‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 2 sur 22 · EN ALSACE · texte numérisé non relu

EN ALSACE

Bitehe-Reichshoffen

La matinée était avancée lorsque nous arrivâmes à Bitche, le 5® Corps que nous devions rejoindre campait autour de la ville mais l’encombrement de la gare ne nous permit pas de l’atteindre et ce fut en plein champ, à grand peine, en brisant les clôtures, en franchissant les fossés, que se fît notre entrée en campagne, j’allais dire notre premier pas en dehors de la civilisation;

Ce prélude ne manquait pas d’originalité et ceux qu’une nuit sans sommeil, dans l’entassement d’un wagon, ceux que l’émotion d’un début dans la carrière des armes n’avaient pas rendu insensiblès aux spectacles militaires, à la poésie des champs et a l’aspect pittoresque de la ville de Bitche, joyau de pierre dressé en rempart féodal devant l’Allemagne, ceux-là eurent une Tare occasion de satisfaire leur curiosité.

Dans l’azur radieux du soleil. d’Alsace, se montrait à nous la ville de Bitche, fièrement élevée au milieu d’une plaine légè-

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rement vallonée, forteresse inexpugnable, haute et escarpée comme un clocher de cathédrale. Autour de la ville, qui donnait l’impression d’un décor d’opéra, le Be.Corps était campé sur les prés, sur les coteaux encore couverts de leurs moissons dorées.

La frontière était à deux pas, Wissembourg à quelques lieues, trois jours s’étaient écoulés depuis la bataille où nous avions été défaits, ainsi, soit par la route des deux Ponts qui aboutit à Bitche, soit par les routes venant de WisSembourg, l’armée prusienne avait eu le temps d’atteindre Bitche et nous pensions arriver en plein combat.

Mais n’entendant pas de détonation, voyant les troupes se reposer les armes aux faisceaux et les tentes dressées, nous éprouvâmes une surprise que quelques-uns traitèrent de déception, pure fanfaronade de poltrons rassurés. En réalité, nous étions tous très satisfaits d’un repos qui nous permettait de nous présenter au général en chef et de choisir un terrain convenable pour l’installation de notre ambulance, car nous ne doutions pas que ces lieux allaient être le théâtre de la prochaine bataille.

Je dois vous dire que, pendant le voyage, on n’avait cessé de s’entretenir des dangers auxquels nous exposaient ta longue portée des armes et le peu de souci qu’aurait l’Etat-Major à nous choisir le poste abrité off, loin du feu, en sécurité, nous pourrions nous livrer à nos travaux. Enfin nous entendions parler de mesures empreintes d’une prudence si excessive que Bartharez me regardait en souriant, il se moquait de cet instinct de conservation si vivement

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éveillé chez bon nombre de nos camarades et il allait leur décocher quelques traits de sa façon lorsque, fort à propos, nous vîmes arriver M. de Fitz-James. Il s’était rendu au quartier général et il venait nous chercher pour nous présenter au général en chef du Corps d’armée.

Nous nous alignâmes dans l’ordre qui avait réglé notre défilé sur les boulevards et nous suivîmes notre chef, qui fièrement campé sur son cheval (fils de West Australian, ceci dit pour les sportsmen), avait ma foi, une belle prestance. Sur une hauteur assez élevée servant de contrefort à la forteresse de Bitche se dressait la tente du général en chef, un fanion rouge et blanc flottait à sa porte, autour de cette tente toutes les collines, leurs pentes, leurs vallées étaient couvertes d’hommes et de chevaux.

Arrivés devant le quartier général, M.

de Fitz-James dit à M. de Failly qui s’avançait à notre rencontre ; « Général j’ai l’honneur de vous présenter l’ambulance que la Croix-Rouge met à votre disposition. »

« Messieurs, répondit de Fâilly, je vous « remercie de votre concours, il nous sera t( bientôt utile,M.de Fitz-James vous trans- « mettra les ordres de l’Etat-Major. » il s^alua, ce fut tout, c’était bref.

Nous revînmes à notre campement où le dîner avait été préparé. En campagne la question des repas prend une importance qu’on ne peut soupçonner dans la vie ordinaire, tant il est vrai qu’il faut être privé d’un bien pour l’apprécier à sa valeur..

C’était notre premier dîner en plein air

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et Fambulance se trouvait pour la première fois réunie au complet autour d’une table dont le gazon était la nappe. Pour le dire en passant, la Croix-Rouge traitait bien ses chirurgiens.

Ce dîner champêtre servi à l’entrée de la nuit, sur la lisière d’un bois assez élevé pour permettre à notre vue de s’étendre au loin et de découvrir un charmant pays, ce repas pris sur l’herbe, dans une société où toutes les distinctions se trouvaient réunies (il n’est pas besoin de vous dire que je fais allusion à notre chef et à nos aumôniers), compte dans mes bons ^souvenirs.

En ce moment, çà et là on battait la retraite, ces tambours et ces clairons me rappelaient Bayonne, alors qu’à l’heure de cette retraite, non entendue depuis tant d’années, nous nous retrouvions,entre amis, sur la Place d’Armes. Ce retour vers le passé m’attristait car mon ciel ne devait jamais être sans nuages, mais, plût à Dieu, qu’il n’en eût connu d’autres que ceux qui dans cette nuit étoilée me firent penser avec regret à ma ville natale. — Il était près de minuit lorsque, en noctambules Parisiens, nous nous décidâmes à prendre du repos.

Les tentes étaient dressées, mais nous devions nous mêmes transformer nos cantines en lits de camp.Grâce à un mécanisme ingénieux les cantines formaient, èn s’ouvrant un long tréteau cerclé de tiges de fer. La cantine; fermée, ces tiges ss dissimulaient à l’intérieur, en ouvrant la cantine elles se redressaient et formaient un cadre occupé par une toile garnie sur ses bords de nombi;euses courroies : il suffisait de les agrafer.

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plus OU moins haut, sur des boucles fixées au cadre métallique, pour donner à la toile la souplesse d’un hamac ou la rigidité élastique d’un sommier; ainsi nous avions à notre goût un lit dur ou moelleux.

Roulés dans nos manteaux,n’ayant quitté que nos bottes, nous nous étendons sur les couchettes improvisées, ou, malgré la nouveauté de notre logis et celle tout aussi grande de notre situation,nous ne tardons pas à fermer les yeux.

Le jour commençait à poindre lorsque nous sommes éveillés par des sonneries retentissant de tous côtés autour de nous.Estce un appel aux armes? Le combat va-t-il s’engager ? Aucune détonation ne se mêlant à ces bruyantes fanfares, mes souvenirs d’enfant né dans une ville de garnison, me reviennent en mémoire et je rassure mes camarades en leur disant que ces clairons sonnent lu diane, le réveil du camp comme, les tambours avaient la veille, sonné la retraite et l’heure du repos.

Je disais vrai et, nos craintes dissipées, nous sortons de la tente pour admirer le beau spectacle qu’offre le réveil d’une armée de 25.000 hommes. Il serait trop long de vous le décrire, mais je ne puis entendre la marche des Dragons de Villars sans me rappeler le régiment qui, campé à nos côtés, s’éveillait aux so^s de cette mélodie si entraînante et- si française. Nos souvenirs s’accrochent indifféremment à des- chansons, à des odeurs, à des couleurs, que saisje encore et, par cette voie étrange, vont réveiller les choses lointaines et leur rendent l’actualité.

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La matinée est radieuse, nos infirmiers préparent le café, les londrés sont allumés et je propose à Bartharez une promenade à cheval. — Parbleu, tu as bien raison, me répond-il, elle va nous dégourdir et elle promet d’être plus intéressante qu’un galop dans l’allée des acacias.

En deux jours quel changement dans notre existence ! Nous qui,à cette heure matinale, n’ouvrions les yeux que sur les vieux murs de l’Hôtel-Dieu ou sur le petit bras fangeux de la Seine, nous avions devant nous l’horizon d’une campagne couverte de ses blés. Au lieu des odeurs lâcheuses d’une salle d’hôpital nous respirions les parfums de prés humides de rosée. Ce n’étaient plus de pauvres guenilles humaines, épaves de la vie, qui attristaient nos regards et nos cœurs, c’était l’aspect réconfortant de jeunes gens dans l’épanouissement de la force et de la santé.

Nous allions d’un régiment à un autre, nous admirions les soldats alertes, vigoureux, les élégants cavaliers, les chevaux dont le hennissement disait l’ardeur et que nous devions revoir... Mais il sera toujours assez tôt d’arriver aux jours funèbres; à cette heure, sur ces prairies où campait l’élite de la- jeunesse française tout resplendissait, le soleil, les costumes, nos espérances, la joie dé vivre.

Montés sur nos chevaux de sang, serrés dans nos dolmans, le cigare aux lèvres, nous poursuivions avec l’assurance de jeunes gens enchantés de leur sort, cette promenade qui ressemblait à une inspection.

A côté de nous un clairon donnait un or-

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dre et au loin d’autres sonneries lui répondaient, c’étaient, çà et là, des chevaux qu’on menait à l’abreuvoir, dés faisceaux d’armes où se jouaient les rayons du soleil, des soldats qui, le bonnet de police coquettement placé sur l’oreille, levaient la tête à notre passage. Ils nous regardaient avec surprise, quelques-uns peut-être comprenaient la signification du brassard blanc à croix-rouge que nous portions au bras mais la plupart, sans doute, ne savaient ce que pouvaient bien être ces jeunes gens vêtus de noir, trop élégants pour n’être que des subalternes et n’ayant cependant aucun galon sur les manches. Cette absence de galons nous privait des saluts que nous ne croyions pas devoir prévenir mais auxquels nous eussions si volontiers répondu.

J’ai rarement fait promenade plus agréable, elle devait être bien vite interrompue.

Dans la brume légère qui ne nous laissait qu’entrevoir les régiments campés au loin, nous venions de découvrir des cavaliers au galop, on eût dit des estafettes portant des ordres et cette supposition était d’autant plus probable que, dès leur passage, les clairons sonnaient et des mouvements divers, précipités, y répondaient. Nous les distinguions mal dans l’éloignement et le brouillard,, assez cependant pour nous faire croire aux préparatifs d’un départ, c’étaient les'tentes qui Se déployaient, les armes qui scintillaient dans le dépouillement des faisceaux, c’étaient des ombres courant en tous sens comme le font les fourmis dont on a renversé la butte.

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Allons donc voir ce que cela signifie, disje à mon ami. Mais, près de nous se trouvaient des-officiers qui, eux aussi, dirigeaient leurs lorgnettes vers l’objet de notre curiosité et prêtaient l’oreille à des bruits, qu’à cheval, nous ne percevions pas, il était plus simple d’aller nous renseigner auprès d’eux.

Lieutenant, dis-je à un de ces officiers, permettez-nous de nous présenter nous-mêmes, nous sommes médeciiîs, attachés au Quartier général.Est-ce qu’on lève le camp?

Certainement, Docteur et, dans un instant nous allons recevoir l’ordre de mobilisation qui vient d’être donné à la division -Guyot de Lespart, regardez, elle plie ses tentes, rompt ses faisceaux, elle va partir.

Nous avions mis pied à terre, mais nous ne parlions plus, nous écoutions et, d’une oreille attentive je vous l’assure, car, à travers les rumeurs du camp, il nous semblait entendre au loin commè des roulements de tonnerre qui ressemblaient à des détonations d’artillerie. Ces bruits répercutés par les échos, retentissants des Vosges, nous arrivaient dans la direction de Woerth de Frœschviller, de Reischoffen.

Mac Mahon est engagé, nous dit l'officier en nous quittant précipitamment, il

Nous mettons nos chevaux au galop tant nous avons hâte d’annoncer à nos camarades la grande nouvelle que nous venions d’apprendre. Elle nous fut bientôt confirmée par M. de Fitz-James. Il revenait du Quartier général et il nous dit : Le 1er Corps se bat à Reischoffen, village situé à 20 kilomètres d’ici, je n’ai pas vu de

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Failly, mais il est bien probable que nous allons marcher au secours de Mac-Mahon, préparez-vous, Messieurs. »

Nous courons aux cantines, en un instant elles sont pliées, fermées, chargées sur lefourgon. On attelle, et nous, à la tête de nos chevaux, la bride sur le bras,' nous attendons les ordres, fouillant Fhorizon avec nos lorgnettes, tendant l’oreille et percevant bien vaguement le bruit à peine perceptible de détonations lointaines.

La division de Lespart, à laquelle nous avions vu prendre les armes, s’était concentrée en plusieurs colonnes, nous les voyions quitter les prairies, s’allonger, serpenter sur les routes qui mènent à Reischofîen et enfin disparaître dans le lointain, dans la brume et la poussière.

Mais, de tout le Corps d’armée, c’est la seule division qui se met en marche, les autres ne bougent pas. Que pouvait signifier cette inaction? Gardions-nous un défilé? Etions-nous en réserve? Formionsnous une aile détachée de l’armée du Rhin?

Pourquoi ne prenions-nous pas les armes?

Pourquoi ne nous rapprochions-nous pas du Rr Corps? Pouvait-il donc se passer si aisément de notre concours? Nous savions que notre 5® Corps faisait partie de l’armée de Mac-Mahon et que le maréchal était à Wœrth et à Reichshoffen, c’était là que se livrait la bataille et, les yeux fixés sur une carte d’état-major, nous comptions les kilomètres qui nous séparaient de ces villages, nous étudions les routes qui y conduisaient et les heures passaient dans l’anxiété d’une attente énervante.

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Faut-üque l’amour des aventures, de la cocarde, des batailles soit enraciné chez le Français pour qu’à la simple évocation de ces heures lointaines, je sente tressaillir dans mon cœur, bourdonner à mes oreilles les fanfares guerrières sonnant la charge, et m’illusionner au point de croire mes vieilles jambes encore capables de me conduire vers l’Alsace.

Nous désirions bien vivement voir M. de Fitz-James, lui qui a,^ait accès au Quartier général, aller s’enquérir des évènements, mais sans doute il ne le jugeait pas convenable, car il restait avec nous, immobile sur son cheval.

De temps à autre, un officier d’état-major partait au galop dans la direction de Reichshoffen, nous le suivions des yeux, il disparaissait et rien n’était changé, les régiments restaient campés autour de nous,nous ne recevions aucun ordre.

Vers midi les détonations devinrent plus perceptibles, le combat se rapprochait-il?

non c’était un simple changement dans la direction du vent qui nous apportait, un peu moins confusément, les bruits de la bataille.

Plusieurs heures s’écoulèrent dans cette attente, elle devenait un espoir, nous nous disions puisque Mac-Mahon n’appelle pas le 5® Corps c’est qu’il ne lui est pas nécessaire et nous trouvions dans notre immobilisation une preuve du succès de nos armes.

Vers deux ou trois heures de l’après-midi nous vîmes, au loin, des cavaliers qui, au galop, se dirigeaient vers nous. Autant

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que la distance nous le permettait, il nous semblait qué leurs chevaux étaient à bout de souffle.

Quelques ofïicierg appartenant à de Failly courent à leur rencontre, de Fitz-James se décide à, les suivre et voici ce qu’il revient nous dire : « Depuis ce matin Mac- «Mahonse bat à Reichshoffen contre le « Prince Royal. Jusqu’à midi, la victoire se «dessinait en sa faveur, mais l’armée enne- « mie s’accroît sans cesse,la lutte semble de- « venir inégale et le Maréchal appelle le 5® « Corps à son secours. »

Et cependant nous devions encore pendant de longues heures attendre l’ordre du départ. Il nous fut enfln donné, mais, douloureuse surprise, au lieu de marcher à l’ennemi nous lui tournons'le dos, nous battons en retraite, à la hâte, presque en désordre, en fuyards,-et au lieu de courir à la frontière, nous l’abandonnons sans combat.

Messieurs vous n’attendez pas de moi des appréciations sur la stratégie de notre 5® Corps et de l’armée de Mac-Mahon, l’événement a prouvé qu’il eût été difficile d ’imaginer des combinaisons plus malheureuses. ' ■

Je ne veux me livrer à aucune considération, ni répéter les observations si souvent entendues, ni redire après tant d’autres si nous avions fait ceci, si nous avions fait cela, je vous raconte simplement ce que j’ai vu, ce que j’ai fait dans cette ambulance qui devait rester un mois presque entier, en

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Alsace et en Champagne, avant d’avoir eu un seul blessé à soigner.

— Je reprends —Le coeur serré, nous regardions notre chef, il était grave, impénétrable, comme enseveli dans le silence. Nous avait-il dévoilé toute la vérité? Nous avaitil dit tout ce qu’il savait? Nous étions de trop récents militaires pour ne pas souffrir de cette passivité, de cette discipline qui place toute une armée dans la main de son général et lui permet d’en disposer comme des jetons d’un jeu d’échecs, mais nous étions chirurgiens, c’est-à-dire habitués à dominer nos impressions et à conserver notre sang froid dans les situations émouvantes. Moins nous étions militaires plus nous voulions nous montrer dignes de l’être, devant la gravité que semblaient prendre les évènements, nous nous rappelions J’im- I)assibilité des soldats du 1^^ «Empire et nous mettions notre amOur propre à imiter leur exemple.

Ce fut vers 5 heures du soir que, sur les champs occupés le matin par la division de Lespart, nous vîmes paraître les fuyards venant de Wœrth et de Reichshoffen. Que ces malheureux avaient dû se hâter pour parcourir en quelques heures la longue distance, qui nous séparait du champ de bataille I La plupart étaient sans armes, couverts de sang et de poussière, ils paraissaient exténués, peu d’entr’eux arrivèrent jusqu’à nous. Je crois voir encore une prolonge d’artillerie surchargée de blessés, traînée par des chevaux boiteux, épuisés, elle versait dans une ornière au milieu de l’indiWérence des gens affolés qui passaient

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à son côté. C’était une cohue dans laquelle étaient confondus soldats, officiers, turcos, zouaves... mon âme en fut navrée. Mais nous ne pouvions nous attarder à les secourir, déjà séparés de l’Etat-major par des régiments qui s’étaient mis en marche avant nous et battaient en retraite à pas rapide, nous devions nous efforcer de rejoindre le quartier général. Aussi avions-nous pris la file, serrés les uns contre les autres, occupant toute la largeur de la route tant nous nous sentions pressés par les soldats qui nous suivaient avec le désir de profiter du moindre interstice pour nous devancer et retarder encore notre ralliement. Tous, nous croyions avoir les Prussiens à nos trousses.

C’était donc une défaite sans combat.

Nous qui avions passé la journée entière dans l’attente, dans l’espoir de marcher au feu,nous prenions la fuite devant un ennemi invisible et qui, en.réalité, était bien loin et ne nous poursuivait pas.

Les fameuses charges de cuirassiers l’avaient arrêté à Morsbronn et à Reischoffen, la division Guyot de Lespart était arrivée à peu près à temps pour protéger la retraite et préserver les vaincus d’une destruction totale. Cette division de Lespart arrivant sur le champ de bataille par la route que les Prussiens auraient dû prendre pour nous atteindre, avait été notre rempart, notre sauvegarde, c’est à elle sans doute que nous dûmes de ne pas être poursuivis et sabrés.

Nous marchâmes ainsi toute la nuit et une partie de la matinée. De temps à autre des officiers passaient au galop dans les

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champs qui bordaient la route, ils nous criaient ; « pressez-vous,allez jusqu’au bout de vos énergies, augmentons la distance qui nous sépare de l’ennemi » et, nous apprîmes plus tard, que cet ennemi était à 20 ki- -lomètres et ignorait notre existence. Nos forces étaient épuisées, les chevaux des fourgons avançaient à grand peine, le mien tenait encore, grâce à l’admirable enduran- ■ ce du pur sang, mais j’avais pitié de cette pauvre bête, et depuis longtemps je marchais à pied, en le conduisant par la bride.

Enfin, M. de Fitz-James commanda la halte. Nous nous arrêtâmes dans un champ, près d’un bois. Où étions-nous? Nous n’en savions rien et nous ne nous en inquiétions guère, nous nous précipitâmes sur les vivres et, sans ouvrir les cantines, je m’endormis sur le gazon,sous un chêne, à côté de Bartharez. Pauvre garçon il n’avait pas ma résistance, il avait parlé tant qu’il l’avait pu, il avait coloré de sa vive et fertile imagination mille reflexions, mille raisons propres à nous encourager, à nous faire espérer,mais depuis quelques heures il se taisait, il vacillait sur son cheval. J’étais à son côté, prêt à le soutenir, je l’engageais à monter dans la vOiture, il secouait la tête, sachant, comme moi, qu’il n’y avait guère place dans cette voiture.

Lorsque, vers le milieu de l’après-midi, on m’éveilla, l’heure étant venue de reprendre notre marche, je vis Bartharez encore à mon côté, il était pâle, défait, il n’avait pas dormi, il crachait le sang et voulait me le cacher. Cette hemoptisie (crachement de sang)était le premier symptôme

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de la tuberculose qui devait l’enlever peu de temps après la guerre.

Je voulus l’aider à monter à cheval, il n’en fut pas capable, d’ailleurs il n’eut pu tenir en selle. Je voulus le porter dans la voiture, il s’y refusa, se laissa retomber sur r.h.rbe et, prêt à défaillir, il me dit : « Cher Maître, je n’étais pas lait pour la guerre, laisse-moi, mon sort est décidé, tu vois je crache le sang, je suis à bout de forces, la vie m’abandonne, ne cherche pas à me secourir ce serait prolonger mes souffrances. »

Il avait dit ces mots d’une voix assez ferme, il s’arrêta un instant, et alors, tout bas, fixant sur moi un regard humide de tendresse il ajouta : « souviens-toi d’un ami qui t’aimait bien et t’adresse une dernière prière... tu diras à Jenny que j’ai pensé à elle, secours-là... pauvre Nenette. »

Il tenait ma main entre ses mains brûlantes, il voulait encore parler, il ne put dire un mot de plus, une écume sanglante rougissait ses lèvres, je le sentais défaillir, il s’affaissa, je crus qu’il expirait. Le pauvre garçon ne pouvait plus nous résister, nous le transportâmes dans la voiture.

Mais qu’est-ce? on me repousse impitoyablement, on me dit : « La voiture est surchargée, elle avance avec peine, elle n’est pas destinée à recevoir des malades, nous ne devons pas nous exposer, pour le salut d’un seul, à tomber tous dans les mains de l’ennemi. » Je n’ai pas besoin de vous dire qu’au prix de ma vie je n’aurais pas abandonné mon pauvre ami, et pourtant une place dans la voiture était sa seule ressource, la seule porte de salut. Je dus être bien pressant, peut-être même menaçant,

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car, malgré les premiers refus, après bien.des négociations, on l’accepta.

J’enveloppais le cher Gascon dans un manteau, je l’installais dans un coin avec des préc rations maternelles et, ma sollicicitude.mes paroles affectueuses ramenèrent sur les lèvres décolorées du moribond, le sourire que j’aimais tant el que je n’espérais plus revoir. Notre amitié remontait à de longues années, cette heure la scellait pour toujours.

Certes, nos aumôniers.catholiques et protestants, étaient des hommes éminents, mais, en ce moment, je pense aux vieux prêtres bayonnais que j’ai si bien connus et dont je vénère la mémoire, à Messieurs Laparade, Labourt, Larrousse, je les compare aux grands théologiens.de notre ambulance ,et la comparaison est loin, bien loin d’être en faveur des membres de la Sorbonne et de l’Académie. C’étaient des prêtres comme les nôtres qu’il eût fallu à nos côtés, eux n’auraient pas hésité à céder leur place à un malade, à le. prendre sur les genoux, à marcher à pied, s’il l’avait fallu, plutôt que de le laisser expirer dans le fond d’un fossé. Leur charité n’eût ni entendu, ni écouté la voix de la prudence ou de la peur, elle n’eût pas songé à se prévaloir des droits du rang, de l’âge, de l’importance sociale, que saisje encore !

Ah, mon pauvre ami, comme on fut cruel et égoïste envers toi si bon, si aimable et si généreux même après 40 ans, quand j’y pense, j’en suis indigné.

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