Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870
Autant sont nombreux les mémoires relatifs à l’époque de la Révolution et du Premier Empire, autant sont rares les relations écrites par ceux qui furent mêlés à la guerre de 1870. — En effet s’il est agréable de parler des triomphes et de faire un retour vers les jours heureux:, il est pénible de raviver des douleurs, de raconter des défaites, de rouvrir une plaie qui je l’espère, restera saignante jusqu’au jour où la France retrouvera ses fils perdus.
Pourquoi donc en parler? Est-ce pour chercher' des leçons dans l’adversité? Estce pour entretenir dans la nouvelle généra.tion l’amour de la patrie que ses malheurs doivent nous rendre plus chère? Est- ' ce pour revivre en pensée avec des compagnons disparus? Est-ce enfin parce que dans la vieillesse on se plait à parler du passé? Ces motifs réunis sont à peine assez nombreux, assez puissants pour entraîner ma détermination hésitante et prête à battre en retraite devant une foule de considérations et, tout d’abord, devant mon inexpérience de conteur, devant mon premier pas dans un genre si différent de celui où jadis j’employais le meilleur de ma vie, alors que mon but était de présenter à des
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étudiants les notions chirurgicales dans des expositions exactes, concises, sèches, cherchant dans la clarté française les phrases, les mots capables dedonner à chaque dait un relief pTopprtionné à son importance,sacrifiant l’élégance à la précision, le développement à la concision.
Ces livres arides eurent des lecteurs, c’étaient des jeunes gens pour lesquels l’étude était une obligation, mais ici je m’adresse à des lecteurs volontaires qui ne peuvent être fixés que par l’intérêt du sujet et la forme dont il sera présenté. Or les événements sont douloureux et celui qui les raconte n’est pas un écrivain. Il est vrai que rien n’oblige à lire un journal, on tourne la page triste ou ennuyeuse et ma foi, celui qui a écrit l’article ne s’en doute pas.
Avant de commencer le récit de mes souvenirs de campagne, je vous prie de ne porter votre attention que sur leur exactitude, seul mérite auquel il m’est permis de prétendre et auquel je vais appliquer mes soins avec un scrupule qui vous semblera exagéré car il m’entraînera dans la relation de faits les uns sans intérêt, les autres trop personnels.
Je puis être exact car je ne fais pas seulement appel à ma mémoire sujette à l’oubli et à l’erreur, mais à des notes prises pendant la campagne. Me sera-t-il aussi facile de sacrifier les détails chirurgicaux ou l’exposé des discussions stratégiques entendues chaque soir sous notre tente?
j’espère n’oublier ni le public auquel je m’adresse, ni le ridicule dont se couvrent les gens qui jiarlent de ce qu’ils ignorent.
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Je VOUS prie encore d’excuser la forme d’un récit dont l’auteur est toujours en scène, peut-il en être autrement dans la relation de faits personnels?
Ces souvenirs ne sont que le développement des notes prises au jour le jour par un jeune médecin qui a suivi l’armée du 4 août au Ier septembre, de Reischoffen à Sedan. Il n’a, ai-je besoin de vous le dire, nullement l’intention d’écrire une histoire de la guerre, il désire dans une suite de conversations vous raconter ce qu’il a vu, avec le scrupule de l’exactitude et l’abandon de la forme; permettez lui de vous parler comme cela lui viendra. Si vous êtes jeune, il se fera l’illusion de se croire à votre âge, voyez en lui l’ancien qui vous apprend l’histoire de vos pères; si.vous êtes âgés, remontons ensemble dans nos souvenirs. N’est-on pas indulgent pour un camarade ou un contemporain, je veux le croire pour donner une excuse à mon laisser aller.
Le 16 juillet 1870 celui qui a l’honneur de vous parler était âgé de 27 ans et interne à l’Hôtel-Dieu de Paris. A ce double titre il était exempt du service militaire, car la garde mobile ne se recrutait que jusqu’à l’âge de 25 ans et un décret maintenait dans les hôpitaux les internes qui s’y seraient trouvés dans la condition d’être appelés sous les drapeaux.
Si, dès la déclaration de guerre il offrit ses services, cette résolution lut absolument libre, je le dis sans fausse modestie
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et même avec une vive satisfaction, car est-il acte plus noble que celui de servir son pays?
Maintes fois j’ai remercié la Providence de m’avoir si bien guidé dans cette heure solennelle de ma vie mais j’ose à peitie vous dire la voie indirecte, surprenante, par laquelle cette bonne Providence me fit connaître ses volontés. Enfin puisque j’ai promis la vérité,je vais vous la présenter toute nue c’est, vous le savez, son costume préféré. D’ailleurs 41 ans ont passé sur ces heures de jeunesse et il me semble qu’on peut parler de faits aussi lointains comme s’ils étaient advenus à un autre qu’à vousmême.
Voici sous quelle forme étrange je vous le répète, me parvint l’ordre d’appel, c’est une petite histoire à l’eau de rose.
A cette époque, c’est-à-dire en 1870, j’avais un camarade auquel me liait une si étroite amitié que vraiment nous ne faisions qu’un et, en parlant de lui, je crois bien parler de moi-même.
Cet ami, mon alter ego, aimait l’étude, adorâit la chirurgie, il était interne à l’Hôtel-Dieu, situation enviée, sa santé était parfaite et sa bourse, jusqu’à ce jour assez platc,se gonflait alors de ses appointements, du produit de ses leçons d’anatomie et du casuel de l’interne qui assiste, en ville, un chef tel que l’était Maisonneuve.
Malgré tous ces motifs de satisfaction, toute cette menue-monnaie de bonheur, mon ami se'trouvait presque malheureux, c’était un rêveur à la Werther, si enclin à la tristesse que les circonstances les plus
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futiles le plongeaient dans des idées noires.
Pour vous donner une idée de la fâcheuse sensibilité de cet ami trop tendre je n’ai, entre bien d’autres, qu’à vous citer ce fait.
Un soir mon ami traversait la rue de Seine,un rassemblement était formé autour d’un tableau que des jeux de lumière éclairaient de lueurs vivantes. Ce tableau représentait un vieillard pensif assis à son foyer et, devant lui, de gauche à droite, se déroulaient les diverses phases de son existence, un enfant, un jeune homme, un St- Cyrien, un officier de cuirassiers conduisant à l’autel sa blonde fiancée. A mesure que se fermait le cercle, ces images qui, en quelques traits, rappelaient la physionomie du vieillard, se faisaient plus précises, accentuaient leur ressemblance avec lui et la dernière était son portrait qui lui tendait la main.
Cette peinture des diverses étapes de la vie était curieuse, pas fort gaie peut-être mais voilà tout et cependant elle suffit à plonger mon ami dans une tristesse qui n’eût pas été plus grande s’il avait été luimême ce vieillard disant, dans sa vie finissante, adieu aux beaux jours d’autrefois.
La«mélancolie de ce pauvre garçon, mon ami, lui venait de son cœur, d’une trop grande fraîcheur de sentiments, il était amoureux ! d’un amour vague, nuageux, sans objet précis, était-il épris de la lune, des étoiles? Je l’ignore, il souffrait du besoin d’aimer, telle était la vérité. Les jeunes gens de sang alsacien ressentent,m’a-ton dit, de ces aspirations dont les gascons ne se font pas idée.
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Un matin, sortant ensemble de l’Hôtel- Dieu (je vous le répète, nous ne nous quittions'pas) nous sommes abordés sur le Parvis Notre-Dame par une jeune fille pâle, amaigrie, belle et tout à fait touchante dans sa grâce attristée. Monsieur nous dit-elle, êtes-vous l’interne de Maisonneuve ? — Pour vous servir. Mademoiselle — Ah! tant mieux, je viens d’avoir la fièvre typhoïde, je sors des salles de Gueneau de Mussy, on me renvoie en me disant que je suis guérie et qu’il faut faire place. Monsieur Bartharez, l’interne du service, en me voyant triste, en apprenant que je n’ai pas de domicile m’a dit ;
« attendez à la porte de l’hôpital l’interne de Maisonneuve il .a l’âme compatissante et il cherche quelqu’un pour soigner son linge. »
Ah sacré gascon, diable de Bartharez, c’est bien là un de ses tours, pensai-je en moi-même. Que. faire? Ce que vous eussiez fait vous-même si comme je n’en doute pas, vous êtes galant et charitable. — Que voulez-vous, notre père Adam succomba à une tentation de gourmandise, il ne sut pas résister aux avances d’Eve de séduisante mémoire, et, sans doute, par da‘fâcheuse influence de cette lointaine hérédité, mon pauvre ami fit ce qu’avait fait son très arrière grand-père, avec cette différence qu’au lieu de perdre le paradis, on l’y accueillit à bras ouverts.
Et ce fut alors la lune de miel, le printemps dans le Paris éblouissant de l’Empire, dans l’amour d’Amédine (elle se nommait ainsi).
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La convalescence de la belle Lorraine, (elle était de Metz) s’épanouissait dans cette vie nouvelle comme s’ouvre la fleur dans un matin de mai. Ses yeux de pervenche, sa gaieté d’enfant, ses étonnements ravis renvoyaient loin, bien loin vers les brumes du Nord les nuages qui, jusqu’au jour de sa bienheureuse rencontre, assombrissaient le cœur de mon ami.
Que de fois sous les ombrages du Luxembourg, près de la fontaine de Médicis, sous les tilleuls de la Pépinière ils s’asseyaient tous deux en se tenant la main, lui, perdu dans le ciel bleu, dans l’adoration de son amie, dans l’extase du bonheur.rêvant ainsi longtemps, sans rien dire, et, ne sortant des nuages, ne descendant sur la terre qu’éveillé par ces mots de sa compagne plus prosaïque. — Dors-tu? Est-tu fou? Il ne l’était que trop le pauvre garçon, car ma parole, il eût, je crois, épousé cette fièvre typhoïde (je veux dire Mlle Amédine) si, en certains moments où il se croyait clairvoyant il n’eut éprouvé des doutes sur son passé, des inquiétudes sur son présent. Ces soupçons étaient bien injustifiés, mais l’amour va-t-il sans jalousie. D’ailleurs des préoccupations plus réelles et plus sages troublaient sa félicité, il comprenait que cette idylle devait finir et cette nécessité lui était cruelle au delà de toute expression. Où trouver la force de dire un adieu dont la seule pensée déchirait son cœur?
Peut-être songea-t-il à entrer dans les ordres et à demander à Dieu le calme, la sérénité qu’il tient seul en ses mains puisque le bonheur terrestre, même dans son épa-
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nouissement,. se voit assombri par l’image d’une fin inéluctable.
Et lorsque, après bien des luttes, il s’était décidé sinon a une contrition aussi parfaite du moins à une séparation, cette résolution qu’il croyait irrévocable s’envolait sous les regards d’Amédine comme fuient de légers nuages entraînés par le vent.
Tel était l’état de son cœur lorsqu’il apprit la déclaration de guerre, il y vit aussitôt le remède souverain qu’il avait jusqu’alors si vainement cherché, il ne redoutait ni les fatigues, ni les dangers, il n’était faible que devant son amour. En s’engageant, en donnant une parole à laquelle il ne pouvait manquer sans forfaire à l’honneur, toute défaillance devenait impossible.
Les évènements extraordinaires de la guerre, ses périls, ses privations détourneraient le cours de ses pensées, adouciraient l’amertume de ses regrets,peut-être même entraîneraient-ils l’oubli (comme il le croyait peu) et s’il devait mourir, il faisait volontiers le sacrifice de sa vie à son amour et à son pays.
Et il fut s’enrôler, en chantant comme ses camarades, la chanson n’était que sur ses lèvres.
Dans les premiers-temps de l’Eglise, le pardon n’était accordé qu’à une confession publique. Cette confession est faite, me refuserez-vous l’absolution?
La déclaration de guerre
Le 16 Juillet 1870, vers 7 heures du soir, les Internes d’un hôpital de Paris attendaient pour se mettre à table, l’arrivée d’un de leurs camarades, son retard les étonnait car, d’ordinaire, il était fort exact.
Il entre et sans nous laisser le temps de lui adresser la moindre question, il nous dit . « Messieurs, la guerre est déclarée à la Prusse. » Cette nouvelle nous plongeait dans la plus profonde surprise, nous nous occupions beaucoup de nos études, un peu de nos plaisirs, pas du tout de politique.
Nôtre ami ne connaissait aucun détail, il avait appris la grande nouvelle, il venait nous l’annoncer.
Ces évènements éloignés ne sont peutêtre pas présents à toutes les mémoires, je vais en refraichir le souvenir. Bismarck voulait faire l’unité de l’Allemagne et réu* nir tous ses royaumes sous la domination de la Prusse. Mais ce projet déjà dévoilé et heureusement commencé par la guerre des Duchés et la victoire de Sadowa ne pouvait être complètement réalisé que par l’écrasement de la France, or les actes de l’Empereur des Français semblaient être ceux d’un complice de ces desseins.
Napoléon hanté par l’idée des nationalités avait déjà fait l’unité de l’Italie ; il allait, à nos dépens, faire l’unité allemande. Des guerres glorieuses pour nos armes, inutiles pour la France, nous avaient enlevé nos chefs les plus illustres, nos soldats les plus vaillants et notre mauvaise fortune faisait mourir Morny et Niel, seuls hommes capables de dessiller les yeux du rêveur qui tenait en mains nos destinées.
En 1870, jamais la Prusse n’avait été aussi forte et jamais la France aussi faible. Par une aberration funeste, le ministre de la guerre diminuait de 20.000 hommes le contingent annuel de l’armée, il vendait 10.000 chevaux et laissait dormir dans les cartons l’organisation de la,garde mobile qui avait été la dernière et clairvoyante pensée du Maréchal Niel.
L’heure était donc venue pour Bismarck de tenter la fortune des armes et il était facile à cet homme sans scrupules, pour qui la force primait le droit, de faire naître l’incident d’où sortirait la guerre.
Une révolution venait de renverser la' reine Isabelle, l’occasion est trouvée, Bismarck lait offrir le trône d’Espagne à un Hohenzollern, il crée ainsi à la France une situation inacceptable, incompatible avec sa sécurité. Mais ce plan, habilement conçu va échouer, le Prince allemand après avoir posé sa candidature la retire, l’incident est terminé.
C’est alors que les paroles imprudentes prononcées à la Chambre française par C.
Duvernois et Gérôme David ravivent le
feu qui s’éteint: ces bonapartistes aveugles, représentent la lenteur de la Prusse à reconnaître le désistement du Prince Hohenzollern comme un attentat à notre honneur et le gouvernement impérial se laisse entraîner»
Par son insistance, Benedetti, notre ambassadeur à Berlin met en quelque sorte le roi de Prusse en demeure de se prononcer plus nettement. Le souverain^allemand voit dans cette demande une atteinte à sa dignité, il refuse dédaigneusement de recevoir notre ambassadeur et lui fait déclarer par un aide de camp qu’à ses yeux l’incident est clos.
Le gouvernement français laisse répandre le bruit que notre ambassadeur a été outragé, c’est l’étincelle qui va mettre le feu à notre amour propre national.
Bismarck,mettant à profit nos maladresses si favorables à ses projets,travaille dans ses journaux l’opinion allemande et enfin, comme dernière cartouche, fait publier la fameuse dépêche d’Ems qui déclare que « La Prusse est arrivée à l’extrême limite permise par l’honneur national et qu’elle sera plus ferme qu’on ne le croit en France ».
Cette dépêche, tronquée des atténuations apportées par le Roi de Prusse à son refus de rouvrir les négociations, devient une insulte pour la France : c’est ce que souhaitait' Bismarck, il voulait la guerre, il l’obtint par un acte perfide et malhonnête.
Je reviens à mes souvenirs. Terminant en hâte notre repas, nous courrons au
Boulevard, il était couvert d’une foule immense, excitée, houleuse comme en un jour d’émeute.On se disputait les journaux dont les éditions annonçaient coup sur coup,en les commentant, les- faits que je viens de vous rappeler. '
Je m’en souviens bien, l’enthousiasme dTominait. Les Bonapartistes manifestaient " bruyatnment leur joie, ils voyaient dans une guerre (dont le succès leur semblait’certain) un regain de popularité, pour l’Empire dont le pays se détachait. Les républicains se taisaient, ils ne pouvaient souhaiter des revers et d’ailleurs,eux aussi,présageaient des victoires qui allaient redorer le prestige impérial et détruire les travaux d’approche par lesquels depuis quelques années ils sapaient le trône.
On entendait les appréciations les plus diverses, telles que celles-ci — L’Empereur se serait deshonoré s’il avait subi un pareil affront—Gramont a déclaréque nous étions prêts, ne nous laissons pas devancer par la Prusse et l’on chantait le Rhin allemand, le Ghant du départ, que sais-je.
Enfin le souvenir de Waterloo, le désir , d’effacer cette défaite, de déchirer les traités de 1815, la crainte qu’inspirait depuis Sadowa l’ambition grandissante de la Prusse, la confiance dans nos armées revenues victorieuses de Crimée et d’Italie semblaient enlacer dans une commune étreinte, dans une volonté unique,tous ces Français encore hier étrangers les uns aux autres. La guerre leur rappelant tout à coup une communauté d’origine, d’intérêts, de dangers les ralliait sous un même drapeau et
éveillait les sentiments d’une ïraternité insoupçonnée.
Cependant parmi cette foule surexcitée et comme atteinte de folie se trouvaient des gens graves, ils observaient en silence et restaient pensifs devant la terrible aventure qui mettait en jeu le sort de -la France et qui allait sacrifier par milliers la vie de ses enfants. Ceux-là gardaient le recueillement attristé que commandaient le redoutable problème et les douloureux sacrifices.
C’étaient bien nos sentiments, nous allions d’un groupe à l’autre, sans rien dire.
Bien que jeunes, patriotes, bonapartistes (moi du moins) nous nous sentions plus près des hommes sérieux qui gardaient le silence que des exaltés qui criaient « à Berlin ». Cette déclaration de guerre si grave, si imprévue nous oppressait comme l’eût fait la crainte d’un malheur ou, au.contraire, l’attente d’un bonheur inespéré.
La guerre, après les appels à la fraternité des nations, les sentiments pacifiques dont les journaux faisaient leur thème favori, l’a-v^ions-nous cru possible? Et, à cette heure, comme un coup de foudre, elle éclatait dans le calme de notre existence. Avionsnous jamais réfléchi à ce qu’était la guerre, cette suprême évocatrice des passions si diverses qui dorment au fond de notre être puisque, au son des clairons, elle fait de notre patrie l’idéal de nos amours, elle élève nos âmes à la hauteur de tous les sacrifices et que, du même coup d’aile, effaçant les sentiments d’humanité amassés dans nos cœurs par des siècles de civilisa-
tion, elle nous ramène brutalement à notre cruauté ancestrale et transforme en gloire ce qui, en toute autre circonstance, serait un crime.
En ce moment, nous étions loin de croire que nous prendrions une part active à cette guerre, sans nul doute nous ne devions que suivre en pensée l’armée impériale et applaudir à ses victoires.
Mais, mieux que tout autre, nous savions le qu’était la souffrance puisque notre vie était consacrée à son étude et alors, en une sombre vision, se dressa devant nous l’horreur des agonies et des angoisses suprêmes. Une profonde tristesse nous isolant de la foule enfiévrée qui nous entourait entraîna nos pensées vers ces soldats fleurs de la France que la mort allait faucher sur les bords du Rhin et les coteaux d’Alsace.
En ce moment nous étions bien leur frère et nous sentions déjà germer le désir de les suivre, de nous trouver à leurs côtés prêts à leur donner assistance à l’heure même où elle leur serait nécessaire.
Pendant la nuit, la foule s’était accrue de la population des faubourgs et l’exaltation était à son comble. La surprise pénible du premier moment se dissipait et, à la vue des drapeaux frénétiquement agités, à la pensée de l’insulte faite à la France, nos idées se modifiaient, la prudence nous semblait être de la défaillance, notre imagination s’exaltait, elle se mettait à l’unisson de l’ivresse générale.
Marie Sasse, la célèbre chanteuse de l’Opéra, élevée sur une sorte de pavois, chantait à pleins poumons cette Marseillaise que
nous n’avions pas entendue depuis tant d’années et l’Hymne de Rouget-de-l’Isle était reprise en chœur. Ses accents passionés, entonnés par la voie vibrante de cette nouvelle Théroigne de Méricourt, semblaient,après un silence de 20 ans,retrouver la puissance d’entraînement qu’ils eurent dans leur jeunesse, c’était la voix même de •la patrie gonflée de souvenirs et d’espoirs inexprimés.
Nous étions jeunes, ardents, patriotes, nous nous laissions gagner par l’enthousiasme général, nous nous croyions revenus aux scènes de la Révolution, il nous semblait entendre les appels de la patrie en danger, revoir les Volontaires de 93 s’enrôlant pour courir à la frontière envahie par cette Prusse qui,aujourd’hui de nouveau,se dressait devant nous. Aussi, lorsque je revins à rHôtel-Dieu, reprendre ma garde abandonnée,je ne sais si un arrangement pacifique ne m’eût pas déçu.
Ces chants, ces cris de guerre avaient éveillé chez moi l’humeur bohème, aventureuse qui se trouve au fond du tempérament français. Il me prenait une envie folle de m’en aller, moi aussi, au loin, vers l’inconnu, vers la bataille, de courir les équipées et la pensée de rester comme un vieillard au chevet des malades, pen- - dant que les jeunes gens se battraient, me causait une tristesse, une gêne . comme une humiliation.
Je n’avais cependant alors nul motif de détester la Prusse, je dirais même qu’un Prussien nommé Schwinder était avec nous interne à l’Hôtel-Dieu et nos relations
étaient si cordiales, que, la pensée de lui faire de la peine, de le regarder en ennemi, me gênait notablement. Par bonheur lui aussi avait compris que sa place n’était plus à nos côtés et, sans rien dire, il avait quitté l’Hôpital. Je devais le revoir un mois après, je vous dirais en quelle circonstance.
L’Enrôlement
Le soir même j’étais décidé à m’engager, c’était aussi la résolution prise par quelques-uns de mes camarades, mais nous différions d’avis dans le choix de notre future carrière; serions-nous médecins ou militaires? Les plus ardents voulaient prendre le fusil, les plus sages pensaient que notre science médicale pouvait rendre plus de services que notre vaillance physique.
L’épée flamboyait à mes yeux autrement glorieuse et brillante que le bistouri, c’était aussi l’opinion de Bartharez, l’inséparable ami de ma jeunesse celui qui n’a jamais été remplacé dans mon cœur. Toujours prompt dans ses décisions, il me dit : « Cher Maître, c’était le nom que me donnait son affectueuse sympathie, veux-tu que nous nous engagions ensenible dans les Chasseurs qui tiennent garnison à Auch, chez moi?
Te vois-tu à cheval, en pantalon rouge, le sabre au côté, avant un mois tu seras brigadier — Je prévois pour toi un avenir moins brillant, c’est la salle de police qui t’attend, homme frondeur et indiscipliné...
’ Et nous plaisantions, avec Bartharez il en était toujours ainsi; dans les circonstances les plus critiques, cet aimable et courageux gascon restait gai, vaillant, plein d’espoir
l’enrôlement
et de ressources. Nous nous aimions beaucoup, probablement en raison de la diversité de nos caractères, il dissipait mes fréquentes tristesses, j’étais pour lui l’homme sérieux (tout est relatif) ramenant aux prosaïques réalités ses exagérations méridionales. Que ne m’a-t-il pas eu toujours auprès de lui, peut-être vivrait-il encore et ma vie eût été autrement heureuse.
Lorsque le lendemain, à 9 heures je fus, ainsi que je le faisais chaque jour, recevoir mon chef, le professeur Maisonneuve, sous le péristyle de l’Hôtel-Dieu,je le trouvais si sombre que je jugeais prudent d’attendre pour lui annoncer mon engagement, une éclaircie dans cette terrible humeur dont j’avais si souvent supporté les coups de boutoir. J’attendis en vain, lui, d’ordinaire si causeur, restait silencieux, il passait devant les rnalades sans mot dire; il était absorbé da^s-'des pensées notablement éloignées de la gaieté.
Il fallait pourtant se décider à lui annoncer mon départ, et je lui dis : « Maître, j’ai le regret de quitter votre service, veuillez demander mon remplaçant à l’Assistance.
— Qu’est-ce que cela signifie? — Cher Maître, je m’engage et je serais heureux de vous voir approuver cette détermination, elle est définitive. — Il me regarde, sa physionomie s’éclaire, elle revêt une sorte de bienveillance, la bienveillance complète lui était inconnue. — C’est bien cela. Cadet (il ne me donnait ce nom que dans ses meilleurs jours, et où t’engages-tu?—Dans les Chasseurs à cheval,pour la durée de la guerre.— Après un instant de réflexion il me dit :
l’enrôlement
« viens me voir à deux heures, je veux te parler. »
Mon engagement avait plu au vieux Breton qu’était Maisonneuve, je trouvais chez lui bon accueil et désir de m’être utile.
Voici quels furent ses conseils. — As-tu réfléchi, Cadet, aux conséquences de ta détermination? j’approuve ton enrôlement, je t’en félicite, mais écoute-moi. Tu veux être chasseur, sais-tu ce qui t’attend, on t’enverra faire ton éducation militaire dans une ville de garnison, et la guerre sera terminée avant que tu ne sois apte à marcher au feu.
Tu ne sais rien, tu ne vaux rien comme militaire, mais, comme chirurgien, l’interne de Maisonneuve peut se présenter partout la tête haute (bien entendu le compliment ne s’adressait qu’à lui-même) et, prenant alors son air goguenard, il ajouta :
serais-tu par hasard effrayé d’une comparaison avec les Médecins Militaires? Ce vilain homme détestait sans distinction tous ses confrères,on le lui rendait avec usure.
Ecoute-moi et crois en mon expérience.
Sans nul doute on fera appel à la bonne volonté de chirurgiens auxiliaires, on ne peut s’en passer. Inscris-toi au Val-de-Grâce, on t’examinera, fais honneur à l’Hôtel-Dieu.
Voilà ce que ton maître dirait à son fils.
Adieu, pars, tu as mon approbation, mon estime, Dieu te garde. »
Cet entretien ne vous semble peut-être pas débordant d’enthousiasme et de sensibilité, cependant, s’il est encore au monde des gens ayant connu Maisonneuve, ils
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seront surpris de cette cordialité si relatif ve, mais si exceptionnelle chez lui.
Certes je regrettais le chasseur à cheval que déjà je croyais être, mais le raisonnement de mon chef était plein de bon sens et,' si mon amitié pour lui n’avait rien d’exagéré, j’avais une confiance absolue dans son intelligence, sa clairvoyance et sa supériorité. Son approbation m’honoràit,je suivis ses conseils.
Maisonneuve ne se trompait pas, on fit appel aux Médecins qui voudraient prendre du service pour la durée de la guerre. On devait, après un examen passé au Val-de- Grâce, léur conférer un grade temporaire.
Inutile de parler de cet examen, nous étions alors entraînés aux concours comme les chevaux de pur sang le sont pour le Derby, on me questionna pour la forme,arrêtant mes réponses dès les premiers mots.
Me’ voilà donc Chirurgien d’armée, pas pour longtemps car jamais carrière militaire ne fut plus courte.
Le sort en était jeté, j’allais recevoir l’ordre de rejoindre un régiment, ainsi s’envolait mon doux espoir de faire campagne avec mon ami Bartharez. J’en étais fort affecté et cette tristesse jointe à celle dont je vous ai parlé.me firent passer des heures pénibles.
Je dus faire un grand effort pour écrire à mon père,sur un ton dégagé,mon engagement, l’obtention d’un brevet de chirurgien militaire et le départ imminent qui ne me permettait pas d’aller l’embrasser et dira adieu à ma famille; d’ailleurs ces adieux eussent rendu mon départ encore plus pénible.
L ENROLEMENT
Deux jours passent, je ne reçois aucun avis du Val-de-Grâce, voici le motif de ce retard surprenant : La Société internationale de Secours aux Blessés, vaguement créé depuis la Convention de Genève sur la neutralisation des blessés, venait, sous la pression des événements, de se constituer sérieusement et elle avait fait appel à l’Assistance publique pour le recrutement de ses chirurgiens.
Nous l’ignorions lorsqu’un jour, à midi, heure où nous étions réunis à la Salle de garde,on nous annonce la visite de M. Husson. Directeur général de l’Assistance.
« Messieurs, nous dit-il, plusieurs d’entre vous se sont engagés comme médecins auxiliaires. La Croix Rouge veut former des ambulances et en envoyer une à chaque Corps d’armée, elle me demande de faire appel aux Internes des Hôpitaux pour la formation de l’état-major de ces Ambulan- , ces. C’est la mission que je remplis en ce moment auprès de vous, j’ajoute que l’Autorité militaire rend leur parole à ceux qui, ayant déjà reçu un brevet, préféreront s’engager dans la Croix-Rouge. Mon premier appel est adressé aux Internes de r Hôtel-Dieu.
Sans se préoccuper le moins du monde de nos sentiments Bartharez répond : « M. le Directeur nous vous remercions, nous acceptons. » Nous avions d’ailleurs immédiatement compris les avantages de cette proposition et sans rien ajouter aux paroles de notre camarade, nous nous inclinâmes en signe d’acquiescement.
Eh bien,Messieurs,''nous dit notre Direc-
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teur, rendez vous aujourd’hui à 4 heures au Palais de l’Industrie, vous'serez reçus par les Chefs de la Croix Rouge et vous recevrez leurs instructions. Et comme adieu, il ajouta : a Je continue aux volontaires de la' CroixRouge leu"'; appointements d’interne, trois mois leur seront comptés d’avance ».
Que pouvait être cette Croix Rouge dont nous avions à peine entendu parler, car elle s’était constituée en dehors du monde médical? D’où lui venaient son autorité, ses ressources ? Quels en étaient les chefs ?
Comment serions-nous rattachés à l’armée?
Nous attendions impatiemment l’heure où nous allions être éclairés sur des questions d’un aussi grand intérêt, mais une pensée dominait de bien haut toute autre préoccupation, nous ne serions pas séparés, nous allions faire campagne ensemble, entre amis et cette espérance nous ravissait.
La Société internationale de Secours aux blessés ou Société de la Croix Rouge, elle prenait indifférement ces deux noms, nous avait donné rendez-vous au Palais de l’Industrie mis à sa disposition.
Cette Société dont jusqu’alors nous connaissions à peine l’existeiice, formée nous ne savions ni par qui, ni comment, s’était recrutée dans le plus grand monde; toutes les opinions y étaient représentées par leurs plus hautes personnalités, par des gens ayant des relations d’amitié ou de parenté avec l’Europe entière.
Son Directeur était le comte de Flavigny et M“® de Flavigny était Bavaroise.
Parmi ses membres,la Croix Rouge comptait le Prince de Sa^an, grand seigneur de
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la cour de Prusse par le fait de sa principauté de Sagan, située en Silésie, il était Français, par son origine car il descendait de Talleyrand.—L’Angleterre était le berceau des Fitz-J anies.r—LesPourtalés étaient les uns Alsaciens,les autres Prussiens.—Une branche de la famille des Rohan était Autrichienne.
Ces messieurs formaient le Comité de la Croix Rouge. Que pouvait-on souhaiter de ' mieux pour une Société internationale ?
Une ambulance
de la Croix-Rouge
. Le lendemain nous étions réunis devant le Palais de l’Industrie, attendant, longtemps à l’avance, l’heure fixée à notre rendez-vous et à notre enrôlement. .
Des équipages luxueux se rangeaient le long des trottoirs, des valets en grande livrée ouvraient les portières, on se serait cru au faubourg St-Germain un jour de réception. Nous ne nous attendions à rien de pareil et nous n’avions nullement soigné nos toilettes.
Enfin 4 heures sonnent, nous entrons et demandons à être présentés au Directeur de la Croix Rouge.On nous conduit dans un salon où se trouvaient réunis des Messieurs en habits, des Dames élégantes, mais nous ne voyons ni un uniforme, ni le visage connu d’aucun de nos Maîtres.
Bien que le valet ait pompeusement annoncé : « Messieurs les Internes de l’Hôtel Dieu, » les conversations continuaient bruyantes et, nous, qui pensions à juste titre que, dans une société de Secours aux Blessés, le haut du pavé appartenait de droit aux chirurgiens, nous restions inaperçus.
UNE AMBULANCE
Cette indifférence à notre.égard et le malaise que nous faisait éprouver notre tenue négligée dans ce milieu apprêté et aristocratique, blessaient nos amours-propras de jeunes gens conscients de leur valeur et surtout fiers d’ün enrôlement qui méritait un autre accueil. Habitués à plus de considération de la part de nos chefs, qui étaient cependant les Princes de la Science, nous étions froissés de l’importance que se donnaient ces individualités sans mandats (ainsi nommait-on alors les gens qui s’occupaient de ce qui ne les regardait pas) et du peu d’attention qu’ils accordaient à des volontaires venant peut-être signer leur arrêt de mort.
Nous nous tenions groupés, à l’écart, en mécontents, disposés à nous retirer et à compromettre dans un mouvement de mauvaise humeur, l’avenir de notre campagne.
Prêts à nous incliner devant l’autorité militaire et à occuper dans l’armée un rang infime, notre amour-propre se sentait froissé par les noms sonores devant lesquels il nous semblait que nous nous présentions un peu comme des serviteurs devant leurs maîtres.Bien volontiers nous voulions dire respectueusement : « mon Colonel, mon Lieutenant, mais M. le Duc ou M. le Prince », non certes pas.
Bartharez sauva la situation que notre susceptibilité exagérée allait rendre difficile et, avec calme, mais avec une parfaite conviction, il nous tint ce petit discours :
« Pas de bêtises, mes amis, il est toujours imprudent de se croire indispensable, un
DE LA CROIX-ROUGE
bonheur inespéré nous tombe dû ciel et vous faites la moue ! Dans quelles considérations mesquines et bourgeoises vous entortillez-vous? Vous alliez sans hésitation vous incliner devant un major; en quittant le service des premiers chirurgiens de France vous passiez,sans murmurer,sous la férule de culottes de peau qui allaient sans doute avoir la prétention de vous apprendre la chirurgie et,lorsqu’on vous offre l’indépendance, qu’on vous met sur le pied d’égalité avec les militaires les plus galonnés ,vous trouvez trop noble, trop prétentieuse la main qui comble tous vos souhaits et vous vous demandez à quelle aristocratie, à quelle forme politique elle appartient ! Ne voyez-vous donc pas, jeunes enfants (il avait notre âge) que nous allons former une République dont nous serons tous les présidents ? Cela cependant devrait vous plaire, à vous. Républicains, preneurs d’égalité sociale.Quant à vous. Bonapartistes, vous me faites de la peine avec vos préventions contre Chambord ou d’Orléans, pauvres naïfs,où sont vos chefs?je les cherche, l’Empereur est socialiste, l’Impératrice légitimiste, Emile Ollivier républicain. Laissez-moi faire et suivez-moi comme de petits agneaux bien sages. ■
Et voilà comment le Gascon, d’emblée, de par sa propre volonté, tout comme les Ducs et mieux qu’eux, se constitua, lui aussi, notre chef, nous le suivîmes et nous fîmes bien.
Sans entrer dans d’autres détails, apprenez que quelques jours suffirent, tant chacun y apportait bonne volonté, à organiser notre ambulance.
UNE AMBULANCE
Je vous prie d’excuser la description de cette ambulance, elle nst dépourvue d’intérêt, je ne puis cependant la passer sous silence : d’autant moins qu’elle n’a été relatée nulle part.
Voici d’abord les noms de ses chefs ; un mot, hélas toujours le même, vous dira, ce qu’à bien peu d’exceptions, ils sont tous devenus.
Chef civil de l’Ambulance.—Duc de Fitz- James. — Mort.
Chef chirurgical. — Dr Pamard, vivant à Avignon.
Aumôniers. — L’abbé Perraud. — Mort évêque d’Autun, cardinal et membre de l’Académie Française.
L’Abbé Nouvelle, — Mort, professeur à Juin y.
Pasteur protestant. — M. de Pressensé professeur à la Sorbonne. Mort.
Chirurgiens. — Tous internes des hôpitaux de Paris.
Tilloy. — Tué à Beaumont.
Bartharez. —• Mort à Lisbonne, peu de temps après la guerre.
Mollien. — Mort, député d’Amiens.
Terrillon. — Mort, agrégé à la Faculté et Chirurgien des hôpitaux.
Moynac. — Encore à votre service.
Aides-Chirurgiens. —Externes et jeunes docteurs âgés de plus de 25 ans.
Au nombre de douze. 11 serait trop long de les nommer.
Infirmiers. — Au nombre de vingt c’étaient pour la plupart d’anciens infirmiers militaires. Parmi eux s’étaient glissés, grâce à leurs relations, des journalistes et
DE LA CROIX-ROUGE
des hommes du monde qui voulaient suivre les événements en profitant de la position exceptionnelle qu’allait occuper l’ambulance.
Trois comptables.
Matériel. — Trois grandes tentes et une vingtaine de cantines (modèle militaire), fournies par la maison Godillot.
Trois grandes voitures. — L’une pour les chefs ne montant pas à chevaL — La seconde pour les tentes et cantines. — La troisième pour le matériel chirurgical.
12 chevaux de traits. — 6 chevaux de selle. — Le Prince de Sagan avait acheté les chevaux d’attelage à la G'® des Omnibus et les chevaux de selle au Tatersall. La Croix Rouge avait fait, de ses deniers, toutes ces acquisitions, elle nous payait et pourvoyait à notre entretien.
Notre Solde était 800 fr. d’entrée en campagne, 300 fr. d’appointement mensuel. A cela s’ajoutaient les 300 fr. de l’assistance publique (appointements d’interne pour 3 mois). Je n’ai pas besoin de vous le dire cette bourse fut arrondie par nos parents.
Equipement.— Drap noir.—Pantalon et culote. — Tunique et vareuse avec boutons argentés portant en relief la Croix de Genève. —Brassard blanc avec croix rouge.—Dolman,colet et manches en astrakan, avec brandebourgs et passementeries ad libitum(Dieu sait si nous profitâmes de cette liberté pour prodiguer les soutaches). Notre dolman était celui des officiers de cavaierie sauf ies galons d’or,' ils eussent fort bien fait, mais c’était pour nous le fruit défendu. — Trousse portée en sautoir. — Revolver dans une gaine fixée au ceinturon.
UNE AMBULANCE
Les cavaliers portaient le dolman, la culote et les' bottes. — Les gens en voiture et à pied étaient vêtus de la tunique.— La vareuse était d’ordonnance pour le travail chirurgical.
On nous désigna pour la confection de ces costumes un tailleur de la Galerie de Valois, au Palais Royal.
Pour ne pas allonger cette énumération je renvoie la description des cantines au moment où je vous parlerai de notre premier campement.
La Croix Rouge fut bien inspirée en créant ces ambulances, car non seulement le service médical est et sera toujours insuffisant sur le champ de bataille, mais encore son organisation, quelle qu’elle soit, ne peut s’adapter qu’aux armées victorieuses. Si un régiment bat en retraite, ses chirurgiens doivent le suivre, ce sont des officiers qui rallient leurs drapeaux, et leurs blessés sont abandonnés à l’ennemi auquel on ne peut reprocher de s’occuper d’abord de ses propres soldats.
Notre ambulance échappait à ce grand inconvénient. Un jour de victoire elle apportait aux chirurgiens militaires un concours bien précieux puisqu’-à elle seule elle entrait en ligne avec 16 chirurgens, nombre égal à celui que possèdent quatre régiments. En cas dé défaite elle ne quittait pas le champ de bataille, elle restait avec les blessés, n’avait pas d’ordres à recevoir et sa neutralisation ne permettait pas à l’ennemi de gêner la liberté^de ses mouvements. ■ ■ '
Etait-elle civile ou militaire? Elle avait
DE LA CROIX-ROUGE
un ; chef militaire, mais elle n’en avait qu’ün seul et c’était le général commandant le corps d’armée, ■ -
Elle avait aussi un chef civil dont la hau- , te personnalité rayonnait sur elle, lui créant une situation exceptionnelle dans les deux armées en présence. Le chef qui nous représentait était par son caractère' civil et sa position sociale en mesure d’obtenir des généraux, non seulement une parfaite courtoisie, mais toutes les concessions compatibles avec les exigences militaires, et nous, ses subordonnés, parfaitement libres dans l’exercice technique de notre profession, nous nous inclinions bien volontiers devant ses ordres ; fiers de son estime, nous voudrions la mériter.
Les Militaires avaient en nous la confiance qui est le plus excitant des hommages. Nous leur étions inconnus, mais on nous avait présentés comme formant l’élite des hôpitaux de ce Paris dont le prestige rayonne sur tout ce qui vient de lui.
N' Nous n’étions pas comme nos confrères de l’armée, absorbés par des détails d’administration, astreints à une discipline, gênés et préoccupés par des questions de hiérarchie, de grades à acquérir, d’influences à ménager, d’avenir à préparer: Bartharez avait eu bien raison de dire que notre ambulance serait une République dont nous serions tous les chefs.
Nous appartenions à l’Ecole médicale peut-être alors la première du monde, nous étions à la tête de nos promotions et, avec la disposition si ordinaire aux élèves des écoles spéciales, qu’il s’agisse de l’Ecole
UNE AMBULANCE
Polytechnique ou de l’Internat de jParis, nous avions pour notre valeur scientifique une estime toute juvénile.
Ce qui valait mieux c’était notre^uniou quas i Iraternelle, exempte de toute Compétition, et notre désir unanime d’àssocier nos efforts pour le plus grand bim des blessés et l'honneur de notre ambulance.
Aussi je crois, en vérité, que nous fîmes tout ce que pouvait faire la chirurgie de cette époque;
Avant le départ
Quelques mots sur les jours inoubliables qui précédèrent notre départ.
Sur les Boulevards en fête se déroulaient en longues colonnes, marchant vers la frontière, aux sons des musiques militaires, aux acclamations d’un peuple immense, une suite ininterrompue de régiments appartenant à toutes les armes.
L’infanterie, l’artillerie nous sont con-, nues, mais voici l’armée d’Afrique, tirailleurs algériens, turcos, zouaves à jupes rouges bouffantes, à large ceinture bleue,la chéchia rejettée en arrière, les longues guêtres blanches moulant des extrémités nerveuses.
Les zouaves ont à soutenir un long passé de gloire, ils n’y failliront pas, ils seront à Reischoffen ce qu’ils furent à InKermann, à Puebla, à Palestro.
La cavalerie approche, nous entendons les hennissements des chevaux, le tintement des mors et des gourmettes, le claquement des fourreaux de sabre sur les étriers, et la parade de ces uniformes aux mille couleurs, k la coupe élégante et martiale, donne au défilé un aspect féérique.
Ce sont : Les Lanciers de l’Impératrice, tunique blancb« autrichienne, schapka polonais.Fâcheuses ressemblances, elles vont
AVANT LE DÉPART
être, à Metz, la cause, d’une affreuse méprise.
Ce sont ; les Hussards, à vestes brodées.
Leurs régiments ne portent plus,comme-autrefois,le nnm de leur colonel, ils se distinguent par la couleur de leur dolman.
Voici les Chasseurs de France, les Dragons,le& Chasseurs d’Afrique,bleus comme le ciel du pays d’où ils arrivent.
Les pelisses de tous ces cavaliers, jetées sur une épaule, comme un manteau de bal à demi revêtu, flottent au vent, elles découvrent lè bras qui tient le sabre, le pourpoint, le ceinturon aux agrafes dorées, les aiguillettes qui se balancent et scintillent comme des franges suspendues aux lourdes torsades de soie, les brandebourgs si rapprochés, si couverts de boutons qu’ils semblent former les tresses d’une cotte de maille.
Les plumes ondulent sur le- cimier des casques.
Les sabretaches, écussons de cuir noir, plaqués de l’aigle couronné, battent les flancs des chevaux.
Tous ces régiments, tous ces cavaliers se dirigent vers les gares de l’Est et de Strasbourg, ils seront demain à la frontière.Car ce n’est pas la revus qui se termine par le retour à la caserne, c’est la chevauchée qui précède la charge, les coups de sabre, les mêlées furieuses dans le crépitement des balles et le sourd grondement du canon. Les cœurs se serrent à la pensée de l’avenir mystérieux, ils tressaillent, devant la superbe attitude de ceux qui vont l’affronter.
Les fanfares disent adieu à la foule mas-
38 AVANT LE DÉPART
:sée sur 'les trottoirs, elle leur répond par des acclamations où le nom de leur arme se mêle à ceux de leurs campagnes.
Les femmes lèvent leurs mouchoirs, quelques-uns sont trempés de larmes. Fières de leurs beaux chevaliers elles envoient leurs souhaits, leurs adieux, leurs baisers à cette vaillance que frôle la mort, à ces soldats qui, demain peut-être, seront couchés, sanglants, sur le revers des coteaux.
Les hommes saluent les drapeaux qui déploient au soleil les titres de leurs gloires récentes et ceux bien plus nombreux de leurs anciens triomphes.
Sur ces drapeaux, dans les plis onduleux de leur soie, sur leur bleu céleste, leur blancheur immaculée, leur pourpre sanglante, ces trois couleurs de la France, étincellent en lettres d’or les noms de leurs victoires.
Quelques-uns de ces drapeaux, déchiquetés par les balles, flottent en haillons sur leurs hampes mordues par la mitraille et, à la vue de ces héroïques lambeaux les acclamations deviennent frénétiques.
Au loin, dominant Paris de leur imposante majesté, l’Arc de Triomphe, la Colonne Vendôme portent bien haut, vers le ciel, gravés sur le marbre ët l’airain, des souvenirs devant lesquels jusqu’alors nous passions indifférents et qui, en ce jour de danger, faisant revivre les fastes de notre vieille patrie, éveillent en nos coeurs des tressaillements inconnus.
Sur ces monuments de nos gloires, des noms, à demi effacés, dépouillant leurdinceuil de pierre, s’illuminent de lueurs d’apothéoses pour nous rappeler notre his- . foire.
AVANT LE DÉPART
A cette heure solennelle,la phalange presque infinie de nos invincibles aïeux, nous tend la main, nous montre la frontière et exalte F orgueil de notre race guerrière.
O France, en acclamant ton nom, nous évoquons tous nos amours, père, sœur, fiancée et vous aussi vieille cité, gentil village, mon berceau.A vous tous dont le souvenir nous exalte, dont la pensée nous émeut, adieu, nous courrons vous défendre, nous volons à votre secours, le front haut, l’âme vibrante de toate la fierté d’un fils qui répond à l’appel de sa mère en danger. Si nous tombons ce sera frappé en face, si nous mourons ce sera votre pensée au cœur, votre nom sur les lèvres.
Je me suis complu à réparler de ces gloires passées,de ces espoirs déçus,en fils d’une noble famille qui, tombé des hauteurs de son rangf'se rappellerait un illustre passé.
Nous vécûmes quelques jours dans l’attente du départ, l’agitation des préparatifs, l’attendrissement des adieux, dînant avec nos amis, terminant nos soirées dans les salles de concert Où les chants patriotiques avaient remplacé l’ancien répertoire. Nous y allions, escortés de nos camarades qui, restant à Paris, nous fêtaient, et mêlaient leur admiration flatteuse aux témoignages de leur sympathie.
Etourdis, grisés, détournant nos pensées des sacrifices immédiats et des dangers futurs, nous nous forgions un avenir, unplan de campagne peuplés de visions guerrières, de vie en plein air, de paysages inconnus, de triomphes chirurgicaux qui n’appartien-
AVANT LE DÉPART
(iraient plus à nos maîtres mais seraient tout à'nous. Nous n’étions pas partis et déjà, franchissant les heures de périls et d’épreuves,nos rêves s’envolaientvers les joies du retour,lorsque le visage bronzé,les vêtements poudreux,frippés comme il convient après une rüde équipée, portant quelquesims peut-être le bras en écharpe, des bandelettes sur une blessure, la Légion d’honneur piquée sur le dolman, nous défilerions tous dans l’Avenue, de la Grande Armée, sous l’Arc de l’Etoile, sur les Champs-Elysées, mêlés aux escadrons victôrieu.x, associés à leurs triomphes comme nous l’avions été à leurs dangers.
Et si nous ne revenions pas? Eh bien, dans notre enthousiasme, la mort elle-même,poétisée par la gloire, perdait ses funèbres couleurs et, si nous donnions des regrets à notre jeunesse fauchée dans sa fleur, les larmes que nous versions sur cette destinée n’avaient rien de bien amer.
Cependant certaines heures nous ramenaient aux douloureuses réalités, je n’en veux citer qu’une seule, celle où je reçus cette lettre (ie mon père :
Cher fils, ta lettre me su'prend d’autant plus que je te croyais, même contre ton désir, dans l’obligation de ne pas abandonner ton service d’hôpital.
Ta tante et ta sœur sont affolées, elles t’écrivent dans l’espoir de te faire revenir sur ta résolution et, en refusant de joindre mes instances à leurs prières, je dois leur paraître bien cruel. Mais je comprends la •gravité de l’heure présente, je sens que la patrie doit compter sur tous ses enfants et.
AVANT LE DÉPART
Dieu me garde de combattre,d’amollir une résolution qui demande toute ton énergie.
Je vais plus loin et, en tremblant,je te dis, tu fais bien de t’engager, l’honneur et le devoir t’appellent, va, mon fils où Dieu t’envoie.
Tu veux me tranquilliser en me disant que vous ne serez exposés qu’à peu de dangers, à peu de fatigues. Tu me dépeins le confortable de vos tentes et de vos cantines. —Ah,mon cher fils,ce ne sont pas les fatigues que je redoute pour toi : je me souviens, tu étais encore un enfant, de cès promenades qui nous menaient d’Urt jusqu’à Bidache et, à la fin de ces longues courses, tu sautais de cheval avec une légéreté que je n’avais pas l’air de remarquer, pour ne pas t’inciter à dépasser tes forces. ,
Je crois que tu apporteras à l’accomplissement de ton devoir la virilité dont ton départ est une preuve et la science qui t’a conduit à l’Hôtel-Dieu.
Je suis encore plus sûr qu’en toute circonstance tu feras honneur à ta famille et à ton sang français. .
Et cependant je suis^ oppressé par une crainte bien sérieuse car il s’agit du salut de ton âme-: ta mère était chrétienne, je le suis et toi, notre fils ! Ah ce n’est pas l’heure de remuer un passé, auquel, je le crains, le présent ressemble trop, puisque, même dans ta dernière lettre, tu ne pouvais me cachçr les troubles de ton cœur.
Je te pardonne mon cher enfant, mais pense à Dieu, lui seul peut te donner la force nécessaire pour supporter les peines et pour faire certains sacrifices.,.tu me com-
AVANT LE DÉPART
prends. — Vois si elle est grande cette force puisque grâce à elle, mon cœur de père te dit, pars, alors que ton départ m’émeut jusqu’au fond de l’âme.
Il y a un an que je ne t’ai vu, il m’eût été doux de t’epe’jrasser,je m’incline'et fais encore ce sacrifice.—Chaque jour, à neuf heures, je me rendrai à la Cathédrale, je me placerai à côté du premier pilier, là, où dans ton enfance tu entendais la Messe avec moi, à côté de ce bénitier où tu courais tremper ta main pour m’offrir l’eau bénite.
Chaque jour à neuf heures pense à ton père, vois-le où je te dis, si sa voix pouvait t’atteindre, tu l’entendrais priant pour toi et pour la France. Qu’au moins chaque jour à cette heure nos pensées soient unies, la mienne ne te quittera pas, elle te suivra toujours.
Dieu te protège mon cher enfant.
Reçois ma bénédiction.
Cette lettre m’émut profondément, je la plaçais dans le carnet où je m’étais promis de fixer ,en quelques mots, l’emploi de mes journées. Je possède encore ce carnet et c’est grâce à lui qu’en ce moment, j’écris mes souvenirs.
Maintes fois, pendant la campagne, surtout aux heures tristes et découragées, j’ai relu cette lettre de mon père et toujours elle a ranimé mon courage défaillant.
Départ de l’ambulance
Quelques jours à peine nous séparaient du 4 août, date fixée pour notre départ et, dans ce court délai, nous devions faire les préparatifs nécessaires à notre entrée en campagne. Ils consistaient à nous équiper, à essayer nos costumes, à monter à cheval, à apprendre la façon de transformer nos cantines en lits de camp, à nous réunir à heure fixe au Palais de l’Industrie pour faire connaissance "avec nos chefs, avec nos numoniers et nos aides-chirurgiens. Quant à nous, les chirurgiens, nous étions tous, internes en activité de service et vieux ca-
Le 3 août nous apprîmes la défaite de Wisssembourg, elle nous causa une ^bien pénible surprise, sans porter atteinte à notre confiance. Le superbe courage de nos soldats qui, pendant une demi joqrnée avaient, au nombre de 7.000 résisté à 70.000 Allemands, qui avaient laissé sur le champ de bataille 1600 hommes, en en faisant perdre à l’ennemi un nonibre à peu près égal et, ne s’étaient décidés à la retraite qu’après avoir perdu 23 0/0 de leur effectif, alors que les batailles les plus meurtrières du premier Empire, Eylau et la Moskowa, en avaient enlevé 16 0/0. Toutes ces
DÉPART DE l’ambulance
considérations, si flatteuses pour la valeur Française, nous permettaient de voir dans cette défaite, le présage de succès futurs.
Nous avions rendez-vous à 4 heures au Palais de l’Industrie, or, sauf dans les journaux de l’époque, et encore j’en doute, on n’a nulle part relaté la composition et le'fonctionnement des ambulances de la Croix Rouge. Elles étaient une nouveauté,.
c’était la première fois qu’elles entraient en campagne, aussi n’est-il peut être pas sans intérêt, d’entrer dans quelque détails sur leur organisation.
Le jour du départ avait été fixé au 4 août à 4 heures précises. C’est dans l’immense hall du Palais de l’Industrie que nous nous réunîmes, c’est là que nous fûmes disposés suivant un ordre que je vais vous, décrire.
Nous devions partir du Palais pour nous rendre à la Gare de l’Est, en suivant la ligne des grands Boulevards.
En tête, marchaient sur quatre rangs, nos vingt infirmiers, sac au dos, tunique serrée à la taille, culottes bouffantes, grandes bottes.
Puis, à cheval, le Duc de Fitz-James, notre chef civil, et le D’’ Pamard, notre chef chirurgical.
Derrière eux, à clieval, les chirurgiens Bartharez, King Willy (anglais volontaire) Moynac et le Chef comptable qui était un ancien officier de cavalerie.
Permettez-moL de vous dire quelques mots de M. King-Willy. Ce chirurgien qui, seul parmi nous, n’appartenait pàs à l’Internat de Paris, va me fournir l’occasion
rÉPART DE l’ambulance
d’interrompre une énumération dont je ne me dissimule pas l’aridité.
La veille de notre départ, l’Ambassadeur des Etats-Unis présenta un de ses compatriotes de New-York. C’était un chirurgien nommé King-Willy, qui désirait être admis dans notre ambulance et faire campagne avec nous, en volontaire, an pair, (c’est à-dire sans appointements). Il fut courtoisement accueilli : « ce nom fera bien sur l’enseigne de notre société internationale »
dit Pamard, en nous annonçant notre nouveau camarade.
Sir King-Willy avait simplifié la chirurgie; il voulut bien nous l’apprendre, et, plein de condescendance, il nous dévoila' sa méthode. Lorsque, nous dit-il, j’ai décidé d’un coup d’œil, à boule vue, qu’un membre quelconque est inconfortable, (peut-être disait-il undésirable, mais je ne m’en souviens pas) je le coupe prestement.
Si la tête est blessée, je n’ai pas besoin de savoir où et comment est atteint le cerveau, ne le serait-il pas, j’agis de mênie, je donne du jour en faisant un ou deux trous dans le crâne et toujours lestement.
[ King-Willy traitait le reste de vétilles et, de même que dans son pays, on dit d’un homme qu’il vaut tant, c’est-à-diré tant de dollars, de même, il cotait la valeur chirurgicale, par le nombre de minutes que le chirurgien employait à pratiquer une opération.
N’allez pas croire que cette profonde connaissance dp corps humain et des moyens capables de porter un prompt remède à ses maux, était, chez King-Willy le fruit
DÉPART DE l’ambulance
de longues veilles et de pénibles travaux, il n’étudiait la chirurgie que depuis peu de temps et elle n’avait ni altéré sa sérénité, ni troublé sa bonne humeur, ni même effeuillé les roses de son teint.
Rassurez-vous, quand le Chirurgien de New-York nous débala son bagage scientifique, nous en fûmes fort divertis, mais, nous nous promîmes de ne pas laisser descendre son propriétaire, des hautes régions de la science pure aux vulgarités de la pratique.
Je serais pourtant bien ingrat si je ne rendais hommage, au courage, à l’activité, au dévouement que montra King-Willy, .
à Beaumont. Il a du, plus tard, apprendre la chirurgie, il n’avait rien à apprendre pour être un parfait gentleman.
Je voudrais bien envoyer à King Willy ce portrait, le sien. Malheureusement il ne pourrait en rire, il-est mort, comme sont morts tous mes compagnons et je parle daïis le désert.
Je reviens à la composition de notre am- ' bulance :
Dix aides-chirurgiens et deux aidescomptables suivaient, à pied, les chefs et les chirurgiens à cheval.
Puis venaient : 1® Une grande voiture occupée par les Aumôniers et trois chirurgiens, qui étaient : Terrillon, Tilloy et Mollien.
2® Un fourgon contenant le matériel chirurgical.
- 3® Deux fourgons de bagages : Tentes,
cantines, vivres.
La voiture et les fourgons étaient atte-
DÉPRRT DE l’ambulance
lés de superbes chevaux percherons, achetés à la Compagnie des omnibus. Chaque fourgon était traîné par quatre chevaux, conduits à la Daumont, les postillons en selle.
■ L’Ambulance formait un cortège assez imposant, mais elle n’avait pas l’aspect militaire que nous lui eussions désiré. Nous parcourûmes, à très petits pas, la longue ligne des Boulevards qui s’étendent des Champs Elysées à la gare de l’Est. Notre passage fit peu d’impression, la curiosité était lassée par la vue des nombreux régiments qui, depuis plusieurs jours, traversaient Paris; nous défilions sans musique et nos costumes noirs, à peine relevés par les boutons d’argent, faisaient piètre mine à côté des brillants uniformes de l’armée impériale.
Cependant, un si nombreux cortège, des voitures attelées à la Daumont, ne pouvaient manquer d’appeler l’attention, on s’arrêtait un instant, on regardait et on nous laissait passer sans manifester.
Le public, en général, ignorait la signification du brassard blanc à croix rouge que nous portions au bras gauche. Par ci, par là nous entendions des gens qui disaient — Voici la Poste et d’autres leur répondaient vous vous trompez, là Poste a l’habit vert — ou bien, ce sont les Employés aux vivres. Pas davantage, disait-on, l’Intendance a le pantalon rouge — Quelques-uns, en petit nombre, reconnaissaient bien en nous ,des Médecins; mais, que nous fussions médecins, gens de poste ou de gamelle, on s’en inquiétait peu, nous ne soulevions
DÉPART DE l’ambulance
aucun enthousiasme et notre défilé n’était encouragé ni par des souhaits, ni par des acclamations.
Force nous fut de nous contenter de nos appréciations personnelles qui, d’ailleurs, étaient dépourvues de modestie : en réalité nous n’avions rien négligé pour notre équipement et nous avions assez bien réussi.
Ainsi, lorsque le tailleur nous présenta le drap d’ordonnance, ce drap nous parut indigne d’habiller des gens de notre importance et nous fixâmes notre choix sur un drap à 20 francs le mètre;- on le nommait taupeline, nom étrange que lui valait sans doute sa finesse, rappelant celte de la peau de taupe. —L’astrakan le plus authentique garnissait le col, les manches, les poches de notre dolman, sur lequel des soutaches noires, en soie mate, dessinaient de gracieuses arabesques.
Ce luxe, sobre et de bon goût, ne pouvait être apprécié par des gens n’ayant aucune notion de la véritable élégance, ainsi le pensions-nous dans notre désappointement.
Qui donc admirait nos bottes à la Chantilly coûtant 120 fr?; qui donc s’arrêtait devant mon cheval de pur sang, si bien mis qu’à maq)lus légère invitation il faisait du passage, des changements de pied,ou du pas Espagnol (figures de manège) Je me complais un peu trop dans le souvenir de ces petites vanités juvéniles, aujourd’hui elles me font sourire (Mais j’avoue que ce sourire est fait, à la lois, de moquerie et de regret).
Nos habits nous semblaient pleins de prestige et d’élégance, cependant nous les
DÉPART DE l’ambulance
admirions un peu moins depuis que M, de Pressenssé qurconnaissait l’Allemagne, nous fit cette réflexion : « Messieurs votre costume ressemble bien plus à un uniforme allemand qu’à celui dès officiers français, il peut être l’occasion de fâcheuses méprises. » Et les appréciations peu flatteuses qui noue avaient accueilli sur les boulevards étaient encore moins rassurantes. Si en plein Paris, notre costume est assez inconnu pour donner lieu à de semblables confusions, comment pouvons-nous espérer qu’un soldat poméranien, basque ou breton y verra l’égide protecteur que la Convention de Genève étend sur nous ? La croix rouge de notre brassard leur dira-telle : (t voilà des gens sur lesquels il ne faut pas tirer ». Gomme c’est douteux.
La veille de notre départ j’étais allé faire une reconnaissance aux environs de la gare de l’Est pour choisir le restaurant où nous voulions réunir quelques amis et leur dire encore adieu. Les susdits amis, plus que fidèles au rendez-vous, nous avaient devancé et ils avaient déjà, suivant leur goût, commandé le dîner que nous leur avions promis.
Inutile de parler de ce repas, surtout des convives et, encore moins de la bataille, qu’après notre départ, se livrèrent entr’elles les Dames conviées à ce dernier adieu.— Le croiriez-vous? Oubliant la retenue et les bonnes façons, apanages et ornements de leur sexe, ces Dames en étaient venues aux mains, peut-être même étaient-elles allées
DÉPART DE l’ambulance
jusqu’aux chignons, et cela pour une futilité, tout simplement au sujet de la prétention qu’avait chacune d’elles de trouver son cavalier plus élégant et de meilleure mine que celui de ses compagnes, et, sans doute, d’exiger que cette suprématie fût universellement reconnue..
C’est ce que nous écrivit le Serres, camarade auquel nous avions confié le soin de régler la note. Nous l’avions également prié de veiller sur ces jeunes personnes que notre départ allait peut-être entraîner à des actes de désespoir, si sa haute sagesse ne leur faisait entendre le langage de la raison.
Malheureusement nous apprîmes et par la propre lettre de cet homme sans foi ni loi, que cette sagesse ne lui avait donné d’autre conseil que celui de s’esquiver le plus vite possible, en laissant se débrouiller comme elles le pourraient, avec ou sans l’aide de la police, ces irascibles amazones. Je les nomme ainsi non pas quelles fussent à cheval sur les principes mais par réminiscence mythologique, leurs soupirants étant devenus des guerriers, le nom d’amazones leur convient mieux que celui d’étudiantes.
Ce cher Serres, cet infidèle et timide gardien, si vite oublieux de la mission de confiance dont nous l’avions honoré, nous était cependant bien connu ! Nous savions qu’il était ami de ses aises, ennemi des disputes : ce n’est pas lui qui eût déclaré la moindre guerre, ni qui eût quitté le calé de Tournon, pour courir les aventures. Il était comme Sancho «enemigo de ponerse en ruidos y
DÉPART DE l’ambulance
pendencias » (ennemi de se fourrer dans les bagarres.) Nous avions vraiment bien placé notre confiance !
Notre ami dénouait par sa désertion le dernier des aimables liens qui nous rattachaient encore au Quartier Latin, nous n'en parlerons plus.
Adieu Vénitiennes de Montmartre, Alsaciennes, Suissesses à nationalités aussi diverses qu'incertaines, votre règne est fini ... du moins pour nous. — En route pour la frontière.
Vers la Frontière
4 Août, sept heures du soir. — Nous sommes dans le wagon, en route pour l’Alsace, — adieu Paris. — Qui m'eût dit que jé né devais pas le revoir avant le 18 mars.
Vous connaissez la composition de notre ambulance, je vais profiter des loisirs du voyage pour vous dire la place qui nous était assignée dans l’armée et les règles qui devaient guider nos actions et nos manœuvres.
Notre ambulance était affectée au 5® corps, commandé par le général de Failly, (c’est delà qu’elle prenait son chiffre de 5® ambulance), nous allions rejoindre son quartier général établi à Bitche (Alsace).
Nous étions une ambulance d’avant-garde, 4î’est-à-dire que nous devions marcher au feu, secourir les blessés sur le champ de bataille et les faire transporter à l’hôpital temporaire.
Cet hôpital consistait en tentes dressées dans un point aussi rapproché ^que possible des combattants, et, aussi abrité que le permettait la configuration du terrain, c’est là que les blessés devaient recevoir des soins moins sommaires que le premier pansement appliqué sur le terrain même de la lutte.
VERS LA FRONTIÈRE
Nous ne possédions pas de tentes spécialement réservées à la création d’un hôpital temporaire; on avait décidé que, pour ne pas augmenter notre matériel, déjà très encombrant, nos tentes et nos cantines ellesmêmes recevraient les blessés.
Dans les forêts des bords du Rhin, nous disait-on, les maisons sont rares, elles sont éloignées les unes des autres, il faut prévoir leur absence. Mais, ajoutait-on, si une habitation quelconque,chaumière ou château, se trouve dans votre rayon, vous devez sans hésiter vous y établir, utiliser son mobilier, son linge, ses vivres, toutes les ressources qu’elle renferme : l’autorité militaire vous reconnaît le droit de réquisition.
Vous n’avez pas à traiter de gré à gré avec le propriétaire, sa volonté doit plier devant les nécessités de la guerre, son droit s’efface devant l’intérêt supérieur des blessés : prenez, sans le demander, tout ce qui^ peut leur servir. Les comptables en apprécieront la valeur et ils remettront à leur propriétaire des^bons payables après la guerre, soit par notre Spciété de Secours, soit par l’Etat. Cette question sera résolue plus tard.
On se bornait à nous tracer ces lignes générales de conduite. Comme il était impossible de savoir dans quelles régionsmous entraîneraient les hasards de là guerre et de prévoir les situations qu’ils allaient nous créer^ (on n’eût, en effet, jamais prévu le sort qui nous attendait) on investissait M.
de Fitz-James, de pleins pouvoirs. Il choisirait nos campements, déterminerait la création et l’emplacement des hôpitaux
VERS LA FRONTIÈRE
temporaires, il pouvait suivant les circonstances, fractionner notre ambulance, nous assigner des missions spéciales, nous disperser et nous rallier ,il devait, enfin, agir avec Fàutprité d’un général en chef.
Le quartier général du corps d’armée était notre centre. L'Etat major devait nous diriger, èn masse ou par fraction, sur le théâtre des engagements.
Une fraction formait ce que nous appelions une ambulance volante, elle comprenait ; un chirurgien, deux aides-chirurgiens, quatre infirmiers portant brancards, appareils et médicaments. Nous étions cinq chirurgièns,les ambulances volantes étaient donc au nombre de cinq, ce qui permettait de répartir nos secours sur cinq points dif-, férents. Notre œuvre de première assistance terminée, nous devions rallier les fourgons qui, eux, ne quittaient pas le quartier général.
Notre chef, le D’' Pamard, exerçait une surveillance générale, il nous assignait nos postes, il nous expédiait, nous rappelait.
En réalité il eût été difficile de trouver un chef moins autoritaire, plus débonnaire que cet excellent Pamard et je dois aussi l’avouer, des chirurgiens plus indépendants que nous. Bartharez avait eu raison de dire que dans notre république il n’y aurait que des chefs.
Quant à nos rapports avec les chirurgiens militaires ils n’étaient pas définis, on se fiait à notre savoir-vivre. D’ailleurs il n^y avait guère lieu de redouter des conflits entre nous, notre éducation les eût prévenus si les circonstances avaient pu les sou-
VERS LA FRONTIÈRE
lever. Et, comment prévoir des sujets de discussion entre nos confrères et nous puisque n’étant pas militaires nous ne dépendions pas de leur autorité et n’avions qu’à respecter à leur égard les bienséances mondaines. Enfin nous ne devions les approcher que sur le champ de bataille et là, les compétitions ne pouvaient, hélas, pas naître de la rareté des clients.
Ces prévisions étaient si bien fondées que dans tout le cours de la-campagne je n’ai adressé la parole à aucun médecin militaire français.
Je me borne à vous donner ces grandes lignes de notre organisation sans entrer dans une foule de détails minutieusement et inutilement prévus, car nous n’eûmes jamais l’occasion de les appliquer.
Dans ce wagon qui m’emportait vers l’Alsace, berceau de ma famille paternelle, terre chérie que je n’avais pas revue depuis ma plus tendre enfance, que j’eusse été en proie à de tristes pensées sans la société de mes camarades et surtout sans la présence du Duc de Fitz-James dont je dois vous parler.
Les Fitz-James, originaires de l’Ecosse et descendants de ses rois, étaient depuis des siècles fixés en France. Le Duc, notre chef, assis à nos côtés, unissait aux qualités de sa race toutes celles de sa patrie d’adoption et, le nom de ce parfait gentleman reviendra souvent dans mon récit.
A cette heure l’étude de sa personne fixait toute notre attention, nous cherchions à découvrir dans ses paroles, ses façons, ses idées, ses projets ce que pouvait bien
VÆRS LA -FRONTIÈRE
être ce- grand seigneur totalement étranger à l’armée et à la médecine, devenu notre clief par une influence qui nous était impénétrable, et auquel cependant nous devions obéir. • •
Bien vite le charme de sa personne, son élégance, sa courtoisie, la distinction de son langage nous transportèrent dans un milieu si différent de.celui'que nous venions de quitter qu’il nous fit oublier les ennuis du voyage et irnprima à nos pensées une orientation des plus agréables.
Il faut vous dire que, depuis nombre d’années, nous , n’avions pas quitté le Quartier Latin. Absorbés par nos études, nous ne vivions qu’entre nous et même en petits cercles. L’heure passée chaque matin avec nos chefs entrebâillait bien un peu la porte de notre réclusion volontaire, mais nous ne retenions de leurs entretiens que les leçons de la science. Si parfois nos maîtres nous parlaient de leurs clients plus ou moins illustres, s’ils se faisaient l’écho des bruits de la ville et -de la cour, les exigences du service, les soins réclamés par de nombreux malades coupaient bien vite ces excursions hors du domaine médical et auxquels d’ailleurs nous ne prêtions qu’une oreille distraite. Et, tout à coup, nous nous trouvions enfermés dans le salon étroit d’un wagon, avec un des représentants les plus élevés de la société Européenne; c’ét|it à son côté, sous sa direction, dans un commerce de chaque heure,que nous allions affronter les périls et passer les jours lés ■ plus terribles de notre vie.
Ce Monsieur, encore hier inconnu de
VERS LA FRONTIÈRE
nous tous, était le seul lien nous rattachant à l’armée, sans lui nous errions à l’aventure, nous n’étions que des étrangers. Sauf pour la technique chirurgicale où nous ne relevions que de nous-mêmes, sous tous les autres rapports il était notre chef, il devait pourvoir à nos. besoins (car nous étions payés et entretenus par la Société de la Croix-Rouge qu’il représentait) diriger nos étapes, fixer nos campements, recevoir et expédier nos lettres et peut-être, pensions-nous avec émotion,il serait le messager apprenant à nos parents qu’ils ne nous reverraient plus; car relever des blessés sur le champ de bataille, n’est-ce pas partager leurs dangers?
Mais ,peu à peu, sur ce flot de pensées, se dressait la personnalité douce et imposante de celui auquel la Providence confiait nos destinées. Nous l’écoutions avec une surprise ravie, nous nous sentions graduellement élevés jusqu’à lui et l’ascendant, le charme de sa parole paraient notre future campagne de riantes couleurs, tant sont grands, en rainants, enveloppants la puissance de l’intelligence, le charme de la bonté et l’attrait de la distinction.
La communauté des périls que nous allions courir ensemble, notre même amour de la- patrie, l’appui que nous devions réciproquement nous prêter, nous, rapprochaient les uns des autres et semblaient nous confondre dans ce chef que nous commencions déjà à aimer.
Que nous disait-il? Il nous décrivait les bords du Rhin vers desquels nous marchions, il nous parlait de l’armée allemande, des
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Chevaliers de St-Jean dont la Croix-Rouge s^’était inspirée en lui donnant la direction de F ambulance. Sa conversation revenait avec complaisance sur les chefs de notre armée, Mac-Mahon, de Failly. Il les connaissait personnollement et nous les dépeignait sous des couleurs bien propres à accroître nos espoirs.
Et puis, avec son usage du monde il nous mettait en scène, nous questionnant sur nos services d’hôpitaux, nos projets, nos familles, notre pays d’origine. Enfin, nous découvrions en lui toutes les qualités souhaitées pour le commandement d’une ambulance sans précédents par sa composition, son indépendance et la façon toute nouvelle qui la rattachait à l’armée en la plaçant uniquement sous les ordres du général en chef d’un corps d’armée. Touchés de son attitude et de ses attentions presque paternelles avant la fin du voyage, nous étions conquis.
Il serait trop long de vous parler de chacun de nous en particulier; je ne veux qu’ajouter un mot sur nos aumôniers et sur notre pasteur. Leur rôle fut très effacé et, je dois le dire, puisque je tiens à donner toutes mes impressions, ces messieurs n’étaient guère à leur place dans notre ambulance, ils auraient mieux fait de rester à la Sorbonne, à l’Académie ou dans leurs chaires de professeurs.
Ces aumôniers étaient des hommes éminents par leur science, leur moralité, leur distinction, mais.ils ne possédaient pas les qualités simples et aimables qui sont appréciées par le soldat. Ils étaient trop au
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dessus de lui, et malgré leur désir dont je ne doute pas, ils ne pouvaient ni vaincre leur naturel froid et hautain, ni quitter le ton et les manières de la très haute société dans laquelle ils avaient passé leur existence. Peut-être aussi leur âge, leur vie sédentaire consacrée à l’étude, aux méditations et inacoutumée au moindre exercice physique, les rendaient-ils incapables de supporter les fatigues extrêmes qui, dès le premier jour, nous lurent imposées.
Que ce voyage fut long et pénible, interrompu par d’interminables arrêts pendant lesquels nous faisions place à des trains militaires et à des convois chargés de matériel. Il est vrai que toutes les haltes ne furent pas désagréables, ainsi, à Ligny, des Dames attendaient notre passage qui .leur avait été signalé par un de nos aides-chîrurgiens, originaire de cette petite ville. Avec une grâce charmante, ces Dames s’étaient rendues à la gare, y avaient préparé une collation et apporté des fleurs, elles nous les offrirent en nous tendant leurs mains que nous portâmes galamment à nos lèvres.
Ce fut le seul et dernier baiser que, pendant une année presque entière, nous devions déposer sur des mains féminines.