîUnEAU ARABE. 60

par laquelle ils arrivent haltilemcnt à créer des cas do conscience.

Parmi mes montagnards, je.crois avoir dit que les sentiments religieux étaient très-froids; un très-petit nombre d’entre eux- savaient les prières au delà du Fatahh(qm est le Pater des musulmans); la plupart ignoraient, et, par conséquent, n’observaient pas les principales prescriptions du culte.

Ainsi le Ramadan, ou jeûne, était très-mal observé; je me rappelle que, ayant fait une course à cette époque de l’année, je me vis un jour accompagné d’un bien plus grand nombre de cavaliers volontaires que de coutume. Je trouvai le fait inexplicable, et examinai vainement une à une toutes les causes auxquelles j’aurais pu attribuer celte affluence inusitée. Enfin, à une halte que je fis au milieu du jour, en pleine chaleur, je vis mon escorte absorber de nombreuses pastèques.

— Tiens, dis-je en souriant, je croyais que nous étions au Ramadan ?

— C’est ATai, me répondit-on, mais il est écrit dans notre saint livre que toutes les fois que, pendant le Ramadan, nous nous mettrons en route pour le service de l’Etat, nous pourrons nous abstenir du jeûne.

Je ne me rappelle pas ce verset du Koran, que j’ai cc- ' pendant beaucoup lu, mais, comme on le pense bien.

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j’approuvai le commentaire et le trouvai fort sage.

Je terminerai ces réllexions sur la religion en relatant une observation naïve, que j’ai entendu faire par des indigènes de la classe la plus infime, par des conducteurs de mulets, dans le convoi d’une colonne expéditionnaire.

« Les Français, disaient-ils, sont légers, inconsidérés, et surtout ingratsenvers Dieu : tant qu’ils sont dans la prospérité, ils ne prononcent jamais le nom de la Providence, ils ne la rappellent dans leurs propos que pour l’injurier ;

mais qu’ils viennent à être blessés, à éprouver des souf-

frances, vous les entendrez alors dans les ambulances, marmotant sans cesse, d’un ton dolent : « Mon Dieu!... Mon Dieu !... » quitte à oublier encore le Créateur, une fois rétablis. »

Ce qu’il va de réellement repoussant dans la société ' indigène, ce sont les abus d’autorité et les exactions des chefs. Dans les tribus montagnardes de mon cercle, les hommes, habitués d’ancienne date à rindépendance individuelle, n’étaient pas disposés à se laisser malmener et piller par les détenteurs du pouvoir. L’autorité, du reste, était très-partagée, et le contrôle facile à exercer. Mais, sur d’autres parties du territoire algérien, j’ai eu connaissance d’abus extraordinaires.

Sur certains points, Icschefsfont argent de tout. L’autorité supérieure demande-t-elle une corvée de 200 bêtes

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de somme, le chef de la tribu en commande 300, et en relâche ensuite 100 moyennant une contribution.

Le chef est chargé de distribuerannuellementles terres de la tribu ; il le fait en donnant les meilleurs morceaux à ceux qui le paient le mieux.

On demande des cavaliers pour les goums, les courses : le chef s’adresse à un grand nombre, et finit par forcer à l’accompagner ceux qui ne peuvent rien donner.

Au printemps, il fait faire la récolte du beurre ; chaque tente donne une certaine quantité.

Puis ce sont les laines, les grains, les dattes, les olives, ou les fruits, selon le pays, le bois, etc.

Le chef fait des cadeaux, la tribu paie ; le chef fait bâtir, la tribu paie ; le chef reçoit des récompenses des Français, la tribu paie en signe de joie; au contraire, il est puni, la tribu paie en dédommagement; le chef voit des enfants lui naître, la tribu paie les réjouissances; il perfides membres de sa famille, la tribu -paie les larmes ; le chef se met en route pour un long voyage, le pèlerinage, par exemple, la tribu paie' le départ, elle paie encore le retour. G’est toujours le même refrain à toute espèce d’incidents, bons ou mauvais, qui se produisent dans l’existence du chef. Je ne parle pas des cas où le fonctionnaire musulman aurait à poursuivre un délit qu’il consent à cacher moyennant finance.

Coci est un vice radical dans la société musulmane, mais il tient plus encore îi la position qu’à l’individu.

Les chefs indigènes ont dans leur part régulière de l'impôt et dans leurs droits aux corvées, une assez belle rémunération ; mais ils regardent ces avantages comme leur bien propre, et pour subvenir à leurs dépenses d'administration, c’est à des ressources exceptionnelles qu’ils ont recours. Ils ont besoin d’exercer une large hospitalité, il faut qu’ils aient de bons et beaux chevaux, de belles tentes. Il y a aussi le chapitre de l’espionnage, des émissaires, des fêtes de tribu, des noces, des funérailles. Pour tout cela on a reconnu qu’il fallait à certains chefs des ressources particulières ; mais la pente est glissante, l’usage entraîne l’abus, et tel chef, par exemple, qui aurait besoin de percevoir 7 à 8 mille francs, en prélève 30 à 40 mille, et crie misère.

Je ne parle pas des grands chefs, des ducs de Bourgogne algériens : ce serait bien autre chose.

Je ne prétends point, cependant, que l’indigène paie, au total, de trop grosses sommes ; je ne trouve mauvais que le mode de perception, et l’abus par lequel le fonctionnaire musulman détourne à son profit des ressources qui devraient être employées pour le bien général.

Panurge connaissait * soixantc-et-troys manières d’avoir de l’argent toujours à son besoing. » Le sectateur

d’un chef de bureau arabe.

de Mohammed est, je crois, encore plus fort; la main sans cesse sur le pouls de sa tribu, pour sentir jusqu’à quel point il peut lui faire rendre gorge, il est passé maître dans l’art difficile de plumer la poule sans trop la faire crier.

Le remède à cela est bien simple ; il consiste dans une grande dispersion de l’autorité pour amener la lumière et le grand jour là où il n’y a que ténèbres et mystères.

Je crois bon d’indiquer ici un trait saillant de la physionomie indigène, qui aide à expliquer bien des contrastes dans sa manière d’ctrc, comparée à la nôtre : c’est le manque de précision dans l’emploi du temps. L’individu, dans ce pays, n’est point astreint, comme chez nous, à un em^ ploi organisé du temps ; il choisit son moment, et le saisit quand il' lui paraît convenable ; mais il n’arrête rien d’avance qui puisse le gêner. Ceci, joint à une gravité et à une dignité naturelles, contribue beaucoup à lui donner cet air de souverain suprême, assis en maître au milieu de la création, et occupé uniquement à regarder défiler devant lui les choses de ce monde. Môme lorsque, pour le besoin de ses affaires, il doit montrer de l’activité, il semble toujours n’appartenir qu’à lui seul. Üe là cette ampleur, ce grandiose dans la physionomie de l’indigènemême le plus misérable. Nos Européens, au contraire, avec leur air affairé, distrait, inquiet, pressé, paraissent à l’Arabe,

suivant son expression, un essaim de mouches voletantes.

La cîignilô naturoHe du musulman rn général est encore relevée parce vètementsi simple, si beau, qu’il tient des descendants d’ismaël. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, le peuple que nous avons soumis tient à la tradition des ancêtres ; et il faut avouer qu’ici la coutume s’est trouvée d’accord avec ce que rex[»érience et le goût auraient pu indiquer de plus convenable.

L’ensemble des baïcks, ceintures et burnouss, noble et

élégant, est arrangé de manière à maintenir sur le corps

une température toujours égale; avantage précieux en présence des accidents brusques, habituels à l’atmosphère en Afrique. Avec les mômes vêtements, on a chaud l’hiver et frais en été, il suffit pour cela de relâcher ou do resserrer les tissus dont on est couvert.

lY

Qualité des indigènes. — Hospitalité. — Charité.— Déférence. — Inteliigence. — Sentiment du juste. — Comédie.

Au premier rang des qualités du peuple indigène^de l’Algérie, et je puis dire de toute la race arabe, il faut placer l’hospitalité. Elle est chez ce peuple une vertu

d’un chef de bureau arabe. 75 générale, sans exception. Rien de touchant comme la manière dont elle est exercéé.

Un étranger, riche ou pauvre, bien ou mal vêtu, se présente à l’entrée d’une tente, quelle qu’elle soit, et dit simplement ces mots :

«t — O le maître de l’habitation, (je suis) hôte de Dieu. »

Et toujours on lui répond:

« — Que le salut soit sur toi, sois le bienvenu. »

L’étranger entre; on lui indique une place sur les matelas, les tapis, les nattes en sparterie, selon que la tente est pourvue des uns ou des autres; et aussitôt toute la famille prend un air de fête. On nettoie l’intérieur de l’habitation, on augmente le feu si le temps est froid, on offre immédiatement ce qu’il y a de prêt; il faut que la tente hospitalière soit bien pauvre pour qu’elle n’ait pas au moins une poule à ajouter au cousscouss de la journée; si peu qu’elle soit dans l’aisance, c’est un mouton qu’elle sacrifiera en l’honneur de l’hôte de Dieu.

L’hospitalité donnée est l’occasion d’une fête qui se proportionne à l’importance de celui qui est reçu et de celui qui reçoit. Ainsi, s’il s’agit d’un grand personnage accueilli par un autre grand personnage, fût-il venu avec un ou deux serviteurs seulement, c’est un bœuf que l’on abattra en son honneur. Dans ce cas, toutes les familles

voisines, toutes celles du douar, prennent leur part du

festin, et contribuent à rendre la fête générale.

Il est môme résulté de ces habitudes une manière de classer les gens. « C’est un homme, dit-on souvent, pour qui on tue un bœuf, lorsqu’il reçoit l’hospitalité. > — ou : « Un tel, ce n’est pas une créature bien importante ; il n’a jamais eu que du mouton à ses réceptions. »

Mais revenons à la famille pauvre, car c’est là que la coutume est surtout intéressante. On réunit toutes ses

ressources, on emprunte chez les voisins. Quant à l’étranger, on lui laisse pleine liberté; point de questions indiscrètes, il dira ce qu’il voudra , à la conversation du soir; on cherchera à le distraire, on l’écoutera avec plaisir, s’il veut raconter quelque chose ,de sa vie, de ses voyages, mais souvent il quittera la tente sans avoir prononcé son nom, sans avoir dit de quel pays il vient, vers quel autre il se dirige. Et cette prévoyance de la famille qui oublie quelquefois scs besoins, mais pense toujours à

l’hôte à venir, comment ne pas en être touché ; elle tient en réserve quelques poules, la farine la meilleure, les fruits secs, etc. : «Ceci, dit-on, il ne faut pas y toucher, c’est pour les hôtes, si Dieu nous en envoie. »

J’ai lu, je ne sais plus dans quel livre, qu'il fallait bien que l’Arabe fût hospitalier, puisque chez lui il n’y avait pas d’auberge. On pourrait répondre qu’il n’y a pas d’au-

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d’un chef de bureau arabe. 77 berge, précisément parce que tout le monde donne l’hospitalité; et, en tout cas, ce ne serait pas une raison suffi-^ santé pour expliquer la manière touchipte dont l’hospitalité est exercée chez ce peuple, et surtout pour ne pas donner sans restriction d’amples éloges à un aussi noble usage. C’est là une vertu tellement générale, obligatoire, qu’il n’est pas de termes de mépris plus outrageants pour une famille, que de dire d’elle: * Elle donne mal l’hospitalité. »

Après le sentiment hospitalier, nous trouvons chez l’habitant de l’Algérie une qualité bien méritoire aussi, la charité. •

La charité est préchée à chaque page du Koran. Dans

maints passages, elle est indiquée comme le moyen de

racheter des fautes, de se purifier de mauvaises actions ;

et il ne s’agit pas d’exercer la charité au profit d’une caste, d’une institution, d’un établissement, mais au bénéfice du pauvre, de celui qui souffre.

Dans les tribus, lorsqu’une famille a été éprouvée par ' des malheurs, on lui vient généralement en aide; l’assistance des amis est habituelle ; et si enfin la tente ne peut se relever de ses désastres, il suffit à son chef de se rendre auprès de quelque grand personnage du pays, et de lui baiser la main avec ces simples paroles : — * O seigneur, je suis ruiné, je n’ai plus espoir qu’en toi et

en Dieu; je suis dans ta main, je suis ion serviteur. » ^ — t Louange à Dieu 1 que Dieu te bénisse! » lui est-il répondu. ^

Dés ce motlfent? il peut compter parmi les nombreux parasites qui vivent autour des grandes existences du pays. Il vient fixer sa modeste tente ou sa hutte de feuillage dans le douar de son nouveau protecteur, à qui il n’aura pas d’autre service à rendre que de lui faire un compliment respectueux de temps à autre. Mais aussi, vienne l’occasion où le chef a besoin de quelqu’un pour une corvée pénible, une commission à remplir dans les pays lointains, et le serviteur sera tout à la disposition de celui qui lui a donné assistance. Il n’y aura pas là un compte estimatif en francs et en centimes, mais secours et protection d’un côté, dévouement de l’autre.

Dans les diverses parties du Tell algérien, on voit aussi, au milieu des tribus, des établissements où des secours sont distribués à quiconque se présente. Ces asiles, dirigés généralement par les hommes de bien dont nous avons parlé au début do ces souvenirs, reçoivent les dons des fidèles en provisions diverses et quelquefois en argent, à la charge de les transmettre aux malheureux. Habituellement ce sont des voyageurs pauvres qui parcourent le pays à la recherche d’une occupation qui les fasse vivre, et qui sont hébergés pendant quelques jours seulement.

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d’un chef de bureau arabe. 79 Cependant il y a aussi des indigents qui se fixent auprès de ces établissements, et en tirent leur nourriture journalière; et tout cela se fait avec une simplicité, une gran-

deur qui contrastent avec nos habitudes. Il n’y a ici ni formalités à remplir, ni paperasses visées, parafées, approuvées à exhiber, ni réglements à suivre pour le lever, le coucher, le manger, pour s’habiller, sortir, rentrer, se présenter à des .appels. Il n’y a pas ce dédale de prescriptions qui donne aux musulmans tant de répugnance pour nos hôpitaux. L’ensemble compliqué des règles à suivre dans nos hospices est si insupportable au Tellicn, qu’à peine entré, il demande instamment à sortir, quoiquè non guéri.

Le Tellien, hospitalier et charitable, est aussi doué d’intelligence. Le plus misérable, dans une tribu, a, sur le pays, des idées générales que chez d’autres nations on trouve à peine dans une classe relativement supérieure. Les campagnards, dans quelques-uns de nos hameaux, sont plus grossiers, plus ignorants que les derniers cultivateurs du Tell.

La noblesse du langage, l’éléva.tion des sentiments qu’il représente, sont aussi chose remarquable dans cette population intéressante.

Plus je creuse mes souvenirs, moins je puis croire que ces groupes d’indigènes, en qui j’ai constaté, à côté de

défauts plutôt superficiels que profonds, des qualités réelles, soient, ce que l’on est trop enclin à admettre, des monstres pourris d’horribles infamies; loin de là, les Telliens que j’ai étudiés avaient de bons instincts, et, bien dirigés, retrempés par le travail, ils pourraient facilement prétendre à de belles destinées.

Une race qui montre de la fidélité dans ses amitiés et ses dévouements, qui conserve assez de sève et de vigueur pour produire des individus capables de tenir les serments les plus difficiles à observer, une telle race n’est point abjecte et méprisable.

Je viens de parler de serments. Voici ce que je puis alfirmer à ce sujet : j’ai vu des indigènes qui avaient été des buveurs passionnés de liqueurs fortes, ou des joueurs de cartes forcenés ; ils avaient juré sur tel marabout de renoncer aux liqueurs ou au jeu, et ils avaient su tenir ces promesses. Au moment où j’avais connaissance de ces faits, il y avait dix, quinze ou vingt ans que le serment avait été fait et tenu. Cite-t-on chez nous beaucoup d’ivrognes ou de joueurs qui renoncent à leur passion? N’avons-nous pas, au -contraire, le proverbe : (?«i a 6 m boira^ qui a joué jouera?

J’ai constaté, dans le môme ordre d’idées, des faits qui eux seuls seraient des preuves de la force des bons instincts dans cette race. Il est à ma connaissance, par

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d’un chef de bureau arabe. 81

exemple,' que des individus qui avaient .volé et assassiné n’étaient pourtant point tombés dans l’extrême dégrada- ^ tion morale qui, chez les civilisés, est la conséquence de ces premiers crimes. Ainsi ces indigènes, après avoir subi des châtiments et abjuré leur manière de vivre, avaient montré de véritables qualités et reconquis l’estime générale, se plaisant à éclairer leurs compatriotes plus jeunes, se citant.eux-mêmes comme exemple des excès auxquels on peut être entraîné par les passions.

Dans mes fonctions de chef du bureau arabe, il m’est arrivé souvent, lorsqu’il me semblait qu’il y avait dans la cause présentée une occasion de faire naître des mouvements du cœur, de faire appel à des sentiments d’amitié, de bonnes relations, d’évoquer dos souvenirs de paix, d’affection, de services réciproques, et presque jamais en vain.

Je ne dois pas omettre la déférence que les Telliens ' ont pour leurs chefs, lorsque ceux-ci ont conquis leur sympathie et leur estime. Dans ce cas, de tous les points de la tribu, c’est un concert d’éloges perpétuels; les moindres actions, les moindres paroles du fonctionnaire aimé sont citées, commentées et recueillies avidement.

Ces souvenirs de déférence me rappellent un épisode important de ma vie d’officier des affaires arabes, que je suis heureux de retracer ici.

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Je me trouvai un jour dans une zmala de cavaliers, près de laquelle devait se faire, sous ma direction, le partage d’une razzia. Cette razzia, faite quelque temps auparavant par des gens du pays seuls, sous ma conduite, était très-considérable, et, la part de l’Etat défalquée, il avait été décidé par l’autorité supérieure que le reste serait abandonné aux capteurs. Seulement, comme ceuxci étaient tous des enfants de la contrée, que le coup avait été tenté surtout pour les indemniser des vols qu’ils avaient subis de la part de l’ennemi, eux et leurs familles, j’avais fait décider par les ayants-droit réunis, que les victimes de vol seraient d’abord couvertes de leurs pertes, et qu’ensuite les capteurs eux-mêmes me présenteraient, pour le reste, un projet de partage, après l’avoir mûrement débattu.

Il y avait là une grande affluence de monde; l’élite de la population était réunie; on remarquait surtout quelques groupes de vieillards venus tout exprès pour faire honneur aux jeunes guerriers, leurs descendants, et assis tranquillement au pied des arbres, dans un petit bouquet de bois. Les hommes qui avaient fait le coup de main étaient près d’eux, debout, en armes, et causaient vivement. L’indemnité à accorder aux habitants du pays qui avaient éprouvé des pertes par vol, depuis plusieurs années, avait été réglée sans difficulté. Mais quand on en

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vint ù faire les propositions pour la quote-part à attribuer à telle ou telle famille, le désaccord commença.

Il faut dire que ceci avait lieu au sein d’une grande tribu divisée en cinq fractions; parmi ces fractions, deux d’entre elles, les Ratiba et les Sakhouar, avaient eu autrefois des démêlés violents; de petites guerres s’en étaient suivies, dont le souvenir était encore brûlant, et à chaque instant des rixes menaçaient de s’élever.

Le partage, en lui-même, était difficile à arrêter, parce que mes Telliens étaient et sont encore éloignés de nos idées d’égalité.

S’ils eussent tout simplement divisé le nombre des bêtes par celui des capteurs, et, une fois le quotient connu, laissé au sort le soin de désigner les têtes de bétail qui formeraient la part de chacun, tout eût été bientôt réglé; mais l’assemblée de la tribu avait voulu profiter de la circonstance pour honorer certains souvenirs représentés par quelques familles, pour donner des témoignages d’estime et d’affection à d’autres tentes qui avaient éprouvé des malheurs.

On avait donc réglé déjà quelques-unes de ces q;uestions difficiles à arranger, lorsque Miloud, jeune cavalier dos Sakhouar, beau garçon, connu par son courage, maître d’un fort joli cheval qu’il maniait très-adroitement dans les fêtes, où il ne manquait jamais d’exciter l’en-

thousiasme et les applaudissements des femmes, prit la parole. A cause môme de ces succès, Miloud était jalousé par les autres cavaliers de la tribu, et surtout par ceux des Ratiba, toujours en rivalité avec les Sakhouar.

— O mes frères, dit Miloud, j’ai ici, près de moi, mon grand oncle Ali, que vous connaissez tous; il est inutile que je vous rappelle toutes les journées de poudre dans lesquelles il s’est montré un des plus braves du pays, toutes les assemblées de tribu dans lesquelles il a brillé par sa sagesse et ses bons conseils : je crois que nous pouvons lui faire un beau cadeau.

Les jeunes gens desRatiba parurent improuver,et l’un d’eux, placé assez loin de Miloud et derrière lui, croyant sans doute ne pas être entendu, se permit quelques mots équivalents à ceux-ci : ‘

— Pour ce vieux crétin-là? allons donc!

Miloud entendit, se retourna, et ne pouvant découvrir le coupable, commença ses invectives contre les Ratiba.

— Vous avez insulté ma famille, fils de chiens! R y a longtemps que vous cherchez unejournée! Vous l’aurez : par le ventre de ma femme, je vous défie!

Aussitôt une sorte de commotion électrique agita tous ces hommes; ils se trouvèrent immédiatement placés sur deux longues lignes se faisant face, les Ratiba d’un côté.

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lesSakhouar de l’autre; chacun invectivant son vis-à-vis, et tous ayant la main sur leurs armes, les humons relevés sur les épaules, et tout ce qui recouvre habituellement la tête rejeté en arrière. A ce moment, mon domestique entra tout effaré dans ma tente et me dit, en me présentant mes pistolets ;

— Quel malheur ! nous sommes tous morts !

Les clameurs du dehors commençaient à m’arriver; je m’élançai hors de ma tente et, jugeant le cas trèsgrave, je me précipitai sans armes entre les deux lignes hostiles, et m’écriai, avec le plus d’énergie qu’il me fut possible :

— Basles armes! c’est moi qu’il fauttuer le premier... Honte à moi, si vous vous battez devant moi!... Cessez à l’instant, ou tuez-moi, ou je me* tue moi-même devant vous, et que mon sang retombe sur vos têtes î Est-ce que vous ne me connaissez plus, moi, le chef du bureau arabe?

J’étais très-exalté et décidé à toute extrémité, plutôt que de supporter, devant moi une lutte entre cavaliers soumis à mon autorité. Bien qu’il ne s’agît pas ici d’une troupe régulière, organisée, disciplinée, je n’en mettais que plus d’amour-propre à maintenir intact le respect de mon pouvoir.

J’eus le bonheur, aux premiers mots que je prononçai,

aux premiers gestes que je Ils, de voir se manifester une certaine hésitation. Dès lors, la victoire était certaine. Une fois l’extrême agitation de mes gens réprimée, elle devait tomber tout à fait; quelques instants apres, il n’y avait plus devant moi que dos hommes honteux de ce qui venait de se passer. Quelques-uns d’un âge mùr et des plus raisonnables m’embrassaient avec efl'usion les épaules et la tête, me répétant :

— Tu es le père du pays: sans toi, que devenionsnous, grand Dieu! Une fois une balle lancée, c’était fini, c’était la guerre entre nous; et comme les Français ne l’auraient pas souffert, nous étions obligés d’émigrer sur le territoire voisin, pour nous y battre à notre- aise. 'C’était la mort pour quelques-uns de nous; pour tous, l’abandon de nos terres, .de nos provisions de grains, la misère : que Dieu te bénisse ! Nous n’oublierons pas ce jour.

Nous étions sur un terrain occupé par les Ratiba. Je fis rentrer ceux-ci dans leurs tentes, j’ordonnai aux Sakbouar de regagner leur pays, et cette affaire, qui pouvait ensanglanter toute la contrée, n’eut pas de suites fâcheuses. Quant au partage, cause première du désordre, je le réglai dans mon bureau, assisté des hommes les plus estimés de la tribu et pris en nombre proportionnel dans chaque fraction.

Je terminerai cette partie de mes récits, en relatant

une suite de petits tableaux qui démontreront combien l’indigène a le sentiment du juste et de l’injuste.

Par une belle journée de printemps, sous l’éclat d’un soleil splendide, une nombreuse réunion de jeunes gens donnait une sorte de fête, je ne sais à quelle occasion, sur une jolie plage de sable fin formant un demi-cercle dont le bord de la mer était le diamètre, et une suite de petites collines, la circonférence; aux deux extrémités du diamètre étaient des amas de rochers, au milieu desquels s’ouvraient des grottes protondes. J’étais dans une de ces grottes, et c’est de là que j’eus le spectacle dont je vais donner la description succincte:

Pendant que s’exécutait d’une part une série de danses et de gambades fort curieuses, d’un autre côté plusieurs jeunes gens s’exerçaient, dans l’espoir de briller plus tard sans doute dans la secte des Âïssaoua, ces faiseurs de tours qui vivent en compagnie des serpents et scorpions qu’ils finissent par avaler, qui se brûlent la chair en séance publique et se martyrisent de toute façon, Au nombre de cinq ou six se tenant par les mains, ils se mirent à agiter vivement la tête, en suivant une cadence monotone, mais très-accentuée. Après une demiheure environ de ce balancement de tête, ces énergumènes arrivèrent à une exaltation effrénée, et firent alors mille folies; entre autres, ils se donnèrent le plaisir de

broyer, mâcher, avaler des morceaux de verres à boire. Après quoi, ils finirent par tomber harassés, et furent emportés loin de la vue des spectateurs.

Mais ce ne fut là que la petite pièce ; ce qui m’intéressa le plus «fut une comédie improvisée sur la plage, et qui fut très-bien jouée. Le sujet était la manière de gouverner d’un bey voisin.

Un individu qui ressemblait à ce bey fut assis sur une chaise en guise de trône; il avait sur la tête la grande calotte rouge traditionnelle ; il portait une redingote-tunique à peu près semblable à celle que portent les musulmans soi-disant civilisés; il n’avait pas oublié le pantalon étroit et orné de sous-pieds, qui complétait un costume ridicule, remplaçant chez ce bey les vêtements si beaux de l’Orient. Le pacha en question avait, de plus, entre les jambes la longue pipe turque ; autour de lui étaient plusieurs enfants de douze à quinze ans, figurant la jeunesse dont le souverain représenté aimait beaucoup trop, dit-on, à s’entourer.

Tout près de l’oreille du bey se tenait une sorte de chaouch-général, type de l’emploi très-connu: un gros Turc, brutal avec ses inférieurs, plat devant son maître, ignorant, cupide et avare, doué de cette sorte de finesse qui consiste à s’attribuer le mérite des choses qui réussissent, à mettre sur le compte d’autrui celles qui n’ont

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pas de succès, et n’hésitant pas, pour arriver à ce but, à employer le mensonge, les basses intrigues et autres moyens honteux. Dans la pièce, on appelait celui-là Masr... je me trompe, Durziali.

Il se présenta une longue filière de plaignants et même de plaignantes (jeunes gens déguisés), quelques-unes enceintes.

La personne amenée devant le bey exposait sa plainte, et généralement le cas était si bien choisi, si bien expliqué, que de suite toute l’assistance voyait où était le droit, où était le tort. Le bey fumait gravement sans rien dire.

Cependant la partie qui, aux yeux de tous les spectateurs, devait être condamnée s’approchait de Durziali, l’entraînait un peu au dehors et lui remettait en main un rouleau de papier. Le gros Turc empochait la somme figurée, revenait auprès de son maître, à l’oreille de qui il glissait quelques mots, et aussitôt était prononcé par le bey le jugement le plus injuste que l’on pût imaginer, aux grands éclats de rire de l’assemblée.

On donnait la bastonnade, on jetait à la mer, on coupait des têtes ; dans ce dernier cas, le patient, à genoux, avait une pastèque sur la tête; le bourreau, d’un vigoureux coup de cimeterre, tranchait le fruit, et le condamné tombait à terre, faisant le mort. Toutes ces scènes

improvisées étaient joiiéfes avec beaucoup de verve, d’entrain, une éloquence naturelle et une finesse étonnante à rencontrer dans ces classes d’individus.

Le dénoûment mérite d’étre mentionné: à la fin, arrive un cheikh de la montagne, sorte do paysan du Danube, sale, le poil hérissé, tête, pieds et jambes nus. Un gros et long bâton à la main, il demande audience, et finit à grand’peine par obtenir d’étre amené en présence de son souver/iin. Il a beau donner des explications, toutes à son honneur, il ne peut obtenir satisfaction : il s’anime alors, élève la voix, fait entendre des paroles de plus en plus rudes et menaçantes, et termine en maudissant le bey, et en appelant tout le monde à la révolte, au milieu d’q» tonnerre d’invectives vigoureuses. Toute l’assemblée, spectateurs et acteurs, se précipite autour du bey, l’enlève de son siège, le dépouille et le lance à la mer, d’où on l’empéche de revenir à terre, en lui jetant des cailloux, aux applaudissements des nombreux témoins de cette curieuse comédie. Ce qu’il y eut de plus piquant dans ce dénoûment, c’est que le bey, qui avait joué son rôle consciencieusement, ne s’attendait certes pas à ce que la révolte irait aussi loin, et qu’il était vraiment indigné de ce qui lui arrivait.

11 m’a semblé une fois de plus, en présence de ces faits, que les indigènes savaient parfaitement distinguer

d’un chef de bureau arabe. 91 entre les diverses manières de rendre la justice, et qu’on ne saurait prendre trop de précautions pour nous donner chez eux la réputation déjugés intègres et éclairés.

De la femmedanslesvillcs. — Aiipointde vuereligieux. — Dalis IcstribuB. — Son importance réelle.—

Son a venir. — Amours. — .Anecdotes.

Les opinions relatives à l’état de la femme musulmane qui ont cours en Europe, ont généralement pour source les renseignements donnés par le Koran qui attribue à l’homme le droit de prendre quatre femmes légitimes, n’accorde aux femmes que la moitié de la part réservée aux hommes dans les successions, et enfin prescrit à ces derniers, lorsqu’ils veulent s’adjoindre une nouvelle compagne, l’obligation de payer une dot quelque minime qu’elle soit.

Les détails que l’on a eus sur l’existence des harems des grands seigneurs orientaux, sont venus se joindre ensuite aux causes précédentes pour faire admettre sans

réplique que la femme du maliométan vendue comme un vil bétail, n’était jamais considérée par le sectateur de Mohammed autrement que comme un instrument secondaire, destiné à satisfaire ses besoins, à un degré dans l’échelle des créatures de Dieu, plus élevé, il est vrai, que le chien, le cheval, et même le chameau, mais bien au-dessous de l’homme, ce roi de la création.

Tel est en résumé, si je ne me trompe, ce que pensent les Européens civilisés, du sort de la femme dans les races de l’Orient; en Algérie, on partage aussi ces sentiments, et comme il n’y a plusdesérails, on a basé l’opinion émise sur ce que l’indigène qui recherche ,une femme, doit payer une dot; de là a été stéréotypée cette phrase déjà citée: la femme est vendue comme un vil bétail. Rien n’est plus faux cependant ; je me hâte (1) de réfuter d’abord cette dernière assertion.

La femme indigène n’est jamais à vendre; en effet, je suppose que dans une famille bien posée, il y ait une fille à marier, et que l’on sache que le père ou tu-

(1) Nous nous empressons de citer un fait concluant h l’appui de cette assertion. Un des rédacteurs du Droit, envoyé en Algérie pour suivre le procès d’Oran , disait dans son éomptc-rendu du mardi 25 août, après deux semaines seulement de séjour sur la terre d’.\frique, et en présence de quelques scènes de la vie arabe :

c Les témoignages recueillis dans ccttc audience, nous paraissent, ■ du reste, avoir détruit un préjugé trop absolu, qui a cours en France » sur l’état d’infériorité, d’avilissement de la femme arabe. Nous avons ».vu.,.elc. » [X Ote do l'auteur.)

d’un chef de bureau arabe. 93

teur demande une dot de..., il serait facile de trouver de suite, un grand nombre d’individus musulmans de la môme localité ou de la môme tribu qüi, offrant le double de la somme demandée, n’obtiendraient encore pas la fille en question. Or, une chose à vendre, est toujours livrée à l’acheteur, quel qu’il soit, pourvu qu’il paye le prix convenu. Il m’a toujours semblé que les mariages de France avaient bien plus que chez l’indigène, le 'caractère d’intérêt, d’affaire commerciale; les dots payées par les musulmans sont généralement très-faibles, eu égard à leur état de fortune, elles sont remises au père ou tuteur de la jeune épousée, mais celuici ne les conserve que comme détenteur ; la dot appartient en propre à la femme, elle en aura la jouissance le jour où elle sera veuve, ou répudiée ou divorcée, et dans ce dernier cas toutefois, lorsque la justice qui a prononcé le divorce aura reconnu que les motifs de la séparation ne sont pas au désavantage de la femme. C’était au contraire une sage prévision du fondateur de l’islamisme que cette dot qu’il prescrivait en faveur de la femme mal partagée d’autre part, pour ses besoins à venir.

Lorsque l’on entend parler de difficultés à la conclusion de certains mariages , à cause de la dot, c’est la « '

plupart du temps par amour-propre et non par intérêt. Ainsi, j’ai vu quelquefois un père tenir à honneur,, à

ce que l’on mît dans l’acte de mariage qu’il avait reçu en dot une somme de...., bien qu’il .se contentât d’en recevoir la moitié. Affaire d’amour-propre pur; et notez qu’ainsi il s’exposait à ce que plus tard on lui signifiât de restituer cette dot telle qu’elle était enregistrée, et dont il n’avait reçu que moitié. Chez l’indigène, le père tient à ce que l’on dise que sa fille a reçu une dot brillante ; chez nous au contraire le boutiquier crie bien haut qu’il donne tant pour marier sa fille; ce qui ' amènerait presque à lui dire: « mais votre fille a donc peu de valeur par elle-même pour que vous lui adjoigniez tant de sacs d’argent. »

Sidna Mohammed était un homme très-avancé, trèsprogressiste pour son temps. Lorsque nous nous basons sur scs prescriptio^ns pour conclure que l’islamisme relègue la femme à un rang infime au-des.sous de l'homme, nous oublions que cette dot à payer, cette demi-part dans les héritages, et tous les autres réglements qui concernent la femme dans le Koran, étaient pour l’époque, des pas très-prononcés dans la voie de la civilisation ; que Mohammed n’aurait pas pu demander jdus, sans risquer de se voir honni et renié, et (ju’il a manqué à .«a secte, dans la suite des siècles, ce qui fait défaut à presque toutes, c’està-dire des personnages acquérant assez d’autorité pour modifier les diverses parties de l’arche sainte, d’après les

d’un chef de Bun*AU aivvbe. 95

modifications gue subissent les peuples eux-mômes, et suisant une progression intelligente.

La faculté de prendre quatre épouses légitimes était déjà elle-même une restriction, une gêne pour les nouveaux fidèles habitués à bien plus de latitude; et, à ce sujet, l’on prête à Napoléon I" une observation derrière laquelle je suis heureux de me retrancher : « Mohammed, aurait-il dit, a permis quatre femmes à l’homme, et il a bien fait, car, ainsi le même homme peut avoir un échantillon des quatre principales races du globe, la blanche, la noire, la jaune et la rouge. » Si en effet le prophète de l’Arabie a agi dans des idées aussi éclairées d'unitéisme dans les races, on ne saurait donner trop d’éloges à son intelligence, au moins pour l’époque de son apparition.

Quant aux harems, c’est un abus du luxe, qu’il faut déplorer; il se perpétue en Orient, par suite de la facilité qui y existe, d’entretenir ce genre de corruption au moyen des populations du Caucase et contrées avoisinantes, lesquelles continuent à vendre leurs enfants comme esclaves. Mais en Algérie, il n’y a rien de tout- cela, on n’y a jamais vendu, môme avant notre conquête, de filles du pays. Les Turcs vendaient ou achetaient des négresses et des esclaves blanches venant du Levant par mer.

Il faut reconnaître cependant que cette pluralité des femmes dans le mariage constitue pour ces dernières un

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état social rôcllemfint inférieur, comparativement à la position de la femme chez nous surtout; mais je n’en trouve pas moins très-exagérées les assertions par lesquelles j’ai commencé le chapitre, et qui me paraissent trop accréditées; je vais essayer de le faire sentir par une série d’observations faites par moi-méme et que je retrouve dans mes souvenirs.

Les indigènes de l’Algérie aiment passionnément les femmes; lorsqu’ils sont pris d’amour, ils sont capables des plus grandes folies; et ceci fait déjà pressentir que s’ils rencontrent des femmes qui méritent les soins de leur affection, ils sont tout disposés à les prodiguer. Quant à la manière d’étre des maris avec leurs femmes, malgré toutes les histoires de Barbe-Bleue que l’on se plaît à répandre, malgré tous leurs faux airs de tyranneaux, je trouve que dans la réalité, ils étaient, même au moment de leur toute-puissance, c’est-à-dire du temps des Turcs, bien souvent trompés, et ce qu’il y a de remarquable, esclaves, eux les maîtres absolus, d’une foule de préjugés que la force des choses, les exigences d’une nature trop violentée, et se faisant jour par des voies détournées, avaient érigés en règles de conduite. Dans les villes de la régence, à Alger par exemple, entre autres faits, on sait que les femmes seules pouvaient aller prendre le frais sur les terrasses; un mari qui s’y serait montré, aurait

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été hué et serait devenu le jouet de la population ; ce qui n’empécliait pas les voisines de s’entendre , et de laisser passer discrètement des amants, de maison en maison. Bien mieux, dans chaque habitation mauresque, il y avait une chambre réservée, dans laquelle le mari ne pouvait pas pénétrer sous peine, comme précédemment, , de se voir exposé aux quolibets du quartier. Dans cette chambre étaient censées pouvoir se trouver les amies de la maison venues en visite, et que les- hommes ne pouvaient pas, décemment, se permettre de dévisager, sans courir le risque de se faire une réputation d’homme grossier,-mal élevé, de mauvaise famille, et même au besoin, sans être obligé de venir s’expliquer devant le kadhi. Or, comme on le devine bien, de jeunes amants

étaient quelquefois cachés des jours, des semaines entières dans ces retraites réservées aux amies. On ne peut donc pas nier qu’il n’y ait là une sorte de gêne que l’usage impose au mari, en faveur de ses femmes et de celles de ses amis ; dans la fréquentation des bains, des mosquées, des maisons amies, on voit à chaque instant l’autorité investigatrice du mari, arrêtée devant certains usages tous protecteurs des femmes. Ces dernières ne sont donc pas tenues pour des créatures d’un ordre si infime, puisqu’elles ont pu faire admettre de i>areilles choses.

Mais hâtons-nous d’étudier la femme musulmane à

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un point de vue plus général ; je connais peu l’existence des familles mahoinùtanes dans les villes; ce qui précède, je l’ai bien souvent surpris dans les conversations; et c'était, sans doute, ce qu'il y avait de plus saillant, au milieu d’une série de diverses attentions que le sexe faible avait su imposer au sexe fort.

Comment est considérée la femme sous le rapport religieux? Certes, si les musulmans ont des prétentions élevées en quelque chose, c’est surtout, comme enfants de l’Islam ; c’est comme sectateurs de Mohammed qu’ils sont le plus jaloux de leur soi-disant prééminence sur tous les peuples. Si donc, ils méprisent la femme, il semble qu’ils doivent d’abord le signifier par les règles de leur culte; or, nulle part dans la pratique de la religion, on ne voit proclamer l’indignité de la femme. Il n’est pas rare, au contraire, de trouver dans les établissements religieux le souvenir de femmes qui de leur vivant avaient édifié les fidèles par leur piété et leurs vertus, quelquefois même leur savoir et leur intelligence. En Algérie, sur certains points, il y a des chapelles (goubba, dômes, marabouts) consacrées à la mémoire de quelques-unes d’entre elles qui ont joui et jouissent encore d’une grande célébrité. On cite d’elles leur genre de vie, leurs entretiens habituels, leurs reparties, leurs décisions dans des cas difficiles qui leur ont été sou-

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mU; et tout cela n’aurait pas lieu chez un peuple qui ne voudrait absolument voir dans la compagne de l’homme, qu’un être d’un ordre tout à fait inférieur.

La femme doit comme l’homme remplir tous les devoirs du musulman', comme lui elle doit faire le pèlerinage, une fois dans sa vie; seulement, il y a une restriction, elle doit y être conduite par son mari ou son frère, et si elle est veuve ou divorcée, elle doit contracter une 'union exprès pour le saint voyage. La femme dans cette occurrence s’unit à un homme qui fait le pèlerinage avec elle, et il est convenu d’avance qu’au retour, le divorce aura lieu, à moins que tous deux s’étant trouvés à leur convenance réciproque, ne désirent continuer leur union momentanée. C’est ce qu’on appelle le mariage du pèlerinage. On ne peut s’empêcher d’y voir une preuve de prévoyance, car il était à craindre que plusieurs milliers de femmes libres arrivant chaque année au milieu des pèlerins, n’occasionnassent des désor(^res incompatibles avec la sainteté du pèlerinage.

A son retour, la femme est honorée du titre de hadja (la pèlerine) de la même manière que le croyant est appelé el hadj (le pèlerin).

Mais c’est surtout lorsque la mort arrive, que l’on reconnaît d’une manière sensible l’importance de la femme. Au moment de mourir, la musulmane est entourée de

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toutes sortes de marques de respect; scs enfants sont appelés à venir recueillir ses dernières paroles ; le mari, d’après la coutume, doit venir demander pardon à sa femme, des peines qu’il peut lui avoir causées. S’il avait existé antérieurement, entre le mari et la femme, de mauvais rapports, les parents et amis de la famille font tout leur possible, pour que ce dernier vienne, près de la mourante, et dise au moins ces simples paroles : * Au,

nom de Dieu devant qui tu vas paraître, pardonne-moi le passé. » L’homme marié qui laisse mourir sa femme, sans avoir rempli ce dernier devoir, n’est pas approuvé de ses coreligionnaires; on dit volontiers de lui, d’un air

mésestime : * Un tel, il a laissé mourir sa femme sans ^yObtenirson pardon. » J’ai entendu attribuer à cette cause les malheurs arrivés à des musulmans qui n’avaient pas eu le pardon de leur femme défunte.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que la mourante elle-même, d’après la coutume, ne demande pardon à personne; il semble qu’elle participe déjà à une vie meilleure que la nôtre ; qu’elle n’a plus à s’occuper autrement que pour les plaindre, de créatures misérables attachées à un monde grossier, qu’elle va quitter, elle, pour suivre une destinée d’un ordre bien supérieur.

On attache toutefois de l’importance à ce que la croyante avant de mourir, fasse le témoignage {chehheda) qui

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consiste dans l’énonciation de la formule religieuse du mahométan : « Il n’y a de Dieu que Dieu, Mohammed est le prophète de Dieu. » Si la malade ne peut parler, elle indique qu’elle fait le témoignage en tenant le pouce de l’une de a's mains, sur ses lèvres.

On rappelle à un mourant, en général, qu’il a à faire le témoignage, mais sans l’y inviter directement ; ainsi on répète, par exemple, plusieurs fois devant lui la formule sacramentelle, mais il n’est pas admis que l’on dise à un malade de prononcer la phrase sacrée. Il y a une histoire à ce sujet, la voici :

« Dès les temps les plus reculés, il y avait une prédiction qui courait le monde, et était connue des gens religieux ; elle consistait à annoncer la mission do Mohammed, et on faisait déjà le témoignage, avant de mourir. Or, Baba Zaccharia, un des anciens prophètes, étant trèsmalade et entouré de ses disciples, un d’eux l’invita à faire la profession de foi : « Il n’y a de Dieu... etc., > mais Zaccharia prononça un non très-net. Le prophète n’en guérit pas moins, et comme ses disciples lui témoignaient leur étonnement de ce qui précède, il répondit qu’il n’avait pas entendu l’invitation de l’un d’eux, mais qu’il avait crié non, aux obsessions de Satan; car, celui-ci profitant de ce que Zaccharia était épuisé de soif, remuait

de l’eau près de son chevet, et lui offrait à boire, à con-

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dition qu’il renierait la mission de Mohammed. C’est là ce qui avait motivé l’expression négative du vieux prophète ; et depuis lors, il n’est pas convenable d’inviter les mourants à prononcer le chehheda.

Revenons à notre mourante : si elle trépasse, sans avoir prononcé le témoignage, on croit qu’elle quitte la terre sans être on état de grâce, cependant on ne l’affirme pas ; Dieu seul est juge souverain, il verra.

La femme est morte ; aussitôt mille soins sont donnés à sa dépouille humaine, le service des enscvelisseuses terminé, arrivent les tolbas (lettrés qui lisent ou récitent des prières); ensuite, c’est le tour des parents et des amis de venir prier.

Si la défunte est morte vieille, on lui coupera dos cheveux, que l’on conservera dans la famille, comme ba~ raka (objet do bénédiction). Enfin, dans les villes et à leur proximité, l’on fait venir la gouala ou improvisatrice qui s’accroupit, les cheveux épars, près du lit mortuaire, et, s’accompagnant de son tambourin, improvise des stances poétiques sur des modes généralement monotones, mais vivement accentués ; parfois elle s’anime, se passionne et donne cours alors à des lambeaux de phrases que lui inspire la souvenance de la beauté ou des vertus de la morte. C'est la pythonisse antique, moins le trépied, mais avec la môme flamme inspiratrice.

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Puis, c’est le moment de la cérémonie funèbre qui so fait aussi religieusement et convenablement que possible, et au retour, ce qui, à l’honneur des musulmans, est l’accompagnement ordinaire do toutes les démonstrations publiques, de nombreuses aumônes, des provisions de vivres sont distribuées.

En dehors de la religion, la femme indigène exerce encore une notable influence, lorsqu’elle réunit un caractère respectable à une certaine intelligence ; tous ceux qui se sont occupés des détails des affaires arabes, ont • eu connaissance de femmes, dont les avis étaient écoutés par les hommes les plus marquants du pays.

J’ai connu à ce sujetdes individus que l’on ne désignait quepar leur petit nom, suivi delà qualificationdefilsd’unc telle, au lieu de fils d’un tel, et cela pour rappeler la mémoire de leur mère, qui de son temps, avait été un personnage important etvènéré.

Dans une de mes excursions, je me souviens que l’on nous raconta un fait qui amusa beaucoup mon escorte ; dans la tribu des II... de mon cercle, il y avait, à ce qu’il paraît, une vieille femme très-sévère, mais en môme temps très-juste. On avait profité de ces dispositions, et, d’un commun accord, on était convenu de lui faire juger toutes les petites altercations qui surviennent entre femmes; elle s’en acquittait très-bien, et condamnait ha-

bituellement les coupables à des petites amendes en poules, œufs, beurre, au profit des pauvres. La médisance allait jusqu’à dire que, quelquefois, cette vieille Minos inlligeait, de sa main, à ses justiciables, un châtiment que l’on ne donne habituellement qu’aux enfants.

Quand je fus dans cette tribu, je fis semblant d’ignorer cet état de choses, que je ne voulais pas changer puisqu’il arrangeait tout le monde. Je craignais avec raison, de tout gâter par mon intervention ; en approuvant complètement, je pouvais pousser la vieille femme à la tyrannie, et la faire tomber dans les écarts habituels aux pouvoirs ab-solus; en désapprouvant , je faisais évanouir le petit tribunal.

Dans les affaires générales des tribus elles-mêmes, quand on veut bien chercher, on trouve souvent l’influence des conseils ou des excitations de quelques femmes. Ainsi, dans un des combats les plus rudes que mes gens de la frontière aient eu à soutenir contre les Khiroumdont nous avons déjà parlé, une des premières victimes parmi les ennemis, fut une femme, d’âge mûr, et d’un courage à toute épreuve; elle avait été irappée d’une balle au milieu du front, conduisant elle-même une des bandes hostiles. Après la lutte on la reconnut pour X..., femme renommée, et qui était un des orateurs les

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plus fougueux et les plus entraînants dans les réunions de la montagne.

Plusieurs fois, il m’est arrivé à moi, me trouvant au milieu des hommes importants du pays, de rechercher les causes de faits anciens ou récents ; par exemple, les motifs pour lesquels une fraction de tribu ne s’était pas arrangée avec une autre fraction son ennemie, à la suite d’un conciliabule dans lequel les délégués des deux partis avaient cependant réglé tous les points, et lorsque des deux parts on désirait la paix. Il est certain, disais-je, que dans telle entrevue précitée, on avait reconnu, sur les avis d’hommes sages, combien il était facile de conclure la paix; des deux côtés on avait admis les réclamations justes, et rejeté les demandes entachées de haine ou d’esprit de violence ; comment donc n’avoir pas abouti à la paix avec de semblables dispositions. On nie répondait par des fauxfuyants. « üieu ne l’a pas voulu... le diable nous a égarés...» Mais ona fini quelquefoispar me dire: «Nous pouvons te le confier, à toi, qui connais nos affaires aussi bien qu’un musulman. Eh bien, nous n’avons pas fait la paix, à telle époque, à cause de nos femmes, nous ne savions comment nous présenter devant elles, sans avoir vengé nos frères morts, ou sans avoir obtenu de l’ennemi des avantages, que nous reconnaissions cependant qu’il était injuste de lui demander. Il en a été de mémo proba-

i06 SOUVENIRS

blement dans l’autre camp; cela a étô un malheur; mais tu comprends, nous ne pouvions, nous autres hommes, paraître avoir molli aux yeux des femmes. »

Nous approchons presque de la chevalerie; nous sommes loin, en tout cas, de la fameuse assertion : c la femme indigène est vendue comme un vil bétail...»

Dans la vie intérieure de la tente, dans le ménage du cultivateur, j’ai également observé que la réalité est loin des opinions généralement répandues. Il y a à ce sujet des phrases toutes faites, et qui m’ont toujours paru exagérées. La femme est chargée de tous les travaux de la tente, et elle travaille bien plus que le mari, c’est vrai, car celui-ci, en dehors de ses cultures, de ses courses sur les divers marchés, et de la surveillance de son troupeau, a encore de trop longs loisirs, qu’il passe tranquillement j en contemplation devant la nature ; mais aussi l’épouse j dirige tout ce qui concerne l’intérieur de la tente ; il y a là encore un convenu habituel qui donne plus d’ampleur |

qu’on ne le pense, au rôle de la femme, et la fait voir sous '

un tout autre aspect. Je vais en citer un exemple.

Je vis un jour arriver à mon bureau arabe, une femme accompagnée de son mari et de différents témoins, parents ou voisins. Cette femme demandait le divorce, ni plus ni moins ; et, en réponse aux diverses questions 'd’usage, elle répliquait qu’elle ne pouvait plus vivre ainsi.

d’un chef de bureau arabe. ' 107

(ju’elle ôtait le jouet de tout le douar, qu’elle n’avait jamais démérité de son mari, que celui-ci cependant persis- Uiit dans sa manière injurieuse de traiter sa femme, et que cela ne pouvait durer. Je cause avec les témoins; ils ne m’indiquent ni sévices, ni aucun des motifs ordinaires de divorce; j’iiisiste enfin, pour savoir le fond do la chose. Eh bien, sache donc, seigneur, s’écrie la malheureuse opprimée, la larme à l’œil, que lorsque je verse la farine, c’est mon mari qui tient la ficelle à la bouche de la peau de bouc, et arrête le mouvement, en disant, c’est assez, lorsqu’il le juge à propos. Je suis la seule femme du douar à laquelle on accorde si peu de confiance ; tout le monde se moque de moi, je veux quitter mon mari ; il n’a pas le droit de m’exposer ainsi aux railleries de la tribu.

Ayant enfin une base d’opérations, je pus continuer convenablement mon enquête, et j’aCquis la certitude, que le mari en question était très-avare, qu’entre autres vexations qu’il faisait éprouver à son épouse, par suite de ce défaut, figurait 1a précaution susdite, qui exaspérait la ménagère. Comme après tout, le mari tenait à sa femme, et que celle-ci n’avait,du reste, à reprocher à ce dernier, que des procédés de ladrerie qu’il pouvait réformer, je parvins à arranger l’alTaire à l’amiable. L’époux, après avoir promis de laisser à l’avenir sa femme plus libre dans

la gestion du mônage, en fut quitte pour de petites emplettes que je le condamnai à faire, afin de contenter sa moitié (je fais remarquer que cette expression est encore vraie pour celui-ci, qui n’avait qu’une femme ; dans d’autres cas, de mauvais plaisants né manqueraient pas de me faire observer qu’il faut dire son tiers, son quart, son cinquième, suivant le nombre des femmes).

G’étaitun moyen que j’employai du reste souvent pour arranger des dilTérendsentrc mari et femme, lorsque le cas était peu grave, et que les torts étaient du côté de l’homme ; j’envoyais celui-ci acheter quelques morceaux de nos cotonnades, des petits miroirs, ou de l’huile pour la chevelure. La femme s’en allait réconciliée, et nos produits ne pouvaient que gagner à être répandus', la mode devant finir par en imposer l’usage aux tribus. Je me rappelle que dans mon cercle, on aurait plutôt rencontré une femme nue, que privée comme ornement de toilette, d’un ou plusieurs de ces petits miroirs de la valeur de quelques sous, qui se retournent assez ingénieusement dans une enveloppe de cuivre. Elles les portaient absolument comme nous portons nos décorations, et avec un sérieux du plus grand comique.

La femme indigène a très-souvent, mémo dans les conditions de fortune les plus infimes, un cachet de poésie quf étonne. C’est un son de voix ravissant, des gestes

gracieux et pleins de noblesse, des expressions pittoresques, un langage imagé que l’on est stupéfait de rencontrer quelquefois sous des haillons, dans une tente de la plus grande pauvreté. On en voit qui ont pour recevoir l’étranger, par exemple, un tact, une délicatesse que l’on aurait cru ne pouvoir être produits que par l’extrême civilisation ; elles pourraient sous ce rapport donner des leçons à nos Françaises quelquefois si indiscrètes envers les individus qui ne sont pas de leur entourage habituel. Comment donc des femmes parfois si bien douées, qui inspirent les passions les plus fougueuses à leurs coreligionnaires, n’auraient-elles aucune influence sur eux? Elles en ont au contraire une très-grande. Pour en citer un exemple , dans la question si importante du remplacement de la tente par la maison, nous n’avons pas d’adversaire plus éloquent, et plus à redouter que la femme. Elle ne veut pas de cette habitation de pierres qui représente pour elle une cage, une prison. Avec la tente, au contraire, elle se transporte suivant les saisons, dans diverses contrées; elle n’a qu’à soulever un des bords de sa demeure pour voir se dérouler devant elle les horizons immenses ; or, elle aime la nature et ses aspects admirables, elle n’en est pas encore à préférer une salle enfumée à ces levers et couchers de soleil, à ces belles

nuits étoilées qu’elle contemple en dérangeant un pli de

sa tente ; et puis, elle et ses enfants se trouvent là, perpétuellement en contact avec l’air libre, ils aspirent à pleins poumons cette nourriture si bonne à la créature humaine.

Et le chapitre des amours ; c’est là peut-être la principale cause qui, chez ces populations, fera rejeter longtemps encore toute pensée d’habitation fixe. Voici à peu près comment se pratiquent les intrigues qui ont l’amour pour mobile.

Le musulman amoureux, après avoir passé quelque temps à parler le langage des yeux avec l’objet de sa passion, emploie l’intermédiaire d’une vieille pour transmettre ses conventions ; la femme est invitée à se trouver à un rendez-vous, mais la chose est difficile à exécuter ; dans l’usage, les femmes ne s’éloignent des en virons de la tente que pour aller à l’eau, ou au bois, et, dans ce but, elles se rendent habituellement plusieurs ensemble, sur des points du territoire convenus à l’avance dans la fraction de tribu, et près desquels il n’est pas admis que les hommes doivent se trouver. Combien de jeunes gens ne m’a-t-on pas amenés comme séditieux, perturbateurs de la tranquillité publique,sujetsdangercux, bons à pendre, et dont tout le crime, en allant au fond des choses, se trouvait être, de se montrer souvent, près de l’endroit où les femmes vont à l’eau,malgré les nombreuses plaintes des maris intéressés.

ü’UN CHEF DE BUREAU ARABE. lli

C’est donc la nuit seulement, qu’il est possible à la femme d’aller se réunir à son amant, et l’on comprend qu’il est nécessaire, que le point de rencontre soit bien indiqué d’avance; c’est là la mission des vieilles femmes. Pour s’échapper de sa tente, l’infidèle n’a qu’à soulever près de sa couche un pan de l’habitation ; or, les murs de pierres, les portes, serrures, etc., ne se manient pas aussi facilement que les tissus, et c’est une des causes qui préviennent le plus la musulmane des tribus, contre notre demeure maçonnée.

Les choses cependant ne se passent pas toujours ainsi : c’est quelquefois l’amant qui vient rejoindre sa maîtresse; ce qui arrive alors est effrayant, et il faut réellement avoir le diable au corps, pour mêler ainsi l’amour au danger le plus imminent. Le jeune homme qui veut arriver à pouvoir, la nuit, s’introduire chez sa maîtresse, cherche, sous un prélextc quelconque, à venir de jour, dans la tente de celle-ci, ouvertement, en présence du mari. Il reconnaît parfaitement les lieux ; des signes convenus lui indiquent à quel endroit se place» la nuit, la femme aimée. Ce n’est pas tout, il faut se faire connaître des chiens, ces importuns gardiens de la tente : pendant plusieurs jours de suite il faut leur apporter des provisions, se faire sentir d’eux, et cela, tn cachette du mari, car, s’il s’en apercevait, il y aurait motif à une plainte

très-grave, et certainement à une punition de la part de l’autoritô, ou à un conflit avec les gens du douar. L’amant ayant fait connaissance avec les chiens, et sûr du point de la tente vers lequel il doit se diriger, se met en campagne au milieu de la nuit. A quelque distance du douar, il ôte son burnouss, son liaïck, en général tout ce qui peut l’embarrasser, il prend un poignard nu dans la main droite, et, à plat ventre à terre, il rampe lentement jusqu’à la tente. La femme a d’avance détaché les ligaments du piquet de tente sur un point, et le jeune homme se glisse près de sa maîtresse ; mais le mari est là tout près,

1 il ü’est quelquefois pas môme séparé par un rideau, on entend sa respiration; l’amant ne quitte pas son poignard ; partagé entre une extrême crainte et un excessif désir d’amour, c’est dans cette alternative qu’il s’abandonne aux transports de sa passion.

Lorsque l’amant ne s’est pas fait suffisamment connaître des chiens, et qu’il veut pénétrer la nuit chez sa maîtresse, il emmène avec lui un camarade, qui reste près du douar, fait un peu de bruit pour attirer les chiens de son côté, et les maintient près de lui le plus longtemps qu’il peut en leur donnant à manger.

Je crois déjà avoir expliqué cette tactique, pour la perpétration des vols de nuit,' qui se font de la môme ma- ' nière.

d’un chef de bureau arabe. 113 Mon but est rempli si j’ai pii amener le lecteur à revenir un peu sur certaines opinions conçues trop légèrement d’après des observations toutes superficielles. La femme, devant la loi musulmane et dans la société indL gène, est moins bien traitée que chez nous, je le reconnais, mais de là à admettre toutes les conclusions qui ont été exposées à ce propos, il y a loin. Se baser sur les actes journaliers de brutalité dont les habitants des tribus se rendent coupables envers leurs femmes, pour préjuger des relations générales entre homme et femme dans la société indigène, serait autoriser l’étranger à se faire une idée de l’état social de la femme française, d’après ce qu’il verrait ou entendrait dire des ménages d’un grand nombre de campagnards grossiers, ou d’ouvriers livrés à la débauche et à tous les désordres.

Si l’on objecte que dans la vie publique, on ne voit jamais apparaître les femmes indigènes mêlées à leurs , époux, jé répondrai qu’en effet on n’a pas encore vu les musulmans se promener en cadence, avec leurs femmes sous le bras, ainsi que cela nous arrive au grand ébahissement des porteurs de burnouss, qui trouvent en cela un de nos plus grands ridicules à leurs yeux. Mais les femmes des douars n’en participent pas moins à toutes les fêtes et réjouissances publiques, noces, etc. Elles ne figurent pas en public au milieu des hommes, mais elles assistent ce-

pendant, abritées sous des tentes, à tous les spectacles qui intéressent la population ; de là elles font entendre lorsqu’elles le jugent convenable, leurs applaudissements, leurs you, yow, yow, ou cris interrompus par des battements de main sur les lèvres. Toutes les fols qu’un fait général cause de l’émotion dans une tribu, les femmes ne manquent jamais de manifester leurs sentiments, et ils ne sont pas sans importance sur les décisions qui surgissent. Je me rappelle être arrivé parfois à l’improviste avec quelques cavaliers, au secours de douars que je savais être attaqués, et chaque fois, j’étais salué par les clameurs des femmes qui, les premières, répandaient la bonne nouvelle, criant : < Enfants, n’ayez plus de craintes, voilà le bureau arabe, voilà le bureau arabe, sid X... que Dieu le bénisse 1... >

Que dirions-nous d’un lettré étranger, qui, après avoir séjourné quelque temps au milieu de la société parisienne, écrirait: les Françaises sont entourées de beaucoup de soins et de prévenances, on les traite comme des enfants gâtés, on s’occupe de pourvoir à toutes leurs exigences de toilette, danse, chant, distractions joyeuses, mais on leur parle toujours le sourire à la bouche, et de façon à faire entendre qu’elles ne peuvent comprendre que des propos frivoles. Dans les assemblées de gens du gouyernoment, dans les sociétés diplomatiques, savantes, indus-

d’un chef de bureau arabe. ‘ 415 trielles, commerciales, partout enfin où les hommes ont à traiter de choses sérieuses, il n’est jamais question de femme; celui qui voudrait s’appuyer sur l’opinion d’une femme, mettre en avant des avis émanés d’une femme, serait tellement couvert de ridicule, que personne n’a encore affronté ce danger; d’où je conclus que chez le Français, la femme est une compagne considérée comme capable seulement de plaisirs et de distractions mondaines, mais dépourvue du reste de toute espèce d’intelligence et d’aptitude aux choses sérieuses, ne pouvant par conséquent exercer aucune sorte d’influence, en dehors du monde des amusements. A la surface, cette esquisse semblerait parfaitement exacte, et cependant dans notre société, depuis les plus hautes sphères jusqu’aux plus infimes, dans combien de choses, en cherchant bien, ne trouve-t-on pas l’influence d’une femme. Il en est un peu ainsi, croyons-le bien, du monde musulman en Algérie.

Le grand vice, à mes yeux, de l’état actuel de la société indigène au point de vue des relations entre, hommes et femmes, le défaut radical que l’on ne peut pas ne pas voir, c’est la pluralité des femmes permise au musulman.

Je vais en dire quelques mots : Le cultivateur médiocre n’a habituellement qu’une femme ; quand il acquiert un peu plus d’aisance, que sa première femme vieillit, il en prend une seconde, et, ce qu’il y a de remarquable.

c’ust le plus souvent sur les instances de la première épouse. C’est qu’en effet, il ne faut pas voir seulement dans cette faculté de prendre quatre femmes, un moyen de satisfaire très-amplement des goûts sensuels; la vie dans la société indigène est ainsi organisée que tout se fait dans la tente: nourriture, soins des troupeaux, harnachements des bêtes de somme, tissus divers servant à l’habillement, au coucher de la famille, au transport de son butin et de ses provisions. Aussitôt donc, qu’une tente a un peu d’aisance, il faut plusieurs femmes dans son intérieur; chacune à son tour dirige les apprêts de la nourriture, et les autres, pendant ce temps, s’occupent de tissage oü de nettoyage. Quant aux ménages des grands chefs, il n’y en avait pas dans le cercle que j’ai administré, je n’ai pas de renseignements certains à leur égard ; mais je crois bien que, dans ce milieu, la femme paresseusement étendue sur ses coussins, tourne à l’odalisque,

et dans ce cas la pluralité des femmes n’est qu’une affaire

de luxe, de 'satisfactions sensuelles. C’est là qu’est réellement le rôle dégradant de la femme musulmane ; mais on voit que c’est l’exception.

Comment donc amener le cultivateur du Tell à se contenter d’une seule compagne ? Ce ne sera certes pas en lui prêchant notre exemple, en lui adressant des discours à ce sujet; si l’on peut espérer d’approcher un jour de ce

d’un chef de bureau arabe. 117 résultat, ce sera en déchargeant la tente d’une grande partie des travaux qui lui incombent en ce moment. Déjà ' les moulins établis dans la plupart des tribus, ont délivré les femmes de la corvée insipide de moudre chaque jour, pendant des heures entières, la provision de farine nécessaire. 11 y aurait à joindre aux moulins, des ateliers de fabrication du cousscoussou. Autour des embryons de cité, dont je parlerai dans le chapitre suivant, du progrès chez les indigènes^ il faut qu’il s’établisse des dépôts de tissus à l’usage des habitants, burnouss, haïcks, tellis, tissus de tente ; il est nécessaire que ces objets soient fabriqués à bon compte et livrés en détail, à des prix assez modérés pour que le ménage de la tribu renonce à les confectionner.

Le boulanger rendra également de grands services, en pétrissant pour toute une fraction de tribu. Une fois ces progrès et d’autres encore assurés, le cultivateur commencera à s’apercevoir qu’une femme peut lui suffire;. un plus grand nombre de jeunes gens pauvres, aujourd’hui célibataires ou obligés d’épouser de vieilles veuves, s’uniront à de jeunes femmes devenues disponibles en plus grande quantité, et notre exemple, notre contact aidant, la famille musulmane se constituera, en se rapprochant chaque jour davantage de notre état de société.

Je ne veux pas terminer ce chapitre, toutefois, sans

rappeler que nous devons avoir les plus grands ménage-

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