SOL' VE MRS
comme pour servir de stations au pieu\ ermite. Le pays est si fourré, si accidenté, j’eus si peu de temps à moi pour reconnaître les alentours, que je ne pus trouver l’emplacement sur lequel devait avoir été bâti, au temps des Romains, l’établissement thermal dont je voyais les débris épars.
Âpres avoir consacré quelques heures à une excursion des plus agréables, je fus fort étonné lorsqu’on vint m’avertir qu’un jeune homme des environs demandait à me parler. Je me fis amener cet individu, qui s’assit auprès de moi, après m’avoir salué très-respectueusement; les gens qui m’accompagnaient s’accroupirent à distance, de manière à voir sans entendre. Du reste, il était facile de constater que mon interlocuteur n’avait pas d’armes, et , sa manière de se présenter n’annonçait aucune mauvaise intention,
— •' « O monseigneur, me dit-il d’un ton très-révérencieux, je sais que tu es cid X... (1) ; j’ai su ce matin que
(1) Cid,cidi (monseigneur). C’ealle cas de foire remarquer que le surnom du héros espagnol, le Cid, ne serait que l'appellation dont les Maures, très-polis du reste, devaient saluer le chef chrétien qui ils avaient affaire; il n’y a là rien qui veuille dire vainqueur, grand guerrier, etc,, comme on le suppose, à moins que ce ne soit une corruption de ceïd, qui veut dire lion.
A propos de lion, j’éprouve le besoin de prévenir les poCtes qu’ils feront bien de renoncer à l'expression si connue, lion du désert. Le lion aime les pays ombreux, boisés, les fraîches cavernes, les belles eanx courantes, lo gibier h chasser, et surtont les pays trcsdiabilés et bien appiovisionnés de bestiaux, toutes choses rares dans le désert.
d’l’X chef de bureau arabe.
tu étais aux eaux, et je suis venu à toi; j’ai entendu parler de ta justice, on dit que tu fais la justice de Dieu, la justice du prophète; les musulmans font ton éloge; tu arranges les choses difficiles. Que Dieu te fasse triompher 1 C’est ta justice que je demande. Je voudrais bien que tu me réglasses une affaire : moi et mon associé, qui attend là près dans le bois, nous sommes en désaccord et sommes convenus de nous en rapporter à ton jugement, si tu veux nous écouter.
— Mais rien n’est plus facile, bien que je ne sois ici qu’en qualité de voyageur, je serais heureux de vous mettre d’accord.
— C’est que, répliqua mon’ jeune homme, c'est bien difficile à t’expliquer... Vois-tu, il y a des choses que tu ne sais pas... ceux qui font le mal ne le font pas toujours volontairement... Dieu seul verra le fond de nos cœurs... Combien de choses poussent les hommes 1... il y a des af-
Le lion 86 trouve, il est vrai, sous des latitudes tropicales, mais point dans les déserts. Que l’on suive, du reste, les chasses de Jules Gérard, notre tueur de lions, on se convaincra de ce qui précède en voyant la description des lieux que fréquente le roi fauve.
Je proflte de l’occasion pour relever une erreur impatientante: dans tontes les relations de l’expédition d’Egypte, il est dit que le général Bonaparte avait produit tant d’effet sur les musulmans, que ceux-ci l’appelaient sultan kebir, maître du feu. — Je ne nie pas l’effet, mais je nie la signiOcation de sultan kebir, mot à mot chef grand, c’est-àdire c/ie/" principal; c’est notre expression de commandant en chef. — Il n’y a pas d’officier de bureau arabe qui, lorsqu’il commande un contingent quelconque en pays arabe, ne soit traité de sultan kebir. Il n’est nul besoin, pour cela d’avoir gagné la bataille des Pyramides.
faires d’amour-propre... je suis de tes tribus... j’ai quitté ma famille et mon pays par suite de discussions avec mes voisins, dans lesquelles mon amour-propre a souffert... le diable a fait le reste; que Dieu le maudisse, le pervers. 1
Je commençais à comprendre que j’avais à faire à un malfaiteur; cependant ses manières étaient très-réservées, son ton très-respectueux ; il continua, en me regardant humilié et craintif :
— Pardonne-moi, reprit-il, mais je ne sais si tu voudras m’écouter.
— Mais oui, parle ; tu ne m’as pas encore dit de quoi il s’agit.
— 0 Dieu 1 soutiens-moi, . . . c’est à propos de bœufs, . . . moi et mon associé nous sommes en dispute,... et il peut arriver un malheur entre nous,... ce sont des bœufs que nous avons enlevés,... et pour le partage...
— Oh î oh ! tu es bien hardi! ne veux-tu pas que je règle des vols comme des héritages? La justice n’est pas faite au bénéfice des voleurs; qu’ils se tuent entre eux, c’est tout avantage pour le monde. En voilà assez, lèvetoi et va-t’en ?
Il se retirait fort triste, et il me sembla que cet homme pourrait revenir au bien.
— Ne peux-tu donc, lui dis-je, changer de vie?
— Je changerais volontiers, pardonne-moi, seigneur ;
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d’un chef de bureau arabe. 41
mais à quelles conditions pourrais-je rentrer dans le pays? Je t’assure que je suis fatigué de mon genre de vie, et très-désireux de m’amender.
— Je veux bien t’y aider. Il faut que toutes les victimes de tes vols soient indemnisées par toi ou ta famille; puis tu seras mis en otage dans le douar d’un caïd, et, si tu t’y conduis bien, je pourrai renoncer aux poursuites que je serais en droit d’exercer contre toi.
Il est bon d’ajouter, pour expliquer ceci, que tou.s les vols qui avaient lieu étaient inscrits au bureau arabe, avec tous les détails, et que presque toujours nous arrivions à savoir quels étaient les voleurs. En cas de prise d’un de ces brigands, il était facile de lui établir une sorte de compte à régler par lui ou sa famille, indépendamment des autres corrections à intervenir.
Je n’ai pas appris depuis que ce jeune homme ait profité de la facilité que je lui donnais de rentrer dans la bonne voie. Les familles volées ne purent sans doute être suffisamment désintéressées; car je suis certain que le malfaiteur avait le plus vif désir de renoncer à son dangereux métier.
Les choses les plus délicates m’étaient journellement soumises. Certes, je n’étais pas infaillible, mais la pureté de mes intentions ne faisait pas, dans tout le pays, le sujet du moindre doute; et cela me donnait une grande
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facilité pour raccomplissemcnt de bien des projets.
Il ne faut pas oublier cependant que, tout en apportant dans les affaires courantes beaucoup de douceur et de patience, je ne laissais pas de montrer de l’énergie pour les cas qui me paraissaient le nécessiter. J’ai remarqué que, chez ce peuple, c’était à ma manière de faire un correctif nécessaire mais suffisant.
J’avais cependant, dans ce cas, le soin de prévenir à l’avance de quelle manière j’étais décidé à punir certains faits; et ceci avait une très-grande importance à mes yeux : on le comprendra facilement, si l’on veut se souvenir qu’à côté de nous, en pays arabe, jusqu’aujourd’hui, il existe certains désordres, certaines façons d’administrer de la part des indigènes, qui, à nos yeux, constituent de graves délits. Or il serait, je crois, peu habile à un chef nouveau de faire tout à coup saisir et punir certains individus qui, en raison d’un long et tranquille exercice de leur autorité abusive, pourraient se croire pris traîtreusement. Ces procédés, du reste, auraient l’inconvénient de remettre tout en question, de perpétuer les traditions de pur arbitraire des chefs orientaux, de replonger les indigènes dans une atmosphère de violence et d’imprévu, dont je cherchais, au contraire, à les faire sortir, en leur posant des règles, des indications pi’oprcs à les éclairer, à leur montrer une voie droite et sûre.
Les Marabouts. — Excursions dans les tribus. — Causeries arabes.
Si j’ai réussi à me faire comprendre dans les lignes précédentes, le lecteur doit être convaincu que pour savoir rendre la justice aux indigènes, il faut surtout faire preuve de bon sens, de grande patience, de douceur, d’énergie et enfin de beaucoup de probité.
Ce peuple aime la condescendance de la part de ses chefs ; quand il trouve un accès facile auprès des hommes qui ont pour eux la force et l’autorité, quand il en reçoit surtout un bon accueil, il ne tarde pas à concevoir une grande affection, et il montrerait, au besoin, un insigne dévouement pour ces dépositaires du pouvoir. Certes, les musulmans de l’Algérie, comme la plupart de leurs coreligionnaires, ont un grand respect pour la force brutale; ils sont tout disposés à voir, comme on l’a souvent répété, dans tout chef qui commande de nombreuses troupes et remporte de brillants succès, un agent de la volonté divine devant lequel on doit plier. Aussi, en Algérie et même en France, on aime à raconter l’effet de Croque-
mitaine produit sur les indigènes par certains pachas ou généraux qui se sont le plus prononcés pour les mesures extra-violentes. Je ne nie pas la puissance de cette impression ; j’ai quelquefois moi-même senti la nécessité de faire des exemples qui paraîtraient barbares en France, mais il ne faut pas s’exagérer l’importance de ces rôles et dé ces exemples. Je le répète, peu de Français ont autant que moi vécu de la vie arabe de tribu (les gens de la ville ont peu de rapports avec les habitants du dehors, il ne faut pas l’oublier); très-peu se sont montrés aussi sympathiques aux indigènes pour étudier d’iine manière constante leurs besoins, leurs aptitudes; très-peu, en un mot, se sont suffisamment mis sous le burnous arabe pour observer tous les mouvements du cœur et de l’esprit chez CCS peuplades intéressantes.
C’est donc en toute connaissance de cause que j’affirme ceci : le peuple arabe est tout disposé à se livrer sans restriction, et les événements historiques le prouvent en partie, à celui qui, maître déjà de l’autorité politique et de la force matérielle, saura témoigner sympathie et affection aux masses ; au chef qui, par lui-môme et par ses agents, se rendra accessible et compatissant aux plus misérables et aux plus déshérités. Les oppresseurs violents inspirent aux Arabes la terreur et même le respect, mais c’est tout. Ceux qui remuent réellement ce
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d’i:N chef HE BUnEAU ARABE. 4o
peuple dans tous les sentiments qui partent du cœur, ceux qui parlent à son imagination, ceux qui entraînent de ces résolutions grandioses qui doivent modifier profondément toute une nation, ceux qui tiennent en main l’avenir de cette race, ce sont ces hommes que nous qualifions du nom général de marabouts, et que les indigènes nomment plus habituellement les hommes de bien. Je ne parle pas ici de ces instigateurs religieux, faux chérifs, ambitieux de toute espèce, qui, au nom de la religion, réussissent, de temps à autre, à produire le désordre; et encore, parmi ces individus, ceux qui tiennent le plus longtemps sont ceux qui se rapprochent le plus du caractère général que j’ai indiqué comme nécessaire à quiconque veut tenir une grande place chez les indigènes. Les perturbateurs religieux, comme les oppresseurs violents, ne produisent que des effets partiels assez restreints; mais il existe de distance en distance, sur notre territoire algérien, des hommes de bien, véritables musulmans, comme on dit, uniquement occupés de charité, de justice, et qui sont les vrais directeurs des consciences.
Il ne faut pas croire qu« les hommes en question arri- A'ent à la notoriété par des jongleries, des miracles et autres farces dont se servent les turbulents agitateurs; la
plupart des indigôues ne sont pas aussi stupides sous ce
rapport qu’on veut bien le croire en France. Non, l’homme de bien n’est reconnu pour tel, et consulté par les populations, que lorsqu’il a donné de nombreuses preuves de bon sens, d’équité, d’abnégation, de religion, et surtout d’un grand détachement des choses de ce monde au point de vue des intérêts privés: ainsi, on lui donne beaucoup, mais il faut qu’il répande d’une main ce qu’il reçoit de l’autre, sous peine d’étre bientôt délaissé; il faut qu’il ait le don de consoler les affligés, d’apaiser les haines, les mouvements de colère ; il faut qu’il soit habile à concilier des intérêts opposés; il faut qu’il ramène doucement et par la conviction aux sentiments religieux; alors seulement notre personnage devient le chef spirituel des quelques tribus qui l’environnent, et, si sa réputation est très-grande, on vient quelquefois do très-loin pour le consulter.
Ces titres à la confiance publique ne sont pas, comme beaucoup le croient, héréditaires; voici la vérité: à la mort d’un de ces saints personnages, la dépouille du défunt est précieusement ensevelie à un endroit connu où les fidèles vont prier; les enfants du mort sont naturellement les gardiens de la tombe de leur père, et s’ils ont, en outre, toutes les qualités do celui-ci, ils conservent la confiance des croyants; mais si, ce qui arrive habituellement, les fils ne réunissent pas toutes les conditions né-
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cessaires à ce rôle dilTicile, les attractions des masses se dirigent ailleurs, jusqu’à ce que, plus tard, un descendant mieux doué du saint homme ramène encore à lui les fidèles, ou que les traditions de sainteté et de capacité soient tout à fait perdues dans la famille.
Je sais bien que le rôle de ces hommes est singulièrement facilité par une complète indépendance vis-à-vis de leurs clients, et par l’absence de toute action pénible et forcée à exercer sur le peuple qu’ils éclairent et consolent. Ils n’ont à pourvoir à aucune exigence d’ordre, de police, de finances, de progrès; et c’est ainsi que quelques-uns d’entre eux, qui avaient été désignés à nos généraux pour occuper des emplois, ont refusé toute espèce de fonction administrative. Mais il n’en est pas moins vrai que nous, les conquérants pleins de prétentions, qui pensons avoir tout à enseigner aux vaincus, il est de notre intérêt d’avoir, sous ce rapport, à nous modeler un peu sur les hommes que je viens d’essayer de dépeindre. Nous avons tout à gagner à joindre à notre caractère de dominateur victorieux celui de l’homme de bien.
Lorsque j’étais dans les tribus, je tenais aussi des séances, mais en plein air, sous un grand arbre, au sommet d’une éminence. Assis sur un morceau de tapis, je faisais placer sur la pente du terrain, et de manière à les domi-
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ner tous, mes administrés, qui, du reste, avaient pris le plus grand goût à ces réunions; ils formaient, accroupis à terre, des demi-cercles concentriques, et, en leur présence, toutes les affaires de la tribu étaient successivement passées en revue. J’aimais mieux ces séances que celles du bureau arabe, parce qu’elles avaient un caractère moins exclusivement judiciaire. Après avoir expédié les plaintes diverses, je mettais en discussion toutes les questions intéressant la tribu, récoltes, marchés, impôts, guerre avec les voisins, etc. Tous pouvaient prendre la parole, mais en général, dans chaque tribu, il n’y avait que cinq ou six individus qui entretinssent le débat; les autres se contentaient d’écouter, mais avec bonheur; c’était avec grande peine que ceux que l’on venait quelquefois chercher pour diverses occupations du douar, quittaient l’assemblée.
Je dirigeais ces petits débats en y jetant le plus de lumière que je pouvais, et je me rappelle encore avec plaisir combien ces réunions étaient d’un bon effet pour le pays. Une fraction de tribu que je n’avais pas visitée depuis longtemps éprouvait-elle quelque malaise, je n’aA'ais qu’à me transporter chez elle, et qu’à lui consacrer un ou deux jours; bien des causes d’irritation cessaient, bien des germes de dissension disparaissaient.
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d’un chef de bureau arabe. 49 A propos de ces réunions, je me rappelle un ennuyeux personnage dont je me débarrassai en le couvrant de ridicule. Moustapha-Bcn-Âli était borgne; il avait une grande figure triste, un son de voix assommant, et une manière de parler sans s’arrêter, fatigante pour son auditoire; il avait déjà fortement indisposé son monde, et, au milieu d’une séance, il avait pris la parole pour ne plus la quitter. Je fis signe à tous d’écouter patiemment, et nous nous résignâmes. Quand il eut fini son discours, toute l'assistance mécontente attendait ce que j’allais dire à mon tour.
* O Moustapha, dis-je simplement, si Dieu ne t’a donné qu’un œil, il t’a bien donné deux langues. »
Et aussitôt des 6o, ^o, ôo, accompagnés de rire, éclatent de toute part; mon bomme, surnommé de suite l'homme aux deux langues {bou lessanin), est obligé de se retirer tout confus. Plus tard j’eus occasion de le revoir; sa présence excitait toujours le rire dans l’assemblée de sa tribu. Il avait des affaires à me soumettre, mais auparavant il vint me prier en particulier de.l’épargner, et de ne plus le livrer au ridicule.
Pendant ces tournées dans les tribus, quand venait la nuit, après mon repas du soir, je faisais faire un grand feu près de ma tente, je faisais préparer une grande quantité de café, et j’invitais tous les hommes un peu intelu
gents, les voyageurs du douar à passer la soirée avec mes
cavaliers d’escorte.
Au bout de quelque temps, on connaissait mon habitude, et ces réunions se faisaient sans que je le demandasse ; on y venait même de loin. Je feignais parfois d’avoir une grande envie de dormir, je me couchais dans ma tente en donnant tous les signes du sommeil; mais, en réalité, j’écoutais les conversations. Elles étaient très-variées et intéressantes; il y avait des chansons, des contes, des récits de voyage, mais surtout des observations sur les tribus voisines , sur 'les Européens des villes, leurs ridicules, etc. Ces nuits de bivouac, alors que tous les bruits s’entendent si bien, sont un de mes plus agréables souvenirs.
Aul ne voudrait croire la linessc d’esprit, d’observation, le tact, l’habileté de narration de certains iiarleurs, tout à fait illettrés du reste. J’ai en mémoire un spahis, qui n’était pas démon cercle, et qui, se trouvant par hasard dans le même douar que moi, amusa toute la nuit l’assemblée; et certes, j’étais un de ceux qui éprouvaient le plus de plaisir. Il contrefaisait, avec un véritable talent, la voix, les gestes, les expressions de chefs français et indigènes que je connaissais pour la plupart, les types de Maltais et de juifs bien connus.
C’est dans ces réunions que j’entendis quelquefois des
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individus raconter à voix basse, après avoir cru s’assurer que je dormais réellement, des histoires de bureaux arabes voisins, des récits très-piquants d’affaires mal jugées, au dire des narrateurs. J’en faisais mon profit, et me promettais mentalement de ne jamais prononcer sans avoir une conviction et des renseignements suffisants.
J’ai présents divers faits racontés sur 1a grande tribu desKhiroum, comprise dans le territoire d’une puissance voisine de l’Algérie, mais indépendante par le lait, n’ayant pas de chefs reconnus, pas même de marabouts, ne payant aucun impôt, n’obéissant à personne. Mes gens qui eux-mêmes passaient pour grossiers et sauvages auprès des hommes de la plaine, se moquaient des Khiroum, comme de gens tout à fait arriérés. Ils les trouvaient sales, se moquaient de leur parler rude, et disaient qu’ils n’avaient aucune idée de religion ni de lois, quoique se déclarant musulmans.
— Les Khiroum sont par trop singuliers , entendis-je une fois; savez-vous ce qu’ils offrent à un hôte, lorsqu’il leur en arrive par hasard? Ils s’empressent d’aller chasser le sanglier, et c’est le cochon que ces musulmans donnent à leur hôte en guise de mouton ; il est vrai qu’ils l’assaisonnent avec des glands de chêne.
— Je sais sur eux une histoire bien drôle, ajoute un des causeurs:
Un saint personnage revenant de la Mecque, — que Dieu le bénisse! — de passage chez les Khiroum, demande l’hospitalité. Il est reçu dans une tente; et le soir, au moment de la prière, notre pieux musulman se met en devoir de réciter ses versets.
ï C’était un homme qui avait une longue figure mince, et au menton une grande barbiche clair-scmée. Le pèlerin était à moitié de sa prière, lorsqu’il voit le maître de la tente qui le regarde avec attendrissement et les larmes aux yeux.
— C’est la grâce de Dieu qui te touche, ô maître de l’habitation, je suis heureux que ma présence te ramène
dans la voie du salut. Viens t’associer à mes prières, je vais te les apprendre.
— O saint homme, reprend le néophyte, continue, je t’en prie, reprends ta pose et ta prière. Tout à l’heure, en te voyant remuer le menton, j’ai cru voir mon grand bouc noir qu’on m’a volé il y a deux ans; il ôtait si beau!.., j’en suis tout ému. »
— Et moi, dit un autre, jevais vous parler d’Abd-cr- Rebbi ; qui ne connaît Abd-er-Rebbi, chez les Khiroum? C’est un homme considérable; il a dans sa main, à sa disposition, en trois générations de fils, petits-fils et arrière-petit-fils, cent vingt garçons, cent vingt fusils. Comme ce pays n’a aucune autorité, aucun chef, nijus-
d’un chef de bureau arabe. '53 tice, on consulte quelquefois Abd-er-Rebbi, et cela a bien ses inconvénients, parce que, lorsqu’il a rendu un jugement, il tient à l’exécution, et il a cent vingt fusils ! C’est une colonne expéditionnaire que la famille de cet homme-là. Dernièrement un de mes camarades passait dans le douar d’Âbd-er-Rebbi; il vit celui-ci fort occupé; on venait de lui soumettre une affaire épineuse : « Un jeune homme avait épousé une veuve enceinte; cette femme venait de mourir en couches. Le jeune homme voulait que la famille de la défunte rendît la dot, parce que, disait-il, la femme était morte des suites d’un fait provenant évidemment d’un autre mariage; par conséquent, lui, le veuf, ne pouvait en supporter les conséquences et perdre la dot qu’il avait donnée. (Il y a en effet, dans les lois musulmanes, des distinctions analogues.)
» Abd-er-Rebbi ne voulait pas entendre raison : — Tant pis pour toi, disait-il au jeune homme, tu perdras ta dot, tu n’as rien à réclamer. Voyons, par exemple, , tu achètes un fusil ; libre à toi de bien l’examiner ; il est chargé; quelque temps après, tu veux essayer ton fusil, il te crève dans les mains parce qu’il est trop chargé; estce que tu réclames le prix de ton fusil? Allons, tais-toi, tu n’auras pas ta dot; va-t-eu, ne viens plus nous casser la tête de ton affaire. — Et le vieil Abd-er-Rebbi, plein de colère, repoussait le plaignant.
« Encore une sur les Khiroum; elle date d’une qua-rantaine d’années; quelques vieillards se rappellent encore les faits suivants :
» Un jeune cavalier accompagné de plusieurs serviteurs, se réfugia chez eux. Il était bien mis, de figure distinguée, lui et les siens parfaitement montés en chevaux et harnais. Ce Jeune homme se disait de famille de sultan; persécuté par le bey voisin, il venait se mettre sous la protection des Khiroum, et il cherchait à les entraîner à sa suite, pour renverser le bey régnant.
— Vous formerez alors, disait-il, ma garde privilégiée ; vous serez mes fils chéris, vous aurez des jardins embaumés, de bonnes habitations, de jolies filles; Khiroum! croyez-moi de grands bonheurs vous sont assurés... Les prédications du jeune homme avaient à peu prés réussi, lorsque dans une marche, je ne sais par quel accident, il montra son pied à nu sur l’étrier. Un vieux montagnard qui l’accompagnait, appuyé sur un bâton, remarque ce pied; il le trouve gros, hâlô, doublé d’uno épaisse corne, et marqué d’un tatouage.
— Oh I oh ! dit-il, c’est un pied comme les nôtres, ça ; ce n’est pas le pied d’un enfant de race royale... impossible!... Nous avons alfaire à un imposteur, à un intrigant... A bas!... à mort!... Et en quelques instants le jeune ambitieux et ses servitenrs furent tués et dé-
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poiüllés. Les vieux Khiroum se vantent encore de cette équipée. Fiez-vous donc à des têtes de bois de ce genre. »
Ce dernier fait me rappelle une particularité : les Arabes ont une corne si épaisse sous le pied, que je les ai Ams quelquefois le matin, au moment de quitter le bivouac, venir à nos feux pour se chauffer et mettre le pied nu à plat sur les charbons. Lorsque la corne grille, que la fumée commence à monter, c’est que l’Arabe est prés de sentir la chaleur; il change alors de pied.
Je sais cependant un fait bien honorable pour les Khiroum, et que je vais relater ici ; on y verra un certain air de ressemblance avec ce que les Kabyles de la grande Kabylie appellent Xanaya (voir l’ouvrage de M. le général Daumas).
Mon chaouch, un vieux Turc, avait l'iiabitude, deux foisparan, et depuis plus de dix ans, d’aller faire ses provisions de cousscouss, fruits secs, tabac, etc., dans une petite ville étrangère située sur le territoire de la puissance limitrophe de mon cercle. Il longeait dans cette excursion le pays des Khiroum, et n’avait jamais éprouvé d’accidents ju-squ’au moment de cette historiette. Cette foi^i donc, il revenait de la ville susdite, monté sur un mulet et faisant conduire devant lui, en main, un autre mulet chargé de ses provisions. A la hau-
SUUVENins
leur du pays des Khiroiim, il tomba dans une embuscade de malfaiteurs; on s’empara de ses mulets, et luimôme saisi, garrottt% dôpouillô, allait ôtrc conduit dans les montagnes et peut-ôtre tué, — car il était vieux et ne pouvait plus être employé utilement à aucun travail, — lorsqu’un homme venant d’un marché voisin, et apercevant ce qui se passe, saisit son fusil, se précipite au milieu du groupe qui entraînait le vieux Turc, et couvrant celui-ci de son arme : * Arrêtez! vous autres! s’écric-t-il ; par le péché de ma femme ! je prends cet homme sous ma protection, et je m’oppose à ce qu’on le maltraite... Vous savez que les Ouled-Mia et moi ne faisons qu’un fusil... Je veux qu’on rende à mon ami tous ses effets, scs mulets, et je vais accompagner le tout jusqu’à la frontière! »
Les restitutions se firent à l’instant, et le vieux Turc était encore tout stupéfait, lor.«ique son libérateur lui dit : t Tu ne me reconnais pas, ô mon père ! mon bienfaiteur ! Il y a dix ans, tu m’as donné, ici près, une calotte de laine blanche ; tu m’as lié par la reconnaissance, je ne pouvais t’oublier; je vais te mener jusqu’à ton pays. 1
Mon chaouch se rappela alors avoir donné autrefois une de ces calottes de laine blanche qui se mettent pardessous 1a calotte rouge, pour ménager celle-ci; cette
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calotte, donnée toute vieille et graisseuse, vaut, quand elle est neuve, de quatre à cinq sous.
Un homme qui se regarde assez lié par un aussi faible cadeau, pour risquer sa vie et la tranquillité de toute sa fraction de tribu, au bénéfice de son prétendu bienfaiteur, n’est-ce pas là un fait digne d'étrc signalé à l’éloge de ce peuple ?
Les Beni-Mara , dont j’ai déjà parlé, habitants de la plaine où les mœurs sont plus douces et plus paisibles, passent aux yeux des montagnards pour très-poltrons.
Voici ce que j’entendis, un jour, dire d’eux dans une des causeries que je rapporte :
— « Vous ne savez pas, dit un jeune guerrier de ces tribus de montagne qui sont toujours en guerre avec les Khiroum, les Trad et autres, vous ne savez pas combien sont peureux les Beni-Mara. Une nuit j’étais hospitalisé dans un de leurs douai's, où j’avais porté un ordre du bureau arabe, et voici ce qui se passa : Au milieu de la nuit, les chiens ayant sans doute été attirés sur un autre point (1), nous entendîmes rôder autour des bœufs du maître de la tente. — « O mon Dieu ! dit à voix basse un
(I) C’esl ainsi que font les voleurs: pendant qu’une partie d’cnlrc eux commet le vol, une autre partie attire au loin, par des appâts de viande crue, les nombreux chiens qui d’habitude entourent les tentes arabes.
des jeunes gens de la tente, ce sont les Trad qui enlèvent nos bœufs...» Aussitôt je me dressai sur mon séant, et j 'offris mes services. . . « Taisez-vous, par grâce, dit le chef de la famille, faisons semblant de ne nous apercevoir de rien ; ces Trad sont si terribles : ils seraient capables de nous tuer... j’aime mieux perdre mes bœufs que la vie. Que personne ne bouge, cachons-nous plutôt sous les tapis. » Et les voleurs continuèrent tranquillement leur expédition. »
On peut se figurer comment les rires de l’assemblée accueillirent cette critique des üeni-Mara.
Dans ces causeries de nuit, il me revient d’avoir entendu un des assistants égayer son auditoire par une série d’observations on ne peut plus piquantes.
« Savez-vous, disait-ü, quel est le sultan des roumi (chrétiens) ? Eh bien ! c’est la montre, c'est ce petit instrument que presque tous ont dans leur poche, qui les commande, les dirige. Qui de vous n’a vu, à la ville voisine, sur la fin du matin (vers dix heures), la plupart des officiers et employés du gouvernement se réunir sur la place ? L’ami trouve son ami ; on s’informe, on cause. Mais regardez les figures; elles sont toutes plus ou moins inquiètes ; chacun tire sa montre et la regarde avec grande attention ; enfin celle-ci commande ; elle a fait connaître sa volonté, et vous voyez chacun se retirer.
d’uiv curf de bureau arabe. 59
Voilà des gens qui se trouvaient bien ensemble, qui avaient des choses agréables à se dire ; iis sont obligés de se séparer, la montre a commandé de manger; car c’est à ce moment-là, m’a-t-on dit, que les roumi mangent, qu’ils aient ou non appétit. Vous les reverrez encore, quelques instants après, se rechercher, se réunir, et puis se séparer encore au commandement de la montre, et cela plusieurs fois par jour. Dans leurs maisons môme, la montre est le bey qui donne tous les ordres ; c’est elle qui prescrit de se coucher, même sans sommeil, de se lever, môme quand on veut dormir.
— » Je voudrais bien savoir, ajoute un mauvais plaisant, si les roumi embraient aussi leurs femmes au commandement de la montre. »
J’ai omis de dire que ces réunions nocturnes auprès de ma tente, ces conversations bruyantes autour d’un bon feu, avaient aussi un but important : elles indiquaient aux voleurs de montagne, toujours à l’affût d’un coup à faire, d’un cheval à enlever, par exemple, — et il y a de bons chevaux dans les escortes des oljiciers de bureau arabe, — elles indiquaient à ces voleurs que mon petit camp était sur ses gardes, puisque la plupart des cavaliers étaient éveillés.
C’est dans ce but aussi que les chansons étaient quelquefois fort animées, chaque couplet se terminant par