‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabeChapitre 7 sur 13 · DU PROGRÈS CHEZ LES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

DU PROGRÈS CHEZ LES INDIGÈNES

Procédés de l’autorité. — Habitation fixe. — Tente Embryon d'un centre de population. — Discussion.

D’après ce que j’ai indiqué d’autre part, de mes observations sur les musulmans du Tell algérien on doit pressentir que je crois au progrès du peuple indigène. Je ne suis pas de ceux, en effet, qui pensent que nous sommes fatalement destinés à refouler les habitants de l’Algérie devant nous, dans le désert, comme les Yankees chassent les Indiens, et à occuper seuls le territoire de l’ancienne

régence d’Alger. Selon moi, au contraire, le cultivateur du Tell avec ses produits quelque peu développés qu’ils soient, avec ses moyens de transport quelque médiocres qu’ils paraissent, sa' main d’œuvre quelque peu active qu'elle se montre, est encore un auxiliaire très-utile, et môme indispensable pour tout établissement sérieux de l’autre côté de la Méditerranée.

Je regarde comme presque assuré, que l’agriculteur de ce pays prendra une grande partie de nos habitudes agricoles, et se rapprochera de nous, de jour en jour, au fur et à mesure que nous aussi, nous nous rapprocherons de lui; car, il ne faut pas oublier, que, si l’habitant du Tell a bien des choses à prendre de nous, nous avons, nous aussi, quelque peu à lui emprunter, et malheureusement cet échange se fait très-lentement.

Les Européens débarquent en Algérie, pleins de l’idée de leur supériorité, peu disposés à apporter des changements dans leurs usages, et surtout à faire cas des habitudes de peuplades que l’on considère comme des tribus de sauvages.

Les musulmans de leur côté, n’ont pas entrevu, jusqu’à présent, quelque chose de bien tentant dans ce que leur a offert le spectacle de la colonisation européenne; mais ce mouvement si lent jusqu’à ce jour, se montrera plus vif, avec le temps et l’expérience. Il n’y a pour moi

d’un chef de bureau arabe. 121 aucune raison de supposer que l’indigène du Tell, lorsqu’il sera en présence d’améliorations réelles qu’il dépen- ' dra de lui d’apporter à son existence, ne le fasse pas. En nous reportant à ce qui s’est passé depuis une quinzaine d’années seulement, ne voyons-nous pas qu’à mesure que la tranquillité s’établissait dans les tribus, les cultures ont plus que doublé en étendue ; le musulman a-t-il hésité un instant, devant ce premier progrès qui lui était naturellement indiqué. Il en sera ainsi de tout le reste ; méthodes abréviatrices d’agriculture, transactions commerciales, institutions de crédits, il adoptera tout, il se montréra notre émule en tout, aussitôt que des essais sérieux seront tentés.

Examinons comment on a pratiqué jusqu’au moment actuel, celte grande entreprise de la civilisation de l’Algérie. Le gouvernement de la France a toujours manifesté les meilleures in tentions, et, à ce point de vue, il y a réellement un grand pas de fait dans l’esprit des habitants indigènes de l’Algérie. La plupart sont pénétrés de la pensée que le beylik français est animé pour eux d’un généreux vouloir ; et si quelquefois ils ont à souffrir de l’administration de certaines parties du territoire, ils savent bien faire la part des individualités, et déjà l’on peut voir surgir quelque chosed’équivalent à notre ancien; * si le roi le savait. » C’est là un point important de gagné; mais cette bien-

veillance du gouvernement, comment est-elle interprétée?

prenons des exemples.

Il y a eu un moment où, en haut lieu, on a manifesté le désir de voir le peuple indigène modifier son état social et se rapprocher de nous. Les administrateurs de l’Algérie n’ont trouvé pour cela rien de mieux que d’engager le cultivateur du Tell à bâtir une maison en pierres. Or, comment arriver à ce résultat? En faisant prendre l’initiative aux clicfs indigènes, a-t-on pensé. L’Algérien, jugeait-on, a une grande vénération pour l’autorité, il regarde volontiers ses chefs comme étant d’une race naturellement supérieure, et il est très-heureux de pouvoir l’imiter, suivre son exemple, lorsqu’on le lui permet. Faire que le chef bâtisse, c’est obtenir que dans un temps donné toute la tribu construise. Bien ; voyons ce qui arrive.

Le fonctionnaire musulman, toutes les fois qu’il est invité avec instance par ses chefs, à faire quelque chose, se donnerait garde de ne pas obtempérer. Donc, l’agha ou le caïd a fait bâtir en plein champ, un édifice qui peut avoir une certaine utilité pour son possesseur, mais qui aux yeux de l’individu de la tribu ne re[irésente que le produit du caprice du Français et du chef musulman, et rien du reste d’attrayant, de profitable, de désirable pour l’habitant de la tente. Encore est-il à crain-

, d’un chef de bureau arabe. 123 dre que le caïd hii-môme, ce qui est du reste arrivé, une fois sa maison élevée, donne le mauvais exemple de continuer à habiter sous la tente.

Ceci me rappelle un musulman de grande famille, chef d’une tribu importante, que l’on avait décidé à faire bâtir une fort belle maison et qui vint nous voir à Alger, lorsque celle-ci fut finie; on conduisit le propriétaire (c’est moi qui le conduisais) chez l’officier supérieur du génie qui avait fait surveiller la construction. Après les salutations d’usage, on causa de la maison ; l’officier du génie tout content, et s’attendant à un compliment, demandait d’un ton de supériorité bien prononcée, ce que le sectateur de Mohammed pensait de son immeuble.

€ J’en suis enchanté, répondit celui-ci, avec chaleur; les Français sont réellement des gens extraordinaires, ils m’ont rendu là un service dont je leur serai toujours reconnaissant; depuis que ma maison est finie je n’ai pas perdu un seul mouton; le soir, je fais enfermer mon troupeau dans l’habitation, et le matin, il n’en manque jamais . une seule' tête.

» — Comment, et toi, ou demeures-tu donc.

» — Oh ! moi, reprit à son tour, le mahomôtan avec une façon de suffisance aristocratique, tu comprends qu’un homme comme moi, un homme de race, ne peut habiter que la tente en poil de chameau. >

Voilà donc un de ces hommes, qui, d’après nous, devaient donner l’exemple du progrès, qui trouve la tente une habitation bien plus convenable et digne d’un grand seigneur , qù’une demeure en pierres, fût-ce un palais.

Mais revenons à notre démonstration :

L'exemple donné par les chefs indigènes n’a pas été suivi par le simple cultivateur, et il ne pouvait pas l’être; il ne s’agissait pas ici, en effet, d’un burnouss, un turban, un cheval, un fusil ; il y allait d’abord de la dépense considérable de faire bâtir une maison d’une seule fois, contrairement à ce qui s’est passé chez nous-mêmes, où le laboureur qui a commencé par la hutte de branchages, n’est arrivé que petit à petit à l’habitation en pierres, laquelle même s’accroissant et se modifiant de génération en génération n’est pas cependant arrivée depuis une quinzaine de siècles qu’elle s’élabore, à un état bien parfait; car il n’y a pas longtemps que dans beaucoup de communes le chaume a fait place à la tuile, et il n’est pas encore disparu de tous les hameau*.

Admettons néanmoins la dépense comme possible et acceptée, il se présentait de plus, en conséquence de l’érection de la demeure en pierres, toute une série de changements de coutumes; c’était là ce que l’on voulait; mais cette réforme considérable ne pouvait être obtenue par

d’dn chef de bureau arabe. 125 l’exposition, aux frais de quelques chefs de tribu, d’un spécimen de maison européenne.

J’établirai plus loin, qu’à mes yeux, la transformation du douar indigène de cultivateurs tel qu’il est, en hameau civilisé tel qu’il existe sur beaucoup de points de la France, n’est ni désirable, ni avantageuse ; mais, acceptons pour le moment que ce changement d’état soit réellement excellent ; le moyen employé pour y arriver est mauvais; comment fallait-il donc procéder?

Etant donnée cette question : de rendre fixe sur certains points du sol, au moyen de bâtisses, l’installation des tribus ; voici, selon moi, quel serait le moyen d’approcher le plus de ce résultat.

Les fractions de tribu du Tell, ne sont, en général, mo-‘ biles que sur un certain nombre de kilomètres variable de 5 à 20 à peu près. Ceci étant connu, il faudrait au milieu d’un groupe de ces fractions, au sein d’une tribu de 1,500 à 2,000 tentes par exemple, contenant six âmes en moyenne par tente, ou 9,000 à 12,000 individus, au total, choisir un emplacement aussi convenable que possible pour devenir plus tard ün centre de population, un bourg, une ville. Ce que l’on fera pour cette tribu, se ferait ensuite plus tard, sur une plus petite échelle pour chaque fraction de la tribu.

La place cherchée ayant été trouvée, et réunissant à

peu près les conditions suivantes: position saine, proximité de l’eau, sources abondantes, grand terrain propre à recevoir un marché, pierres et chaux dans le voisinage, bois môme s’il y a possibilité; la première chose à faire serait d’y établir la demeure du chef indigène du pays, partie à ses frais, partie aux frais delà tribu. Dans les essais tentés on a trop laissé le personnage bâtissant, s’établir selon sa commodité, à lui seul. Il serait important 'de diriger les travaux de cette construction de manière à ce que plus tard elle pût recevoir des additions ou modifications, car elle deviendra la maison commune du pays; et pour cela, il serait bon par des sommes annuelles prélevées sur la tribu et remises au chef indigène, de couvrir celui-ci de ses avances, de façon qu’après un certain temps, l’immeuble devînt la propriété de la tribu, ou de l’Etat représentant la tribu jusqu’à organisation d’une sorte de commune. Contre les parois extérieurs de cet établissement, il y aurait à installer, aux mômes frais que ci-dessus, mais à la condition d’une modique rétribution annuelle payée par les occupants, de petites demeures, pour le kadhi de la tribu, sorte de notaire qui est en môme tempsjugedans les affaires de mariage, divorce, succession, conventions écrites; pour un des maîtres d’école de la tribu; un forgeron; un bourrelier; on pourrait laisser s’y établir deux ou trois petits marchands juifs ou

chef de bureau arabe. 127 maltais vendant de la mercerie, quincaillerie, ôpiccrie. Enfin c’est là que devraient stationner les étalons, lorsque ceux-ci sont envoyés chez les indigènes. Les marchés se tiendraient, les fêtes se célébreraient sous les murs de ce manoir, et c’est encore dans sa proximité que devrait être concédé l’établissement de moulins. Aux alentours, il faudrait ériger, à la disposition de tous, une fontaine bien et solidement bâtie, donnant de l’eau, d’une part à un abreuvoir, et d’autre part à un lavoir à ciel ouvert, pour les hommes; à un lavoir couvert, pour les femmes; enfin toute demande de concession, toute autorisation d’exercer une industrie dans les tribus, sollicitée parles Européens, devrait autant que possible, être accordée de préférence lorsqu’elle concernerait un territoire voisin de notre établissement central. On pourrait y faire l’essai d’un magasin de dépôt pour les grains de la tribu ; et, bien entendu qu’il y aurait aux environs, des terres à concéder aux cultivateurs qui renonceraient à la vie mobile du douar, pour venir s’établir dans une demeure fixe.

Quand on aurait ainsi réuni avec soin, en un point convenable, tous les éléments d’aggrégation qui peuvent engager des populations à s’y établir, on verrait l’effet produit. S’il y avait réellement grand avantage pour les habitants du pays à se fixer d’une manière quelconque^ ils ne pourraient être entraînés à le faire, d’une façon plus

puissante que par cette agglomération en un point bien choisi, de tout ce qui est le plus utile aux divers groupes de ces populations. Les idées une fois amenées sur ce terrain, soyons certains que s'il y a intérêt réel pour le cultivateur à avoir un établissement fixe, il le fera, dût-il commencer par le plus modeste gourbi (cabane en branchages); mais, pour mon compte, je persiste à ne pas voir dans la fondation du hameau à l’européenne, une chose convenable pour l’habitant du Tell. Je pense qu’il y a lieu de circonscrire pour chaque fraction ou sous-fraction de tribu, le territoire dont elle jouit maintenant dans des limites plus étroites ; mais je ne regarde pas comme une chose bonne pour l’indigène le renoncement à l’habitude qu’il a de changer, trois ou quatre fois par an, d’emplacement.

Considérons bien les choses qui se passent : Au printemps, aux premiers beaux jours, la tente quitte» son emplacement d’hiver, qui a dû devenir sale et noueux, elle va s’installer sur un joli gazon bien frais, bien propre, et dans une situation plus aérée qu’elle n’était dans la station hivernale ; au moment de la moisson et de la chaleur, elle abandonne le campement du printemps qui commence à son tour à être encombré d’ordures, et où elle laisse du reste un précieux engrais, pour aller se fixer près de l’eau et des champs à moissonner. Quelquefois à

d’un chef de bureau arabe. 129 raatomne, il y a encore un autre déménagement, et enfin, l’hiver, le douar va s’abriter des vents froids, derrière quelque mamelon, en un endroit sec autant que [possible et à proximité du bois.

Cette pérégrination me paraît nécessaire dans les conditions où se trouve le cultivateur indigène, et me semble devoir l’être bien longtemps encore. Pourquoi donc tant tenir à fixer le Tellien sur un point donnéj^dans nos ha- ‘ meaux les plus sujets à être encombrés d’ordures, on voudrait bien souvent pouvoir changer l’emplacement du petit village ; chez l’indigène musulman, que je n’hésite pas à reconnaître comme plus sale encore que nos villageois les plus négligents, sous ce rapport, et ce n’est pas peu dire, les inconvénients seraient, je crois, plus grands qu’en France; surtout si l’on veut bien faire attention à l’action solaire sensiblement plus forte en Algérie, que de ce côté-ci de la Méditerranée, et qui y rendrait plus nuisibles les amas de détritus et corps divers en putréfaction.

Mais la tente elle-même, la grande tente en poil de chameau et laine, n’est pas une habitation aussi détestable qu’on peut le croire; elle est chaude, l’hiver, lorsqu'elle est hermétiquement fermée; elle est fraîche, l’été, lorsqu’on y laisse pénétrer l’air de divers côtés. Et tout cet attirail de la tente est à la fois si élégant, si inusable.

si commode surtout au point de vue des mœurs actuelles de 1 jndigène. On couche sur le sol, mais on en est séparé, selon la richesse de la tente, par une ou plusieurs nattes, quelques tapis de dessous, les matelas; de belles couvertures sont étendues sur le tout. Chaque soir, ces objets se divisent ou se réunissent, se placent dans une

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