partie de la tente ou dans une autre, selon qu’il y a des
étrangers à hospitaliser, ou bien des malades, des indisposés dans la famille, ou enfin suivant le caprice des individus.
Il y a là une commodité qui n’existe pas dans nos fermes, où les estrades cubiculaires condamnent pour le coucher, nos campagnards à des combinaisons forcées, qu’ils ne peuvent déranger sans bouleverser leur installation.
Le butin du cultivateur et de sa famille est enfermé dans ces tellis, tissus si solides et si beaux en même temps, qui, lorsqu’ils sont cousus par leurs extrémités, forment des sacs, et décousus, des tapis. C’est dans ces.tellis qu’on renferme également les grains à transporter. Enfin, la batterie de cuisine est excessivement simple et peu coûteuse comme entretien ; à part trois ou quatre pièces en terre qui forment le keuskass (pour la cuisson du kousskoussou) , le reste se compose de plats en bois de différente dimension, d’écuelles et cuillers également en bois, et de quelques tasses de fer-blanc.
d’ün chef de bureau arabe. 131 Je lie connais à l’installation du Tellien sous la tente, que deux grands inconvénients, et encore peut-on y remédier. ,
D’abord, les troupeaux ne sont pas abrités; on place bien dans un compartiment que l’on joint à la tente pendant les très-mauvais temps, les bétes de somme, et les deux ou trois vaches qui fournissent le lait de la famille, mais tout le reste du troupeau reste à l’air libre. Aussi dans les hivers rigoureux meurt-il beaucoup.de bétail.
Or, d’après ce qui précède, on voit que chaque douar va s’abriter, l’hiver, à peu près au môme endroit; l’autorité au surplus pourrait déterminer l’emplacement hivernal du douar, et plus tard, elle pourrait môme fixer également les positions du printemps et de l’été, de sorte qu’on arriverait ainsi à avoir une population comme on le désirait, liée au sol, seulement à trois points différents, selon la saison, au lieu d’un.
La place d’hiver étant fixée, le groupe de cultivateurs vivant habituellement ensemble, pourrait installer un immense abri, au milieu du douar, et pour tous les troupeaux de cette petite société. Il suffirait pour cela de planter ep terre, des branches d’arbre, non dégrossies, et à la hauteur de deux mètres, de faire une couverture en branchages, feuillages, diss, herbes diverses; il n’y aurait besoin à l’entour de celte étable, que d’une cein-
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tare mobile de branches épineuses. La toiture serait probablement à renouveler chaque année, mais les branches plantées en terre pourraient y rester à demeure. Sous cet abri, et avec des provisions de foin suffisantes, les troupeaux passeraient assez bien l’hiver. Un pauvre diable de la tribu serait chargé avec sa petite famille de la garde de l’étable pendant les mois qu’elle serait inoccupée, et de la surveillance des approvisionnements de foin, dont il y aurait lieu de faire prendre l’habitude aux cultivateurs du Tell.
Un autre inconvénient de la tente consiste dans la fumée désagréable qui en encombre l’intérieur, lorsqu’on fait la cuisine. Pour y rémédier, il n’y aurait qu’à trouver à l'usage de l’indigène une espèce de fourneaux à hotte, munis d’un tuyau de dégagement sortant de la tente; le tout facile à démonter et transporter; c’est une des choses qui seraient adoptées de suite par le musulman, si on lui montrait un modèle à sa convenance.
Enfin c’est à améliorer simplement ce qui existe, qu’il
faudrait surtout tendre nos efforts. Et je ne serais pas
loin de croire que le Tellien devenu propre et soigneux
en linge, ayant fait à sa tente toutes les améliorations
qu’elle comporte, possédant pour son hiver un emplace-
ment convenable, un abri et des provisions pour ses trou-
d’un chef de bureau arabe^ 133 peaux, de bons silos pour ses grains, persiste à cohserver son habitation mobile, et, tout bien réfléchi, la préfère à une cage de pierres qui l’attacherait forcément à un point invariable du sol. Mais en tout cas, c’est là ce que l’avenir déciderait.
Je placerai ici une considération d’un autre ordre, mais qui vient à l’appui de tout ce qui précède.
Depuis quelques années déjà, et dernièrement surtout, par suite des mauvaises récoltes, l’esprit public s’est un peu occupé des questions agricoles. On a invoqué l’exemple >de l’Angleterre, plus avancée que nous de ce côté; mais aussitôt on a ajouté que chez nos voisins d’outremer, la grande propriété qui n’est pas clairsemée comme en France, permettait l’emploi des machines et moyens abréviateurs, dont l^usage était interdit à nos petits cultivateurs.
Tout en reconnaissant les avantages du morcellement des terres, on est donc obligé d’avouer aussi que celui-ci peut être un obstacle au progrès agricole. Il est à présu- mer d’après cela que le cultivateur européen sera prochainement accablé par la concurrence de ceux qui peuvent disposer de forces mécaniques, à un point tel, qu’il lui sera désirable de rechercher des combinaisons par lesquelles, tout en restant propriétaire, il lui sera cependant
possible d’utiliser les nouvelles inventions. En tout cas,
tout fait pressentir des modificatipns imminentes dans
notre état agricole.
En Algérie, où chaque année le cultivateur reçoit de l’autorité de la tribu un morceau de terre pour ses cultures, et où la propriété individuelle est tout à fait exceptionnelle, la situation est très-propice pour les essais que l’étude indiquera, et, sous ce. point de vue, il n’y aurait donc pas lieu de se hâter de créer le morcellement à l’instar de la France, au moment où la métropole n’est peutêtre pas éloignée de chercher un remède au fractionnement de la propriété elle-même.
Exemplei diTeri. — Maison. — Cotisations. — Coton.— - Forêts. — Vaccine. — Anecdote à ce sujet.
Ce que nous venons d’examiner nous a faitjvoir le peu de profondeur de vue, avec lequel ont été traitées la plupart des affaires algériennes. Le manque de suite est en effet le grand défaut des entreprises dues à l’initia-
d’un chef de bureau arabe. 135 tive des agents de l’autorité, et loin de moi la pensée de vouloir jeter le blâme sur une classe quelconqu'e de fonctionnaires.
La besogne nouvelle et considérable de commander, administrer, diriger dans une voie d’améliorations tout un peuple entièrement différent de nous, n’était dans les habitudes d’aucune administration , d’aucun service public de la métropole, et c’est encore dans l’élite de nos jeunes officiers d’Afrique qu’il y avait le plus de chances de trouver des agents convenables. Je donnerai du reste , ailleurs quelques détails à ce sujet, et je ferai voir que le personnel des affaires arabes, à l’origine composé de fonctionnaires très-distingués, n’a perdu en qualité, que parce qu’on n’a pas su s’en servir, en le dirigeant avec discernement.
Ce n’est donc pas une question de personnes qui m’occupe en ce moment, je le répète ; je cherche surtout à faire sentir combien ces malheureux indigènes sont loin d’être seuls la cause delà lenteur avec laquelle l’Algérie se transforme, et il est nécessaire pour cela de faire ressortir notre propre maladresse.
Ceci bien entendu, je dirai que la plupart des chefs militaires, mus avant tout, par un grand désir d’avancement, cherchent par tous les moyens à se mettre en relief, à faire du zèle, souvent mal à propos.
A chaque époque, il y a eu des choses qui ont été, en quelque sorte, de mode en Algérie, et les ambitieux, pour se distinguer, exagèrent la mode. A un certain moment, par exemple, il était de rigueur de faire bûtir au compte des chefs indigènes ; nous avons vu en quoi consistait cette grjmde affaire. A cette époque-là, il fallait absolument pour tout commandant de territoire, bien posé, avoir plusieurs chefs de tribu de son commandement en train de faire constniire ; un tel qui en avait huit ou dix, était un homme bien plus remarquable que celui qui n’en avait que deux ou trois. Il y a eu aussi les colonies de 1848. Dans certains cercles, loin d’avoir tout préparé, on discutait encore au moment du débarquement des nouveaux colons, l’emplacement du village à fonder, et auquel les malheureux émigrants croyaient n’avoir à faire qu’à se rendre immédiatement après leur arrivée. Ceci n’empéchait pas les comptes-rendus d’étre remplis de louanges emphatiques, et de faire re.ssortir pompeusement les efforts de l’autorité.
Plus tard est venu le tour des cotisations volontaires, ou dites volontaires. Cette idée, très-bonne dans son principe, consiste à faire payer par les indigènes des sommes destinées à l’amélioration de leur pays : des chemins, fontaines, ponts, caravansérails, ont été faits avec ces ressources. Mais quel gaspillage ! En voici un exemple.
d’un chef de bureau arabe. 137 J’avais été informé qu’une allocation, provenant de cotisations perçues dans un cercle voisin, permettait la construction d’un petit caravansérail dans mon cercle, en un point B..., lieu ordinaire de halte pour les voyageurs, près d’une forêt, aux bords d’un frais ruisseau. Toutefois le point môme où s’arrêtaient habituellement les voyageurs, dans un joli petit vallon, se trouvait au débouché
d’une gorge, et sous le vent d’un marais ; il était très-malsain pour celui qui aurait voulu y demeurer. Ceci était bien, connu dans le pays, tous les indigènes le savaient; il y avait là 'près un petit douar de cinq à six tentes, composé d’individus nés ou venus jeunes sur les lieux; quiconque essayait de s’y fixer,venant d’autre part, était presque certain de succomber, s’il ne se retirait à temps, et encore, ce douar se tenait d’habitude plus haut que le marais du côté de la source des eaux, et était moins exposé aux pernicieuses exhalaisons.
Il y avait cependant un moyen d’éviter l'insalubrité de cet endroit, c’était de faire la construction, à 100 mètres seulement des bords du ruisseau, sur le sommet d’un mamelon, en un point qui se trouvait préservé du courant d’air pestilentiel provenant du marais. J’avais informé de cet état de choses l’autorité supérieure du pays, je l’avais même fait connaître aux divers entrepreneurs qui pouvaient avoir l’adjudication des travaux, s’ils se faisaient à
l’entreprise, j’avais propagé le renseignement de toutes les manières possibles, prévoyant bien ce qui arriverait.
En effet, pendant une longue promenade expéditionnaire que je fis au milieu d’une colonne commandée par le chef militaire du pays, on vint bâtir notre caravansérail, juste à l’endroit maudit. A notre retour, grand désappointement; comment cela s’était-il fait? Le commandant de la contrée prétendait avoir donné ses instructions à l’oflicie.r supérieur chef du génie, celui-ci assurait avoir repassé le tout à un capitaine, lequel était sans doute absent au moment décisif, de sorte que ce fut un officier nouveau venu ou ignorant les antécédents de l’affaire, qui reçut un jour l’ordre péremptoire de faire commencer les travaux, et
celui-ci enfin délégua un sergent, lequel naturellement »
planta sa maçonnerie à sa convenance, près de. l’eau, et au point qui paraissait désigné par la configuration du sol. Or, la famille installée dans cette maison a perdu son chef et quelques-uns de ses membres, les autres épuisés par les fièvres ont évacué ; le caravansérail est ou sera abandonné.
Voilà un exemple de ce qui ne se fait que trop souvent en Algérie. Et les ponts qui s’écroulent, les fontaines qui ne donnent pas d’eau, 'les sentiers devenus plus mauvais et même impraticables après qu’on les a soi-disant réparés, et les constructions que l’on entreprend en comptant
d’un chef de bureau arabe. 139 sur la chaux du voisinage, laquelle se trouve ensuite ne pouvoir être employée, d’où retard, perte de temps et d’argent ; et les murs que l’on n’a pu couvrir avant les pluies et qui se renversent, et puis, et puis. Tout cola doit êtreattribué, en grande partie, à la précipitation, à la trop grande impatience qu’ont la plupart de ceux qui dirigent les affaires, de pouvoir annoncer le plus vite possible un résultat qui doit produire de l’effet.
Dans le cercle où j’étais chargé de la direction des affaires arabes, ma principale occupation était de surveiller l’esprit public de la population et de le maintenir soumis à mon influence; notre position le long d’une frontière presque toujours en désordre, m’imposait ensuite la nécessité de combiner sans cesse les mesures propres à assurer le plus de tranquillité et de sécurité possible. Le moment n’était pas venu de s’occuper activement de l’amélioration matérielle du pays, toutefois à la fm de ma dernière année de séjour sur ce point, la paix, paraissant avoir des bases un peu plus solides que précédemment, l’occasion me sembla propice de songer à divers travaux. C'est alors aussi qu’on me parla pour la première fois de cotisations volontaires. Je me mis en mesure d’en obtenir, mais ayant pris la chose à la lettre, je me figurai qu’il fallait réellement décider les tribus à se cotiser, et fidèle à ma manière de procéder
lorsque je voulais qu’il fût pris une résolution par un des groupes de population, je réunis l’assemblée de la tribu par laquelle je voulais commencer, et j’expliquai ce dont il s’agissait. Je proposai pour premiers travaux, de faire construire deux fontaines avec abreuvoir à proximité d’un emplacement où se tenait un grand marché. A quelque distance on avait amassé antérieurement une quantité considérable de pierres, pouvant servir à l’érection d’un grand édifice; la rivière, le bois étaient proches, il y avait donc là tous les éléments de la création d’un commencement de ville ; comme preuve à l’appui de plus, on trouvait dans les environs de nombreuses ruines romaines.
L’assemblée de la tribu fut très-contente de mes plans, elle décida la construction immédiate des deux fontaines, au moyen d’une cotisation par tente. Bien mieux, les tentes avaient été aussitôt divisées en présence de tous en trois classes, les riches, les médiocres, les pauvres, et la quotité de la somme à verser par habitation suivait la môme proj)ortion.
Je rendis compte de ce que j’avais fait comme cotisation, mais on fit sur moi force réflexions ironiques; on m’expliqua alors qu’une cotisation volontaire était un impôt comme les autres, qu’on le fixait soi-même dans son bureau , et qu’on l’envoyait recueillir par des
d’un chef de bureau arabe. 141
cavaliers armés. Cependant , je crois encore qu’en s’adressant franchement et directement à la population intéressée, on obtiendra toujours de meilleurs résultats.
Sur d’autres points du c,crcle, j’avais décidé desculti» vateurs aisés, à faire à leurs frais des études préparatoires pour des établissements de moulins; tout me donnait à croire que dans cette voie j’obtipndrais, d’aussi bons résulta tsque dans les autres parties de mon administration, lorsque je fus appelé à d’autres fonctions.
Assez sur ce propos, et continuons la revue des différentes choses qui ont occupé la mode.
Par moment, on a l’air de beaucoup s’occuper dé colonisation européenne, on dirige de ce côté toutes les études des divers rouages administratifs; puis on y renonce, on se donne à la colonisation indigène, pour la négliger de nouveau. On a pensé quelquefois aux maîtres d’école des douars, puis à l’amélioration du cheval barbe, on songe aussi à abattre les forêts là où il y en a, pour en planter là où il n’y en a pas ; on a mis en avant des projets de réseaux de routes stratégiques, commerciales et autres; commerce du sud, importation, exportation, on a touché à toutes les questions, mais on a traité de tout avec si peu de sérieux, des études si peu consciencieuses, si peu solides, que c’est merveille de voir ainsi triturer légère-
ment des masses d’affaires, dont la moindre exigerait de >
longues méditations.
Dans ces dernières années, le coton était à l’ordre du jour, on a fait partout du coton, et dans cette question comme dans les autres, le zèle intéressé a mis tout en œuvre pour avoir un résultat éclatant. Ce qui a été fait de mieux en ce genre, consiste en ceci : sur certains points on a destiné une bonne partie des ressources du cercle à produire une belle plantation de colon ; on a employé la main-d’œuvre de la garnison, on a bien choisi le terrain, pourvu à tous les besoins, et mis le résultat obtenu au compte d’un chef indigène. Vous voyez là ce qu’on appelle lo savoir-faire en Algérie : les commissions instituées pour visiter les plantations ne peuvent constater que l’existence d’une belle et considérable récolte; or, l’autorité du pays déclare que c’est un chef de tribu qui, grâce aux bons conseils qui lui ont été donnés, a su venir à bout de la nouvelle entreprise. Pour tout le monde il est évident que l’honneur doit en revenir naturellement aux p’ersonnages éminents de la localité qui ont si bien su, etc. Personne ne s’avise de comparer la dépense de ce travail à la recette, de faire entrer en compte la facilité de disposer d'une main-d’œuvre nombreuse et presque gratuite, et autres choses importantes. Lo tour de force ne peut môme se reproduire plusieurs années de suite.
d’un chef de bureau arabe. 143 mais qu’importe, le temps est venu de s’occuper d'une autre question. Que reste-t-il de celle-là, par exemple île but était-il donc de prouver que le coton vient en Algérie? mais les expériences des jardins d’essais suffisent; j’imagine que l’important était d’arriver à faire adopter cette culture nouvelle par des familles de cultivateurs, à s’assurer si dans ce sens, elle pouvait sérieusement faire partie des produits ordinaires du travail de la population agricole algérienne, et non pas à faire, comme dit si bien le musulman, de presque tout ce que nous entreprenons, de la fantasia.
Les forêts sont encore un thème qui à fourni matière à bien des divagations. Selon les uns, les musulmans détruisaient systématiquement tous les bois, et cependant, à chaque instant nos forestiers mettent les pieds dans de nouvelles forêts parcourues depuis des siècles par des indigènes, et néanmoins très-belles. J’en ai vu pour ma part dans lesquelles les agents du service forestier ne sont pas près de s’installer et qui sont de toute beauté. L’autorité elle-même avec sa science, son expérience, s’y prend-elle donc si bien pour, conserver nos essences forestières en Algérie? Exemple Il y avait dans mon cercle, d’assez belles forêts parcourues habituellement par les troupeaux du pays; or, il arrivait parfois que vers la fin de l’automne, lorsque tout avait été desséché, il y avait
SOUVE.N IHS
• * ' ' (les incendies partiels causés par la négligence des bergers.
A la vue de la fumée, il y avait toujours chez les Européens, une grande indignation : * Ces gueux d’A- » rabes,. disait-on, ils n’en font jamais d’autres, ce sont » des misérables, on devrait les pendre, * et autres gentillesses. L’autorité émue finit par ordonner qu’il était interdit à l’avenir aux populations du pays de fréquenter les bois désignés. Cet état de choses dure trois ou quatre ans, et voilà qu’un beau jour un énorme incendie ravage une grande partie de bois, à tel point que si l’on représente le dommage causé par les incendies antérieurs pendant plusieurs années, par 5; celui-cicausait à lui seul une perte égale au moins à 100; les arbres au lieu d’ôtre simplement léchés par le feu, étaient détruits. Une forêt si bien gardée, d’où cela pouvait-il provenir? Cela venait de ce que l’on n’avait pas suûisamïueiit étudié la chose; mieux valait le parcours des troupeaux qtie l’interdiction ju'ononcéc. Ces bois, en effet, renfermaient une espèce de broussailles très-vivace qui était antérieurement détruite chaque année par les bestiaux et leurs gardiens ; mais depuis qu’il avait été défendu d’entrer dans la forêt, ces broussailles avaient pris une extension extraordinaire, elles s’élevaient plus haut que les arbres, les enlaçaient de toutes parts, les étouffaient, ce qui déjà était très-nuisible au développement, à la nourriture de ceux-ci ; mais
d’dn chef de bureau arabe. 145 de plus comme ces végétaux se déssèchent facilement à la fin de l’été et prennent feu de même, il avait suffi du moindre accident survenu sur la lisière du bois par le fait de quelque chasseur ou voyageur, pour causeç un incendie qui s’était ensuite développé outre mesure, sous l’action d’un vent favorable. Les précautions de l’autorité avaient donc eu un résdltat déplorable. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, ce qui existait quoique mauvais, valait mieux que ce qu’on lui substituait ; il ne fallait rien changer avant de pouvoir entreprendre les choses qui étaient réellement utiles , c'est-à-dire l’aménagement du bois, et des soins constants d’entretien. Il faudrait ajouter aux inconvénients suscités par les ordres de l’autorité, l’accroissement des bêtes féroces, et la facilité pour les malfaiteurs de se réfugier dans une vaste portion de territoire interdite à la circulation.
Pour clore cette série de souvenirs, j’ai une anecdote à raconter, à propos de vaccine. Dans un certain cercle, il y avait, dans ces dernières années, un docteur militaire qui déjà «avait donné de nombreuses preuves de zèle. Il se faisait surtout remarquer par la passion qu’il mettait à vouloir vacciner le plus possible d’indigènes; il les comptait par centaines, il voulait arriver à les dénombrer par milliers, dans l’espoir sans doute d’obtenir des récompenses que beaucoup certainement acquièrent à moins
de frais. Il y eut un moment, où il ne trouva plus assez de complaisance dans les tribus, et il réclama aussitôt l’appui du bureau arabe ; celui-ci se contenta d’abord de faciliter la mission du médecin; même indifférence de la part des tribus. Une fois engagées dans cette voie, les autorités ne pouvaient guère reculer; elles mirent probablement de l’insistance ; mais comme il arrive en pareil cas, plus il y avait d’exigence de notre part, plus le mauvais vouloir des musulmans augmentait. Ce n’était d’abord qu’indifférence, puis refus formel ; à la suite, surgirent les commentaires et les indices révélateurs d’une agitation naissante.
Or, c’est là la situation habituelle qu’exploitent habilement les ambitieux empressés de saisir toute occasion de mécontentement. Les premiers jours, on se dit dans les douars : t Qu’est-ce qu’ils ont donc les Français à te-
> nir tant à nous faire l’opération au bras ? le bureau
> arabe prétend que c’est dans notre intérêt pour nous
> préserver de la petite vérole; mais d’où vient donc cet » amour subit pour notre santé? Quand nous devons * payer l’impôt, nous avons beau nous plaindre, exposer » que peut-être la misère- nous accablera pendant l’hi- » ver, on n’exige pas moins nos douros. 11 y a quelque » chose là-dessous. »
Quelques jours après, on se disait que l’opération de
la vaccine était faite dans le but d’apposer une marque aux individus, et dans de mauvaises intentions, sans doute; enfin, l’on en vint à prétendre que les gens récemment vaccinés devenaient impuissants, que c’était là une ruse infâme employée par les Français, pour qu’il ne naquît plus que des chrétiens en Algérie, et que la race indigène disparût. Déjà l’on montrait sur les marchés des individus qui se faisaient voir nus, et paraissaient avoir été frappés d’impuissance par l’inoculation du virus. Dès lors l’agitation commença à fermenter : des chefs de tribu avaient été maltraités; il devenait urgent de prendre des mesures en conséquence, des colonnes s’organisèrent. Heureusement, l’effusion du sang n’eut pas lieu, l’affaire put s’arranger ; mais la tribu paya de fortes amendes ; plus de soixante familles durent quitter le pays; et tout cela en définitive parce que nous avions trop voulu vacciner.
Combien ne pourrait-on pas citer d’exemples pareils, de troubles considérables amenés par l’étourderie, le manque de tact de nos agents : arrestations manquées, sommes exigées mal à propos, musulmans outragés ou molestés, démarches intempestives, etc.
Manque de direction dam le commandement. — Variabilité. — Aspect des coloni. — Leurs prétentions. — Fonds eufouis disponibles.
Autant que j’ai pu l’observer, il m’a semblé que la tribu, loin d’étre rétive à notre impulsion, est très-malléable, et se conforme assez bien aux exigences de l’autorité. Ainsi, par exemple, un chef nouveau vient prendre le commandement d’un cercle, il annonce à des tribus tranquilles et depuis longtemps en pleine paix, qu’il les verrait avec plaisir employer toutes leurs ressources à l’achat de bœufs de labour, et à l’augmentation de l’étendue de leurs cultures ; les douars désignés adoptent volontiers cet ordre d’idées, et se défont de leurs chevaux de selle, de leurs harnachements et armes, pour acheter des instruments de labour. Après plusieurs années, le mouvement est tout à fait dessiné; lorsqu’arrive un autre chef qui se croit probablement issu de Jupiter, car il affecte tous les airs du dieu tonnant; pour celui-ci, le langage est tout autre ; * Apprenez, fait-il dire aux* tribus susdi-
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d’un chef de bueeàu arabe. 149 tes, que je suis un tout autre homme que mes prédécesseurs, je me moque pas mal de vos bœufs et de vos charrues, je suis homme d’épée avant tout; quand je sors, je veux être suivi d’une nombreuse troupe, ainsi, achetez des chevaux, des harnachements, des armes ; » et les habitants de la tente se mettent à vendre ce qu’ils ont acheté, à acheter ce qu’ils ont vendu, pour être en mesure de faire escorte au nouveau chef quand il voudra se promener chez ses sujets. Ne faut-il pas après tout que les indigènes soient bien souples, pour se plier à des exigences aussi contradictoires. Le jour donc où ils seraient bien dirigés, que ne feraient-ils pas?
Le commandement, comme on le voit, est très-variable suivant les individus, et c’est là un grand inconvénient; il n’y a jamais eu dans l’administration du vaste territoire de l’ancienne régence, quelque chose ressemblant à un plan
général, dirigeant les initiatives diverses, au moins d’une *
façon sommaire. Il semble cependant que l’on commence à pouvoir être assez éclairé sur la question, pour enfanter une sorte d’instruction, discutant les cas les plus usuels qui peuvent se présenter dans le gouvernement indigène, et pouvant présenter au moins quelques points de repère aux chefs nouveaux qui arrivent au commandement, et qui, en raison de leurs grades supérieurs, ne sont pas toujours disposés à écouter plus petit qu’eux.
L#es circulaires qui émanent de l’auloritô supérieure, renferment souvent des détails oiseux et laissent de côté précisément ce qui devrait être longuement discuté. On y voit trop clairement, lorsqu’on en prend connaissance, que la pensée dominante du pouvoir dont elles émanent, est de se donner raison, quoi qu’il arrive, et de tout préparer en conséquence.
On ne se fait pas idée' de la variété infinie des diverses manières dont est compris le commandement par boa nombre de chefs de cercle, de subdivision et môme de province.
L’un, par exemple, a horreur de la colonisation européenne ; pour lui, toute la population chrétienne en Algérie, hors l'armée, doit être considérée avec 1e dernier mépris; aussi, ne veut-il pas entendre parler de concessions, d’autorisationsd’exploitation, au bénéficed’un Européen ; il entrave tout ce qui y a rapport. Un autre au contraire ne peut pas voir en face un indigène; il déclare qu’il ne veutavoir affaire à aucun musulman, qu’il n’y a rien de bon à espérer de ces brigands de mabométans, qu’il faudrait les refouler dans le désert; et, ce qui n’est pas moins curieux, c’est que ce chef a dû solliciter comme une faveur la fonction à laquelle il est appelé, et dont la partie importante cependant est la haute surveillance ou direction de l’administration des tribus. Bien entendu, qu’à
d’ün chef de bureau arabe. , 151
l’encontre du précédent, il voudrait pouvoir donner tout le pays à quelques familles chrétiennes quelles qu’elles soient, maltaises, italiennes, espagnoles, allemandes, pourvu qu’elles ne soient pas indigènes.
Tel; et ce ne sera pas le plus mauvais, attachera une grande importance à la distribution de la justice, mais négligera peut-être un peu trop les autres branches du commandement.
Un quatrième ne s’occupe que d’industries à créer, de marchés, etc. Celui-ci a en vue les diverses races d’animaux; par la seule amélioration des animaux il prétend arriver à tous les progrès; tout est là. Il y en a qui ne veulent s’occuper que de plantations; d’autres, de routes. Et tout cela, indépendamment des questions à la mode dont nous avons parlé, et qui sont toujours pratiquées pendant quelque temps, au détriment de toutes les autres, par ceux en très-grand nombre, qui veulent absolument du bruit, de l’éclat.
Si, des hautes sphèresdu commandement, nous passons à l’initiative privéedes Européens, pour y rechercher quels sont les exemples qui ont été donnés à la nation vaincue, nous ne voyons encore là que très-peu de spectacles attrayants; et pour mon compte, je comprends très-bien que le cultivateur du Tell ne se soit montré ni envieux du sort des colons chrétiens, ni désireux de les imiter. A part
quelques villages qui ont fini par prospérer, dans la Milidja ou aux environs des villes, l’indigène qui regarde, je l’avoue, avec des yeux prévenus, et on admettra facilement que cela est tout naturel, n’a pas encore eu devant lui les images séduisantes d’un plus grand bien-être, d’un plus grand bonheur.
Le cultivateur du Tell n’a rencontré, en général, comme agriculteurs européens, que des individus qui travaillent beaucoup pour subvenir à une façon de vivre qui ne plaît nullement au sectateur de Mohammed ; ou des gens qui travaillent peu et ne tardent pas à tomber dans l’extrême misère. En tout cas, il les voit tous également sujets à de graves et épuisantes maladies, et. ce barbare que nous voulons amener à nous imiter, n’a pas encore d’exempleconcluant devant lesyeux;il n’a peut-être jamais vu près de lui un cultivateur d’Europe, établi depuis longtemps, rester sur place et pro.spérer. Ce n’est partout qu’une succession de colons, arrivant avec la prétention de bouleverser tout le sol de la contrée, et disparaissant bientôt d’une façon ou d’une autre, sans avoir grandement remué les terres environnantes.
II est curieux d’entendre de la bouche d’un indigène la description de l’intérieur d’une ferme européenne, et des mœurs de ses habitants, sur la terre d’Afrique. J’en ai surpris et me rappelle quelques détails.
d’un chef de bureau arabe. 153 fl Le roumi est fou, disait-on, quoi ! un pauvre diable » qui veut vivre de sôn travail sur le sol, et qui s’installe,
> il faut voir comment; il ne peut coucher que dans une
> grande caisse qui est tout un édifice, il met ses vête- » ments et un tas d’affiquets dans des boîtes divisées en » compartiments. Dieu sait pourquoi; trois fois par jour » on dresse chaises et table pour le manger; le monsieur » a une bouteille noire à sa droite, une bouteille blanche » à sa gauche, mais il aime mieux vider la noire; il y a » encore sur la table une foule de petits ustensiles, on sert
> plusieurs plats, puis du café, des liqueurs; oh I par la tête
> du Prophète, comment tirera-t-il tout cela de son blé?» Enfin, si nous voulons savoir où en est l’échange des
idées qui doivent rapprocher les deux peuples, écoutons les reflexions qui sont faites de part et d’autre. DesÂrabes passent devant un groupe de colons : * Pauvres gens, disent ceux-ci, ils s’obstinent à rester dans leur misérable condition, il leur serait si facile de faire comme nous, mais ils ne veulent pas comprendre. »
« O les maudits, murmurent d’autre parties indigènes » en se montrant les colons, qu’ont-ils donc fait pour être » condamnés à des travaux si pénibles, sans compensation » aucune, ils sont bien à plaindre, mais Dieu est le » maître, il nous a favorisés, parce que nous sommes ses » serviteurs chéris. »
Dans le môme courant d’idées, il est bon de noter que l’un des arguments employés le plus volontiers par ceux qui prêchent le progrès, nous est au contraire une chose nuisible en Algérie. Je veux parler des vestiges de la grandeur romaine, des nombreuses ruines d’édifices et de routes laissées par les enfants de Romulus. J’ai entendu dire à des indigènes : * Nous ne savions pas autrefois ce » que c’étaient que ces longues lignes pavées, à travers
> champs, maintenant que nous avons vu travailler les » Français à leurs routes, nous voyons bien ce que c’est, » les roumis sont revenus prendre possession du pays de » leurs ancêtres, dont ils ont conservé les habitudes tra- » vailleuses. » C’est très-bien; mais quand nous disons : € Voyez ces ruines , considérez comment nos pères » s’étaient établis partout, comment ils avaient civilisé » tout le pays, jusqu’aux confins du Sahara, au milieu » desquels on trouve encore des amas de décombres; » le musulman pense intérieurement cette autre chose: < Tout cela a déjà disparu une fois, devant l’habitant de la
> tente (car il s'attribue l’expulsion des Romains), » donc, il peut bien arriver une seconde disparition. »
Un autre ordre de faits assez extraordinaires semble encore mettre obstacle à l’implantation en Afrique de notre état de civilisation ; bon nombre d’Européens, des Français surtout, qui dans leur pays étaient connus
d'un chef de bureau arabe. 155 comm6 des hommes sages, prudents, modérés, deviennent, à peine arrivés sur le sol algérien, négligents, oublieux de toute précaution, paresseux, débauchés même. Des gens qui en France, au milieu d’une ville, ne se couchaient pas sans avoir fermé et verrouillé les diverses issues de l’atelier, magasin, fabrique ou autre établissement et avoir pris des précautions multiples, installés aujourd’hui isolément, en pays de tribu, négligent toute espèce de vigilance, n’ont pas de portes, par exemple, à leurs étables et écuries; ce que j'ai constaté souvent. Ils ne font aucune garde, et ils viennent ensuite se plaindre qu’on leur a volé leurs bêtes; notez qu’il n’y avait la -plupart du temps, qu’à venir prendre celles-ci par le cou pour les conduire au dehors, sans employer la plus petite effraction. J’ai même vu des colons qui non-seulement n’avaient pas de clôture fermée à leur écurie, mais encore n’attachaient pas leurs animaux dans celle-ci.
A ce sujet, j’ai quelques mots à dire; beaucoup de colons se plaignent des bureaux arabes ; or, le plus souvent cet esprit de mécontentement tient précisément à ce que les bureaux arabes n’ont été que trop faciles et trop portés à satisfaire les Européens, de sorte que ceux-ci sont devenus confiants à l’excès dans les ressources du bureau arabe et s’pn plaignent, lorsqu’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent. Ce qui suit va le faire comprendre.
Pour tout délit commis dans l’intérieur d’une tribu, l’autorité a admis le principe de la responsabilité, qui existait de tout temps, chez l’indigène ; c’est-à-dire, que quand il est bien constaté que le fait incriminé a eu lieu sur le territoire d’une tribu au détriment d’un individu d’une autre tribu ou étranger, si les coupables eux-mêmes ne sont pas trouvés, la tribu paye des amendes à l’Etat, et des dommages-intérêts à la partie lésée. On a ainsi, par ce procédé commode, satisfait à beaucoup de plaintes
des Européens, et ils en ont conclu que l’on pouvait toujours faire droit à leurs réclamations, et que lorsqu’on ne le faisait pas, c’est qu’on ne voulait pas soutenir leurs intérêts.
Or, il arrive quelquefois, que le délit, bien que commis sur le territoire d’une tribu, a lieu sur une route fréquentée, ou à proximité d’autres groupes de population, momentanément établis sur ce point; de sorte qu’il devient par trop arbitraire de frapper la tribu comme responsable; ce dont on doit s’abstenir en pareil cas. J’ai vu se plaindre un colon qui avait laissé sa montre au pied d’un arbre, sous lequel il avait dormi, à quelques pas d’une grande route; plusieurs heures après, il était retourné à l’arbre, et n’avait pas retrouvé son objet; il demandait avec instance que la tribu voisine fût déclarée responsable et payât. Et cependant, si les colons voulaient
d’un chef de bureau arabe. 157 bien se rappeler ce qui se passe en France; combien de fois, arrive-t-il qu’aprêsune plainte remise à qui de droit, on retrouve les objets volés ou une indemnité ; cela se voit si rarement, que la plupart du temps les gens qui ont été victimes d’un vol, ne s’en plaignent pas, à moins d’avoir des soupçons, des indices. En Algérie, au contraire, très-souvent on retrouve les choses volées ou bien l’on reçoit des indemnités.
Pour terminer ce chapitre, j’ai établi un petit tableau indiquant à combien j’estime l’argent enfoui et complètement disponible des tentes indigènes. Il ne s’agit que des sommes tout à fait détournées des besoins prévus de la famille, tels que dots des garçons à marier, années de disette, exigences des chefs, et cachçes par le chef de tente qui seul connaît la cachette.
Je compte 2 millions et demi d’habitants (Tell et Sahara algérien), ou 400,000 habitations à 6 âmes par feu, à peu près.
D’après- les indications que m’ont données l’examen d’un très-grand nombre d’affaires, les conversations et confidences de plusieurs milliers d’indigènes, les comparaisons que j’ai pu généraliser entre la position sociale de certains individus dans leurs douars, et ce que je savais de leur situation intérieure, voici quel serait le minimum en numéraire turc, espagnol ou français du superflu im-
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médiatement disponible pour le progrès, lorsque celui-ci saura tenter le musulman.
Sur 400,000 tentes ou feux :
40 tentes ont en moyenne.
100,0( 0 francs.
20,(XMl,iM)0
snajeo restent encore pour lestiuelles je ne compte pas de ressources disponibles.
Ces 300 millions comptant, venant à sortir tout d’un coup des entrailles de la terre, et multipliés aussitôt par le travail et le crédit, amèneraient un changement complet dans la face des choses en Algérie. C’est là un problème digne d’attention.